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lundi 14 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 29

Chapitre 29





Oui, il avait bien assassiné Bernard Bonnot. Mais vu l’ordure que c’était, ce n’était pas une perte pour la haute fonction publique. Ce dont le capitaine Cavalier pouvait aisément convenir.
Il avait commencé ses aveux par le meurtre du préfet. Ce qui était normal. Les assassins commencent toujours par le plus facile. Le plus acceptable « moralement », si l’on veut, ou ce qui leur semble le plus compréhensible.
Oui, il avait bien assassiné Julie Bernard et Angeline de Saint-Fort.
Ce qui étonna d’abord Isabelle Cavalier. Car qui, alors, avait violé Angeline de Saint-Fort la nuit du jour de l’An ?
Mais elle préféra ne pas interrompre la confession fleuve de Harry Godino par une question qui pouvait attendre ou trouverait rapidement sa réponse.
Bernard Bonnot avait révélé quelques semaines plus tôt à Angeline de Saint-Fort qu’elle était sa fille, et donc lui-même son géniteur. L’adolescente ne l’avait d’abord pas cru. Mais sa mère le lui avait confirmé. Et Angeline de Saint-Fort, qui avait estimé naturel, jusque-là, de participer aux « activités » du groupe et de coucher avec les uns et les autres, aussi bien son père que Bernard Bonnot, se prit tout à coup à le haïr. À trouver ça dégueulasse que son vrai père ait couché avec elle – alors qu’elle avait trouvé naturel de coucher avec celui qu’elle croyait être son vrai père…
– À ne pas comprendre, mais je ne suis pas psy, commenta l’ex-flic.
Bref, elle était perturbée et confia cette révélation à sa meilleure amie, la petite Julie Bernard. Qui était amenée par ses parents aux soirées du groupe depuis presque un an.
– Mais c’était pas son truc et elle se montrait indocile. Ça se voyait qu’elle deviendrait un problème un jour ou l’autre…
Elle en parla également à Corinne Cangros, dix-sept ans.
– Une émotive, celle-là…
Puis, bien sûr, à Sabrina Claron.
– Elle, ça lui plaisait et elle avait tendance à devenir la maîtresse du jeu. Alors elle a prévenu Bonnot qu’il y avait un problème. Mais, en fait, le problème venait de Bonnot qui s’était lancé dans le sado-maso et qu’on savait pas où il s’arrêterait. Il était sous l’influence totale de son mauvais génie, Matthieu Toussaint… C’est vrai, il serait resté dans la partouze normale, il n’y aurait jamais eu de problème…
Donc, Bernard Bonnot, informé par Sabrina Claron des intentions d’Angeline, s’affola.
– Et il y avait de quoi, elle avait l’intention de porter plainte et de demander une indemnisation.
Menaces réelles ou pas, « la préfète » – c’était le sobriquet employé avec mépris par l’ex-flic pour désigner Bonnot depuis qu’il était tombé dans les bras et sous la coupe de Matthieu Toussaint – a pris ça au sérieux. Et décidé de prendre les devants.
Un peu avant Noël, il a décidé de la faire taire définitivement en payant grassement Harry Godino. Il en avait largement les moyens.
– Il n’a laissé aucune chance à sa propre fille ?
– Si. Quelques jours plus tôt, il lui a dit que, si elle se montrait docile et renonçait à ses mauvaises intentions, il en ferait son unique héritière.
– Et alors ?
– Elle lui a craché à la gueule, au propre et au figuré. Elle criait qu’elle voulait le voir croupir en prison avec tous les autres. Elle était devenue totalement incontrôlable. Bonnot, le crachat, il pouvait le lui pardonner, mais pas la menace de prison. Fille ou pas.
– Mais pourquoi avoir tué également Julie Bernard ? ne put s’empêcher de demander Isabelle Cavalier tout en connaissant d’avance la réponse probable.
– Ah ! ça c’était l’idée de Toussaint. Pour égarer les soupçons, a-t-il dit, et faire d’une pierre deux coups. S’en débarrasser. Et ça a plu à Bonnot. Pour lui, c’était quasiment de la prophylaxie. Les déviants sacrifiés à la survie de la tribu, qu’il a dit, ou quelque chose comme ça. De toute façon, tous les trois, nous étions convaincus que Julie parlerait dès qu’elle apprendrait l’élimination de sa grande amie. Et qu’il y avait de fortes chances qu’elle entraîne avec elle Corinne. Alors, autant l’éliminer au préalable. Bref, Toussaint était un sadique de première et Bonnot avait disjoncté. Moi aussi, d’ailleurs, mais moi je n’ai fait ça que pour le paquet de fric à la clé qu’il m’avait fait virer d’avance dans un paradis fiscal… Mais je ne vous en donnerai pas le montant ni ne vous indiquerai le lieu. Rêvez pas ! Quand je sortirai dans vingt ans, je pourrai retrouver tout ce fric…
Le « stratège » avait été le lieutenant Toussaint. Il avait toujours été fasciné par l’histoire non résolue du tueur « au collier de perles » qui avait défrayé la chronique de 92 à 97, échappé à toutes les traques et mystérieusement disparu.
– Un jour, il avait remarqué un rosaire suspendu à l’accoudoir d’un prie-Dieu utilisé comme serviteur muet dans une des chambres. Un curieux rosaire enfilé sur un fil en nylon de pêche. Comme pour la pêche au gros. Une saloperie qu’avait trouvée quelques années plus tôt Mme de Saint-Fort sous un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et qu’elle avait offert à Bonnot qui raffolait de ces trucs-là. Il avait même dit que ça faisait penser au « collier de perles » du tueur fou dont on parlait tant à l’époque. Et Toussaint s’est souvenu du rosaire quand Bonnot a décidé de tuer les filles. Il a dit que c’était super, que comme ça on mettrait les flics sur la piste de l’ancien tueur. D’ailleurs, puisqu’il bossait à la Criminelle, il se faisait fort d’orienter les soupçons sur une ancienne piste. Celle d’un prof. Et c’est pour ça qu’il m’a demandé de jouer le « témoin » après le premier crime. Moi, pour ma part, je trouvais ça risqué d’être le témoin de mon propre crime ; mais, lui, il trouvait ça génial. Sa putain de théorie « d’une pierre deux coups ». « Du grand art ! » qu’il disait, ce connard… Si vous ne l’aviez pas arrêté, je suis persuadé qu’il aurait continué de tuer avec son rosaire… Corinne y serait passée, et même la Sabrina qu’il ne pouvait pas souffrir à cause de son côté « meneuse de jeu » et qui manœuvrait pour le supplanter auprès de Bonnot. Mais, elle, c’était le fric qui allait avec qu’elle voulait.
Bonnot avait fait venir la petite Julie vers quatorze heures le 31 décembre. Toussaint lui avait soufflé qu’il fallait lui offrir un dernier plaisir.
– Julie ne voulait pas, mais Bonnot a fini de la persuader au bout d’une demi-heure en lui promettant que ça serait la dernière fois et qu’elle éviterait ainsi bien des ennuis à sa grande amie Angeline. Alors elle a cédé sans avoir conscience que sont arrêt de mort était signé. Bonnot l’a sautée difficilement – je veux dire qu’il a été long à venir –, puis il lui a dit : « Tire-toi, salope ! » Il m’a demandé devant elle de la raccompagner. Je savais ce que ça voulait dire. La gamine marchait vite, comme pour s’enfuir, et je lui ai laissé plusieurs mètres d’avance. J’ai pénétré dans le hall de son immeuble sur ses talons. Et hop ! dans le coin à côté de l’ascenseur… C’est vrai que ce rosaire est une arme hyperefficace et rapide ! Puis je suis ressorti… Oh ! je ne risquais pas grande-chose. Je suis toujours dans le quartier à aller d’un client à un autre. Il suffisait qu’il n’y ait personne à ce moment-là ou de remettre à plus.
– Mais Angeline a dû apprendre le meurtre de son amie par les informations à la télé ? Elle n’aurait pas dû sortir ce soir-là…
– Oui, mais elle ne pouvait pas en soupçonner l’origine. Et, c’est Sabrina Claron, à la demande de Toussaint, qui a convaincu Angeline et Corinne de sortir malgré tout ce soir-là, en hommage à Julie, pour faire comme si elle était toujours vivante. Et les parents ont insisté.
Les trois amies étaient donc sorties ensemble. Les prédateurs aux aguets. Car, cette fois-ci, Godino était accompagné de Toussaint. Ils attendraient une occasion où Angeline serait seule, soit sur le Champ de Mars, soit sur le chemin du retour.
Quand ils avaient vu Angeline quitter le groupe, ils l’avaient suivie de loin.
Elle s’était dirigée sur le côté vers l’allée Adrienne-Lecouvreur et l’avait remontée jusqu’au manège. Puis ils l’ont vue se diriger vers les massifs. Ils lui ont laissé une petite avance et y sont allés à leur tour.
Elle terminait de pisser à croupetons quand Harry Godino a surgi avec son complice. Elle s’est débattue. Toussaint lui tenait les jambes. Puis ça été fini.
– C’est pas un cri de femme qui risquait d’attirer qui que ce soit un soir comme ça…
Godino avait immédiatement pris la fuite en laissant le rosaire autour du cou de la petite.
Matthieu Toussaint, lui, avait préféré s’attarder.
– J’ai pas compris. Car les femmes, ce n’était pas son truc. Il en avait même une haine maladive. Mais, moi, je suis parti sans demander mon reste et en souhaitant même que ce dingue se fasse piquer…



