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mardi 6 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 25


Chapitre 25





À minuit et demi, Antoine, Lenoir et Isabelle Cavalier se rendirent dans les locaux de la Crim, 36, quai des Orfèvres.
Auparavant, ils avaient fait un détour par les Stups pour se procurer ce qui était essentiel dans leur scénario et rameuter deux collègues.
Les collègues de permanence du capitaine Cavalier se montrèrent surpris de cette arrivée en force.
– T’es pas en congé ? lui jeta l’un d’eux, un commandant, genre chiwawa teigneux.
Cavalier haussa les épaules d’impuissance et Antoine prit la parole comme prévu.
– C’est moi qui l’ai appelée pour qu’elle soit présente à notre intervention.
– Comment ça ? fit le commandant de la Crim. T’es pas chez toi, ici ! ajouta-t-il en le prenant de haut.
– Avec mes hommes, nous agissons en flag. Une dénonciation qui nous est parvenue dans la soirée… Mais, si tu préfères que j’en réfère auparavant à l’Inspection générale des services, libre à toi ! Tu te débrouilleras ensuite avec ton patron.
– Le commissaire Antoine, intervint Isabelle plus diplomate que nature, souhaite précisément éviter les vagues et traiter ça en interne.
Il y eut un flottement parmi les hommes de la Crim présents.
– Ça concerne qui, ton truc ? demanda le commandant du bout des lèvres.
– Dupert, le capitaine Dupert, répondit Antoine de sa voix de stentor qui résonna.
Dupert étant loin de faire l’unanimité, le flottement se mua en désintérêt.
Le commandant haussa les épaules et les accompagna jusqu’au bureau de Dupert.
Antoine et ses trois hommes pénétrèrent dans le bureau et entamèrent leur perquisition.
Le commandant était resté sur le seuil et s’efforçait de surveiller les faits et gestes de chacun des flics des Stups, légèrement gêné par Isabelle qui ne cessait de se déplacer devant lui.
Au bout de cinq minutes de recherche, le lieutenant Lenoir, qui était accroupi près d’un rayonnage, leva légèrement la main.
– J’ai ! fit-il.
Antoine et les deux autres policiers se placèrent autour de lui de façon à le dissimuler un bref instant à la vue du commandant.
– Oh ! la la ! fit Antoine. Notre indic ne nous a pas menti…
Il tenait dans ses mains un paquet de sachets de cocaïne que Lenoir venait de sortir de son blouson.
– Il y en a bien pour trois cents grammes, ajouta-t-il avec l’autorité de l’expert après l’avoir soupesé.
Le paquet passa de main en main.
Le commandant s’était approché. Il n’en croyait pas ses yeux.
– J’aurais pas cru Dupert capable de ça, répétait-il.
Imaginant les conséquences.
Antoine lui tapota le bras, consolateur.
– T’inquiète, on va essayé de régler ça entre nous, lui dit-il d’un air de camaraderie complice. À charge de revanche, hein ?
Le commandant acquiesça. Reconnaissant.
– Mais va occuper les autres, ajouta Antoine retors. Ce n’est pas la peine qu’ils rappliquent et soient au courant. Nous, on va encore fouiller un peu pour la forme et, quand on ressortira, on s’excusera et on dira qu’on n’a rien trouvé, d’accord ?
– T’es sympa, Antoine, je n’oublierai pas ce que tu fais là. C’est vraiment sympa, les gars…
Antoine coupa ses effusions pour ne pas avoir à y passer la nuit.
– Mais motus et bouche cousue, hein ?
– Compte sur moi ! répondit le commandant, ému, avant de se retirer avec soulagement.
Dès qu’il eut le dos tourné, Antoine força le seul tiroir du bureau de Dupert qui soit fermé à clé.
Les cinq dossiers scellés s’y trouvaient.
Il adressa un signe de tête à l’un de ses hommes qui avait amené un attaché-case et les fourra prestement dedans.
Puis, avec l’aide de Cavalier, les quatre hommes s’efforcèrent de tout remettre en place et en ordre.
Quand ils sortirent et arrivèrent à la hauteur des policiers de la Crim qui les attendaient regroupés, ils s’efforcèrent d’afficher un air contraint.
– Excusez-nous, dit Antoine avec un ton de repentance qui devait lui coûter. Chou blanc. Un tuyau foireux. Mais ne vous inquiétez pas, l’indic, il va entendre parler du pays et du commissaire Antoine ! gronda-t-il. Mais tant mieux, non ?
Les policiers de la Crim affichaient des sourires de satisfaction et l’un d’eux se permit même de se moquer des Stups. Vite rabroué par le commandant.
– Je t’avais bien dit, Antoine, que ce n’était pas possible ! intervint Isabelle d’un ton faussement indigné avant de s’éclipser avec le groupe des Stups.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

jeudi 14 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 12

Chapitre 12





Ce vendredi matin, j’ai refait le même trajet que le mardi avec le corbillard. La bagnole des deux flics de la Criminelle était toutefois plus confortable et plus rapide.
Par ironie du sort et nécessité urinaire, nous avons fait la pause à la même station après Le Mans.
Ça m’a quand même fait drôle.
On a causé de tout et de rien. Comme par hasard de ma société de transport. Mais c’était peut-être juste histoire de parler.
À Nantes, j’ai passé une partie de l’après-midi en tête à tête avec le capitaine Cavalier et le commissaire Antoine de la Brigade des stups. Le bellâtre que j’avais aperçu à la télé.
De lui aussi, je me suis méfié instinctivement.
Sous ses airs de matamore, il sentait le chien de chasse.
En fait, ils cherchaient un détail, un petit rien qui aurait éclairé leur lanterne.
Avec, bien sûr, plein d’attentions puisque j’étais le frère de la défunte.
J’ai quand même vite compris que le commissaire des Stups ne voyait pas la frangine en enfant de Marie. Les parts qu’elle détenait dans les sociétés du Montelli l’intriguaient vu la personnalité de l’individu qui aurait eu des liens avec le milieu cannois.
– Il était de Paris, que j’ai dit.
Oui, mais, il avait été soupçonné de complicité de meurtre dans l’assassinat d’un directeur de cercle de jeu parisien qui aurait été commandité par les Cannois. Pour une histoire de came.
Il avait bénéficié d’un non-lieu.
J’ai joué les honnêtes citoyens à mille lieues de ce type de turpitudes. Mais ça m’a aidé à entrevoir comment la Bernique pouvait le tenir.
Le petit rien que le commissaire recherchait, c’était la marchandise, ou son équivalent monnaie. Il n’était pas du genre à croire aux crimes sans motivation profonde.
Bref, on a tourné en rond.
Ils ont fini par s’excuser d’avoir à me poser toutes ces questions « en ces circonstances douloureuses » et m’ont conduit à un hôtel situé à la périphérie de Nantes où l’on m’avait réservé une chambre.
Attention touchante. Mais ces enfoirés voulaient surtout que je sois frais et dispos pour une visite des lieux du crime le lendemain matin.
J’étais réellement vanné et j’en ai oublié de demander des nouvelles de la santé du Bellou.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 19 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





Isabelle Cavalier fut surprise, en rentrant chez elle vers dix-huit heures, d’y trouver son mari en compagnie d’Antoine, leur ami commissaire aux Stups. Quarante-sept ans, fonceur, grande gueule, jovial, fidèle en amitié mais manquant singulièrement de subtilité.
« Il ne l’a quand même pas invité à dîner ce soir ! » se dit Isabelle en grimaçant un sourire à Antoine.
– Alors, ma belle, besoin d’un coup de main ? lança Antoine d’un ton jovial.
Isabelle ne comprenait pas. Ou trop bien.
– Qu’est-ce que tu as bien encore pu raconter sur mon enquête…, commença-t-elle d’un ton agressif en foudroyant son mari du regard.
– Stop ! dit Pierre en portant ses mains devant lui comme pour se protéger. J’ai des nouvelles pour toi…
– Nous ! corrigea Antoine.
– Oui, nous avons des nouvelles pour toi, reprit Pierre.
– Bonnes ou mauvaises ? demanda Isabelle d’un ton méfiant tout en ôtant son blouson.
– Ça dépend, fit Pierre. Mais assieds-toi, tu vas en avoir besoin.
Il attendit qu’Isabelle se fût assise sur le canapé pour poursuivre.
– Voilà, ton lieutenant Toussaint, le Matthieu qui vient des mœurs, je me suis renseigné sur lui… J’ai quand même passé huit ans dans cette boutique et j’y ai conservé de bons potes.
– Et alors ? s’impatienta Isabelle.
– Eh bien, il y jouissait d’une fort mauvaise réputation. Il a demandé sa mutation à temps, sinon il allait se faire virer. Ce serait un véreux.
– Mais comment serait-il arrivé chez nous avec une telle réputation ?
– Oh ! quelqu’un l’aura pistonné ou donné une dernière chance…
Isabelle Cavalier s’était renfrognée. Elle voyait de moins en moins clair dans tout ça.
– Et Antoine, qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ?
– Il a demandé à Gilbert Lenoir d’organiser une filature de ton Matthieu Toussaint.
– Mais, s’il se rend compte qu’il est filé, ça peut faire scandale, protesta Isabelle. On n’a vraiment pas besoin de ça en ce moment ! Vous êtes barges, ou quoi ?
– Mais non, ma belle, dit Antoine en s’asseyant près d’elle. On va mettre un peu de coke dans sa bagnole. S’il se rend compte de la filature et veut se rebiffer, eh ben, on a de quoi la justifier !
– Tous les deux, vous êtes vraiment pas des flics normaux ! fit-elle en esquissant un sourire. Mais ça va donner quoi de le filer ? Moi, c’est l’assassin – ou les assassins – qu’il me faut…
– Écoute, reprit Pierre, tout ça sent le coup fourré. Ton Toussaint mènera peut-être quelque part. Par ailleurs, j’ai demandé à Antoine de mettre discrètement sous surveillance les deux amies de la seconde victime, Angeline de Saint-Fort, ainsi que leurs parents, sans oublier les Bernard…
– Mais c’est dingue, tout ça ! s’emporta Isabelle. Vous allez me mettre dans le caca. Ce sont tous des hauts fonctionnaires avec des relations et des réseaux pas possible ! C’est un coup à se faire virer…
– Je croyais que tu voulais démissionner ? la coupa ironiquement son mari.
– Oui, mais avant, je veux aller jusqu’au bout de mon enquête moi-même ! Avec mes méthodes ! Pierre Cavalier regardait sa femme avec tendresse, songeant à son entrevue avec l’émissaire de l’Élysée et combien elle pouvait être à mille lieues de l’idée d’un coup tordu monté contre eux deux – et visant peut-être le « Service ».


