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mercredi 27 octobre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (C. C. XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 36

Chapitre 36





Le commissaire principal Bellou, de la direction régionale des Renseignements généraux des Pays de la Loire, ne fut jamais nommé divisionnaire.
Il ne put expliquer la présence du corps déchiqueté de son fils dans sa propre cave. Mais il était évident qu’il n’avait pas pu le bouffer lui-même.
Le cadavre avait dû être transporté là par des individus qui ne furent jamais identifiés. Pour une raison quelconque, ils en voulaient au commissaire en particulier et à la police en général.
Probablement les complices du fils Bellou lors du meurtre de sa grand-mère.
Une vengeance sordide. Sûrement que Jacques-Henri Bellou ne les avait pas dédommagés comme promis de leur aide.
Mais les prélèvements d’ADN ne révélèrent que la présence du fils Bellou sur les lieux du crime.
Le commisaire René Bellou s’abstint de mentionner l’existence de ses filles.
La hiérarchie lui conseilla fermement de se faire hospitaliser en maison de repos après qu’il eut tenté d’étrangler le capitaine Breton dans son bureau.
Par égard aux épreuves successives subies ces derniers temps par le commissaire Bellou, on conseilla également fermement au capitaine de ne pas porter plainte.
– Mais il est devenu complètement dingue ! protesta en vain Breton. Je venais juste de lui dire que c’était pas de bol pour sa nomination et il m’a sauté dessus comme un forcené. J’aurais été attaqué par un doberman que ça aurait pas été pire !



« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.



© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mercredi 20 octobre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (C. C. XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





René Bellou s’était endormi sur le sofa du salon après le quatrième whisky. Ronflant comme un sonneur. Mais il se réveilla avec une sensation de malaise. Il fallait qu’il en ait le cœur net.
À neuf heures, il appela son service pour dire qu’il avait affaire dans la région pornicaise. Mais qu’il serait là en début d’après-midi.
Il avala deux tasses de café coup sur coup et hésita longuement avant de composer le numéro de téléphone du chef de corps du 1er RIMA à Angoulême.
Qui était absent.
– Que puis-je pour vous ? lui demanda l’officier de service auquel il n’avait pas décliné son identité, se présentant comme un officier anonyme des Renseignements généraux.
– Nous aimerions savoir où se trouvait le caporal Jacques-Henri Bellou la nuit de Noël 2003.
– Laissez-moi votre numéro, je vous rappelle dans vingt minutes.
Le commissaire Bellou tourna en rond une vingtaine de minutes en se disant que tout cela était une histoire de dingues, qu’il faisait fausse route. Que, par une coïncidence quelconque, les chemins de son fils et de ses filles s’étaient croisés et qu’ils avaient décidé de monter tout un scénario pour lui pourrir la vie, se venger qu’il ne se soit pas occupé d’eux. « Les petites ordures », était-il en train de se dire quand la sonnerie du téléphone retentit.
– Les Renseignements généraux ?
– Oui.
C’était une autre voix. Sûrement un sous-fifre administratif.
– L’engagement de Jacques-Henri Bellou a pris fin le vendredi 19 décembre 2003.
Le commissaire faillit demander à son interlocuteur s’il en était sûr.
– Merci, dit-il en raccrochant.
« C’est pas mon boulot de demander un complément d’information », se dit-il. De toute façon, il ne se voyait pas demander une enquête sur son propre fils car cela risquait de rouvrir le placard aux cadavres et de réveiller des soupçons encore frais*.
Et c’est à ce moment-là que ces petits cons choisissaient pour intervenir dans sa vie, le menaçant même de mort.
Bon, ça c’était pas le plus grave. Sûrement que Chloé y était allé au flan. Ça devait rentrer dans leur putain de scénario.
Qu’est-ce qu’elle avait dit, déjà ? Que Jacques-Henri était un criminel et qu’elles étaient ses complices. Qu’elles allaient le buter, et lui après…
« C’est cohérent », se dit-il en se rendant à la salle de bains.
Les chemins du frère et des frangines se croisent. Ils découvrent leur parenté. Ils sont dans la panade. Jacques-Henri apprend à ses sœurs qu’ils ont une grand-mère pleine aux as. L’idée germe chez l’un ou l’autre de se refaire en tuant la vieille.
« Putain, les mômes, quelle engeance de nos jours… »
Ils n’ont pas cogité ça le soir du réveillon de Noël. Ils ont dû se rencontrer avant, à un moment quelconque.
« Ça, ça n’a pas d’importance, trancha-t-il. Inutile d’embrouiller. »
En tout cas, ça expliquait que le « rôdeur » n’ait pas touché aux bijoux. Les petits salauds, ils savaient qu’il y avait l’héritage de la vieille à la clé.
« Putain, se dit le commissaire, si ça se découvre, je suis bon pour la retraite anticipée. Je serai jamais nommé divisionnaire… »
René Bellou se coupa en se rasant et pesta contre ces coups de queue de jeunesse que l’on paie toute sa vie.
– C’est la faute à la Marilou, maugréa-t-il en passant un bâton cicatrisant sur la coupure. Elle n’avait qu’à prendre ses précautions ou m’obliger à mettre une capote.
Non, il n’y avait aucune raison de payer pour ça.
Il se surprit à chercher dans sa mémoire quel était le nom de ce dieu grec qui bouffait ses propres mômes.
Bah, ça n’avait pas d’importance. Sûrement qu’il les bouffait parce que, sinon, c’eût été l’inverse.
C’était une métaphore, en quelque sorte. Les vieux Grecs devaient déjà connaître ce genre de situation.
« Il faut que je mette la main sur eux et que je m’en débarrasse », pensa-t-il en bouclant la ceinture de son pantalon.


* Voir Par esprit de famille.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 19 octobre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (C. C. XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 25

Chapitre 25





Le commissaire principal René Bellou de la direction régionale des Renseignements généraux des Pays de la Loire resta un long moment affalé sur le canapé de cuir du salon de sa villa cossue de la côte de Gourmelon.
Sa vie semblait lui échapper définitivement. Il avait pris vingt ans d’un seul coup de fil.
Il était un ripou dans sa vie professionnelle* et un fumier dans sa vie privée. Par lâcheté, bien sûr. Veulerie, si l’on veut. « Mais merde, se dit-il, ça ne se contrôle pas ces trucs-là, c’est comme le diabète et le cholestérol ou la drogue… »
Il essaya d’imaginer physiquement ses deux filles. Elles avaient trois ou quatre ans d’écart et l’aînée, Chloé devait avoir vingt et un ou vingt-deux ans, et la cadette dix-huit ou dix-neuf. En tout cas, elles devaient ressembler à leur mère avant sa déchéance et être jolies, et l’aînée semblait aussi dingue que sa mère Marilou. « Peut-être que Zoé, la petite, tient plus de moi », se plut-il à rêver.
Puis il se souvint que Chloé avait dit qu’elles étaient « des putes comme leur mère ». Qu’elles s’étaient envoyées en l’air avec leur frère. Que Jacques-Henri était un criminel, « et nous-mêmes ses complices ».
René Bellou se servit un scotch bien tassé, sans glaçons, dont il avala la moitié d’une seule rasade.
– C’est de la provocation, bordel ! c’est évident, jura-t-il entre ses dents. Et je suis en train de me laisser manipuler par une petite garce qui ne pense qu’à venger sa mère…
Il termina son verre cul sec, comme rageusement, et s’en servit un second tout aussi bien tassé, mais en prenant la peine d’aller chercher deux glaçons dans la cuisine.
René Bellou se dit qu’il avait tendance à boire depuis la mort de sa seconde femme. Mais elle n’était plus là pour le lui reprocher et il y a des occasions où c’est quasiment thérapeutique. Comme ce soir.
Puis il se dirigea vers le coin du salon où il avait installé le flipper de collection qu’il avait remonté de la cave après la mort de sa femme. Un rêve de gosse, ce flipper.
Avant son veuvage, il ne pouvait que le contempler en cachette, maintenant il pouvait en jouir à volonté. Parfois même de façon compulsive.
Il fit monter une bille et s’apprêta à la lancer. Il suspendit son geste en pensant à son fils. « Jacques-Henri, un criminel ? » Il haussa les épaules et lança la bille d’un geste nerveux. « Tout au plus un vaurien, un combinard, une petite frappe. Mais pas un criminel. Il n’en a pas l’envergure. »
Il ne put s’empêcher de penser que l’on voyait à présent pas mal de criminels sans envergure, de petites frappes qui tuaient pour un rien.
« Tiens, justement, comme la mort de Marie-Thérèse Bellemain. Retrouvée assassinée au petit matin dans la véranda de sa villa. Pour lui piquer à peine trois mille euros. Un crime de rôdeur. Même pas touché aux bijoux de la vieille. Un meurtre à la va-vite commis par un minable une nuit de Noël. »
René Bellou s’énerva et l’appareil lui rendit un tilt vengeur.
* Voir Par esprit de famille.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 5 octobre 2010

Noir Express : "Un été pourri", par Alain Pecunia, sur Feedbooks

Un été pourri est à présent disponible en téléchargement gratuit sur Feedbooks : http://fr.feedbooks.com/



Gustave Lebreton, flic parisien placardisé en raison de son franc parler et de sa manie de vouloir mener ses enquêtes jusqu’à leur terme, se rend à Bernay pour répondre à la demande d’aide angoissée de son grand amour d’enfance, la ravissante Claire, qui a épousé son rival d’antan, François Ticheux. Lequel aurait mystérieusement disparu.
Impuissant devant cette énigme qui le dépasse rapidement, Gustave Lebreton se retrouvera ballotté entre Claire, ses souvenirs d’enfance et la légendaire « perspicacité » des gendarmes…