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 3 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Le même soir, après que leur fille Philippine eut accepté d’aller se coucher, Isabelle et Pierre Cavalier échangèrent leur moisson d’informations et firent le point.
Le personnage central du puzzle restait donc le préfet Bernard Bonnot. Les quatre couples y avaient pris leur place ainsi que leurs filles.
Quelque chose avait dû déraper au niveau de leurs activités « de groupe ».
Bernard Bonnot n’avait pas assisté à la cérémonie religieuse. Sûrement par prudence.
S’il avait tiré les fils des meurtres, il devait juger préférable de rester dans l’ombre. Éviter que les enquêteurs ne puissent établir un lien entre lui et les parents des deux victimes.
Et il avait raison. Il ne pouvait se douter des révélations de Christelle de Saint-Fort.
– Merde, mais si ! dit Isabelle en bondissant de sa chaise.
– Qu’est-ce qui te prend ? demanda son mari surpris.
– Nous sommes idiots ! Si Sabrina Claron a trouvé le moyen de lui faire savoir qu’elle a croisé Christelle de Saint-Fort à la Crim, il peut craindre qu’elle n’ait parlé et elle est donc en danger.
– Il risquerait gros de la faire disparaître. Deux crimes dans la même famille, ça ferait trop de bruit et ça le mettrait en danger.
– Mais c’est un pervers vicelard, cet enfoiré ! cria Isabelle. Il se croit au-dessus des lois. Rien ne l’arrêtera.
– Elle ne va pas se faire étrangler, arrête de délirer, Isa…
– T’as raison, elle ne va pas se faire étrangler, dit Isabelle la voix étranglée. Ils vont la tuer autrement. Et je ne sais même pas où elle se trouve…
Pierre Cavalier réalisa soudainement que sa femme avait raison.
– Je suis con, lâcha-t-il la voix blanche.
– Bon, mais sois un con utile. Fais quelque chose avec ton service à la noix !
Pierre Cavalier ferma les yeux pour se concentrer.
– Bon, fit-il au bout d’une minute qui parut interminable à Isabelle. C’est Lenoir qui surveille l’hôtel de Bonnot cette nuit. Personne n’en est sorti ou entré, sinon il aurait téléphoné. Par ailleurs, Christelle n’a pas dû loger chez ses parents et les Saint-Fort sont partis enterrer Angeline dans un bled en Touraine où ils ont une maison de famille. Elle n’était pas avec eux. À mon sens, elle a repris un train pour Strasbourg. C’est donc là-bas qu’elle est en danger.
– Ou pendant le trajet ? intervint Isabelle.
– Non, je ne crois pas. Je serais eux, j’organiserais un accident genre piéton renversé par un chauffard ou un suicide quelconque, type la sœur qui a culpabilisé d’avoir rompu avec sa famille et ne surmonte pas le décès de sa petite sœur.
Isabelle considéra son mari avec étonnement, comme si elle avait affaire à un étranger.
– Comment tu fais pour penser tordu comme eux ?
Il haussa les épaules et crispa les mâchoires. Il avait failli dire : « C’est mon boulot ! »
– J’imagine, c’est tout. Et je ne vois pas de hauts fonctionnaires mettre la main à la pâte. Ces types-là, ils sont habitués à avoir des sous-fifres et des larbins. Ils n’ont pas de sens pratique, sinon ça se saurait. Ils feraient moins de conneries.
– À qui tu penses ?
– Il est où ton lieutenant Toussaint ?
– Il a pris deux jours. Il a un tas de récups en retard. Mais la Crim ne va pas lancer un avis de recherche comme ça contre un de ses hommes ! fit Isabelle dépitée.
– Non, mais moi je peux mettre un dispositif de surveillance à la gare et autour du domicile de Christelle. Si rien ne se passe cette nuit, elle restera sous surveillance jour et nuit jusqu’à ce qu’on en ait fini avec ces salauds.
Pierre Cavalier passa les coups de fil nécessaire.
Il était près de vingt-deux heures.
Il espéra qu’il ne soit pas trop tard.
Elle avait dû prendre gare de l’Est le TGV de dix-sept heures quarante-sept ou de dix huit-heures cinquante.
L’un et l’autre arrivaient respectivement à Strasbourg-Gare à vingt et une heures quarante-sept et vingt-deux heures cinquante-deux.
– Ils peuvent se mettre en place rapidement ? demanda Isabelle angoissée.
– Oui, là-bas, il y a une équipe spéciale pour le Parlement que je peux mobiliser dans l’heure. Si elle a pris le train qui arrive dans près d’une heure, nous serons dans les temps.
Pierre Cavalier s’efforça d’imaginer le comportement d’un flic comme Matthieu Toussaint.
La cérémonie religieuse s’était terminée à quinze heures trente et il n’était pas présent dans l’assistance.
A priori, il ne pouvait pas savoir si Christelle de Saint-Fort resterait ou non à Paris. Par exemple, jusqu’au week-end. Mais si la jeune femme avait fui cinq ans plus tôt Paris et ses mauvais souvenirs, elle n’avait sûrement pas envie d’y traîner maintenant.
Il se mit à la place de Matthieu Toussaint.
« Moi, j’aurais appelé le secrétariat en me faisant passer pour un journaliste et demandé à parler à l’attachée parlementaire du député X. Et le secrétariat m’aurait indiqué sa date de retour. »
Donc, Toussaint a dû partir en début d’après-midi dès que la décision d’élimination de la jeune femme a été prise.
Par Bernard Bonnot, probablement.
Il appela le lieutenant Gilbert Lenoir qui était en train de planquer dans une cuisine qui donnait sur l’entrée de la porte cochère de l’immeuble de Bonnot. Chez une vieille dame qui était toute contente de rendre service à la police. – « Ça me fera un peu de compagnie », avait-elle dit.
Il lui demanda de visionner la bande enregistreuse comprenant la plage horaire entre midi et deux et de vérifier la venue à l’hôtel de Matthieu Toussaint.
Les téléphones de Bonnot étant sous surveillance, Toussaint avait dû obligatoirement se déplacer pour lui rendre visite.
– Mais je t’assure, dit Lenoir, personne n’est venu de la journée.
– D’accord, mais celui qui t’a précédé a peut-être été pisser ou abandonné sa surveillance cinq minutes et aura eu la flemme de visionner la bande.
– Mais il l’aurait ensuite vu ressortir, objecta Lenoir. Et Toussaint et Bonnot ont peut être pu communiquer par courrier électronique…
– Non. Je suis convaincu qu’il est venu et qu’il est reparti par une autre sortie. Les caves de l’hôtel doivent communiquer avec les caves d’un autre immeuble sur le derrière.
La vieille dame, insomniaque, rôdaillait dans la cuisine et ne perdit pas un mot de la communication.
Elle tapota l’épaule du lieutenant.
– Excusez-moi, monsieur, dit-elle pour attirer son attention.
Gilbert Lenoir demanda à Pierre Cavalier de patienter.
Elle avait un air de petite fille prise en faute.
– Vers une heure et demie, j’ai remplacé votre collègue pour qu’il puisse déguster le sauté de veau que je lui avais préparé.
Le lieutenant Lenoir crut halluciner.
– Oh ! ne vous inquiétez pas. Il a mangé là dans la cuisine et il a juste été au petit coin après…
– C’est tout ? demanda Lenoir.
– Il a aussi été acheter des cigarettes. Juste un quart d’heure. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai surveillé à sa place…
Elle se mit à rougir de confusion.
– … Mais il n’y a que des habitués qui sont passés sous le porche. Des gens qui habitent les appartements dans les anciens communs ou des gens que je vois souvent venir. Rien de particulier, vous savez. C’est ce que j’ai dit à votre collègue…
Gilbert Lenoir s’efforça de rester calme. La vieille dame n’y était pour rien.
Il prit une des photos parmi celles posées sur un coin de la table de la cuisine et la mit sous le nez de la propriétaire des lieux.
– Ce monsieur, qui est un habitué, vous l’avez vu ?
– Bien sûr, quand votre collègue a fini de déjeuner et que je lui ai servi son café ! répondit-elle en haussant les épaules.
Le lieutenant Lenoir fit un bref calcul mental et reprit sa communication avec Pierre Cavalier.
– Confirmation. Il est venu entre quatorze heures et quatorze heures quinze…, dit-il en regardant la vielle dame qui lui montrait les dix doigts de ses mains. Je peux même te préciser. Dix heures dix.
– Bravo, vieux ! Tu as été super rapide pour visionner deux heures de bande de surveillance, le félicita le commandant Cavalier.


© Alain Pecunia, 2009.
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lundi 30 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20


