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samedi 25 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Le lendemain, sur le coup de neuf heures, petit déjeuner champêtre au milieu de la pelouse en famille.
« Élargie ». Car juste au moment où j’apportais la cafetière d’une main et la théière de l’autre, les deux vieux de la veille sont arrivés pour voir si on avait besoin de quelque chose « au cas où ».
À la campagne, c’est une insulte que de ne pas partager le café.
Heureusement que c’est juste une coutume de nos campagnes. Moi, à Paris, je ne m’imagine pas offrant le café chaque matin au voisin qui sonnerait à ma porte par hasard « au cas où »…
J’en ai oublié les œufs à la coque. Enfin, presque. On a quand même pu les manger entre mollets et durs.
À dix heures, Isa et moi avons commencé à débarrasser. Laissant les deux vieux et Phil en grand débat culturel sur la pluie qui se faisait attendre.
Philippine était perchée sur les genoux de Papy et suçotait son pouce paisiblement.
C’est incroyable cette capacité qu’ont les mômes de supporter les conneries des vieux…
Tout en essuyant la vaisselle, j’ai dit à Isa, mi-figue, mi-raisin :
– T’es sûre que c’est cette dame-là qui va te filer un coup de main ?
– Écoute, on est dimanche !
Mais ce n’était pas dimanche pour le téléphone portable.
C’était le commissaire Antoine.
– Alors ? ai-je lancé joyeusement en reconnaissant sa voix. Déjà fini ?
Silence. Pesant.
– Oh ! Antoine, tu m’entends ?
Je secouai le portable. Mais non, la communication n’était pas coupée. Antoine avait seulement la voix très faible et très blanche.
– C’est quoi ces conneries, Pierre ?
J’ai mis un certain temps avant de percuter.
– Tu parles de quoi ?
– Vous avez voulu me faire un canular ou quoi ?
– Excuse-moi, Antoine, mais je ne comprends vraiment pas. Explique-toi.
Longue pause. Soupirs lointains.
– Il n’y a rien à nettoyer… Tu comprends ?
Je blêmis. Me ressaisis.
– Je suis sur place. Mon « ami » m’a appelé pour que je constate par moi-même, de visu. Il n’y a rien. L’appartement est nickel. La chambre est propre comme un sou neuf… Tes saloperies ne sont pas là et, à mon humble avis, n’y ont jamais été… C’est une blague à la con ou une hallucination collective… Vous aviez dû fumer un joint !
– Mais, Antoine, je t’assure…
– Ouais, c’est ça ! coupa-t-il sèchement.
« Tes saloperies ne sont pas là… » Les « saloperies » de Papy…
J’en avais les jambes flageolantes.
– Qu’est-ce qui se passe, mon chéri, tu es tout pâle ?
– C’est rien… Un coup de fatigue, le surmenage…
– Mais c’était Antoine ?
– Oui, oui… Mais rassure-toi, le ménage a été fait…
– Ah ! je suis bien contente. Ça me rassure pour Papy.
Isa s’est jetée à mon cou et elle m’a embrassé fougueusement jusqu’à la glotte.
J’ai préféré ne rien dire à Isa. De toute façon, c’était nettoyé. Personne ne serait jamais mis en cause et tout le monde avait rêvé.
Je suis sorti sur le pas de la porte. J’ai contemplé les trois vieux et ma fille. Pour moi, c’était une vision cauchemardesque.
Puis je me suis dit : « Pourvu que Pilippine n’ait pas hérité des tares de son grand-père ! »
Bien sûr, Isa m’aurait dit que c’était impossible. Qu’ils n’avaient pas de liens génétiques.
C’est vrai. Logiquement vrai. Mais, parfois, je ne peux pas m’empêcher de le penser. Philippine est si proche de lui.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 24 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 3





Nous sommes partis le samedi 2 août à neuf heures du matin. Avec nos deux voitures étant donné l’encombrement des deux valises de livres de Phil et ses deux sacs de voyage.
– Mais nous ne partons que quatre semaines ! ai-je tenté de protester une dernière fois au moment du chargement.
– Ce sont juste mes « inséparables ». Sans eux, je ne pars pas ! m’a-t-il rétorqué d’un ton sans réplique.
J’en ai eu un frisson dans le dos. Je n’ai pu m’empêcher de songer qu’il y avait peut-être fourré ses deux momies. Mais ce n’était pas possible, les valises n’étaient pas assez grandes. Il aurait fallu les tasser.
