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jeudi 7 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 5

Chapitre 5





Je me suis réveillé le lendemain matin avec une migraine pas possible. Ça, c’est le mélange de vins de la veille.
À huit heures, ma frangine a rageusement ouvert les double rideaux et déclenché l’ouverture électrique des volets roulants. Ça m’a fait l’effet d’une fraiseuse de dentiste.
Putain, qu’elle est chiante, la Bernique !
– Debout ! qu’elle a crié en me secouant l’épaule comme une malade.
J’ai grommelé et j’ai fini par obtempérer.
Aujourd’hui, mercredi, c’est l’enterrement de maman. À onze heures.
Sans cérémonie religieuse. Car maman a une dent contre la religion.
Ça remonte loin. Un de ses aïeuls a été brûlé dans sa maison avec meubles, femme, enfants et domesticité.
Faut dire qu’ici on est limite pays chouan.
C’était un notable républicain. Un bleu. Mais c’était là une pratique courante dans les deux camps. Que ce soit au nom de Dieu et du roi ou de la Convention.
Sans quartier. Inexpiable. La preuve, maman va direct au cimetière.
Le cimetière, il est de l’autre côté. Il faut traverser la ville.
À train de corbillard, il y en a pour une bonne demi-heure. Le croque-mort veut qu’on parte à dix heures et quart au plus tard.
Le Bellou ne nous accompagne pas. Son état ne le lui permet pas, a prétendu ma sœur.
Nous nous retrouvons donc dans la plus stricte intimité à l’avant du corbillard.
Il n’y a ni fleurs ni couronnes et je trouve ça tristounet.
Mais c’est la faute du fleuriste. Il les a fait livrer au funérarium.
Il fait grisou et j’ai toujours ma migraine.
Un corbillard, ça ne se remarque même plus. Il roule dans l’indifférence générale seulement ponctuée de quelques appels de phare rageurs et klaxons impatients à cause de son allure.
Du coup, Henri-Jacques accélère et grimpe la côte en seconde.
Il a troqué son pantalon de velours et son pull à col roulé contre un costume sombre à cravate noire.
Mais il n’a toujours pas l’air d’un croque-mort.
À l’arrivée, quatre porteurs nous attendent en rang d’oignon. Ils sont alignés par ordre de taille décroissant. L’effet produit est involontairement comique. On dirait les frères Dalton.
Ils attendent que nous soyons descendus et que Henri-Jacques ouvre l’arrière du fourgon pour se mettre en mouvement.
Ma sœur et moi, nous nous tenons sur le côté.
Henri-Jacques pousse un hurlement.
Les quatre Dalton accourent à la rescousse.
– Bordel de bon Dieu de merde ! crie Henri-Jacques en se retournant.
Je ne comprends pas.
Ma sœur semble inquiète.
Peut-être que le cercueil est coincé, me dis-je.
– Elle n’est plus là ! dit le croque-mort à ma frangine.
Il est totalement désemparé. Ça, je le comprends. Égarer sa cargaison est toujours une faute professionnelle.
Puis je réalise qu’il parle de maman.
Il a perdu maman !
J’en reste stupéfié.
La Bernique, elle, a pris les choses en main.
Elle est partie constater de visu.
– On l’a volée ! hurle-t-elle.
Là, je me sens obligé de la rejoindre.
Tandis qu’elle foudroie Henri-Jacques du regard, j’en profite pour jeter un œil.
Je ne comprends pas. Le cercueil de maman est dans le caisson.
Je suis soulagé.
– Mais elle est là ! dis-je en tentant d’attirer leur attention.
Peine perdue, ils ne m’écoutent pas. Ils sont dans leur délire.
– Je te jure, dis Henri-Jacques à son associée, je n’y suis pour rien.
– Il n’y a que toi et tes quatre larbins qui soyez au courant, rétorque ma sœur en les dévisageant un à un, l’air à la fois vachard et soupçonneux.