mardi 12 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 10

Chapitre 10





Personne n’était ému de mon départ. Seul le Bellou était juste un peu excité.
Ma frangine a haussé les épaules.
– C’est ton choix, quelle a dit.
De toute façon, elle avait récupéré son Henri-Jacques et elle n’avait plus besoin de moi pour développer son commerce.
J’ai pris le TER Pornic-Nantes de onze heures trente-neuf, puis le TGV de treize heures pour Paris. À quinze heures dix, je me suis retrouvé à Montparnasse.
Je me suis senti léger en sortant du métro Porte-de-Bagnolet avec mon sac de voyage à bout de bras. Je m’en tirais sain et sauf.
J’ai remonté le boulevard Mortier et retrouvé l’appartement de maman, rue de la Justice, qui domine les toits de Paris.
Je me suis servi un double scotch pour étouffer le petit pincement que j’ai eu en tournant la clé dans la porte et en pensant que j’allais vivre avec son fantôme un certain temps. Celui du deuil.
Puis j’ai défait mon sac en songeant que j’allais bazarder les vêtements de maman au plus vite pour récupérer son dressing.
En un sens, en virant toutes ses vieilleries et en redécorant le tout en style minimaliste tendance ligne claire, je serais plus à l’aise et le fantôme se taillerait à tire-d’aile.
Ça fait mal de se retrouver orphelin, mais il n’y a pas que des inconvénients, quoi qu’on en dise.
En fin de compte, maman, quelque part, elle avait dû sentir qu’elle devenait de trop. Elle avait eu la délicatesse de partir au bon moment.
J’ai défait mon sac en sifflotant et je suis tombé sur une enveloppe. Pareille que celle du croque-mort. Aussi grosse qu’un attaché-case.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis à trembler de partout.
Mes mains ne parvenaient pas à saisir l’enveloppe.
Alors, je me suis resservi une rasade de scotch que j’ai bu cul sec.
Ça allait mieux. Si ça tournait un peu, au moins ce n’était pas à cause de l’enveloppe.
– Putain ! que j’ai dit en l’ouvrant et en comptant les grosses coupures.
J’ai pensé – comme quoi je suis con – que c’était un cadeau de ma sœur.
Et moi qui avais caressé l’idée de l’estourbir dans son sommeil. Quelle perte sèche c’eût été !
Pourquoi ce cadeau royal ?
Peut-être pour prix de mon silence après toutes ses confidences.
C’était le plus probable et, du coup, son geste me parut moins désintéressé.
C’était un juste prix, tout simplement.
Que valaient pour elle cinq kilos de coke eu égard à son commerce de grande distribution qu’elle allait ouvrir ? Une goutte d’eau, un pourboire, c’est tout.
Mais j’étais quand même content.
Beaucoup moins, toutefois, quand je me suis branché sur les infos de vingt heures de la Une – une vielle habitude de maman.
Je m’étais bien installé avec mon plateau télé.
Cent vingt-cinq grammes de béluga, un homard et un Dom Pérignon 90 que je m’étais offert chez le meilleur traiteur du quartier une heure plus tôt pour fêter ça en beauté.
J’avais même enfilé mon vieux smoking, qui me boudine un peu, pour être vraiment dans le ton.
Avec ma chemise à plastron dont je n’ai pas pu fermer le col pour cause d’empâtement ces dix dernières années, et les pantoufles Old England que maman m’avait offertes à notre dernier Noël – je ne rentre plus non plus dans mes souliers vernis.
Mais j’étais seul et j’étais bien. Béatement bien.
Je m’attendais à de l’habituel. Les Américains faussement démocrates, les Arabes humiliés, les Juifs antisémites puisqu’ils n’aiment pas les Palestiniens qui ne demandent qu’à être aimés, la France illuminant la noirceur de ce monde, la Russie cahin-caha, les Polonais et les Espagnols qui ne comprennent rien à la grandeur de l’Europe franco-allemande, les Britishs chiens de compagnie des Yankees, un peu de Chine et un peu d’Inde – mais c’est loin et, de toute façon, ils rêvent comme nous d’un monde multipolaire où ils prendront juste leur petite place dans le concert des nations.
Je me suis étranglé à la première louche de caviar et recraché le tout sur mon plastron immaculé.
« Nous revenons sur ces dramatiques événements qui ont endeuillé ce midi la charmante petite ville de Pornic (zoom sur le port, le château puis la villa de ma frangine), en Loire-Atlantique.
« Vers midi, des individus non encore identifiés, au nombre de trois, se sont présentés à la villa appartenant à Mme Perrine-Charlène Bellou, commissaire principal de police urbaine à Nantes.
« Son époux, M. René Bellou, commissaire de police également à Nantes (silence sur les Renseignements généraux), et M. Henri-Jacques de Montelli, jeune entrepreneur entreprenant récemment installé à Pornic et honorablement connu dans la ville, locataire de Mme Bellou, se trouvaient également dans les lieux.
« Pour une raison inconnue et non encore expliquée, les inconnus ont ouvert le feu sur les occupants et Mme Bellou et M. de Montelli ont été abattus.
« Seul M. René Bellou a miraculeusement échappé à cette tuerie.
« Les trois agresseurs se sont ensuite rendus à la société de pompes funèbres dirigée par M. de Montelli et, après avoir mis à sac le funérarium dans des conditions odieuses (zoom sur la dévastation), s’en sont pris aux quatre honnêtes employés qui vaquaient à leurs occupations ce jeudi matin.
« Deux d’entre eux ont trouvé la mort et, sans l’heureuse intervention du commissaire Antoine de la Brigade des stupéfiants qui, dans le cadre d’une enquête nationale, surveillait les lieux avec ses hommes, les deux autres employés auraient été froidement assassinés.
« Deux des agresseurs, dont l’identité n’a pas été révélée, ont été abattus par les hommes du commissaire Antoine après sommations d’usage.
« Le troisième homme soupçonné d’appartenir à ce commando de la mort, un certain Antonio Gutierrez, de nationalité colombienne, responsable d’une entreprise d’import-export espagnole d’agrumes dont le siège est à Valence, en Espagne, s’est rendu sans opposer de résistance.
« Il n’était pas armé et prétend s’être trouvé sur les lieux pour raison professionnelle. D’après ses premières déclarations, il se défend d’avoir appartenu au commando et a déclaré qu’il avait un rendez-vous d’affaires avec M. de Montelli qui est, par ailleurs, directeur d’une société de promotion immobilière récente et déjà prospère en pays de Retz.
« Néanmoins, de nombreuses zones d’ombre demeurent dans ce quadruple meurtre.
« D’après le commissaire Antoine, il s’agirait peut-être d’une vengeance commanditée par des individus récemment condamnés pour des actes de grand banditisme et qui avaient été arrêtés par le commissaire principal Perrine-Charlène Bellou dont chacun reconnaît à Nantes son efficacité et sa lutte implacable contre la délinquance.
« Mais nous avons le commissaire Antoine en ligne.
– Commissaire, d’abord, merci de bien vouloir nous répondre alors que vous êtes en pleine enquêté.
– Je vous en prie, madame. (Un bellâtre avec une voix de stentor.)
– Avez-vous avancé, ce soir, dans votre enquête, commissaire ?
– Bien sûr, mais vous comprendrez que je suis tenu par le secret de l’instruction. (Sourire de contentement du flic.)
– Mais, commissaire, sans déflorer le secret de l’instruction, est-ce que vous confirmez les déclarations que vous avez faites en tout début d’après-midi où vous voyiez dans ces ignobles assassinats une vengeance de grands délinquants ?
– Sans aucun doute. Le commissaire Perrine-Charlène Bellou était un grand policier et les truands haïssaient son efficacité.
– Et M. Guttierez avait-il réellement rendez-vous avec M. de Montelli ?
– Je ne puis vous en dire plus sur ce point.
– Je vous comprends. Mais nous avons été surpris de ne pouvoir obtenir de déclaration de M. René Bellou, également commissaire de police, et qui est le seul survivant du massacre de la villa.
– Mâdâme (ton plein de suffisance et de condescendance), vous comprendrez aisément que le mari de la principale victime est profondément choqué par ces tragiques événements et qu’il a dû être momentanément hospitalisé. Par ailleurs, étant donné qu’il est le seul témoin de…
– Excusez-moi, commissaire, mais je dois vous couper car nous attendons d’une seconde à l’autre une déclaration du ministre de l’Intérieur qui vient d’arriver à Nantes.
« Donc, chers téléspectateurs, comme vous venez de l’entendre par la voix du célèbre commissaire Antoine, la police semble avoir avancé dans la résolution de cette tragique affaire mais ne peut évidemment, pour l’heure, faire état de ses investigations.
« Nantes, Gérard Cujo, vous êtes là ?
« …
« Non, nous n’avons pas la liaison avec Gérard Cujo, notre envoyé spécial, mais, peut-être, d’un instant à l’autre… »
J’en pouvais plus d’entendre déblatérer la gonzesse.
J’ai coupé.
Je me suis mis à nouveau à trembler de partout. Mais, cette fois, c’était de frousse. Rétrospective.
Je l’avais échappé belle. Si j’avais traîné un peu plus chez ma sœur, j’aurais subi le même sort que la Bernique et son associé.
J’avais pressenti que ça ne pouvait que mal se terminer avec ces Colombiens. On ne commerce pas avec des sans foi ni loi, des capitalistes du crime. Le petit commerce, il n’y a que ça de vrai. Ça ne suscite que l’envie du fisc.
Au deuxième scotch, je me suis rasséréné. J’ai pu analyser froidement la situation.
J’avais le fric et le Gutierrez allait probablement moisir en prison. Mais ma conne de sœur lui avait parlé de moi et j’aurais sûrement ses associés sur le dos.
Au troisième scotch, j’ai eu comme une pensée émue pour ma frangine. Elle m’avait tout de même refilé le pèze.
Au quatrième, j’étais un peu embrumé avec tout ce que j’avais ingurgité depuis la découverte de l’enveloppe. J’ai versé une larme sur ce pauvre Bellou, mon beau-frère malgré tout.
J’ignorais comment il en avait réchappé. J’imaginais mal les narcos épargner un témoin, même dingue. Il avait dû parvenir à se cacher et les autres devaient être pressés. Mais, vu l’état dans lequel il était, ça n’avait pas dû l’arranger, le pauvre vieux.
Le plus sage, pour moi, était de planquer le fric, de vendre mon affaire et de me tirer au loin.
Je me suis endormi bercé par le tangage de mon lit et en rêvant d’Australie.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

