mercredi 30 décembre 2009

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 2

Chapitre 2





Le lendemain matin, j’attendais ma sœur vers onze heures. Mais elle se manifesta une heure plus tôt par un coup de téléphone.
Elle était à la morgue de l’hôpital et me sommait de l’y rejoindre le plus rapidement possible.
Elle s’était mise en cheville avec un croque-mort pornicais pour le transport de maman et avait fait le voyage avec lui dans son fourgon mortuaire.
Le temps de remplir un sac de voyage et de mettre mon costume sombre dans une housse, j’appelai un taxi et pris la direction de l’hosto.
Malgré les circonstances, les retrouvailles ne furent pas des plus chaleureuses. Même pas une poignée de main.
– Te voilà enfin ! qu’elle m’a lancé du haut de son mètre cinquante et quelques.
Son croque-mort, dès que je l’ai aperçu, m’a fait une drôle impression.
Un type d’une quarantaine d’années qui venait de s’installer dans son commerce deux mois plus tôt. C’était son premier transport hors département. Mais, de croque-mort, il n’en avait que l’apparence.
Malgré son air louche, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il avait dû se faire rouler dans la farine par ma frangine. Elle avait dû lui imposer son prix.
Durant la première partie du trajet, la Bernique resta bouche cousue. Hermétique.
Je la regardais parfois à la dérobée. Elle ne s’était pas arrangée avec le temps. Moi non plus, d’ailleurs. Mais, au moins, j’avais visage humain. J’étais présentable.
Des souvenirs d’enfance me revenaient. Je la revoyais à six ans pleurant et reniflant quand elle rentrait de la petite école. Son air buté quand les parents la questionnaient sur la cause de ces gros chagrins. Son mutisme dégénérant en agressivité gratuite sur le chat.
Pourtant, ils devaient bien se rendre compte qu’ils l’avaient loupée quelque part et que la récré ce devait être un calvaire avec ses petites copines. Mais je n’en suis pas sûr.
En tout cas, mes copains à moi, ils s’en apercevaient tout de suite. Elle leur foutait les jetons. Au début, ils croyaient même qu’elle était anormale. J’avais toutes les peines du monde à les convaincre du contraire.
Alors elle s’est réfugiée dans ses devoirs et ses leçons. Elle a bougrement compensé. Toujours agressivement. Les meilleures notes partout. Sauf en gym, ce qui se comprend avec son genre culbuto. Et en dessin. C’était toujours de guingois ou de traviole. Que ce soit un paysage ou une nature morte, et je ne parle pas d’un portrait ou d’une représentation humaine. Même pas du cubisme. Du pur destructuralisme.
Mais, là aussi, elle semblait anormale à mes copains. Elle était trop intelligente.
C’est à peu près à cette époque, vers ses neuf, dix ans, qu’elle a commencé à prendre ses airs hautains et à considérer les autres de haut, enfin de bas en haut.
Les autres étaient des nuls et elle a vite trouvé sa voie. Les faire chier. Par vocation.
Ado, j’ai eu un mal fou à amener des copines à la maison. Surtout à les faire revenir. À elles aussi, elle leur donnait les jetons. Après, je ne pouvais même plus les frôler.
Les filles, c’est vachement sensibles aux caractères héréditaires. C’est comme instinctif, chez elles.
J’en ai pris mon parti et je me suis abstenu de les faire venir. La première copine que j’ai pu sauter, vers mes quinze ans, c’était chez elle et elle n’avait jamais entraperçu ma sœur. Elle n’était pas du quartier.
Mais, moi, comme un con, il a fallu que je lui montre quelques semaines plus tard une photo de ma frangine après qu’elle m’eut confié que son petit frère était dans une institution spécialisée la semaine.
Elle était tellement crispée et tendue pendant cet aveu qui semblait lui coûter, et craignait tant que je ne veuille plus la sauter après, que, quand je l’ai vue au bord des larmes, je lui ai sorti la Bernique pour la consoler.
– T’inquiète, que je lui ai dit en lui mettant la photo sous le nez, moi j’ai la même chose chez moi mais à temps complet.
Elle s’est tout de suite mise à flipper et m’a repoussé aussi sec. Elle a trouvé que ça faisait trop de tares conjuguées.
J’ai essayé de la raisonner parce que j’étais vraiment mordu d’elle et que c’était un super coup. En lui expliquant que ma sœur n’était pas vraiment tarée, juste une disgrâce de la nature, et que, de toute façon, elle ne risquait rien avec mes capotes.
En vain.
Alors j’ai fini par trouver la parade. Avec les autres, pas avec elle parce que c’était définitivement râpé.
– T’as des frères et sœurs ?
– Ouais, une frangine. Mais c’est pas vraiment ma sœur.
– Ah ?
– Oui, ma mère ne pouvait plus avoir de mômes après ma naissance, alors mes vieux ils ont décidé d’adopter une petite fille pour que j’aie une petite sœur. Mais ils n’ont pas eu de pot. Ils se sont fait refiler une incasable qui traînait depuis deux ans à l’Assistance.
J’ai touché le gros lot. Mon histoire, ça les apitoyait vachement. J’avais des parents généreux, et qu’est-ce que j’étais courageux d’accepter avec un tel stoïcisme de partager mon existence avec une erreur de la nature.
Elles se foutaient d’elles-mêmes à poil comme pour m’offrir une sorte de compensation ou de récompense.
J’en ai profité à satiété puis j’ai commencé à faire du tri, car même les boudins se disaient qu’elles allaient tenir la comparaison sans problème.
Mais je ne suis pas si con que ça. Je n’ai rien du Bon Samaritain. D’ailleurs, dans le commerce, ma partie, on ne peut pas se le permettre.
En ce moment, je fais dans la cigarette.
Non, je ne tiens pas de bureau de tabac. Quoique ça serait bien pratique, tout compte fait.
Moi, c’est plutôt le commerce en gros. Pour ceux qui ne veulent pas se faire voler par l’État. Mais tout le monde y gagne au bout du compte si l’on y pense bien.
L’État rend prohibitif le prix du paquet de cigarettes par ses hausses vertigineuses. Ce qui entraîne évidemment le développement de la contrebande de cigarettes à une échelle inconnue jusqu’alors. L’État perd des usagers officiels, ce qui permet de faire baisser les statistiques du nombre de fumeurs, et, dans le même temps, booste l’économie parallèle des cités et quartiers difficiles.
Au final, on peut se demander si tout cela ne résulte pas d’un calcul vachement subtil : l’achat de la paix sociale par le développement du petit commerce de détail.
Mais, moi, avec les cinq camions de ma boîte de transport, je ne fais pas ça à la tonne. Je ne dépasse jamais les cent kilos à la fois. Ça se dissimule plus facilement dans la cargaison.
Malgré tout, ce n’aura qu’un temps.
Moi, si je dure comme ça depuis vingt-cinq ans, c’est que je sais toujours me reconvertir à temps.
J’ai d’abord fait dans l’antiquaille, puis le shit, ensuite les pièces détachées de bagnoles pour les nouveaux Européens de l’Est, maintenant la cigarette.
Mais le corbillard, ça me donnait des idées. C’est même génial comme truc. Bien mieux qu’une ambulance.
Avec une société de pompes funèbres spécialisée dans le transport des corps, ce serait même d’une grande simplicité.
Un corbillard, ça impose le respect. Même aux douanes qui n’en ont pas pour grand-chose.
Tiens, si ma frangine n’avait pas été là, je l’aurais testé, ce mec qui n’avait pas desserré les dents depuis le départ.
Je trouvais la situation cocasse. Mme le commissaire principal, la Bernique, avait toujours tout ignoré de mes activités et ne pouvait percer mes pensées. D’ailleurs, elle en avait toujours été incapable. J’étais un dissimulateur-né.
Je tiens ça de papa. Le trafic d’antiquaille, c’est lui qui en avait eu l’idée quand son entreprise de transport avec ses trois camions avait commencé à battre de l’aile à la fin des années soixante. Déjà la concurrence. Enfin, c’est ce qu’il a prétendu quand j’ai découvert le pot aux roses. Mais il était malin, le paternel. S’il ne m’avait pas confié son camion perso, un petit bijou qu’il ne laissait conduire par personne d’autre, j’aurais encore pu attendre longtemps.
C’était en 75 et il était cloué au lit par un méchant lumbago. Alors il avait pas eu vraiment le choix.
Moi, ça faisait à peine un an que je bossais avec lui. Il ne me laissait que les petites distances.
– Faut que tu te formes, qu’il me disait.
Il revenait de Vintimille où il avait chargé un client régulier. La destination finale était Anvers. Mais il s’est retrouvé bloqué par son lumbago après Dijon et il est remonté en serrant les dents jusqu’à notre dépôt de Montreuil.
C’est là qu’il m’a confié le relais.
J’avais quand même ma petite idée avant et je n’ai pas eu trop de mal à trouver son double fond sous sa banquette de repos à l’arrière de la cabine quand j’ai fait ma pause peu avant Lille.
C’était un rusé. Il ne faisait pas dans le secrétaire ou la commode. Non. Le pur objet d’art, le moins volumineux. Des bijoux et bibelots anciens, surtout, et des petits-maîtres de la Renaissance à l’occasion.
Au retour, il a bien été obligé de m’affranchir. Sous la promesse de ne jamais rien dire à ma mère. « Ça la tuerait ! » qu’il disait. Mais, à mon avis, maman elle devait s’en douter. Elle fermait les yeux. C’était pas le Saint-Esprit qui avait renfloué la boîte in extremis et c’est elle qui tenait la comptabilité à l’époque.
Petit à petit, il m’a passé la main. Ses « clients » s’étaient habitués à moi et me faisaient autant confiance qu’à mon père.
Lui, il s’est consacré à la gestion au siège. À près de cinquante-cinq ans, dont plus d’un quart de siècle au volant, il l’avait bien mérité. Mais, parfois, il m’accompagnait. Pour se rappeler le « bon temps » de sa liberté par monts et par vaux.
C’est vrai qu’il avait à présent maman sur le râble à temps complet et qu’il avait parfois besoin de prendre le large.
Au début des années quatre-vingt, je l’ai convaincu de délaisser l’œuvre d’art. Mais ça n’a pas été facile. Il s’est senti dépossédé, en quelque sorte.
J’ai quand même pu lui faire entendre raison. Le marché devenait de plus en plus étroit et les flics de plus en plus chiants, sans parler des douanes de plus en plus volantes. Il y avait eu également quelques arrestations. Moi je sentais qu’il fallait changer de filière au plus vite. Avoir une longueur d’avance sur les centres d’intérêt des poulets et les émois de l’opinion publique.
Le shit, c’était le créneau parfait. Il y avait une super-demande.
Dans le commerce, savoir se repositionner à temps, c’est l’essentiel. Comme lorsque, après la chute du mur de Berlin et l’ouverture de nouveaux marchés à l’Est, on s’est mis dans les pièces détachées de bagnole.
D’accord, c’était moins rentable que le shit, mais, en même temps, il y avait moins de risque et papa et moi on s’était déjà fait une belle pelote.
À la limite, on aurait pu devenir carrément honnêtes. Mais moi, je suis comme papa, j’aime mettre du piment dans la vie. Et les pièces détachées, elles provenaient quand même pour les deux tiers de bagnoles volées.
On a malgré tout bien fait de placer le fruit de notre business dans trois garages et des casses de voitures, de renouveler nos trois vieux camions qui n’en pouvaient plus et d’investir dans deux semi-remorques, plutôt que de jouer les gogos en Bourse.
Mais papa, il n’a pas eu le plaisir de voir la chute de la Bourse. Il est décédé en 95. À soixante-douze ans tout rond.
Le truc con. Il a voulu montrer à un nouveau chauffeur, un jeune, comment on changeait une roue de son temps.
Le premier écrou, il l’a eu. Au deuxième, ça était la rupture d’anévrisme. Pas le cerveau – tant mieux en un sens car maman elle a jamais supporté la vue d’un handicapé quelconque –, mais l’aorte.
C’est à son enterrement que j’ai quasiment vu pour la dernière fois ma frangine, la Bernique.
Elle s’est mal tenue. Chez le notaire, elle a braillé comme un veau lorsqu’elle a découvert que j’avais racheté deux ans auparavant les parts de mon père dans la société.
Elle n’avait droit à rien.
– Bernique, frangine ! que je n’ai pu m’empêcher de lui lancer vu la gueule qu’elle faisait.
Verte de rage qu’elle en était. Ça la rendait encore plus laide. C’est peu dire.
Les parents lui avaient quand même payé un appartement à Nantes et sa villa de Pornic. Elle n’avait pas à se plaindre pour une fonctionnaire grassement payée sur nos impôts de productifs.
Et puis, papa, il n’a jamais été tellement fier de la réussite de sa fille. Les flics, il n’a jamais pu les blairer.
– Mon fils, qu’il me disait, cette société nous l’avons bâtie transport après transport à la sueur de notre front – c’est une image, car de sueur on n’en avait vraiment qu’à la vue d’un barrage routier – et malgré toute cette flicaille qui est contre le libre commerce. Alors, tu m’entends, hein ! rien pour ta flicarde de sœur !
Normal, non ?
Surtout qu’elle n’avait jamais voulu faire sauter la moindre contravention de ce pauvre vieux quand il faisait un excès avec sa Maserati. Pourtant, ce n’était plus qu’un de ses rares plaisirs que de piquer une petite pointe pour aller déjeuner à Deauville, à Lille ou à Dijon, selon son humeur.
Une chienne, ma sœur. Jamais aucun sentiment. Aucune générosité. Une totale infirme du cœur. Une bernique accrochée à son morceau de rocher, quoi !