Les quatre Dalton sont dans leurs petits souliers.
Le croque-mort a un mouvement de recul comme s’il craignait une baffe de ma frangine.
Moi, à sa place, je me méfierais plutôt de son coup de boule. Il peut être fulgurant. À la sournoise.
Mais c’est le larbin qui est le plus près de ma sœur, un innocent malgré sa mine patibulaire, qui le reçoit en pleine poire.
Il est le plus petit et quasiment à sa hauteur.
– Faudrait pas me prendre pour une conne ! dit-elle.
Les trois autres Dalton battent en retraite en soutenant leur copain.
Je suis gêné. Je jette un regard alentour. Le comportement de ma sœur est inconvenant. Mais nous sommes seuls dans le cimetière.
– Je te jure ! implore Henri-Jacques en faisant un pas en arrière.
Je me retourne vers le corbillard.
Je n’ai pas rêvé, maman est toujours là. Du moins sa boîte.
C’est à ce moment, seulement, que je remarque une petite trappe entrouverte sur le devant du cercueil dans le plancher. Que doit dissimuler en temps ordinaire la porte du caisson quand elle est fermée.
Le logement d’un attirail quelconque, me dis-je en l’examinant.
J’ai l’idée de poser la question à Henri-Jacques, histoire de les calmer. Mais je n’en ai pas le temps. Le fleuriste vient de rappliquer avec ses couronnes.
Du coup, tout se calme.
Les porteurs reviennent et sortent le cercueil pour le porter jusqu’à la sépulture.
Mais, à part moi, personne ne donne réellement l’impression d’être à sa place.
Même civil, le cérémonial est bâclé.
Les porteurs sont si nerveux qu’ils manquent faire valdinguer maman direct le trou.
Henri Jacques a visiblement l’esprit ailleurs et la Bernique bout de rage.
Je me dis que maman a un bien triste enterrement.
Je regrette d’avoir cédé à ma sœur.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 3 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Je suis très heureux et je sais toujours qui je suis depuis la naissance de Philippine. Isa et sa fille ont transfiguré mon existence et son mari – je n’arrive pas toujours à me souvenir de son prénom à celui-là, Pierre… – est très sympathique avec moi.
Le Dr Lévy m’a même dit que je n’avais plus besoin de venir le voir. Sinon par amitié.
Ma petite Philippine va bientôt avoir trois ans. Le 23 août 2003.
Mais, cette année, nous ne pourrons pas faire la fête au Relais angevin.
Le patron, Gérard Langlot, est impliqué depuis la seconde quinzaine de juin dans une tragique histoire de meurtre dans un bled perdu de Loire-Atlantique
*.
Jean, le serveur, m’a dit que, « compte tenu des circonstances, ce n’est pas souhaitable ».
Moi, je sais bien pourquoi il dit ça.
Depuis un certain temps, de sombres rumeurs couraient sur Le Relais angevin.
Isa et ses amis m’avaient expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de drogue. Je n’en avais pas cru mes oreilles. Gérard Langlot en trafiquant ! Sa femme et le serveur, je veux bien, ils n’étaient pas nets. Mais M. Langlot !
Je n’ai pas pu refuser aux amis d’Isa de leur servir d’« auxiliaire bénévole » dans cette histoire.
Indicateur, je ne voulais pas, mais auxiliaire, c’est honorable. Et puis ils sont tellement gentils avec moi.
– Vous faites partie des meubles, Phil, dans ce rade. Ils ne se méfieront pas de vous. Vous n’avez qu’à noter les allées et venues des uns et des autres quand vous y êtes, m’a dit le copain des Stups d’Isa, le commissaire Antoine.
C’est vrai que je suis très observateur. Il paraît que je leur ai été très utile.
– Vous avez un avenir devant vous tout tracé lorsque vous serez à la retraite ! m’ont-ils blagué.
