lundi 29 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Heureusement que j’avais rendez-vous avec le Dr Lévy juste avant son départ en vacances.
J’avais besoin de me ressourcer auprès de lui et d’entendre ses bons conseils.
– Maintenant que vous êtes un conducteur aguerri, pourquoi ne pas vous dépayser un peu et sortir de Paris, non ?
– C’est que maman…
– Cessez de vivre dans le passé. Pensez un peu à vous. Vous êtes encore jeune, que diable !
Je ne pouvais pas tout lui dire pour maman. Mais il avait raison. Je pouvais aller dans la journée à Barbizon ou à Chantilly ou n’importe quel point de l’Ile-de-France.
– Et puis, il y a plein de forêts pour vous aérer.
C’était vraiment une bonne idée. Alors, le 15 août, je me suis lancé. Direction Fontainebleau. Où je me suis d’abord égaré dans tout ce dédale d’allées carrossables.
J’étais le Petit Poucet au fin fond de sa forêt. Plongé sur sa carte indéchiffrable.
Une randonneuse à short, pataugas et lourd sac à dos qui passait par là. Toute seule mais pas égarée du tout.
La quarantaine. Brunette tout en muscle et en nerf.
Elle se dirige droit vers moi, tout sourire.
– Perdu, hein ?
J’opine en silence et la mine piteuse.
Elle se penche sur la carte déployée sur le capot.
Une seconde. Puis elle pointe l’index.
– Nous sommes juste là ! dit-elle en me dévisageant gaiement.
Je commence à me sentir tout excité.
– Vous voulez aller où exactement ?
– Trouver la sortie.
Ça la fait rire.
– Moi aussi, dit-elle. Vous m’emmenez et je vous fais le chemin, si vous voulez ?
J’opine en souriant.
– Mettez votre sac dans le coffre.
Le sac est lourd. Elle se penche en avant pour le déposer et le redresser.
Je tiens le capot. Je l’abaisse vivement mais pas trop fortement, juste ce qu’il faut pour l’étourdir. Puis le relève.
Elle est sonnée. Elle titube. Ne comprend pas. Croit que je m’approche d’elle pour la soutenir.
J’explose dans mon slip au moment même où le rosaire de maman enserre son cou.
Mais, dans mon empressement, je l’ai prise par-devant. Elle se débat. Veut me donner des coups de genou et de pied.
Je me propulse sur elle et la bascule dans le coffre en me collant à elle de mes soixante-dix-huit kilos.
Elle a les reins cassés à hauteur de l’ouverture. Le haut du corps dans le coffre, le reste en dehors. Je jouis à nouveau en restant coller à elle et en épousant la courbe de son corps.
J’entends un craquement et elle devient flasque tout à coup sous moi.
Je me redresse. La tire par les bras pour l’extraire du coffre.
Elle hurle de douleur et s’écroule à mes pieds tel un pantin en fin de représentation.
Elle a la colonne brisée. Je l’achève avec le rosaire de maman. Je ne veux pas la laisser souffrir.
J’ai d’ailleurs l’impression de la soulager.
Je remonte en voiture et démarre.
La conne, en plus elle m’a indiqué le chemin !
Je pile net cinquante mètres plus loin.
J’avais oublié son putain de sac dans le coffre.
Je sors et le jette dans un fourré.
J’ai les mains toutes moites quand je reprends le volant.
Je me sens à nouveau tout excité mais je n’ose pas revenir en arrière.
Je me suis encore montré nettement plus intelligent que la police. Je les ai eus pour la huitième fois !
Ils m’attendaient à Paris. C’était Fontainebleau.
Quand je suis rentré dans Paris par la porte d’Orléans, je me suis dit que c’était une très belle journée passée en forêt.
J’aurais dû envoyer une carte postale de Barbizon à M. Lévy. Ça lui aurait sûrement fait plaisir.
Maman était contente que je ne sois pas rentré trop tard.
Pas la police et la presse le lendemain.
Surtout la presse. Déchaînée qu’elle était.
Police incapable. Insécurité galopante. Un fou en liberté qui tue quand il veut, où il veut. Libération me surnomma « Jack l’Étrangleur ». J’en étais d’ailleurs assez fier.
Mais je voulais surtout savoir qui j’avais tué. De la haute ou de la basse classe ?
Denise Brindaille. Quarante-deux ans. Divorcée sans enfants. Commissaire de police à Paris 18e.
J’en étais comme deux ronds de flan. Sidéré. Estomaqué. J’avais tué un flic sans le faire exprès.
– Maman ! Maman !
– Maman n’est pas contente, Philippe-Henri. Tu as encore fait une grosse bêtise.
Je suis sorti en claquant la porte de la chambre. Maman, en fin de compte, elle n’aime pas me voir heureux. Elle ne veut jamais partager mes joies.
Mais, le lendemain, je me suis rendu compte qu’elle n’avait pas tort.
La police – par syndicats interposés – se déchaînait à son tour après avoir encaissé le choc.
Qu’est-ce qu’elle peut être corporatiste, quand même ! Ils ont des syndicats de gauche, du centre, de droite et d’extrême droite qui se font la gueule à longueur de temps et, dès qu’il y a un flic tué, hop ! la grande union sacrée et la haine vengeresse…
Conférence de presse du directeur de la PJ – exit le sous-directeur. On passait à la vitesse supérieure.
Huit flics l’entourant avec une tronche pas possible et dévisageant l’assistance. Guettant la question policièrement incorrecte.
Couplet sur la douleur de cette grande famille.
Et de bonnes nouvelles à annoncer. Avec un sourire carnassier.
– Le tueur fou a enfin commis une erreur ! Plusieurs même !
J’étais tout ouïe devant mon poste de télévision dont j’avais baissé le son – à cause de maman. Le cœur battant la chamade.
– Premièrement, je peux vous annoncer que le tueur se déplace en voiture.
– Aaah ! (Dans la salle.)
– Qu’il a paniqué pour la première fois et perdu son sang-froid.
– Oooh !
– La victime a d’abord été assommée. Légèrement… Nous en avons relevé la trace sur son cuir chevelu… Mais une lutte a dû s’engager ensuite entre la victime et son agresseur car l’assassin a tenté d’étrangler une première fois sa victime par-devant avec son collier de perles. Ensuite, celle-ci a eu les reins brisés et a été achevée par-derrière…
– (Assistance muette.)
– Par ailleurs, des traces de pneus ont été relevées sur ce chemin. Mais il s’agit de pneus courants et équipant des petites cylindrées…
– (Déception de l’assistance.)
– Toutefois, une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle…
– Aaaaah !
– Nous avons retrouvé des empreintes sur le sac à dos de la victime qui ne sont pas les siennes…
– Bravo !
– Ce sont sûrement celles de l’agresseur… Des questions ?
Salve d’applaudissements.
Sourire triomphant des neuf de la table. Sortie des coulisses du ministre de l’Intérieur qui congratule chaleureusement le directeur de la PJ.
Nouvelle salve.
J’étais penaud de mon erreur. Avoir retiré mes gants de cuir après l’avoir étranglée, cette salope, et avoir oublié de les remettre pour prendre le sac !
Mais, avec leurs empreintes, ils pouvaient toujours courir. Je n’étais fiché nulle part.
Quand même, ce soir-là, j’ai pas pu aller me coucher dans notre chambre. Je craignais trop les reproches de maman.
Je me suis couché sur une couverture à côté du canapé de Ghislaine.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

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