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jeudi 8 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 27

Chapitre 27





À cinq heures cinquante-cinq du matin, Isabelle Cavalier, Antoine et Lenoir rejoignirent le sous-marin rue Amelot, après être passés faire un brin de toilette et prendre un peu de repos chez le commissaire Antoine, rue Mouffetard.
À six heures et demie, ils virent le capitaine Dupert quitter l’immeuble des sœurs Loÿ et ils s’assoupirent en attendant la suite des événements.
À sept heures vingt-cinq, il entendirent un bruit de chasse d’eau et les miaulements du chat très proches du micro.
– Arrête de gratter sous la chaise ! gronda une voix encore ensommeillée. (L’une des deux sœurs.)
– Allez, viens, je vais te donner à manger. (Ils identifièrent la voix de la cadette.)
Re-miaulements du chat et grattements très proches du micro.
– Bordel ! jura Lenoir, il va finir par me le décrocher… Sois gentil, le minet, va bouffer…
– En tout cas, c’est lui le moins con, commenta Antoine en haussant les épaules, fataliste.
Miaulements insistants sans grattement.
– Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette chaise, hein ? Elle n’a rien de particulier, tu sais. (La même voix.)
Miaulements et grattements à nouveau.
– Tu veux que je regarde en dessous pour te faire plaisir ?
Un silence angoissé s’installa dans le sous-marin.
La sonnerie d’un téléphone fixe fit sursauter les trois policiers.
– Oui ?
– …
– Tu veux parler à Anne ?
– …
– Tu préfères ? Bon, je vais la chercher.
Silence puis grattements sous la chaise sans miaulements.
– Mais fait chier, ce matou ! s’exclama Antoine énervé.
Puis la voix d’Anne-Sophie Loÿ, devenant rapidement tendue.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– …
– Quoi ? C’est pas possible ! Mais qui a pu faire ça ?
– …
– Les Stups et Cavalier ! Mais, pour quelle raison ?
– …
– Non ! (Ton déterminé et résolu.) Tu ne changes rien à ta journée et tu rentres ensuite chez toi. J’ai peut-être une solution. Je viendrai chez toi ce soir vers dix-huit heures…
Silence.
L’atmosphère devait être pesante dans le salon. Même le chat devait être attentif puisqu’il avait cessé de miauler et de grattouiller le dessous de la chaise.
– Le con ! (L’aînée.) Se faire piquer les dossiers ! L’endroit le plus sûr au monde, son bureau dans les locaux de la Brigade criminelle…
– J’ai peur… Qu’est-ce qu’on va devenir ? (La cadette sur un ton plaintif.)
– Oh ! toi, tais-toi ! Pas de jérémiades, s’il te plaît, et laisse-moi faire !
Silence.
– T’appelle qui ? (La cadette.)
Pas de réponse.
– Allô ! Oui, c’est moi. (L’aînée au téléphone.)
– …
– Notre ami s’est fait voler son bien à son nez et à sa barbe.
– …
– Oui. (Ton respectueux.)
– …
– Je lui ai donné rendez-vous chez lui ce soir à dix-huit heures.
– …
– D’accord.
– …
Fin de la communication.
– Je donnerais cher pour savoir à qui elle téléphonait, commenta Isabelle.
– Moi aussi ! fit Antoine.
– Chut ! les coupa Gilbert Lenoir.
La conversation reprenait entre les deux sœurs.
– Ne t’inquiète pas, tout va s’arranger. (L’aînée, d’un ton apaisant.)
– Tu es sûre ? (La cadette, toujours inquiète.)
– Oui, Pier…
Inaudible. Suite de grésillements et de crachotements.
Puis bref reprise.
– Mais avec quoi il joue ? (La cadette, ton de surprise.)
– Écoute, laisse le chat jouer avec son bouchon… T’es quand même pas croyable, on a un problème gros comme ça, je t’explique, et toi tu te préoccupes du chat. T’es encore une môme, ou quoi ?
– …
Suite à nouveau inaudible. Grésillements et crachotements. Puis craquements et silence absolu.
– L’enfoiré, il me l’a bouffé ! s’insurgea le lieutenant Lenoir.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

vendredi 2 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 23


Chapitre 23





– Elles traînent…, dit Iabelle en consultant de nouveau sa montre.
Il était dix-neuf heures trente et les sœurs Loÿ n’étaient pas encore rentrées.
– Elles font peut-être quelques courses, fit Antoine en haussant les épaules.
De temps à autre, on entendait un miaulement. Parfois faible, parfois éloigné.
– Ça, c’est leur matou, avait dit Gilbert la première fois. Ça prouve au moins que ça marche.
Isabelle Cavalier avait déjà planqué dans des sous-marins, mais celui-ci lui avait semblé particulièrement bien aménagé.
L’intérieur lui faisait penser à un camping-car avec plein de petites astuces de rangement pour pouvoir s’y tenir à deux ou trois à l’aise.
– Normal, c’est mon sous-marin perso, avait dit Antoine en lui avouant aimer ces longues veilles car elles lui rappelaient les moments passés dans son enfance avec son grand-père dans sa hutte de chasse aux canards.
– Les voilà ! dit soudainement Isabelle en désignant les deux jeunes femmes qui s’avançaient dans la rue. Tu avais raison, elles ont fait quelques courses…
Antoine fit signe à Gilbert Lenoir de se mettre à l’écoute.
Les minutes parurent interminables à Isabelle puis on entendit le chat fêter par des miaulements successifs l’arrivée de ses maîtresses.
Des paroles anodines. Des va-et-vient. Des petits bruits. Le chat.
Il était dix-neuf heures cinquante.
– Elles s’installent et prennent leurs aises, commenta Antoine en faisant signe à Isabelle de patienter.
Plus rien pendant vingt minutes.
– Dommage que je n’aie pas pu mettre d’émetteur dans la cuisine ! regretta Lenoir.
Coup de sonnette.
Des voix lointaines. Puis des pas dans la salle à manger.
– Comment ça ? (« C’est la sœur aînée », commenta Isabelle.)
– Oui, comme je vous le dis, le monsieur du câble. (« Merde ! la vieille ! » fit Lenoir.)
– Mais nous n’avons pas le câble ! (Toujours l’aînée.)
– Ah bon, vous n’avez pas le câble ? Remarquez, moi non plus, mais parfois, vous savez, Mme Jean me dit – vous savez, la dame du troisième qui boîte un peu…
– Comment était ce monsieur ? la coupa l’aînée avec impatience.
– Mais très bien, très correct.
– Vous l’avez vu toucher à quelque chose ? (L’aînée.)
– Oh ! je ne l’ai pas quitté des yeux, vous pouvez me croire ! Il a juste touché la prise là près de votre téléviseur. Celle d’où vient le câble quand on a le câble, qu’il m’a dit. Parce que, vous savez, c’est collectif leur machin…
– Et il n’a rien touché d’autre ? la recoupa l’aînée d’une voix encore plus impatiente.
– Non, je vous assure… Le monsieur a posé son blouson sur la table, sa mallette sur la chaise, il a vérifié la prise, puis il est parti… Je me souviens même qu’il a relacé sa chaussure. Heureusement que je lui avais signalé que son lacet était défait, parce que, le pauvre, il aurait pu marcher dessus…
La petite vieille se fit ensuite repousser vers la porte.
Silence.
Des pas dans la salle. Le raclement d’une chaise. Un miaulement.
– Il n’y a rien sous la table. (L’aînée.)
– C’est peut-être rien. (La cadette.)
– Qu’est-ce que tu peux être conne, parfois !
Gilbert se tourna vers Antoine. Les trois policiers hochèrent la tête en même temps.
– Ça devient intéressant, dit Antoine. Tu as peut-être vu juste, Isa.
La voix de la cadette, Marie-Laure :
– Qu’est-ce que tu fais ? (Voix craintive.)
– Je l’appelle.
– Tu crois…
Il était vingt-heures trente-cinq.
Un silence de catacombe s’installa dans le sous-marin. On eût dit que les trois policiers retenaient leur respiration.
Voix de l’aînée. Avec une pointe d’inquiétude.
– Oui, c’est moi… Écoute, il y a eu un truc bizarre cet après-midi… Un type de la télé par câble qui venait soi-disant vérifier l’installation…
– …
– Qu’est-ce que tu dis ?… Non, je ne peux pas te le décrire…
Voix plus basse. S’adressant à sa sœur.
– Allume la télé et mets de la musique…
– Pourquoi ? (Avec étonnement.)
– Fais ce que je te dis ! (Énervée.)
– Bon, bon, j’y vais… (Rechignant.)
(Commentaires d’un journaliste. Un temps. Musique style tub de boîte de nuit.)
– Plus fort !
Gilbert Lenoir avait pris la précaution d’ôter ses écouteurs et de baisser le volume de l’ampli.
Seul un filet de musique pénétrait l’intérieur du sous-marin.
Le lieutenant Gilbert interrogea son supérieur du regard.
– À mon avis, dit Antoine en retrouvant sa voix de stentor, le type qu’elle a appelé et qui lui a conseillé de faire du bruit pour couvrir une éventuelle écoute va rappliquer pour vérifier de lui-même.
– Il risque de trouver mon micro sous la chaise…
– C’est un risque à courir, dit Antoine fataliste. Mais, à présent, on sait qu’elles ont quelque chose sur la conscience même si nous devenons « sourds ».
– Moi, intervint Isabelle, je suis curieuse de découvrir la tête de leur visiteur.
Gilbert Lenoir se proposa pour aller se poster dans l’immeuble.
Antoine haussa les épaules.
– Avec le gardien et la vieille qui connaissent ta tronche !
Isabelle Cavalier fit non de la tête.
– Je sais, dit Antoine. Je pense comme toi. Notre client est peut-être un flic et nous avons une chance de l’identifier.
Il regarda sa montre. Il était vingt-heures cinquante.
– À partir de maintenant, on scope toutes les entrées de mecs. On fera le tri après.
– Je commence, dit Isabelle en prenant le caméscope posé prêt à l’emploi sur la tablette.
Au bout de vingt minutes d’attente, où elle n’avait noté aucune entrée significative, Isabelle pouffa de rire et attira l’attention de ses deux collègues des Stups.
Un trio de jeunes s’était arrêté devant le hall d’entrée de la résidence et deux d’entre eux entamèrent leur petit échange en toute tranquillité.
Le premier reçut un billet du second, puis, jetant à peine un regard alentour, se dirigea nonchalamment vers l’un des bacs à fleurs sur le côté du hall. Posa son pied sur le rebord et fit semblant de relacer ses Nike. S’emparant dans le même mouvement d’un petit sachet de plastique à peine enterré là.
– Les enfoirés ! dit Antoine. Sous mon nez…
Isabelle pouffait toujours de rire.
– Tu les a filmés, au moins ? lui demanda-t-il mi-figue, mi-raisin.
Isabelle fit non de la tête en tentant de refréner une nouvelle envie de rire.
– Excuse-moi, dit-elle en dirigeant l’objectif sur les jeunes dealers qui s’éloignaient.
Elle les suivit un instant avec le caméscope et se figea subitement.
Elle n’avait plus envie de rire.
Elle venait de prendre le capitaine Dupert dans son objectif.
– Je l’ai ! cria-t-elle, immédiatement rejointe par Antoine et Lenoir. C’est Dupert ! C’est lui !
Isabelle Cavalier se sentait tout excitée.
– Oh ! bordel, commenta le commissaire Antoine. Filme ! Ne le lâche pas jusqu’au bout !
Le capitaine Dupert passa devant la camionnette de location sans même y jeter un regard.
– Il a sa tête des mauvais jours, commenta Isabelle.
Ils le regardèrent s’engouffrer dans le hall mais il disparut de l’objectif et de leur angle de vision quand il se dirigea vers les ascenseurs.
Isabelle baissa le caméscope.
L’excitation fit place à une extrême tension.
Antoine prit la place de son subordonné à l’écoute.
Les minutes qui s’écoulaient leur semblaient une éternité.
On entendait toujours le filet de musique. Antoine augmenta légèrement le volume du son.
Au bout d’une quinzaine de minutes, il n’y eut plus de son.
– Il a trouvé mon micro…, se lamenta Lenoir.
– Ta gueule ! lui dit Antoine, tendu, en poussant le volume.
On entendit alors le son du téléviseur.
– Tu vois ! fit Antoine.
Le son du téléviseur disparut.
– Merde ! cria Antoine, il l’a trouvé, le salaud !
La tension montait dans le sous-marin. Puis ils entendirent à nouveau des voix.
– Il n’y a rien. (Isabelle reconnut celle de Dupert.)
– Tant mieux ! Je suis soulagée. (Anne-Sophie, l’aînée des sœurs Loÿ.)
– Moi aussi… (La cadette.)
– Valait quand même mieux vérifier. (À nouveau Dupert.) De toute façon, il est resté trop peu de temps pour placer quelque chose. En tout cas, il n’y a rien du côté de la prise, ni sous la table…
Isabelle et ses deux collègues retenaient leur souffle.
Antoine lui tapota amicalement l’épaule.
– T’es une bonne, toi ! T’as un sacré flair. Je te prends aux Stups quand tu veux.
Puis il se tourna vers le jeune lieutenant.
– Ben, tu vois, il a été assez con pour ne pas avoir pensé à la chaise…
Un miaulement de chat. Des bruits de vaisselle que l’on devait installer sur la table. Des voix lointaines. Puis des bruits de verre. Encore le chat, dont personne ne devait s’occuper.
– Bon, trinquons à notre succès ! (La voix de l’aînée.)
– Oui, nous pouvons. (La voix de Dupert.) Enfin, presque. Mais ça a été plus facile que prévu.
– Comment t’as fait ? (La voix de l’aînée, admirative.)
– Simplement. Je me suis présenté à vingt et une heures chez eux en disant que je venais de la part du capitaine Cavalier que je secondais dans son enquête.
– Ils ne se sont pas méfiés ? (Toujours l’aînée, avec une pointe d’excitation.)
– Tu parles ! Ils avaient été ensorcelés par la Cavalier et ses airs angéliques.
– Et alors ? (L’aînée.)
– J’y suis allé au bluff. Je leur ai demandé de me confier, à la demande du capitaine Cavalier qui était empêchée de se déplacer elle-même, les documents en leur possession.
– Et ils te les ont donnés comme ça ? (Toujours l’aînée.)
– Oh ! il y a eu un petit flottement, mais je leur ai dit qu’ils pouvaient téléphoner au capitaine Cavalier pour vérifier. Ça les a mis en confiance et ils m’ont sorti les cinq dossiers magiques d’un placard.
– Ils savaient ce qu’ils contenaient ? (L’aînée.)
– Pas le moins du monde. Je leur ai demandé s’ils en avaient pris connaissance, et le blondinet m’a répondu : « Oh non ! monsieur. Quand Marie-Claude nous les a confiés, elle nous a fait jurer de ne pas les ouvrir. » De toute façon, la Dubize, elle avait pris la précaution de les sceller. Et ils m’ont appris que la Dubize les leur avait remis juste après la mort de Tampion.
– Tu les a mis où, les dossiers ? (L’aînée.)
– Ne t’inquiète pas, ma chérie. L’endroit le plus sûr au monde, la Brigade criminelle ! Dans mon bureau. Personne ne songerait à les trouver là.
– Pourquoi les avoir tués alors qu’ils avaient remis les documents ? (La cadette intervenait d’une voix mal à l’aise.) Ce n’était pas nécessaire…
– Écoute, ma chérie, ces dossiers ils valent de l’or, ils vont faire notre fortune, mais c’est de la dynamite. On ne peut pas se permettre de laisser des témoins derrière nous. C’est le prix à payer pour notre tranquillité. Mais ils n’ont pas souffert, si ça peut te rassurer. Ils sont morts sans se rendre compte de rien.
– Comment ? (La cadette, d’une voix timide.)
– Tu veux vraiment savoir ?
– Oui. Je veux être sûre qu’ils sont morts sans souffrir.
– Qu’est-ce que tu peux être sensible ! (L’aînée, d’une voix tranchante.)
– Laisse, laisse. Elle a le droit de savoir. Écoute, je leur ai demandé un verre d’eau. Ils m’ont proposé un alcool. Je leur ai dit OK à condition qu’ils m’accompagnent. On a bu le coup ensemble et on a discuté une petite demi-heure qui m’a permis de me les mettre dans la poche. Puis, je leur ai demandé s’ils n’avaient pas un joint. Ça les a d’abord surpris, ensuite ils se sont marrés. Ils trouvaient ça drôle de fumer avec un flic cool. Après, je leur ai proposé de goûter à une gélule d’un nouveau truc encore meilleur que leur saloperie d’ectasy. Alors là, ils ont sauté dessus. On était copains comme cochons. Un quart d’heure après, ils étaient raides morts, sans s’en rendre compte, je t’assure. En prenant leur pied. Ensuite, j’ai fait ma petite mise en scène.
– Mais, s’ils faisaient une autopsie ? (L’aînée, qui semblait la tête pensante du trio.)
– Il n’y en aura pas. Mon rapport est nickel et la justice ne s’emmerde pas pour la mort de deux camés.
– Je suis contente que ça soit fini et que nous ayons enfin les dossiers. (L’aînée.)
– Ah, ça, ils nous auront fait courir ! (Le capitaine Dupert.) Mais, tu vois, quand j’ai commencé à lui taillader les veines dans la baignoire (Il parlait de Serge Tampion.), je savais qu’il parlerait.
– L’ordure ! (L’aînée.) Quand je pense que, lorsqu’il m’a donné le code de son coffre, il savait qu’il était vide… Et tout ce que j’ai dû subir de ce porc avant de l’obtenir !
– Allez, c’est fini, mes chéries. À nous le bon temps !
– Tu crois qu’il n’y aura pas de problème ? (La cadette, inquiète.)
– Mais non. Nous avons fait un parcours sans faute. Nous savions qu’il les avait confiés à son ex, la Dubize, et qu’il fallait attendre que ça se calme. Le seul hic, ça a été la reprise de l’enquête par ce petit con de juge et qu’on l’ait confiée à Cavalier. Mais, en même temps, ça nous a obligés à accélérer le mouvement. Puis ça a eu le mérite de nous mettre sur la bonne voie. Sans le suicide de la Dubize, qui ne se serait jamais suicidée si elle avait conservé les dossiers chez elle, on n’aurait jamais pensé à ses deux petits protégés.
– Quand je pense à tout cet enchaînement de circonstances depuis l’été dernier ! (La voix de l’aînée.)
– Eh oui, si je n’étais pas tombé sur Boulic dans cette histoire de meurtre des deux gamines, je n’aurais pas eu connaissance de l’existence de ces dossiers et nous ne nous serions pas rencontrés.
– Tu restes avec nous cette nuit ? (L’aînée, d’une voix langoureuse.)
– Bien sûr, il faut fêter ça ! Mais il faut que je sois à sept heures demain matin à la Crim…