Taille de police


Le permis d’inhumer avait été délivré la veille et les deux petites victimes devaient être mises en terre ce mercredi après-midi après une cérémonie commune en l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
Le genre de cérémonie dont aucun détail n’échapperait aux divers enquêteurs.
Ça peut même être parfois très instructif, comme on disait à l’école de police.
Mais, Isabelle savait que ce serait pour elle une épreuve supplémentaire. Elle détestait les enterrements, et ceux de mômes encore plus.
Pour l’instant, elle s’apprêtait à interroger Sabrina Claron.
Comme elle avait dix-huit ans, elle avait pu la convoquer comme témoin. Pour dix heures. Mais ce n’est pas elle qu’elle aurait préféré interroger. Plutôt la petite Corinne Cangros.
Quand le standard l’appela, elle crut que c’était pour lui annoncer l’arrivée de Sabrina.
En fait, Mme de Saint-Fort souhaitait lui parler de toute urgence.
Aussi sa surprise fut-elle grande quand Christelle de Saint-Fort, l’aînée, fut introduite dans son bureau.
Elle était telle qu’Isabelle ne put la dissimuler. Ce qui eut pour heureux effet de mettre en confiance sa visiteuse.
– Vous m’avez prise pour une salope ou une garce, hein ? lui jeta-t-elle tout de go.
Le hochement de tête d’Isabelle Cavalier hésitait entre le oui et le non.
– De toute façon, je suis heureuse de vous voir.
– Moi aussi, dit la jeune attachée parlementaire. Ça me soulagera et je le dois aussi pour ma sœur.
– Vous êtes venue à Paris pour l’enterrement cet après-midi ?
– Oui. Mais surtout pour avoir un prétexte de vous rencontrer car je n’ai guère envie de voir ma famille…
– Vos parents ? la coupa Isabelle.
– Mes parents et les autres…
Isabelle Cavalier sentit que ce devait être très complexe, comme toute histoire de famille.
– Ce que j’ai à vous dire n’est pas facile, poursuivit la jeune femme. D’ailleurs, ça ne concerne pas directement les meurtres… du moins, je ne pense pas. Vous savez, depuis ma majorité je ne voyais quasiment plus ma famille et je connaissais à peine ma petite sœur. Je ne sais rien de ses aspirations ou de ses relations…
Le capitaine Cavalier l’encouragea du regard.
– En fait, ce que j’ai à vous dire ne vous aidera pas à résoudre ces meurtres, mais cela peut vous éclairer d’un jour particulier notre milieu, à mieux saisir certaines choses.
Christelle de Saint-Fort semblait se confronter à de douloureux souvenirs.
– J’espère que ma sœur n’aura pas subi dans sa courte existence ce que j’ai eu à subir… mais je n’en suis pas certaine, voyez-vous, poursuivit la jeune femme la voix étranglée d’émotion. Moi, j’ai pensé à me sauver, mais je n’ai pas songé un seul instant à sauver les autres… C’est pour ça que je suis là.
Isabelle crut bon d’intervenir pour vider l’abcès de la douleur.
– Un certain Bernard Bonnot, préfet de son état, ça vous dit quelque chose ?
La jeune femme sursauta de surprise.
– Comment le savez-vous ? Je veux dire, pourquoi me citez-vous ce nom ? Bien sûr que je connais. Trop, hélas !
Le capitaine Cavalier préféra jouer franc-jeu. Ce pouvait faire gagner du temps à tout le monde.
– Il a à faire quelque chose dans cette histoire, mais nous ne savons pas encore quoi précisément. Alors, vous voyez, vous pouvez nous aider plus que vous ne le pensiez…
– Merde alors ! dit la jeune femme. C’est pire que ce que je croyais…
C’était effectivement complexe et Isabelle Cavalier eut parfois du mal à suivre le récit de Christelle de Saint-Fort et à en croire ses oreilles.
Les histoires de cul sous toutes ses formes et en famille, elle connaissait, et même dans sa propre chair, mais, là, c’était du grandiose dans l’infamie et la veulerie.
Bernard Bonnot habitait alors un duplex quai Voltaire. Confortable. Cent cinquante mètres carrés.
Les deux cousines, Mme de Saint-Fort née Louise-Marie de Pouldieu du Fouët et Mme Cangros née Éloïse de Pouldieu du Guen, étaient de longue date les maîtresses attitrées de Bernard Bonnot. Conjointement en général. Mais Louise-Marie, Mme de Saint-Fort, n’exerçant pas d’activité professionnelle, se rendait parfois seule quai Voltaire.
C’est d’ailleurs un jour qu’elle s’y rendait sans sa cousine Éloïse, un après-midi, qu’elle y emmena sa fille Christelle pour l’initier aux jeux amoureux avec son amant.
Elle venait de fêter ses treize ans.
Par ailleurs, Bernard Bonnot, invitait les couples Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard à des parties fines qui se terminaient en mêlées générales ou singulières.
Mais, dans ces cas-là, Bonnot se complaisait en général dans la situation de voyeur et enregistrait les fins de soirée au caméscope. Son petit péché mignon, entre autres.
– Si votre mère vous a livrée à cet infâme individu, ne pensez-vous pas que sa cousine ait pu faire de même avec sa propre fille Corinne ?
– Tout est possible. Mais je n’ai plus de relation avec ma famille et tous ces gens-là depuis cinq ans. Leur fille était trop jeune à l’époque.
– Et Sabrina Claron ?
– Je ne peux rien vous affirmer pour elle non plus. Mais je ne pense pas que sa mère l’ait « livrée » à Bonnot et aux autres…
– Que voulez-vous dire par là ? demanda Cavalier intriguée.
– Mme Claron était réticente à ses soirées. Elle n’y accompagnait pas souvent son mari…
– Non, je voulais dire par « aux autres »…
– Ah oui ! les autres…
Christelle de Saint-Fort se recroquevilla un instant sur sa douleur. Isabelle respecta son silence et lui proposa un verre d’eau.
– Oui, reprit la jeune femme, en plus des après-midi où ma mère m’emmenait chez Bonnot, j’accompagnais mes parents à ces soirées particulières. Alors vous imaginez, j’étais de la chair fraîche pour tous ces salauds et même la mère Cangros, la salope !
– Vous ne vous êtes pas rebellée ?
– Non, au début non. Je croyais que c’était comme ça les relations sexuelles. Que c’était normal. Vous savez, j’ai même été flattée au début…
– Et un jour…
– Oui, un jour, j’ai compris que ce n’était pas normal, ou que ça pouvait être autrement. Alors, j’ai eu honte, puis j’ai renâclé… je ne me suis pas tout de suite rebellée. Ma mère me disait que j’étais anormale de réagir comme ça. Qu’il fallait au contraire que j’en profite. Que j’avais de la chance. Et puis, quand j’ai vraiment voulu me rebeller, ce salaud de Bonnot m’a sorti les photos qu’il avait de nous et de moi. « Tu veux voir aussi mes cassettes ? » a-t-il dit. Alors j’ai subi jusqu’à l’année de mes dix-huit ans et je me suis barrée loin de tout ça…
Isabelle Cavalier avait une boule en travers de la gorge. Elle comprenait mieux pourquoi les mœurs étaient sur Bonnot et sa « bande ».
– Vous croyez que votre mère a pu entraîner votre sœur chez Bonnot ?
– Oh ! pour du cul ma mère est capable de tout, dit Christelle de Saint-Fort d’un ton désabusé.
Isabelle ne se sentait plus le courage de poser de question. Le visage de la jeune femme était contracté de douleurs anciennes.
Cela dépassait l’imagination du capitaine. Que des gens de la haute pratiquent l’échangisme, cela ne la surprenait pas. Ce n’était d’ailleurs pas nouveau. Mais ce qui l’atterrait, c’était ce qu’elle avait entrevu au cours du récit de la jeune femme.
Ils pratiquaient l’échangisme avec leurs propres filles.
Christelle de Saint-Fort soupira.
– Il faut que je vous dise encore une chose.
– Oui ?
– Je crois qu’Angeline est ma demi-sœur.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que Bernard Bonnot est son père.
Un long silence s’instaura.
Isabelle Cavalier en avait oublié qu’elle avait convoqué Sabrina Claron.
– Excusez-moi, mais je vais devoir recevoir Sabrina Claron.
La jeune femme frissonna et lança à Isabelle un regard craintif.
– N’ayez crainte. Personne ne saura jamais ce que vous m’avez révélé. Je n’ai d’ailleurs pas pris de notes, comme vous avez pu le constater. Mlle Claron attend dans le couloir, vous allez donc vous croiser. Je lui dirai simplement que je convoque tout le monde un à un.
La jeune femme sourit et Isabelle la raccompagna jusqu’au bout du couloir.
Quand elles passèrent à la hauteur de Sabrina Claron, Isabelle nota à la dérobée le regard haineux que celle-ci jeta à Christelle de Saint-Fort.



© Alain Pecunia, 2009.
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samedi 28 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Pierre Cavalier avait fait mettre sous surveillance l’hôtel particulier du préfet Bernard Bonnot dès le début de matinée.
Les grands moyens avec des hommes sûrs du « Service ».
La découverte de l’existence de Bernard Bonnot et de ses liens de vassalité avec Pierre-Marie de Laneureuville et ses vieux réseaux issus de la guerre froide changeait toute la donne initiale. Ou l’éclairait d’un nouveau jour. Paradoxalement, en l’obscurcissant.
La seule chose concrète était le message d’« en haut », dont il se souvenait des termes exacts à la virgule près.
« On vous demande de neutraliser ce dingue au collier… Il représente un danger pour l’État… Mais ne le neutralisez que quand il aura été identifié avec certitude. Faites pour le mieux, mais il faut absolument qu’on soit débarrassé de ce dingue. D’accord ? »
« Neutraliser », il n’avait pas besoin de traduire. Il suffisait simplement que le meurtre d’État prenne la forme d’une mort accidentelle ou naturelle.
Et il y avait le choix. Chaque pays ayant son style et chacun de leurs services sa marotte.
En ce qui concerne la mort naturelle, la technique du « parapluie bulgare » avait été nettement améliorée.
Les asphyxies au gaz étaient moins courantes depuis la généralisation du tout-électrique et les explosions de gaz étaient devenues de moins en moins crédibles. De plus, il y avait toujours des risques collatéraux.
Les produits chimiques étaient nettement plus efficaces.
Le suicide avait ses aléas, mais ils étaient facilement contrôlables. Non-communication des résultats de l’autopsie, dossier égaré…
L’état dépressif offrait un grand choix. En fait, toute la palette des mille et une façons de se suicider. Du revolver type Magnum 357 – radical et donc trop souvent utilisé par facilité, ce qui rendait son emploi de moins en moins crédible – à la pendaison, en passant par la défenestration, la noyade, les barbituriques et tutti quanti.
Pour l’accidentel, il y avait bien évidemment la perte de contrôle du véhicule provoquée par le chauffard introuvable, le choc avec un camion tout aussi introuvable, la « glissade » sur le quai du métro ou à l’arrêt d’autobus, le piéton renversé par un chauffard prenant la fuite et qu’on ne retrouverait jamais.
Également toutes les formes de meurtres ordinaires : un cambrioleur surpris dans son art et qui perd les pédales, l’accident de chasse – de plus en plus rare et présentant de nombreuses difficultés –, le tueur fou de passage, le fameux rôdeur, le criminel évadé, etc.
Il y avait également son versus terroriste.
Du temps de la guerre froide, on avait même pu laisser se défouler les groupes terroristes dits révolutionnaires sur des « gêneurs ». Avec le double avantage de ne pas avoir à le faire soi-même et à profiter politiquement de l’indignation de l’opinion publique. Mais ça remontait au siècle dernier et il ne fallait plus y songer, à moins qu’un jour, après être parvenu à infiltrer et contrôler des groupes islamistes… Mais il ne fallait pas trop rêver.
Donc, « neutraliser » ce dingue au collier qui pouvait être le même tueur que quelques années plus tôt, ou un autre. Qui « représente un danger pour l’État »…
Ça, c’était nouveau.
Et ne le neutraliser que « quand il aura été identifié avec certitude ».
Il pouvait donc y avoir doute sur son identité. Ce qui signifiait qu’il ne fallait pas se fier aux apparences. Que celui qui devait être identifié n’était pas un simple tueur, ni même un serial killer ordinaire. Car quel intérêt politique y aurait-il à le liquider plutôt que de le livrer à la justice ?
Ce que l’on demandait au « Service », c’était d’éliminer une gêne, quelqu’un qui en savait trop et représentait une menace réelle ou potentielle, ce qui revenait au même. Ou quelqu’un ayant échappé à tout contrôle.
« Faites pour le mieux » !
Le commandant Cavalier esquissa un léger sourire.