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 29 décembre 2009

Noir Express : "Par esprit de famille" (Chroniques croiséees XIV), par Alain Pecunia

En cette fin d’année, préparons-nous à aborder la nouvelle – qui sera nécessairement formidable (de toute façon ce ne peut pas être pire) – par un récit plus léger que le précédent qui traitait de dérive échangiste dans les beaux quartiers de notre capitale.

Jean-Raymond Poilot a tout pour être heureux : son petit trafic est prospère et il vit avec sa maman. Mais tout bascule au décès de celle-ci dès les retrouvailles avec « la Bernique », sa sœur commissaire de police à Nantes et flic ripou, épouse de René Bellou, également commissaire, tous deux mêlés à un trafic de drogue.
Que peut un honnête trafiquant seul face à l’hostilité conjuguée des narcos colombiens et de la mafia albanaise, surtout si les Stups et la Crim se mettent de la partie ?



Chapitre 1





Il y avait un bail que je n’avais vu ma sœur.
Ma cadette de trois ans.
Perrine-Charlène, un nom pas possible pour une fille. Mais ma sœur est si conne et si imbue d’elle-même qu’elle l’a toujours porté avec hauteur, fierté même.
– Il est unique, mon prénom, qu’elle dit.
Ma sœur n’est pas rancunière à l’égard de notre génitrice commune. Pourtant, ma mère lui a rebattu les oreilles durant toute son enfance en lui répétant qu’elle aurait préféré un second garçon.
Moi, pas. Je voulais une petite sœur. Mais, rétrospectivement, j’aurais préféré un frère.
Bref, ma mère attendait un garçon – c’était il y a cinquante ans et on ne décelait pas le sexe des fœtus aussi tôt que maintenant – et souhaitait l’appeler Pierre-Charles. D’où le prénom dont elle a affublé ma frangine pour rester dans l’idée générale.
Mais je ne l’ai jamais encaissé, ni le prénom ni la frangine.
Alors je l’appelle « la Bernique » depuis sa pré-ado.
Ça lui colle parfaitement. C’est même en quelque sorte un résumé ou une synthèse.
Ingrate et indécollable, qu’elle est.
Coluche, avec elle, il aurait fait marrer la France entière. Mais nous, à la maison, elle ne nous a jamais tellement fait rire.
Elle a toujours été hautaine et chiante. Pourtant, elle ne dépasse pas le mètre cinquante-deux. Il paraît que c’est lié et que c’est pour compenser, d’après les psys.
Elle a le nez écrasé comme un boxeur, le popotin qui part en arrière et pas plus de poitrine que moi. Mais ce n’est peut-être pas une bonne comparaison, vu qu’à cinquante-quatre ans j’en ai développé un peu. Oh ! pas grand-chose. Pas de quoi mettre un sous-tif, quand même.
Bref, l’essentiel, c’est qu’elle ne se soit pas reproduite.
C’est moi qui ai assuré la descendance familiale. Un garçon de trente et un ans et une fille de vingt-neuf.
Ma fille, je l’adore, mais qu’est-ce que j’ai pu flipper lorsque j’ai su que ma femme attendait une fille. L’angoisse absolue. La crainte que ma sœur ne se retrouve clonée par une de ces vacheries de l’hérédité.
Mais, Marion, ma fille, elle est superbe. Un mètre soixante-dix-huit, cinquante-six kilos, un visage à la Botticelli. Avec un brillant avenir d’executive woman devant elle.
Je préfère quand même plutôt être son père que son copain. Enfin, l’actuel, je veux dire. Car, Marion, c’est une vorace. Une mangeuse d’hommes. Mais je ne sais pas de qui elle tient ça. Sa mère, elle, était plutôt popote. Pas le genre feu au cul. Elle était sortie indemne de Mai 68. Vierge, je veux dire. Bon, c’est vrai, ça ne veut rien dire. D’ailleurs, elle a réussi à se remarier quand je l’ai plaquée à l’abord de la cinquantaine, pour mon quarante-huitième anniversaire.
Pour une plus jeune, bien sûr. L’erreur de ma vie. Elle, elle voulait plein de mômes et ne voyait en moi qu’un parfait reproducteur. L’étalon, que j’étais. Ça m’a bloqué et j’ai fui au bout de trois ans de corrida. L’année de mes cinquante et un ans. Chez ma mère qui venait de se retrouver veuve. Et chez qui je vis donc depuis trois ans. Mais, avec maman, on ne s’est jamais gênés. Elle a un quatre-pièces – enfin, nous avons – et nous coexistons sans problème. Je fais la vaisselle et passe l’aspirateur. Elle, elle s’occupe de mon linge et de la préparation des repas. Les courses, nous les faisons ensemble depuis qu’elle n’est plus bien vaillante.
Enfin, faisions. Car elle vient de partir. « Partir » ? Quel terme impropre pour désigner la mort.
C’est bien simple, quand j’ai téléphoné à ma sœur pour lui annoncer : « Maman est partie », elle a cru qu’elle m’avait plaqué. Mais ma sœur a toujours été une peau de vache et elle a toujours été jalouse de moi parce que j’étais le préféré de maman.
Mon fils, lui, il a été loupé. Je ne sais pas si c’est à cause de sa mère ou de moi.
Un mètre soixante-dix, agressif et binoclard. La préfectorale, qu’il a choisi. Une sorte de Jospin boule de nerfs.
Je dis « Jospin », car mon fils a été trotskiste dans sa jeunesse. Mais il n’a pas viré socialiste. Il est « sarkozyste ». Par ambition et conviction. Moi, de toute façon, je ne discute plus avec lui depuis longtemps. Je lui laisse ses illusions.
Il a fait un « beau » mariage l’année dernière, mais il ne pense pas encore à se reproduire. Pour moi, ça ne presse pas. Mais j’aimerais bien que ma fille, elle, se décide. Plutôt avec son prochain copain qu’avec l’actuel. Il est black. Oh ! ce n’est pas que je sois raciste. La preuve, c’est que j’accepterais même que le futur géniteur de mes petits-enfants soit juif. Enfin, je crois que je m’y ferais.
En tout cas, plus facilement qu’à ma frangine, la Bernique. Avec elle, c’est irrémédiable. Du conflictuel à l’état pur.
J’appréhende déjà l’enterrement de notre mère qui repose pour l’instant au funérarium de l’hôpital sur son caisson réfrigéré.
– Il faut vous dépêcher ! qu’ils m’ont dit quand j’ai refusé le croque-mort qu’ils voulaient m’imposer et demandé un délai pour consulter ma sœur.
Pourtant, ce n’est pas la bousculade de la canicule de l’été dans leur frigo. Mais ça a l’air de les avoir vachement traumatisés.
– C’est qu’elle se décompose vite, ont-ils ajouté pour tenter de me forcer la main.
J’ai failli leur répondre que je n’avais pas encore vu d’asticots.
Mais, c’est vrai, maman, elle était déjà décomposée avant de mourir avec son cancer des intestins qui avait débordé sur les autres entrailles. Et, bon Dieu, qu’est-ce que ça pouvait puer ! Et qu’est-ce que ça a pu être longuet ! Maman, elle a été bougrement résistante, tellement ils l’avaient dopée à la morphine. Comme s’obstinant à vouloir gagner une course à reculons perdue d’avance.
– Elle est encore là ? s’étonnaient ses derniers et rares amis. Quelle force de caractère…
Non, mais maman a toujours été têtue. Elle voulait sans cesse avoir le dernier mot. Sur tout et sur rien. Avec qui que ce soit. Papa en particulier.
Moi, à la longue, j’en avais pris mon parti, sinon notre coexistence eût été impossible, même dans un quatre-pièces. Alors ça rentrait par une oreille et ça sortait par l’autre. Ça restait un bruit de fond. Comme le grésillement du poste à galène de mon enfance que mon père m’avait offert pour mes sept ans. Mais c’était quand même chiant. « La Galène », que j’avais surnommé ma mère.
Pourtant, c’est curieux, le silence absolu me pèse à présent. La Galène me manque. Je suis obligé de laisser la télé ou la radio allumées son baissé pour ne pas perdre tous mes repères maintenant que maman est « partie ».
Et l’appartement me paraît immensément vide. Mais, là, je ne devrais pas trop m’en plaindre car ça risque de ne pas durer. Ma sœur arrive demain matin de Nantes pour « prendre les dispositions ».
Ça risque d’être rude.
Maman, elle voulait finir au four du Père-Lachaise.
– Ça évitera des frais de transport inutiles, qu’elle m’avait dit.
Son souhait, c’était que je jette ses cendres du haut du pont de Saint-Nazaire.
Moi, je n’avais pas voulu la contrarier. Ça ne se fait pas avec un mourant.
– Oui, maman. Bien, maman.
Pourtant, cela n’avait rien de pratique. Le pont, il est trop élevé pour balancer des cendres du haut sans en recevoir plein la gueule avec le vent. À moins de lâcher carrément l’urne dans le vide.
Ma sœur, elle, elle n’est pas d’accord avec les dernières volontés de notre mère. Elle m’a même accusé au téléphone de les avoir inventées de toutes pièces.
La Bernique a décidé de rapatrier le corps de maman à Pornic et de l’enterrer dans le cimetière du lieu.
– C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle reposera ! qu’elle m’a dit.
Faut dire que ma sœur, elle est habituée à être obéie au doigt et à l’œil.
Elle est commissaire de police principale à Nantes. Elle a tout un commissariat à elle toute seule à faire chier à longueur de temps. Elle mène ses troupes à la baguette.
Par nature et pour le rendement. Qui reste malgré tout le plus faible au niveau des statistiques de la délinquance de toute l’agglomération nantaise.
Même les délinquants ont préféré se tirer et changer de secteur.
Le plus curieux, c’est qu’elle ait réussi à se marier. Sur le tard, bien sûr. À quarante-quatre ans. Avec un flic des RG de deux ans son aîné qui s’était fait plaquer un an plus tôt par sa femme. René Bellou. Un Nantais qui avait une planque en or à la direction régionale des Renseignements généraux des Pays de la Loire comme commissaire mais qui, au bout de presque sept ans de mariage, a préféré s’expatrier il y a quelques mois en Corse* plutôt que de continuer à affronter sa femme, la Bernique. Mais il est de retour à la case départ depuis la mi-décembre. Il paraît même qu’il serait en pleine déprime. Lui qui était étranger à toute angoisse existentielle. C’est dire !
En fait, j’appréhende l’arrivée de ma sœur. Je n’ai guère d’arguments à lui opposer. Sinon d’ordre financier.
J’ai déjà baissé les bras.

* Voir Corses toujours.


© Alain Pecunia, 2009
Tous droits réservés.

vendredi 18 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 34

Chapitre 34





Harry Godino a été retrouvé suicidé dans sa cellule d’isolement de Fresnes le lendemain de son arrivée en prison.
Il se serait étranglé lui-même au cours d’une crise de démence. Avec ses propres mains et sans aucune autre aide.
Les experts psychiatres interviewés « à chaud » par les médias émettent des avis divergents sur l’élément déclencheur de ce type de crise. Mais ils sont unanimes sur un point. Un seul.
On peut, effectivement, s’étrangler soi-même à l’aide de ses seules mains.
Une fois qu’on a commencé à serrer et qu’on arrive limite asphyxie, tout réflexe de survie se verrait annihilé par manque d’oxygène et, au contraire, se déclencherait alors le fameux « réflexe strangulatoire », une sorte de contraction des muscles des mains, qui fait que la malheureuse victime d’elle-même achèverait – comme malgré elle – le travail commencé volontairement.
Le ministre de la Justice s’est refusé à tout commentaire.
« Une enquête administrative est en cours », a simplement annoncé son cabinet.




« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.