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 15 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





Isabelle, épuisée, autant par la fatigue accumulée que par ce qu’elle entendait, avait demandé une pause vers treize heures trente et ne reprit l’interrogatoire que trois quarts d’heure plus tard.
Harry Godino avait englouti deux sandwiches et terminait une canette de bière quand elle revint dans le bureau. Il semblait avoir repris de l’assurance. Isabelle Cavalier en ignorait la raison. La satisfaction du criminel qui soulage sa conscience par ses aveux. Balivernes ! En tout cas, en ce qui concerne Harry Godino. Car il était persuadé que Pierre-Marie de Laneureuville saurait le sortir de là. Jamais il n’avait laissé tomber un de ses hommes.
Il ne se fit pas prier pour poursuivre son récit. Décrire la panique des familles après le second meurtre.
– Là, elles se sentaient directement menacées, mais à aucun moment elles ne nous ont soupçonnés. Elles craignaient surtout que ça ne mette au jour leurs péchés mignons…
Harry Godino profitait également de l’entrée discrète par les caves de l’immeuble où habitait Toussaint. Il disposait d’ailleurs d’un double de ses clés.
Quand il a su, en rendant discrètement visite à Bonnot le mercredi soir, que Toussaint était parti « en mission » à Strasbourg, il a senti que ça allait trop loin.
– J’ai différé mon départ prévu pour le lendemain matin et décidé d’attendre Toussaint chez lui pour lui régler son compte. J’ai passé la nuit sur son lit tout habillé et je l’ai attendu. Mais c’est Bonnot qui s’est pointé affolé vers midi moins le quart, en disant : « Les flics sont chez moi ! » J’ai compris que c’était râpé. Que Toussaint avait dû se faire piquer. Alors j’ai étranglé Bonnot avec le rosaire qui traînait sur le lit et que Toussaint avait dû récupérer après avoir violé Angeline, car moi je le lui avais laissé autour du cou…


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 25 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 16


Chapitre 16





Ce dimanche 4 janvier, rien ne bougea avant seize heures trente.
Le lieutenant Toussaint venait d’être relevé par un collègue de la Crim pour la surveillance de Philippe-Henri Dumontar.
Philippe-Henri n’était sorti qu’en fin de matinée pour acheter son pain rue Nicot. Depuis, il n’était pas ressorti de son domicile.
Le lieutenant Gilbert Lenoir des Stups, qui avait relevé un de ses collègues une heure plus tôt pour la double surveillance du professeur et de Toussaint, choisi de filer Matthieu Toussaint.
Celui-ci remonta à pied la rue Saint-Dominique jusqu’à l’avenue Bosquet, qu’il traversa pour s’engager ensuite dans une petite rue parallèle.
Il pénétra sous une porte cochère et alla jusqu’au fond de la cour où se dressait un immeuble de quatre étages qui se révéla être un hôtel particulier.
Lenoir attendit cinq minutes après que Toussaint y eut pénétré mais préféra ne pas traverser la cour pour éviter de se faire remarquer. Il releva seulement le numéro d’immatriculation de la 607 Peugeot garée dans la cour. Avec un peu de chance, c’était celle du propriétaire.
En cinq minutes, le commissaire Antoine obtint le nom de son propriétaire au fichier des cartes grises.
Une demi-heure plus tard, après être entré sur plusieurs bases de données à l’aide de son ordinateur portable, Pierre Cavalier imprimait le curriculum vitae de celui-ci.
Bernard Bonnot, cinquante-trois ans, préfet en disponibilité pour convenance personnelle depuis deux ans.
Il avait alors hérité de son père, un des commissaires-priseurs les plus en vue de la place de Paris, un patrimoine des plus confortables. Comprenant cet hôtel particulier dont les deux premiers étages avaient servi de bureaux et les deux autres d’appartements.
Pierre Cavalier garda pour lui ce qu’il découvrit dans la base du « Service ».
Bernard Bonnot était un proche de Pierre-Marie de Laneureuville, l’actuel garde des Sceaux et grand manipulateur de l’ombre, qui avait tenté de prendre le contrôle du « Service » et s’était vu évincé de sa direction au profit de Pierre Cavalier.
Une photo accompagnait le curriculum vitae.
Isabelle n’en crut d’abord pas ses yeux.
C’était l’homme qu’elle avait croisé sur le palier des Bernard lorsqu’elle leur avait rendu visite en fin de matinée le 1er janvier, jeudi.
– Ben dis donc, dit Antoine, sur quoi on est tombés ? Que du beau monde… Mais je vais manquer d’hommes pour rajouter une nouvelle surveillance. Comme il y a déjà la Crim et les Stups sur le coup, si tu veux, j’appelle des potes de mœurs en renfort ? »
C’était une boutade, mais Isabelle ne le prit pas pour telle.
Elle reniflait une sale piste nauséabonde.
Mais que venait faire Phil là-dedans, ou, plutôt, à quoi servait-il ?