© Alain Pecunia, 2009.
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vendredi 27 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Les diverses surveillances furent levées dans la nuit de dimanche à lundi. Excepté celle concernant le lieutenant Toussaint.
Le commissaire Antoine ne pouvait mobiliser plus longtemps ses hommes sur cette affaire et de Laneureuville risquait d’en avoir vent par l’intermédiaire des réseaux qu’il contrôlait encore. Des restes de l’époque où police politique conjuguait à la fois polices parallèles et malfrats.
Isabelle Cavalier était décidée à entendre de nouveau Sabrina Claron et Corinne Cangros. Mais une information, qui lui fut communiquée dès son arrivée au Quai des Orfèvres ce lundi matin, attira son attention.
Angeline de Saint-Fort avait une sœur aînée. Christelle de Saint-Fort, vingt-trois ans, attachée parlementaire au Parlement européen.
Il y avait même son numéro de téléphone.
Elle le composa aussitôt mais tomba sur l’annonce du répondeur.
Isabelle raccrocha sans laisser de message.
À la troisième tentative, à dix heures vingt, elle obtint son interlocutrice.
Le capitaine Cavalier sentit de la réticence dans la voix de Christelle de Saint-Fort dès qu’elle eut décliné ses fonctions.
– Vous appelez pour ma sœur ?
Isabelle Cavalier présenta ses condoléances, s’excusa de l’importuner, mais elle avait pensé que, peut-être, Angeline avait pu se confier à sa grande sœur.
– Vous comprenez, nous sommes à la recherche du moindre élément…
L’attachée parlementaire la coupa.
– Vous savez, je vois rarement mes parents et ma sœur et moi nous étions comme des étrangères avec nos sept ans d’écart. Je crains de ne vous être d’aucune utilité…
Isabelle eut l’impression que Christelle de Saint-Fort avait hâte de mettre fin à l’entretien. Elle ne sentait aucune émotion dans sa voix.
« Pourtant, c’était sa petite sœur, et elle a été assassinée », se dit Isabelle.
Puisque Christelle de Saint-Fort ne manifestait pas d’émotion, le capitaine Cavalier décida d’abandonner son ton compassionnel.
– Vous devez savoir que votre sœur a été violée post-mortem ?
Un silence.
– Je l’ignorais, finit par dire l’aînée des Saint-Fort avec une voix nettement moins assurée.
– Moi, l’état de vos relations avec votre famille, j’en ai rien à foutre, poursuivit brutalement Isabelle. La seule chose qui m’importe, c’est qu’une gamine de seize ans a été tuée et violée. Presque une môme. En tant que femme, ça me donne la haine, quelle que soit la victime, et en tant que femme-flic une immense envie de justice. Je ne supporte pas l’idée qu’un assassin de femme ou un violeur puisse rester impuni. Mais je conçois parfaitement que tout cela puisse vous laisser indifférente. Excusez-moi, mademoiselle de Saint-Fort, de vous avoir importunée.
Isabelle Cavalier raccrocha sans laisser le temps à son interlocutrice de répondre.
« Qu’elle mijote, la salope ! » se dit rageusement Isabelle.



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vendredi 20 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Philippine, trois ans et demi, sut détendre l’atmosphère du petit déjeuner du dimanche matin par tout un jeu subtil de grimaces et de facéties.
Pourtant, la matinée avait mal commencé.
Antoine s’était levé en geignant. Deux nuits passées sur leur foutu canapé lui avaient « cassé » les reins et le chat de Philippine l’avait empêché de dormir par ses ronronnements dans le creux de l’oreille.
Ce qui avait entraîné les pleurs de Philippine qui ne supportait pas la moindre critique de son Titi. Et une repartie cinglante d’Isabelle :
– C’est mon appartement, ici, pas un PC de campagne pour flics en délire !
Pour une fois, Pierre avait su avoir la réaction adéquate face à la probable escalade.
Il avait filé faire provision de croissants et de brioche. Et il avait vu grand.
Mais il avait tout faux. Il n’avait pas prévu qu’Isabelle déciderait au même moment d’entamer un régime draconien pour perdre les cinq cents grammes « de trop » qu’avait décelés sa balance au lever. Après le pipi pour être au plus juste.
Pour Isabelle, un mètre soixante-huit et toute menue, le poids c’était l’obsession quotidienne. Le poids et la justice.
– Tu veux que je devienne une grosse vache comme ta mère ! avait-elle lâché.
Mais la tension lui donnait faim. Deux croissants grignotés du bout des lèvres et la grâce enchanteresse de Philippine firent le reste.
Même Antoine retrouva la parole et sa jovialité légendaire.
– Dites, c’est marrant, jeta-t-il au milieu de la mastication générale, ces familles elles n’ont pondu que des filles !
Il crut s’être planté, comme souvent. Car seule Philippine poursuivit sa mastication bruyante et brouillonne.
Isabelle et Pierre le fixaient bouche bée.
Antoine battit en retraite.
– J’ai dit une connerie, ou quoi ?
Ses deux amis hochèrent la tête dans un même mouvement.
– Non, fit Isabelle la première.
– Et des filles uniques, poursuivit Antoine se sentant encouragé.
– C’est pas con, intervint Pierre. C’est un point commun. Et le second, c’est qu’ils sont tous de hauts fonctionnaires…
– Le deuxième, le reprit Isabelle, car il y a un troisième point. Leur localisation géographique.
– Et un quatrième, dit Antoine, leurs filles fréquentent le même lycée.
– Nous en aurions un cinquième si les quatre familles qui nous intéressent se fréquentaient entre elles, avança Pierre.
– Oui, mais les Bernard ne semblent pas connaître les Saint-Fort, ni une des deux autres familles, objecta Isabelle.
– Et nous en aurions un sixième, insista Pierre si la petite Julie fréquentait les trois autres jeunes filles…
– Mais les Bernard ne peuvent identifier les relations de leur fille, opposa Isabelle.
– Ou ne veulent pas, intervint Antoine.
Isabelle attaqua un bout de brioche machinalement.
Chacun était plongé dans ses pensées de flic. Isabelle fut la plus rapide. Comme souvent quand il s’agissait d’un puzzle aux pièces semblant venir de jeux différents. C’est ce qui lui permettait de faire la différence avec les « gros bras/petit pois », comme elle se disait.
– Bingo ! fit-elle.
Le regard des deux hommes montrait qu’ils étaient largués. Ils avaient un bon train neuronal de retard. « Ils ont qu’à moins boire et fumer ! » se dit Isabelle en pensant aux cendriers et divers breuvages de la veille et du vendredi soir. « Ça les embrume. »
Elle remua le fer dans la plaie masculine.
– J’ai la solution.
– Tu te fous de nous ? dit Pierre en pensant qu’elle avait encore sûrement raison.
– C’est impossible ! enchaîna Antoine goguenard.
– Alors je me la garde ! triompha Isabelle.
– Non, vas-y, fit Pierre.
– On ne sait jamais ! blagua Antoine.
– À une condition, alors. Que vous ne restiez pas plantés toute la journée ni devant votre jeu d’échecs…
Les deux hommes firent une moue d’approbation.
– …ni devant la télé.
– Tu es dure avec nous, ma belle, fit Antoine résigné.
– C’est OK pour nous, confirma Pierre.
Isabelle remua à nouveau le fer.
– C’est tout simple.
Les deux hommes se regardèrent.
Leur train n’avait même plus de retard. Il était carrément en panne. « En berne, la quéquette ! » se dit joyeusement Isabelle.
– Eh oui, les mecs, c’est tout simple. Il faut partir de l’hypothèse que les quatre familles se connaissent et que les quatre jeunes filles également…
– Ça, on aurait pu le trouver ! dit Antoine en haussant les épaules.
– Oui, peut-être, avec un peu de temps. Mais l’essentiel, c’est que l’on veut nous embrouiller. D’un côté Julie Bernard, de l’autre Angeline de Saint-Fort, au milieu un assassin qui assassine au hasard. Ça, c’est ce qu’on veut nous faire croire. Mais le mec qui est derrière tout ça, c’est pas un détraqué lambda. C’est une tête d’œuf…
– Quand même pas un énarque ? objecta Antoine. Il faut pas être sorti de Polytechnique pour tuer vicieusement…
– Pourquoi pas ? le coupa Pierre. Il faut éplucher les quatre familles une à une.
– Il faut surtout faire craquer une des deux gamines, Corinne et Sabrina. C’est plus facile, dit Isabelle qui avait le sentiment de tenir les choses bien en main à présent et d’avoir domestiqué les deux mecs.



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samedi 14 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Il était presque treize heures trente lorsque Isabelle Cavalier sonna chez Philippe-Henri Dumontar.
Elle dut sonner plusieurs fois avant que Phil ne daigne ouvrir. Elle pensa même qu’il était peut-être absent. Après tout, il avait pu rencontrer l’âme sœur et souhaiter cacher ses amours…
Phil entrouvrit la porte et la fit entrer dans l’appartement comme à contrecœur.
Il avait un regard étrange, bizarre.
– Phil, qu’est-ce qui se passe ?
– Je te l’ai dit. Je me sens patraque en ce moment et j’ai envie d’être seul.
Isabelle avait envie de pleurer. Il lui parlait comme à une étrangère.
– Qu’est-ce que tu as fait de ta journée hier ? lui demanda-t-elle sèchement.
– Ça te regarde ? rétorqua-t-il d’un ton hargneux.
– Oui, ça me regarde ! Je ne sais pas si tu es au courant, mais l’assassin au « collier de perles », le « Père Noël tueur », vient de frapper à nouveau. Deux fois. Hier après-midi et cette nuit…
– Et alors ? la coupa-t-il.
– Et alors ? et alors ? C’est toi qui me demande ça ? s’emporta Isabelle. Mais tu es à nouveau soupçonné comme tu l’avais été à la suite du meurtre de ta cousine…
– Lointaine…, fit-il en haussant les épaules. Je ne savais même pas qu’elle existait ! En tout cas, je n’ai pas tué.
– Un témoin a donné la description d’un suspect après le meurtre de l’avenue de Suffren hier après-midi et le lieutenant de la Crim qui travaille avec moi a tout de suite songé à toi, à cause de la ressemblance…
– C’est absurde !
– Absurde ou pas, tu es dans le collimateur et tu vas être interrogé, cuisiné, peut-être… Et n’oublie pas que c’est grâce à moi que tu n’as plus été suspecté après notre rencontre en 98…
Un sanglot étouffa la voix d’Isabelle.
– Ne te mets pas dans tous ces états, lui dit-il en lui tapotant le bras. Je n’y suis pour rien.
Isabelle Cavalier sursauta de répulsion sous le contact de la main de Phil.
– Je n’y suis pour rien, répétait-il avec une étrange lueur dans le regard.
Ils étaient assis dans la cuisine et se regardaient à présent comme si aucune tendresse n’avait jamais existé entre eux.
– Reprenons, dit Isabelle après avoir ravalé ses armes. Qu’as-tu fait hier après-midi ?
– Si ça peut te faire plaisir…, répondit Philippe-Henri d’une voix morne.
– Ça me fera plaisir. Alors ?
– Je me suis baladé au Village suisse en début d’après-midi puis je suis rentré chez moi.
– Par où ?
– J’ai descendu l’avenue de Suffren et j’ai traversé le Champ de Mars.
– Ensuite ?
– Ensuite, je me suis reposé et j’ai été dîné chez Gérard Langlot au Relais angevin… Tu te souviens ?
Isabelle fit un effort pour ne surtout pas se souvenir.
C’est là qu’ils se donnaient leurs rendez-vous, rue Cler. C’est là qu’ils avaient fêté son mariage et la naissance de Philippine, c’est là que…
« Le salaud, se dit Isabelle, il veut me baiser au sentiment ! »
Elle vrilla son regard dans le sien. Du moins, elle tenta. Car elle ne trouva qu’une absence dans le regard de Philippe-Henri.
– Ensuite ? demanda-t-elle comme rageusement.
Il haussa les épaules.
– Ensuite ? Ensuite, j’ai été assisté au feu d’artifice…
– Où ?
– Sur le Champ de Mars, comme d’habitude ! fit-il en haussant les épaules à nouveau.
– Et tu es rentré à quelle heure ?
– Pas avant deux heures… j’ai un peu traîné sur le Champ, si tu veux tout savoir.
– Et tu étais où quand tu as assisté au feu d’artifice ?
– Ben, vers le milieu, vers la place Jacques-Rueff…
Isabelle Cavalier voyait un des piliers essentiels de son monde affectif s’écrouler.
– Et tu as fait quoi ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
– Qu’est-ce que tu veux que j’aie fait ! s’indigna Philippe-Henri.
Isabelle ne parvenait pas à pleurer.
Quelque chose venait de mourir en elle.
Ils restèrent un long moment face à face. Sans échanger un mot.
Isabelle ne sut jamais, dans l’état de confusion où elle se trouvait quand elle reprit sa voiture, comment elle avait pu conduire jusqu’à son domicile, rue du Commerce.