dimanche 10 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 8

Chapitre 8





Ma sœur et moi, nous n’avons jamais parlé autant. Au point de ne nous souvenir du Bellou que vers dix-neuf heures.
– T’inquiète, lui dis-je, je monte voir où il en est.
Je suis vachement surpris de le trouver tout éveillé et pianoteur devant son ordi. Mais il referme le couvercle de son portable dès qu’il se rend compte de ma présence et pose ses bras croisés dessus comme s’il craignait que je veuille le lui tirer.
– C’est à moi, dit-il comme un môme protégeant son nounours de la convoitise d’un autre gniard pratiquant la reprise individuelle.
Je hausse les épaules pour lui signifier que j’en ai rien à foutre.
Il me gratifie d’un large sourire béat.
– C’est mon joujou, dit-il.
J’en frissonne de malaise. Je ne soupçonnais pas mon beauf si salement atteint. Je crois même que la frangine ne s’est pas rendu compte de son état réel.
Son Bellou, ce n’est pas une déprime qu’il lui fait. Il est totalement passé de l’autre côté.
Pourtant, il n’a pas tout à fait le regard d’un dingue.
– Tu veux descendre maintenant ? que je lui propose.
Il hoche la tête en enserrant encore plus fort son portable.
– Pas fini, dit-il.
Je regarde ma montre pour me donner une contenance, tellement je me sens mal à l’aise devant ce pauvre débris que j’ai connu joyeux drille.
Quelle déchéance pour un commissaire des RG !
– Je viendrai te chercher pour le dîner, que je lui dis en lui tapotant l’épaule.
Je ne sais pas ce qu’il peut trafiquer avec son Internet. Peut-être qu’il se branche tout simplement sur des sites de cul. C’est le plus probable vu l’état de ma frangine.
Je lui fais un large sourire.
Ça me rassure quelque part qu’un dingue reste un homme malgré tout.
Je descends retrouver la Bernique et la rassure sur l’état de son Bellou.
Elle a préparé entre-temps un plateau apéritif et servi un copieux whisky.
Son attention me touche et nous reprenons notre papotage de businessmen là où nous l’avons interrompu un quart d’heure plus tôt.
La Bernique semble me faire définitivement confiance ou s’imagine – hypothèse hautement la plus probable à mes yeux – que je vais accepter de remplacer son associé dont les jours paraissent comptées.
En tout cas, c’est mon sentiment vu qu’elle m’a affranchi sur les grandes lignes de son business. Mais je reste sur mes gardes tout en rentrant dans son jeu de grand frère-petite sœur qui se découvrent après tant d’années passées à se tirer la bourre.
– Que de temps perdu ! me dit-elle.
J’ai envie de lui répondre : « À qui la faute ? »
Je me contente donc de sourire.
Le sourire, c’est essentiel dans le commerce.
« Jeannot », qu’elle m’appelle maintenant.
Ça me change du « J.R. » dont elle m’a toujours affublé depuis le jour où je l’avais appelée « P.C. ».
Faut dire que le bolchevisme, ça n’a jamais été la tasse de thé familiale. Et avec raison. Double, d’ailleurs. Tant du côté maternel que paternel.
Le père de maman, honnête commerçant, avait placé toutes ses économies en bons russes. Ruiné par les bolcheviks qui refusèrent de reconnaître les emprunts du tsar !
Papa, lui, fils d’honnêtes charcutiers, résistait à l’occupant en faisant du marché noir dès ses dix-huit ans en 41. Quand il s’est fait arrêter avec une valise de cochonnaille en 43, le commissaire de police lui a laissé le choix entre la Milice ou la prison.
Papa, qui a toujours été claustrophobe, a opté pour la Milice.
Il s’est toujours considéré comme un engagé de force. Une sorte de « malgré lui ».
Eh ben, à la Libération, les cocos n’en ont pas tenu compte !
Deux ans, il a tiré, papa. À Fresnes. Lui qui ne supportait même pas de prendre un ascenseur ou de monter dans un métro.
Il estimait toutefois qu’il avait eu de la chance. Son groupe était seulement soupçonné d’exactions, sans preuves. Et pour cause. Ses supérieurs avaient eu la sagesse de ne jamais ramener de prisonniers lors d’engagements avec des maquisards. Pas de survivants, pas de témoins !
– On était des malins, disait mon père.
En 47, c’est grâce à ses « économies de guerre », qu’il a pu monter son entreprise de transport. Mais il en a toujours voulu aux cocos.
Avec raison, à mon sens. L’injustice, c’est comme l’entrave au commerce. Insupportable !
En fin de compte, dans la famille, nous sommes des rebelles. Quasiment des anarchistes si nous n’avions pas le sens inné de la propriété, du mien et du tien.
Donc, la frangine, « P.C. » pour Perrine-Charlène, elle n’avait pas supporté. Et, avec son « J.R. », elle avait su m’atteindre là où ça faisait mal.
À l’époque, je ne supportais pas mon blaze. Jean-Raymond. Maintenant, je m’en fous. Et, depuis le feuilleton Dallas, mes relations d’affaires me surnomment toutes « J.R. »
En ce moment, nous sommes loin de nos chamailleries avec nos « mon Jeannot » et « ma Perrine ».
Je ne vais quand même pas tomber dans le piège grossier de la Bernique.
Les Colombiens, c’est des sauvages, des barbares, des cruels-nés.
Depuis qu’ils ne peuvent plus écouler leur cocaïne aux States, ils se sont établis en Espagne pour la fourguer à l’Europe.
C’est le début et ma frangine préfère être en tête de train plutôt qu’à la remorque.
Je lui ai objecté qu’il y a du conflit d’intérêt dans l’air avec les autres mafias.
Les Colombiens, ils vont vouloir s’imposer sur le marché par tous les moyens. Et ils n’ont rien de partageux. Surtout que les autres sont déjà sur le créneau des drogues chimiques, celles qui ne nécessitent pas de territoires de production ni de transports grande distance. Du fait maison et sur place. À la demande. Sans stocks importants.
« On demande, on fournit. » L’idéal du commerce.
Pour moi, c’est l’avenir. J’y ai déjà pensé pour remplacer mes cigarettes.
J’essaie de convaincre ma frangine. Peine perdue.
Elle insiste pour que je me reconvertisse dans le transport mortuaire pour adapter le vecteur au nouveau produit.
C’est sa grande idée.
Elle a commencé par l’Ouest avec son Henri-Jacques.
Elle veut prendre toute seule sa succession – c’est dans l’air et c’est une question de jours – et me propose l’Ile-de-France en me faisant miroiter la possibilité d’un développement commun sur tout ce qui est au nord de la Loire. Le Sud étant déjà attribué.
– Tu te rends compte, mon Jeannot, ça nous ouvrirait ensuite les portes de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne, de…
Je n’ai jamais vu la Bernique aussi exaltée.
Selon moi, c’est de la pure mégalomanie.
Ça me fout les jetons.
J’ai toujours été contre la grande distribution. Ça vous fout en plein dans la ligne de mire des envieux. On risque de se retrouver déshabillé à la première OPA sournoise.
Moi, je n’ai pas envie de finir sous le tir croisé des Ricains du Sud, des ex-Soviétiques, des Corses ou des Nippo-Chinois, sans parler des Ritals et tutti quanti.
Je veux pouvoir profiter paisiblement de ma retraite de petit commerçant.
Je ne nourris pas de rêve de grandeur.
Je le lui dis. De façon diplomatique. Doucereuse.
La Bernique se sent vexée.
– Tu me déçois, J.R. ! qu’elle me lâche.
Voilà, que je me dis, le naturel a repris le dessus. Exit le « Jeannot ».
Je l’imagine déjà en train de me dire que j’en sais trop et que je n’ai pas le choix. Que ça va contrarier son Tonio auquel elle a déjà parlé de moi.
C’était hier matin, lorsqu’ils ont fait un détour par Rueil-Malmaison avec le corbillard avant d’aller récupérer maman à la morgue.
Et c’est à Rueil que Tonio leur a confié le premier chargement pour l’Ouest. Cinq kilos d’extra-pure pour le test.
Bonjour le test ! Les cinq premiers kilos qui se sont fait la malle du corbillard.
Et le Tonio qui connaît mon nom.
Mais elle est dingue, la Bernique ! Elle est plus dangereuse à elle toute seule que le Charles-de-Gaulle quand il est en état de s’éloigner du rivage !
Mais qu’est-ce que ça peut avoir dans le citron un commissaire principal de police, même urbaine, pour se lier avec les cartels colombiens ?
Même le petit dealer de banlieue prendrait ses jambes à son cou rien qu’à apercevoir l’ombre d’un narcotrafiquant colombien et se montrerait moins analphabète que ma sœur.
Pauvre papa, heureusement qu’il ne peut pas voir ça.
Sa fille en flic ripou mégalomane. La totale !
C’est dire si la frangine est contrariée. Elle ne se cache même pas de moi pour se sniffer une ligne !
Règle d’or du commerçant : ne jamais consommer sa propre camelote.
À mon humble avis, le Tonio, il a du souci à se faire pour sa filière Grand Ouest…
Pour l’heure, la frangine revient à la charge en me faisant miroiter un des atouts maîtres de la grande distribution. Le soutien des politiques qui sont toujours à la recherche d’une ristourne pour leurs bonnes œuvres et leurs faux frais de campagne électorale.
Et les Colombiens, c’est vrai, ils savent s’y prendre. Ils sont grands saigneurs. On ne peut guère leur résister et les vexer en refusant leur grosse enveloppe. C’est des demi-sauvages. Peuvent pas comprendre qu’on n’accepte pas leur amitié « à la vie à la mort ».
En un sens, ils ont le cœur sur la main. Mais c’est le tien, au final.
Des infra-humains, ces mecs. Dans leur sang coule la férocité mêlée des Indiens et des conquistadors, avec un zeste de jésuite pour faire bonne mesure.
C’est simple, même papa il n’aurait pas voulu se frotter de près ou de loin à ces narcotrafiquants d’outre-Atlantique. Dans le commerce, papa, les seuls étrangers qu’il acceptait de fréquenter, c’étaient les Corses et les Ritals.
Quelque part, à voir la Bernique si insistante, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a un gros problème sur les bras.
Sûr que son Tonio lui présentera l’addition si le croque-mort ne lui rapporte pas ses billes. Et celui-là, m’est avis qu’on n’est peut-être pas près de le revoir.
Avec vingt ans de moins, et si ma frangine n’était pas aussi tordue, j’aurais pris les choses en main.
« Écoute, ma Perrine, que je lui aurais dit, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection. »
Avec une frangine normale, ce serait jouable. Pas avec ma Bernique qui me met les nerfs en pelote avec sa façon de renifler à la Malraux.
Je préfère jeter le gant et retourner à Paris.
Je caresse même l’idée de revendre mon affaire au plus vite tant qu’il en est encore temps. Et mettre les voiles sur un pays où la peine de mort existe pour les trafiquants de drogue, pour plus de sûreté.
Mais je ne peux pas présenter les choses comme ça à la Bernique. Faut que j’enrobe.
– Écoute, ma Perrine, que je lui dis en me surprenant moi-même, c’est trop fort pour moi. Tu me connais, je ne suis pas un battant…
La garce, elle acquiesce.
– … Je serais un poids lourd pour toi. C’est dans tes cordes, pas dans les miennes. Toi, t’es capable d’affronter des situations pas croyables, de faire face à l’adversité…
Elle boit du petit-lait, la salope. Elle ne se rend même pas compte que je me réfère à son physique d’Enfer à la Dante.
– … Tu es faite pour diriger une multinationale, que je rajoute. Moi, je suis juste un petit Pmiste. Et c’est pas à cinquante ans passés que je vais prendre de l’envergure…
– Ne t’inquiète pas, mon Jeannot, qu’elle me dit la super-salope d’un ton protecteur, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection.
J’en reste bouche bée de stupeur. J’ai le cœur qui s’affole. J’ai affaire à une sorcière.
Si je ne m’enfuis pas sur l’heure, sûr que je vais me retrouver dans l’état présent du Bellou.
Je vais passer à l’ouest.
Mais pourquoi que je lui souris bêtement ?
– Faim…
Je sursaute de surprise en entendant cette voix d’outre-tombe, puis recouvre quelque peu mes esprits.
C’est le Bellou qui est parvenu à descendre tout seul l’escalier sans se casser la gueule et qui réclame sa bouillie.
La frangine se précipite sur lui pour vérifier qu’il est bien tout entier.
– Mais comment que tu as fait ? qu’elle lui demande comme si ce n’était pas l’évidence même.
– Faim, qu’il répète le regard fixe.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 5 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 3