© Alain Pecunia, 2009.
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samedi 13 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





À sept heures trente précises, le dimanche 26 octobre, Isabelle Cavalier sonna à la porte de Philippe-Henri.
Gilbert Lenoir lui ouvrit après s’être assuré de son identité.
Phil se tenait dans le couloir avec ses deux valises.
Ils descendirent ensemble et mirent les valises dans le coffre de la familiale.
C’était maintenant le moment le plus délicat.
La rue Amélie, cinquante mètres plus loin, devait être sous surveillance et il n’était pas question de laisser seul Phil dans la voiture.
« Ils » seraient capables de leur jouer le coup à l’envers en kidnappant Philippe-Henri – ou pire.
Phil les accompagnerait donc. Mais une course de vitesse allait débuter dès qu’ils seraient repérés.
Ils ne le furent pas avant d’arriver à huit heures moins cinq précises au bas de l’immeuble des Dutour.
Normal, le « sous-marin » était garé le long du trottoir opposé.
À présent, ils allaient demander des consignes et peut-être réclamer du renfort. Le chrono était enclenché.
Gilbert Lenoir resta en bas. Isabelle Cavalier monta jusqu’à l’appartement avec Phil et elle lui demanda de rester en retrait.
Elle jouait le tout pour le tout. Elle le savait. Si les Dutour n’ouvraient pas, tout était perdu. Pour tout le monde. Avec pas mal de dégâts collatéraux.
Elle sonna avec insistance.
Par bonheur, Louis Dutour ouvrit.
« Il a dû croire que ce sont ses anges gardiens du “sous-marin”… », pensa Isabelle avec soulagement.
En fait, sa Paulette était partie chercher du pain et il crut qu’elle avait oublié ses clés.
Par chance, Louis Dutour semblait être le maillon faible.
Isabelle n’eut pas à brandir le sésame du juge. L’effet magique fut obtenu par la simple carte de police du capitaine Cavalier et son brassard marqué « police » qu’elle venait juste d’avoir l’idée d’enfiler.
– Je viens chercher Patrice pour le mettre en lieu sûr ! dit-elle d’un ton sans réplique en se dirigeant vers la chambre du jeune homme dont elle tourna la clé.
Euh-Euh bondit de joie en la voyant pénétrer dans sa chambre.
Il avait eu raison d’espérer. Il savait que « la dame de la police » viendrait le délivrer. Que sonnerait alors l’heure de la punition des méchants comme dans la Bible. Elle était l’envoyée du vieux monsieur.
Isabelle repéra un sac de voyage dans un coin de la pièce et aida un Euh-Euh tout excité à le remplir de quelques vêtements.
Ils atteignirent la porte palière ouverte, où se tenait toujours Louis Dutour, au moment où Paulette allait débouler avec perte et fracas.
Mais le fracas fut pour elle grâce à un astucieux croche-pied de Philippe-Henri sortit au bon moment de la pénombre du couloir où il s’était tenu dissimulé jusqu’à présent.
Paulette Dutour se mit alors à hurler à l’aide tandis que Phil, Euh-Euh et Isabelle descendaient quatre à quatre l’escalier, Isabelle traînant le sac de Patrice.
Gilbert Lenoir avait eu l’idée lui aussi de passer son brassard de police et il tenait les deux occupants du « sous-marin » en respect avec son arme de service devant la porte d’entrée de l’immeuble, en criant régulièrement : « Police ! personne ne bouge ! » À quelques mètres du commissariat de la rue Amélie, au numéro 6, fermé le week-end.
Il couvrit en position de tir la sortie du trio qui rejoignit au plus vite la rue Saint-Dominique et s’engouffra dans la familiale de Pierre au milieu de quelques badauds.
Le lieutenant Lenoir les rejoignit au dernier moment, suivi des deux « gorilles » qu’il tenait toujours en respect et qui notèrent consciencieusement le numéro d’immatriculation du véhicule.
Il était à peine huit heure dix. Le tout n’avait pas pris un quart d’heure.
Isabelle avait démarré sur les chapeaux de roue et elle fila, gyrophare en folie, jusqu’au boulevard de La Tour-Maubourg qu’elle remonta à contresens jusqu’à l’avenue de La Motte-Picquet, qu’elle suivit jusqu’à la rue du Commerce où elle se gara en double file, passant le volant à Gilbert Lenoir le temps d’aller chercher Philippine.
Il était huit heures vingt-trois.
Elle remarqua un individu dans un véhicule garé dix mètres plus haut qui s’était retourné vers elle tout en téléphonant.
Elle bondit les marches jusque chez elle. Pénétra en trombe jusqu’à la chambre de Philippine en passant devant un Pierre médusé.
Repassa dans l’autre sens en tirant Philippine d’une main, un sac de voyage de l’autre, en jetant :
– T’as fais ton choix ?
Sans même ralentir son allure.
Elle entendit un « Oui » mais ne sut pas quel était son choix.
Elle était déjà en train de descendre l’escalier, Philippine blottie dans un bras et traînant le sac de voyage de marche en marche de l’autre.


© Alain Pecunia, 2008.
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vendredi 12 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecuia, Chapitre 16

Chapitre 16






Le vendredi midi, le lieutenant Lenoir et le capitaine Cavalier se retrouvèrent comme convenu au Relais angevin, rue Cler. Avec, bien sûr, Philippe-Henri qui était en vacances depuis la veille.
Les deux hommes n’avaient pas quitté l’appartement depuis la veille et Lenoir n’avait rien noté d’anormal sur le chemin du restaurant.
Assis tous trois dans le fond de la salle à une table isolée, Isabelle expliqua l’essentiel de son plan.
– Nous agirons dimanche matin à huit heures. Gilbert, je passe te prendre à sept heures trente chez Phil. Je prendrai la voiture de Pierre pour qu’on tienne à cinq, conclut-elle. Tu vois quelque chose qui cloche ?
Gilbert Lenoir dit que non. Que tout semblait OK.
Isabelle revint chez elle vers dix-neuf heures. Auparavant, elle était repassée au service sous le prétexte d’une autre affaire en cours sur laquelle elle détenait quelques informations qui pouvaient intéresser le commandant en charge du dossier. En fait, pour vérifier quelques éléments essentiels et après avoir promis au patron de boucler définitivement en début de semaine le dossier des cinq meurtres non élucidés. Au grand soulagement du commissaire principal Derosier qui l’en félicita.
Elle trouva un Pierre des plus moroses. Qui attaqua avant même qu’elle eût retiré son blouson et ôté son holster.
– C’est quoi cette histoire de protection de Phil ?
Elle était étonnée de la question. Phil était-il « filé » ? Ou elle-même ?
– Je ne vois pas ce que tu veux dire, lança-t-elle d’un air faussement détaché.
– Ne fais pas l’idiote ! Tu sais très bien de quoi je parle. Le petit Lenoir qui ne le lâche pas et qui loge chez lui… C’est quoi comme embrouille ?
Isabelle poussa un gros soupir.
– Primo, je suis ta femme. Secundo, tu continues sur ce ton-là et je demande le divorce…
– Excuse-moi, mais c’est l’affolement « en haut ». Ils ne comprennent plus ton jeu. Je les ai eus sur le dos tout l’après-midi. Je les avais assurés de ta coopération…
– C’est très bien, mon chéri, tu as bien fait, lui dit-elle tout en commençant de mettre la table.
Le commandant Pierre Cavalier se sentait déstabilisé.
Sa femme le menait en bateau et elle fonçait droit dans le mur.
Qu’avait-elle mijoté ?
– Dis, Isa, lui demanda-t-il tendrement, tu ne vas pas faire de bêtise ?
– Bien sûr que non, mon chéri. J’ai charge d’âmes et je n’ai pas envie de voir ma fille mourir…
Pierre sursauta.
– De quoi parles-tu ?
– Tiens, tu ne connais pas cette histoire, toi qui navigues dans la flicaille politique !
– Celle du Président ?
– Oui, celle du Président au-dessus de tout soupçon et qui se retrouve mis un jour devant de très anciens souvenirs par un maître chanteur indélicat et surtout imprudent. Le maître chanteur détient des preuves de ce qu’il avance. Il demande – normal – une forte somme pour prix de son silence. Un service inconnu à l’organigramme de la République lui demande la restitution immédiate des preuves en échange de rester en vie. Le maître chanteur rit. Si on le tue, les preuves seront remises à la presse. Tu te souviens du reste ?
– C’est une légende qui court, dit Pierre en haussant les épaules.
– Comme tu voudras… Donc, notre maître chanteur a une femme et deux enfants. Un petit garçon de sept ans et une petite fille de trois ou quatre ans – l’âge de notre fille. Alors, la petite fille a un accident. Elle meurt. Un homme du service inconnu appelle le maître chanteur. « Tu nous remets les preuves, sinon, la prochaine fois, c’est ton fils. Ensuite ta femme… » Le maître chanteur leur a remis immédiatement les preuves.
– Mais pourquoi me racontes-tu ça ? demanda Pierre en s’énervant.
Isabelle haussa les épaules et fit une moue désabusée.
– Pour que tu comprennes que je sais parfaitement de quoi sont capables tes gugusses « d’en haut ». Et que tu comprennes aussi qu’on ne touchera pas un cheveu de Phil et que je ne laisserai pas assassiner ma môme.
Pierre était accablé. Il s’attendait à présent au pire.
Elle le regarda avec son air pitoyable. Elle en éprouvait de la pitié. « Reprends-toi, la pitié, en amour, c’est comme le glas qui sonne. »
Elle voulait lui donner encore une dernière chance.
– Maintenant, on n’en parle plus. Tu sais que je t’aime, que je tiens à toi. Alors, choisis ton camp.
Pierre Cavalier opina silencieusement.
Le message était passé.
– Au fait, ajouta Isabelle d’un ton détaché en retournant prendre un plat dans la cuisine, dimanche j’ai besoin de ta voiture. Je te laisserai la mienne.
– Pour quoi faire ?
– Tu es de service, moi pas. Alors j’ai envie de m’aérer, de changer d’atmosphère… J’emmène la petite.
– Mais, Isa…, commença-t-il
– T’occupe ! le coupa-t-elle. Tu as jusqu’à dimanche matin pour faire ton choix. En attendant, tu dors sur le canapé et moi dans le lit avec ma fille.


© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 11 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Gilbert Lenoir fut étonné que le capitaine ne se rende pas immédiatement à l’appartement de la famille Dutour et qu’Isabelle lui demande de veiller sur Philippe-Henri Dumontar.
– Le temps de trouver une planque sûre pour notre témoin, expliqua-t-elle.
– Oui, mais je ne vois pas le rapport entre la protection de M. Dumontar et celle de Euh-Euh…
– C’est lié, lieutenant lui dit-elle en lui faisant un sourire enjôleur. Ils s’en prendront au professeur avant de s’en prendre à Euh-Euh… Je n’ai pas le temps de vous expliquer maintenant, mais vous comprendrez plus tard.
Isabelle s’aperçut que le lieutenant mourait de lui poser une question mais semblait hésiter.
– Qu’y a-t-il, lieutenant ? Quelque chose vous préoccupe ?
Le jeune lieutenant se demanda un bref instant s’il ne devait pas plutôt se taire. Sa curiosité fut la plus forte.
– Pourquoi n’a-t-on pas confié cette mission de protection au service, justement, chargé habituellement de la protection des personnalités ?
Isabelle Cavalier fut interloquée. Elle lui jeta un regard interrogateur que le jeune lieutenant prit pour une rebuffade.
– Pourquoi me posez-vous précisément cette question, lieutenant ? reprit-elle intriguée.
– Ben, parce que Euh-Euh est le neveu du principal présidentiable de la gauche, le député Vert européen Lorrinval…
Gilbert Lenoir ne savait plus où se mettre. Quand il vit un large sourire s’épanouir sur le visage du capitaine, le lieutenant pensa qu’elle allait se moquer de sa stupidité.
Il fut surpris quand elle poussa un « Oh ! oh ! » admiratif et le prit par le bras en le tutoyant.
– Gilbert, nous sommes faits pour nous entendre ! Explique-moi ça…
Le lieutenant se rengorgea.
– Eh ben, dans le cadre de notre enquête, j’ai voulu savoir qui étaient les Dutour, Louis et Paulette Dutour…
– Ça aurait pu être dangereux vu la tournure qu’ont prise les événements dernièrement, le coupa-t-elle.
– Oh ! ne vous inquiétez pas. C’était juste après le premier meurtre.
– Et qu’as-tu découvert ?
– Eh ben, que Paulette Dutour, de son nom de jeune fille Lorrinval, était la sœur aînée du député Lorrinval…
Un ange incestueux passa devant Isabelle Cavalier. « Oh ! la la ! ça se corse », se dit-elle.
– Qu’as-tu découvert d’autre ? demanda-t-elle non sans une certaine appréhension et en cachant son trouble.
– Eh ben, la principale source de revenu de la famille Dutour provient de versements trimestriels importants dont l’origine semble être un compte luxembourgeois au nom de Lorrinval…
– Et tu en as parlé à quelqu’un de cette découverte ? Au commissaire Antoine ou ta petite amie ? demanda-t-elle en ne pouvant réprimer un frisson en songeant au danger que courait Gilbert Lenoir.
– Oh non ! capitaine. C’est avec vous que je mène l’enquête…
– Alors pourquoi ne m’en as-tu pas parlé plus tôt ? le coupa-t-elle sèchement.
– Ne m’en voulez pas, capitaine, mais j’attendais d’être sûr de pouvoir vous faire confiance. Il y a trop de choses bizarres dans cette affaire. Ça sent le danger.
– Je ne te le fais pas dire, lui dit-elle en adoucissant son ton.
Elle sentit au regard jeté par le lieutenant qu’il n’avait pas tout dit. Elle l’encouragea muettement.
– J’ai recherché l’acte de naissance de Patrice Dutour à la mairie du 15e. Introuvable…
Ils étaient arrivés au bas de l’immeuble de Philippe-Henri.
– Maintenant, on se tutoie, lui dit-elle. Nous sommes dans le même bain. Mais ne raconte rien de tout ça à Phil. Je monte juste avec toi récupérer ma fille et on se retrouve demain midi au Relais angevin.



© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 1 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Dix jours plus tard, l’affaire du tueur au couteau n’était plus qu’un dossier en cours d’enterrement discret, quand, le samedi 4 octobre, l’assassin frappa pour la quatrième fois.
Cette fois-ci, il s’agissait d’un Français « de souche ». Samy Dupuis. Dix-neuf ans. Egalement membre de la « bande tricolore ». Le fils d’un haut cadre technique de la mairie de Paris.
Le corps avait été découvert, un peu après trois heures trente du matin, sur un banc de l’allée Marguerite-Yourcenar qui longe le jardin public Nicole-de-Hauteclocque de la résidence Dupleix.
Le découvreur en était un photocompositeur qui venait de terminer son service de nuit à l’imprimerie des Journaux officiels et qui rejoignait sa voiture garée vers l’église Saint-Léon.
Il avait d’abord détourné le regard car il croyait que l’homme était en train de se masturber. Mais il est rare de pratiquer ce genre d’activité à deux mains.
Samy Dupuis tenait justement à deux mains le manche du couteau planté dans son bas-ventre. Tête affalée sur la poitrine et vidé d’une partie de son sang.
Le capitaine Isabelle Cavalier était sur les lieux une heure plus tard. Rejointe rapidement par le lieutenant Gilbert Lenoir.
Les cinq SDF habitués aux bancs autour du jardin, été comme hiver, n’avaient rien vu ni entendu.
C’était une habitude chez eux de ne rien voir ni de ne rien entendre. Une sorte de sagesse. Toutefois, dans ce cas précis, ils semblaient être sincères.
Quelques lumières d’appartements s’allumèrent, puis s’éteignirent.
Isabelle Cavalier crut apercevoir la silhouette de Euh-Euh au bout de l’allée, du côté de la rue Desaix.
Elle dit au lieutenant Lenoir qu’il finirait par lui arriver un malheur s’il continuait de traîner comme ça.
Le lieutenant haussa les épaules.
Le patron de la Crim et le commissaire Antoine des Stups conférèrent longuement dans la matinée avec le capitaine Cavalier.
En bref, ils voulaient du résultat. C’est-à-dire un coupable. Le plus vite possible. Limite erreur judiciaire.
Mais toujours pas un seul témoin ni le moindre suspect en vue pour tenir ce rôle.
Les trois précédents crimes étaient espacés de trois jours.
Trois semaines séparées le quatrième du troisième.
La piste d’une symbolique du chiffre trois fut néanmoins rapidement abandonnée. Pourtant, les têtes pensantes des services concernés planchèrent dessus une huitaine. Avant de découvrir que Samy Dupuis était parti pour le Maroc le dimanche 5 octobre pour en revenir la veille de son meurtre.
– Dommage qu’il se soit fait tuer, commenta le commissaire Antoine. Il nous aurait fait un suspect idéal pour les trois premiers crimes.
Ce meurtre ne passa pas inaperçu. Par contrecoup les précédents si soigneusement étouffés. Ça dégoulina quelque temps dans les médias.
Le père de Samy Dupuis créa un comité des familles des victimes. Dénonçant la cabale qui voulait salir la mémoire de leurs enfants en les présentant comme d’odieux trafiquants de mort.
Une gerbe fut déposée sur le banc de l’allée Marguerite- Yourcenar. Une autre devant l’ambassade de Cuba et une dernière sous le métro devant le siège de la DST.
Clément Duroc fut oublié. Il n’était pas du quartier.
Le capitaine Cavalier ne savait plus que penser.
Philippe-Henri tenta de la réconforter quand il vit son moral au plus bas.
– Souviens-toi des crimes du tueur « au collier de perles », le « Père Noël tueur
* ». Eh bien, ça finira peut-être aussi par s’arrêter tout seul !
Isabelle Cavalier haussa les épaules. Phil ne comprenait rien à la logique criminelle. Son univers était le classicisme, pas le sordide.
– Mais c’est simple, pourtant, Isa, poursuivit-il en ignorant son scepticisme. Réfléchis un peu. Quand tous les membres de la « bande tricolore » auront été éliminés, ça s’arrêtera automatiquement.
Isabelle sursauta. Comment Phil pouvait-il savoir qu’on avait surnommé ainsi cette bande ?
Elle plissa le front. Un bref instant, l’homme qu’elle considérait comme son père se métamorphosa en un étranger. Puis elle se ressaisit. Se dit que c’était l’effet de toute cette tension. Que Pierre, son mari, commandant à la Direction centrale des Renseignements généraux, lui en aura sûrement parlé.
Mais la réflexion de Phil n’était pas si stupide. Ni elle ni personne ne s’était demandé une seule fois combien ils pouvaient être dans cette maudite « bande tricolore ». Trois, cinq, huit, douze… ?
– Phil, tu es positivement génial ! lui dit-elle en lui tapotant la main.
– Comme toujours, ma chérie.
Elle appela aussitôt le commissaire Antoine de son portable.
– Antoine, je suis avec Phil et il vient d’avoir une idée de génie… Peux-tu me dire combien d’individus composent la bande qui nous intéresse ?
Le commissaire Antoine sembla réfléchir longtemps ou consulter des notes.
– Attends ! finit-il par dire.
Elle l’entendit interpeller un collaborateur. Puis un autre.
– Ne quitte pas ! reprit-il.
Un long hurlement de noms d’oiseaux suivi d’une pause d’un silence extrême.
– Alors ? s’impatienta Isa.
– Je te rappelle !
Ce qui signifiait qu’il n’en avait pas la moindre idée.
– Tu as peut-être raison, Phil, reprit-elle après une longue pause. Et Samy Dupuis est peut-être la dernière victime.
– Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
– C’est simple, si je reprends ta logique. Les premiers crimes sont espacés de trois jours. Le quatrième de trois semaines. Ce qui signifie que notre assassin a attendu le retour de Samy pour l’assassiner et que, s’il y en avait d’autres, même un seul, il aurait essayé de les tuer entre-temps. Donc, ils n’étaient que quatre. Et tout est fini à présent.
Isabelle Cavalier était très fière de son raisonnement. C’était l’évidence même.
– Ma chère Isa, rien n’est jamais évident quand il s’agit de crime. L’univers du crime relève de l’art du trompe-l’œil.
Le capitaine Cavalier se figea de stupéfaction.
* Voir Sous le sugne du rosaire.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.
* Voir Sous le signe du rosaire.