C’est vrai que c’est pour bientôt. Je viens d’avoir cinquante-sept ans le 13 avril dernier. Et la police, c’est comme ma famille maintenant. Une grande famille.
Mais je me suis égaré.
Bref, ça me contrarie qu’on ne puisse pas faire notre fête au Relais angevin. Il me faut trouver une solution de rechange.
– Non, Philippine, on ne rentre pas dans cette pièce !
On dirait qu’elle le fait exprès. Isa m’a dit que les mômes c’est comme ça. On leur défend quelque chose, il faut qu’ils le fassent.
– Tiens, m’a-t-elle lâché un jour, avec cette porte toujours fermée à clé dans ton appartement, c’est comme dans le conte de Barbe-Bleue !
Ça ne m’a pas fait rire.
Mais il faut vraiment avoir toujours un œil sur eux.
C’est vrai, je ne l’ai pas encore dit.
Depuis l’affectation du mari d’Isa au SRPJ de Rennes en début d’année, je fais souvent office de baby-sitter le mercredi après-midi et parfois lors de mes congés, comme la plupart des après-midi de ce mois de juillet.
Mais je supporte mal la canicule et ça m’énerve de la voir en train d’essayer d’atteindre la poignée de cette porte même si elle est fermée à double tour.
J’aime bien ma petite-fille. Pourtant, parfois, j’ai hâte, comme aujourd’hui, que sa mère vienne la récupérer.
Tiens, justement, j’entends les pas d’Isa dans l’escalier.
Je les reconnaîtrais entre mille.
– Non, Philippine, ne joue pas avec ce tabouret !
Qu’est-ce qu’elle peut être énervante aujourd’hui…
Coup de sonnette d’Isa.
– Oui, j’arrive !… Maman arrive, Philippine. Viens l’accueillir avec moi…
Et puis zut !
Isa a les bras encombrés de sacs. Elle a fait les dernières démarques et a pensé à moi.
– J’espère que ça te plaira. Je n’ai pas dépassé le budget que tu m’avais fixé. J’ai fait pour le mieux… Mais je ne comprends vraiment pas ta sainte horreur des grands magasins !
Je l’aide à déballer le tout sur mon canapé-lit.
Je garde un œil sur la petite en face dans le couloir.
– Non, Philippine, un tabouret n’est pas un jouet…
– Mais laisse-la donc tranquille, Phil ! Elle ne fait rien de mal. Regarde plutôt ce que je t’ai pris.
De toute façon, la porte est fermée.
– Essaie ce pull d’été.
J’enfile. Je confonds une manche et le col. Je ne supporte pas cette sensation d’étouffement. J’angoisse.
– Maman ! Maman !
Ça y est, Philippine nous fait un caprice, maintenant.
Ce qu’elle peut être impérieuse, cette petite. Ce doit être à cause du métier de ses parents.
– Quoi, Philippine ? Tu vois que maman est occupée avec Papy…
Un peu d’autorité, ça me fait plaisir. Mais je voudrais bien sortir de cette foutue manche.
– Attends, Phil ! Ne t’affole pas…
Ne pas m’affoler, elle est drôle, elle ! J’ai un mauvais pressentiment. Comme lorsque je ne vais plus être moi-même. Pourtant, ça faisait longtemps…
– Maman ! Maman !
Isa s’énerve.
– Je suis occupée avec Papy ! Débrouille-toi !
Ouf ! je suis sorti de la manche. Il ne reste plus qu’à trouver le col. Je me suis senti au bord de la panique.
– Maman…, bégaie la petite, maman… il y a deux dames qui dorment… toutes nues…

* Voir Cadavres dans le blockhaus.




© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





C’est bon de se sentir exister pour une femme. Maintenant, depuis le début de cette année, la 99, je l’appelle « Isa » et elle « Phil ».