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 5 mars 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 11 (suite et fin)

11 (suite et fin)






– Oh ! à l’origine c’est un truc de fachos et de néo-nazis et ç’a été lancé sur Internet en février 2003, le 21 exactement. « Il faut abattre Ben Shirak ! » Tu vois le topo. Évidemment, dans ces filières-là, il y a les débiles et les pas débiles. En apparence, il s’agit de l’extrême droite anti-musulmane. Dans les faits, c’est l’extrême droite tout court. D’ailleurs, en juillet, le procureur de Paris a ouvert une information contre X pour « association de malfaiteurs et menaces de mort sur le président de la République ». Et ils ont mis cent cinquante flics sur l’affaire depuis.
– Oui, ça je sais.
– Oui, mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’il y a un petit génie du mal qui a repris l’affaire à son compte, toujours avec de la main-d’œuvre facho, mais en voulant faire porter le chapeau aux nationalistes corses. Enfin, à ceux, parmi eux, qui veulent décrocher du cycle de la violence. Car il a monté son opération avec les fachos nationalistes.
– Et Laneureuville est donc derrière tout ça.
– Comme toujours, mon vieux.
– Mais je ne vois pas un commando corse monter un coup pareil sur le continent.
– Tu as raison. Et c’est là qu’intervient Tomasini avec une idée géniale. Il a lâché en confidence à Laneureuville que le chef de l’Etat avait l’intention de se rendre en Corse à la mi-décembre.
– Comme ça, il faisait donc d’une pierre deux coups, dit Cavalier.
– Tu as tout compris. Ainsi il éloignait un danger d’attentat contre Chichi en France en faisant gamberger Laneureuville sur une combinaison corse et, dans le même temps, il le piégeait.
Cavalier se rembrunit.
– Et moi, qu’est-ce que je viens faire là-dedans, exactement ? demanda-t-il avec amertume.
Pour le commissaire Bellou, c’était un moment difficile.
Il prit le temps de mâcher sa tranche de jambon avant de répondre.
– Ben, ce que tu as deviné, dit-il gêné. L’appât nécessaire pour amorcer la phase finale…
– Et je dois remercier qui ? le coupa un Cavalier boudeur.
– Écoute, avec Tomasini, on n’avait pas le choix. Il nous fallait le top pour faire sortir le loup de sa tanière et, vu tes rapports avec Laneureuville, c’était toi le top.
– Et je dois m’en sentir flatté, peut-être ?
– Oui, car dès que Laneureuville a su que tu partais incognito en Corse, il s’est mis en branle.
– Ah ! Parce qu’il savait !
– Bien sûr, c’était nécessaire qu’il le sache…
– Alors c’est Tomasini qui le lui a appris ?
– Ah non ! Là, c’est moi, dit le commissaire en esquissant un sourire de contrition.
Cavalier plongea son regard dans le sien.
– T’es vraiment un enfoiré, René !
– Mais nous sommes tous des enfoirés, Pierre !
Les deux hommes se mirent à rire comme deux collégiens après une bonne farce.
Lorsque les deux hommes reprirent leur sérieux, Cavalier posa la dernière question qui le turlupinait.
– Et la mort de Ferlatti, le cousin du sous-directeur, c’est les Corses ?
– Oui, mais les bons cette fois, dit-il en accompagnant sa phrase d’une mimique de gêne qui annonçait le coup tordu.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que son sacrifice était devenu nécessaire. Il jouait double jeu et devenait gênant. Il pouvait tout faire capoter. D’ailleurs, on le soupçonnait d’avoir prévu ton élimination à votre prochain rendez-vous. Ta mission est prioritaire et tu as droit à la protection absolue, je te l’ai dit. Alors dis-toi qu’un salaud a été éliminé…
– Je vois, dit Cavalier en reposant son verre vide. Et la suite des réjouissances, c’est quoi au juste ?
– Ben, on est là toi et moi pour l’organiser. Mais il nous faut du renfort.
– Ah bon ! Parce qu’on est combien de petits soldats exactement sur le coup ?
– Ben, il y a toi et moi, quelques-uns de mes hommes. Il y a aussi le lieutenant de gendarmerie pour la logistique. Et puis quelques Corses de bonne volonté…
Un silence pesant s’instaura. Que finit par rompre Cavalier.
– Dis, rassure-moi, René. On n’est pas reparti avec la méthode Bonnet et le coup des paillotes ?
– Non, non. Pas du tout, s’empressa de répondre le commissaire. L’idée de départ de Bonnet était bonne, mais il a eu le tort de voir les choses en petit. Il a été trop timide, si tu veux mon avis. Tu comprends, dans ces coups-là, il faut voir tout en grand. Comme ça, ça passe…
– Ou ça casse, le coupa Cavalier.
– Oui, évidemment, dit le commissaire en hochant la tête. C’est pour ça justement qu’il nous faudrait du renfort de la maison. Deux trois collègues sûrs du continent, tu vois. Mais moi j’ai pas. Peut-être que toi…
Il était plus de quatorze heures et leur conseil de guerre fut interrompu par l’arrivée de Jeanne Collieri.
– La petite va bien, dit-elle en débarquant dans la cuisine et sans montrer de surprise à la présence de René Bellou. Moi, je vais me reposer. Je retourne veiller Élisa cette nuit et j’ai besoin de dormir. Mais vous me rangez votre désordre quand vous en aurez fini avec vos conciliabules, hein ! ajouta-t-elle du ton de la maîtresse de maternelle qui demande à ses élèves de ranger leurs jouets.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





À midi et quart, le commissaire des RG sonna à la porte de l’appartement.
Aux deuxièmes whiskies, l’un et l’autre surent qu’ils étaient dans le même « bon » camp. Ce qui constituait une grande avancée.
L’évocation de quelques faits divers anciens et récents survenus dans le pays de Retz avait suffi à lever tout malentendu. Leur opinion partagée sur les agissements de Pierre-Marie de Laneureuville fit le reste.
Pierre Cavalier n’évoqua pas pour autant sa mission, même si, aux yeux du commissaire, il était évident que trop d’événements se succédaient depuis l’arrivée du commandant à Ajaccio pour qu’il soit là en simple touriste. Le Nantais semblait d’ailleurs s’en amuser.
Mais, quand le commissaire lui dit, sur le ton de la conversation badine : « Au fait, vous avez su pour Jean Peligrini ? », Cavalier se rétracta dans sa coquille.
– Ne faites pas cette tête-là, mon vieux ! lança le commandant en souriant. C’était un des hommes de mon prédécesseur et je l’avais chargé de veiller sur vous dès votre descente d’avion.
Cavalier leva un sourcil interrogateur.
– Mais il n’a pas su se protéger lui-même. Dommage. D’ailleurs, c’est vous qui étiez visé ce jour-là. Mais l’adversaire a agi dans la précipitation et il y a eu de la confusion… Tant mieux pour vous, non ?… Vous deviez d’ailleurs vous en douter un peu... Ensuite, nous avons attendu que vous veniez récupérer vos affaires dans votre chambre pour intervenir et faire le nettoyage. Eh oui, mon vieux, vous avez le droit à la protection absolue ! Votre mission est prioritaire… N’empêche, vous avez eu la bonne réaction sur le coup.
Pierre Cavalier était littéralement soufflé.
– En ce qui concerne l’accident de votre cousine, poursuivit le commissaire satisfait de l’effet produit par ses révélations, nous n’avons pas identifié le conducteur du 4 x 4. En ce qui concerne celui de la voiture « suiveuse » – c’était une Toyota –, nous avons notre petite idée. Par contre, celui qui a téléphoné pour attirer votre cousine dans le guet-apens et était le passager de la voiture « suiveuse », nous l’avons parfaitement identifié, mais, pour l’instant, il s’est perdu dans la nature. Il est arrivé lundi par le vol d’Air France de vingt heures dix. C’est un tueur, celui-là. Avec de grosses protections. Jean Fernandi, ça vous dit quelque chose ?
– Je connais, dit Cavalier en choisissant de ne pas s’étendre sur le personnage et en maudissant Philippe-Henri de l’avoir introduit dans le cercle familial
*. Vu le contexte, d’ailleurs, je m’inquiète pour ma cousine. Je crains qu’elle ne soit pas en sécurité à l’hôpital.
– Ne vous inquiétez pas pour ça. Avec le lieutenant de gendarmerie chargé de l’enquête sur l’accident, nous avons organisé une surveillance jour et nuit. Elle a deux anges gardiens en ce moment… Au fait, j’aimerais bien manger un bout avant d’aborder les choses sérieuses.
– Ici, c’est polenta aux châtaignes et charcuterie corse. Mais ma tante a fait cuire un rôti de marcassin hier soir, auquel nous n’avons pas touché. Si ça vous dit ?
– La charcuterie, ça ira pour moi.
Les deux flics se rendirent dans la cuisine.
– Au fait, je m’appelle René Bellou, dit le commissaire tandis que Cavalier se lançait dans l’exploration des placards. On pourrait d’ailleurs se tutoyer puisque nous sommes dans la même galère.
Cavalier finit par dénicher du prisuttu, du lonzu et de la coppa qu’il déposa dans un plat unique sur la table avec une bouteille entamée de vin de Figari.
– Et cette histoire d’assassinat de Chichi, dit le commandant en servant le vin, c’est quoi exactement ?
* Voir Pleurez, petites filles...


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mercredi 4 mars 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite 2 et fin)


Chapitre 10 (suite 2 et fin)





– Eh ben, Cavalier, on planque même dans les hôpitaux !
Il se retourna et, éberlué, reconnut le commissaire qui l’avait reçu aux RG de Nantes quand il avait entrepris, quelques mois plus tôt, d’en savoir plus sur la mort de son oncle
*.
C’était un homme à la cinquantaine rondouillarde, à la calvitie bien avancée, qui faisait songer immanquablement à un moine défroqué et bon vivant. Pas le genre à angoisse existentielle.
– Mais qu’est-ce que vous faites là ? demanda Pierre Cavalier après s’être ressaisi de sa surprise, tout en essayant de dissimuler son inquiétude.
– Le boulot, mon vieux, le boulot !
Il lui expliqua brièvement que, lorsque le sous-préfet de Saint-Nazaire avait accepté la préfecture de Corse, celui-ci avait souhaité s’entourer d’hommes de confiance.
– Alors vous êtes dans le bon camp ? le coupa Cavalier avec aplomb.
– Tout comme vous, mon vieux ! lui répondit le commissaire. De toute façon, il faut qu’on se voie, surtout que j’enquête sur l’accident mystérieux de votre cousine.
– Vous en savez des choses !
– Eh ! je suis le patron ici ! De toute façon, je vous retrouve vers midi chez votre tante… Ne me donnez pas l’adresse, je sais où c’est ! ajouta-t-il en laissant en plan un Cavalier des plus perplexes.
Qui finit par se mettre en quête d’une cabine téléphonique pour appeler Paris.
Comme on était mercredi, il était à peu près assuré de trouver Philippe-Henri chez lui à cette heure matinale.
Il préférait l’appeler directement vu l’urgence. Surtout, il voulait éviter d’inquiéter inutilement sa femme.
– Que me vaut ce coup de fil, mon gendre ? demanda le professeur dès qu’il eut reconnut la voix du mari d’Isabelle.
Pierre Cavalier avait eut beaucoup de mal à s’habituer à ce « mon gendre » dont usait parfois la pièce rapportée de la famille en prenant un ton pince-sans-rire pour le titiller.
– Je n’ai pas beaucoup de temps, Phil. Je voudrais savoir où se trouve actuellement votre ami Fernandi.
– Ah ! ça, je ne peux pas vraiment vous le dire. Tout ce que je sais, c’est qu’il est parti en province lundi pour une affaire urgente et qu’il m’a demandé de garder ses deux poissons rouges. Mais je n’en sais pas plus… Mais vous m’appelez d’où ? Élisa m’a dit que vous étiez parti en province vous aussi et qu’elle ne savait même pas si vous repasseriez par Paris avant d’aller en Corse la semaine prochaine…
Pierre Cavalier avait déjà raccroché et rejoignit le domicile de sa grand-tante sans plus traîner mais sans espoir que la 2 CV de couleur bleu horizon puisse réellement passer inaperçue.
* Voir Un vague arrière-goût.