Chapitre 3





Elle a fini par ouvrir la bouche. Pour ordonner au croque-mort une pause pipi.
On venait juste de passer Le Mans.
J’avais de la chance, la prochaine aire était une station-service. J’allais pouvoir me dégourdir les jambes et boire un café. M’acheter un sandwich aussi, car j’avais un petit creux.
Il était quatorze heures trente.
En me dirigeant vers la station, j’ai jeté un regard en douce par-dessus l’épaule et vu notre chauffeur ouvrir l’arrière de son fourgon et farfouiller dans je ne sais quoi.
Il m’a rejoint au rayon sandwich. Lui aussi avait faim.
Il se taisait mais j’avais l’impression qu’il cherchait à engager la conversation avec moi.
Il avait le type méridional. Mince mais la bedaine gourmande. Légèrement frisé et déjà clairsemé. Propre mais négligé dans sa tenue. Un pantalon de velours marron retenu sous la panse par un ceinturon et un gros chandail à col roulé. À peine le mètre soixante-dix. Et un air que je jugeai définitivement sournois.
Le genre de type avec lequel on n’a que des emmerdes.
Il me rappelait un de nos chauffeurs du temps où nous faisions encore dans l’antiquaille.
Ça avait été une idée incongrue de mon père. Même si ça partait d’un bon sentiment – ce qui est toujours nocif en affaires –, la réinsertion de taulards.
À première vue, c’était tout bénef. De la main-d’œuvre déjà formée sur le tas. Tellement formée que nous l’avons surpris, mon père et moi, en train de tenter d’ouvrir le coffiot de notre siège en pleine nuit à peine une semaine après son embauche. Au chalumeau, le con.
Il était tellement absorbé par son taf qu’il ne nous a pas entendus entrer.
Je lui ai fracassé le crâne à la manivelle.
Un seul coup.
Il a été repêché dans la Marne une huitaine de jours plus tard. Les flics, on ne les a même pas vus. Heureusement qu’on l’avait embauché au noir, cet enfoiré.
Mais ça nous avait servi de leçon. Le personnel, il vaut toujours mieux le former soi-même et veiller à sa moralité.
– Hé ! que nous a lancé ma sœur qui venait de finir son pipi.
Le croque-mort et moi, nous avons échangé un bref regard. On se comprenait.
Sans un mot, nous sommes passés devant la Bernique qui ferma la marche.
– Nous ne serons pas à Pornic avant dix-sept heures trente, qu’elle a dit en ajustant sa ceinture de sécurité.
J’ai failli demander ce qu’on allait faire de maman durant la nuit. Mais je préférai me taire. C’était idiot.
J’ai commencé à mordre dans mon sandwich et la Bernique m’a lancé un regard courroucé. Comme si je ne savais pas me tenir.
J’ai haussé les épaules.
Elle a grogné je ne sais quoi. Je n’ai pas entendu. Mais, le croque-mort, il n’a pas osé manger son sandwich.
C’est vrai que c’est maintenant interdit pour les conducteurs. Après « Boire ou conduire », c’est « Manger ou conduire ». N’importe quoi qu’ils sont capables d’inventer les politiciens pour leur « com ». Bientôt, ce sera « Fumer ou conduire ». Il paraît que c’est cause d’accident quand ça vous retombe sur les couilles ou que ça s’éparpille dans l’échancrure d’un corsage.
Tiens, c’est vrai, la Bernique, je ne l’ai jamais vue fumer. Mais c’est marrant comme elle renifle. Ça me fait penser à quelque chose. Le fameux tic nasal de Malraux.
Je me suis replongé dans mes pensées jusqu’à Angers.
J’aime bien Angers et son château du Roi René. Ça m’a toujours fait rêver.
On a refait une pause pipi à la sortie de la ville.
Moi, je suis descendu mais, le croque-mort, il en a profité pour avaler son sandwich. Il avait une sacrée dalle.
Ma sœur est ressortie de la station en reniflant.
– T’es enrhumée, ma Perrine ? que je lui ai demandé rien que pour l’emmerder.
Elle m’a juste lancé un regard en coin. Mauvais. Comme d’hab.
Jusqu’à Nantes, je me suis assoupi sur mon siège.
C’est fou ce que c’est silencieux un corbillard. On n’entendait pas une mouche volée. Juste un reniflement de temps à autre.
Le périphérique de Nantes, je ne l’ai pas reconnu.
Faut dire que ça faisait bien une quinzaine d’années que je n’y avais pas mis les pieds. Depuis la nomination de ma sœur dans cette ville de bourgeoisie négrière.
J’avais quitté le secteur à regret. C’était du juteux. Mais, honnêtement, c’eût été suicidaire que de commercer sous le nez de ma sœur. Elle n’aurait pas supporté la vue d’un de nos camions jaunes aux flancs barrés de grosses lettres noires. « Transports Raymond Poilot Père & Fils ».
Ça lui aurait rappelé ses origines prolétariennes.
Comme si son nouveau blaze d’épouse, Bellou, c’était plus distingué !
Faut reconnaître quand même que Poilot, c’est pas évident.
Mômes, on en a vachement souffert.
Poil au zizi, Poil aux miches, Poil au … Il y en a des tonnes comme ça.
Moi, j’en ai parfois chialé en cachette.
Ma sœur, elle, elle cognait. Déjà.
Avec les filles, c’était le coup de boule. Les garçons, le coup de genou dans les parties.
Une fois, à seize ans, dans le métro à l’heure d’affluence, un grand mec s’est collé contre elle par-derrière – à sa décharge, il faut reconnaître qu’il ne l’avait pas vue de face, la Bernique, sinon il aurait tout de suite débandé.
Bref, le mec, du haut de son mètre quatre-vingt, il devait quasiment labourer les omoplates décollées de ma frangine qui avait déjà atteint son mètre cinquante-deux.
Eh ben, elle s’est retournée et elle l’a mordue ! Là où ça fait mal.
Le type, il s’est mis à hurler comme un goret qu’on égorge.
Le wagon, il était bondé, mais les gens autour ils ont tellement eut peur en découvrant le visage de haine de ma sœur qu’ils se sont tassés encore plus les uns contre les autres.
Autour de ma frangine qui traitait le mec de malade et d’obsédé, il s’est fait un grand vide. Lui, il se tenait les parties à deux mains et la traitait de dingue entre deux couinements.
Moi, qui accompagnais la Bernique ce jour-là, je ne savais plus où me mettre. J’en étais rouge pivoine et j’ai demandé au gus si ma sœur ne lui avait pas fait trop mal. Je lui ai même présenté des excuses dans la confusion où je me trouvais.
La frangine, à mort elle m’en a voulu.
Selon elle, j’aurais dû dérouiller le mec.
La Bernique, c’est une violente, une barbare.
Lors de sa première affectation, aux mœurs, elle a eu trois bavures en un an. Toutes trois en cours d’interrogatoires.
Elle avait une technique imparable pour obtenir les aveux de violeurs ou de pédophiles.
Rester seule avec eux, prendre à pleine main leurs roubignolles à la base et tordre l’ensemble.
Les deux premières bavures, elle s’en est tirée. C’étaient des petits vieux au cœur fragile. La hiérarchie a pu étouffer.
Mais la troisième, qui avait dû être transportée de toute urgence à l’hôpital pour rétablir la circulation sanguine dans les plus brefs délais, c’était un avocat pédophile. Mais sa nièce de onze ans s’est rétractée sous la pression de la famille et lui a voulu se faire indemniser du rouston qu’il avait perdu par ablation dans l’affaire.
À l’époque, ça avait fait du bruit et l’opinion s’était immédiatement placée du côté de l’avocat dès qu’elle avait vu apparaître ma sœur dans les lucarnes.
C’est vrai qu’il n’y avait pas photo. L’une incarnait la brutalité et la laideur, l’autre la grâce et la distinction.
La frangine, elle s’en est tirée grâce au faux témoignage d’une cliente de l’avocat qui l’accusait de viol.
Lui, pas con, il a compris, qu’il ne gagnerait pas à ce jeu-là et a préféré retirer sa plainte.
Moi, je crois plutôt qu’il en avait marre de voir les journalistes évoquer sans cesse son rouston manquant. Il y avait même eu une table ronde avec des médecins et des questions de téléspectateurs. Du genre : « Est-ce qu’il faut mettre de la glace ? – Non, une compresse de Dakin. – Et l’arnica, qu’est-ce que vous en pensez, docteur ? – Tout le monde n’en a pas chez soi. – Faut-il frictionner ? »…
En tout cas, la Bernique avait trouvé peu de temps après une demande de mutation déjà remplie sur son bureau.
Elle a alors demandé la DST, mais même eux n’en ont pas voulu.
Ni les Stups ni la Crim.
Les RG, elle n’a pas tenté. Pour elle, c’est des intellos ramollis.
C’est comme ça qu’elle s’est retrouvée de fil en aiguille dans un commissariat de Nantes. Ce qui l’a encore plus aigrie.
En fait, la seule chose qui aurait pu l’épanouir, ça aurait été CRS dans une banlieue difficile. Avec plein de loubards bouffeurs de flics à se cogner.
Heureusement, tout compte fait, qu’ils n’acceptent pas les nanas sur le terrain. Une comme ma sœur, ça foutrait une cité à feu et à sang plus sûrement qu’une bande de barbus voilés. Quoique la burka afghane, pour ma frangine, ça la mettrait plutôt en valeur.
C’est simple, son mari, le Bellou, ça doit être un pervers sexuel pour se la taper. Je n’arrive pas à imaginer ma sœur à poil en train de forniquer. Même ado, je n’arrivais pas à me branler en pensant à elle. Pourtant, j’avais des copains qui se permettaient d’autres privautés avec leur frangine. Moi, non. C’était inconcevable. Plutôt de l’ordre du cauchemar.
Malgré tout, son Bellou, que j’ai vu deux ou trois fois, il avait l’air satisfait. Un petit rondouillard à moitié chauve qui m’a toujours fait penser à un moine défroqué et bon vivant.
Peut-être que ma frangine a un truc. Bas résille ou jarretières.
Ou alors, c’est lui.
J’ai éclaté de rire tout seul.
J’ai imaginé mon beau-frère en tenue cuir maso et la Bernique avec un fouet.
Ma sœur s’est vivement retournée et m’a lancé un regard courroucé en fronçant les sourcils. Mais je ne peux pas retenir mon fou rire. J’en reste plié en deux sur mon siège et j’en ai les larmes aux yeux. J’en ai oublié le caisson derrière mon dos où repose le cercueil de maman.
Le croque-mort me regarde dans le rétroviseur d’un air interdit.
– Je t’en prie ! jette ma frangine. Respecte notre mère.
Je me suis retourné vers maman et mon fou rire repart de plus belle.
Je tape sur l’épaule du chauffeur comme si j’en avais une bien bonne à lui raconter.
Il est inquiet. Il interroge ma sœur du regard. Suis-je devenu fou ?
Ça me fait pisser de rire.
– Ça suffit ! hurle ma sœur.
Toujours plié en deux, je retape l’épaule du croque-mort qui fait une légère embardée et manque se payer la voiture sur sa gauche.
J’en ris de plus belle.
– J’ai honte pour toi ! lance la Bernique d’un ton de dépit et en se renfrognant sur son siège.
Les passagers d’un autocar sur notre gauche me dévisagent. Surpris.
Je leur tire la langue en grimaçant.
Ma sœur s’est retournée. Elle est livide et me regarde d’un air bizarre. L’inquiétude du chauffeur sur mon état mental semble l’avoir gagnée.
Elle ne me dit rien et hausse les épaules.
Pour elle, j’ai toujours été irresponsable et un bon à rien. Limite voyou. Limite seulement, car même de ça elle m’en a toujours cru incapable.
La pauvre, si elle savait ! Et dire qu’elle est commissaire principal…
Un père et un frère trafiquants. À qui elle doit son appart de Nantes et sa villa de Pornic, sur la côte de Gourmalon, le coin chicos.
Justement, nous quittons la route Bleue pour rentrer dans Pornic.
Il est dix-sept heures quarante-cinq, pile.


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mardi 17 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Ce même vendredi 2 janvier, le commandant Pierre Cavalier avait été appelé, peu de temps après son arrivée rue des Saussaies, dans le bureau du directeur.
Un visiteur l’y attendait. Énarque poli et élégant mais plein de suffisance.
– Je vous laisse, dit le directeur en s’éclipsant de son propre bureau une fois les présentations faites.
Le visiteur s’assit nonchalamment d’une fesse sur le bureau directorial dans une attitude conquérante.
Cavalier se dit qu’il n’arriverait jamais à se faire à ces « émissaires » de l’Élysée. En un sens, sa démission tomberait bien. Il en serait débarrassé !
Avec eux, on ne savait jamais qui parlait.
La demande ou la décision transmise par l’émissaire provenait-elle réellement du chef de l’État ou était-elle une interprétation plus ou moins fidèle d’un vague souhait supposé ? Était-ce un ordre ou un simple message à l’origine ?
Les questions pouvaient être sans fin et tous les jeux permis. Et, en cas de bavure, comme pour le Rainbow Warrior, personne n’aurait jamais rien dit ni demandé.
Un « service » ne reçoit jamais d’ordre écrit.
Pierre Cavalier contourna l’émissaire et alla s’asseoir le plus naturellement du monde dans le fauteuil du directeur.
Ce qui eut l’avantage de désarçonner le visiteur et de lui rappeler qu’il n’était qu’un « coursier ».
L’émissaire leva sa fesse du bureau et un tic de la bouche fit comprendre à Cavalier que le message était passé.
Son attitude devenue déférente le lui confirma.
Il avait manifestement compris qu’il n’avait pas que le commandant Cavalier de la Direction centrale des Renseignements généraux, affecté à la section des « affaires spéciales », en face de lui, mais le nouveau patron officieux du « Service » – tout aussi officieux puisqu’il ne figurait dans aucun organigramme de l’État.
D’ailleurs, s’il était là, c’est qu’« on » – « en haut lieu », comme disait le directeur – avait besoin du « Service ».
Pierre Cavalier ne rompit pas le silence qui s’était installé.
Manifestement, l’émissaire semblait chercher ses mots. « Tout est dans la formulation du message », se dit Cavalier en souriant à lui-même derrière son masque d’impassibilité.
– Voilà, commença par dire l’émissaire, on (il appuya sur le « on », ce qui était tout à fait inutile) vous demande de neutraliser ce dingue au collier…
Cavalier faillit sursauter et demander pour quelle raison.
Il craignit que son interlocuteur ne décèle sa surprise, mais celui-ci était tout à son laïus.
– Il représente un danger pour l’État…
« Mais c’est quoi ce micmac ? se demandait Cavalier. Phil, un danger pour l’État ! »
L’émissaire avait repris de l’assurance.
– Mais ne le neutralisez que quand il aura été identifié avec certitude. Faites pour le mieux, mais il faut absolument qu’on soit débarrassé de ce dingue. D’accord ?
Le commandant Cavalier opina du chef. Cela ne l’engageait en rien.
Il se sentait plus léger et déchira mentalement sa lettre de démission.
Il avait quelques coups de téléphone à passer.