Nous sommes parfois allés au cinéma ensemble et j’ai osé ce que je n’aurais jamais cru pouvoir oser avec une autre femme que maman. D’ailleurs, cette seule idée eût été auparavant sacrilège, incongrue.
J’ai emmené Isa au Louvre ! Et j’ai de la chance, elle est tombée sous le charme de la salle des sarcophages égyptiens et de celle consacrée à l’art funéraire de l’Egypte romaine. Cette dernière est située dans les anciennes écuries impériales et c’est ma préférée. À cause de ses momies, surtout celle de Padiimenipet, qui m’a fasciné dès le premier jour où je l’ai découverte. Grâce à maman.
J’en ai profité pour lui expliquer les procédés de momification des Anciens – qui sont, d’ailleurs, toujours valables dans leurs grandes lignes.
Le goudron de conifère et la cire d’abeille font des merveilles, mais je n’ai pas voulu entrer dans les détails. Les momies me passionnent beaucoup moins depuis que j’ai fait la connaissance d’Isabelle.
Isa m’a également complimenté pour mon eau de toilette.
– C’est mieux que votre eau de Cologne à la lavande dont vous donniez l’impression de vous asperger des pieds à la tête.
J’avais pris cette habitude après la mort de maman, quand j’avais entendu quelques élèves des grandes classes se faire la réflexion, à plusieurs reprises – derrière mon dos, évidemment, mais suffisamment fort pour que je l’entende – que « ça sentait le croque-mort ».
– C’est curieux les coïncidences, a-t-elle ajouté en riant, les vendeuses du rayon lingerie – vous vous souvenez ? – s’étaient souvenues que le « Père Noël tueur » dégageait une forte odeur de lavande…
Nous nous retrouvons souvent au Relais angevin.
Mais Jean, le loufiat, il ne s’est jamais permis la moindre réflexion goguenarde à notre égard. Il semble même se tenir à distance d’Isabelle. Encore plus depuis qu’Isa a pris l’habitude de venir parfois avec des collègues de travail. De la PJ et de la DST.
Quelquefois, ils y organisent des pots pour les anniversaires ou les fêtes des uns et des autres. Ou lorsqu’ils ont résolu une bonne affaire.
Ils sont très sympathiques. Parfois, je me permets de les taquiner.
– Oui, mais le tueur « au collier », votre « Père Noël tueur », il court toujours !
Ils le prennent bien. Ils rient avec moi.
Ils ont beaucoup d’humour.
Toutefois, ma grande satisfaction, c’est de voir le gendarme retraité « toujours accroché au bar » filer à l’anglaise dès qu’Isa pénètre dans les lieux.
Il y en a une aussi qui nous évite, c’est la femme du patron, la Christine blondasse, qui a d’ailleurs l’air de mal vieillir et de ne pas être toujours bien claire d’esprit.
Lors d’un pot, mes amis policiers l’ont invité à trinquer avec eux.
– Entre fonctionnaires, ça ne se refuse pas !
Gênée qu’elle était. Pas possible ! C’est simple, on l’aurait cru en garde à vue avec la tête qu’elle tirait.
Même le Jean, son attitude n’est pas très nette. Il est bizarre. Comme s’il cachait quelque chose.
Le Dr Lévy, il est très content de ma nouvelle vie « sociale ».



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 2 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20





J’ai revu plusieurs fois Isabelle au cours de cet été 98.
Elle a vingt-huit ans. Sa vie n’a pas été facile. Beaucoup de souffrance. De violence. Que je devine mais qu’elle n’évoque pas. Elle est aussi pudique que Ghislaine.
Elle m’a quand même dit qu’elle était entrée dans la police par vocation. Pour faire la chasse aux violeurs.
Je pense que ce n’est pas par hasard.
Elle est à la fois réservée et familière à mon égard. Toujours enjouée quand nous nous voyons.
Elle n’aime pas parler de son père. Son regard se voile toujours quand elle l’évoque – rarement –, son visage se contracte.