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mardi 3 mars 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite 1)

Chapitre 10 (suite 1)





À huit heures précises, Pierre Cavalier se retrouva au volant de la 2 CV de sa tante, une antiquité brinquebalante, avec laquelle il avait eu tant de mal à se familiariser la veille – « Trop simple comme mécanique pour des jeunes de maintenant ! » lui avait-elle lâché d’un ton railleur. Jeanne Collieri, sur son trente et un, à ses côtés.
Mais ils ne purent voir Élisa avant neuf heures et demie.
Le lieutenant de gendarmerie chargé de l’enquête avait été plus matinal qu’eux.
Quand celui-ci sortit de la chambre, Jeanne s’y engouffra. Pierre Cavalier, lui, préféra s’entretenir avec le lieutenant après s’être présenté à lui comme le cousin de la victime et un humble policier du continent.
– C’est pas bien clair, lui dit d’emblée le gendarme. Un grand 4 x 4 avec pare-buffle, du style Land-Rover équipée pour le safari, aurait surgi sur sa droite à l’embranchement et n’aurait pu l’éviter. Mais, un, le chauffeur a pris la fuite et, deux, hier j’avais un témoin et ce matin je n’en ai plus…
– Comment ça ?
– Ce type a été témoin de l’accident. C’est d’ailleurs lui qui a alerté les secours. Bref, il était sur la même route que le chauffard, mais il l’a vu surgir sur la route, malgré la pluie, seulement une centaine de mètres devant lui juste avant l’embranchement et foncer tous feux éteints sur la 206 de votre cousine, comme s’il avait attendu son arrivée sur le bas-côté pour démarrer. Donc, hier soir, il témoignait que le conducteur du 4 x 4 avait foncé volontairement sur la 206 et, ce matin, à sept heures et demie, il téléphonait à la brigade pour se rétracter, dire qu’il avait réfléchi et qu’en fait la 206 avait fait un refus de priorité.
– À votre avis ? demanda Cavalier.
– Oh ! comme d’habitude ici. Mais c’est comme ça même pour un vol de poule. C’est simple, mon témoin a reçu un coup de fil ou une visite entre-temps. Moi, je pense que sa première version est la bonne et que votre cousine devait être suivie par un type en moto ou en voiture qui a donné le top départ par portable au conducteur du 4 x 4 dès qu’elle a été en approche de l’embranchement.
– Et elle ne se souvient de rien de particulier ?
– Non, rien, fit le lieutenant en haussant les épaules. Mais ça lui reviendra peut-être. Ou peut-être qu’elle vous le dira à vous…
Cavalier regarda le lieutenant s’éloigner dans le couloir en se faisant des reproches sur son comportement de la veille.
Quand il pénétra dans la chambre, Élisa lui adressa un maigre sourire sans bouger la tête, mais, déjà, la grand-tante s’attaquait à lui.
– J’avais raison, c’était un guet-apens !
– Je sais, dit tristement son neveu.
– Ah ! tu en conviens enfin ! Mieux vaut tard que jamais, lâcha-t-elle d’un ton acerbe. Mais elle est trop fatiguée pour te raconter elle-même. Alors je vais te répéter ce qu’elle m’a dit. Écoute bien !
Il l’écouta. Plus attentivement encore qu’elle ne pouvait le supposer.
Une voix masculine, presque inaudible, avait appelé Élisa à son cabinet à dix-huit heures trente. Pour une consultation à Alata chez un vieux bonhomme qu’elle suit. Elle s’est donc retrouvée là-bas un peu avant vingt heures. Mais son patient ne l’avait pas appelée. Elle a alors pensé que c’était une mauvaise plaisanterie – surtout que le coin est loin d’être plaisant par une nuit d’hiver. Bref, elle a pris le chemin du retour et n’a même pas vu surgir le 4 x 4 à l’embranchement. Mais la tante n’avait pas encore eu le temps de demander à Élisa pour le « visiteur médical » marseillais.
Pierre ne l’écoutait plus. Un détail l’avait fait tiquer.
Il se tourna vers Élisa.
– Elle était inaudible comment, cette voix qui t’a appelée ? lui demanda-t-il.
– Quelle importance ! fit la tante.
– C’est important, insista Pierre en l’ignorant.
Le visage d’Élisa était devenu douloureux.
– Une voix très basse, mais voilée naturellement. Et sans accent corse… Et je me souviens d’autre chose maintenant…, ajouta-t-elle en semblant faire un effort qui lui était douloureux.
– Quoi ? (C’était la tante.)
– Quand je me suis dirigée vers ma voiture, j’ai vu un type s’en éloigner et, quand je suis montée dedans et que j’ai allumé mes phares, je l’ai aperçu monter dans une voiture une trentaine de mètres plus bas… du côté passager…
– Il était comment ?
– Un type d’allure malingre, de taille moyenne… les épaules voûtées et un visage très pâle… inquiétant…
Pierre Cavalier hocha la tête en se concentrant sur une image qui devenait de plus en plus nette dans son esprit.
Il lui fallait d’abord effectuer une vérification.
La tante avait décidé de rester auprès de sa nièce, mais, quand il se retira un quart d’heure plus tard, il vit sa tante regarder sa montre pour l’énième fois et l’entendit dire à Élisa, alors qu’il refermait la porte :
– Je reviens dans cinq minutes, ma chérie.
Il se dissimula derrière un pilier près de la sortie et vit Jeanne Collieri se diriger vers deux femmes dans ses âges qui semblaient l’attendre, debout près du bureau d’accueil.
L’une tenait un cabas qu’elle ouvrit à bout de bras et il vit sa tante y plonger le regard en acquiesçant d’un hochement de tête silencieux.
Puis elle prit le cabas et s’en retourna vers la direction de la chambre de sa nièce.
Pierre Cavalier était intrigué. Mais il fut interpellé au même moment et sursauta comme pris en faute.


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lundi 2 mars 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Jeanne Collieri vint réveiller Pierre Cavalier, ce matin du jeudi 4 décembre, à six heures trente précises – pour être au plus tôt au chevet de sa nièce. Elle donnait l’impression d’avoir mieux récupéré que son neveu malgré cette courte nuit de sommeil.
Après l’avoir secoué énergiquement en lui disant : « C’est l’heure ! », elle lui laissa à peine le temps de mettre un pied hors du lit avant d’attaquer par surprise.
– T’as peut-être des choses à m’expliquer, non ?
Pierre Cavalier s’était assis sur le bord du lit et se passait la main dans sa tignasse ébouriffée.
Il la regarda à travers ses yeux mi-clos puis opina silencieusement.
– Je pourrais peut-être prendre une douche avant ? fit-il en se levant et en s’étirant. Pour m’éclaircir les idées.
– Ne traîne pas. Je t’attends dans la cuisine !
Il se le tint pour dit et fit l’impasse sur son rasage matinal.
Le café était trop serré pour lui et sa tante, en robe de chambre mais le chignon parfaitement tiré, entreprenait de rouler sa première cigarette de la journée.
Pierre détestait l’odeur du tabac au petit déjeuner. Surtout celle du gros gris.
Il lui parla d’abord de sa découverte macabre de la veille.
– T’aurais pu en parler à ta cousine ! le rabroua-t-elle.
Il lui dit que l’exécution du Marseillais était peut-être une erreur. Qu’à son avis il était lui-même la cible et qu’il n’avait pas voulu inquiéter sa cousine inutilement.
– T’aurais peut-être dû. Elle n’en serait pas là, la petiote !
Mal à l’aise, Pierre Cavalier s’empressa alors d’aborder la thèse d’un complot visant à éliminer le chef de l’Etat, pour essayer de lui faire sortir de la tête l’idée que l’accident de sa nièce n’en était pas un.
Peine perdue.
– Les abords de l’hôtel devaient être surveillés. Élisa a été repérée et on t’a envoyé un avertissement en s’en prenant à elle.
Pierre simplifia son exposé et il la vit se concentrer intensément et tirer plus nerveusement sur son mégot informe.
– Pourquoi chercher ici, alors que ça ne peut se passer que sur le continent ? le coupa-t-elle.
Il lui expliqua que Jérôme Ferlatti, le leader nationaliste assassiné, devait lui révéler les modalités de neutralisation et de livraison des brebis galeuses. Mais il tut le rôle du Corse en tant qu’indicateur.
Il tenta de lui faire part de ses diverses conjectures mais il s’aperçut qu’elle ne l’écoutait plus.
– Bon, le coupa-t-elle de nouveau, on se prépare et on va voir la petite. Elle aura sûrement des choses à nous apprendre. Mais, avant, j’ai quelques coups de téléphone à passer et, toi, tu te rases pour être présentable…



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Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Dès qu’ils arrivèrent aux urgences, Pierre Cavalier et Jeanne Collieri apprirent avec soulagement que les jours d’Élisa n’étaient pas en danger et qu’elle n’avait pas de traumatisme crânien. Elle s’en tirait avec une belle entaille au cuir chevelu, un léger tassement cervical et deux côtes enfoncées.
– Selon les pompiers, ç’aurait pu être pire, dit l’interne de garde, vu l’état dans lequel s’est retrouvée la voiture après le choc. Ils ont dû la désincarcérer et c’est une miraculée !
Ils ne purent la voir qu’une heure plus tard.
Elle avait la tête enturbannée et les cervicales avaient été mises en extension.
Son teint était blafard avec de grands cernes sous les yeux. Les côtes lui faisaient mal quand elle respirait.
Elle était sonnée mais vivante.
À minuit et demi, Pierre Cavalier dut faire appel à tout le savoir-faire de l’infirmière-chef, qui, par chance, connaissait bien la vieille dame, pour persuader sa tante de rentrer chez elle.
Pour la convaincre de se coucher, une fois de retour à l’appartement, ce fut une autre paire de manches.
Jeanne Collieri s’était mise en tête que sa nièce n’avait pas été victime d’un accident ordinaire. Elle n’accepta d’aller dormir que lorsque son neveu finit par admettre – de guerre lasse – qu’elle avait raison.



