mercredi 17 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 3

Chapitre 3





Évidemment, depuis que maman est morte, il y a des femmes qui se sont mises à rôder autour de moi.
Mais je les ai tenues à l’écart car elles n’en veulent qu’à mon appartement et à mon salaire. Maman m’avait bien prévenu sur leur compte et leur manège. – Moi, j’appellerais ça des manigances, plutôt.
Même des collègues célibataires de l’institution où j’enseigne, c’est dire !
Elles ont été si dépitées de mon indifférence et mauvaises langues qu’elles ont fait courir le bruit que je devais être homosexuel. L’horreur ! Et les garces – car c’est pas le genre de mœurs de notre institution – ont failli me porter grand tort. Surtout lorsque l’une de ces trois harpies s’en est ouverte au directeur. Qui m’a convoqué à son bureau.
Le directeur, lui, me voyait plutôt pédophile.
– Monsieur, comment pouvez-vous…
– C’est pas grave, mon cher ami. C’est pas grave. Mais n’importe quel enseignant peut être soumis à la tentation. C’est naturel. Alors, si, jamais… – vous voyez ce que je veux dire ? – n’hésitez pas à venir vous en ouvrir à moi, en toute confiance… Mais, surtout, de grâce, pas de scandale ici !
Je m’en étouffai d’indignation. Parvenant à la surmonter avec peine et à expliquer mon comportement qui était tout de réserve à l’égard de mes collègues femmes. Ce dont il me félicita.
Elles avaient toutes trois entre quarante et cinquante ans. Je les aurais bien étranglées avec joie. Mais elles étaient trop jeunes pour moi et n’en eus retiré aucune jouissance, je le crains. Et puis c’eût été attirer inutilement l’attention sur moi.
Mais il y en a quand même une qui a failli m’avoir.
Elle n’était pas enseignante mais médecin.
C’était juste après la vieille du Champ de Mars. Un après-midi de début juillet où je faisais mes courses rue Cler.
Je m’étais assis à la terrasse du café-restaurant Le Relais angevin. Point stratégique d’où j’aime observer les passants tout en sirotant une menthe à l’eau. Surtout les dames d’un certain âge du quartier. Mon regard aimant s’attarder sur leur nuque et m’extasier lorsque j’ai le bonheur de découvrir un de ces délicieux chignons bien remontés sur la nuque qui se font, malheureusement, de plus en plus rares.
Mais j’avais promis à maman de ne jamais recommencer dans le quartier. C’était juste pour l’émotion secrète que mon imagination secrétait.
Jean, le premier serveur, déposa d’office ma menthe à l’eau habituelle.
Je l’en remerciai et il prit la monnaie que j’avais d’avance déposée sur le guéridon. Le montant de ma consommation plus vingt centimes de pourboire. Comme à chaque fois.
– Alors, monsieur Dumontar, maintenant que vous êtes en vacances, vous viendrez prendre votre petite menthe tous les après-midi ?
Jean a toujours un mot aimable à mon égard. Mais il a une curieuse façon de se tenir et de parler. En bref, il fait « fille ». J’aime pas trop parce que ça me donne parfois l’envie imbécile de l’étrangler alors que c’est un homme.
– Bien sûr, Jean, bien sûr.
Il détourna son regard vers la personne qui occupait le guéridon voisin du mien.
– Ah ! madame, que ça doit être beau d’être enseignant avec toutes ces vacances !
C’est ainsi que je fis la connaissance de Ghislaine. Une petite brunette d’une trentaine d’années à l’air réservé. En me tournant vers elle et en la saluant d’une inclination de tête.
Je notai qu’elle était vêtue décemment et qu’une fine chaîne en or autour du cou retenait une croix comme celle de maman qu’elle ne quittait jamais. J’en fus émue.
Elle crut devoir répondre à mon salut en m’adressant la parole.
– Seriez-vous enseignant, monsieur ?
– Professeur de lettres, madame.
– Mademoiselle…, me dit-elle d’une voix pleine de pudeur.
Je ne pus que m’excuser de ma méprise.
– Je vous en prie, me répondit-elle avec un battement de cils tout aussi pudique que sa voix.
Je pensai qu’elle devait être enseignante. Probablement dans une institution privée vu sa mise décente et son ton tout de modestie.
– Seriez-vous enseignante également, mademoiselle, si je puis me permettre une telle question qui, j’espère, ne vous paraîtra point indiscrète ou importune ? osai-je courtoisement.
– Vous ne m’importunez point, monsieur. Il est si agréable de pouvoir converser avec une personne de bonne éducation.
J’en rougis et fus fort étonné d’éprouver une telle émotion en la présence d’une femme autre que maman.
– Je ne suis pas enseignante, reprit-elle, mais médecin des hôpitaux. Pédiatre, plus précisément. Et la médecine occupe tellement ma vie que je suis toujours célibataire.
– Je comprends. Moi-même…
Je lui parlai longuement de ma vocation enseignante, de maman qui s’était tant dévouée et avait été si fière de mon agrégation de lettres, la récompense de tous ses sacrifices.
– Eh oui, mademoiselle, elle m’a élevé toute seule et n’a voulu que l’excellence pour son fils. Aussi, je n’ai jamais pu l’abandonner…
Je sentis son émotion à mon récit.
Évidemment, elle ne connaissait pas grand-chose à la littérature. Elle me demanda de lui conseiller des livres d’auteurs modernes.
– Vous n’y pensez pas, mademoiselle ! On ne peut même plus se fier aux pages littéraires du Figaro ! Les classiques, mademoiselle, les classiques…
Cela sembla l’impressionner fortement.
Je lui proposai de renouveler sa consommation.
– Et une menthe et une limonade ! hurla Jean de sa voix flûtée.
Elle me pria de l’appeler Ghislaine. Et moi Philippe-Henri.
Nous convînmes d’aller visiter ensemble le musée d’Orsay dès qu’elle aurait un après-midi de libre. Elle souhaitait voir les Impressionnistes.
Si elle m’avait proposé le Louvre, j’aurais refusé tout net. En mémoire de maman. Mais Orsay, je n’y avais jamais mis les pieds. Maman ne souhaitait pas.
Je n’ai jamais su pourquoi ni jamais osé le lui demander.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

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