dimanche 30 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





La surveillance fut renforcée de jour comme de nuit dans un périmètre délimité par le boulevard de Grenelle, l’avenue de La Motte-Picquet, le boulevard de La Tour-Maubourg et la Seine. La BAC des deux arrondissements concernés par le dispositif, le XVe et le VIIe, en constituait le pivot, renforcée par deux équipes « volantes » de vététistes et de rolleristes de la police de six hommes – et femmes – chacune. Que la hiérarchie pensa à mettre en civil pour la nécessaire discrétion.
Le capitaine Cavalier coordonnait le dispositif de nuit. Le commissaire Antoine, qui en avait fait une question personnelle depuis le dernier meurtre, celui de jour.
Mais rien ne se produisit, et, dix jours plus tard, le lundi 21 septembre, il fut décidé d’alléger le dispositif dès le lendemain.
Parallèlement, la quête sur la provenance des couteaux menée par le lieutenant Lenoir n’avait toujours pas abouti. Antoine et Cavalier en vinrent à penser qu’il s'était peut-être agi de crimes ponctuels. Que la série s’arrêtait à trois.
Le mercredi 23, après sa première bonne nuit de sommeil depuis la découverte du premier corps, Isabelle Cavalier songea à Euh-Euh, qui était resté « prisonnier » tout ce temps chez ses parents. « Le pauvre, ça a dû lui sembler une éternité que de ne pouvoir sortir selon son humeur, se dit-elle. Il a sûrement vécu cette réclusion comme une punition. »
Elle s’en sentait responsable et décida qu’il lui fallait faire quelque chose pour se débarrasser de ce sentiment de culpabilité qu’elle éprouvait à l’égard de Euh-Euh.
Son mari jugea que c’était idiot, qu’elle n’y était pour rien. Mais il savait qu’Isabelle suivait toujours ses « impulsions ». – Une fois, il avait utilisé le terme « tocades » et s’en était mordu les doigts durant toute une semaine.
Isabelle Cavalier se rendit à pied chez les Dutour, rue Amélie. Elle sonna à la porte de leur appartement vers onze heures.
Paulette Dutour l’accueillit avec inquiétude et ne se détendit que lorsque le capitaine Cavalier lui eut expliqué l’objet de sa visite.
– C’est très gentil à vous, mais il ne fallait pas vous inquiéter pour Patrice. Vous savez, il n’a même pas essayé de sortir. Comme s’il avait compris notre conversation de l’autre jour et qu’il pouvait être victime à son tour.
Patrice Dutour apparut dans l’embrasure de la porte du salon. Les bras ballants mais sans gants. Son sourire épanoui sur sa face lunaire.
Il manifesta sa satisfaction de revoir Isabelle Cavalier. Se tapotant la poitrine.
– Euh-euh…
Mme Dutour traduisit pour Isabelle.
– Quand il fait ça, il veut dire : « C’est moi. » En général, quand il a réussi ou fait quelque chose de précis, car, sinon, vous savez, il est plutôt du genre contemplatif. Il passe son temps à observer. Mais, là, il doit vouloir vous dire qu’il a fait quelque chose dont il est satisfait… Ah ! mon pauvre chéri !
Paulette Dutour était très contente d’apprendre qu’il n’y avait, pour ainsi dire, plus de crainte à avoir. Que c’était très gentil de la part du capitaine de s’être déplacée personnellement. Mais qu’elle aurait pu, tout simplement, téléphoner.
Isabelle Cavalier lui proposa d’emmener déjeuner Patrice dans le quartier. Que ça lui faisait plaisir. Qu’elle y tenait beaucoup, même.
– C’est pas si souvent que mon Patrice a de telles invitations… Mais, vous savez, il se tient très bien. Il est juste un peu lent.
Puis elle expliqua à son Patrice qu’il allait manger dehors avec la dame.
Il donna l’impression d’en être très satisfait.
– Euh-euh…
Plusieurs fois.
Isabelle et Euh-Euh se rendirent au Relais angevin, qui avait rouvert récemment depuis sa fermeture début août à la suite de l’arrestation de la « bande du Relais angevin » et pour cause d’« absence temporaire » du patron, Gérard Langlot
*.
Euh-Euh semblait très fier d’être au restaurant avec une dame. Il se tint à la perfection.
Comme on était mercredi et qu’il n’avait pas cours, Isabelle Cavalier ne fut pas surprise de voir Philippe-Henri les rejoindre.
Elle présenta Euh-Euh à Phil, mais ils semblaient déjà se connaître. Ce qui était logique vu que l’agrégé de lettres avait toujours vécu dans le quartier et que Patrice Dutour y était connu comme le loup blanc.
Phil ne semblait pas avoir de problème de communication avec Euh-Euh. Et vice versa. Ce qui étonna Isabelle.
Elle nota que Patrice semblait moduler ses « euh-euh… » et que Phil en percevait les nuances.
Ils partirent dans une grande explication à laquelle elle ne comprit strictement rien. Mais, à voir le visage attentif et soucieux de Phil, celui-ci paraissait parfaitement suivre. Surtout lorsque Euh-Euh se tapota la poitrine.
Phil ne répondait pas par des « euh-euh… » mais par des mines, des moues, des mouvements de sourcils, des hochements de tête très expressifs – tout au moins pour Patrice.
Isa, en tout cas, se sentait parfaitement exclue de leur échange.
Les deux hommes la raccompagnèrent ensuite jusqu’en haut de la rue Cler et, quand elle se retourna, elle les vit prendre ensemble la direction des Invalides. Ils semblaient lancé dans une grande discussion gestuelle.
* Voir Cadavres dans le blockhaus, Sous le signe du rosaire et Sans se salir les mains.


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vendredi 28 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





Euh-Euh resta à regarder les policiers chercher des indices dans la zone présumée du lieu du crime même après que le corps eut été emporté à l’institut médico-légal.
Parfois, ils devaient l’écarter du périmètre. « Euh-Euh, ne reste pas dans nos pattes », « Euh-Euh, traîne pas par ici »…
Euh-Euh était d’une patience infinie.
Il cherchait à comprendre le sens de tout ce remue-ménage. Il aurait bien aimé faire comme eux et les aider à chercher. Mais ils ne semblaient pas vouloir qu’on les aide.
Vers dix-sept heures, deux heures plus tard, le capitaine Cavalier décida de prendre du champ et de rentrer. Elle voulait revoir tout le dossier à tête reposée. Faire son boulot d’analyse et de déduction.
C’était étrange car elle avait le sentiment à la fois d’être très proche de la solution et d’en être éloignée. Il y avait quelque chose d’évident dans ces meurtres qu’elle n’arrivait pas à saisir.
Elle passa près de Euh-Euh et eut l’idée, puisqu’elle se rendait chez Phil – Philippe-Henri Dumontar, l’homme qu’elle aurait aimé avoir pour père et qui était à la fois le parrain et le Papy de sa fille qui venait d’avoir trois ans le 23 août dernier – de raccompagner Patrice Dutour chez lui.
D’ailleurs, elle aurait dû le faire raccompagner chez lui dès le début. Où avait-elle la tête pour ne pas y avoir pensé ? Peut-être à cause d’Antoine qui avait voulu faire tout son cinéma et s’était planté. Parfois, elle le trouvait impossible.
Pourtant, elle était surprise que Euh-Euh n’ait pas paru le moins du monde perturbé après avoir assisté à un tel crime. Ne ressentait-il rien ? Intériorisait-il tous ses sentiments ?
En tout cas, elle aurait dû le faire raccompagner.
Rétrospectivement, elle se dit qu’il avait bien eu de la chance que l’assassin ne s’en prenne pas à lui, le seul témoin de son crime. Elle en frissonna.
Mais oui, c’était évident ! L’assassin connaissait Euh-Euh et savait qu’il ne pourrait jamais témoigner. Qu’en conséquence, le meurtrier habitait le quartier. Qu’il était peut-être un membre de la « bande tricolore ». Ou un ancien habitué du Relais angevin…
Le capitaine Cavalier était fière de son raisonnement.
Elle avait – enfin ! – un début de piste.
Euh-Euh lui avait porté chance. Mais il faudrait qu’elle dise à ses parents – qui devaient sûrement être de bien braves gens – de le surveiller un peu plus ces temps-ci avec ce tueur qui rôdait dans le quartier.
Elle lui sourit et le prit par le bras après lui avoir dit, gestuelle à l’appui, qu’elle le raccompagnait chez lui en voiture.
Patrice Dutour parut enchanté de l’idée.
Il tapota du plat de sa main droite sa poitrine. Plusieurs fois. Répétant : « Euh-euh… » avec insistance. Comme voulant signifier : « C’est moi ». Ou quelque chose d’approchant. Isabelle Cavalier n’était pas bien sûre de l’interprétation à donner.
– Mais oui, Euh-Euh, c’est toi, dit-elle à tout hasard.
Mais elle devait avoir vu juste car il manifesta une grande satisfaction par une litanie de « euh-euh… ».



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mercredi 26 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 4 (suite et fin)

Chapitre 4 (suite et fin)