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dimanche 1 mars 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





La chambre était spacieuse et haute de plafond comme tout le reste de l’appartement. Le lit douillet et le grog de la grand-tante carabiné.
Pierre Cavalier s’endormit en pensant à sa femme et à sa fille.
Quand il se réveilla à dix-huit heures trente, il découvrit Jeanne Collieri assise sur une chaise à côté du lit.
– Hein qu’il est efficace, mon grog ? dit-elle en souriant. Tu as bien dormi, tu sais, et tu vas te régaler ce soir avec un rôti de marcassin que j’ai mis à mariner, avec de bonnes châtaignes !
Pierre Cavalier la remercia d’un sourire mais n’osa pas lui dire que les châtaignes, sous quelque forme que ce fût, ce n’était pas vraiment son truc.
La vieille dame ne lui posa aucune question et se retira pour préparer le repas.
Cavalier alluma son transistor pendant qu’il se rafraîchissait dans la salle d’eau attenante à la chambre, mais il n’y eut aucune information concernant le meurtre de Jean Peligrini au flash de dix-neuf heures. Ce qui lui mit immédiatement la puce à l’oreille.
Si le meurtre du responsable nationaliste et indicateur – mais il n’était pas le seul honorable correspondant ou indicateur à la solde d’un service quelconque parmi les responsables de la mouvance nationaliste, à tel point que, si un groupe « vertueux » eût entrepris de les éliminer, il ne serait plus resté grand monde – était, par son mode opératoire tout du moins, dans le droit-fil de la pure « tradition » corse, celui de Jean Peligrini était tout différent.
Ça sentait les basses œuvres.
Et si on ne mentionnait même pas le meurtre ni la disparition du « visiteur médical », c’est que personne ne risquait de faire de vague à son sujet. Donc qu’il appartenait à un service ou à un autre et – erreur de cible ou non – que c’était une affaire de « famille ».
Mais, si le Marseillais était la cible, quel avait été son rôle et quelle « équipe » avait eu intérêt à l’éliminer ?
Quelle officine voulait la mort du Président et quelle autre voulait l’empêcher ?
Dans l’univers du crime politique – et du crime d’Etat, c’est d’ailleurs souvent la même chose –, il est toujours difficile de discerner les bons des mauvais.
La seule chose dont pouvait être assuré le commandant Cavalier, c’est que le « gros » coup, quel qu’il soit, était en route et que les obstacles étaient éliminés un à un. Au bulldozer.
À dix-neuf heures quarante, Jeanne Collieri invita son neveu à venir prendre l’apéritif dans le salon aux tentures cramoisi en attendant le retour d’Élisa.
– Avec ses consultations, elle n’a pas d’heure fixe pour rentrer, dit-elle en commençant de se rouler une énième cigarette.
À vingt heures, aucune chaîne n’évoqua la mort de Jean Peligrini, et celle de Jérôme Ferlatti n’était qu’un fait divers corse suscitant les interventions habituelles des leaders nationalistes et des autorités, sur lesquelles venaient se greffer les commentaires convenus des présentateurs.
L’atmosphère de ce salon faiblement éclairé et aux sombres tentures l’avait d’abord apaisé. À présent, elle commençait à l’oppresser.
Pierre Cavalier regrettait de ne pas avoir demandé à Élisa si elle connaissait le visiteur médical. Également de ne pas lui avoir parlé de sa découverte macabre. Il avait cru la préserver ainsi, mais quelqu’un l’avait peut-être aperçu lorsqu’il était descendu ou avait rejoint la 206 d’Élisa.
Il sursauta quand le téléphone sonna à vingt heures vingt.
– Tout va bien, lui dit la vieille dame après avoir raccroché le combiné. C’est Élisa. Elle revient d’Alata et sera là dans une demi-heure.
Cavalier fut rassuré et se servit un deuxième whisky.
Vers vingt et une heures, Jeanne Collieri commença de regarder la pendule.
– Mon marcassin va être trop cuit. Je vais réduire le gaz.
En revenant de la cuisine dix minutes plus tard, elle se planta devant le fauteuil de Pierre.
– Elle devrait être là. Ça m’inquiète, surtout avec cette pluie…
– C’est loin, Alata ?
– Non. C’est un village à une dizaine de kilomètres. Je vais l’appeler sur son téléphone de voiture…
La vieille dame laissa sonner longuement.
– Il lui est arrivé quelque chose, dit-elle d’une voix angoissée.
Pierre tenta de la rassurer.
Le téléphone sonna.
– C’est elle, sûrement ! dit Jeanne Collieri en se précipitant vers le poste.
Son visage se décomposa dès qu’elle eut décroché.
C’était la gendarmerie.
Élisa Matocelli venait d’être transportée à l’hôpital d’Ajaccio.
Un accident de la circulation à l’embranchement de la départementale 461, la route venant d’Alata, et la D 261.


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samedi 28 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Durant le court trajet jusqu’à l’hôtel, Pierre Cavalier repensa au Marseillais mais remit à plus tard de demander à sa cousine si elle avait eu l’occasion de le rencontrer dans son cadre professionnel.
Élisa Matocelli gara sa 206 sur le cours Napoléon, une cinquantaine de mètres avant la rue menant à son hôtel.
Il était treize heures cinquante et Cavalier espérait ne pas tomber malencontreusement sur le « visiteur médical ».
En pénétrant dans le hall de l’hôtel, il se dirigea directement vers la réception et régla sa note en liquide. Puis, sans jeter de regards vers le bar ni vers la salle du restaurant, il monta au premier étage.
Il avait juste un sac de voyage et son ordinateur portable à récupérer.
Il fut surpris de découvrir qu’il était parti le matin sans fermer sa porte à clé. Mais peut-être la femme de ménage avait-elle oublié de le faire.
D’ailleurs le lit était fait et la chambre rangée.
Ce n’est qu’en se dirigeant vers la salle de bains qu’il aperçut deux pieds nus et un bas de pantalon de pyjama rayé dépassant des WC dont la porte était grande ouverte.
Jean Peligrini était affalé dans une attitude curieuse car la rondeur de son ventre l’avait calé dans le faible espace séparant la cuvette du mur.
La tête était rejetée en arrière, la panse faisait une proéminence monstrueuse, le sexe ratatiné et le reste pendouillaient tristement, les deux jambes légèrement écartées et allongées avec le pantalon descendu au-dessous du genou.
À l’odeur, il était évident qu’il avait été surpris en pleine poussée ou que la frayeur lui était subitement venue à son aide.
Pierre Cavalier retint sa respiration et joua les équilibristes pour se pencher vers le visage du mort.
C’était pas beau.
Le « visiteur médical » ne s’était pas laissé tirer en restant immobile. Assis sur le siège.
Du coup, il avait reçu trois balles.
Une sous l’œil gauche, l’autre dans la bouche qu’il avait dû garder grande ouverte ou que l’on avait forcée avec le canon du silencieux, et la troisième au milieu du front.
Celle-ci avait dû être la dernière tirée. Pour le principe. Le coup de grâce « humanitaire ». Car il ne devait déjà plus être là après celle dans l’œil si elle avait été la première. Et largement agonisant si la première avait été celle dans la bouche.
Bref, ce visage revisité par un Picasso porte-flingue était franchement dégueu et Pierre Cavalier sentit la cochonnaille corse se trémousser dans son estomac en plein milieu de la polenta de la grand-tante.
Pierre se retint au chambranle de la porte et détourna son regard. C’est alors qu’il réalisa qu’il ne se trouvait pas dans sa chambre. Maudissant les chambres d’hôtel « à l’identique ».
Il prit son mouchoir et essuya le chambranle puis la poignée de la porte de la chambre.
Il était sûr de n’avoir touché à rien d’autre.
Il se précipita vers sa chambre qui était en fait la suivante et s’énerva à l’ouvrir. Sa main tremblait comme une folle.
Dans sa chambre, le lit n’avait pas été fait et son sac était bien dans le désordre dans lequel il l’avait laissé.
Il se passa un peu d’eau sur le visage et alla pisser – toujours pisser après un choc ou une forte émotion, c’est important.
Puis il enfourna ses affaires de toilettes au milieu du fouillis de son sac et rangea son ordinateur dans sa mallette.
Sa main droite tremblait toujours.
Il attendit d’être rasséréné avant de sortir de la chambre et essaya de descendre l’escalier le plus calmement possible.
Il était deux heures vingt-cinq quand il rejoignit la voiture d’Élisa qui l’attendait avec impatience et de mauvaise humeur.
– Qu’est-ce que tu foutais ? dit-elle en démarrant nerveusement. J’étais folle d’angoisse et je vais être en retard pour mes consultations.
Puis elle se tut quand elle aperçut qu’il n’était pas dans son assiette.
En passant devant la ruelle, Pierre Cavalier aperçut une voiture de police qui se garait en plein milieu de la chaussée devant l’entrée de l’hôtel.
Il se sentait tétanisé et incapable de parler pour le moment.
Le commandant Cavalier était en train de réaliser que l’« exécuteur » s’était peut-être, lui aussi, tromper de chambre.
Il ne put s’empêcher de frissonner et regretta de n’être pas armé.
– Tu as froid ? demanda Élisa en se tournant vers lui, inquiète, alors qu’elle amorçait la marche arrière pour se garer près de son immeuble.
Il hocha la tête en signe de dénégation tout en continuant de frissonner.
Il n’avait qu’une envie. Prendre une aspirine et aller s’allonger pour se ressaisir et réfléchir.



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vendredi 27 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite et fin)

Chapitre 6 (suite et fin)





La grand-tante était massive et faisait un bon mètre soixante-dix. Pas le genre à se faire marcher sur les pieds ni à mâcher ses mots, comme Pierre allait pouvoir s’en rendre compte.
– C’est votre petit-neveu de Paris, Pierre, avait répondu la jeune femme.
– Pierre qui ?
La jeune femme s’était tourné vers Pierre avec un regard interrogateur et amusé.
– Je suis le fils de votre nièce Nicole, répondit Pierre en souriant.
– Cette salope ! lâcha la grand-tante tel un juron et en faisant face au nouveau venu.
Elle en fit l’examen des pieds à la tête en faisant passer son mégot d’un côté l’autre de ses lèvres, la tête légèrement rejetée en arrière et en continuant de plisser les yeux à cause de la fumée.
– Excuse-moi, mais je dis toujours ce que je pense et comme je le pense.
La jeune femme fit un sourire d’excuse à Pierre mais celui-ci se sentait conquis par cette maîtresse femme au franc parler.
– Je partage entièrement votre opinion, ma tante, dit-il en souriant largement.
– Ah ! tu me plais, mon neveu ! répondit la vieille dame en s’essuyant les mains à son tablier noir à fleurs mauves. T’as rien de ta mère et pas grand-chose des Cavalier. Allez, viens que je t’embrasse…
Les bras de la tante enserrèrent Cavalier avec une force qu’il n’aurait pu soupçonner. Puis elle l’invita à embrasser sa cousine.
Au cours du déjeuner qui s’ensuivit, il apprit que sa tante avait été directrice d’école et que son mari, chef de bataillon à la coloniale, était décédé trente ans plus tôt. Qu’elle n’ignorait rien des turpitudes des Cavalier ni de sa mère. Qu’elle était Corse française et qu’elle exécrait les nationalistes qui n’existaient qu’à cause ou grâce aux « couilles molles de Paris », au choix.
Bref, qu’il n’était pas venu en Corse pour les beaux yeux de sa grand-tante dont il ignorait l’existence même quelques jours plus tôt. Encore moins de sa cousine dont il n’avait jamais entendu parler.
Donc qu’il était en mission en Corse.
– T’es là officiellement ou en clandestin ? lui demanda-t-elle tout à trac en le laissant interloqué, la bouchée de polenta aux châtaignes en travers de la gorge.
Il s’en étouffa. Toussa. Cracha dans sa serviette. Les larmes aux yeux.
– Ben dis donc, se moquait la tante en s’adressant à sa nièce, elle est belle notre police… Si c’est ça qui va nous débarrasser des extrémistes !… Allez, petit, remets-toi ! J’ai fait la Résistance ici contre les fascistes, alors, tu sais, la clandestinité, je connais…
Rouge de confusion, Pierre Cavalier bafouilla des excuses. En s’essuyant le visage avec sa serviette de table.
Il avait surtout honte du fou rire qui s’était emparé de la cousine Élisa. Si jolie et si mystérieuse avec sa frange de cheveux qui retombait sur ses yeux et qu’elle rejetait gracieusement en arrière.
– Hé ! disait la grand-tante, il connaît pas encore les femmes corses, mais je crois qu’il va vite les découvrir. T’inquiète pas, mon neveu, on ne va pas te laisser seul, on va t’aider !
La cousine opinait tout en essayant de contenir son rire.
Le commandant Cavalier se sentait être redevenu tout à coup un petit garçon.
Il opina sagement.
La cousine Élisa, dont il avait appris entre-temps qu’elle était médecin généraliste en ville et vivait avec la vieille dame, commença de desservir après le fromage et prépara le café.
La tante entraîna le neveu dans un salon haut de plafond et aux tentures cramoisies.
Elle se carra dans un vieux fauteuil recouvert d’un velours vieil or et commença de se rouler avec dextérité une cigarette de tabac gris.
Elle se tut jusqu’à ce que sa nièce ait apporté et servi le café. Celle-ci proposa à Pierre un cigarillo et en prit un elle-même.
– Pour commencer, attaqua la grand-tante en relâchant la fumée après une longue inspiration, tu vas venir loger ici. C’est préférable après la mort de Ferlatti. Élisa va t’accompagner pour récupérer tes bagages. Après, nous aviserons.