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vendredi 13 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





– Je vous dépose quelque part ? proposa Isabelle Cavalier au lieutenant Toussaint en se retrouvant sur le trottoir de l’avenue de Suffren.
Le lieutenant déclina son invitation.
– Non, je suis dans le coin. Je vais marcher un peu.
Elle lui donna rendez-vous pour le lendemain matin dix heures. Pour faire le point.
– Convoquez-moi ce témoin qui a soi-disant vu un individu suspect après le crime de la petite Julie, ajouta-t-elle avant de claquer la portière.
Isabelle descendit jusqu’à la Seine puis obliqua vers le boulevard de Grenelle pour rejoindre la rue du Commerce.
Mais, machinalement, arrivée à la hauteur de la station La Motte-Picquet, elle tourna à gauche sous le métro aérien, se dirigeant vers l’École militaire.
Il fallait qu’elle parle avec Phil. Plus précisément, qu’elle vérifie son emploi du temps.
Qu’elle fasse son boulot.


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jeudi 12 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Avenue de Suffren, Isabelle trouva une place sur un bateau juste au bas de l’immeuble des Bernard.
Il était onze heures trente.
Quand ils sortirent de l’ascenseur, ils croisèrent sur le palier un homme d’une cinquantaine d’années, chapeauté et élégant.
Il sortait de l’appartement des Bernard et s’excusa fort civilement en passant devant eux.
Isabelle Cavalier eut un léger pincement au cœur. La silhouette de l’homme lui évoqua furtivement celle de Phil.
M. Bernard était resté sur le seuil de la porte et invita les deux policiers à entrer aussitôt.
« Encore un haut fonctionnaire », se dit Isabelle en pénétrant dans l’appartement.
M. Bernard, quarante-cinq ans, sorti de l’ENA dans la botte, était un brillant sous-directeur du ministère des Finances.
Isabelle Cavalier avait été chapitrée par le grand patron en personne. Du « doigté », particulièrement avec Bernard.
C’était avant l’autre crime. Mais il l’aurait chapitrée de la même façon pour les Saint-Fort. Ou alors il aurait pris directement l’enquête en main.
Julie Bernard avait quatorze ans.
Mme Bernard était encore sous le choc et gardait la chambre.
Le médecin de famille lui avait administré un puissant sédatif.
M. Bernard semblait un père désemparé et ne voyait dans le meurtre de sa fille qu’une malheureuse fatalité.
Une gamine pleine d’avenir, brillante, précoce même pour son âge puisqu’elle était en troisième et figurait dans les premiers de sa classe.
Le même lycée que la seconde victime, Angeline, et ses deux amies. Mais c’était normal puisqu’elles habitaient toutes quatre le même quartier.
– Jolie comme un cœur et précoce, répétait M. Bernard.
Le capitaine Cavalier s’abstint de lui révéler qu’elle avait eu une relation sexuelle peu avant sa mort.
C’était inutile pour l’instant. Cela eût brouillé l’image de la jeune morte dans le travail de deuil des parents.
Elle n’en avait même pas informé le lieutenant Toussaint. Mais la gamine était bougrement précoce. À moins qu’elle n’eût subi cette relation sous la menace d’une arme ou d’un chantage quelconque.
Les salopards n’étaient jamais en manque d’imagination.
– Mais votre fille revenait de chez une amie, d’après votre premier témoignage. Vous devez connaître cette amie ?
– Non, dit M. Bernard comme surpris de la nature de la question. Je ne la connais pas.
– Mais elle n’avait que quatorze ans, insista le capitaine Cavalier. Vous deviez connaître ses relations.
– Pas le moins du monde, dit M. Bernard en hochant la tête. Ma femme et moi faisions entière confiance à notre fille. Nous ne cherchions pas à la fliquer… enfin, à la contrôler abusivement, se reprit le haut fonctionnaire des finances.
« Un peu léger », se dit Isabelle Cavalier en jetant un bref regard au lieutenant. Mais celui-ci semblait se désintéresser de la question.
Elle s’entêta.
– Vous ne connaissez aucune des amies de votre fille. Aucune ne venait donc jamais chez vous ?
– Si. Mais ma femme et moi n’étions pas toujours là. Nous en connaissions certaines de vue. C’est tout.
– Vous pourriez au moins nous les décrire…
M. Bernard sembla réfléchir un instant.
– Écoutez, capitaine, j’estime que ce serait inutile. Ces descriptions seraient trop imprécises et elles vous conduiraient à interroger inutilement des jeunes filles de la meilleure société, pour rien, sinon jeter le trouble ou le discrédit dans leurs familles et leur entourage. Dans notre monde…
Isabelle ne l’écoutait plus.
« Dans notre monde », on ne baise pas, on ne se drogue pas, il n’y a pas d’escrocs mais que des gens de bonne compagnie, on n’assassine pas, on ne viole pas, il n’y a pas d’inceste et toutes ces saloperies pédophiliques… et, surtout, on déteste le scandale. Alors, c’est l’omerta classieuse, se dit-elle amèrement.
Elle comprenait mieux le sens des recommandations du grand patron.
Elle prit congé de M. Bernard la mine renfrognée et sans renouveler ses condoléances.
Les circonstances ne lui permettaient pas de le secouer un peu pour obstruction à la justice, mais, si celle-ci n’était pas encore égale pour tous, Isabelle Cavalier voulait une police égale pour tous.
Alors, elle ferait son boulot jusqu’au bout et sans salamalecs.
Son premier tour d’horizon, elle l’avait fait dans la délicatesse. Le deuxième risquait d’être plus brutal.


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samedi 7 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Elle ne se fit pas prier pour raconter leur début de soirée dans une brasserie de la place de l’École-Militaire.
Oui. Elles n’étaient que toutes les trois.
– Nous étions inséparables.
Elles s’étaient ensuite rendues sur le Champ de Mars pour le feu d’artifice. À la hauteur de la place Jacques-Rueff. Puis Angeline les avait quittées. Elle avait envie de « faire pipi ».
– Je vous retrouve, avait-elle dit.
Mais elles ne s’étaient pas retrouvées et ses deux amies avaient pensé qu’Angeline avait dû rentrer directement chez elle.
– Elle était un peu fantasque, vous savez, dit Sabrina Claron.
Non. Isabelle Cavalier ne le savait pas.
– Et puis, on avait un peu bu et fumé un joint, vous savez.
Isabelle fronça les sourcils.
– Mais, je vous en supplie, ne le dites pas à mes parents, l’implora-t-elle.
Cette fausse nunuche commençait à lui taper sur le système.
– Tenez-vous à notre disposition comme témoin, jeta sèchement Isabelle Cavalier en prenant congé.
La jeune fille se figea.
– Vous êtes la dernière personne à avoir vu Angeline de Saint-Fort vivante.
– Mais, je ne suis pas la seule ! protesta Sabrina Claron.
– Je sais. Je vais d’ailleurs rendre visite immédiatement à votre amie Corinne Cangros.
Le capitaine Cavalier et le lieutenant Toussaint remontèrent la rue Amélie jusqu’à la rue de Grenelle.
Il était près de neuf heures quinze lorsqu’il sonnèrent à l’interphone de l’immeuble de la rue Duvivier où habitaient les Cangros.
Appartement cossu comme les deux précédents. Mais la décoration de celui-ci était minimaliste.
Les parents Cangros, tous deux hauts fonctionnaires. Madame au ministère de l’Éducation nationale, monsieur à l’Unesco.
Elle, quarante-sept ans, lui quarante-huit.
S’étaient connus à l’ENA.
Accueillants et paraissant sincèrement attristés.
Leur fille, Corinne, dix-sept ans, pleurait à chaudes larmes.
Elle était en terminale littéraire également. Même lycée et même classe que Sabrina Claron.
Mais Corinne parut à Isabelle Cavalier nettement plus sympathique que sa condisciple.
Son récit de la soirée recoupait celui de Sabrina Claron.
À quelques détails près. Comme le « joint ».
Les parents assistant à l’entretien, ça pouvait se comprendre.
Mme Cangros proposa une collation aux deux policiers.
Le capitaine Cavalier accepta avec gratitude.
Mme Cangros les traita avec une courtoisie désuète fleurant la vieille noblesse de province.
Isabelle remarqua, intriguée, une ressemblance de traits entre elle et Mme de Saint-Fort.
La conversation de Mme Cangros lui confirma son intuition.
– Nous sommes d’autant plus peinés que Mme de Saint-Fort est ma cousine. Mais elle est née de Pouldieu du Fouët et moi de Pouldieu du Guen.
Tandis qu’elle conversait avec la maîtresse de maison, Isabelle Cavalier nota que le lieutenant Toussaint semblait avoir conquis la sympathie de M. Cangros.
Ce dernier s’adressait à lui avec une certaine familiarité.
Les deux policiers remercièrent vivement les Cangros pour leur accueil et Isabelle tenta de trouver, en vain, des paroles réconfortantes pour la petite Corinne.
En débouchant dans la rue de Grenelle, Isabelle Cavalier fit part de son sentiment à Matthieu Toussaint.
– C’est curieux. Les deux gamines ont fait exactement le même récit…
– Vous vous faites des idées, capitaine.
– Vous croyez ?
– Elles ont simplement dit la vérité sans se jeter dans des digressions.
– Peut-être…, fit Cavalier pas pleinement convaincue.
Ils revinrent sur leurs pas pour reprendre la voiture d’Isabelle. Chacun dans ses pensées.
Cavalier la mine sombre. Toussaint l’air satisfait d’on ne sait quoi. Peut-être tout simplement de lui-même.
La visite qu’ils allaient rendre aux parents de la première victime ne l’enchantait guère. Elle se sentait épuisée.