– J’aurais préféré vous avoir pour père, vous, m’a-t-elle confié un jour.
J’en ai été très ému.
Au Relais angevin, quand ils ont appris qu’elle était inspectrice, ça a été la surprise.
Il n’y en a que deux à qui ça déplaisait. Le gendarme retraité parce que le maintien de l’ordre était un métier d’homme. Et Jean, le serveur, je ne sais pas pourquoi.
Christine Langlot, la femme du patron, lui fait la gueule. Mais c’est par jalousie féminine, sûrement.
Sinon, ma cote a remonté en flèche.
Je me suis surpris à attendre nos rendez-vous irréguliers et trop espacés à mon goût.
Nous parlons souvent littérature. C’est son passe-temps. Elle a beaucoup de respect pour nos grands classiques. Elle aime faire appel à mon érudition.
Elle aime aussi le cinéma. Les grands films policiers. Les « thrillers »… Elle m’a poussé à acheter un magnétoscope et elle me prête ses cassettes.
Mais j’ai un casque pour écouter, à cause de maman.
L’autre soir, j’ai regardé Le Silence des agneaux. L’angoisse ! À-bo-mi-na-ble ! L’horreur absolue ! Un degré de violence gratuite pas possible.
Il faut une imagination de malade pour tourner des films comme ça !
C’est simple, je n’ai pas pu le regarder jusqu’au bout. J’ai calé.
Quand je le lui ai avoué, elle s’est mise à rire à gorge déployée.
Mais ce n’était pas pour se moquer de moi.
– Quand je pense qu’on vous a soupçonné !
Je ne comprenais pas. Ce devait être visible car elle a fait une petite moue enfantine comme pour s’excuser et a posé sa main sur la mienne.
Elle était gênée. Elle a même rougi.
Elle a longuement hésité avant de me dire qu’elle avait un aveu à me faire. Qu’elle me demandait mille fois pardon d’avance de la peine qu’elle pourrait me causer.
– Ce ne doit pas être bien grave ! lui ai-je dit en lui tapotant la main.
– Oh si ! je le vis comme une trahison à votre égard. Et je ne crois pas que vous me pardonnerez, Philippe-Henri.
Quand je l’entends prononcer mon prénom, je craque, je fonds. Jamais on ne l’a prononcé avec une telle douceur. Même pas Ghislaine et surtout pas maman, les deux seuls êtres qui aient compté dans mon existence jusqu’à présent.
Avec « pauvre papa », bien sûr. Mais lui il était mort avant que je naisse.
J’ai senti qu’elle prenait son courage à deux mains. Elle n’est pas policière pour rien.
– Vous vous souvenez quand je vous ai abordé dans la forêt de Chantilly ?
– Bien sûr. Et c’est un des plus beaux jours de ma vie, ma petite Isabelle.
– Eh bien, je n’étais pas là par hasard…
Ça me semblait évident, puisqu’elle était là pour tenter de piéger le tueur « au collier de perles », le « Père Noël tueur ».
– On m’avait demandé de vous suivre et de vous aborder car vous étiez notre principal suspect. J’étais là pour vous piéger…
– Mais ça aurait pu être dangereux pour vous ! me suis-je écrié plein d’inquiétude rétrospective pour elle.
– Oh non ! j’étais en liaison radio avec les autres inspecteurs qui vous surveillaient et assuraient ma protection.
– Oh ! la la !
– Bien sûr, je leur ai dit après que c’était absurde. Que l’on avait tout faux sur toute la ligne. Que, tandis qu’on essayait de vous piéger, le véritable assassin, lui, courait tranquillement les rues.
– Je comprends. Vous faisiez votre métier. Toute vocation est exigeante…
Mais elle m’a coupé.
– Mais je n’ai pas fini ! Ils ne m’ont pas cru et m’ont ordonné de garder le contact avec vous car, pour mes supérieurs et le directeur de la PJ, vous restiez toujours le principal suspect.