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jeudi 26 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Le lendemain matin, Pierre Cavalier se défila de l’hôtel de bonne heure pour échapper à son « visiteur médical » et prit son petit déjeuner dans l’arrière-salle d’un café du cours Napoléon le plus éloigné possible de son hôtel.
Il y attendait qu’il soit neuf heures tout en écoutant la radio du bar d’une oreille discrète. Il avait l’intention de se rendre à l’agence de location de voitures pour y rencontrer le « cousin » du sous-directeur et lui demander s’il connaissait un certain Jean Peligrini. Puisque ce dernier prétendait venir souvent dans la région, il était peut-être identifié d’une façon ou d’une autre. Dans le cas contraire, il était réellement ce qu’il prétendait être.
À huit heures trente, au flash info, une voix neutre annonça la mort d’un éminent responsable du mouvement nationaliste corse. Deux « inconnus » en moto l’avaient abattu de cinq balles alors qu’il sortait de chez lui et se dirigeait vers son véhicule garé dans la rue.
La même voix neutre fit la nécro de Jérôme Ferlatti.
Pierre Cavalier faillit en lâcher sa tasse.
Le défunt était son contact. L’indic.
Il se sentit soudainement vulnérable.
Sa première pensée fut de se remémorer les horaires des vols d’Air France vers le continent. Puis il songea subitement à sa grand-tante. Ce qui le surprit car, lorsqu’il avait un problème, penser à s’adresser à un membre de sa famille eût été sa dernière idée et ne lui serait même jamais venu à l’esprit en temps ordinaire.
Ses grands-parents maternels étaient décédés et sa mère, Nicole Puytrac, avait participé au meurtre de Pierre Tombre. Son « oncle ». Tout au moins le frère aîné de Jacques Tombre, l’homme qui l’avait élevé et avait laissé s’accomplir le meurtre.
Du côté paternel « biologique », c’était pire. Xavier Cavalier pour grand-père, éminence grise des services spéciaux pendant près d’un demi-siècle, quatre-vingt-seize ans, plus toute sa tête et pas mal de tuyaux que personne n’osait débrancher tant il avait été redoutable, et feu François Cavalier comme géniteur, digne fils et digne collaborateur puis successeur du père dans les basses œuvres de l’État. Jusqu’à son « suicide » en juillet dernier.
Bref, une famille à gerber, se disait-il pour l’énième fois lorsqu’il sonna à la porte de l’appartement de la grand-tante au premier étage d’un immeuble d’une rue proche de la place des Palmiers.
Il avait longtemps hésité et tourné en rond dans le quartier de la Citadelle avant de s’y rendre. Mais il savait qu’il ne pouvait rester à traîner ainsi dans les rues de la ville alors qu’il pouvait être identifié à tout moment par les services chargés de l’enquête comme étant une des dernières personnes ayant rencontré Jérôme Ferlatti vivant. Ou qu’il pouvait être recherché par ses assassins.
Il était onze heures trente quand il avait pénétré dans l’immeuble en se disant qu’en cas de malchance il aurait au moins un alibi. Même si personne n’y croirait.
Il fut surpris que la porte de l’appartement s’ouvrît aussi rapidement après son coup de sonnette et qu’une jeune femme d’une trentaine d’années vienne lui ouvrir.
Il crut s’être trompé d’appartement. Mais il était bien chez Mme Jeanne Collieri. Sa grand-tante. Dont la jeune femme était la petite-nièce. Élisa Matocelli. Donc une cousine dont il renonça à chercher le degré de parenté exact. – Ce n’était pas son fort.
Élisa conduisit Pierre Cavalier jusqu’à la cuisine où la grand-tante, mégot de cigarette roulée aux lèvres, épluchait des légumes au-dessus de l’évier.
– C’est qui ? demanda-t-elle d’une voix forte en tournant à peine la tête pour dévisager le nouveau-venu et en plissant les yeux à cause de la fumée dégagée par le mégot.


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mercredi 25 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





Pierre Cavalier fut de retour à son hôtel vers dix-sept heures trente et attendit l’heure de dîner au bar en feuilletant assidûment quelques dépliants sur la ville et le guide du musée Fesch. C’était du moins l’impression qu’il donnait.
Il avait endossé le rôle du parfait touriste culturel célibataire. Ce n’était pas l’idéal en ce début décembre, mais, comme il estimait que son séjour serait plus court que prévu, c’était malgré tout plus crédible que de jouer au visiteur médical en courant le risque de tomber sur un toubib nationaliste.
De toute façon, il avait l’impression que tout continental était ici un suspect en puissance. Il se demandait d’ailleurs dans quelle mesure il pouvait se fier au « cousin » de Tomasini. Son entretien avec lui le laissait perplexe. Surtout que l’initiative appartenait à l’indicateur.
Sa réflexion en points d’interrogation et de suspension fut interrompue par l’arrivée d’un individu à la cinquantaine plus que bedonnante et au costume fripé qui, après voir commandé un bourbon « bien serré » au barman, vient s’inviter d’office à la table de Pierre Cavalier.
– Vous n’êtes pas d’ici, vous. Ça se voit ! dit l’intrus d’un ton désinvolte après s’être affalé sur son siège.
Il s’exprimait avec une pointe d’accent méridional.
Cavalier lui jeta un regard d’étonnement.
– D’ailleurs, moi non plus. Je suis de Marseille, enchaîna l’homme sans se démonter. Jean Peligrini, votre serviteur, dit-il en tendant la main vers Cavalier qui la serra sans se présenter, mais l’autre n’en avait cure apparemment. Je viens plusieurs fois par an en Corse. Pour mon boulot. Je représente un labo pharmaceutique…
Cavalier tiqua immédiatement et se mit sur ses gardes. Mais il ne put résister à la tentation de lui demander le nom du labo.
– Les laboratoires Crindos. Vous connaissez sûrement ?
Pour connaître, Cavalier connaissait. C’était ce fameux laboratoire habitué à fournir des « couvertures » aux divers « services » de l’État. Que ce soit les uns ou les autres. Aussi bien les « officiels » comme les RG, la DST, la DGSE ou les Stups, que les « officieux » qui avaient des noms de boîtes d’études, de statistiques ou de conseils divers et dont la caractéristique essentielle était la discrétion et de rester inconnues tant que leur nom n’était pas mentionné dans une sombre affaire défrayant la chronique.
Qui plus est, l’actionnaire majoritaire – soixante-dix pour cent – en était la famille Cavalier.
Les trente pour cent restants appartenaient toujours à la famille Crindos. Bien heureuse de ne pas avoir tout perdu à la Libération après avoir eu la « faiblesse » – ils n’en connaissaient pas l’usage ! – de fabriquer du Cyclon B pour les chambres à gaz.
Leur sauveur avait été à l’époque Xavier Cavalier, tout auréolé de sa gloire de résistant de la première heure, qui prit la direction des laboratoires en 1946 en empochant trente pour cent des actions au passage et s’en appropria quarante autres pour cent au fil du temps. Avec ses méthodes si particulières et à l’efficacité redoutable.
– De nom, répondit évasivement Pierre Cavalier, son sixième sens mis en éveil.
Le Marseillais lui proposa de renouveler sa consommation lorsque le barman vint lui apporter son bourbon.
– Même chose, dit Cavalier bien décidé à percer au jour la véritable personnalité du « visiteur médical ».
Mais il avait le temps, le Peligrini ne le lâcherait sûrement pas de toute la soirée.
– Et vous, qu’est-ce que vous faites ? lui demanda le Marseillais avec un ton débonnaire. Ne me dites pas que vous êtes là pour tourisme. Vous me semblez trop tendu pour ça…
Pierre Cavalier encaissa.
– Vous êtes perspicace, lui répondit-il en souriant légèrement. Sûrement la déformation professionnelle.
– Hé ! dans mon métier, il faut être psychologue.
– Je suis là pour une affaire familiale, improvisa Cavalier en pensant à la grand-tante dont sa mère lui avait révélé l’existence lors de ce récent dîner qui avait viré au cauchemar.
– Alors, c’est que vous êtes un peu corse si vous avez de la famille ici.
– Oh ! juste une tante de ma mère qui avait épousé un Corse. Elle veut que je la conseille pour une maison de retraite. Elle a quatre-vingt-cinq ans et plus toute sa tête. En tout cas, elle ne peut plus vivre toute seule.
– Hé ! c’est bien triste de vieillir, compatit le Marseillais. Vous avez déjà trouvé une maison de retraite, si ce n’est pas indiscret ?
Ce l’était. Mais Pierre Cavalier répondit poliment que non.
– Alors je dois pouvoir vous aider avec mes relations ici dans le milieu médical, poursuivit Peligrini.
– Je vous en remercie, mais ce n’est pas la peine.
– Mais si, ça me fait plaisir, insista-t-il. À propos, elle habite où votre tante ?
– Ajaccio.
– Et vous êtes déjà allée la voir ?
Cavalier préféra ne pas mentir. Mais il prit une mauvaise direction sans s’en rendre immédiatement compte.
– Vous savez, dit-il, avec les vieux, c’est jamais facile ce genre de chose. Alors je préfère me renseigner avant.
– Ça tombe bien, j’ai du temps devant moi et nous allons chercher ensemble.
Le Marseillais était catégorique. Il était inutile de protester.
Pierre Cavalier prit l’air con. Celui qui lui sembla le plus approprié en la circonstance.