© Alain Pecunia, 2009.
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Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 33

Chapitre 33





Philippe-Henri et Euh-Euh arrivèrent ensemble peu avant seize heures.
Ils apportaient bouquet de fleurs et champagne.
– Regarde ce que m’a offert Pierre en souvenir ! dit Isabelle en brandissant le rosaire du tueur sous les yeux de Phil.
Quand elle l’enroula autour de son cou en virevoltant sur elle-même, Philippe-Henri Dumontar sentit ses jambes flancher sous lui et il partit en avant pour être rattrapé in extremis dans sa chute par Euh-Euh.
Une fois qu’il eut recouvré ses esprits, Isabelle lui lâcha :
– Mais qu’est-ce que tu peux être sensible, quand même !
Euh-Euh, lui, était sans voix. Ce qui ne changeait d’ailleurs pas grand-chose.
Il contemplait, à la fois effaré et émerveillé, le fameux « collier de perles » dont Phil lui avait tant parlé et dont il lui avait dit qu’il s’était un jour débarrassé sous un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, rue Saint-Dominique.
Isabelle, elle, avait repris son caquetage comme si de rien n’était, toute à sa joie d’avoir retrouvé son « père ».
– Mais qu’est-ce que j’ai été inquiète quand j’ai su que tu fréquentais le préfet Bernard Bonnot ! était-elle en train de lui dire. J’ai imaginé le pire, tu sais… Mais, qu’est-ce que tu pouvais bien faire avec un type pareil ?
Isabelle mimait la gronderie.
– Rien, ma chérie. C’était un homme très cultivé et de grande éducation classique. Il avait appris que j’étais un éminent spécialiste de Corneille et de Racine et il m’avait contacté par des amis communs pour que je lui donne des conseils de mise en scène. Il était très féru de théâtralité, tu sais. C’était pour des soirées entre amis qu’il donnait dans son ce somptueux hôtel. Il m’y a parfois convié, mais tu sais combien je suis sauvage… Néanmoins, ma chérie, je puis t’assurer que mes avis étaient très appréciés. Nos amis communs, les Claron, qui eux ne manquaient pas une seule de ces soirées, me l’ont souvent rapporté. D’ailleurs, je ne sais pas si je te l’ai déjà dit, mais je donne des cours particuliers de français à leur fille Sabrina, une jeune fille délicieuse. Et les Saint-Fort, juste avant ce drame affreux qui les a frappés, m’avaient demandé, sur leurs conseils, d’apporter un soutien à leur malheureuse fille Angeline, la pauvrette assassinée, et m’avaient dit que les Cangros seraient également intéressés pour leur fille Corinne…
Isabelle n’eut pas besoin de mimer l’ahurissement le plus complet.


© Alain Pecunia, 2009.
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jeudi 17 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 32

Chapitre 32





Quand Isabelle Cavalier rentra exténuée mais satisfaite ce soir-là chez elle, son mari lui tendit un paquet cadeau avec des airs mystérieux.
– C’est quoi ? demanda-t-elle surprise de son attention un tel jour.
– Ouvre ! Tu verras bien.
Isabelle défit délicatement les faveurs du paquet et resta ébahi de surprise.
– Le rosaire ! Le fameux collier de perles du tueur fou ! Mais t’es gonflé, c’est une pièce à conviction !
– Tu l’as bien mérité, ma chérie. Tu as suffisamment couru après, et puis ça ne manquera à personne, tu sais…
Enlacés sur le canapé, Philippine sur les genoux de son père, ils se délectèrent tous deux du compte rendu de l’affaire au journal de vingt heures.
Mais ce fut quelque peu édulcoré. En tout cas, toutes les chaînes occultèrent la qualité des mis en examen qui avaient été déférés à la justice tout au long de la journée.
Juste après les infos, Phil leur téléphona d’une voix enjouée.
– Tu as l’air d’aller mieux ! dit Isabelle surprise.
– Oui, beaucoup mieux. Je passerai vous voir demain avec Euh-Euh…
– Mais qu’est-ce que tu avais, insista Isabelle, pour être aussi bizarre et désagréable avec moi ?
– Oh ! j’avais un coup de cafard avec ces fêtes de fin d’année qui me rappellent de mauvais souvenirs, et puis tu ne peux pas savoir à quel point cette affaire du tueur au collier m’a contrarié… Euh-Euh aussi, d’ailleurs. Il n’en est pas sorti de chez lui non plus, le pauvre... Bon, mais c’est fini et ce salopard est sous les verrous.


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mercredi 16 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 31

Chapitre 31





Le commandant Pierre Cavalier prit contact avec l’émissaire de l’Élysée en fin de matinée pour lui annoncer laconiquement que « tout était en ordre ».
Puis il appela sa femme en milieu d’après-midi pour lui dire que la Criminelle pouvait venir prendre livraison de Bonnot dont il venait de découvrir le corps sans vie dans l’appartement occupé par Matthieu Toussaint.
Il eut la grande satisfaction de recevoir en fin d’après-midi un appel du ministre de la Justice, Pierre-Marie de Laneureuville, qui le priait « de croire qu’il n’était en rien dans cette malheureuse affaire qui avait trouvé un dénouement satisfaisant pour toutes les parties ».


© Alain Pecunia, 2009.
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mardi 15 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





Isabelle, épuisée, autant par la fatigue accumulée que par ce qu’elle entendait, avait demandé une pause vers treize heures trente et ne reprit l’interrogatoire que trois quarts d’heure plus tard.
Harry Godino avait englouti deux sandwiches et terminait une canette de bière quand elle revint dans le bureau. Il semblait avoir repris de l’assurance. Isabelle Cavalier en ignorait la raison. La satisfaction du criminel qui soulage sa conscience par ses aveux. Balivernes ! En tout cas, en ce qui concerne Harry Godino. Car il était persuadé que Pierre-Marie de Laneureuville saurait le sortir de là. Jamais il n’avait laissé tomber un de ses hommes.
Il ne se fit pas prier pour poursuivre son récit. Décrire la panique des familles après le second meurtre.
– Là, elles se sentaient directement menacées, mais à aucun moment elles ne nous ont soupçonnés. Elles craignaient surtout que ça ne mette au jour leurs péchés mignons…
Harry Godino profitait également de l’entrée discrète par les caves de l’immeuble où habitait Toussaint. Il disposait d’ailleurs d’un double de ses clés.
Quand il a su, en rendant discrètement visite à Bonnot le mercredi soir, que Toussaint était parti « en mission » à Strasbourg, il a senti que ça allait trop loin.
– J’ai différé mon départ prévu pour le lendemain matin et décidé d’attendre Toussaint chez lui pour lui régler son compte. J’ai passé la nuit sur son lit tout habillé et je l’ai attendu. Mais c’est Bonnot qui s’est pointé affolé vers midi moins le quart, en disant : « Les flics sont chez moi ! » J’ai compris que c’était râpé. Que Toussaint avait dû se faire piquer. Alors j’ai étranglé Bonnot avec le rosaire qui traînait sur le lit et que Toussaint avait dû récupérer après avoir violé Angeline, car moi je le lui avais laissé autour du cou…


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lundi 14 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 29

Chapitre 29





Oui, il avait bien assassiné Bernard Bonnot. Mais vu l’ordure que c’était, ce n’était pas une perte pour la haute fonction publique. Ce dont le capitaine Cavalier pouvait aisément convenir.
Il avait commencé ses aveux par le meurtre du préfet. Ce qui était normal. Les assassins commencent toujours par le plus facile. Le plus acceptable « moralement », si l’on veut, ou ce qui leur semble le plus compréhensible.
Oui, il avait bien assassiné Julie Bernard et Angeline de Saint-Fort.
Ce qui étonna d’abord Isabelle Cavalier. Car qui, alors, avait violé Angeline de Saint-Fort la nuit du jour de l’An ?
Mais elle préféra ne pas interrompre la confession fleuve de Harry Godino par une question qui pouvait attendre ou trouverait rapidement sa réponse.
Bernard Bonnot avait révélé quelques semaines plus tôt à Angeline de Saint-Fort qu’elle était sa fille, et donc lui-même son géniteur. L’adolescente ne l’avait d’abord pas cru. Mais sa mère le lui avait confirmé. Et Angeline de Saint-Fort, qui avait estimé naturel, jusque-là, de participer aux « activités » du groupe et de coucher avec les uns et les autres, aussi bien son père que Bernard Bonnot, se prit tout à coup à le haïr. À trouver ça dégueulasse que son vrai père ait couché avec elle – alors qu’elle avait trouvé naturel de coucher avec celui qu’elle croyait être son vrai père…
– À ne pas comprendre, mais je ne suis pas psy, commenta l’ex-flic.
Bref, elle était perturbée et confia cette révélation à sa meilleure amie, la petite Julie Bernard. Qui était amenée par ses parents aux soirées du groupe depuis presque un an.
– Mais c’était pas son truc et elle se montrait indocile. Ça se voyait qu’elle deviendrait un problème un jour ou l’autre…
Elle en parla également à Corinne Cangros, dix-sept ans.
– Une émotive, celle-là…
Puis, bien sûr, à Sabrina Claron.
– Elle, ça lui plaisait et elle avait tendance à devenir la maîtresse du jeu. Alors elle a prévenu Bonnot qu’il y avait un problème. Mais, en fait, le problème venait de Bonnot qui s’était lancé dans le sado-maso et qu’on savait pas où il s’arrêterait. Il était sous l’influence totale de son mauvais génie, Matthieu Toussaint… C’est vrai, il serait resté dans la partouze normale, il n’y aurait jamais eu de problème…
Donc, Bernard Bonnot, informé par Sabrina Claron des intentions d’Angeline, s’affola.
– Et il y avait de quoi, elle avait l’intention de porter plainte et de demander une indemnisation.
Menaces réelles ou pas, « la préfète » – c’était le sobriquet employé avec mépris par l’ex-flic pour désigner Bonnot depuis qu’il était tombé dans les bras et sous la coupe de Matthieu Toussaint – a pris ça au sérieux. Et décidé de prendre les devants.
Un peu avant Noël, il a décidé de la faire taire définitivement en payant grassement Harry Godino. Il en avait largement les moyens.
– Il n’a laissé aucune chance à sa propre fille ?
– Si. Quelques jours plus tôt, il lui a dit que, si elle se montrait docile et renonçait à ses mauvaises intentions, il en ferait son unique héritière.
– Et alors ?
– Elle lui a craché à la gueule, au propre et au figuré. Elle criait qu’elle voulait le voir croupir en prison avec tous les autres. Elle était devenue totalement incontrôlable. Bonnot, le crachat, il pouvait le lui pardonner, mais pas la menace de prison. Fille ou pas.
– Mais pourquoi avoir tué également Julie Bernard ? ne put s’empêcher de demander Isabelle Cavalier tout en connaissant d’avance la réponse probable.
– Ah ! ça c’était l’idée de Toussaint. Pour égarer les soupçons, a-t-il dit, et faire d’une pierre deux coups. S’en débarrasser. Et ça a plu à Bonnot. Pour lui, c’était quasiment de la prophylaxie. Les déviants sacrifiés à la survie de la tribu, qu’il a dit, ou quelque chose comme ça. De toute façon, tous les trois, nous étions convaincus que Julie parlerait dès qu’elle apprendrait l’élimination de sa grande amie. Et qu’il y avait de fortes chances qu’elle entraîne avec elle Corinne. Alors, autant l’éliminer au préalable. Bref, Toussaint était un sadique de première et Bonnot avait disjoncté. Moi aussi, d’ailleurs, mais moi je n’ai fait ça que pour le paquet de fric à la clé qu’il m’avait fait virer d’avance dans un paradis fiscal… Mais je ne vous en donnerai pas le montant ni ne vous indiquerai le lieu. Rêvez pas ! Quand je sortirai dans vingt ans, je pourrai retrouver tout ce fric…
Le « stratège » avait été le lieutenant Toussaint. Il avait toujours été fasciné par l’histoire non résolue du tueur « au collier de perles » qui avait défrayé la chronique de 92 à 97, échappé à toutes les traques et mystérieusement disparu.
– Un jour, il avait remarqué un rosaire suspendu à l’accoudoir d’un prie-Dieu utilisé comme serviteur muet dans une des chambres. Un curieux rosaire enfilé sur un fil en nylon de pêche. Comme pour la pêche au gros. Une saloperie qu’avait trouvée quelques années plus tôt Mme de Saint-Fort sous un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et qu’elle avait offert à Bonnot qui raffolait de ces trucs-là. Il avait même dit que ça faisait penser au « collier de perles » du tueur fou dont on parlait tant à l’époque. Et Toussaint s’est souvenu du rosaire quand Bonnot a décidé de tuer les filles. Il a dit que c’était super, que comme ça on mettrait les flics sur la piste de l’ancien tueur. D’ailleurs, puisqu’il bossait à la Criminelle, il se faisait fort d’orienter les soupçons sur une ancienne piste. Celle d’un prof. Et c’est pour ça qu’il m’a demandé de jouer le « témoin » après le premier crime. Moi, pour ma part, je trouvais ça risqué d’être le témoin de mon propre crime ; mais, lui, il trouvait ça génial. Sa putain de théorie « d’une pierre deux coups ». « Du grand art ! » qu’il disait, ce connard… Si vous ne l’aviez pas arrêté, je suis persuadé qu’il aurait continué de tuer avec son rosaire… Corinne y serait passée, et même la Sabrina qu’il ne pouvait pas souffrir à cause de son côté « meneuse de jeu » et qui manœuvrait pour le supplanter auprès de Bonnot. Mais, elle, c’était le fric qui allait avec qu’elle voulait.
Bonnot avait fait venir la petite Julie vers quatorze heures le 31 décembre. Toussaint lui avait soufflé qu’il fallait lui offrir un dernier plaisir.
– Julie ne voulait pas, mais Bonnot a fini de la persuader au bout d’une demi-heure en lui promettant que ça serait la dernière fois et qu’elle éviterait ainsi bien des ennuis à sa grande amie Angeline. Alors elle a cédé sans avoir conscience que sont arrêt de mort était signé. Bonnot l’a sautée difficilement – je veux dire qu’il a été long à venir –, puis il lui a dit : « Tire-toi, salope ! » Il m’a demandé devant elle de la raccompagner. Je savais ce que ça voulait dire. La gamine marchait vite, comme pour s’enfuir, et je lui ai laissé plusieurs mètres d’avance. J’ai pénétré dans le hall de son immeuble sur ses talons. Et hop ! dans le coin à côté de l’ascenseur… C’est vrai que ce rosaire est une arme hyperefficace et rapide ! Puis je suis ressorti… Oh ! je ne risquais pas grande-chose. Je suis toujours dans le quartier à aller d’un client à un autre. Il suffisait qu’il n’y ait personne à ce moment-là ou de remettre à plus.
– Mais Angeline a dû apprendre le meurtre de son amie par les informations à la télé ? Elle n’aurait pas dû sortir ce soir-là…
– Oui, mais elle ne pouvait pas en soupçonner l’origine. Et, c’est Sabrina Claron, à la demande de Toussaint, qui a convaincu Angeline et Corinne de sortir malgré tout ce soir-là, en hommage à Julie, pour faire comme si elle était toujours vivante. Et les parents ont insisté.
Les trois amies étaient donc sorties ensemble. Les prédateurs aux aguets. Car, cette fois-ci, Godino était accompagné de Toussaint. Ils attendraient une occasion où Angeline serait seule, soit sur le Champ de Mars, soit sur le chemin du retour.
Quand ils avaient vu Angeline quitter le groupe, ils l’avaient suivie de loin.
Elle s’était dirigée sur le côté vers l’allée Adrienne-Lecouvreur et l’avait remontée jusqu’au manège. Puis ils l’ont vue se diriger vers les massifs. Ils lui ont laissé une petite avance et y sont allés à leur tour.
Elle terminait de pisser à croupetons quand Harry Godino a surgi avec son complice. Elle s’est débattue. Toussaint lui tenait les jambes. Puis ça été fini.
– C’est pas un cri de femme qui risquait d’attirer qui que ce soit un soir comme ça…
Godino avait immédiatement pris la fuite en laissant le rosaire autour du cou de la petite.
Matthieu Toussaint, lui, avait préféré s’attarder.
– J’ai pas compris. Car les femmes, ce n’était pas son truc. Il en avait même une haine maladive. Mais, moi, je suis parti sans demander mon reste et en souhaitant même que ce dingue se fasse piquer…