– À ce point ?
– Mais tout était contre vous, Philippe-Henri. Tout. Absolument tout. Vous comprenez ?
Bien sûr que je comprenais. Ça m’intéressait même bigrement.
– On est remonté jusqu’à vous lors de l’affaire de la petite Dumontar. Vous vous souvenez ?
Bien sûr que je me souvenais.
– Vaguement, ai-je dit.
– À ce moment-là, vous êtes devenu un suspect parmi d’autres. Mais, avec l’affaire du Père Noël, il n’y a plus eu de doute. Deux vendeuses du rayon lingerie vous ont identifié.
– Le portrait-robot dans la presse et à la télé ?
– Non. Sur une photo de vous prise au téléobjectif. Et puis il y avait ce nœud papillon vert pomme. Là, nous avons reçu deux lettres anonymes vous dénonçant. L’une signée « une voisine de M. Dumontar », l’autre « un retraité de la gendarmerie toujours sur le pont »…
Ça ne m’étonnait pas de ce faux cul. Mais il aurait dû signer « … toujours accroché au bar », ce minable délateur.
– Mais il y a eu plus grave. Cette histoire de disparition de l’habit de Père Noël dans l’institution où vous enseignez. Et là, nous avons reçu une lettre de dénonciation du directeur de l’établissement qui n’avait rien d’anonyme et des plus sérieuses. Et dont il a confirmé les termes devant le commissaire chapeautant l’enquête. Vous voyez !
Je réfléchissais vitesse grand V.
– Ça vous laisse songeur, hein ?
– Oh oui, ma petite Isabelle. Plus que vous ne pouvez l’imaginer…
Elle baissa la tête, toute confuse.
– Je ne crois pas que vous pourrez me le pardonner. Vous devez penser que je vous ai trahi, abusé de vous. D’ailleurs, c’est ce que je penserais moi-même si j’étais à votre place…
Je la regardai avec attendrissement. Je lui retapotai la main.
– Je ne vous en veux pas le moins du monde. Je vous sais gré de votre franchise, au contraire. Chaque vocation a ses exigences et ses servitudes. Moi-même…
Mais elle me coupa tellement elle était surprise de ma réaction.
– C’est vrai, vous ne m’en voulez pas ? Rien n’est changé entre nous ? Nous restons amis ?
Elle enserra ma main droite de ses deux mains. J’ai cru qu’elle ne la lâcherait jamais. Elle me faisait mal tellement elle avait de la force.
Une femme comme ça, me suis-je même dit, c’est impossible à étrangler. Encore moins de chance de réussite qu’avec une Laguiller.
– Bien sûr, rien n’est changé. J’ai bien trop d’affection pour vous, ma petite Isabelle, et trop de plaisir à nos rencontres, lui répondis-je du fond du cœur. Mais, à propos, où en êtes-vous dans cette enquête monstrueuse, si je puis m’exprimer ainsi ?
– Oh ! nulle part. Le point mort absolu. Trop de moyens et de temps ont été concentrés sur vous. Toutes les autres pistes ont été négligées, alors !
– Cela signifie-t-il que l’assassin a des chances de couler des jours paisibles ?
– S’il ne commet pas d’autres crimes, même un seul, oui, nous n’avons, hélas ! aucune chance de l’arrêter.
– Il ne faut donc pas qu’il en commette un nouveau… Excusez-moi, me repris-je à temps, c’est mal formulé. Je voulais dire qu’il serait regrettable qu’il en commette un nouveau, pour sa victime, bien entendu. Parce que, sinon, la police, elle, elle a intérêt qu’il en commette un, puisque c’est sa seule chance…
– C’est tout à fait ça.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





J’avais quand même perdu l’envie de tuer.
Ça me laissait comme un grand vide. Comme lorsqu’une passion qui vous habite vous quitte.
Je prenais toujours ma voiture pour sillonner les rues de la capitale. Mais, je dois le reconnaître, le cœur n’y était plus.