Le capitaine Cavalier de la Crim, qui avait prévenu le commissaire Antoine de ce nouveau crime, comprit immédiatement qu’elle devait servir d’intermédiaire diplomatique entre lui et le sous-directeur de la DST qui attendait également son arrivée en battant la semelle de ses chaussures de prix sur le trottoir.
– Bon, dit Antoine au sous-directeur d’un ton sec, nous avons un nouveau meurtre. Un nouveau règlement de comptes entre dealers. Et alors ?
Le sous-directeur resta de marbre.
– Et vous, Cavalier, vous avez pu l’identifier, ce « client » ?
Bien qu’amis, Cavalier et Antoine respectaient toujours les formes en public.
– Oui, commissaire. Il s’agit d’un membre de la « bande tricolore ». Un jeune Beur, cette fois, Ahmed Larbi…
– À ce train-là, il ne va plus en rester ! la coupa Antoine en envoyant un sourire carnassier au sous-directeur qui n’abandonna pas son rôle de statue de sénateur romain en pied.
Isabelle Cavalier toussa. Comme pour attirer l’attention du commissaire et lui faire comprendre qu’il y avait un problème.
Antoine ignora le message.
– Bon, Cavalier ! Vous et le lieutenant Lenoir n’avez qu’à rajouter cette affaire sur la pile des deux dossiers précédents. L’assassin finira bien par commettre une erreur. Comme toujours, hein ?
Il défia le sous-directeur du regard, qui esquissa un léger sourire. Puis se tourna à nouveau vers le capitaine Cavalier.
– Pas de témoin, comme toujours, hein ?
– Juste ce jeune homme, Patrice Dutour, que vous voyez là-bas, mais…
– Mais c’est une très bonne nouvelle ça, Cavalier ! la coupa-t-il joyeusement.
Isabelle Cavalier prit un air sombre.
– Qu’est-ce que vous avez ? On a enfin un témoin ! Le premier dans cette merde !
Le commissaire Antoine se dirigea à grande enjambée vers Patrice Dutour qui affichait un large sourire sur sa face lunaire.
– Alors ? Qu’avez-vous vu ?
– Euh-euh…
– Comment ?
– Euh-euh…
Déconcerté, le commissaire se tourna vers Isabelle Cavalier en lui jetant un « ti-ti-ti ta-ta-ta ti-ti-ti », bref un SOS, du regard.
Le capitaine lui expliqua les problèmes de personnalité de Patrice Dutour.
– Ah ! fit le commissaire. Alors, on est toujours dans la merde… Mais, à propos, c’est qui ce bouffon de la DST qui est avec vous et qui joue les statues depuis que je suis arrivé ? Il se la joue, ou quoi ?
Il avait accompagné ses propos d’un mouvement de menton dédaigneux en direction du sous-directeur.
– C’est le sous-directeur, répondit Isabelle d’un air entendu.
– Le sous-directeur de quoi ? de quel service ?
– Le sous-directeur de la DST… – le sous-patron, si vous préférez, précisa-t-elle.
– Merde ! fit le commissaire. J’ai peut-être fait un peu fort. Manqué de diplomatie. Mais c’est quoi son problème pour qu’il soit descendu de son bureau en personne ?
– La victime était un de leurs indics. Je crois que c’est de cela qu’il veut vous entretenir.
Le commissaire Antoine se dirigea vers le sous-directeur et s’excusa de son ton « abrupt ».
– Vous comprenez, je suis un peu sur les nerfs avec ce tueur mystérieux. D’ailleurs, moi-même, un de mes indics de la « bande tricolore » – et un bon ! – s’est fait tuer récemment.
Le sous-directeur l’écouta courtoisement mais lui répondit d’un ton distant.
En bref, il s’agissait d’un quartier sensible. Siège de la DST rue Nélaton, Commissariat à l’Energie atomique rue de la Fédération, ambassade d’Australie au coin de la même rue, Direction des Journaux officiels rue Desaix, ambassade de Cuba rue de Presles. Et d’autres annexes de services sensibles. Le tout dans un périmètre restreint. Avec en plein milieu la ZAC Dupleix, sur l’emplacement de l’ancienne caserne du même nom. Avec des résidences de standing et des logements sociaux, plus une grande résidence pour les miliaires d’active. Alors il faut sécuriser. Que ça reste tranquille. Faut pas que ça pète. Ça suffit comme ça. Surtout qu’on a déjà eu les ayatollahs marxistes iraniens qui sont venus se faire flamber devant le siège de la DST. Et donc on compte sur vous pour tout régler dans les plus brefs délais et arrêter ce dingue au couteau.
Le commissaire Antoine était à présent dans ses petits souliers. Il recevait cinq sur cinq et assurait M. le sous-directeur de l’efficacité de son service et de la haute compétence du capitaine Isabelle Cavalier de la Criminelle en charge du dossier. Qu’on allait multiplier les planques et monter des traquenards pour arrêter ce salopard au plus tôt. Qu’il renouvelait ses excuses, etc.


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mardi 25 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Le lieutenant Gilbert Lenoir avait traîné ses guêtres durant quarante-huit heures en faisant chou blanc.
Il préférait à présent procéder par téléphone interposé. C’était plus commode.
Le commissaire Antoine, quant à lui, se trouvait dans un tel état d’énervement qu’il était en train d’envisager de perfectionner la traque au couteau à désosser en recensant les bouchers et anciens bouchers parisiens.
– Si en plus je dois me taper les maisons de retraite…, marmonna le lieutenant dans sa barbe.
Quand le commissaire Antoine se sentait personnellement défié par un criminel, comme c’était présentement le cas, il n’était pas vraiment à prendre avec des pincettes.
– Excellente idée, lieutenant ! rétorqua-t-il de sa voix de stentor.
– Je blaguais, commissaire…, tenta de se défendre le subalterne.
– Ah ! parce que vous croyez que vous êtes aux Stups pour blaguer, vous ? Lieutenant, vous allez immédiatement…
Le jeune lieutenant n’eut pas droit au pire car le portable du commissaire résonna.
– Comment ça !
Il hurlait.
– En plein jour, maintenant !
Il devenait hystérique.
– Quoi ? Mais c’est pas possible !
Pourtant, ça devait l’être pour qu’il devienne blême.
– Juste devant chez eux ! Sous le métro aérien ? Sur le parking ?
Quand il se mettait en colère, il avait le souffle court.
– Qu’est-ce que vous me dites ? Ils disent qu’on ne fout rien ? Mais, ils ont qu’à se la surveiller leur taule à la con !
Il coupa rageusement son portable et convoqua toute son équipe. Tournant rageusement dans le bureau en attendant que tout son petit monde soit réuni.
– On y va en force ! hurla-t-il lorsqu’ils furent tous là.
Personne n’osa demander où. Mais ce devait être grave. Sûrement une descente musclée sur le renseignement d’un des indics personnels du patron. Des bons. Qui faisaient sa force et étaient le fondement de sa réputation de « grand flic ».
– Et en plus, ils se foutent de nous ! les STUPS ! C’est insupportable…
Un capitaine qui le pratiquait depuis longtemps lui demanda s’il pouvait préciser le problème, parce que, eux, là, ils prenaient le train en marche et ne comprenaient pas tout à fait les tenants et aboutissants.
Le commissaire le fusilla du regard et répondit rageusement :
– On fonce avec une forte équipe de trois voitures rue Nélaton !
Consternation générale et muette jusqu’à ce que le lieutenant Gilbert Lenoir, jeune flic et nouveau venu aux Stups, donc naïf et voulant bien faire, énonce l’évidence :
– Mais c’est le siège de la DST, patron…
Le commissaire Antoine lui jeta un regard de condescendance qui fit rentrer le lieutenant sous terre.
– Qu’est-ce que vous croyez ? Bien sûr que je le sais ! Mais ils se foutent de notre gueule et on va leur montrer que nous en avons !
Trois équipes de trois foncèrent toutes sirènes hurlantes et gyrophares en folie jusqu’au siège de la DST. Peinant pour suivre la voiture de leur patron qui s’offrit un freinage en dérapage contrôlé à la hauteur de la grille d’entrée de la DST boulevard de Grenelle. À la stupéfaction des agents de garde. Qui eurent pour premier réflexe de porter la main à leur arme.


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vendredi 21 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 1 (suite et fin)

Chapitre 1 (suite et fin)





On était revenu à la case départ. Pas de témoin.
Ce qui ne ferait pas l’affaire du commissaire Antoine des Stups qui avait demandé au responsable de la Crim de confier l’enquête au capitaine Cavalier.
La victime, Clément Duroc, était recherchée, depuis début août, dans le cadre de l’affaire du trafic de drogue dite « du Relais angevin », pour le meurtre de Lionel Péroti
*.
Son corps avait été découvert une heure et demie plus tôt par un passant, affalé contre une porte d’immeuble et les mains encore crispées sur le manche du couteau qui lui saillait du foie. Rue Malar, rue perpendiculaire à la rue Saint-Dominique où la victime possédait un appartement que la police avait mis sous surveillance dans l’espoir de le « serrer ».
Et il avait été assassiné à deux pas de là sans que les deux flics en civil en planque dans leur bagnole banalisée s’en rendent compte.
C’est d’ailleurs eux qui s’étaient retrouvés les premiers sur les lieux après avoir été alertés par les appels à l’aide du passant.
Ils avaient immédiatement identifié la victime dont ils connaissaient le signalement par cœur.
Ils étaient toutefois étonnés et s’étaient demandé comment ce type d’un mètre quatre-vingt-cinq aux cheveux mi-longs rejetés en arrière avait pu circuler dans les parages sans qu’ils s’en aperçoivent. Vexés qu’ils étaient, et assurés d’une bonne engueulade en même temps.
Isabelle frissonna et resserra machinalement son blouson de cuir. Elle avait froid et se sentait fatiguée. Sa petite fille de trois ans avait un peu de fièvre et elle l’avait veillée une partie de la nuit. Elle avait été réveillée à sept heures, une demi-heure après la découverte du corps, et s’était retrouvée sur les lieux à sept heures et demie. Elle avait la chance d’habiter pas trop loin de là, rue du Commerce. À peine dix minutes en voiture.
Le lieutenant des Stups et son coéquipier, qui étaient de surveillance devant le domicile de Duroc, lui faisaient pitié. Antoine n’allait pas leur pardonner facilement d’avoir « perdu » leur client de cette façon. Mais, un point était sûr. Celui qui avait perpétré ce meurtre ne manquait pas de sang-froid. Il avait couru des risques certains en agissant aussi près du domicile de l’assassin recherché.
Le jeune trisomique – elle détestait ce mot – se tenait toujours à quelques mètres de là. Il semblait ne pas avoir bougé d’un pouce. Avec le même sourire qui éclairait sa face lunaire.
– Votre Euh-Euh semble loin de toutes ces turpitudes, dit-elle en se tournant vers le lieutenant. Je me demande ce qui peut bien le faire sourire ainsi… Il a peut-être assisté au meurtre, vu l’assassin, et n’en paraît pas le moins du monde troublé. Comme si cela le réjouissait même… Ah ! s’il pouvait parler !
Elle traversa la chaussée et posa sa main sur l’épaule du jeune homme en lui souriant.
– Euh-euh…
Elle lui rendit son sourire tout en regrettant qu’il n’y ait pas de miracle possible.
Mais qui pouvait bien en vouloir à ce Duroc au point de le supprimer ? Le réseau avait été démantelé et tout était à présent parfaitement clair dans cette affaire. Quelqu’un aurait-il pu, malgré tout, échapper au coup de filet et vouloir le faire taire ? Ou un règlement de comptes entre dealers. Mais qui ?
Tout compte fait, le meurtre avait peut-être été commandité par celle qui avait pris la tête du réseau, Christine Langlot. L’instigatrice de l’assassinat de son ancien « patron », Lionel Péroti.
Seuls les aveux de son complice Jean Périni la mettaient en cause dans le meurtre de Péroti. Christine Langlot n’avait pas craqué et la « disparition » de Clément Duroc ne pouvait qu’arranger ses affaires.
En tout cas, c’était la seule piste à creuser.
* Voir Cadavres dans le blockhaus et Sans se salir les mains.


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jeudi 20 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (Chroniques croisées VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 1

Une série de crimes perpétrés au couteau à désosser endeuillent les beaux quartiers parisiens. Le commissaire Antoine des Stups et le capitaine Isabelle Cavalier de la Crim courent inutilement après l’assassin. Mais certains savent et le sinistre Pierre-Marie de Laneureuville, garde des Sceaux et responsable des « basses œuvres » à la tête du « Service », tire les ficelles d’un complot politique machiavélique.
Le commandant Pierre Cavalier, affecté à la section des « affaires spéciales » de la Direction centrale des Renseignements généraux, aidera-t-il sa femme Isabelle et Philippe-Henri Dumontar à sauver l’assassin et à déjouer l’ignoble complot ?
Je vous invite donc à me suivre dans ce nouveau récit qui est en quelque sorte un thriller politique.