Pourtant, pour des livres, c’était pas si lourd que ça.
J’eus un gros doute sur le déroulement de ces vacances. Il fallait vraiment que je sois amoureux de ma femme pour supporter sa tocade pour ce vieux garçon. Et je pressentais que j’allais me le traîner longtemps dans l’existence. Les profs, ça vit vieux. Dans l’échelle de l’espérance de vie, ils viennent juste après les moines qui détiennent le record de longévité et ils sont quasiment à égalité avec les correcteurs d’imprimerie ou d’édition. Mais il y a nettement moins de dingues chez les moines que chez leurs outsiders.
Isabelle avait pris les devants avec sa Twingo, la petite et nos bagages.
Moi je suivais avec ma familiale, Phil, ses bagages et quelques provisions. Il m’a fait la gueule jusqu’au péage de Mantes-la-Jolie parce que j’avais refusé de lui laisser le volant. Et pourquoi, si c’était comme ça, on ne l’avait pas laissé venir avec sa propre voiture ? J’ai préféré me taire. Je ne suis monté qu’une fois avec lui en voiture. Dans Paris. Je n’ai jamais recommencé. La frousse de ma vie. Il a voulu m’épater en roulant « comme les flics »…
Mais Phil, trois quarts d’heure muet, c’était un exploit. Alors il s’est rattrapé le reste du trajet en me bassinant avec Racine et Corneille – son idée fixe.
Il a voulu me faire la route à partir de Bernay et nous nous sommes retrouvés sur celle d’Alençon au lieu de celle d’Orbec.
Nous avons fait quarante kilomètres de plus au lieu des neuf qu’il nous fallait parcourir normalement pour atteindre Caorches-Saint-Nicolas.
Un cousin d’Isabelle lui avait prêté sa maison de campagne. Une fermette à l’ancienne avec un hectare de terrain clos de haies et d’arbres au milieu des terres agricoles et à trois cents mètres du premier voisin.
Nous avons ouvert la maison, déposé nos bagages et sommes repartis vers le supermarché de Menneval pour les courses du week-end, laissant Philippine à la garde de Papy. Ou l’inverse, plutôt, d’après moi.
Nous avons rempli deux caddies de « liquide » et de victuailles. Et nous avons réussi à ne pas oublier la menthe de Papy… En fait, il a quand même fallu faire demi-tour lorsque nous sommes arrivés à la sortie du parking – et refaire la queue – car j’avais fait un blocage sur son breuvage préféré.
Vers deux heures et demie, nous étions en approche de notre chemin.
De loin, de la fumée s’élevait.
– Pourtant, dis-je à Isa qui conduisait, ça doit être interdit de faire du feu avec toute cette sécheresse ?
Une fois engagés dans notre chemin, le doute n’était plus permis. Le feu s’élevait de derrière « nos » haies.
Les trois cents mètres m’ont paru longs, très longs.
– Mais quelle connerie a-t-il encore pu faire ! ai-je lâché.
– Mais qui ?
– Ben lui !
Là, Isa, elle s’est tue. Elle n’était sûrement pas loin de penser la même chose que moi. Pour une fois.
Nous nous sommes garés sur la partie gravillonnée de la pelouse qui servait de parking et nous nous sommes précipités au milieu du champ.
Phil maniait la fourche autour du feu et Philippine trépignait de joie en courant en tous sens.
Deux personnes âgées se trouvaient également avec eux. Une femme et un homme.
La fourche de Phil semblait aller du feu aux deux vieux et vice versa.
J’ai lancé un regard mauvais vers Isabelle.
Les deux vieux sont venus vers nous lorsqu’ils nous ont aperçus, alertés par les cris de joie de notre fille qui nous appelait.
– Il faut pas le laisser faire ça ! me dit le vieux en ignorant Isa. C’est interdit avec cette sécheresse ! Mais il veut rien entendre…
– C’est bien un Parisien, pour sûr ! commenta la femme.
Nous ne le savions pas encore, mais nous venions de faire connaissance de deux de nos voisins. Marcelle et Georges Lebrige. Qui s’occupaient également de l’entretien, du ménage et de la surveillance de la propriété du cousin.
– Je vais m’en charger ! dis-je en marchant d’un pas martial vers le feu, suivi d’Isa, des vieux et précédé par Philippine.