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vendredi 6 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Isabelle Cavalier fut réveillée par la sonnerie de son portable à quatre heures du matin. Elle n’avait dormi que trois heures et demie.
Le corps d’une jeune fille de seize ans avait été retrouvé une heure plus tôt dans les fourrés du Champ de Mars, près du manège, côté avenue de La Bourdonnais.
Étranglée et violée, d’après les premières constatations. Probablement après sa mort puisqu’elle ne semblait pas s’être défendue.
– J’arrive, dit Isabelle d’une voix blanche.
Elle arriva quarante minutes plus tard sur les lieux.
L’équipe technique était déjà au travail à la recherche du moindre indice.
– Nous avons contacté la famille, dit le gradé de la BAC de nuit du VIIe. Il semble qu’elle soit venue assister au feu d’artifice avec deux amies. Nous avons leurs noms et adresses.
Il tendit son calepin au capitaine Cavalier.
La victime habitait chez ses parents rue Saint-Dominique.
L’une de ses amies, dix-huit ans, également chez ses parents, rue Amélie. La seconde, dix-sept ans, rue Duvivier. Le même secteur.
Isabelle Cavalier frissonna de froid et de fatigue.
Le gradé proposa au capitaine un peu de café.
Isabelle accepta la proposition avec reconnaissance.
Il demanda à l’un des ses hommes d’aller chercher la Thermos dans leur véhicule.
– Qu’est-ce que vous en pensez ? C’est encore notre tueur de cet après-midi, non ?
– Je le crains, je le crains, répondit tristement Isabelle.
– En tout cas, c’est un malin. Il a réussi à déjouer le dispositif de surveillance.
Le capitaine Cavalier hocha la tête et se dirigea vers le médecin légiste, le rouquin qu’elle avait déjà croisé à Noël.
Il avait achevé ses premières constatations.
– À ce rythme-là, on risque pas de pointer au chômage ! lui lança-t-il d’un ton revenu de tout.
Isabelle grimaça. Elle ne trouvait pas ça drôle.
Le médecin haussa les épaules.
– Si vous croyez que ça m’amuse ! Vous, vous allez faire jouer vos petites cellules grises, mais moi je vais aller fouailler dans tout ça, dit-il en indiquant d’un mouvement de tête le corps de la jeune fille assassinée. Les mômes, c’est pas mon trip, capitaine…
Isabelle eut un faible sourire et lui tapota le bras.
– Et la mort ? demanda-t-elle.
– Oh ! c’est encore le dingue au collier et la petite a probablement été violée après sa mort… Tiens, ça me fait penser que la gamine de cet après-midi, eh bien, j’ai retrouvé du sperme dans son vagin. Mais elle n’a pas été violée. Elle semble avoir eu une relation consentante une heure ou deux avant sa mort.
Isabelle Cavalier arqua ses sourcils d’étonnement.
– Je n’ai pas encore établi mon rapport, vous ne pouviez donc pas le savoir, capitaine. Mais, à ce rythme-là, autant que vous me donniez votre numéro de portable pour que je vous communique l’info en temps réel.
Le capitaine hocha la tête. Non, il ne s’agissait pas de cela. Elle n’avait rien à lui reprocher.
Elle venait simplement de réaliser que dans les dix meurtres attribués au tueur au « collier de perles », aucune de ses victimes n’avait été violée. Même pas une tentative.
– Ce n’est peut-être pas le même tueur, dit-elle.
– Ah ! ça, je vous le dirai quand j’aurai comparé les prélèvements de sperme de cet après-midi et de cette nuit…
– Non, le coupa le capitaine Cavalier. Ce n’est peut-être pas notre tueur d’avant.
Le médecin afficha une moue dubitative.
– Ça ne veut rien dire. Votre tueur, il n’a peut-être pas voulu mourir puceau !
Isabelle Cavalier pinça les lèvres et jeta un regard noir au toubib.
– Qu’est-ce que vous pouvez être coincée, vous ! lâcha-t-il en retournant auprès du corps.


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mardi 3 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 2


Chapitre 2





Le capitaine Isabelle Cavalier se trouvait dans son bureau du 36, quai des Orfèvres lorsque la nouvelle de ce nouveau meurtre parvint à la Brigade criminelle.
– Ça va pas recommencer ! dit le patron en pensant plus à la pression de la hiérarchie qu’aux éventuels meurtres.
Cela avait été un véritable cauchemar. La Crim avait été prise entre le marteau de la direction du ministère et l’enclume des médias. Et ce n’avait pris fin qu’avec la cessation des crimes.
Pour quelle raison, d’ailleurs ? Un serial killer, ça ne se lasse pas.
Alors on avait estimé que l’assassin était mort. De mort naturelle ou accidentelle.
Il avait encore pu quitter la région parisienne ou la France. Mais aucun crime semblable n’avait été répertorié où que ce soit.
Bien sûr, chaque région et chaque pays avaient continué d’avoir leur quota d’étranglés et d’étrangleurs. Mais ça restait dans le répertoire classique. Aucune trace d’un tueur utilisant un collier de perles.
– De toute façon, observa Isabelle Cavalier, nous avons la réponse. Il est bien vivant.
Et, pour une fois, la brigade anticriminalité du VIIe avait un témoin.
Qui avait aperçu non loin du lieu du crime un individu dont le comportement lui était apparu suspect. L’individu était de type européen, de taille moyenne et rondouillard, à la calvitie prononcée, ayant entre cinquante-cinq et soixante ans. Et il avait un étrange regard.
Personne n’osa évoquer la possibilité d’un tueur « imitateur ». Parfois, ça peut arriver. Le nouveau venu dans l’univers des serial killers obtient ainsi quelques meurtres d’avance si le meurtrier qu’il imite n’a jamais été identifié.
Ça fait grimper la cote. Ça lui permet de jouer d’emblée dans la cour des grands du crime en brûlant les étapes intermédiaires.
Mais, en l’occurrence, les traces de strangulation étaient trop parfaites pour qu’il y eût doute. Et concordaient précisément avec celles des crimes précédents.
L’arme était donc identique. Un collier de perles en bois. De grosses perles.
Et la victime présentait une des caractéristiques essentielles des victimes précédentes. Elle était de taille inférieure à un mètre soixante-dix et de type menu.
L’âge semblait peut importer pour le tueur, mais la victime avait quatorze ans. Ce qui en faisait sa plus jeune proie.
L’assassin avait commis son crime peu avant seize heures. Alors que les gens vaquaient à leurs courses en ce 31 décembre.
Au pied de l’ascenseur dans le hall d’entrée d’un immeuble de l’avenue de Suffren.
La victime y habitait chez ses parents. Le père haut fonctionnaire.
D’après celui-ci – la mère n’était pas en état de témoigner –, la petite revenait de chez une amie. Donc, l’assassin l’avait surprise dans le hall.
Le commissaire principal Derosier convoqua tout son petit monde pour faire le point. Enfin, ceux qui étaient présents un 31 décembre.
Le capitaine Isabelle Cavalier fut immédiatement désignée pour prendre la direction des investigations.
– Vous êtes la plus à même de mener cette enquête puisque vous avez travaillé sur les crimes précédents, déclara d’emblée le commissaire au soulagement des collègues du capitaine qui ne se voyaient pas privés, eux, de réveillon.
Isabelle Cavalier se sentit flattée. À l’époque des derniers crimes, elle n’était que lieutenant. Et elle avait à cœur, en tant que femme, de reprendre ce dossier et de mettre enfin la main sur cet assassin de femmes.
– Mais, monsieur, objecta-t-elle, je suis déjà en charge de l’enquête sur les crimes de Noël, l’affaire de l’égorgeur et celle du pavillon des Lilas…
– Ça peut attendre. Nous n’avons pas de pistes sérieuses pour ces crimes, tandis que, là, nous avons un témoin.
Les quelques membres de la brigade présents marquèrent leur étonnement. Il était exceptionnel qu’on leur retire un os à ronger. C’était pas le genre de la maison. Et ils ignoraient que cette affaire avait été définitivement réglée à leur insu*.
Le commissaire principal haussa les épaules.
– C’est comme ça et ça vient d’en haut.
* Voir Sous le faux étendard du Prophète.


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vendredi 12 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecuia, Chapitre 16

Chapitre 16






Le vendredi midi, le lieutenant Lenoir et le capitaine Cavalier se retrouvèrent comme convenu au Relais angevin, rue Cler. Avec, bien sûr, Philippe-Henri qui était en vacances depuis la veille.
Les deux hommes n’avaient pas quitté l’appartement depuis la veille et Lenoir n’avait rien noté d’anormal sur le chemin du restaurant.
Assis tous trois dans le fond de la salle à une table isolée, Isabelle expliqua l’essentiel de son plan.
– Nous agirons dimanche matin à huit heures. Gilbert, je passe te prendre à sept heures trente chez Phil. Je prendrai la voiture de Pierre pour qu’on tienne à cinq, conclut-elle. Tu vois quelque chose qui cloche ?
Gilbert Lenoir dit que non. Que tout semblait OK.
Isabelle revint chez elle vers dix-neuf heures. Auparavant, elle était repassée au service sous le prétexte d’une autre affaire en cours sur laquelle elle détenait quelques informations qui pouvaient intéresser le commandant en charge du dossier. En fait, pour vérifier quelques éléments essentiels et après avoir promis au patron de boucler définitivement en début de semaine le dossier des cinq meurtres non élucidés. Au grand soulagement du commissaire principal Derosier qui l’en félicita.
Elle trouva un Pierre des plus moroses. Qui attaqua avant même qu’elle eût retiré son blouson et ôté son holster.
– C’est quoi cette histoire de protection de Phil ?
Elle était étonnée de la question. Phil était-il « filé » ? Ou elle-même ?
– Je ne vois pas ce que tu veux dire, lança-t-elle d’un air faussement détaché.
– Ne fais pas l’idiote ! Tu sais très bien de quoi je parle. Le petit Lenoir qui ne le lâche pas et qui loge chez lui… C’est quoi comme embrouille ?
Isabelle poussa un gros soupir.
– Primo, je suis ta femme. Secundo, tu continues sur ce ton-là et je demande le divorce…
– Excuse-moi, mais c’est l’affolement « en haut ». Ils ne comprennent plus ton jeu. Je les ai eus sur le dos tout l’après-midi. Je les avais assurés de ta coopération…
– C’est très bien, mon chéri, tu as bien fait, lui dit-elle tout en commençant de mettre la table.
Le commandant Pierre Cavalier se sentait déstabilisé.
Sa femme le menait en bateau et elle fonçait droit dans le mur.
Qu’avait-elle mijoté ?
– Dis, Isa, lui demanda-t-il tendrement, tu ne vas pas faire de bêtise ?
– Bien sûr que non, mon chéri. J’ai charge d’âmes et je n’ai pas envie de voir ma fille mourir…
Pierre sursauta.
– De quoi parles-tu ?
– Tiens, tu ne connais pas cette histoire, toi qui navigues dans la flicaille politique !
– Celle du Président ?
– Oui, celle du Président au-dessus de tout soupçon et qui se retrouve mis un jour devant de très anciens souvenirs par un maître chanteur indélicat et surtout imprudent. Le maître chanteur détient des preuves de ce qu’il avance. Il demande – normal – une forte somme pour prix de son silence. Un service inconnu à l’organigramme de la République lui demande la restitution immédiate des preuves en échange de rester en vie. Le maître chanteur rit. Si on le tue, les preuves seront remises à la presse. Tu te souviens du reste ?
– C’est une légende qui court, dit Pierre en haussant les épaules.
– Comme tu voudras… Donc, notre maître chanteur a une femme et deux enfants. Un petit garçon de sept ans et une petite fille de trois ou quatre ans – l’âge de notre fille. Alors, la petite fille a un accident. Elle meurt. Un homme du service inconnu appelle le maître chanteur. « Tu nous remets les preuves, sinon, la prochaine fois, c’est ton fils. Ensuite ta femme… » Le maître chanteur leur a remis immédiatement les preuves.
– Mais pourquoi me racontes-tu ça ? demanda Pierre en s’énervant.
Isabelle haussa les épaules et fit une moue désabusée.
– Pour que tu comprennes que je sais parfaitement de quoi sont capables tes gugusses « d’en haut ». Et que tu comprennes aussi qu’on ne touchera pas un cheveu de Phil et que je ne laisserai pas assassiner ma môme.
Pierre était accablé. Il s’attendait à présent au pire.
Elle le regarda avec son air pitoyable. Elle en éprouvait de la pitié. « Reprends-toi, la pitié, en amour, c’est comme le glas qui sonne. »
Elle voulait lui donner encore une dernière chance.
– Maintenant, on n’en parle plus. Tu sais que je t’aime, que je tiens à toi. Alors, choisis ton camp.
Pierre Cavalier opina silencieusement.
Le message était passé.
– Au fait, ajouta Isabelle d’un ton détaché en retournant prendre un plat dans la cuisine, dimanche j’ai besoin de ta voiture. Je te laisserai la mienne.
– Pour quoi faire ?
– Tu es de service, moi pas. Alors j’ai envie de m’aérer, de changer d’atmosphère… J’emmène la petite.
– Mais, Isa…, commença-t-il
– T’occupe ! le coupa-t-elle. Tu as jusqu’à dimanche matin pour faire ton choix. En attendant, tu dors sur le canapé et moi dans le lit avec ma fille.