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vendredi 11 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 28

Chapitre 28




Le vendredi matin, Harry Godino fut arrêté à huit heures trente à l’aéroport Roissy – Charle-de-Gaulle.
Il cherchait à s’embarquer pour une destination lointaine. Ce qui n’était pas très intelligent pour un ex-flic ayant travaillé de longues années à la police des frontières au sein de ce même aéroport.
Harry Godino avait une forte somme d’argent en liquide sur lui en billets de cinq cents euros. – Deuxième stupidité.
Ses anciens collègues se firent un plaisir de l’arrêter et de le remettre au capitaine Cavalier. – Il avait « démissionné » de la police pour avoir été surpris en train de négocier un avantage « en nature » avec une mineure kosovare en situation irrégulière, et il semblait être coutumier du fait.
Isabelle Cavalier lui mit le marché en main dès son arrivée au Quai des Orfèvres.
– Vous préférez me faire des aveux spontanés ou préférez-vous attendre les résultats de l’analyse ADN et de la comparaison de votre sperme avec celui retrouvé dans le vagin de Julie Bernard et d’Angeline de Saint-Fort ? L’un des deux est sûrement le vôtre, précisa Cavalier.
Godino ayant été flic, il savait que ça pouvait faire la différence et lui permettre de sortir au bout de vingt ans. Il en avait quarante-cinq et ça pouvait le tenter. Mais on en voyait aussi qui préféraient crever en taule plutôt que de finir SDF ou en hospice.
À sa surprise, Harry Godino se mit à rire. Il avait l’air de se foutre d’elle.
– Écoutez, capitaine, c’est pas avec la comparaison des spermes que vous me confondrez ! Les filles, je ne les ai pas violées ni couché avec. Pas une seule fois je les ai touchées, je vous jure !
– Je vous crois, dit le capitaine qui se remettait de sa surprise, on m’a dit que ce n’était pas votre truc.
Godino fronça les sourcils d’étonnement et encaissa le coup.
– Bon, vous renoncez donc aux aveux spontanés, constata Isabelle Cavalier. C’est votre choix et c’est aussi votre droit.
Elle lui adressa un large sourire et tapota la pile de procès-verbaux placée devant elle.
– J’ai là les confessions spontanées de tous vos amis – excepté, je dois le reconnaître, celle de votre « employeur » et complice Bernard Bonnot…
L’ex-flic encaissa ce deuxième coup, mais Cavalier discerna une légère inquiétude dans son regard.
Elle s’empara des premiers feuillets – ceux concernant la « confession » de Mme de Saint-Fort.
– Celle-ci, c’est celle de votre ami et complice Matthieu Toussaint, lieutenant à la Criminelle et ex-flic depuis son arrestation dans la nuit de mercredi à jeudi à Strasbourg alors qu’il s’apprêtait à assassiner un témoin capital, Mlle Christelle de Saint-Fort… Mais vous étiez, je crois, au courant de son voyage, d’après ce qu’il m’a dit…
Isabelle Cavalier se demanda si elle n’en faisait pas un peu trop. L’ennui, avec le bluff, surtout lorsque l’on a un certain talent pour cet art, c’est qu’il faut savoir se limiter. Mais Godino ne sourcilla pas. Il devait donc être au courant.
– Bref, je vais vous lire sa déposition – excusez-moi d’avance, ce sera un peu long car il a été très exhaustif sur le rôle de chacun –, et ensuite vous me direz ce que vous en pensez. S’il y a désaccords, vous connaissez la musique. Je vous confronterai.
Isabelle Cavalier constata que la belle assurance de l’ex-flic était largement entamée.
Isabelle marqua une pause et parcourut le premier feuillet du regard.
– Bon, dit-elle, je vous passe l’état civil de Toussaint… Voici donc ce qu’il dit…
– Arrêtez, je préfère faire des aveux spontanés. J’ai pas envie de me faire entuber par cet enfoiré… Il a d’ailleurs dû oublier des choses qui ne le feront pas sortir de sitôt !


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jeudi 10 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 27

Chapitre 27





Les uns et les autres furent joints à leur domicile ou sur leur lieu de travail par le capitaine Isabelle Cavalier, qui leur demanda de se présenter au Quai des Orfèvres dans les plus brefs délais. Mais, s’ils le souhaitaient, elle pouvait envoyer sur leur lieu de travail des policiers. Ce qui fut très persuasif. Excepté pour M. Cangros, haut fonctionnaire à l’Unesco, qui ressortit du palais entre deux policiers. Ainsi que pour les Saint-Fort qui avaient prévu de rester en Touraine jusqu’à la fin du week-end et qu’il fallut également aller chercher.
Les huit adultes furent groupés par couple dans des pièces différentes au fur et à mesure de leur arrivée. En compagnie de deux policiers chacun. Certains le prenaient avec hauteur et d’autres excipaient leurs relations. Il y eut aussi quelques hauts cris.
Les Claron furent réunis à dix-huit heures. Les Cangros à dix-huit heures quinze et les Bernard une demi-heure plus tard.
Les Saint-Fort, eux, étaient attendus aux alentours de vingt et une heures.
À dix-neuf heures, Isabelle Cavalier se rendit d’une pièce à l’autre et, sans un mot, remit à chaque couple un jeu de photocopies d’un choix de photos.
Les policiers présents dans chacune des trois pièces les virent passer de la surprise à l’abattement. Il n’y eut ni cris ni pleurs. Excepté Mme Claron qui eut une crise de nerfs nécessitant l’intervention d’un médecin.
Les jeux d’adultes sont des jeux d’adultes. C’est leur problème. Mais la présence de mineures, leurs propres filles, les condamnait inexorablement.
« Dans leur monde », ils étaient finis. Ils avaient la brusque révélation d’être devenus en un instant des morts civils.
À vingt heures, Isabelle Cavalier les réunit, sans Mme Claron, dans une même salle, en présence du commissaire principal Derosier et de quatre autres policiers.
– Je n’ai qu’une seule question à poser. Qui a tué Julie et Angeline ?
Mme Bernard éclata en sanglots.
Les regards restèrent baissés.
– Bien, attendons ensemble les Saint-Fort. Ils seront peut-être plus bavards.
La tension devint insupportable dans la salle au fil des minutes. Mme Bernard devint de plus en plus agitée. Mais personne ne craqua.
Le commissaire Derosier était ressorti au bout d’un quart d’heure, entraînant le capitaine Cavalier pour s’entretenir avec elle.
– Nous n’arriverons à rien tant que nous n’aurons pas retrouvé le protagoniste principal, ce Bonnot.
Isabelle acquiesça.
– Je vais quand même essayer, dit-elle en retournant vers la salle.
Elle avait la main sur la poignée de la porte quand elle fut appelée au téléphone.
– Je prends dans mon bureau ! dit-elle.
C’était son mari qui était resté sur les lieux avec deux de ses hommes pour dénicher le passage secret ayant permis à Bernard Bonnot de s’esquiver.
Ils l’avaient trouvé difficilement, par les caves. Et, curieusement, ça donnait dans celles de l’immeuble jouxtant l’hôtel particulier sur le derrière. Où habitait Matthieu Toussaint.
Isabelle Cavalier eut un mauvais pressentiment.
– On a retrouvé Bonnot dans l’appartement de Toussaint. Mort. Étranglé avec le collier de perles. En fait, il s’agit d’un rosaire monté sur un fil de nylon de pêche. Il l’avait autour du cou. Mais garde l’information pour toi, je veux qu’on le croie encore vivant.
Isabelle resta un long moment prostrée dans son fauteuil. Elle ne savait plus quoi penser de cette affaire.
Un lieutenant vint lui annoncer vers vingt heures quarante-cinq l’arrivée des Saint-Fort.
– On les met où ? Avec les autres ?
– Non. Amenez-les ici.
Dès leur introduction, le capitaine Isabelle Cavalier leur indiqua d’un geste un jeu de photocopies de photos.
Hervé-Pierre de Saint-Fort se décomposa immédiatement et sa femme Louise-Marie s’effondra.
Isabelle Cavalier se leva.
– On va rejoindre les autres, dit-elle simplement.
Quand Cavalier pénétra dans la pièce avec les Saint-Fort, la tension fut à son comble.
– Bon, dit-elle, nous allons pouvoir en finir. M. Bernard Bonnot vient d’être arrêté et il souhaite passer aux aveux…
Elle marqua une pause et considéra un à un son petit monde.
– Si vous voulez mon avis, par expérience, je puis vous assurer que le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres…
Il y eut comme un frémissement chez les sept. Mais ça n’éclata pas en confession spontanée.
– C’est pas grave, dit Cavalier sur un ton badin, entre Bernard Bonnot, Sabrina et Corinne, nous aurons vite fait le tour de la vérité.
Nouveau frémissement.
Mais la petite phrase avait eu le temps de faire son bonhomme de chemin et produisait son effet.
« …le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres… »
Enfoncer ou être enfoncé. Pour nombre d’hommes, ce n’est même pas un dilemme. Juste une alternative au choix évident.
Mme de Saint-Fort fut la première à prendre la parole. D’une voix récitative de tragédie grecque.
– Bernard (elle parlait du préfet Bonnot) a beaucoup changé depuis qu’il a hérité de la fortune de son père il y a deux ans. Il est devenu beaucoup plus tyrannique et obsédé par la recherche de sensations nouvelles. Il s’est cru tout permis.
Le capitaine Cavalier haussa les sourcils de surprise. C’était déjà pas mal avant.
– C’est peu de temps après avoir emménagé dans l’hôtel de son père que ça a commencé à déraper. Lorsque Harry Godino lui a présenté Matthieu Toussaint et qu’ils sont devenus amants…
C’était beaucoup d’informations nouvelles en bien peu de temps pour Isabelle Cavalier.
Harry Godino était l’ex-flic reconverti dans la télésurveillance.
– C’est alors que Bernard a commencé de se contenter exclusivement du rôle de voyeur et d’organisateur de plus en plus impérieux de nos soirées…
– Une sorte de metteur en scène pour des soirées sado-maso ? la coupa Isabelle Cavalier.
– Si vous voulez, répondit Mme de Saint-Fort en haussant les épaules.
– Et MM. Godino et Toussaint, là-dedans ?
– Harry Godino était le technicien. Celui qui avait installé le matériel de prise de vues et d’enregistrement. Il devait se branler, dit-elle crûment, en visionnant les bandes après. Toussaint, lui, il nous regardait avec Bernard et ils finissaient toujours par se masturber ensemble ou à se sucer. Mais ce Toussaint est une ordure. Un type qui hait les femmes et aime les humilier. Un sadique, si vous préférez.
Isabelle Cavalier décelait dans le ton de Mme de Saint-Fort le dépit de l’amante longtemps préférée de Bonnot, qui s’était prêtée avec complaisance à tous ses ébats et qui s’était vu supplanter et délaisser pour une petite frappe homo.
Les hommes semblaient gênés et gardaient le regard fuyant. Mais c’était pure hypocrisie. Le récit de Mme de Saint-Fort accusait Matthieu Toussaint et les dédouanait des meurtres.
Les deux autres femmes, elles, la cousine de Mme de Saint-Fort, c’est-à-dire Mme Cangros, haut fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, et Mme Bernard, hochaient parfois la tête comme pour confirmer la véracité du récit de leur amie et partenaire.
Mais le lieutenant Toussaint était mort et il ne pourrait jamais infirmer ni confirmer quoi que ce soit. Idem pour Bernard Bonnot. Mais l’assassin de ce dernier n’était pas identifié et risquait fort d’être le meurtrier d’une des deux victimes.
Bernard Bonnot avait été tué pour qu’il ne parle pas, et le tueur, en abandonnant l’arme du crime, le « collier de perles », autour du cou de sa victime, avait pour ainsi dire laissé un message.
Il n’y aurait pas d’autre meurtre.
– Quels étaient les rapports entre Godino et Toussaint ?
– Je ne pourrais pas vous dire, répondit Mme de Saint-Fort comme si elle avait acquis le statut de porte-parole du groupe. Mais c’étaient tous les deux des détraqués.
– Mais pourquoi votre fille Angeline et Julie Bernard ont-elles été assassinées ?
Mme de Saint-Fort regarda son mari puis se mura dans le silence.
Isabelle Cavalier soupira.
– Mme Bernard, vous pourriez peut-être me dire, maintenant, avec qui votre fille avait rendez-vous ce lundi après-midi ?
– Bonnot avait souhaité la voir seule, répondit la mère de la petite victime d’une voix sépulcrale.
Le capitaine Isabelle Cavalier hocha silencieusement la tête.
Les quatre autres policiers présents dans la salle étaient restés comme statufiés durant tout le temps qu’avait duré cet interrogatoire collectif.