Phil a brandi sa fourche farouchement dans ma direction. En me tutoyant. Ce qui n’est pas dans ses habitudes.
– Ne t’approche pas !
Isa vint à ma rescousse alors que j’allais tenter de le « désarmer ».
– Papy, pourquoi ce feu maintenant ? Ce n’était pas urgent, lui dit-elle doucement et enjôleuse.
– Si ! Il fallait bien se débarrasser de ces saloperies !
La fumée était âcre, de la teinte de celle du four crématoire du Père-Lachaise. Et ça puait.
Je me tournai vers les deux vieux.
– Il y avait quelque chose à brûler, là ?
J’avais un mauvais pressentiment et une boule d’angoisse qui grossissait au fond de la gorge, comme la petite bête qui monte qui monte…
– Oh oui ! m’a répondu le vieux. Un bon tas de branchages qu’on attendait la pluie pour le brûler.
– Mais ça pue tant que ça ?
– Oh ! il devait bien y avoir un peu de saloperies avec. De vieux bidons ou une bête crevée… P’t’être même qu’y avait un terrier de lapins…
Je me suis dirigé vers Philippine que sa mère avait prise dans ses bras.
– Dis-moi, ma chérie, qu’est-ce qu’il brûle, Papy ?
– Des branches et des saloperies, me répondit-elle joyeusement. Des branches et des saloperies…
Ça devenait une comptine.
J’interrogeai Isa du regard.
– Elle ne dira rien de plus. Elle m’a dit que c’était un secret entre elle et Papy, dit-elle en haussant les épaules.
Il a fallu attendre que le feu soit entièrement consumé pour que Papy abandonne sa fourche et que les deux vieux se retirent.
Pendant ce temps-là, Isa et moi avons commencé à ranger nos provisions et à défaire les bagages.
Je n’ai pu m’empêcher d’aller faire un tour dans la chambre du premier attribuée à Philippe-Henri.
Ses deux valises étaient vidées ainsi que ses deux sacs de voyage.
Le tout, livres et linge pêle-mêle, gisant sur le dessus-de-lit et le tapis.
Je m’étais fait des idées. Je crois que j’ai réellement besoin de ces vacances. J’ai les nerfs à fleur de peau.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 3 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





C’est bon de se sentir exister pour une femme. Maintenant, depuis le début de cette année, la 99, je l’appelle « Isa » et elle « Phil ».
Nous sommes parfois allés au cinéma ensemble et j’ai osé ce que je n’aurais jamais cru pouvoir oser avec une autre femme que maman. D’ailleurs, cette seule idée eût été auparavant sacrilège, incongrue.
J’ai emmené Isa au Louvre ! Et j’ai de la chance, elle est tombée sous le charme de la salle des sarcophages égyptiens et de celle consacrée à l’art funéraire de l’Egypte romaine. Cette dernière est située dans les anciennes écuries impériales et c’est ma préférée. À cause de ses momies, surtout celle de Padiimenipet, qui m’a fasciné dès le premier jour où je l’ai découverte. Grâce à maman.
J’en ai profité pour lui expliquer les procédés de momification des Anciens – qui sont, d’ailleurs, toujours valables dans leurs grandes lignes.
Le goudron de conifère et la cire d’abeille font des merveilles, mais je n’ai pas voulu entrer dans les détails. Les momies me passionnent beaucoup moins depuis que j’ai fait la connaissance d’Isabelle.
Isa m’a également complimenté pour mon eau de toilette.
– C’est mieux que votre eau de Cologne à la lavande dont vous donniez l’impression de vous asperger des pieds à la tête.
J’avais pris cette habitude après la mort de maman, quand j’avais entendu quelques élèves des grandes classes se faire la réflexion, à plusieurs reprises – derrière mon dos, évidemment, mais suffisamment fort pour que je l’entende – que « ça sentait le croque-mort ».
– C’est curieux les coïncidences, a-t-elle ajouté en riant, les vendeuses du rayon lingerie – vous vous souvenez ? – s’étaient souvenues que le « Père Noël tueur » dégageait une forte odeur de lavande…
Nous nous retrouvons souvent au Relais angevin.
Mais Jean, le loufiat, il ne s’est jamais permis la moindre réflexion goguenarde à notre égard. Il semble même se tenir à distance d’Isabelle. Encore plus depuis qu’Isa a pris l’habitude de venir parfois avec des collègues de travail. De la PJ et de la DST.