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mardi 24 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 4 (suite et fin)

Chapitre 4 (suite et fin)





Cavalier se demanda un instant dans quel camp se situait réellement son interlocuteur. L’indicateur dut deviner son interrogation muette.
– Vous savez, moi je renseigne mon cousin Tomasini et je suis à la fois nationaliste, mais ça ne m’empêche pas d’être corse avant tout, dit-il à voix basse.
Ce qui ne rassura pas pour autant Cavalier. Surtout qu’il n’avait pas encore de piste.
– Qu’est-ce qu’il cherchait, mon prédécesseur ? finit-il par demander alors qu’ils atteignaient l’ascenseur.
– Ah ! ça…, fit le Corse en hochant la tête d’un air entendu et qui se tut jusqu’à ce qu’ils soient ressortis dans la grande cour d’honneur que dominait la statue de l’oncle de Napoléon.
Le commandant Cavalier ne supportait pas les indics qui jouaient les importants. Et encore moins celui-ci qui semblait le traiter en subalterne et sur lequel il n’avait aucun moyen de pression lui permettant de le bousculer un peu.
Il dépendait de lui pour cette mission. Il était même à sa merci si l’on considérait bien les choses.
La mine du Corse s’était faite de plus en plus sombre. Genre ténébreux contrarié qui rumine sa contrariété comme une polenta aux châtaignes.
– C’est pire que le coup du préfet Érignac, finit-il par lâcher rageusement alors qu’ils étaient à la hauteur de la statue du cardinal Fesch. Un coup machiavélique !
Cavalier se tourna vers lui en haussant les sourcils. Tous les coups tordus étaient machiavéliques, ou tentaient de l’être.
Les services dont c’était le boulot avaient tous une conception très particulière du machiavélisme, pensa Pierre. Plus leurs coups étaient tortueux, plus ils se sentaient proches de Machiavel. Alors que le véritable machiavélisme, c’était la simplicité et la limpidité même. Du pur cartésianisme appliqué à un domaine particulier.
– Ils veulent se faire le Chichi, avait enchaîné le Corse.
Le commandant Cavalier trouvait que c’était une drôle d’idée. Surtout, que ça sautait les échelons protocolaires de la République un peu brutalement. Qu’ils auraient d’abord pu se faire la main sur un échelon intermédiaire comme un ministre. Dont le ministère était le moins concerné possible par la Corse, même, afin que son titulaire bénéficie de la protection la plus faible.
Cavalier se ressaisit. Il trouva son raisonnement « osé » pour un fonctionnaire de police. Même si c’était son boulot d’imaginer les hypothèses les plus folles.
L’ambiance locale devait déteindre sur lui, pensa-t-il subrepticement.
En fait, comme bien souvent, il s’était mis à tourner autour du pot. Pour apprivoiser l’idée qu’il était sur la piste d’un « gros » coup, qui, contrairement à ce que croient les non-initiés, n’est pas fait pour faire bander un flic. La roche Tarpéienne est toujours proche du Capitole…
En langage clair, une mort accidentelle n’est jamais loin d’un aussi gros coup.
– Vous y croyez réellement ? demanda Cavalier en voulant croire pour sa part à une fausse piste qui lui permettrait de prendre le premier vol d’Air France en partance pour la civilisation.
Mais il ne se faisait pas d’illusion. Sinon, on ne l’aurait pas expédié ici.
– Le véritable sentiment national corse est victime de tous ces coups tordus concoctés entre Paris et certains nationalistes. C’est un immense mano a mano, comme disent les Espagnols. Entre complices de vieille date. Là, il s’agit de buter Chichi en faisant croire que c’est un exploit des nationalistes corses. Ce qui arrange à la fois les concepteurs de l’embrouille et certains nationalistes.
Le commandant Cavalier avait du mal à suivre.
– C’est des Corses ou pas des Corses qui vont le tuer ?
– Des Corses, oui, mais pas vraiment des Corses…
– C’est-à-dire ? demanda Cavalier.
– C’est les fachos qui vont faire le coup, mais des pros. La main-d’œuvre traditionnelle, quoi ! Je ne vais quand même pas vous faire un dessin…, s’énerva le « cousin ».
Cavalier se sentit vexé de cette rebuffade.
Il se doutait bien à qui on avait affaire, mais il lui fallait des précisions. Précises si possible ! se dit-il en crispant les mâchoires.
– Vous avez des noms ? demanda-t-il alors qu’ils atteignaient la rue Fesch.
– Mieux que ça ! On va vous les livrer…
Le Corse regarda Cavalier pour constater l’effet produit par sa révélation.
Le commandant lui rendit une mimique admirative.
– Fichtre ! dit-il. Mais moi je suis tout seul…
– Ne vous inquiétez pas, le coupa le Corse. Mes amis et moi, on s’occupe de tout.
Pierre Cavalier comprit que de « bons » nationalistes corses allaient livrer de « mauvais » nationalistes corses. Ce qui le mena à nouveau à s’interroger, en vain, sur la position réelle du « cousin » sur cet échiquier bancal.
Et en échange de quoi ? se demanda-t-il.
– On se quitte là, lui dit le Corse sans lui tendre la main et sans avoir répondu à sa question. Demain même heure, mais devant le musée A Bandera. Vous voyez où c’est ?
– Non, mais je trouverai.
– Je vous informerai à ce moment-là des modalités pour la livraison. D’ici là, ajouta-t-il en lui tendant une carte de visite professionnelle, s’il y a un problème, passez à mon agence de location de voitures
.


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lundi 23 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Le commandant Cavalier débarqua à l’aéroport d’Ajaccio à onze heures et quart le mardi 2 décembre.
Il avait pris à Orly le vol AF4500 de la compagnie Air France. Celui de neuf heures trente-cinq.
C’était la première fois qu’il venait en Corse et il était surpris par la différence de température avec la capitale du continent. Il faisait déjà 18° C.
Il monta dans un taxi qui parcourut trop rapidement à son goût les six kilomètres séparant l’aéroport de la ville, ne lui laissant guère le temps d’admirer la baie. Il eût aimé que ce trajet durât plus longtemps. Pierre Cavalier n’avait aucune hâte d’arriver.
Le taxi s’engagea dans le cours Napoléon, l’artère principale, et tourna à droite, après avoir dépassé l’église Saint-Roch pour le déposer devant son hôtel.
Il avait largement le temps de déjeuner avant de se rendre à son rendez-vous avec le « cousin » du sous-directeur Tomasini, mais se contenta d’un assortiment de charcuteries corses. Puis il remonta dans sa chambre pour consulter brièvement sur son portable quelques adresses.
En sélectionnant le site de la préfecture, il découvrit avec surprise qu’une visite virtuelle en était proposée. Comprenant même le bureau du préfet. Il se dit que l’État était bien masochiste ou que le palais Lantivy – c’était son nom – était mieux gardé que l’Élysée. Ce qui n’était guère rassurant. Ou alors que les plastiqueurs éprouvaient un profond respect pour le style néo-classique de cette bâtisse d’un étage qui évoquait pourtant, avec ses palmiers, l’édifice colonial type. À moins qu’ils ne fussent respectueux du mobilier national.
Son hôtel étant à deux pas du musée Fesch, Pierre Cavalier se retrouva à quinze heures précises en train de contempler L’Homme au gant du Titien dans la salle Raphaël du premier étage.
Il n’aimait guère les prises de contact dans ces lieux publics, surtout hors saison et qu’il est impossible de passer inaperçu. Mais Tomasini en avait décidé ainsi.
Deux minutes plus tard, un homme d’une cinquantaine d’années, de taille moyenne, genre sportif empâté, l’air jovial, s’approcha de lui et fit semblant de partager son intérêt pour le tableau.
– Le gant est sombre, dit l’inconnu tout en ne quittant pas le tableau des yeux.
– Mais le visage est lumineux, répondit Cavalier en se tournant vers le « cousin ».
Le contact était établi. Pour le meilleur et pour le pire, songea Pierre Cavalier.
Ils déambulèrent au premier étage de salle en salle tout en échangeant des phrases brèves. Faisant semblant d’admirer toutes ces splendeurs : Véronèse, Botticelli, le Triptyque de Rimini…
Le commandant Cavalier découvrit avec satisfaction que le « cousin » du sous-directeur était un indicateur de premier ordre. Parfaitement introduit dans la mouvance du nationalisme corse puisqu’il en était un des responsables. Mais il ne parvint pas à savoir à quel groupe ou groupuscule il appartenait. En tout cas, il avait un réel lien de parenté – qui eût semblé lointain pour un continental – avec le sous-directeur Tomasini.
– J’espère que vous aurez plus de chance que votre prédécesseur, lui dit le « cousin » sur le ton de la conversation la plus banale alors qu’ils changeaient de salle.
Pierre se tourna vers lui en arquant les sourcils. Que lui avait-on caché dès le départ ?
– Il a fait une mauvaise chute sur un sentier muletier fin septembre, compléta le Corse sur le même ton et en haussant les épaules.
Il remarqua l’air soudain contrarié de Cavalier.
– Ici, quand on est clandestin, vaut mieux être prudent, s’empressa-t-il de poursuivre.
Le commandant comprit sans besoin de traduction que le terme de « clandestin » ne désignait pas ici un militant nationaliste immergé dans la clandestinité, mais un flic métropolitain agissant en solo et incognito dans l’île de Beauté.
Il se trouvait brusquement plongé dans un monde aux valeurs inversées et avait parfaitement compris à quel sort pouvait s’attendre un « clandestin » comme lui.
– Mais rassurez-vous. Avec moi comme mentor, vous ne risquez rien. Votre collègue, ils l’avaient lâché tout seul dans la nature sans aucun contact. Quelle connerie…
Pierre Cavalier ne put s’empêcher de réprimer un léger frissonnement. Il se sentait en territoire « hostile ».
– J’espère, reprit l’indicateur en se tournant vers lui, que vous n’avez pas pris une couverture à la con, genre représentant de commerce ou délégué pharmaceutique. Parce qu’ici, vous savez, ça fait vraiment bidon…
Le commandant eut un sourire gêné. Il était présentement « délégué » d’un labo pharmaceutique qui était habitué à fournir les couvertures.
Le « cousin » haussa les épaules d’un air résigné.
– Qu’est-ce qu’ils peuvent être cons à Paris ! lâcha-t-il pour lui-même. Ils font vraiment pas le poids avec nous. C’en est presque une misère.