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mardi 8 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





Pierre Cavalier eût préféré avoir le lieutenant Matthieu Toussaint vivant. Il aurait eu assurément beaucoup de choses à lui raconter. Mais Christelle de Saint-Fort était à présent hors de danger et sous protection jusqu’au dénouement de cette affaire ténébreuse. Cavalier avait également demandé le black-out sur l’identité de la victime de Strasbourg. Pour garder une longueur d’avance.
Il fallait frapper à présent rapidement et, dès le lendemain matin, ce jeudi 8 janvier, les patrons de la Crim et des Mœurs acceptèrent de mettre toutes leurs informations en commun et d’agir conjointement.
La commission rogatoire fut délivrée au capitaine Cavalier à onze heures du matin par le juge chargé de l’enquête sur les deux meurtres.
Quarante minutes plus tard, le dispositif d’intervention, qui avait préventivement été mis en place deux heures plus tôt, pour perquisitionner l’hôtel particulier appartenant à Bernard Bonnot se mit en branle.
Le commandant Pierre Cavalier l’accompagnait comme observateur.
La vaste demeure du préfet Bernard Bonnot était vide de toute présence humaine mais se révéla riche en « documents ».
Sa fuite dut être précipitée car les enquêteurs estimèrent que rien ne semblait avoir disparu.
Les collections de photos étalées sur quinze années étaient méticuleusement classées. Les divers enregistrements vidéo, eux, ne remontaient qu’à une dizaine d’années et étaient tout aussi soigneusement répertoriés.
Les partenaires étaient généralement les quatre couples. Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard. Il semblait y avoir eu très peu d’invités. Ils ne figuraient d’ailleurs que sur des photos ou des enregistrements d’ébats à deux.
Mme Claron semblait effectivement avoir été réticente, car sa présence se faisait rare dans les cinq dernières années.
Isabelle Cavalier reconnut Christelle de Saint-Fort de sa treizième année jusqu’à sa majorité.
D’ailleurs, les gamines semblaient toutes avoir été initiées aux jeux de l’amour de leurs parents dès leur treizième année. Dans l’ordre, Christelle de Saint-Fort, Sabrina Claron, Corinne Cangros, Angeline de Saint-Fort et Julie Bernard,
Curieusement, l’absence de Mme Claron se manifestait à partir de la présence de sa fille Sabrina, cinq ans plus tôt. Et l’on notait une nette tendance à la dérive hard ou SM depuis l’arrivée de Sabrina.
Mais il n’y avait aucun doute, il s’agissait d’un véritable méli-mélo des corps et des sexes. Et l’échangismes des filles au sein du groupe n’excluait pas l’inceste.
Même les flics des Mœurs présents furent estomaqués.
On pouvait également constater une surprenante montée en puissance depuis que le groupe avait transféré ses ébats de l’appartement du quai Voltaire à l’hôtel particulier.
Tout le dernier étage était aménagé en chambres et salons réservés à cet usage. Avec des coffres et des commodes renfermant tout le matériel et les accessoires idoines. Sans oublier un appareillage d’enregistrement sophistiqué dans chaque pièce.
Isabelle Cavalier était convaincue que quelque chose avait mal tourné au sein de cette tribu repliée sur elle-même et endogamique. Ayant conduit au meurtre des deux gamines.
Elle téléphona au juge vers quinze heures pour lui faire une brève synthèse et demander la mise en examen des quatre couples concernés.


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vendredi 4 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 25


Chapitre 25





Le TGV de Christelle arriva en gare de Strasbourg a vingt-deux heures cinquante-deux.
Elle prit sa voiture laissée sur le parking et arriva près de chez elle vers vingt-trois heures trente.
Elle aperçut les gyrophares d’une voiture premiers secours des pompiers et de trois véhicules de police.
Une heure plus tôt, les abords du petit immeuble où elle habitait avaient été sécurisés. Le capitaine responsable du groupe, après avoir constaté qu’il n’y avait pas de code d’accès et que quiconque pouvait pénétrer librement, avait demandé au gardien de lui localiser les fenêtres de l’appartement de Christelle de Saint-Fort sur la façade.
Les volets des deux fenêtres du deux-pièces au troisième étage, sur la gauche, n’étaient pas fermés.
Dix minutes plus tard, le capitaine crut discerner un furtif mouvement de rideau.
Il releva à nouveau la tête vers les fenêtres.
Il eut tort. Ou raison. En tout cas, son attitude parut suspecte à Matthieu Toussaint qui avait pénétré par effraction discrète dans l’appartement de la jeune femme peu après vingt et une heures et qui s’impatientait, hésitant encore entre la défénestration suicidaire ou l’électrocution accidentelle dans le bain.
L’attitude du capitaine mit fin à son dilemme. Pour l’instant, il préférait s’éclipser discrètement et ne pas se faire prendre bêtement.
Il sortit de l’appartement silencieusement et se trouva nez à nez avec une jeune femme aux cheveux blonds mi-courts et à la mâchoire crispée qu’il regarda en souriant. Le lieutenant Handam qui avait été postée sur le palier et qui venait juste d’entendre dans l’oreillette de sa radio le capitaine annoncer à chacun que la cible se trouvait peut-être dans l’appartement.
Elle avait l’avantage, puisqu’elle avait commencé à dégainer son arme aussitôt.
– Les mains en l’air ! ordonna-t-elle en le visant à la tête quasiment à bout portant.
Matthieu Toussaint était déconcerté mais il avait toujours méprisé les femmes, et encore plus les fliquettes. En plus, celle-ci était une jeunette et une bleue. Ça se voyait à sa façon de tenir son revolver. Il pouvait tenter de la désarmer. Elle hésiterait à tirer.
Il commença à lever ses mains très lentement. Sans brusquerie. Comme au ralenti.
– Je le fixe ! ajouta-t-elle la voix tendue, parlant dans son micro, avec un rien de tremblement qui n’échappa pas au lieutenant Toussaint.
Il fixait toujours la fliquette en souriant d’un sourire enjôleur qui masquait une haine profonde.
Ses mains étaient à présent à hauteur de la poitrine.
Oui, il pouvait la désarmer. Il ne songeait même pas à la suite des événements. Il était obnubilé par le désir de donner une bonne leçon à cette garce.
Il entendait le bruit de la cavalcade dans l’escalier en arrière-plan.
Il fallait qu’il se décide. Il se décida.
Il mourut sans comprendre comment cette conne avait pu déceler son intention et prévenir son geste.
La salope, elle avait été meilleure que lui, le champion de sa promotion aux sports de combat, le plus fort et le plus rapide de toute la Crim pour désarmer un gus à mains nues et à bout portant…
Le lieutenant Handam tenait son arme abaissée à présent à deux mains, tentant de réprimer leur tremblement nerveux.
C’était son premier tué.
Après la fouille du corps, le capitaine Wolff lui tendit avec une moue de dégoût la photo trouvée dans le portefeuille de leur « client » particulier.
La photo représentait une jeune fille nue au regard vide allongée entre une femme et un homme d’une quarantaine d’années également nus. La femme regardait l’objectif en brandissant un énorme godemiché et l’homme se faisait masturber par la jeune fille, en lui tenant le poignet.



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Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Le lieutenant Matthieu Toussaint avait effectivement pris le TGV de quinze heures quarante-quatre à la gare de l’Est. Celui qui arrivait à Strasbourg-Gare à dix-neuf heures quarante-six. Ce qui lui laissait une marge confortable puisque l’arrivée des suivants s’échelonnait ensuite à partir de vingt et une heures deux seulement.
La veille au soir, il avait vu sur l’agenda de service du capitaine Isabelle Cavalier qu’elle avait donné rendez-vous à Sabrina Claron pour le lendemain en seconde partie de matinée.
Ce mercredi, il l’avait attendue sur son chemin de retour à la sortie de la station de métro La Tour-Maubourg. Pour savoir si elle s’en était bien tirée face à Cavalier.
Ils se parlèrent brièvement.
Elle avait tenu le coup mais elle avait croisé cette garce de Christelle qui était convoquée avant elle et qui avait dû « dire des choses ».
« Merde ! se dit Toussaint. On avait oublié celle-là et cette salope de Cavalier a dû la convoquer en loucedé puisqu’elle ne figurait pas sur son agenda… Merde ! »
Il était aussitôt rentrer chez lui. Un agréable trois-pièces haut de plafond et dont l’immeuble communiquait par les caves avec celles de l’hôtel particulier de Bonnot.
C’était d’ailleurs Bernard Bonnot qui lui avait loué cet appartement sous un nom d’emprunt quinze mois plus tôt. Par commodité pour leurs petites affaires.
Il avait immédiatement rejoint Bonnot par les caves.
Lui aussi avait aussitôt vu le danger.
– Je la connais bien, cette salope sainte-nitouche. Elle nous déteste et c’est sûr qu’elle a craché le morceau !
La décision avait été vite prise.
Le préfet Bernard Bonnot avait fouillé dans sa collection de photos particulières méticuleusement classées par années et par mois.
Il en extirpa une où figurait Christelle allongée entre Éloïse Cangros et Bernard.
– C’est la plus nette et une des dernières, dit-il en la lui tendant.
– Mais je n’ai pas son adresse à Strasbourg et elle a dû mettre le téléphone de son domicile sur liste rouge !
– T’inquiète ! Je prends toujours mes précautions et je l’ai.
C’est aussi Bonnot qui avait eu l’idée qu’il rentre chez lui par les caves et en ressorte aussitôt pour revenir à l’hôtel par la porte cochère.
– S’il y a une surveillance, ils te verront rentrer et ce sera ton alibi puisqu’ils ne t’auront pas vu ressortir. On aura passé l’après-midi ensemble et tu seras resté pour une folle nuit d’amour, mon ange, dit Bernard Bonnot en caressant voluptueusement le visage de Matthieu Toussaint qui lui tendit sa bouche.