Quelquefois, ils y organisent des pots pour les anniversaires ou les fêtes des uns et des autres. Ou lorsqu’ils ont résolu une bonne affaire.
Ils sont très sympathiques. Parfois, je me permets de les taquiner.
– Oui, mais le tueur « au collier », votre « Père Noël tueur », il court toujours !
Ils le prennent bien. Ils rient avec moi.
Ils ont beaucoup d’humour.
Toutefois, ma grande satisfaction, c’est de voir le gendarme retraité « toujours accroché au bar » filer à l’anglaise dès qu’Isa pénètre dans les lieux.
Il y en a une aussi qui nous évite, c’est la femme du patron, la Christine blondasse, qui a d’ailleurs l’air de mal vieillir et de ne pas être toujours bien claire d’esprit.
Lors d’un pot, mes amis policiers l’ont invité à trinquer avec eux.
– Entre fonctionnaires, ça ne se refuse pas !
Gênée qu’elle était. Pas possible ! C’est simple, on l’aurait cru en garde à vue avec la tête qu’elle tirait.
Même le Jean, son attitude n’est pas très nette. Il est bizarre. Comme s’il cachait quelque chose.
Le Dr Lévy, il est très content de ma nouvelle vie « sociale ».



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 2 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Lorsque je lui ai raconté cette conversation avec Isabelle, le Dr Lévy a trouvé tout ça fort intéressant. Il m’a écouté avec beaucoup d’attention. Puis il a longuement hoché la tête.
– Vous voyez, a-t-il commenté, tout compte fait, vous avez de la chance que votre manuscrit n’ait pas été publié. Qu’il n’ait eu que moi comme lecteur…
Je n’ai pas bien compris ce qu’il voulait dire ou me faire comprendre.
En tout cas, il me conseilla vivement de poursuivre cette relation et me félicita d’avoir eu la grandeur d’âme, la sagesse, de ne pas tenir rigueur de ses aveux à ma jeune amie.
– Vous avez énormément progressé, vous savez ?
Le Dr Lévy a toujours de bons conseils dont je sais tirer le meilleur profit, mais je suis quand même plus intelligent que lui.
Et ne parlons pas de cette police d’incapables.
Je n’étais pas près de commettre la moindre petite erreur.
D’abord, je me suis débarrassé de la couverture de maman – je veux parler de l’habit de Père Noël qui lui en servait lieu – en profitant du premier ramassage de vêtements de la Croix-Rouge.
Ensuite, j’ai été abandonner le rosaire de maman sur un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. – L’église, elle est presque en face de chez nous.
Ça n’a quand même pas été une mince affaire que de le « piquer » à nouveau à maman.
– Quoi ! après ma couverture, tu me voles mon rosaire !
– Mais non, maman, c’est pour le nettoyer.
– Il est très bien comme ça !
De force que j’ai dû le lui arracher.
Mais, maman, elle n’a pas trop de force dans les mains. Plus du tout, d’ailleurs. C’est pour la forme qu’elle résistait. Comme à son habitude depuis qu’elle est morte.
Et puis, j’ai pris une grande décision.
Faut dire que, pour les soins, c’est pas commode de courir d’une pièce à l’autre. Puis j’en ai assez de l’obscurité où est plongé mon bureau depuis que j’y ai emménagé Ghislaine.
De toute façon, depuis ma rencontre avec Isabelle, je n’éprouve plus le même plaisir avec elles deux. Je m’en désintéresse, en quelque sorte.
Oh ! bien sûr, elles ne le manifestent pas de la même façon. Chacune avec son caractère, comme les femmes.
Maman, ce sont des jérémiades.
– Philippe-Henri, tu me délaisses, mon chéri…
« Mon chéri », ça c’est nouveau. Et quand on faisait des choses, maman et moi, elle exigeait toujours que je la vouvoie pendant le temps que ça durait. Le reste du temps elle le passait à me rabrouer et à me faire jouer le larbin.
Jamais maman ne m’a dit « mon chéri » ou « je t’aime ».
Maintenant, il est trop tard. Je m’en tape.
Alors je lui ai collé un gros morceau de scotch d’emballage, du marron bien collant, sur la bouche.
Ghislaine, c’est différent. Mais c’est presque plus insupportable à la longue que les manifestations bruyantes de maman. Elle fait dans le larmoyant silencieux. C’est sa nature. Elle n’y peut rien. Moi, si. Et hop ! un gros morceau de scotch sur les yeux.