Comme lorsqu’on a trop goûté de son plat préféré et qu’on s’en lasse d’un seul coup.
Même le retour des beaux jours n’éveilla pas mes sens.
Ma vie ronronnait. Maman et Ghislaine dormaient.
Quand elles avaient besoin de mes soins, ça ne m’excitait même plus.
Je me suis forcé à aller me promener en forêt de Chantilly.
J’y ai même rencontré une promeneuse qui m’a abordé.
Du genre que j’aurais eu envie d’étrangler auparavant.
Toute menue comme je les aime.
Nous nous sommes promenés longtemps. Nous parlions de tout et de rien. Ça me rappelait ma rencontre avec Ghislaine.
Quand je lui dis ma profession, elle me dévoila la sienne.
– Inspectrice.
– Des impôts ? demandai-je courtoisement.
– Non. De police ! précisa-t-elle en riant.
– Ce doit être intéressant ?
– Oui. Et parfois très ennuyeux.
– Ah !
– Oh oui ! et je suis bien contente de vous avoir rencontré. Je commençais à m’ennuyer à jouer l’appât pour le tueur « au collier de perles ». Vous savez, « le Père Noël tragique » ?
– Oh ! moi et les faits divers !
– Bien sûr, vous avez de plus hautes préoccupations.
– Et vous êtes toute seule ?
– Oui, mais je suis en liaison radio avec mon petit micro, là.
Elle me désignait sa broche.
– Ah !
– Nous sommes plusieurs inspectrices comme moi dans les bois autour de Paris. Pour servir d’appât. Mais je crois que c’est inutile.
– C’est en tout cas aléatoire, comme procédé, lui dis-je.
C’est curieux, la vie. J’avais là, à portée de main, l’occasion rêvée de frapper un grand coup et de revenir sur le devant de la scène. Et rien. Je n’en avais pas envie, tout simplement.
Nous sympathisâmes tellement que nous avons été jusqu’à échanger nos numéros de téléphone.
Ça a fait très plaisir au Dr Lévy quand je lui ai dit que j’avais rencontré une amie.
– Eh bien, vous voyez, tout ça va dans le bon sens !
Mais j’ai évité d’en parler à maman. Même à Ghislaine.
Elles auraient été capables de se faire des idées. De se monter l’une l’autre contre moi. De se liguer en croyant que je voulais leur imposer une nouvelle présence.
De toute façon, l’appartement était trop petit.
Mais c’était quand même mieux qu’elles ne soient pas au courant. Elles n’auraient pas aimé Isabelle. Son métier, surtout.
J’imagine maman !
« Tu racontes ta vie à un psychiatre, et maintenant tu fréquentes un policier ! Mais où vas-tu comme ça, mon pauvre Philippe-Henri ? »
À cinquante-deux ans, j’ai le droit de faire ce que je veux. C’est ce que m’a dit le Dr Lévy.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 22 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





C’est à cause de ça que j’ai été voir le Dr Lévy vers la mi-septembre.
Je ne savais plus où j’en étais à force d’être moi et pas moi. Et puis maman qui me faisait craquer nerveusement avec toutes ses comédies.
J’avais trouvé son adresse dans l’annuaire. Rue du Commerce.
Mais je ne l’ai pas choisi vraiment au hasard. C’est à cause de son nom. Pour ennuyer maman.
Isaac Lévy.
Maman, elle a toujours détesté les Juifs. « Ton papa aussi », ne manquait-elle jamais d’ajouter.
Ils étaient la cause des malheurs de la France – du monde aussi, mais le monde, pour maman, était peu de chose comparé à la grandeur de la France éternelle. Et de la mort de mon papa.
Alors là, j’étais sûr de l’ennuyer.
Surtout quand j’allais lui dire que le Dr Lévy avait tout d’une image de propagande pour la Waffen-SS et rien d’un Juif tel que maman me les décrivait.