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jeudi 3 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Le même soir, après que leur fille Philippine eut accepté d’aller se coucher, Isabelle et Pierre Cavalier échangèrent leur moisson d’informations et firent le point.
Le personnage central du puzzle restait donc le préfet Bernard Bonnot. Les quatre couples y avaient pris leur place ainsi que leurs filles.
Quelque chose avait dû déraper au niveau de leurs activités « de groupe ».
Bernard Bonnot n’avait pas assisté à la cérémonie religieuse. Sûrement par prudence.
S’il avait tiré les fils des meurtres, il devait juger préférable de rester dans l’ombre. Éviter que les enquêteurs ne puissent établir un lien entre lui et les parents des deux victimes.
Et il avait raison. Il ne pouvait se douter des révélations de Christelle de Saint-Fort.
– Merde, mais si ! dit Isabelle en bondissant de sa chaise.
– Qu’est-ce qui te prend ? demanda son mari surpris.
– Nous sommes idiots ! Si Sabrina Claron a trouvé le moyen de lui faire savoir qu’elle a croisé Christelle de Saint-Fort à la Crim, il peut craindre qu’elle n’ait parlé et elle est donc en danger.
– Il risquerait gros de la faire disparaître. Deux crimes dans la même famille, ça ferait trop de bruit et ça le mettrait en danger.
– Mais c’est un pervers vicelard, cet enfoiré ! cria Isabelle. Il se croit au-dessus des lois. Rien ne l’arrêtera.
– Elle ne va pas se faire étrangler, arrête de délirer, Isa…
– T’as raison, elle ne va pas se faire étrangler, dit Isabelle la voix étranglée. Ils vont la tuer autrement. Et je ne sais même pas où elle se trouve…
Pierre Cavalier réalisa soudainement que sa femme avait raison.
– Je suis con, lâcha-t-il la voix blanche.
– Bon, mais sois un con utile. Fais quelque chose avec ton service à la noix !
Pierre Cavalier ferma les yeux pour se concentrer.
– Bon, fit-il au bout d’une minute qui parut interminable à Isabelle. C’est Lenoir qui surveille l’hôtel de Bonnot cette nuit. Personne n’en est sorti ou entré, sinon il aurait téléphoné. Par ailleurs, Christelle n’a pas dû loger chez ses parents et les Saint-Fort sont partis enterrer Angeline dans un bled en Touraine où ils ont une maison de famille. Elle n’était pas avec eux. À mon sens, elle a repris un train pour Strasbourg. C’est donc là-bas qu’elle est en danger.
– Ou pendant le trajet ? intervint Isabelle.
– Non, je ne crois pas. Je serais eux, j’organiserais un accident genre piéton renversé par un chauffard ou un suicide quelconque, type la sœur qui a culpabilisé d’avoir rompu avec sa famille et ne surmonte pas le décès de sa petite sœur.
Isabelle considéra son mari avec étonnement, comme si elle avait affaire à un étranger.
– Comment tu fais pour penser tordu comme eux ?
Il haussa les épaules et crispa les mâchoires. Il avait failli dire : « C’est mon boulot ! »
– J’imagine, c’est tout. Et je ne vois pas de hauts fonctionnaires mettre la main à la pâte. Ces types-là, ils sont habitués à avoir des sous-fifres et des larbins. Ils n’ont pas de sens pratique, sinon ça se saurait. Ils feraient moins de conneries.
– À qui tu penses ?
– Il est où ton lieutenant Toussaint ?
– Il a pris deux jours. Il a un tas de récups en retard. Mais la Crim ne va pas lancer un avis de recherche comme ça contre un de ses hommes ! fit Isabelle dépitée.
– Non, mais moi je peux mettre un dispositif de surveillance à la gare et autour du domicile de Christelle. Si rien ne se passe cette nuit, elle restera sous surveillance jour et nuit jusqu’à ce qu’on en ait fini avec ces salauds.
Pierre Cavalier passa les coups de fil nécessaire.
Il était près de vingt-deux heures.
Il espéra qu’il ne soit pas trop tard.
Elle avait dû prendre gare de l’Est le TGV de dix-sept heures quarante-sept ou de dix huit-heures cinquante.
L’un et l’autre arrivaient respectivement à Strasbourg-Gare à vingt et une heures quarante-sept et vingt-deux heures cinquante-deux.
– Ils peuvent se mettre en place rapidement ? demanda Isabelle angoissée.
– Oui, là-bas, il y a une équipe spéciale pour le Parlement que je peux mobiliser dans l’heure. Si elle a pris le train qui arrive dans près d’une heure, nous serons dans les temps.
Pierre Cavalier s’efforça d’imaginer le comportement d’un flic comme Matthieu Toussaint.
La cérémonie religieuse s’était terminée à quinze heures trente et il n’était pas présent dans l’assistance.
A priori, il ne pouvait pas savoir si Christelle de Saint-Fort resterait ou non à Paris. Par exemple, jusqu’au week-end. Mais si la jeune femme avait fui cinq ans plus tôt Paris et ses mauvais souvenirs, elle n’avait sûrement pas envie d’y traîner maintenant.
Il se mit à la place de Matthieu Toussaint.
« Moi, j’aurais appelé le secrétariat en me faisant passer pour un journaliste et demandé à parler à l’attachée parlementaire du député X. Et le secrétariat m’aurait indiqué sa date de retour. »
Donc, Toussaint a dû partir en début d’après-midi dès que la décision d’élimination de la jeune femme a été prise.
Par Bernard Bonnot, probablement.
Il appela le lieutenant Gilbert Lenoir qui était en train de planquer dans une cuisine qui donnait sur l’entrée de la porte cochère de l’immeuble de Bonnot. Chez une vieille dame qui était toute contente de rendre service à la police. – « Ça me fera un peu de compagnie », avait-elle dit.
Il lui demanda de visionner la bande enregistreuse comprenant la plage horaire entre midi et deux et de vérifier la venue à l’hôtel de Matthieu Toussaint.
Les téléphones de Bonnot étant sous surveillance, Toussaint avait dû obligatoirement se déplacer pour lui rendre visite.
– Mais je t’assure, dit Lenoir, personne n’est venu de la journée.
– D’accord, mais celui qui t’a précédé a peut-être été pisser ou abandonné sa surveillance cinq minutes et aura eu la flemme de visionner la bande.
– Mais il l’aurait ensuite vu ressortir, objecta Lenoir. Et Toussaint et Bonnot ont peut être pu communiquer par courrier électronique…
– Non. Je suis convaincu qu’il est venu et qu’il est reparti par une autre sortie. Les caves de l’hôtel doivent communiquer avec les caves d’un autre immeuble sur le derrière.
La vieille dame, insomniaque, rôdaillait dans la cuisine et ne perdit pas un mot de la communication.
Elle tapota l’épaule du lieutenant.
– Excusez-moi, monsieur, dit-elle pour attirer son attention.
Gilbert Lenoir demanda à Pierre Cavalier de patienter.
Elle avait un air de petite fille prise en faute.
– Vers une heure et demie, j’ai remplacé votre collègue pour qu’il puisse déguster le sauté de veau que je lui avais préparé.
Le lieutenant Lenoir crut halluciner.
– Oh ! ne vous inquiétez pas. Il a mangé là dans la cuisine et il a juste été au petit coin après…
– C’est tout ? demanda Lenoir.
– Il a aussi été acheter des cigarettes. Juste un quart d’heure. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai surveillé à sa place…
Elle se mit à rougir de confusion.
– … Mais il n’y a que des habitués qui sont passés sous le porche. Des gens qui habitent les appartements dans les anciens communs ou des gens que je vois souvent venir. Rien de particulier, vous savez. C’est ce que j’ai dit à votre collègue…
Gilbert Lenoir s’efforça de rester calme. La vieille dame n’y était pour rien.
Il prit une des photos parmi celles posées sur un coin de la table de la cuisine et la mit sous le nez de la propriétaire des lieux.
– Ce monsieur, qui est un habitué, vous l’avez vu ?
– Bien sûr, quand votre collègue a fini de déjeuner et que je lui ai servi son café ! répondit-elle en haussant les épaules.
Le lieutenant Lenoir fit un bref calcul mental et reprit sa communication avec Pierre Cavalier.
– Confirmation. Il est venu entre quatorze heures et quatorze heures quinze…, dit-il en regardant la vielle dame qui lui montrait les dix doigts de ses mains. Je peux même te préciser. Dix heures dix.
– Bravo, vieux ! Tu as été super rapide pour visionner deux heures de bande de surveillance, le félicita le commandant Cavalier.


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mercredi 2 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





À la sortie de la cérémonie religieuse, le capitaine Isabelle Cavalier parvint à se glisser discrètement aux côtés de la petite Corinne Cangros.
– Vous aussi, vous êtes la maîtresse de Bonnot ? lui murmura-t-elle.
La jeune fille lui jeta un regard affolé.
Isabelle Cavalier se sentit sur la bonne piste.
Il lui restait à trouver lequel des adultes concernés craquerait le premier, c’est-à-dire le plus facilement.
Elle pensa d’abord à Mme Claron, la prof de français. Celle qui s’était montrée réticente, au dire de Christelle de Saint-Fort, aux amours emmêlées.
M. Hervé-Pierre de Saint-Fort était également intéressant. Surtout s’il n’était pas le géniteur d’Angeline.
Une pensée lui vint. Elle la rejeta. Elle lâchait trop la bride à son imagination.
M. de Saint-Fort ne pouvait pas être l’assassin d’Angeline.



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mardi 1 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 21


Chapitre 21





– Mademoiselle Claron, êtes-vous la maîtresse de M. Bernard Bonnot ?
Isabelle Cavalier avait choisi l’attaque directe. La seule arme qu’elle avait pour déstabiliser cette sainte-nitouche qui lui tapait sur les nerfs depuis leur première rencontre.
– Oui, et alors ? C’est interdit ?
Elle le prenait de haut.
Le capitaine Cavalier était soufflée. Elle avait sous-estimé la demoiselle.
– Depuis quand ? demanda-t-elle pour la forme.
L’autre la défia du regard.
– C’est ma vie privée, ça ne vous regarde pas, espèce de frustrée !
Isabelle Cavalier eut du mal à se contenir. Elle avait une folle envie de lui envoyer une paire de baffes et de lui dire son fait. Mais elle craignait de « griller » Christelle de Saint-Fort.
– Je n’ai plus rien à vous demander, mademoiselle. Vous pouvez disposer. Pour l’instant, car je pense que je vous reverrai. J’espère que vous serez alors encore vivante. Mais si on m’appelle pour vous voir morte, étranglée et peut-être violée, je m’en fous. C’est mon boulot.
L’autre resta scotchée sur son siège, totalement décontenancée.
– Je vous ai dit que vous pouviez disposer.
– Mais…
– Dehors, je t’ai dit, petite salope !
Sabrina Claron battit en retraite et s’éclipsa sans demander son reste.
Elle regardait le capitaine comme si elle avait affaire à une dingue, mais Cavalier savait que la jeune fille était inquiète.
Pour sa part, elle se sentait beaucoup mieux.


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lundi 30 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20