Chapitre 1





– Et il n’y a pas de témoin ?
– Non, capitaine. Aucun, répondit le lieutenant Gilbert Lenoir.
Le capitaine Isabelle Cavalier trouvait cela insolite.
– À part lui, ajouta d’un air désolé le lieutenant en se tournant vers un jeune homme d’une vingtaine d’années.
Celui-ci se tenait à l’écart, les bras ballants, et un sourire béat illuminait son visage lunaire.
Il était vêtu d’un imperméable beige informe et était coiffé d’un bonnet de marin bleu marine enfoncé jusqu’aux yeux.
– Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt ! s’énerva-t-elle.
Le lieutenant des Stups se dandinait sur place tout en tentant de trouver les mots justes.
Le capitaine le fusillait du regard et tapotait du pied droit le bitume – signe d’extrême impatience chez Isabelle Cavalier – en attendant sa réponse.
– C’est que ce n’est pas vraiment un témoin, capitaine…
– On est témoin ou l’on n’est pas témoin ! le coupa-t-elle sèchement. Pourtant, vous avez l’air éveillé, lieutenant !
Le jeune lieutenant se sentit rougir et prit son courage à deux mains.
– C’est que ce témoin-là est un peu particulier… Il est gog… pardon, mong… euh, trisomique si vous voulez…
Isabelle Cavalier l’avait regardé avec stupéfaction.
– Et alors ? dit-elle en haussant les épaules. Ils sont comme tout le monde, maintenant.
– Peut-être, capitaine. Mais celui-là, pas vraiment, si vous voyez ce que je veux dire…
Non. Le capitaine Cavalier ne voyait pas du tout ce qu’il voulait dire.
Elle haussa à nouveau les épaules et se dirigea vers le jeune homme, suivie par le lieutenant.
Le jeune homme souriait toujours et se gratta le nez en voyant cette femme énergique se diriger vers lui. Qui lui rappelait une de ses anciennes infirmières.
– Bonjour, dit-elle doucement en lui adressant la parole. J’aimerais vous poser quelques questions, si vous le voulez bien…
– Euh-euh…
Le capitaine eut un haut-le-corps sous l’effet de la surprise. Mais elle avait la réputation de ne jamais se décourager. « C’est une question de formulation », se dit-elle pour se rassurer.
– Voilà… moi… po-li-ce…
– Euh-euh…
– Moi… vouloir… poser… question… vous…
– Euh-euh…
Isabelle Cavalier se trouva, pour la première fois de sa carrière de policière, déstabilisée.
Ce genre de situation n’était prévu par aucun manuel.
Et ni le langage adulte ni le langage bébé ne donnait de résultat.
Elle se tourna vers le lieutenant qui avait retrouvé tout son aplomb devant l’air stupéfié de ce capitaine de la C rim.
– Il est toujours comme ça ? lui demanda-t-elle dans un murmure pour ne pas être entendu du jeune homme dont le comportement l’avait mise mal à l’aise.
– Oui, répondit-il en haussant les épaules.
– Et alors, vous ne pouviez pas me dire plus tôt qu’on n’avait pas de témoin sur ce coup-là au lieu de me faire perdre mon temps !
Le lieutenant préféra se taire. De toute façon, il n’avait pas le choix
– Vous ne pouvez pas lui demander de partir, puisqu’il n’a rien à faire ici, s’il vous plaît ?
– Impossible, capitaine.
– Comment ça, impossible… ?
Le capitaine Cavalier ne sentait pas du tout ce début de journée de septembre.
– C’est qu’il est toujours en train de traîner de droite et de gauche dans le quartier. Il fait ce qu’il veut. Ma copine habite le coin et je le croise parfois. Si vous lui adressez la parole, il répond toujours « euh-euh ». On ne l’a jamais entendu prononcer autre chose. Alors, tout le monde l’a surnommé « Euh-Euh »… Mais il n’est pas méchant, vous savez, seulement…
Le lieutenant compléta sa phrase par une moue de compassion.
– Je comprends. Excusez-moi pour tout à l’heure, lieutenant. Mais ce…, enfin, je veux dire il a quand même quelqu’un pour s’occuper de lui ?
– Oh oui ! Mais ses parents veulent qu’ils vivent sa vie. Comme ils disent : « Il n’a jamais fait de mal et d’ailleurs il est majeur. » Et puis il fait partie du paysage du quartier.
– Pourtant, je ne me souviens pas de l’avoir croisé alors que j’y suis souvent.
– Il est très discret. Et son truc, ça se remarque à peine. Alors on ne le voit pas vraiment. En plus, c’est surtout la nuit qu’il aime se promener.



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samedi 15 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Le reste de nos vacances n’a pas été aussi familial que je l’aurais souhaité. Dès ce 15 août, elles ont pris une tournure « collectiviste » avec nos nouveaux amis.
Mais, le 23 août, Philippine a eu droit à un superbe anniversaire.
Le commissaire Antoine, notre pote et collègue des Stups, nous a fait une grande surprise.
Il est venu passer la journée avec nous et avait amené avec lui Gérard Langlot, récemment sorti de son hôpital psychiatrique et rétabli dans son honneur depuis l’arrestation début août de Christine Langlot, sa femme, et de Jean Périni, l’un des deux serveurs du Relais angevin, pour trafic de drogue.
Il nous raconta qu’il avait été impossible de faire craquer Mme Langlot mais que le serveur s’était mis à table sans faire d’histoire. C’est grâce à son témoignage que Gérard Langlot avait pu être innocenté.
Gérard nous parut l’ombre de lui-même. L’épreuve l’avait marqué.
Phil en profita pour lui conseiller son psy, le Dr Lévy.
– Un type plein de bons conseils et qui a transformé ma vie, lui dit-il.
Antoine félicita plusieurs fois Phil pour son rôle déterminant dans le démantèlement du réseau de trafiquants de drogue dont Christine Langlot avait pris la tête – bien peu de temps – après le meurtre de son « patron »
*, Lionel Péroti. Mais l’assassin, un certain Clément Duroc, courait toujours.
Les « complices » de Papy n’en conçurent que plus d’admiration pour lui.
Phil en est devenu vraiment insupportable. La modestie n’étant pas sa vertu principale, je l’ai vu prendre la grosse tête. Mais Isa ne voulut pas l’admettre.
En réalité, c’est Marcelle qui avait su nous manipuler savamment et nous utiliser pour sa vendetta personnelle – venger la mort de son « M. Domi ». Mais nous l’avions tous oublié et c’était devenu une « affaire d’hommes ».
En repartant tard le soir avec Gérard, Antoine me prit à part.
– Tu as de la chance avec tes amis d’ici. Ils sont fort sympathiques. Mais comment as-tu fait pour tisser de tels liens de complicité en si peu de temps – et avec des paysans ?
– Oh ! c’est grâce à Papy…
– Il est merveilleux, ce bonhomme ! C’est d’ailleurs grâce au service qu’il m’a rendu que je vous ai pardonné votre sale farce du « nettoyage » chez lui. La petite a de la chance d’avoir un grand-père comme lui…
* Voir Cadavres dans le blockhaus.


© Alain Pecunia, 2008.
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samedi 25 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Le lendemain, sur le coup de neuf heures, petit déjeuner champêtre au milieu de la pelouse en famille.
« Élargie ». Car juste au moment où j’apportais la cafetière d’une main et la théière de l’autre, les deux vieux de la veille sont arrivés pour voir si on avait besoin de quelque chose « au cas où ».
À la campagne, c’est une insulte que de ne pas partager le café.
Heureusement que c’est juste une coutume de nos campagnes. Moi, à Paris, je ne m’imagine pas offrant le café chaque matin au voisin qui sonnerait à ma porte par hasard « au cas où »…
J’en ai oublié les œufs à la coque. Enfin, presque. On a quand même pu les manger entre mollets et durs.
À dix heures, Isa et moi avons commencé à débarrasser. Laissant les deux vieux et Phil en grand débat culturel sur la pluie qui se faisait attendre.
Philippine était perchée sur les genoux de Papy et suçotait son pouce paisiblement.
C’est incroyable cette capacité qu’ont les mômes de supporter les conneries des vieux…
Tout en essuyant la vaisselle, j’ai dit à Isa, mi-figue, mi-raisin :
– T’es sûre que c’est cette dame-là qui va te filer un coup de main ?
– Écoute, on est dimanche !
Mais ce n’était pas dimanche pour le téléphone portable.
C’était le commissaire Antoine.
– Alors ? ai-je lancé joyeusement en reconnaissant sa voix. Déjà fini ?
Silence. Pesant.
– Oh ! Antoine, tu m’entends ?
Je secouai le portable. Mais non, la communication n’était pas coupée. Antoine avait seulement la voix très faible et très blanche.
– C’est quoi ces conneries, Pierre ?
J’ai mis un certain temps avant de percuter.
– Tu parles de quoi ?
– Vous avez voulu me faire un canular ou quoi ?
– Excuse-moi, Antoine, mais je ne comprends vraiment pas. Explique-toi.
Longue pause. Soupirs lointains.
– Il n’y a rien à nettoyer… Tu comprends ?
Je blêmis. Me ressaisis.
– Je suis sur place. Mon « ami » m’a appelé pour que je constate par moi-même, de visu. Il n’y a rien. L’appartement est nickel. La chambre est propre comme un sou neuf… Tes saloperies ne sont pas là et, à mon humble avis, n’y ont jamais été… C’est une blague à la con ou une hallucination collective… Vous aviez dû fumer un joint !
– Mais, Antoine, je t’assure…
– Ouais, c’est ça ! coupa-t-il sèchement.
« Tes saloperies ne sont pas là… » Les « saloperies » de Papy…
J’en avais les jambes flageolantes.
– Qu’est-ce qui se passe, mon chéri, tu es tout pâle ?
– C’est rien… Un coup de fatigue, le surmenage…
– Mais c’était Antoine ?
– Oui, oui… Mais rassure-toi, le ménage a été fait…
– Ah ! je suis bien contente. Ça me rassure pour Papy.
Isa s’est jetée à mon cou et elle m’a embrassé fougueusement jusqu’à la glotte.
J’ai préféré ne rien dire à Isa. De toute façon, c’était nettoyé. Personne ne serait jamais mis en cause et tout le monde avait rêvé.
Je suis sorti sur le pas de la porte. J’ai contemplé les trois vieux et ma fille. Pour moi, c’était une vision cauchemardesque.
Puis je me suis dit : « Pourvu que Pilippine n’ait pas hérité des tares de son grand-père ! »
Bien sûr, Isa m’aurait dit que c’était impossible. Qu’ils n’avaient pas de liens génétiques.
C’est vrai. Logiquement vrai. Mais, parfois, je ne peux pas m’empêcher de le penser. Philippine est si proche de lui.


© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 23 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





Le mercredi 23 juillet, dès le lendemain, nous avons déjeuné avec Antoine.
Le commissaire a d’abord tiqué. C’est vrai qu’il trouvait le professeur sympathique et qu’il lui devait une superbe chandelle. Mais il y avait quand même deux corps à soustraire à la justice.
Puis il s’est laissé avoir par le sens de la diplomatie et tout l’art de la séduction dont sait parfois user Isa. Surtout par ses sous-entendus. Qui étaient limite chantage.
Il a fini par convenir qu’entre flics on pouvait résoudre ce type de situation humainement et rapidement. Qu’emprunter la procédure normale et la voix judiciaire ne ferait que compliquer un cas simple. Que, si les juges relâchaient trop rapidement la petite canaille, ils risquaient, là, de chercher la petite bête. Mais, surtout, Phil avait été un bon indic, et la règle non écrite, mais à laquelle aucun flic ne peut déroger, veut que l’on protège toujours son « cousin ». Plus encore s’il s’agit d’un honnête citoyen.
– OK, finit-il par dire, j’assume le nettoyage au nom de notre amitié et pour le bien de Philippine.
– Tu as besoin de nous ? demandai-je.
– Non. Il ne faut pas mouiller la police là-dedans.
– Tu as une idée.
– Oui. Mais il faut que le terrain soit dégagé.
– C’est-à-dire ? demanda Isa.
– Vous avez bien vos congés en août tous les deux ?
– Oui, répondis-je.
– Alors, emmenez Philippe-Henri en vacances avec vous. Je ferai nettoyer après son départ.
Son plan était simple. Un ex-grand bonnet de la drogue lui devait un service. Il aurait là l’occasion de le lui rendre. Il avait la main-d’œuvre pour.
– C’est simple, vous savez. Ils les ficèleront chacune dans un tapis et les emporteront.
– Mais il faut que les corps disparaissent réellement…, m’inquiétai-je.
– T’inquiète, celui-là il s’est reconverti dans les pompes funèbres !
Bien sûr, nous n’avons pas parlé à Phil de nos projets pour les dépouilles de sa mère et de la femme de ménage.
Mais il ne fut pas aussi simple que cela de le décider à partir en vacances avec nous. Il jetait de temps à autre des regards inquiets vers la porte de son petit cimetière perso.
– C’est que je n’ai pas l’habitude de partir en vacances !… Et mes livres ?… Et qui va entretenir l’appartement ?…
La diplomatie d’Isa et toute sa tendresse « filiale » déployées se heurtaient à un mur. Je l’ai senti prête à pleurer face à l’entêtement de Phil.
Quand Philippine a dit : « Il ne faut pas oublier d’emmener les femmes de Papy en vacances », je me suis décidé à agir. On allait finir par frôler la catastrophe.
Alors, j’ai entraîné le vieux dans son bureau en demandant à Isa de s’occuper de Philippine. J’ai refermé la porte derrière nous.
– Phil, lui ai-je dit doucement mais fermement, ça suffit comme ça les conneries. Vous venez en vacances avec nous ou vous irez en prison… Le choix est simple. Alors ?
Il a réfléchi longuement, comme s’il mijotait quelque chose. Puis il a dit, larmoyant :
– Je ne veux pas aller en prison…
J’ai poussé un soupir de soulagement.
C’était quand même la solution que je préférais.


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mercredi 22 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 1 (suite 2)

Chapitre 1 (suite 2 et fin)





De notre appartement rue du Commerce à la rue Saint-Dominique, ça fait un bon quart d’heure à pied.
Donc elle eut le temps de m’expliquer.
Pour elle, c’était simple.
Papy avait fait un super travail d’indic – lui, il n’aimait pas le mot, il préférait qu’on dise « auxiliaire de police » – depuis la fin mars pour le compte du commissaire Antoine des Stups. Grâce à ses rapports précis, le commissaire était sur le point de mettre fin aux activités de trafiquants de drogue de Christine Langlot et de Jean Périni. Elle, c’était la femme du patron du bar-restaurant Au Relais angevin de la rue Cler, Gérard Langlot, lui-même inculpé dans une obscure affaire de meurtre en juin dans un bled de la Loire-Atlantique
*. (J’avais entendu parler de ce meurtre mais j’ignorais qu’il s’agissait de lui jusqu’à ce qu’Isabelle me l’apprenne.) Jean Périni, lui, était à la fois serveur et homme de confiance au Relais angevin.
Leur arrestation était imminente. C’est ce qu’avait dit Antoine la veille au soir à Isa lorsqu’elle lui avait téléphoné.
Donc, vu le rôle de Papy dans cette affaire importante, un renvoi d’ascenseur s’imposait.
– Papy, il a peut-être deux cadavres chez lui, mais eux, ces salauds de trafiquants de mort, c’est plus de deux morts qu’ils ont sur la conscience, me martela Isa.
Je réfléchissais.
– Et tu vas demander quoi à Antoine ? Ça a beau être un pote, c’est aussi un flic consciencieux…
– Nous allons le lui demander ensemble.
J’ai accusé le choc.
– T’inquiète, de toute façon, si Papy était inculpé, son affaire à Antoine capoterait. Les avocats de ces pourris ne manqueraient pas de se servir de la mise en examen de Papy pour faire invalider la procédure.
– Mais ils ne pourront pas avoir connaissance du rôle joué par Papy ! objectai-je.
Elle eut un large sourire radieux.
– Mais, mon chéri d’amour, je me ferai un plaisir de le leur révéler…
Quand nous sommes entrés dans l’appartement de Philippe-Henri, Philippine m’a accueilli un doigt devant la bouche.
– Chut ! elle m’a intimé, les femmes de Papy dorment. Faut pas les réveiller.
Papy, lui, souriait béatement.
J’avais pénétré dans un autre monde.
* Voir Cadavres dans le blockhaus.


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vendredi 3 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Je suis très heureux et je sais toujours qui je suis depuis la naissance de Philippine. Isa et sa fille ont transfiguré mon existence et son mari – je n’arrive pas toujours à me souvenir de son prénom à celui-là, Pierre… – est très sympathique avec moi.
Le Dr Lévy m’a même dit que je n’avais plus besoin de venir le voir. Sinon par amitié.
Ma petite Philippine va bientôt avoir trois ans. Le 23 août 2003.
Mais, cette année, nous ne pourrons pas faire la fête au Relais angevin.
Le patron, Gérard Langlot, est impliqué depuis la seconde quinzaine de juin dans une tragique histoire de meurtre dans un bled perdu de Loire-Atlantique
*.
Jean, le serveur, m’a dit que, « compte tenu des circonstances, ce n’est pas souhaitable ».
Moi, je sais bien pourquoi il dit ça.
Depuis un certain temps, de sombres rumeurs couraient sur Le Relais angevin.
Isa et ses amis m’avaient expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de drogue. Je n’en avais pas cru mes oreilles. Gérard Langlot en trafiquant ! Sa femme et le serveur, je veux bien, ils n’étaient pas nets. Mais M. Langlot !
Je n’ai pas pu refuser aux amis d’Isa de leur servir d’« auxiliaire bénévole » dans cette histoire.
Indicateur, je ne voulais pas, mais auxiliaire, c’est honorable. Et puis ils sont tellement gentils avec moi.
– Vous faites partie des meubles, Phil, dans ce rade. Ils ne se méfieront pas de vous. Vous n’avez qu’à noter les allées et venues des uns et des autres quand vous y êtes, m’a dit le copain des Stups d’Isa, le commissaire Antoine.
C’est vrai que je suis très observateur. Il paraît que je leur ai été très utile.
– Vous avez un avenir devant vous tout tracé lorsque vous serez à la retraite ! m’ont-ils blagué.
C’est vrai que c’est pour bientôt. Je viens d’avoir cinquante-sept ans le 13 avril dernier. Et la police, c’est comme ma famille maintenant. Une grande famille.
Mais je me suis égaré.
Bref, ça me contrarie qu’on ne puisse pas faire notre fête au Relais angevin. Il me faut trouver une solution de rechange.
– Non, Philippine, on ne rentre pas dans cette pièce !
On dirait qu’elle le fait exprès. Isa m’a dit que les mômes c’est comme ça. On leur défend quelque chose, il faut qu’ils le fassent.
– Tiens, m’a-t-elle lâché un jour, avec cette porte toujours fermée à clé dans ton appartement, c’est comme dans le conte de Barbe-Bleue !
Ça ne m’a pas fait rire.
Mais il faut vraiment avoir toujours un œil sur eux.
C’est vrai, je ne l’ai pas encore dit.
Depuis l’affectation du mari d’Isa au SRPJ de Rennes en début d’année, je fais souvent office de baby-sitter le mercredi après-midi et parfois lors de mes congés, comme la plupart des après-midi de ce mois de juillet.
Mais je supporte mal la canicule et ça m’énerve de la voir en train d’essayer d’atteindre la poignée de cette porte même si elle est fermée à double tour.
J’aime bien ma petite-fille. Pourtant, parfois, j’ai hâte, comme aujourd’hui, que sa mère vienne la récupérer.
Tiens, justement, j’entends les pas d’Isa dans l’escalier.
Je les reconnaîtrais entre mille.
– Non, Philippine, ne joue pas avec ce tabouret !
Qu’est-ce qu’elle peut être énervante aujourd’hui…
Coup de sonnette d’Isa.
– Oui, j’arrive !… Maman arrive, Philippine. Viens l’accueillir avec moi…
Et puis zut !
Isa a les bras encombrés de sacs. Elle a fait les dernières démarques et a pensé à moi.
– J’espère que ça te plaira. Je n’ai pas dépassé le budget que tu m’avais fixé. J’ai fait pour le mieux… Mais je ne comprends vraiment pas ta sainte horreur des grands magasins !
Je l’aide à déballer le tout sur mon canapé-lit.
Je garde un œil sur la petite en face dans le couloir.
– Non, Philippine, un tabouret n’est pas un jouet…
– Mais laisse-la donc tranquille, Phil ! Elle ne fait rien de mal. Regarde plutôt ce que je t’ai pris.
De toute façon, la porte est fermée.
– Essaie ce pull d’été.
J’enfile. Je confonds une manche et le col. Je ne supporte pas cette sensation d’étouffement. J’angoisse.
– Maman ! Maman !
Ça y est, Philippine nous fait un caprice, maintenant.
Ce qu’elle peut être impérieuse, cette petite. Ce doit être à cause du métier de ses parents.
– Quoi, Philippine ? Tu vois que maman est occupée avec Papy…
Un peu d’autorité, ça me fait plaisir. Mais je voudrais bien sortir de cette foutue manche.
– Attends, Phil ! Ne t’affole pas…
Ne pas m’affoler, elle est drôle, elle ! J’ai un mauvais pressentiment. Comme lorsque je ne vais plus être moi-même. Pourtant, ça faisait longtemps…
– Maman ! Maman !
Isa s’énerve.
– Je suis occupée avec Papy ! Débrouille-toi !
Ouf ! je suis sorti de la manche. Il ne reste plus qu’à trouver le col. Je me suis senti au bord de la panique.
– Maman…, bégaie la petite, maman… il y a deux dames qui dorment… toutes nues…

* Voir Cadavres dans le blockhaus.