Grand, blond, les yeux bleus, un regard franc, élégant, cultivé. Bref, un vrai Viking.
Mais le Dr Lévy, il n’aime pas quand je parle des opinions politiques de maman.
Il écoute, oui, mais ça le contrarie. Je le sens. Alors j’évite.
Comme j’ai tout de suite compris qu’il ne fallait pas que je lui raconte tout. Simplement que j’avais beaucoup de chagrin depuis la mort de maman, le 15 novembre 1991. Beaucoup de mal à retrouver mes repères. Et puis cette histoire de savoir tantôt qui je suis et tantôt non.
D’ailleurs, c’est ça qui l’intéressait. Seulement ça.
Les anniversaires et les fêtes, il s’en foutait.
Il m’a longuement parlé de surmenage intellectuel. Une sorte de surchauffe cérébrale.
Mon cerveau était comme un muscle que j’avais trop sollicité. Donc, il avait comme une crampe en quelque sorte.
Mais la crampe, elle durait, dans mon cas. C’était là le problème.
Il me proposa aussi de faire du sport. D’apprendre des méthodes de relaxation.
De faire au moins un peu de marche et, peut-être, d’essayer d’avoir des relations sexuelles plus régulières. D’envisager même le mariage. Qu’une femme pouvait remplacer une mère.
Évidemment, il ne pouvait pas savoir qu’il n’y avait pas de problème de ce côté-là puisque j’avais Ghislaine à la maison.
Mais, de multiplier les relations sexuelles, il n’avait peut-être pas tort.
Je devais quand même attendre que la presse se calme avec ses articles sur « l’étrangleur des septuagénaires ». Ces articles étaient tous plus idiots les uns que les autres. Avec un manque d’imagination total.
Leur conclusion était souvent la même : que les grands-mères ne sortent pas seules passé vingt-deux heures.
Des déclarations des policiers chargés de l’enquête, il ressortait que le criminel n’était ni un nain ni un manchot. Que ce n’était pas un violeur ni un sadique. Qu’il étranglait ses victimes à l’aide d’une cordelette sur laquelle étaient enfilées des perles.
La seule chose qui me contrariait, c’était cette évidence que deux des crimes s’étaient produits dans le 7e et un dans le 15e, mais sur un boulevard proche du 7e.
La police estimait que le criminel devait habiter dans le périmètre des meurtres. Un journaliste rappela opportunément que les moyens de locomotion privés ou publics, ça existait. Que, par conséquent, l’assassin pouvait habiter n’importe où à Paris, en banlieue, en province ou dans n’importe quel autre pays. Que la fréquence éloignée des crimes pouvait même le laisser supposer.
Ça me donna envie de voyager.
L’avion, non. J’en avais toujours eu peur.
Le train ? Ça me donnait mal au cœur.
Les transports en commun ? L’horreur ! La promiscuité. Juste le bus pour me rendre à l’institution.
De toute façon, je ne pouvais pas m’absenter plus de vingt-quatre heures avec maman et Ghislaine à la maison.
Ghislaine, toujours compréhensive, l’aurait admis. Mais pas maman. Et puis, jalouse comme elle était, elle risquait de faire du mal à sa bru qu’elle n’avait toujours pas acceptée.
Il ne me restait que la voiture. Mon problème, c’est que c’est maman qui avait toujours conduit. Et je n’avais même pas mon permis.
À quarante-huit ans, je décidai de franchir le pas. Sans le dire à maman, car elle m’aurait sûrement découragé.
Ainsi j’allais pouvoir montrer à la presse et à la police que j’étais plus intelligent qu’eux. En leur brouillant les pistes.



© Alain Pecunia, 2008.
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mardi 5 juin 2007

Noir Express : "Louise" par Alain Pecunia

Louise est à présent disponible en téléchargement gratuit sur Feedbooks : http://fr.feedbooks.com