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dimanche 28 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 28

Chapitre 28





Le commandant Cavalier fut introduit auprès d’un principal et d’un divisionnaire.
Ils avaient l’air tendu mais firent ceux qui voulaient jouer franc-jeu. Lui révélant que le couple Berthon s’était décidé à se mettre sous leur protection après avoir entendu à la radio l’annonce du massacre des Lilas. Ils avaient débarqué vers dix-neuf heures trente. Affolés.
On le serait à moins, se dit Pierre Cavalier.
Bref, Alain Berthon était convaincu que Bangros avait décidé d’éliminer leur groupe. Mais il ne comprenait pas pourquoi. De ne pas être d’accord avec leurs projets terroristes n’était pas suffisant pour décider de les éliminer un à un.
– C’est évident, pourtant, intervint le divisionnaire. Ils en savaient trop. Ils représentaient une menace.
Alain Berthon leur avait dit tout ce qu’il savait sur le « Groupe de la Foi » et leur avait donné l’adresse de Roger Bangros porte de Bagnolet et fait une description de ses deux lieutenants, Mourad Boulaoua et Mohammed Bouchad.
Pierre Cavalier sourit intérieurement de leur cinéma.
Toutes ces informations qu’ils prétendaient tenir de Berthon, leur informateur Jérôme Cassard avait déjà dû les leur communiquer.
Cavalier s’abstint toutefois de le mentionner.
Le principal poursuivit en racontant qu’ils étaient intervenus peu après vingt-deux heures pour tenter d’interpeller Roger Bangros à son domicile.
Pourtant, se dit Cavalier, c’était la meilleure façon de le louper et de l’alerter. Bizarre pour de si grands professionnels.
Le divisionnaire prit ensuite la parole pour sous-entendre qu’il ne voyait pas d’inconvénient à relâcher la femme de Roger Bangros puisqu’elle était un informateur du commandant Cavalier, mais que, quand même, il fallait que les RG admettent que cette affaire était du ressort de la DST et qu’ils pourraient peut-être communiquer les informations en leur possession concernant le « Groupe de la Foi ».
Pierre Cavalier fit semblant d’hésiter. En fait, il était ravi.
– Écoutez, c’est entendu. Mais, de mémoire, je ne me souviens que d’une de leur planques, rue du Poteau. Dès demain, je vous communiquerai les autres lieux où ils seraient susceptibles de se réfugier.
– Pourquoi pas maintenant ? demanda le principal d’un ton mielleux.
– Je suis désolé, mais le dossier se trouve dans le coffre de mon directeur, répondit Cavalier d’un ton plein de bonne volonté.
Ils se séparèrent amis-amis et Pierre Cavalier put repartir en compagnie de Janine Bangros.
En se frottant les mains de satisfaction.



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lundi 22 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Pierre Cavalier passa le début d’après-midi de ce 26 décembre à relire pour l’énième fois les fiches de Jean Partot, Dimitri Bertov, Gérard Collin, Alain Berthon et celle, établie post mortem, de Jérôme Cassard.
Dans l’ordre, ils avaient trente-deux, quarante-deux, cinquante-cinq, quarante-neuf et quarante-trois ans.
Célibataire, divorcé, marié deux enfants, marié sans enfants et séparé avec deux jeunes enfants.
Postier féru d’informatique, bouquiniste, imprimeur de ville, chercheur au CNRS et prof de lycée.
Tiens ! prof de quoi, Cassard ? Personne ne l’a noté, s’étonna le commandant Cavalier.
Il appela un de ses adjoints qui avait établi la fiche à la hâte.
Celui-ci n’avait pas trouvé utile d’être plus précis – mauvais point pour lui, se dit Cavalier, la précision étant une des manies de la boutique. Par chance, il se souvenait de la matière qu’enseignait Cassard. La chimie.
Le commandant Cavalier engueula l’adjoint.
– Vous êtes con ou quoi ! Un chimiste dans un groupe d’extrémistes, à vous, ça ne vous dit rien ?
Le lieutenant fila sans demander son reste.
Pierre Cavalier reprit sa réflexion.
Un bricolo en informatique, un bouquiniste qui écoule la propagande, un imprimeur qui imprime, un chercheur qui pense et un chimiste…
Un prof de chimie, ça sait comment bricoler un explosif. Mais il ne parvenait pas à les imaginer comme constituant un groupe potentiellement terroriste.
Le parcours de chacun d’eux – excepté Cassard – était précis.
Deux étaient anarchisants – Partot et Collin –, deux marxisants – Bertov et Berthon.
Et deux avaient navigué dans les eaux perturbées de la mouvance d’Action directe, Collin et Berthon. Berthon avait également séjourné deux étés en Palestine.
Quand même bizarre que l’on n’ait rien sur Cassard, songeait le commandant Cavalier. Il vient de quelque part à droite ou à gauche. Et si l’on n’a rien sur lui, c’est peut-être parce qu’il est protégé. Qu’il sert d’indic à un service. Et si ce n’est pas chez nous, c’est peut-être en face.
« En face », c’était la DST.
Inutile de le leur demander officiellement, se dit Cavalier.
Il appela un de ses contacts de la rue Nélaton, le siège de la DST.
– J’ai besoin d’un certain Jérôme Cassard, né le 16 août 1960 à Carrières-sous-Poissy, dit-il laconiquement à son interlocuteur.
L’autre le rappela vingt minutes plus tard.
– C’est en boutique mais accès impossible.
S’il n’avait pu en apprendre plus sur le passé politique de Cassard, il avait au moins confirmation qu’il était un indic de la DST.
Ce qui n’arrangeait en rien son affaire car la boutique d’en face allait se mettre en mouvement et enquêter de son côté. Interférant avec sa propre enquête au risque de brouiller les pistes et de foutre le bordel.
Le commandant Pierre Cavalier n’avait pas le choix.
Quitte à le griller, il lui fallait prendre contact au plus vite avec son informateur auprès du « Groupe de la Foi » de Roger Bangros.
Il consulta sa montre. Il était déjà seize heures.
Avant de lui téléphoner, il composa le numéro de sa femme pour savoir si elle avait du nouveau à propos d’Alain Berthon.
– Toujours introuvable ainsi que sa femme. Mais il y a pire ! dit-elle d’une voix blanche. Un massacre chez les Collin. Nous avons été prévenus par les flics des Lilas il y a une demi-heure.
Un voisin qui promenait son chien s’était étonné que le lampadaire du jardinet des Collin ainsi que la lanterne au-dessus du perron soient restés allumés en plein jour.
Il avait sonné à leur porte et son chien s’était mis à aboyer « bizarrement ».
– Ce sont ses propres termes, précisa Isabelle Cavalier.
Il a alors constaté que la porte n’était pas fermée à clé et il est entré.
– Il en est resté tétanisé, le petit vieux. Il n’a pas pu dépasser le salon. Il a mis un bon quart d’heure avant de recouvrer ses esprits et d’être capables d’appeler la police. Et je me demande si les flics qui sont intervenus ne vont pas avoir besoin d’une cellule de soutien psychologique !
Pierre Cavalier avait hâte d’en savoir plus mais il préféra ne pas brusquer sa femme. Quand elle maniait l’humour noir, c’était généralement le signe qu’elle était sous le coup d’une vive émotion.
– Dans le salon, ils ont découvert la mère Collin massacrée – viol et éventration. Ensuite, dans la cuisine, le corps du père au pied du réfrigérateur – foudroyé par une crise cardiaque, semble-t-il. Faut dire qu’à l’intérieur du frigo, dont la porte était restée entrouverte, il y avait deux paires d’attributs…
– Des attributs ? la coupa Pierre Cavalier qui ne saisit pas immédiatement.
– Ben oui, des attributs ! Le truc vachement important qui pendouille sous le ventre des mecs, tu vois ? Bon, il paraît que c’était pas ragoûtant. T’imagine la suite, non ?
– Raconte toujours, s’impatienta Pierre Cavalier.
– Ben, ils se sont mis à chercher à qui ça manquait. Et ils ont trouvé les anciens propriétaires dans le sous-sol. Les fils Collin. Étranglés et émasculés. Il y en a même un qui a eu droit à une décharge de fusil de chasse en prime…
Pierre Cavalier en restait abasourdi.
– Bon, je te laisse, faut que j’aille sur place, conclut Isabelle.
– Attends ! J’espère que tu leur as demandé de ne pas faire de commentaire à la presse. Il faut absolument que nous contrôlions cette information…
– Tu parles ! Le voisin d’en face s’est mis à filmer avec son caméscope dès l’arrivée des flics…
– Mais, il faut le lui confisquer !
– Ah oui ! Vous êtes marrants dans ta police politique. Le mec il est journaliste à FR 3 et il a déjà balancé l’info à l’AFP… Ciao, mon chéri !


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vendredi 19 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Le commandant Pierre Cavalier arriva ce matin-là en retard rue des Saussaies, le siège de la Direction centrale des Renseignements généraux.
Le directeur lui demanda ce qu’il faisait. Ça faisait plus d’une heure qu’il l’attendait pour l’entretenir d’un « gros souci ».
– Un problème, monsieur le directeur, s’excusa le commandant.
– Rien de grave, j’espère ?
– Non. Juste une broutille d’ordre familial. La petite avait de la fièvre.
Pierre Cavalier n’aimait pas user du mensonge outre mesure. Mais il ne se voyait pas avouer au directeur qu’Isabelle avait exigé qu’il l’aide à ranger la vaisselle de la veille et passât l’aspirateur avant de partir. Avec ce ton si particulier qu’elle usait parfois, lorsqu’elle était fortement contrariée ou sous le coup de mouvements hormonaux, pour faire comprendre qu’il n’y avait pas de dérobade possible.
– Tant mieux ! Mais vous devez déjà être au courant par votre femme, puisqu’elle est chargée de l’enquête, de ces deux horribles crimes de Noël et de la personnalité des victimes. Donc, je ne vous expliquerai pas…
Le commandant Cavalier eut quand même souhaité une plus ample information de la part du directeur.
Les deux crimes, Isa lui en avait parlé. Mais pas du reste. Qui semblait aller avec.
Le commandant prit un air entendu.
Oui, bien sûr, il était au courant. Comment ne pouvait-il pas l’être ?
– Mais je tenais à vous dire qu’en « haut lieu », on souhaiterait que cette affaire soit traitée discrètement, si vous voyez ce que je veux dire… Ça relève donc de votre compétence et c’est tout à fait dans les cordes du « Service ». Ils ont été très précis, « de la discrétion et du doigté ». Vous ne le savez pas encore, mais nos analystes sont formels, ça sent le Mossad…
Le commandant Cavalier s’étonna.
– Mais que viendraient faire les services israéliens dans cette affaire ?
– Mais voyons, mon cher Cavalier, la personnalité des victimes. Leur appartenance à l’ultra-gauche négationniste… Vous n’avez pas tiré la même conclusion que les analystes ? Pourtant, ça semble évident au vu des éléments que votre épouse a réunis hier soir…
Pierre Cavalier se surprit à maudire sa chère et tendre épouse.
– En tout cas, poursuivait le directeur, je n’ai pas à dire ce que le « Service » a à faire, puisque vous en êtes le nouveau patron
*, mais je crois pouvoir vous dire qu’on attend beaucoup de vous en « haut-lieu »…, conclut le directeur en levant les yeux au plafond.
Pierre Cavalier se retint de sourire de la mimique du directeur et fut soulagé que ce dernier lui remette un double du dossier à la fin de l’entretien.
Il allait peut-être pouvoir sortir du brouillard dans lequel il nageait et comprendre de quoi il retournait.

* Voir Corses toujours.