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vendredi 20 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 3 (suite 2 et fin)

Chapitre 3 (suite 2 et fin)





Jean Fernandi haussa les épaules et Philippe-Henri un sourcil dédaigneux.
– Mais quelle gloire avant, madame ! Justement, mardi 2 décembre, l’anniversaire d’Austerlitz…
Philippe-Henri chevauchait de bataille en bataille, loin des problèmes de santé de l’Empereur et donc de ceux de Nicole Puytrac qui, dépitée, ne s’efforçait même plus de feindre un quelconque intérêt poli.
Pierre, lui, songea que, justement, il devait s’envoler le 2 pour Ajaccio. « Coïncidence », se dit-il en haussant les épaules et commençant de déboucher sa « vieilles vignes ».
– L’Aigle corse…, disait Philippe-Henri sur la lancée de son cours magistral.
– Papa, il va voir les châtaignes en Corse, lui, le coupa Philippine vautrée avec le chaton Titi sur le canapé de cuir.
En temps ordinaire, rien n’aurait pu interrompre le cours de la logorrhée de Philippe-Henri. Mais, là, il se tut et, ébahi, scruta Pierre en un long questionnement muet.
Le temps fut comme suspendu et tous les regards se tournèrent vers Pierre Cavalier qui cherchait désespérément une parade en pensant à sa mission top secret.
– Euh-euh… (Ça semblait admiratif, mais, avec Patrice, on ne pouvait jamais être vraiment sûr si Phil n’effectuait pas une traduction simultanée.)
– De toute façon, moi, mon fils (elle ne l’appelait jamais par son prénom), ne me dit jamais rien ! lâcha amèrement Nicole Puytrac.
Philippe-Henri hocha la tête. Ce qu’elle prit pour un assentiment de cet homme curieux et néanmoins courtois. Mais Phil pensait à autre chose.
– Un vague projet, rien de bien précis, finit par dire Pierre en prenant un air détaché.
– Papa il nous abandonne demain maman et moi et Titi. Papa vilain ! intervint de nouveau Philippine.
– Elle dit n’importe quoi. Elle doit être fatiguée. D’ailleurs, à cette heure-ci…, tenta Isabelle pour venir au secours de son mari en difficulté.
– Non, je suis pas fatiguée et je mens pas, s’insurgea la petite en commençant de pleurer. Papa nous abandonne encore…
– Je comprends, dit l’indic de la DST dans un filet de voix en prenant un air entendu, mission secrète… Mais vous savez qu’avec nous…
– Justement, Pierre, le coupa Philippe-Henri, puisque nous sommes entre nous, racontez-nous. Vous allez où exactement ? Peut-être que vous pourriez nous ramener un souvenir si par bonheur c’était Ajaccio…
– Pour une fois, tu pourrais même penser à ta famille et rendre visite à ta grand-tante qui habite là-bas…, intervint Nicole Puytrac. Car vous savez, cher ami, poursuivit-elle en se tournant vers Phil, un de mes aïeuls a fait Waterloo… oui, oui, je sais, seulement Waterloo, pour avant il était trop jeune… mais il s’est comporté héroïquement. Nous en sommes très fiers dans la famille…
Pierre Cavalier ne se connaissait pas de parenté corse et se demandait si sa mère n’était pas encore partie dans une de ces affabulations dont elle avait le secret pour se rendre intéressante.
Le seul en qui il pouvait se fier côté discrétion et bouche cousue était Euh-Euh. Et pour cause. Mais il savait que Phil était capable de se vanter auprès de ses amis du Souvenir napoléonien que son « gendre », commandant à la Direction centrale de Renseignements généraux, se rendait en mission délicate en Corse. Et le pire était ce Jean Fernandi, indicateur de la DST. Même pire que sa mère…
Il se sentait mal parti dans cette mission déjà pourrie dans sa conception et qui devait être entourée du secret le plus absolu.
– Je ne pars que dans une semaine, dit-il en espérant que ce délai lui permettrait de mener à bien sa mission en cas d’indiscrétion de l’un ou de l’autre.
Il goûta sa « vieilles vignes » et fit une grimace de déception.
– Infect ! lâcha-t-il à un Jean Fernandi déçu. Bouchonné. Je la rapporterai au caviste.
Il se leva et se rendit dans la cuisine pour ranger précautionneusement la bouteille.
C’était un pur nectar. Mais Pierre Cavalier n’avait nulle envie de partager ce plaisir avec l’indic.
Elle ferait son dimanche. Et ce serait peut-être même sa dernière bonne bouteille, pensa-t-il en éprouvant une pointe de nostalgie.



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Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 3 (suite 1)

Chapitre 3 (suite 1)





Les deux invités inattendus semblaient satisfaits de l’effet de surprise qu’ils produisaient.
Le sourire de Euh-Euh éclairait sa face éternellement joviale, tandis que le rictus de Fernandi élargissait la cicatrice que dessinaient ses lèvres dans son visage blafard.
Depuis que Patrice Dutour, charmant jeune homme de vingt-trois, était devenu leur protégé
*, Isabelle Cavalier se réjouissait toujours de sa présence. Il faisait partie du cercle familial. Mais elle refusait le statut d’intime à Fernandi, l’indicateur de la DST aux cinq meurtres – l’indic, pas la DST –, qui la mettait mal à l’aise avec sa peau malsaine, comme décolorée, et sa voix si basse qu’elle en était presque inaudible.
En précédant Euh-Euh et Fernandi dans le salon, elle jeta un regard interrogateur à Philippe-Henri.
– Ma chérie, tu ne m’as pas laissé le temps de t’expliquer tout à l’heure, commença le professeur sur un ton de maître de céans. J’étais justement en train d’expliquer à Pierre et à Mme de Puytrac que j’ai cru bon d’inviter nos deux amis afin qu’ils aient l’honneur de lui être présentés.
Nicole Puytrac s’était rengorgée de son brusque anoblissement particulaire. Elle en rosit même et dissimula maladroitement sa confusion sous un battement de cils bovaryen, mais porta instinctivement la main à son collier de fausses perles à trois rangs lorsqu’elle aperçut Jean Fernandi, et elle couina lorsque Euh-Euh se précipita sur elle pour lui déposer avec effusion – Patrice était toujours excessif, aux yeux des non-initiés, dans ses démonstrations affectives – un baiser « mouillé » sur chaque joue. Tentant vainement de l’écarter par des mouvements de bras désordonnés, donnant l’impression de chasser une mouche inopportune.
Un certain malaise s’instaura après ces présentations et que le passage à table ne dissipa pas immédiatement.
Seuls Pierre et Fernandi, qui s’étaient permis deux scotches bien tassés, alors que les deux femmes et Euh-Euh étaient au jus d’orange et Phil à la menthe à l’eau, semblaient rayonner de satisfaction béate mais muette.
Nicole Puytrac était coincée à un bout de table entre Philippe-Henri sur sa gauche et Jean Fernandi à sa droite, et se tenait penchée vers le premier pour s’écarter le plus possible du second.
Isabelle était à la gauche de Philippe-Henri, Euh-Euh en face d’elle et Pierre en bout.
Philippine, elle, jouait avec son chaton sur le canapé.
Philippe-Henri avait d’emblée attaqué avec Corneille – Racine allait suivre d’ici peu –, tandis qu’Isabelle s’escrimait avec le découpage du rôti de marcassin trop cuit et s’énervait à repousser l’assiette que Euh-Euh tendait avec insistance pour être servi en premier.
Nicole Puytrac, penché vers Philippe-Henri mais ne l’écoutant guère – elle n’était à l’aise qu’avec les sujets de santé, surtout ceux concernant la sienne –, sursautait à chaque « euh-euh… » de Patrice Dutour en jetant des regards craintifs auxquels personne ne prêtait attention.
Pierre Cavalier et Jean Fernandi en étaient à leur deuxième verre de bourgogne. Un excellent saint-romain rouge.
Pour une fois que quelqu’un d’autre que lui buvait du vin autour de cette table, Pierre en accélérait le « service » pour être sûr d’avoir une chance d’ouvrir ensuite la bouteille de « vieilles vignes » Clos-Vougeot. Jean Fernandi faisait un parfait comparse mais la peau de son visage restait toujours aussi blême, seules ses lèvres semblant se colorer légèrement.
Au troisième verre, Jean Fernandi se redressa en brandissant son verre et en criant :
– Vive l’Empereur !
Sursaut de surprise pour les uns, de frayeur pour Nicole Puytrac.
Philippe-Henri, après avoir compris le sens de cette interruption intempestive, se leva majestueusement de sa chaise et se pencha pour saisir son verre d’eau.
– À l’Empereur !
Patrice se leva d’un bon et renversa le reste de son verre de jus d’orange dans la saucière.
– Euh-euh… euh-euh…
– À l’Empereur ! et il s’excuse pour le verre, traduisit Philippe-Henri avant de se rasseoir.
Pour la maîtresse de maison, le repas virait au cauchemar.
Pour sa belle-mère également, qui lui jetait des regards éperdus.
– Ce n’est rien, mammie, rassurez-vous, à part ça, ils sont presque normaux, lâcha Isabelle, fataliste.
En ce qui le concernait, Pierre Cavalier se sentait ramené brutalement à la réalité de sa future mission.
Philippe-Henri avait lâché Corneille pour le Souvenir napoléonien.
Nicole Puytrac crut que, avec un peu de chance, le sujet de la mort de l’Empereur serait abordé. Ce qui lui permettrait de rebondir sur ses problèmes de santé plus ou moins imaginaires.
– Quelle triste mort pour un empereur…, tenta-t-elle.
* Voir Euh-Euh !


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mercredi 18 février 2009

Noir Express : "Corses toujours" (C. C. X) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





– On m’envoie au pays des châtaignes ! maugréa Pierre Cavalier après que sa femme Isabelle eut refermé doucement la porte de la chambre de leur fille Philippine.
Isabelle le regarda d’un air surpris.
– Tu pars en Ardèche ?
Il haussa les épaules.
– Non, la Corse !
Elle grimaça en prenant un air entendu où il crut lire un zeste de compassion.
La Corse ne représentait pas une destination de prédilection pour les fonctionnaires français. Les non-Corses s’entend. Du moins chez les plus sensés, l’immense majorité. Sinon, il existe toujours des avides de promotion express. Comme toujours et partout.
Par exemple, la Corrèze était beaucoup plus recherchée.
– T’as une couverture, au moins ? demanda Isabelle avec anxiété.
C’était une bonne question, pensa Pierre Cavalier. Un flic ou un gendarme en Corse, qui plus est un RG, un flicard « politique », ça partage la même angoisse existentielle qu’une palombe égarée dans le grand Sud-Ouest à l’époque de la migration qui est aussi celle de la chasse « traditionnelle », une autre spécificité hexagonale. Ça risque de se faire tirer à vue à tout moment, et ça le sait.
La seule différence étant qu’en Corse la chasse à l’emplumé y est ouverte toute l’année.
– La même que d’habitude pour passer incognito, répondit-il en haussant à nouveau les épaules. En gros, je dois me démerder.
– Mon pauvre chéri. Et…
– Non, la coupa-t-il. Personne pour y aller à ma place. Il paraît que je suis l’homme de la situation. Service de la République, mission vitale, vous êtes le meilleur.
– Et tu vas faire quoi ?
– Top secret. Tirer les marrons du feu pour je ne sais qui et je ne sais quoi. De toute façon, je dois partir mardi. Alors profitons de notre week-end.
– As-tu oublié que tu as invité ta mère à dîner demain soir ?
– Oh ! merde… je l’avais oublié ! fit-il.
Les relations entre Pierre Cavalier et sa mère, Nicole Puytrac, étaient des plus épisodiques bien qu’habitant tous deux le même quartier à un jet de station de métro. « À deux pas », disait sa mère.
Le couple Cavalier habitait rue du Commerce et Mme Puytrac rue Desaix. Mais un sourd et double contentieux pesait entre la mère et le fils. Le fantôme d’un cadavre ancien, celui de son oncle Pierre Tombre, assassiné le 23 juillet 1965, et celui, plus récent, de son géniteur, François Cavalier, ministre de la Justice et garde des Sceaux « suicidé » le jeudi 17 juillet de cette année
*. « Par ta faute ! » lui avait lâché sa mère au téléphone encore récemment.
Pierre Cavalier et sa femme avaient rencontré par hasard Nicole Puytrac chez le fleuriste de La Motte-Picquet. Pierre avait alors invité sa mère à dîner sur les instances d’Isabelle qui tenait à ce que sa fille voie sa grand-mère de temps à autre, même si elle ne lui en aurait pas confié la garde une seule journée.
– De toute façon, dit Isabelle pour décrisper son mari, Phil sera là et il saura amadouer ta mère avec son côté vieille France. Et puis, ils ont le même âge, cinquante-sept ans.
Phil – Philippe-Henri Dumontar – professeur agrégé de lettres original, spécialiste reconnu de Racine et de Corneille, enseignant dans une institution religieuse prestigieuse, ex-serial killer – mais c’était son secret
** – reconverti en grand-père présentement paisible, était l’homme que chérissait le plus Isabelle Cavalier, après son mari, bien sûr.
* Voir Un vague arrière-goût.
** Voir Sous le signe du rosaire.


© Alain Pecunia, 2009.
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