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mercredi 22 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 1 (suite 2)

Chapitre 1 (suite 2 et fin)





De notre appartement rue du Commerce à la rue Saint-Dominique, ça fait un bon quart d’heure à pied.
Donc elle eut le temps de m’expliquer.
Pour elle, c’était simple.
Papy avait fait un super travail d’indic – lui, il n’aimait pas le mot, il préférait qu’on dise « auxiliaire de police » – depuis la fin mars pour le compte du commissaire Antoine des Stups. Grâce à ses rapports précis, le commissaire était sur le point de mettre fin aux activités de trafiquants de drogue de Christine Langlot et de Jean Périni. Elle, c’était la femme du patron du bar-restaurant Au Relais angevin de la rue Cler, Gérard Langlot, lui-même inculpé dans une obscure affaire de meurtre en juin dans un bled de la Loire-Atlantique
*. (J’avais entendu parler de ce meurtre mais j’ignorais qu’il s’agissait de lui jusqu’à ce qu’Isabelle me l’apprenne.) Jean Périni, lui, était à la fois serveur et homme de confiance au Relais angevin.
Leur arrestation était imminente. C’est ce qu’avait dit Antoine la veille au soir à Isa lorsqu’elle lui avait téléphoné.
Donc, vu le rôle de Papy dans cette affaire importante, un renvoi d’ascenseur s’imposait.
– Papy, il a peut-être deux cadavres chez lui, mais eux, ces salauds de trafiquants de mort, c’est plus de deux morts qu’ils ont sur la conscience, me martela Isa.
Je réfléchissais.
– Et tu vas demander quoi à Antoine ? Ça a beau être un pote, c’est aussi un flic consciencieux…
– Nous allons le lui demander ensemble.
J’ai accusé le choc.
– T’inquiète, de toute façon, si Papy était inculpé, son affaire à Antoine capoterait. Les avocats de ces pourris ne manqueraient pas de se servir de la mise en examen de Papy pour faire invalider la procédure.
– Mais ils ne pourront pas avoir connaissance du rôle joué par Papy ! objectai-je.
Elle eut un large sourire radieux.
– Mais, mon chéri d’amour, je me ferai un plaisir de le leur révéler…
Quand nous sommes entrés dans l’appartement de Philippe-Henri, Philippine m’a accueilli un doigt devant la bouche.
– Chut ! elle m’a intimé, les femmes de Papy dorment. Faut pas les réveiller.
Papy, lui, souriait béatement.
J’avais pénétré dans un autre monde.
* Voir Cadavres dans le blockhaus.


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jeudi 2 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Lorsque je lui ai raconté cette conversation avec Isabelle, le Dr Lévy a trouvé tout ça fort intéressant. Il m’a écouté avec beaucoup d’attention. Puis il a longuement hoché la tête.
– Vous voyez, a-t-il commenté, tout compte fait, vous avez de la chance que votre manuscrit n’ait pas été publié. Qu’il n’ait eu que moi comme lecteur…
Je n’ai pas bien compris ce qu’il voulait dire ou me faire comprendre.
En tout cas, il me conseilla vivement de poursuivre cette relation et me félicita d’avoir eu la grandeur d’âme, la sagesse, de ne pas tenir rigueur de ses aveux à ma jeune amie.
– Vous avez énormément progressé, vous savez ?
Le Dr Lévy a toujours de bons conseils dont je sais tirer le meilleur profit, mais je suis quand même plus intelligent que lui.
Et ne parlons pas de cette police d’incapables.
Je n’étais pas près de commettre la moindre petite erreur.
D’abord, je me suis débarrassé de la couverture de maman – je veux parler de l’habit de Père Noël qui lui en servait lieu – en profitant du premier ramassage de vêtements de la Croix-Rouge.
Ensuite, j’ai été abandonner le rosaire de maman sur un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. – L’église, elle est presque en face de chez nous.
Ça n’a quand même pas été une mince affaire que de le « piquer » à nouveau à maman.
– Quoi ! après ma couverture, tu me voles mon rosaire !
– Mais non, maman, c’est pour le nettoyer.
– Il est très bien comme ça !
De force que j’ai dû le lui arracher.
Mais, maman, elle n’a pas trop de force dans les mains. Plus du tout, d’ailleurs. C’est pour la forme qu’elle résistait. Comme à son habitude depuis qu’elle est morte.
Et puis, j’ai pris une grande décision.
Faut dire que, pour les soins, c’est pas commode de courir d’une pièce à l’autre. Puis j’en ai assez de l’obscurité où est plongé mon bureau depuis que j’y ai emménagé Ghislaine.
De toute façon, depuis ma rencontre avec Isabelle, je n’éprouve plus le même plaisir avec elles deux. Je m’en désintéresse, en quelque sorte.
Oh ! bien sûr, elles ne le manifestent pas de la même façon. Chacune avec son caractère, comme les femmes.
Maman, ce sont des jérémiades.
– Philippe-Henri, tu me délaisses, mon chéri…
« Mon chéri », ça c’est nouveau. Et quand on faisait des choses, maman et moi, elle exigeait toujours que je la vouvoie pendant le temps que ça durait. Le reste du temps elle le passait à me rabrouer et à me faire jouer le larbin.
Jamais maman ne m’a dit « mon chéri » ou « je t’aime ».
Maintenant, il est trop tard. Je m’en tape.
Alors je lui ai collé un gros morceau de scotch d’emballage, du marron bien collant, sur la bouche.
Ghislaine, c’est différent. Mais c’est presque plus insupportable à la longue que les manifestations bruyantes de maman. Elle fait dans le larmoyant silencieux. C’est sa nature. Elle n’y peut rien. Moi, si. Et hop ! un gros morceau de scotch sur les yeux.
Donc, ma grande décision, ça a été de les regrouper dans notre chambre à maman et à moi. Chacune son lit. Maman, le sien. Ghislaine, le mien.
Il m’a fallu mille précautions pour déménager Ghislaine.
C’est pas une question de poids – elle est encore moins lourde qu’avant – mais de fragilité.
Elles n’ont pas pipé mot. De toute façon, l’une ne pouvait pas brailler ni l’autre larmoyer.
En tout cas, ça m’a grandement facilité les soins et ma vie tout court.
J’ai nettoyé le canapé en cuir et Emmaüs est venu le chercher.
Le même jour, je me suis fait livrer un superbe canapé-lit.
J’ai enfin l’impression d’être chez moi.
Et, surtout, j’ai de la lumière pour travailler à mon bureau. Ça a fait chuter ma note d’électricité. C’est pas croyable.
Je ne ferme même pas les persiennes la nuit.
J’ai aussi acheté un portable pour communiquer plus facilement avec Isabelle.


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samedi 20 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