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mercredi 18 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





– On m’envoie au pays des châtaignes ! maugréa Pierre Cavalier après que sa femme Isabelle eut refermé doucement la porte de la chambre de leur fille Philippine.
Isabelle le regarda d’un air surpris.
– Tu pars en Ardèche ?
Il haussa les épaules.
– Non, la Corse !
Elle grimaça en prenant un air entendu où il crut lire un zeste de compassion.
La Corse ne représentait pas une destination de prédilection pour les fonctionnaires français. Les non-Corses s’entend. Du moins chez les plus sensés, l’immense majorité. Sinon, il existe toujours des avides de promotion express. Comme toujours et partout.
Par exemple, la Corrèze était beaucoup plus recherchée.
– T’as une couverture, au moins ? demanda Isabelle avec anxiété.
C’était une bonne question, pensa Pierre Cavalier. Un flic ou un gendarme en Corse, qui plus est un RG, un flicard « politique », ça partage la même angoisse existentielle qu’une palombe égarée dans le grand Sud-Ouest à l’époque de la migration qui est aussi celle de la chasse « traditionnelle », une autre spécificité hexagonale. Ça risque de se faire tirer à vue à tout moment, et ça le sait.
La seule différence étant qu’en Corse la chasse à l’emplumé y est ouverte toute l’année.
– La même que d’habitude pour passer incognito, répondit-il en haussant à nouveau les épaules. En gros, je dois me démerder.
– Mon pauvre chéri. Et…
– Non, la coupa-t-il. Personne pour y aller à ma place. Il paraît que je suis l’homme de la situation. Service de la République, mission vitale, vous êtes le meilleur.
– Et tu vas faire quoi ?
– Top secret. Tirer les marrons du feu pour je ne sais qui et je ne sais quoi. De toute façon, je dois partir mardi. Alors profitons de notre week-end.
– As-tu oublié que tu as invité ta mère à dîner demain soir ?
– Oh ! merde… je l’avais oublié ! fit-il.
Les relations entre Pierre Cavalier et sa mère, Nicole Puytrac, étaient des plus épisodiques bien qu’habitant tous deux le même quartier à un jet de station de métro. « À deux pas », disait sa mère.
Le couple Cavalier habitait rue du Commerce et Mme Puytrac rue Desaix. Mais un sourd et double contentieux pesait entre la mère et le fils. Le fantôme d’un cadavre ancien, celui de son oncle Pierre Tombre, assassiné le 23 juillet 1965, et celui, plus récent, de son géniteur, François Cavalier, ministre de la Justice et garde des Sceaux « suicidé » le jeudi 17 juillet de cette année
*. « Par ta faute ! » lui avait lâché sa mère au téléphone encore récemment.
Pierre Cavalier et sa femme avaient rencontré par hasard Nicole Puytrac chez le fleuriste de La Motte-Picquet. Pierre avait alors invité sa mère à dîner sur les instances d’Isabelle qui tenait à ce que sa fille voie sa grand-mère de temps à autre, même si elle ne lui en aurait pas confié la garde une seule journée.
– De toute façon, dit Isabelle pour décrisper son mari, Phil sera là et il saura amadouer ta mère avec son côté vieille France. Et puis, ils ont le même âge, cinquante-sept ans.
Phil – Philippe-Henri Dumontar – professeur agrégé de lettres original, spécialiste reconnu de Racine et de Corneille, enseignant dans une institution religieuse prestigieuse, ex-serial killer – mais c’était son secret
** – reconverti en grand-père présentement paisible, était l’homme que chérissait le plus Isabelle Cavalier, après son mari, bien sûr.
* Voir Un vague arrière-goût.
** Voir Sous le signe du rosaire.


© Alain Pecunia, 2009.
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samedi 7 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 15 (suite et fin)

Chapitre 15 (suite et fin)





Le commissaire Derosier et le commandant Cavalier découvrirent rapidement une cinquantaine de photos « soft » dans le second tiroir du bureau dans la chambre du fils. Dans une boîte en carton et sous des cartes postales.
Le tiroir était juste fermé à clé et la boîte portait l’inscription « Souvenirs de vacances ».
Une autre boîte fut découverte derrière une pile de livres dans le bas de la bibliothèque vitrée. Elle contenait les photos « hard ».
Derosier était effondré et Pierre Cavalier tenta de le réconforter.
Vainement. Surtout après qu’ils eurent découvert, en allumant l’ordinateur portable du fils, que celui-ci avait créé un site et avait mis les photos en ligne.
– Voilà, dit Pierre Cavalier, comment des enfoirés ont dû avoir l’idée de monter ce coup tordu. Ils sont tombés sur le site, découvert l’origine et fait le rapprochement avec vous… Peut-être que quelqu’un voulait s’en servir pour vous faire tomber ou faire passer un message à la Crim. Mais pourquoi ?
Le commissaire haussa les épaules. Il n’en avait strictement aucune idée.
Pierre Cavalier, plus habitué des coups tordus, tant par son expérience personnelle que par son poste à la Direction centrale des Renseignements généraux, se dit pour lui-même que c’était là un coup génial par sa simplicité.
Il aurait bien aimé savoir si Pierre-Marie de Laneureuville
* pouvait en avoir tiré les ficelles. Et, si c’était le cas, on pouvait s’attendre à des rebondissements.
Normalement parano, il se demanda si ce message ne le concernait pas étant donné que l’enquête avait été menée par sa femme. Une façon de lui signifier que, si lui était en quelque sorte intouchable, « on » pouvait s’en prendre à elle.
Quand ils eurent ramené leur « saisie » à la Crim, Isabelle Cavalier et Djamila Kamil furent atterrées en découvrant les photos « sado ». Myriam ne leur avait pas tout raconté.
Mais le capitaine Cavalier estima qu’il n’était pas nécessaire de réentendre la gamine qui avait été raccompagnée chez elle avec ses parents.
Sa déposition était « éloquente » et il était inutile de lui raviver sa blessure. Si elle n’avait pu raconter « ça », c’est, tout simplement, parce que c’était trop douloureux.
De toute façon, les photos seraient jointes à la procédure et suffiraient largement à l’édification du juge.
Jeff Derosier et ses « clients » verraient leurs chefs d’inculpation s’aggraver lourdement.
Quand le commissaire principal Derosier félicita Isabelle Cavalier pour son travail sur cette affaire, elle vit en face d’elle un homme meurtri et désemparé.
– Je suis très fière de travailler sous vos ordres, monsieur, lui répondit-elle en lui serrant la main.
Elle savait qu’elle ne dirait plus jamais « ce con » ou « ce connard de Derosier ».
* Voir Un vague arrière-goût et Euh-Euh !

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jeudi 5 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 14 (suite et fin)

Chapitre 14 (suite et fin)





Huit minutes plus tard, ils atteignaient la porte de l’appartement. Il était presque treize heures dix.
En prêtant l’oreille, ils entendirent des gémissements étouffés sur fond de musique techno.
Une grand-mère qui revenait de courses leur demanda même s’ils venaient pour la musique « trop forte ».
Évidemment, avec plusieurs appartements par étage et à l’heure du déjeuner, ça ne pouvait passer totalement inaperçu. Surtout lorsqu’ils décidèrent de fracasser la porte d’entrée après que leurs coups de sonnette et leurs « Ouvrez, police ! » furent restés sans réponse. Une de ces portes que l’on fait de plus en plus solides même dans les immeubles dits « sociaux ».
Gilbert et Pierre tentaient donc d’« ouvrir », tandis que le capitaine Cavalier répétait : « Police ! Ne restez pas là, intervention ! », arme de service au poing dans une main et plaque de police dans une autre, au fur et à mesure que les voisins faisaient leur apparition seuls, en couple ou en famille dans le couloir. Et que la petite grand-mère ne cessait de répéter dans la plus parfaite indifférence que c’était peut-être beaucoup de remue-ménage pour « juste de la musique trop forte ».
Il y eut même un « ami » de la police qui cria : « J’appelle la police ! » Et qui le fit.
C’est vrai, ce n’était pas tout à fait évident qu’elle fût déjà là. Dans leur précipitation, les trois policiers avaient oublié de passer leur brassard réglementaire. De toute façon, ils l’avaient oublié en ce qui concerne Isabelle et Gilbert. Pierre Cavalier, lui, ça faisait longtemps qu’il ne s’en encombrait plus.
Lorsque la porte fut finalement « ouverte » sous leurs coups de boutoir, Pierre Cavalier découvrit le spectacle de trois garçons en train de finir de se rhabiller à la va-vite et d’une gamine terrorisée, recroquevillée sur le divan du salon. Avec ses pleurs pour seule parure.
L’adolescent qui semblait l’aîné, le « Jeff », regardait les deux policiers – Isabelle s’efforçait toujours de « contrôler » le couloir – avec arrogance. Mais les deux plus jeunes les agressèrent avec rage avec tout ce qui pouvait leur tomber sous la main et que l’on peut trouver dans un salon : chaise, vase, bibelots divers, téléphone, coupe-papier…
Ils furent maîtrisés avec difficulté et le couloir ne fut réellement « contrôlé » qu’à l’arrivée de quatre flics du quartier de la BAC de jour.
Une fois l’extérieur sous contrôle des « collègues » qui faisaient la gueule parce qu’ « on aimerait bien, quand même, être prévenus de ce genre de rodéo sur notre secteur », et les deux récalcitrants maîtrisés, le capitaine Isabelle Cavalier pénétra dans l’appartement et pu tenter de reprendre les choses en main.
Elle constata d’abord avec plaisir – malsain, reconnut-elle plus tard devant Pierre, mais plaisir quand même – que son mari et Lenoir étaient tout essoufflés et n’avaient pas su parer tous les coups qui leur avaient été portés par les deux ados.
– Coups et blessures sur agents de la force publique, rébellion à autorité, dit-elle aux jeunes, plus viol en réunion, ça va vous coûter un max, mes cocos !
Ce qui n’eut pas l’air de les inquiéter outre mesure.
Surtout le plus âgé qui la toisait et semblait la narguer.
– Tu vas moins rire tout à l’heure ! lui lâcha-t-elle férocement tout en aidant la gamine toujours en pleurs à s’emmitoufler dans une couverture.
– Je m’en fous. Je suis fils de flic ! lui rétorqua-t-il.
Les trois policiers en restèrent bouche bée.
Le commandant Pierre Cavalier fut le premier à se ressaisir.
– C’est quoi le nom de ton père ?
– Derosier ! jeta avec arrogance l’ado.
Les policiers se regardèrent avec stupeur sous le regard narquois des trois jeunes.
– Derosier… comme le commi…, balbutia Lenoir.
– Comme le commissaire principal Derosier, oui ! lâcha Jeff Derosier.
– Oh ! la merde… Quel coup tordu ! dit Pierre.