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Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Au début de l’été, Isa m’a présenté son fiancé. Un flic, bien sûr.
Ça m’a fait un choc. « Tu n’es quand même pas son père ! » me suis-je dit pour me raisonner. Mais c’était pareil.
Un étranger, un intrus, venait m’enlever Isa. Avec son consentement, en plus.
Isa a senti mon désarroi.
– Ne t’inquiète pas, Phil, rien ne sera changé entre nous, m’a-t-elle dit en me tapotant la main.
Notre geste d’affection.
J’ai quand même failli pleurer.
Je l’ai dit au Dr Lévy.
– Tant mieux ! il m’a dit. Si vous l’aimez comme votre propre fille, elle vous donnera des petits-enfants…
Pas tout de suite, quand même ! me suis-je dit. Et puis, j’en ai rien à foutre d’avoir des petits-enfants. C’est Isa que je veux, moi. Et pour moi tout seul !
Mais je sens bien que c’est impossible. C’est Isa et son capitaine ou plus d’Isa du tout.
Et je ne peux même pas demander conseil à maman puisqu’elle est scotchée. De toute façon, pour ce qu’elle aurait à me dire…
Mais ça a quand même été vite. De mon point de vue tout au moins. Car Isa, elle, elle semblait plutôt pressée.
Ils se sont mariés en septembre.
Isabelle Cavalier qu’elle s’appelle maintenant.
On a fait la noce au Relais angevin. Soixante personnes. Que des policiers des deux sexes de grades divers et de tous les services – Stups, Criminelle, Mineurs, Mœurs, Renseignements généraux, DST… Et aussi le Dr Lévy qui nous a fait le grand honneur de sa présence. Mais il a semblé bouder la charcuterie. Pourtant, c’était du bon et sain cochon.
Mais on n’a pas vu la femme du patron ni Jean. Qui était souffrant ce soir-là.
Le patron, Gérard Langlot, il avait dû engager trois extras en plus de Momo pour faire face.
Jusqu’à l’aube, ça a duré. La sono à fond. Et les voisins, ils pouvaient toujours appeler les flics. Leur ronde, ce soir-là, ils l’ont faite en dansant sur les tables !
Et la petite, elle est née en août 2000.
Philippine qu’ils l’ont appelée. En mon honneur.
Qu’est-ce que j’ai pu pleurer ce jour-là à la maternité.
Comme le père était de service, ils ont cru que j’étais le géniteur. J’ai quand même refusé d’aller en salle d’accouchement. Isabelle aurait bien voulu, mais je n’aurais pas pu supporter de la voir nue. Surtout avec tout ce qui se raconte sur la perte des « eaux » et tout ce qui vient avec.
Bien sûr, je suis son parrain.
Elle est à la fois ma filleule et ma petite-fille.
J’ai encore beaucoup pleuré.
On a fêté sa naissance, avec les mêmes – et toujours sans Jean le serveur – au Relais angevin.
Heureusement que les flics ils ne se font pas d’alcootest entre eux !


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lundi 25 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Les flics, ils sont ce qu’ils sont, c’est vrai, mais lorsqu’ils sont corrects, il faut le reconnaître. Et honnêtes, car ils le furent. Enfin, le marché qu’ils me proposèrent.
Ils passèrent l’éponge sur les réserves du restau – qu’ils emportèrent en disant : « Ça, c’est pour les cousins. Ils seront contents ! », mais je n’ai pas compris ce qu’ils voulaient dire par là –, en laissant un peu pour Christine pour pas la sevrer d’un coup, qu’ils ont dit, que c’est mauvais. Ils arrêtèrent ce salaud de Clément sur mon témoignage et me demandèrent de jouer à celui, pour quelque temps seulement, qui avait repris son trafic. Ils voulaient que j’écoule la cinquantaine de doses de la commode pour « montrer » que le commerce continuait et pousser ainsi le « fournisseur » de Clément à se dévoiler.
C’était honnête et je conservais ma patente. Faut dire qu’on était quand même là depuis trois générations et que la police n’avait jamais rien trouvé à redire sur nous. « Même sous l’Occupation ! » répétait souvent ma mère avec fierté de son vivant.
Chaque fois que je fournissais un « client », je me plaignais amèrement de l’épuisement prochain de ma petite réserve. En espérant que ça remonte quelque part.
Tout ça dura quinze jours pendant lesquels je dus supporter une Christine hystéro et infernale. Me traitant de tous les noms, mouchard, indic… M’accusant de l’arrestation de son Clément. Menaçant tantôt de se suicider, tantôt d’aller se dénoncer pour qu’on relâche son amant et qu’on me retire ma patente.
J’aurais dû la tuer à ce moment-là. Mais je ne pouvais concevoir de perdre à la fois ma Christine et ma patente. Ni prévoir ce qui allait arriver. Car ce fut le début de la grande dégringolade après l’enfer conjugal.
Puis, un soir, alors qu’il ne me restait que quatre doses et que je me plaignais du tarissement de mon stock, elle me dit tout à trac :
– T’inquiète, mon amour !
Je n’y prêtai même pas attention. Une connerie de plus, me dis-je. Tant elle m’y avait habitué.
Le lendemain matin, elle me lança un énigmatique :
– Je vais en courses !
J’étais sur le coup de onze heures devant mes fourneaux. Quand elle pénétra dans mon antre, alors qu’elle n’y mettait jamais les pieds, car c’eût été porter atteinte à sa dignité de secrétaire ministérielle.
– Tiens ! mon biquet, lança-t-elle négligemment tout en tenant à bout de bras un sac de papier.
J’étais en train de préparer les échalotes pour la bavette du déjeuner. Le plat du jour.
– C’est quoi ? dis-je en tournant légèrement la tête vers elle.
– Ben, ce qui te manquait, idiot ! dit-elle en haussant les épaules.
– Ce qui me manquait ?
Je craignais le pire.
– Ce qui commençait à te manquer, mon chéri, pour ton petit commerce parallèle.
– Ne me dis pas que… ?
– Mais si, insista-t-elle comme si elle avait affaire à un demeuré. T’as là de quoi tenir un mois… J’ai même promis que tu en écoulerais légèrement plus le mois prochain.
– Ecouler plus…
Je revins sur terre avec mon esprit comptable.
– Mais avec quoi t’as pu payer ça ? demandai-je de plus en plus inquiet.
– C’est une simple avance, amour. Tout comme tes fournisseurs de limonade quand tu es dans le rouge question traites.
– Je ne comprends pas. Explique-moi ! m’énervai-je.
– De la même façon qu’ils te font confiance, nous te faisons crédit, conclut-elle avec son plus ravissant sourire de garce.
Je sentais mes synapses s’agiter en tous sens sans parvenir à établir la connexion.
– Qui nous ? demandai-je en une lente déglutition.
– Mais, ton grossiste et son courtier, amour.
Toujours avec la même saloperie de sourire.
Je fermai un instant les yeux pour me dire que je rêvais. Que j’allais les rouvrir après avoir compté jusqu’à cinq. Que cette vision de cauchemar aurait disparu et que j’aurais entendu des voix. Ce sont des choses qui arrivent. Le stress, la tension, le surmenage…
Elle n’était plus là. Mais le sac de papier était posé sur le plan de travail. Et c’était pas de la farine ni du sucre édulcorant.
Le fournisseur et son courtier s’étaient manifestés. J’ignorais l’identité du premier, mais le second je ne le connaissais que trop. Ma femme !
Je ne me voyais pourtant pas aller la dénoncer aux Stups. Parce que je tenais malgré tout encore à elle et que j’avais peur qu’elle ne me dénonce pour le meurtre de son mac qui ne datait que de quatre ans – encore six longues années à attendre pour la prescription. Avec toutes les conneries qu’elle aurait encore le temps de trouver à faire. Seule ou en coopération comme en ce moment.
D’une certaine façon, nos sorts étaient intimement liés. Liens indissolubles bien plus puissants que ceux du mariage.
Mais les flics ne comprirent pas que je sois suffisamment fourni en coke pour poursuivre mon business sans que j’aie eu un contact avec le niveau supérieur.
Le coup du paquet déposé dans la boîte aux lettres marcha une fois. Pas deux.
J’avais le courtier dans mon lit – enfin quand Christine ne découchait pas – et les Stups à ma porte.
Je ressentis la nécessité de prendre du large. Mais fallait que je me traîne la Christine. Je ne pouvais pas la laisser seule dans l’attente d’une catastrophe. En même temps, une petite idée commençait de germer. « Et si je revenais seul ? »
Ces gens-là ont une faiblesse. Le fric facile.
Christine avait hérité de ses parents d’une villa à Saint-Michel-Chef-Chef. Je lui proposai d’aller prospecter un nouveau marché entre la pointe Saint-Gildas et le pont de Saint-Nazaire. Avec Pornic comme point fort et Saint-Brévin comme tête de pont possible pour conquérir La Baule.
Elle finit par se laisser convaincre. Pas tellement par moi, d’ailleurs. Mais par son grossiste que l’idée emballait. Ce qui me surprit un peu parce que mon idée était plutôt une idée à la con. « Peut-être, après tout, a-t-il idée de s’en débarrasser lui aussi », finis-je par me murmurer.
J’avais proposé de partir à la mi-mai pour être sur le pied de guerre à l’arrivée des juillettistes.
– Mais à qui confier le bar-restaurant pendant mon absence ? dis-je.
– Mais à Jean, voyons ! fit-elle péremptoire.
Jean Périni était mon plus ancien serveur. Vingt ans de bons et loyaux services. Quasiment mon homme de confiance. Et cet enfoiré s’était laissé ensorceler par ma salope de Christine. Mais depuis quand, nom de Dieu ?
– Ne t’énerve pas, mon chéri. D’ailleurs, c’est grâce à lui que nous nous sommes rencontrés. C’est lui qui m’a conseillé de venir déjeuner dans ton restaurant. Il était sûr et certain que je te taperais dans l’œil… Il a eu raison, non ?
La seule erreur que je n’avais jamais faite dans ma vie, c’était de me méfier de l’Etat et de ses fonctionnaires. Sangsues du petit commerce. La preuve, ma salope de femme secrétaire au ministère de la Défense.



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