Taille de police


Le permis d’inhumer avait été délivré la veille et les deux petites victimes devaient être mises en terre ce mercredi après-midi après une cérémonie commune en l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
Le genre de cérémonie dont aucun détail n’échapperait aux divers enquêteurs.
Ça peut même être parfois très instructif, comme on disait à l’école de police.
Mais, Isabelle savait que ce serait pour elle une épreuve supplémentaire. Elle détestait les enterrements, et ceux de mômes encore plus.
Pour l’instant, elle s’apprêtait à interroger Sabrina Claron.
Comme elle avait dix-huit ans, elle avait pu la convoquer comme témoin. Pour dix heures. Mais ce n’est pas elle qu’elle aurait préféré interroger. Plutôt la petite Corinne Cangros.
Quand le standard l’appela, elle crut que c’était pour lui annoncer l’arrivée de Sabrina.
En fait, Mme de Saint-Fort souhaitait lui parler de toute urgence.
Aussi sa surprise fut-elle grande quand Christelle de Saint-Fort, l’aînée, fut introduite dans son bureau.
Elle était telle qu’Isabelle ne put la dissimuler. Ce qui eut pour heureux effet de mettre en confiance sa visiteuse.
– Vous m’avez prise pour une salope ou une garce, hein ? lui jeta-t-elle tout de go.
Le hochement de tête d’Isabelle Cavalier hésitait entre le oui et le non.
– De toute façon, je suis heureuse de vous voir.
– Moi aussi, dit la jeune attachée parlementaire. Ça me soulagera et je le dois aussi pour ma sœur.
– Vous êtes venue à Paris pour l’enterrement cet après-midi ?
– Oui. Mais surtout pour avoir un prétexte de vous rencontrer car je n’ai guère envie de voir ma famille…
– Vos parents ? la coupa Isabelle.
– Mes parents et les autres…
Isabelle Cavalier sentit que ce devait être très complexe, comme toute histoire de famille.
– Ce que j’ai à vous dire n’est pas facile, poursuivit la jeune femme. D’ailleurs, ça ne concerne pas directement les meurtres… du moins, je ne pense pas. Vous savez, depuis ma majorité je ne voyais quasiment plus ma famille et je connaissais à peine ma petite sœur. Je ne sais rien de ses aspirations ou de ses relations…
Le capitaine Cavalier l’encouragea du regard.
– En fait, ce que j’ai à vous dire ne vous aidera pas à résoudre ces meurtres, mais cela peut vous éclairer d’un jour particulier notre milieu, à mieux saisir certaines choses.
Christelle de Saint-Fort semblait se confronter à de douloureux souvenirs.
– J’espère que ma sœur n’aura pas subi dans sa courte existence ce que j’ai eu à subir… mais je n’en suis pas certaine, voyez-vous, poursuivit la jeune femme la voix étranglée d’émotion. Moi, j’ai pensé à me sauver, mais je n’ai pas songé un seul instant à sauver les autres… C’est pour ça que je suis là.
Isabelle crut bon d’intervenir pour vider l’abcès de la douleur.
– Un certain Bernard Bonnot, préfet de son état, ça vous dit quelque chose ?
La jeune femme sursauta de surprise.
– Comment le savez-vous ? Je veux dire, pourquoi me citez-vous ce nom ? Bien sûr que je connais. Trop, hélas !
Le capitaine Cavalier préféra jouer franc-jeu. Ce pouvait faire gagner du temps à tout le monde.
– Il a à faire quelque chose dans cette histoire, mais nous ne savons pas encore quoi précisément. Alors, vous voyez, vous pouvez nous aider plus que vous ne le pensiez…
– Merde alors ! dit la jeune femme. C’est pire que ce que je croyais…
C’était effectivement complexe et Isabelle Cavalier eut parfois du mal à suivre le récit de Christelle de Saint-Fort et à en croire ses oreilles.
Les histoires de cul sous toutes ses formes et en famille, elle connaissait, et même dans sa propre chair, mais, là, c’était du grandiose dans l’infamie et la veulerie.
Bernard Bonnot habitait alors un duplex quai Voltaire. Confortable. Cent cinquante mètres carrés.
Les deux cousines, Mme de Saint-Fort née Louise-Marie de Pouldieu du Fouët et Mme Cangros née Éloïse de Pouldieu du Guen, étaient de longue date les maîtresses attitrées de Bernard Bonnot. Conjointement en général. Mais Louise-Marie, Mme de Saint-Fort, n’exerçant pas d’activité professionnelle, se rendait parfois seule quai Voltaire.
C’est d’ailleurs un jour qu’elle s’y rendait sans sa cousine Éloïse, un après-midi, qu’elle y emmena sa fille Christelle pour l’initier aux jeux amoureux avec son amant.
Elle venait de fêter ses treize ans.
Par ailleurs, Bernard Bonnot, invitait les couples Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard à des parties fines qui se terminaient en mêlées générales ou singulières.
Mais, dans ces cas-là, Bonnot se complaisait en général dans la situation de voyeur et enregistrait les fins de soirée au caméscope. Son petit péché mignon, entre autres.
– Si votre mère vous a livrée à cet infâme individu, ne pensez-vous pas que sa cousine ait pu faire de même avec sa propre fille Corinne ?
– Tout est possible. Mais je n’ai plus de relation avec ma famille et tous ces gens-là depuis cinq ans. Leur fille était trop jeune à l’époque.
– Et Sabrina Claron ?
– Je ne peux rien vous affirmer pour elle non plus. Mais je ne pense pas que sa mère l’ait « livrée » à Bonnot et aux autres…
– Que voulez-vous dire par là ? demanda Cavalier intriguée.
– Mme Claron était réticente à ses soirées. Elle n’y accompagnait pas souvent son mari…
– Non, je voulais dire par « aux autres »…
– Ah oui ! les autres…
Christelle de Saint-Fort se recroquevilla un instant sur sa douleur. Isabelle respecta son silence et lui proposa un verre d’eau.
– Oui, reprit la jeune femme, en plus des après-midi où ma mère m’emmenait chez Bonnot, j’accompagnais mes parents à ces soirées particulières. Alors vous imaginez, j’étais de la chair fraîche pour tous ces salauds et même la mère Cangros, la salope !
– Vous ne vous êtes pas rebellée ?
– Non, au début non. Je croyais que c’était comme ça les relations sexuelles. Que c’était normal. Vous savez, j’ai même été flattée au début…
– Et un jour…
– Oui, un jour, j’ai compris que ce n’était pas normal, ou que ça pouvait être autrement. Alors, j’ai eu honte, puis j’ai renâclé… je ne me suis pas tout de suite rebellée. Ma mère me disait que j’étais anormale de réagir comme ça. Qu’il fallait au contraire que j’en profite. Que j’avais de la chance. Et puis, quand j’ai vraiment voulu me rebeller, ce salaud de Bonnot m’a sorti les photos qu’il avait de nous et de moi. « Tu veux voir aussi mes cassettes ? » a-t-il dit. Alors j’ai subi jusqu’à l’année de mes dix-huit ans et je me suis barrée loin de tout ça…
Isabelle Cavalier avait une boule en travers de la gorge. Elle comprenait mieux pourquoi les mœurs étaient sur Bonnot et sa « bande ».
– Vous croyez que votre mère a pu entraîner votre sœur chez Bonnot ?
– Oh ! pour du cul ma mère est capable de tout, dit Christelle de Saint-Fort d’un ton désabusé.
Isabelle ne se sentait plus le courage de poser de question. Le visage de la jeune femme était contracté de douleurs anciennes.
Cela dépassait l’imagination du capitaine. Que des gens de la haute pratiquent l’échangisme, cela ne la surprenait pas. Ce n’était d’ailleurs pas nouveau. Mais ce qui l’atterrait, c’était ce qu’elle avait entrevu au cours du récit de la jeune femme.
Ils pratiquaient l’échangisme avec leurs propres filles.
Christelle de Saint-Fort soupira.
– Il faut que je vous dise encore une chose.
– Oui ?
– Je crois qu’Angeline est ma demi-sœur.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que Bernard Bonnot est son père.
Un long silence s’instaura.
Isabelle Cavalier en avait oublié qu’elle avait convoqué Sabrina Claron.
– Excusez-moi, mais je vais devoir recevoir Sabrina Claron.
La jeune femme frissonna et lança à Isabelle un regard craintif.
– N’ayez crainte. Personne ne saura jamais ce que vous m’avez révélé. Je n’ai d’ailleurs pas pris de notes, comme vous avez pu le constater. Mlle Claron attend dans le couloir, vous allez donc vous croiser. Je lui dirai simplement que je convoque tout le monde un à un.
La jeune femme sourit et Isabelle la raccompagna jusqu’au bout du couloir.
Quand elles passèrent à la hauteur de Sabrina Claron, Isabelle nota à la dérobée le regard haineux que celle-ci jeta à Christelle de Saint-Fort.



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dimanche 29 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Le mardi 6 janvier, jour de l’Épiphanie pour les chrétiens, de la galette des Rois pour les mécréants, une nouvelle pièce du puzzle vint s’emboîter autour du personnage central.
L’ancien flic reconverti dans la télésurveillance, Harry Godino, le seul témoin dans l’affaire Julie Bernard, se rendit à l’hôtel de Bernard Bonnot en milieu de matinée.
Il en ressortit une heure plus tard.
Vérification faite, le préfet était un de ses clients. La société de l’ex-flic assurait la télésurveillance de son hôtel particulier. Rien de plus normal.
Mais Bernard Bonnot avait des parts dans sa société. C’était déjà plus consistant.
Si l’ex-flic connaissait le préfet et si le lieutenant Toussaint le connaissait également, pour Pierre Cavalier il ne faisait aucun doute que Toussaint et l’ex-flic se connaissaient.
Ils feraient même deux tueurs idéals ! se dit Cavalier. Mais c’était une boutade. Ça semblait trop évident.
Pourtant, il aurait bien aimé connaître la liste de tous ses clients sur le quartier.
Il songea même un instant commanditer le cambriolage du siège social de la société de télésurveillance, située boulevard de Grenelle. Toutefois, cambrioler une société faisant dans la sécurité était une gageure.
Il fallait trouver un moyen légal. Une bonne vieille perquisition dans les règles le moment venu.
Mais tant le commandant Pierre Cavalier que le capitaine Isabelle Cavalier piétinaient chacun de leur côté sur la question de l’arme du crime. Le « collier de perles ». Pourquoi cette arme, si l’on peut employer ce terme pour un collier, précisément ?
Et puis cette information des mœurs qui ébranla Isabelle Cavalier.
Oui, ils avaient bien un dossier sur Bernard Bonnot. Non, ils ne le communiqueraient pas, car c’était une affaire en cours.
Mais pourquoi ?
Parce que la Crim allait foutre leur boulot en l’air avec ses gros sabots.
Mais deux gosses sont mortes, bordel !
Ça ne leur faisait ni chaud ni froid.
– Parce que vous vous méfiez de Toussaint et qu’il est passé chez nous ?
Ses interlocuteurs lui firent comprendre qu’il y avait un peu de ça.
Mais ce n’était pas la seule raison, entre autres.
– Qu’est-ce que vous voulez insinuer ?
Un familier d’Isabelle Cavalier était concerné par leur enquête. Et, si son identité lui était dévoilée, elle pourrait le prévenir et lui-même en aviser Bernard Bonnot.
– Vous êtes vraiment trop cons. Allez vous faire foutre ! leur lâcha-t-elle de rage.
Ce qui mit fin à ce dialogue de sourds.
Une heure plus tard, il fallut toute la diplomatie de Pierre Cavalier, le poids discret du « Service » et, surtout, ses huit années passées à la Brigade des mœurs, pour qu’il obtienne l’info cachée à Isabelle.
Philippe-Henri Dumontar, le bon Phil, le cher « papa » d’Isabelle, le « Papy » gâteau-gâteux et parrain de Philippine, le « beau-papa » de lui, le commandant Pierre Cavalier, fréquentait Bernard Bonnot en son hôtel. Sans que ni lui ni Isabelle le sachent.
Pierre Cavalier avait promis-juré-craché le secret à ses anciens collègues, mais il ne pouvait taire une telle information à Isabelle. Elle avait le droit de savoir.
« Ce vieux, c’est une cata ambulante, un emmerdeur-né… »
C’était évident, non ?
Alors pourquoi Isabelle se mettait-elle à chialer et à embrasser leur fille à l’en étouffer en lui répétant : « Ma pauvre petite… » ?
Comme si elles étaient devenues soudainement orphelines.


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samedi 28 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Pierre Cavalier avait fait mettre sous surveillance l’hôtel particulier du préfet Bernard Bonnot dès le début de matinée.
Les grands moyens avec des hommes sûrs du « Service ».
La découverte de l’existence de Bernard Bonnot et de ses liens de vassalité avec Pierre-Marie de Laneureuville et ses vieux réseaux issus de la guerre froide changeait toute la donne initiale. Ou l’éclairait d’un nouveau jour. Paradoxalement, en l’obscurcissant.
La seule chose concrète était le message d’« en haut », dont il se souvenait des termes exacts à la virgule près.
« On vous demande de neutraliser ce dingue au collier… Il représente un danger pour l’État… Mais ne le neutralisez que quand il aura été identifié avec certitude. Faites pour le mieux, mais il faut absolument qu’on soit débarrassé de ce dingue. D’accord ? »
« Neutraliser », il n’avait pas besoin de traduire. Il suffisait simplement que le meurtre d’État prenne la forme d’une mort accidentelle ou naturelle.
Et il y avait le choix. Chaque pays ayant son style et chacun de leurs services sa marotte.
En ce qui concerne la mort naturelle, la technique du « parapluie bulgare » avait été nettement améliorée.
Les asphyxies au gaz étaient moins courantes depuis la généralisation du tout-électrique et les explosions de gaz étaient devenues de moins en moins crédibles. De plus, il y avait toujours des risques collatéraux.
Les produits chimiques étaient nettement plus efficaces.
Le suicide avait ses aléas, mais ils étaient facilement contrôlables. Non-communication des résultats de l’autopsie, dossier égaré…
L’état dépressif offrait un grand choix. En fait, toute la palette des mille et une façons de se suicider. Du revolver type Magnum 357 – radical et donc trop souvent utilisé par facilité, ce qui rendait son emploi de moins en moins crédible – à la pendaison, en passant par la défenestration, la noyade, les barbituriques et tutti quanti.
Pour l’accidentel, il y avait bien évidemment la perte de contrôle du véhicule provoquée par le chauffard introuvable, le choc avec un camion tout aussi introuvable, la « glissade » sur le quai du métro ou à l’arrêt d’autobus, le piéton renversé par un chauffard prenant la fuite et qu’on ne retrouverait jamais.
Également toutes les formes de meurtres ordinaires : un cambrioleur surpris dans son art et qui perd les pédales, l’accident de chasse – de plus en plus rare et présentant de nombreuses difficultés –, le tueur fou de passage, le fameux rôdeur, le criminel évadé, etc.
Il y avait également son versus terroriste.
Du temps de la guerre froide, on avait même pu laisser se défouler les groupes terroristes dits révolutionnaires sur des « gêneurs ». Avec le double avantage de ne pas avoir à le faire soi-même et à profiter politiquement de l’indignation de l’opinion publique. Mais ça remontait au siècle dernier et il ne fallait plus y songer, à moins qu’un jour, après être parvenu à infiltrer et contrôler des groupes islamistes… Mais il ne fallait pas trop rêver.
Donc, « neutraliser » ce dingue au collier qui pouvait être le même tueur que quelques années plus tôt, ou un autre. Qui « représente un danger pour l’État »…
Ça, c’était nouveau.
Et ne le neutraliser que « quand il aura été identifié avec certitude ».
Il pouvait donc y avoir doute sur son identité. Ce qui signifiait qu’il ne fallait pas se fier aux apparences. Que celui qui devait être identifié n’était pas un simple tueur, ni même un serial killer ordinaire. Car quel intérêt politique y aurait-il à le liquider plutôt que de le livrer à la justice ?
Ce que l’on demandait au « Service », c’était d’éliminer une gêne, quelqu’un qui en savait trop et représentait une menace réelle ou potentielle, ce qui revenait au même. Ou quelqu’un ayant échappé à tout contrôle.
« Faites pour le mieux » !
Le commandant Cavalier esquissa un léger sourire.