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dimanche 18 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Pierre Cavalier, mari du capitaine Isabelle Cavalier et lui-même commandant à la Direction centrale des Renseignements généraux, regarda instinctivement la pendulette de la salle à manger-salon quand il entendit la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée de leur appartement de la rue du Commerce.
Il était vingt-deux heures vingt.
Pierre se leva et alla au-devant de sa femme.
– J’étais inquiet. J’ai appelé ton service et il y a plus d’une heure que tu es partie…
Il se tut en voyant l’air égaré de sa femme qui se blottit dans ses bras, recherchant la protection des quatre-vingts kilos de son « nounours ».
Il resta là à la bercer debout tout le temps que durèrent ses sanglots. Puis deux gros reniflements en signalèrent le tarissement.
Pierre prit délicatement le visage d’Isabelle entre ses mains et lui baisa le front et les joues, effleurant tendrement ses lèvres. Jusqu’à ce qu’un pâle sourire apparaisse.
Il crut qu’elle allait repartir en pleurs et s’empressa de la conduire dans le salon pour l’allonger sur le canapé.
– Sale journée ? lui demanda-t-il en lui rapportant un verre d’eau de la cuisine. Pourtant, Derosier n’a pas tari d’éloges sur toi quand je les ai appelés tout à l’heure…
Elle haussa les épaules tout en s’essuyant le visage du revers de la main.
– C’est un con, marmonna-t-elle.
Pierre sourit pour lui-même. La crise semblait passée.
– J’ai eu envie de marcher un peu, c’est pour ça que je suis en retard… Et puis je ne voulais pas que la petite me voie dans cet état-là…
– Oh ! tu sais, elle est couchée depuis un bon bout de temps…
Isabelle s’était assise sur le canapé et Pierre la rejoignit, lui passant un bras autour des épaules.
– J’ai pas arrêté de chialer depuis que j’ai quitté ce con de Derosier…
– Alors, raconte-moi ce gros malheur.
– Ce n’est pas un gros malheur… c’est une grosse horreur, une colossale monstruosité, mon pauvre Pierre.
Pierre Cavalier se tut pour éviter de dire des conneries.
Sa femme se leva et partit s’enfermer dans la salle de bains une demi-heure, puis accepta d’avaler un yaourt et un grillé.
Ils s’allongèrent côte à côte dans leur lit mais Isabelle refusa qu’il lui passe le bras autour du cou.
– Plus tard... Si tu en as encore envie, dit-elle mystérieusement après l’avoir repoussé.
Pierre resta coi, songeant que c’était la première fois que sa femme n’allait pas embrasser Philippine avant de se coucher.
– Je ne sais pas si tu as envie d’entendre ce que j’ai à dire… mais il faut que je le dise et que quelqu’un l’entende… et ce ne peut être que toi. En tout cas, pour moi, c’est important. Après, tant pis, c’est que je me serai trompée…
La voix d’Isabelle était étouffée et avait la tonalité que prennent parfois les voix dans les rêves. Puis le front de Pierre se plissa quand il pensa que c’était presque la voix d’une personne sous hypnose.
– Je t’ai dit, poursuivit Isabelle, que ma mère était partie – nous avait quittés, mon père et moi – quand j’avais onze ans. Mais je ne t’ai jamais dit pourquoi.
Elle marqua une pause. Ce qu’elle allait dire lui semblait difficile à énoncer.
– Quand nous avons fait l’amour pour la première fois, le 6 avril 1999, je n’étais pas vierge. Je t’ai laissé croire que j’avais eu quelques aventures pour ne pas paraître trop conne à tes yeux. J’allais avoir vingt-neuf ans le 11 avril… Mais tu étais mon premier homme… mon premier…
Pierre l’entendit ravaler ses larmes.
– Depuis mon père, mon enfoiré de salaud de père…
Pierre se surprit à éprouver la douleur de sa femme au plus profond de son être. Mais il conserva son immobilité comme Isabelle conservait la sienne.
– Maintenant, reprit-elle après une longue pause, je t’en ai trop dit pour ne pas aller jusqu’au bout. Alors, accroche-toi, mon pauvre Pierre. Tu vas découvrir celle que tu croyais connaître dans sa nue réalité, ses recoins les plus secrets… C’est pas ragoûtant, crois-moi !
Pierre savait qu’il ne l’en aimerait pas moins, quoi qu’il puisse apprendre. Il pressentait également qu’il devait pouvoir l’écouter jusqu’au bout de ce qui semblait être une confession s’il ne voulait pas la perdre.
Sans un mot. Sans une question. Sans manifester la moindre réaction.


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lundi 15 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Quelques heures plus tôt, une demi-heure après le départ de sa femme et de sa fille, le commandant Cavalier ne fut pas surpris d’entendre sonner à la porte de son appartement.
Ni d’ouvrir à deux de ses collègues de la rue des Saussaies, dont l’un était son supérieur direct. Des « fidèles » de Pierre-Marie de Laneureuville, ancien pilier de la maison, grand manitou des basses œuvres de la République et actuel ministre de la Justice
*.
– Il me semble qu’il y a un problème, jeta le commissaire divisionnaire Leprot, son supérieur, à peine la porte refermée.
Pierre s’y attendait et savait qu’il n’était pas aussi brillant que sa femme dans l’improvisation.
– Il me semble aussi que vous me devez des explications, ajouta le commissaire devant le silence de Cavalier. Pas sur leur destination, car nous avons intercepté une communication téléphonique de votre femme qui nous a informés sur ce point. Mais sur son objectif et votre rôle dans ce merdier.
Si Pierre Cavalier n’avait pu empêcher sa femme de mettre son projet à exécution, il en avait au moins deviner les grandes lignes après leur discussion de l’avant-veille au soir.
En ayant les principaux protagonistes sous la main – Patrice Dutour pour être le « fils de » et Phil parce qu’il en savait trop, ainsi que sa fille, ce qui empêchait toute menace de rétorsion –, Isabelle avait les principaux atouts en main. « Surtout, se dit-il, si elle a pris des garanties par ailleurs. »
Elle voulait ouvrir une négociation. C’était l’évidence même.
Le divisionnaire Leprot s’impatientait.
Le commandant Cavalier décida de jouer son va-tout.
– Je n’en parlerai qu’au ministre, dit-il calmement. Mais c’est mon idée et non celle de ma femme, et je crois qu’elle lui plaira.
Le commissaire lui jeta un regard mauvais.
– Mon petit vieux, vous avez vraiment intérêt à ce qu’elle lui plaise ! dit-il rageusement avant de composer un numéro de téléphone.
Ce fut une brève suite de « Oui, monsieur », « Non, monsieur », « Bien sûr, monsieur », dès que la communication fut établie.
Pierre Cavalier se moquait en lui-même de la servilité de son divisionnaire.
Celui-ci regarda sa montre.
– Nous avons rendez-vous dans une heure place Vendôme.
Place Vendôme, c’est le ministère de la Justice.
Tout à côté, c’est le Ritz. Dont le bar « Vendôme » est bien pratique pour les rendez-vous discrets.
Trois quarts d’heure plus tard, Pierre Cavalier se retrouva donc confortablement assis dans un fauteuil-club en cuir luxueux du bar « Vendôme ». Dans le coin non-fumeurs. En la seule compagnie du divisionnaire, l’autre « collègue » ayant pris place dans un des fauteuils de la galerie à la droite de l’entrée du bar.
Noblesse oblige – vraie ou usurpée –, Laneureuville se présenta ponctuellement un quart d’heure plus tard.
D’un geste impatient, il congédia le divisionnaire et attendit fort civilement que son champagne habituel lui fût servi avant d’engager le fer.
– Alors, Pierre ? fit-il avec morgue.
Le commandant Cavalier s’était juré promis de baiser cet enfoiré d’éminence grise barbouzarde. Seule manière, à ses yeux, de retrouver grâce auprès de sa femme.
– Monsieur, commença-t-il d’un ton ferme mais assourdi pour n’être entendu que de Laneureuville, j’ai pris sur moi de mettre qui vous savez sous protection rapprochée…
Le ministre restait de marbre et attendait la suite impatiemment, contrôlant son étonnement.
– En effet, des informations me sont parvenues en temps utile qui m’ont fait craindre pour la vie de notre protégé…
Un sourcil du barbouzard s’arqua derrière ses lunettes de myope qui lui dévoraient le visage et lui donnaient le faux air d’un paisible professeur Tournesol.
– Un groupe incontrôlé semble vouloir s’en prendre à lui et aux témoins de son existence pour annuler le bénéfice que vous souhaitez en retirer.
– Je les connais ? demanda sèchement Laneureuville par vieux réflexe « professionnel ».
– Non, monsieur. Ni moi non plus, d’ailleurs. Mais les informations qui me sont parvenues m’ont fait craindre le pire et j’ai pris sur moi de demander au capitaine Cavalier…
Pierre se rendait compte que Pierre-Marie de Laneureuville ne croyait pas un traître mot de ce qu’il disait. Mais il existe des jeux où la règle veut que l’on fasse semblant.
Pour ne pas perdre la face.
Le regard de Laneureuville lançait des lueurs mortelles. Totalement impuissantes. Pour l’instant, du moins.
– Si vous me le permettez, monsieur, reprit le commandant Cavalier posément, sur le ton du subalterne prêt à rendre un immense service et à consentir un gros sacrifice, je vais régler ce problème dans les plus brefs délais. Afin d’assainir la donne, si vous voyez ce que je veux dire…
Le garde des Sceaux, ministre de la Justice, se sentait près d’exploser de fureur devant ce petit con prétentieux et incontrôlable qu’il aurait peut-être dû éliminer au lieu d’essayer de l’utiliser.
– Rapidement, alors ! jeta le ministre tout en se levant.
Et sans avoir toucher sa flûte de champagne.
Pierre Cavalier s’offrit le luxe de la vider. Il adorait le Dom Pérignon. Isabelle aussi, d’ailleurs. Mais il ne pouvait tout de même pas quitter le bar la bouteille à la main pour aller la rejoindre.
On peut commander du Coca au Ritz. On ne « chourave » pas une bouteille de champ.
* Voir Un vague arrière-goût.


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dimanche 14 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Ils atteignirent l’entrée de l’autoroute A 13, celle de Normandie, en étant presque assurés de ne pas être suivis.
Au péage de Mantes-la-Jolie, un gendarme se dirigea vers leur véhicule et sembla lire le numéro de la plaque.
De toute façon, « ils » ne pouvaient rien contre elle et Gilbert. Ils agissaient dans le respect d’un mandat judiciaire et les enfoirés d’en face n’étaient plus maîtres du jeu.
À dix heures, ils s’engagèrent sur la rocade de contournement de Bernay et Isabelle fit le chemin à Gilbert Lenoir jusqu’à Caorches-Saint-Nicolas et la ferme des frères Bauchère. Qui les attendaient, « artillerie » à proximité, au cas où.
Quand Isabelle leur avait téléphoné le jeudi soir, ils avaient immédiatement accepté de les héberger, sans poser de question. Se transformer en auxiliaires de la justice était un plaisir pour eux.
– Ne vous inquiétez pas, leur dit Michel Bauchère, l’aîné, en les accueillant. Si des malfaisants se pointent par ici, on leur refera le coup de l’Assomption
* !
Ils rirent de bon cœur avec Phil à l’évocation de ce « bon moment ». Sans se rendre compte immédiatement qu’Isabelle, elle, ne riait pas du tout et tentait de faire comprendre par des regards désespérés que son collègue, le lieutenant Lenoir, lui, n’était pas au courant.
L’arrivée des voisins, Marcel et Georges Lebrige, ne fut pas pour la rassurer.
Au premier verre d’apéritif, ils allaient évoquer leurs souvenirs d’anciens combattants avec Phil. Un instant, elle se demanda si elle avait vraiment eu une bonne idée.
Elle accusa le choc lorsque Gilbert Lenoir se tourna vers elle tout sourire.
– Je suis au courant. Le professeur m’a raconté. Justice expéditive, mais justice quand même !
Les autres opinèrent par des hochements de tête entendus et de larges sourires.
Le lieutenant Lenoir venait de réussir son examen d’entrée dans leur petite confrérie.
Puisque tout le monde était réuni et que le temps pressait, Isabelle Cavalier préféra leur expliquer l’« affaire » avant le déjeuner.
Tous assis autour de la grande table de ferme, elle seule debout, ils l’écoutèrent avec la plus grande attention. Le visage grave.
– Comprenez bien, conclut-elle, que le lieutenant Lenoir et moi nous agissons dans le cadre d’un mandat judiciaire, qu’il s’agit d’une protection de témoin et que nous ne devons pas quitter le cadre de la loi. J’espère que je me fais bien comprendre ?
Son regard alla de l’un à l’autre.
En commençant par Phil, puis Michel et ses deux frères jumeaux, pour finir par les deux retraités agricoles.
Ils acquiescèrent en silence.
Chacun pensant à son rôle.
Phil veillant sur Philippine – et vice versa, comme toujours.
Georges et Marcelle faisant le guet depuis leur maison sur la route.
Michel et ses frères assurant la protection de la ferme et de Euh-Euh en cas de coup dur. Sous les ordres du lieutenant Lenoir.
Elle, Isabelle, coordonnant le tout et menant les tractations.
Euh-Euh, lui, semblait aux anges.
Isabelle se demanda s’il saisissait quelque chose de toute cette situation. S’il se rendait compte qu’il était assis au cœur du volcan.
Alors qu’elle s’apprêtait à téléphoner à la juge d’instruction pour l’informer comme promis, Georges la prévint que l’estafette de la gendarmerie de Bernay arrivait dans la cour.
Le brigadier descendit seul et se dirigea vers Isabelle qui marcha au-devant de lui avec Gilbert Lenoir.
Le brigadier semblait mal à l’aise.
– J’ai reçu un fax bizarre il y a une demi-heure, commença-t-il. Il paraît qu’un individu serait retenu ici contre sa volonté et que, s’il est ici, je dois l’emmener à la brigade et attendre les ordres.
Isabelle sourit. Elle avait appris à connaître le brigadier au cours du mois d’août, et savait qu’il ne marcherait jamais dans un coup tordu.
– Nous agissons, le lieutenant Lenoir et moi-même, dans le cadre d’un mandat judiciaire. Il s’agit d’une protection de témoin, dit-elle en lui tendant le mandat de la juge.
Le brigadier le parcourut attentivement et se mit presque au garde-à-vous pour lui dire qu’il était à sa disposition.
– Remarquez, ajouta-t-il avec un petit sourire sur les lèvres et un hochement de menton en direction de la ferme, avec cette équipe-là, je ne me fais pas de souci pour le témoin. Mais je vous envoie quand même une voiture avec deux gendarmes dès que j’aurai rendu compte que tout est normal ici.
Isabelle Cavalier le remercia.
Si ceux « d’en haut » envoyaient leurs hommes de main pour une opération musclée de récupération, le soutien de la gendarmerie n’était pas de trop.
– Mais comment ont-ils su que vous seriez là ? demanda le brigadier avant de prendre congé.
Elle haussa les épaules en songeant que Pierre avait peut-être choisi le mauvais camp ou que la conversation qu’elle avait eue avec Michel Bauchère le jeudi soir avait été interceptée.
– Ils ont de gros moyens, finit-elle par répondre, de très gros moyens…
Il était treize heures quinze.
* Voir Sans se salir les mains.