Donc, ma grande décision, ça a été de les regrouper dans notre chambre à maman et à moi. Chacune son lit. Maman, le sien. Ghislaine, le mien.
Il m’a fallu mille précautions pour déménager Ghislaine.
C’est pas une question de poids – elle est encore moins lourde qu’avant – mais de fragilité.
Elles n’ont pas pipé mot. De toute façon, l’une ne pouvait pas brailler ni l’autre larmoyer.
En tout cas, ça m’a grandement facilité les soins et ma vie tout court.
J’ai nettoyé le canapé en cuir et Emmaüs est venu le chercher.
Le même jour, je me suis fait livrer un superbe canapé-lit.
J’ai enfin l’impression d’être chez moi.
Et, surtout, j’ai de la lumière pour travailler à mon bureau. Ça a fait chuter ma note d’électricité. C’est pas croyable.
Je ne ferme même pas les persiennes la nuit.
J’ai aussi acheté un portable pour communiquer plus facilement avec Isabelle.


© Alain Pecunia, 2008.Tous droits réservés.

mercredi 1 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





J’ai attendu une semaine avant de remettre les pieds rue Clerc et de reprendre mes habitudes au Relais angevin.
Mais ça n’a pas manqué. Il a fallu que Jean, goguenard, me jette :
– Alors, monsieur Dumontar, on ne porte plus son petit nœud pap vert pomme ? Celui de l’assassin ! Vous en avez eu honte, c’est ça ?
J’ai rougi. Ce qui est rare. Sauf devant maman quand elle me prend en faute.
Puis j’ai souri en prenant un air niais – que ça m’a coûté ! – devant ces béotiens hilares.
– N’empêche, est intervenu le retraité de la gendarmerie, si on ne vous connaissait pas comme on vous connaît ici, eh bien, on vous aurait soupçonné !
– Vous avez eu de la veine que le portrait-robot ne vous ressemble pas, commenta l’ouvrier serrurier.
– C’est bien vrai, monsieur Dumontar, renchérit le boucher, je vous aurais pendu à un croc sur-le-champ !
– Vous avez de la chance d’être au-dessus de tout soupçon, monsieur le professeur…, jeta la Christine mi-figue, mi-raisin, avec un regard qui me laissa une sensation de malaise.
Heureusement que le patron est sorti de sa cuisine à ce moment-là pour me dire gentiment :
– Ne les écoutez pas, monsieur le professeur.
Gérard Langlot, il est toujours gentil et courtois avec moi.
Mais il arrivait à temps, car j’étais déjà en train d’échafauder des plans pour me faire la Christine et en être débarrassé. Soupçonnant même que son mari aurait pu m’en remercier. Au point d’oublier que je n’avais plus la main ces temps-ci.
J’ai préféré faire profil bas.
Comme au lycée. Où il a fallu que quelqu’un aille jeter un coup d’œil dans le débarras et constate, au milieu de tout le fatras des accessoires de fête de fin d’année, la disparition de l’habit de Père Noël.
Évidemment, les élèves l’ont appris. Et ceux de mes deux terminales ont été parfaitement odieux avec moi. Avec des petites phrases assassines sur le tableau noir. « Avez-vous vu le nœud vert pomme de Dumontar ? » « Récompense pour qui retrouvera le nœud vert pomme »…
Ils osèrent même afficher le portait-robot, agrandi sur la photocopieuse de l’établissement, au tableau. Avec une flèche et une légende.
« Nous avons retrouvé le nœud vert pomme de Dumontar ! Et devinez qui est l’assassin ! »
Même mes collègues se firent complices de ces facéties cruelles et de mauvais goût.
« Alors, Dumontar, pas encore arrêté ? » « T’inquiète, on t’apportera des oranges ! » « Dis donc, tu cachais bien ton jeu ! »…
Au point que le directeur de l’institution lui-même a dû intervenir et pondre une note de service qui a été lue dans toutes les classes à partir des troisièmes.
« Des bruits infamants courent sur un de nos membres les plus éminents, qui est par ailleurs l’objet de plaisanteries d’un goût douteux de la part de certains élèves et de railleries indignes d’enseignants.
« J’entends que cela cesse immédiatement sous peine de sanctions disciplinaires. Je ne saurais tolérer plus longtemps une telle situation au sein de notre institution que j’ai l’honneur de diriger.