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vendredi 27 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Les diverses surveillances furent levées dans la nuit de dimanche à lundi. Excepté celle concernant le lieutenant Toussaint.
Le commissaire Antoine ne pouvait mobiliser plus longtemps ses hommes sur cette affaire et de Laneureuville risquait d’en avoir vent par l’intermédiaire des réseaux qu’il contrôlait encore. Des restes de l’époque où police politique conjuguait à la fois polices parallèles et malfrats.
Isabelle Cavalier était décidée à entendre de nouveau Sabrina Claron et Corinne Cangros. Mais une information, qui lui fut communiquée dès son arrivée au Quai des Orfèvres ce lundi matin, attira son attention.
Angeline de Saint-Fort avait une sœur aînée. Christelle de Saint-Fort, vingt-trois ans, attachée parlementaire au Parlement européen.
Il y avait même son numéro de téléphone.
Elle le composa aussitôt mais tomba sur l’annonce du répondeur.
Isabelle raccrocha sans laisser de message.
À la troisième tentative, à dix heures vingt, elle obtint son interlocutrice.
Le capitaine Cavalier sentit de la réticence dans la voix de Christelle de Saint-Fort dès qu’elle eut décliné ses fonctions.
– Vous appelez pour ma sœur ?
Isabelle Cavalier présenta ses condoléances, s’excusa de l’importuner, mais elle avait pensé que, peut-être, Angeline avait pu se confier à sa grande sœur.
– Vous comprenez, nous sommes à la recherche du moindre élément…
L’attachée parlementaire la coupa.
– Vous savez, je vois rarement mes parents et ma sœur et moi nous étions comme des étrangères avec nos sept ans d’écart. Je crains de ne vous être d’aucune utilité…
Isabelle eut l’impression que Christelle de Saint-Fort avait hâte de mettre fin à l’entretien. Elle ne sentait aucune émotion dans sa voix.
« Pourtant, c’était sa petite sœur, et elle a été assassinée », se dit Isabelle.
Puisque Christelle de Saint-Fort ne manifestait pas d’émotion, le capitaine Cavalier décida d’abandonner son ton compassionnel.
– Vous devez savoir que votre sœur a été violée post-mortem ?
Un silence.
– Je l’ignorais, finit par dire l’aînée des Saint-Fort avec une voix nettement moins assurée.
– Moi, l’état de vos relations avec votre famille, j’en ai rien à foutre, poursuivit brutalement Isabelle. La seule chose qui m’importe, c’est qu’une gamine de seize ans a été tuée et violée. Presque une môme. En tant que femme, ça me donne la haine, quelle que soit la victime, et en tant que femme-flic une immense envie de justice. Je ne supporte pas l’idée qu’un assassin de femme ou un violeur puisse rester impuni. Mais je conçois parfaitement que tout cela puisse vous laisser indifférente. Excusez-moi, mademoiselle de Saint-Fort, de vous avoir importunée.
Isabelle Cavalier raccrocha sans laisser le temps à son interlocutrice de répondre.
« Qu’elle mijote, la salope ! » se dit rageusement Isabelle.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 25 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 16


Chapitre 16





Ce dimanche 4 janvier, rien ne bougea avant seize heures trente.
Le lieutenant Toussaint venait d’être relevé par un collègue de la Crim pour la surveillance de Philippe-Henri Dumontar.
Philippe-Henri n’était sorti qu’en fin de matinée pour acheter son pain rue Nicot. Depuis, il n’était pas ressorti de son domicile.
Le lieutenant Gilbert Lenoir des Stups, qui avait relevé un de ses collègues une heure plus tôt pour la double surveillance du professeur et de Toussaint, choisi de filer Matthieu Toussaint.
Celui-ci remonta à pied la rue Saint-Dominique jusqu’à l’avenue Bosquet, qu’il traversa pour s’engager ensuite dans une petite rue parallèle.
Il pénétra sous une porte cochère et alla jusqu’au fond de la cour où se dressait un immeuble de quatre étages qui se révéla être un hôtel particulier.
Lenoir attendit cinq minutes après que Toussaint y eut pénétré mais préféra ne pas traverser la cour pour éviter de se faire remarquer. Il releva seulement le numéro d’immatriculation de la 607 Peugeot garée dans la cour. Avec un peu de chance, c’était celle du propriétaire.
En cinq minutes, le commissaire Antoine obtint le nom de son propriétaire au fichier des cartes grises.
Une demi-heure plus tard, après être entré sur plusieurs bases de données à l’aide de son ordinateur portable, Pierre Cavalier imprimait le curriculum vitae de celui-ci.
Bernard Bonnot, cinquante-trois ans, préfet en disponibilité pour convenance personnelle depuis deux ans.
Il avait alors hérité de son père, un des commissaires-priseurs les plus en vue de la place de Paris, un patrimoine des plus confortables. Comprenant cet hôtel particulier dont les deux premiers étages avaient servi de bureaux et les deux autres d’appartements.
Pierre Cavalier garda pour lui ce qu’il découvrit dans la base du « Service ».
Bernard Bonnot était un proche de Pierre-Marie de Laneureuville, l’actuel garde des Sceaux et grand manipulateur de l’ombre, qui avait tenté de prendre le contrôle du « Service » et s’était vu évincé de sa direction au profit de Pierre Cavalier.
Une photo accompagnait le curriculum vitae.
Isabelle n’en crut d’abord pas ses yeux.
C’était l’homme qu’elle avait croisé sur le palier des Bernard lorsqu’elle leur avait rendu visite en fin de matinée le 1er janvier, jeudi.
– Ben dis donc, dit Antoine, sur quoi on est tombés ? Que du beau monde… Mais je vais manquer d’hommes pour rajouter une nouvelle surveillance. Comme il y a déjà la Crim et les Stups sur le coup, si tu veux, j’appelle des potes de mœurs en renfort ? »
C’était une boutade, mais Isabelle ne le prit pas pour telle.
Elle reniflait une sale piste nauséabonde.
Mais que venait faire Phil là-dedans, ou, plutôt, à quoi servait-il ?


© Alain Pecunia, 2009.
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vendredi 20 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Philippine, trois ans et demi, sut détendre l’atmosphère du petit déjeuner du dimanche matin par tout un jeu subtil de grimaces et de facéties.
Pourtant, la matinée avait mal commencé.
Antoine s’était levé en geignant. Deux nuits passées sur leur foutu canapé lui avaient « cassé » les reins et le chat de Philippine l’avait empêché de dormir par ses ronronnements dans le creux de l’oreille.
Ce qui avait entraîné les pleurs de Philippine qui ne supportait pas la moindre critique de son Titi. Et une repartie cinglante d’Isabelle :
– C’est mon appartement, ici, pas un PC de campagne pour flics en délire !
Pour une fois, Pierre avait su avoir la réaction adéquate face à la probable escalade.
Il avait filé faire provision de croissants et de brioche. Et il avait vu grand.
Mais il avait tout faux. Il n’avait pas prévu qu’Isabelle déciderait au même moment d’entamer un régime draconien pour perdre les cinq cents grammes « de trop » qu’avait décelés sa balance au lever. Après le pipi pour être au plus juste.
Pour Isabelle, un mètre soixante-huit et toute menue, le poids c’était l’obsession quotidienne. Le poids et la justice.
– Tu veux que je devienne une grosse vache comme ta mère ! avait-elle lâché.
Mais la tension lui donnait faim. Deux croissants grignotés du bout des lèvres et la grâce enchanteresse de Philippine firent le reste.
Même Antoine retrouva la parole et sa jovialité légendaire.
– Dites, c’est marrant, jeta-t-il au milieu de la mastication générale, ces familles elles n’ont pondu que des filles !
Il crut s’être planté, comme souvent. Car seule Philippine poursuivit sa mastication bruyante et brouillonne.
Isabelle et Pierre le fixaient bouche bée.
Antoine battit en retraite.
– J’ai dit une connerie, ou quoi ?
Ses deux amis hochèrent la tête dans un même mouvement.
– Non, fit Isabelle la première.
– Et des filles uniques, poursuivit Antoine se sentant encouragé.
– C’est pas con, intervint Pierre. C’est un point commun. Et le second, c’est qu’ils sont tous de hauts fonctionnaires…
– Le deuxième, le reprit Isabelle, car il y a un troisième point. Leur localisation géographique.
– Et un quatrième, dit Antoine, leurs filles fréquentent le même lycée.
– Nous en aurions un cinquième si les quatre familles qui nous intéressent se fréquentaient entre elles, avança Pierre.
– Oui, mais les Bernard ne semblent pas connaître les Saint-Fort, ni une des deux autres familles, objecta Isabelle.
– Et nous en aurions un sixième, insista Pierre si la petite Julie fréquentait les trois autres jeunes filles…
– Mais les Bernard ne peuvent identifier les relations de leur fille, opposa Isabelle.
– Ou ne veulent pas, intervint Antoine.
Isabelle attaqua un bout de brioche machinalement.
Chacun était plongé dans ses pensées de flic. Isabelle fut la plus rapide. Comme souvent quand il s’agissait d’un puzzle aux pièces semblant venir de jeux différents. C’est ce qui lui permettait de faire la différence avec les « gros bras/petit pois », comme elle se disait.
– Bingo ! fit-elle.
Le regard des deux hommes montrait qu’ils étaient largués. Ils avaient un bon train neuronal de retard. « Ils ont qu’à moins boire et fumer ! » se dit Isabelle en pensant aux cendriers et divers breuvages de la veille et du vendredi soir. « Ça les embrume. »
Elle remua le fer dans la plaie masculine.
– J’ai la solution.
– Tu te fous de nous ? dit Pierre en pensant qu’elle avait encore sûrement raison.
– C’est impossible ! enchaîna Antoine goguenard.
– Alors je me la garde ! triompha Isabelle.
– Non, vas-y, fit Pierre.
– On ne sait jamais ! blagua Antoine.
– À une condition, alors. Que vous ne restiez pas plantés toute la journée ni devant votre jeu d’échecs…
Les deux hommes firent une moue d’approbation.
– …ni devant la télé.
– Tu es dure avec nous, ma belle, fit Antoine résigné.
– C’est OK pour nous, confirma Pierre.
Isabelle remua à nouveau le fer.
– C’est tout simple.
Les deux hommes se regardèrent.
Leur train n’avait même plus de retard. Il était carrément en panne. « En berne, la quéquette ! » se dit joyeusement Isabelle.
– Eh oui, les mecs, c’est tout simple. Il faut partir de l’hypothèse que les quatre familles se connaissent et que les quatre jeunes filles également…
– Ça, on aurait pu le trouver ! dit Antoine en haussant les épaules.
– Oui, peut-être, avec un peu de temps. Mais l’essentiel, c’est que l’on veut nous embrouiller. D’un côté Julie Bernard, de l’autre Angeline de Saint-Fort, au milieu un assassin qui assassine au hasard. Ça, c’est ce qu’on veut nous faire croire. Mais le mec qui est derrière tout ça, c’est pas un détraqué lambda. C’est une tête d’œuf…
– Quand même pas un énarque ? objecta Antoine. Il faut pas être sorti de Polytechnique pour tuer vicieusement…
– Pourquoi pas ? le coupa Pierre. Il faut éplucher les quatre familles une à une.
– Il faut surtout faire craquer une des deux gamines, Corinne et Sabrina. C’est plus facile, dit Isabelle qui avait le sentiment de tenir les choses bien en main à présent et d’avoir domestiqué les deux mecs.



© Alain Pecunia, 2009.
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