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samedi 13 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





À sept heures trente précises, le dimanche 26 octobre, Isabelle Cavalier sonna à la porte de Philippe-Henri.
Gilbert Lenoir lui ouvrit après s’être assuré de son identité.
Phil se tenait dans le couloir avec ses deux valises.
Ils descendirent ensemble et mirent les valises dans le coffre de la familiale.
C’était maintenant le moment le plus délicat.
La rue Amélie, cinquante mètres plus loin, devait être sous surveillance et il n’était pas question de laisser seul Phil dans la voiture.
« Ils » seraient capables de leur jouer le coup à l’envers en kidnappant Philippe-Henri – ou pire.
Phil les accompagnerait donc. Mais une course de vitesse allait débuter dès qu’ils seraient repérés.
Ils ne le furent pas avant d’arriver à huit heures moins cinq précises au bas de l’immeuble des Dutour.
Normal, le « sous-marin » était garé le long du trottoir opposé.
À présent, ils allaient demander des consignes et peut-être réclamer du renfort. Le chrono était enclenché.
Gilbert Lenoir resta en bas. Isabelle Cavalier monta jusqu’à l’appartement avec Phil et elle lui demanda de rester en retrait.
Elle jouait le tout pour le tout. Elle le savait. Si les Dutour n’ouvraient pas, tout était perdu. Pour tout le monde. Avec pas mal de dégâts collatéraux.
Elle sonna avec insistance.
Par bonheur, Louis Dutour ouvrit.
« Il a dû croire que ce sont ses anges gardiens du “sous-marin”… », pensa Isabelle avec soulagement.
En fait, sa Paulette était partie chercher du pain et il crut qu’elle avait oublié ses clés.
Par chance, Louis Dutour semblait être le maillon faible.
Isabelle n’eut pas à brandir le sésame du juge. L’effet magique fut obtenu par la simple carte de police du capitaine Cavalier et son brassard marqué « police » qu’elle venait juste d’avoir l’idée d’enfiler.
– Je viens chercher Patrice pour le mettre en lieu sûr ! dit-elle d’un ton sans réplique en se dirigeant vers la chambre du jeune homme dont elle tourna la clé.
Euh-Euh bondit de joie en la voyant pénétrer dans sa chambre.
Il avait eu raison d’espérer. Il savait que « la dame de la police » viendrait le délivrer. Que sonnerait alors l’heure de la punition des méchants comme dans la Bible. Elle était l’envoyée du vieux monsieur.
Isabelle repéra un sac de voyage dans un coin de la pièce et aida un Euh-Euh tout excité à le remplir de quelques vêtements.
Ils atteignirent la porte palière ouverte, où se tenait toujours Louis Dutour, au moment où Paulette allait débouler avec perte et fracas.
Mais le fracas fut pour elle grâce à un astucieux croche-pied de Philippe-Henri sortit au bon moment de la pénombre du couloir où il s’était tenu dissimulé jusqu’à présent.
Paulette Dutour se mit alors à hurler à l’aide tandis que Phil, Euh-Euh et Isabelle descendaient quatre à quatre l’escalier, Isabelle traînant le sac de Patrice.
Gilbert Lenoir avait eu l’idée lui aussi de passer son brassard de police et il tenait les deux occupants du « sous-marin » en respect avec son arme de service devant la porte d’entrée de l’immeuble, en criant régulièrement : « Police ! personne ne bouge ! » À quelques mètres du commissariat de la rue Amélie, au numéro 6, fermé le week-end.
Il couvrit en position de tir la sortie du trio qui rejoignit au plus vite la rue Saint-Dominique et s’engouffra dans la familiale de Pierre au milieu de quelques badauds.
Le lieutenant Lenoir les rejoignit au dernier moment, suivi des deux « gorilles » qu’il tenait toujours en respect et qui notèrent consciencieusement le numéro d’immatriculation du véhicule.
Il était à peine huit heure dix. Le tout n’avait pas pris un quart d’heure.
Isabelle avait démarré sur les chapeaux de roue et elle fila, gyrophare en folie, jusqu’au boulevard de La Tour-Maubourg qu’elle remonta à contresens jusqu’à l’avenue de La Motte-Picquet, qu’elle suivit jusqu’à la rue du Commerce où elle se gara en double file, passant le volant à Gilbert Lenoir le temps d’aller chercher Philippine.
Il était huit heures vingt-trois.
Elle remarqua un individu dans un véhicule garé dix mètres plus haut qui s’était retourné vers elle tout en téléphonant.
Elle bondit les marches jusque chez elle. Pénétra en trombe jusqu’à la chambre de Philippine en passant devant un Pierre médusé.
Repassa dans l’autre sens en tirant Philippine d’une main, un sac de voyage de l’autre, en jetant :
– T’as fais ton choix ?
Sans même ralentir son allure.
Elle entendit un « Oui » mais ne sut pas quel était son choix.
Elle était déjà en train de descendre l’escalier, Philippine blottie dans un bras et traînant le sac de voyage de marche en marche de l’autre.


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vendredi 12 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecuia, Chapitre 16

Chapitre 16






Le vendredi midi, le lieutenant Lenoir et le capitaine Cavalier se retrouvèrent comme convenu au Relais angevin, rue Cler. Avec, bien sûr, Philippe-Henri qui était en vacances depuis la veille.
Les deux hommes n’avaient pas quitté l’appartement depuis la veille et Lenoir n’avait rien noté d’anormal sur le chemin du restaurant.
Assis tous trois dans le fond de la salle à une table isolée, Isabelle expliqua l’essentiel de son plan.
– Nous agirons dimanche matin à huit heures. Gilbert, je passe te prendre à sept heures trente chez Phil. Je prendrai la voiture de Pierre pour qu’on tienne à cinq, conclut-elle. Tu vois quelque chose qui cloche ?
Gilbert Lenoir dit que non. Que tout semblait OK.
Isabelle revint chez elle vers dix-neuf heures. Auparavant, elle était repassée au service sous le prétexte d’une autre affaire en cours sur laquelle elle détenait quelques informations qui pouvaient intéresser le commandant en charge du dossier. En fait, pour vérifier quelques éléments essentiels et après avoir promis au patron de boucler définitivement en début de semaine le dossier des cinq meurtres non élucidés. Au grand soulagement du commissaire principal Derosier qui l’en félicita.
Elle trouva un Pierre des plus moroses. Qui attaqua avant même qu’elle eût retiré son blouson et ôté son holster.
– C’est quoi cette histoire de protection de Phil ?
Elle était étonnée de la question. Phil était-il « filé » ? Ou elle-même ?
– Je ne vois pas ce que tu veux dire, lança-t-elle d’un air faussement détaché.
– Ne fais pas l’idiote ! Tu sais très bien de quoi je parle. Le petit Lenoir qui ne le lâche pas et qui loge chez lui… C’est quoi comme embrouille ?
Isabelle poussa un gros soupir.
– Primo, je suis ta femme. Secundo, tu continues sur ce ton-là et je demande le divorce…
– Excuse-moi, mais c’est l’affolement « en haut ». Ils ne comprennent plus ton jeu. Je les ai eus sur le dos tout l’après-midi. Je les avais assurés de ta coopération…
– C’est très bien, mon chéri, tu as bien fait, lui dit-elle tout en commençant de mettre la table.
Le commandant Pierre Cavalier se sentait déstabilisé.
Sa femme le menait en bateau et elle fonçait droit dans le mur.
Qu’avait-elle mijoté ?
– Dis, Isa, lui demanda-t-il tendrement, tu ne vas pas faire de bêtise ?
– Bien sûr que non, mon chéri. J’ai charge d’âmes et je n’ai pas envie de voir ma fille mourir…
Pierre sursauta.
– De quoi parles-tu ?
– Tiens, tu ne connais pas cette histoire, toi qui navigues dans la flicaille politique !
– Celle du Président ?
– Oui, celle du Président au-dessus de tout soupçon et qui se retrouve mis un jour devant de très anciens souvenirs par un maître chanteur indélicat et surtout imprudent. Le maître chanteur détient des preuves de ce qu’il avance. Il demande – normal – une forte somme pour prix de son silence. Un service inconnu à l’organigramme de la République lui demande la restitution immédiate des preuves en échange de rester en vie. Le maître chanteur rit. Si on le tue, les preuves seront remises à la presse. Tu te souviens du reste ?
– C’est une légende qui court, dit Pierre en haussant les épaules.
– Comme tu voudras… Donc, notre maître chanteur a une femme et deux enfants. Un petit garçon de sept ans et une petite fille de trois ou quatre ans – l’âge de notre fille. Alors, la petite fille a un accident. Elle meurt. Un homme du service inconnu appelle le maître chanteur. « Tu nous remets les preuves, sinon, la prochaine fois, c’est ton fils. Ensuite ta femme… » Le maître chanteur leur a remis immédiatement les preuves.
– Mais pourquoi me racontes-tu ça ? demanda Pierre en s’énervant.
Isabelle haussa les épaules et fit une moue désabusée.
– Pour que tu comprennes que je sais parfaitement de quoi sont capables tes gugusses « d’en haut ». Et que tu comprennes aussi qu’on ne touchera pas un cheveu de Phil et que je ne laisserai pas assassiner ma môme.
Pierre était accablé. Il s’attendait à présent au pire.
Elle le regarda avec son air pitoyable. Elle en éprouvait de la pitié. « Reprends-toi, la pitié, en amour, c’est comme le glas qui sonne. »
Elle voulait lui donner encore une dernière chance.
– Maintenant, on n’en parle plus. Tu sais que je t’aime, que je tiens à toi. Alors, choisis ton camp.
Pierre Cavalier opina silencieusement.
Le message était passé.
– Au fait, ajouta Isabelle d’un ton détaché en retournant prendre un plat dans la cuisine, dimanche j’ai besoin de ta voiture. Je te laisserai la mienne.
– Pour quoi faire ?
– Tu es de service, moi pas. Alors j’ai envie de m’aérer, de changer d’atmosphère… J’emmène la petite.
– Mais, Isa…, commença-t-il
– T’occupe ! le coupa-t-elle. Tu as jusqu’à dimanche matin pour faire ton choix. En attendant, tu dors sur le canapé et moi dans le lit avec ma fille.


© Alain Pecunia, 2008.
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