« Je renouvelle toute ma confiance et mon témoignage de grande estime à notre éminent professeur injustement victime de cette odieuse situation… »
Bien évidemment, cela n’empêcha pas durant un certain temps les sourires en coin de mes collègues et les murmures au fond de la classe.
Je ressentais un profond écœurement. J’envisageai même de me mettre en arrêt maladie, moi si consciencieux et si attaché à mon sacerdoce professoral.
Maman m’y encourageait. Mais je savais que c’était par égoïsme.
Ghislaine ne prenait pas parti, comme à son habitude. Elle essayait seulement de me consoler, avec ses pauvres moyens. De plus en plus faibles.
Mais le Dr Lévy me le déconseilla.
– Ne vous laissez pas abattre par ces rumeurs et ces plaisanteries stupides ! Vous étiez en pleine forme juste avant ces crimes odieux. Au point que j’avais renoncé à toute idée de traitement, c’est vous dire !
Il me conseilla de faire face, de me distraire.
– Vous voyez ce que je veux dire, hein ? souligna-t-il d’un regard égrillard.
Quelque chose était cassé en moi. À un tel point que je rendis à maman son rosaire. En lui faisant croire que je l’avais retrouvé par terre sous son lit en faisant le ménage.
J’ai plié l’échine sous son reproche.
– Tu pourrais quand même avoir plus d’attention avec mes affaires !
La seule pensée qui me soutint dans cette terrible épreuve, c’est que la police était toujours sur la piste du « Père Noël tueur » et qu’elle pouvait toujours lui courir après.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

vendredi 26 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Aux informations télévisées de midi, il n’y en eut que pour le Président de la République. Rien sur moi et peu de chose sur la morte.
Une étudiante en droit. Une certaine Gisèle Dumontar.
Là, j’ai sursauté en priant le ciel que maman n’ait rien entendu.
Dumontar, c’est pas courant comme patronyme.
Était-il possible que ce fût une petite cousine ?
Maman n’a pas compris mon intérêt subit pour la généalogie familiale.
Au bout de deux heures de diplomatie savante, je suis parvenu à lui soutirer que, peut-être, du côté de papa, mais elle n’avait jamais fréquenté la famille de papa.
– Des bolcheviks !
– Des bolcheviks ? Des vrais, maman ?
– Des tout comme, mon pauvre enfant… Les deux frères de ton pauvre papa, tes oncles, étaient tranquillement à Londres avec de Gaulle tandis que ton pauvre papa défendait la civilisation européenne dans la steppe russe contre les vrais… Ces renégats, l’un a terminé préfet et l’autre général. Et aucun des deux n’a levé le moindre petit doigt quand ton héros de père a été condamné à mort !
– Ils ont peut-être eu des enfants…
Mais voilà, ça n’intéressait pas vraiment maman. Alors elle s’était endormie.
Je suis resté perplexe tout l’après-midi, mes doigts crochetés dans la touffe brunâtre de Ghislaine pour me rassurer. Tournant fébrilement de ma main restée libre le bouton du transistor posé sur mes genoux pour capter la moindre bribe d’information.
Ce ne fut qu’au journal de dix-neuf heures de France-Inter que j’appris qu’un drame affreux venait de toucher la famille du général Dumontar.
– Sa petite-fille, Gisèle Dumontar, vingt-deux ans, étudiante en droit…
C’est peut-être pour ça que j’avais éprouvé autant de plaisir. Parce qu’on était en famille.
Et puis c’était bien fait pour elle. En ce 14 Juillet, « pauvre papa » était enfin vengé de son ignoble famille !
J’ai couru dans notre chambre. Tout excité.
– Maman ! J’ai vengé papa !
– Mon pauvre petit, qu’est-ce que tu as fait là ?
J’en suis resté sans voix. Puis je me suis ressaisi.
– Mais, maman…
Putain ! elle s’était déjà rendormie.
J’ai failli la secouer de fureur par les épaules pour la réveiller.
Mais maman est devenue trop fragile. Elle a de moins en moins de pouvoir d’écoute.
Je dois me raisonner. Admettre qu’elle ait de plus en plus d’absences. C’est vrai qu’elle aura bientôt quatre-vingt-trois ans. Ce n’est plus la toute première fraîcheur…
Tiens, à propos, elle a besoin de soins.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.