J’ai attendu toute une semaine avant de retourner au Relais angevin.
– Ben alors, m’a dit Jean d’emblée en miaulant, on ne vous voit plus avec la petite dame, monsieur Dumontar ?
Depuis que je suis redevenu moi-même, je m’attends à ce genre de question.
– Je n’ai pas de nouvelles d’elle. Elle est peut-être partie en vacances.
– Sans vous prévenir ? C’est pas chic. Pourtant, vous aviez l’air d’être bien ensemble ?
– Oh ! vous savez, c’était juste une relation amicale comme ça. Sans plus, dis-je en haussant les épaules.
Christine, la petite amie du patron – sa « fiancée », car ils parlent de mariage, mais ça semble traîner – est venue s’en mêler. C’est une blonde bêcheuse sur qui courent pas mal de ragots dans le quartier. Elle a beau être toujours vêtue de façon stricte et être secrétaire au ministère de la Défense, il y a quelque chose en elle que je déteste. Je la sens « femelle ».
– Mais elle a peut-être disparu, dit la future Mme Langlot avec assurance.
– Comment ça ?
– La police enquête depuis que l’hôpital lui a signalé qu’elle n’avait pas repris son poste le 16 août. Ils nous ont même interrogés comme tous les commerçants de la rue et les voisins.
Bien sûr, je m’y attendais. Mais ça me fait quand même quelque chose. Un petit pincement.
– Ils vont d’ailleurs sûrement vous interroger. Surtout qu’on a été obligés de leur dire que vous étiez très lié avec elle. C’est pas que ça nous faisait plaisir, mais ils nous ont demandé si on lui connaissait des amis ou des relations. Et, à part vous, il semblerait qu’elle n’ait fréquenté personne d’autre que vous dans le quartier…
La garce guette ma réaction. Je me compose un masque soucieux.
– Je vous remercie de me l’avoir appris. Je vais d’ailleurs me rendre tout de suite au commissariat s’ils ont besoin de m’entendre. Autant les aider.
Au commissariat de la rue Amélie, ils sont surpris de ma visite spontanée, mais ça les satisfait. Je savais que ce serait un bon point pour moi que de me présenter spontanément.
– Nous allions justement nous rendre à votre domicile, me dit l’inspecteur.
– Je viens d’apprendre à l’instant la disparition de Mlle Lenoir par la fiancée de M. Langlot. J’ai tout de suite pensé que vous souhaiteriez m’entendre puisque nous avions une relation amicale.
Ils ont tout de suite attaqué le vif du sujet.
Quand est-ce que je l’avais vue pour la dernière fois ?
– Un peu avant le 15 août, le 11 ou le 12.
– Pourtant, vous vous voyiez souvent ?
– Oui, mais je lui avais dit que je devais travailler sur un manuel scolaire et que j’aurais donc moins de temps à lui consacrer.
– Vous étiez amants ?
– Voyons, messieurs, juste une relation amicale entre gens de bonne compagnie !
– Pourtant, le 15 août en milieu d’après-midi, Mlle Lenoir s’est rendue chez le traiteur et a commandé un repas fin pour deux personnes. Elle semblait, d’après le serveur, très enjouée.
– En tout cas, ce n’était pas pour dîner avec moi !
Avec un haussement d’épaules à l’appui.
Mais ils revenaient déjà à la charge.
– Vous prétendez donc ne pas l’avoir vue le 15 août ?
– Mlle Lenoir ne m’avait pas invité à venir dîner chez elle ce soir-là. D’ailleurs, je ne suis jamais monté chez elle et, lorsqu’il nous est arrivé de dîner ensemble, c’était toujours au restaurant. Au Relais angevin. Vous pouvez d’ailleurs le leur demander.
– Ça, nous le savons.
Pause. Re-attaque.
– Mais elle pouvait venir dîner chez vous. Vous aviez pu l’inviter…
– Dans ce cas, messieurs, je me serais rendu moi-même chez le traiteur. Mon éducation ne m’aurait pas permis d’inviter une dame chez moi en lui demandant de faire les courses !
Je les prenais de très haut. De mon ton professoral. Ça impressionne toujours. Surtout les anciens cancres.
– Pourtant, quelqu’un l’a vue s’engager dans la rue Saint-Dominique en venant de la rue Cler…
– Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne l’ai pas vue ce jour-là, un point c’est tout. Ce que je peux aussi vous dire, c’est que Mlle Lenoir est une personne très discrète. Nous n’abordons jamais de sujets privés et notre relation est juste une relation amicale de bon goût.
– Néanmoins, elle avait parlé de vous à l’une de ses collègues à l’hôpital. Elle lui a confié qu’elle ne vous comprenait pas toujours et que vous aviez parfois des côtés bizarres…
– Bizarres… ? coupai-je en haussant les épaules.
– Ou, si vous préférez, qui l’intriguaient… que vous aviez été, semble-t-il, très affecté par la mort de votre mère…
– Cela est vrai. Mais je suis un professeur avec une vie sans histoire. Tout le monde pourra vous le confirmer dans ce quartier.
– Cette collègue pense que Mlle Lenoir avait une relation plus qu’amicale avec vous. Qu’elle souhaitait en tout cas dépasser ce stade-là et…
– Messieurs, je vous arrête. Ce ne sont là que suppositions gratuites et je puis vous assurer que, pour ma part, je n’avais d’autres intentions qu’une relation amicale avec Mlle Lenoir. Et je pense qu’il en était de même pour elle.
Je me sentais fort, très fort.
– Et puis, elle va peut-être réapparaître ! leur dis-je avec assurance.
Heureusement qu’elle est venue un 15 août, cette conne, alors que le quartier est désert, et qu’elle n’a croisé personne dans l’immeuble, pensais-je intérieurement. Maman m’avait encore porté chance. Le 15 août, c’est sa fête. La Sainte- Marie.



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mercredi 17 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 3

Chapitre 3





Évidemment, depuis que maman est morte, il y a des femmes qui se sont mises à rôder autour de moi.
Mais je les ai tenues à l’écart car elles n’en veulent qu’à mon appartement et à mon salaire. Maman m’avait bien prévenu sur leur compte et leur manège. – Moi, j’appellerais ça des manigances, plutôt.
Même des collègues célibataires de l’institution où j’enseigne, c’est dire !
Elles ont été si dépitées de mon indifférence et mauvaises langues qu’elles ont fait courir le bruit que je devais être homosexuel. L’horreur ! Et les garces – car c’est pas le genre de mœurs de notre institution – ont failli me porter grand tort. Surtout lorsque l’une de ces trois harpies s’en est ouverte au directeur. Qui m’a convoqué à son bureau.
Le directeur, lui, me voyait plutôt pédophile.
– Monsieur, comment pouvez-vous…
– C’est pas grave, mon cher ami. C’est pas grave. Mais n’importe quel enseignant peut être soumis à la tentation. C’est naturel. Alors, si, jamais… – vous voyez ce que je veux dire ? – n’hésitez pas à venir vous en ouvrir à moi, en toute confiance… Mais, surtout, de grâce, pas de scandale ici !
Je m’en étouffai d’indignation. Parvenant à la surmonter avec peine et à expliquer mon comportement qui était tout de réserve à l’égard de mes collègues femmes. Ce dont il me félicita.
Elles avaient toutes trois entre quarante et cinquante ans. Je les aurais bien étranglées avec joie. Mais elles étaient trop jeunes pour moi et n’en eus retiré aucune jouissance, je le crains. Et puis c’eût été attirer inutilement l’attention sur moi.
Mais il y en a quand même une qui a failli m’avoir.
Elle n’était pas enseignante mais médecin.
C’était juste après la vieille du Champ de Mars. Un après-midi de début juillet où je faisais mes courses rue Cler.
Je m’étais assis à la terrasse du café-restaurant Le Relais angevin. Point stratégique d’où j’aime observer les passants tout en sirotant une menthe à l’eau. Surtout les dames d’un certain âge du quartier. Mon regard aimant s’attarder sur leur nuque et m’extasier lorsque j’ai le bonheur de découvrir un de ces délicieux chignons bien remontés sur la nuque qui se font, malheureusement, de plus en plus rares.
Mais j’avais promis à maman de ne jamais recommencer dans le quartier. C’était juste pour l’émotion secrète que mon imagination secrétait.
Jean, le premier serveur, déposa d’office ma menthe à l’eau habituelle.
Je l’en remerciai et il prit la monnaie que j’avais d’avance déposée sur le guéridon. Le montant de ma consommation plus vingt centimes de pourboire. Comme à chaque fois.
– Alors, monsieur Dumontar, maintenant que vous êtes en vacances, vous viendrez prendre votre petite menthe tous les après-midi ?
Jean a toujours un mot aimable à mon égard. Mais il a une curieuse façon de se tenir et de parler. En bref, il fait « fille ». J’aime pas trop parce que ça me donne parfois l’envie imbécile de l’étrangler alors que c’est un homme.
– Bien sûr, Jean, bien sûr.
Il détourna son regard vers la personne qui occupait le guéridon voisin du mien.
– Ah ! madame, que ça doit être beau d’être enseignant avec toutes ces vacances !
C’est ainsi que je fis la connaissance de Ghislaine. Une petite brunette d’une trentaine d’années à l’air réservé. En me tournant vers elle et en la saluant d’une inclination de tête.
Je notai qu’elle était vêtue décemment et qu’une fine chaîne en or autour du cou retenait une croix comme celle de maman qu’elle ne quittait jamais. J’en fus émue.
Elle crut devoir répondre à mon salut en m’adressant la parole.
– Seriez-vous enseignant, monsieur ?
– Professeur de lettres, madame.
– Mademoiselle…, me dit-elle d’une voix pleine de pudeur.
Je ne pus que m’excuser de ma méprise.
– Je vous en prie, me répondit-elle avec un battement de cils tout aussi pudique que sa voix.
Je pensai qu’elle devait être enseignante. Probablement dans une institution privée vu sa mise décente et son ton tout de modestie.
– Seriez-vous enseignante également, mademoiselle, si je puis me permettre une telle question qui, j’espère, ne vous paraîtra point indiscrète ou importune ? osai-je courtoisement.
– Vous ne m’importunez point, monsieur. Il est si agréable de pouvoir converser avec une personne de bonne éducation.
J’en rougis et fus fort étonné d’éprouver une telle émotion en la présence d’une femme autre que maman.
– Je ne suis pas enseignante, reprit-elle, mais médecin des hôpitaux. Pédiatre, plus précisément. Et la médecine occupe tellement ma vie que je suis toujours célibataire.
– Je comprends. Moi-même…
Je lui parlai longuement de ma vocation enseignante, de maman qui s’était tant dévouée et avait été si fière de mon agrégation de lettres, la récompense de tous ses sacrifices.
– Eh oui, mademoiselle, elle m’a élevé toute seule et n’a voulu que l’excellence pour son fils. Aussi, je n’ai jamais pu l’abandonner…
Je sentis son émotion à mon récit.
Évidemment, elle ne connaissait pas grand-chose à la littérature. Elle me demanda de lui conseiller des livres d’auteurs modernes.
– Vous n’y pensez pas, mademoiselle ! On ne peut même plus se fier aux pages littéraires du Figaro ! Les classiques, mademoiselle, les classiques…
Cela sembla l’impressionner fortement.
Je lui proposai de renouveler sa consommation.
– Et une menthe et une limonade ! hurla Jean de sa voix flûtée.
Elle me pria de l’appeler Ghislaine. Et moi Philippe-Henri.
Nous convînmes d’aller visiter ensemble le musée d’Orsay dès qu’elle aurait un après-midi de libre. Elle souhaitait voir les Impressionnistes.
Si elle m’avait proposé le Louvre, j’aurais refusé tout net. En mémoire de maman. Mais Orsay, je n’y avais jamais mis les pieds. Maman ne souhaitait pas.
Je n’ai jamais su pourquoi ni jamais osé le lui demander.



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mardi 16 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (Chroniques croisées VI) par Alain Pecunia, Chapitre 1

Les fils qui aiment leur maman au-delà de tout, ça existe, et Philippe-Henri Dumontar est un de ces fils exemplaires. Professeur de lettres agrégé à temps plein et serial killer occasionnel. Mais la rédemption est au bout du calvaire de ses victimes… enfin, presque. Grâce à la psychanalyse et aux charmes d’Isabelle Cavalier, lieutenant à la Crim.
Un « papy » tout à fait comme il faut qu’adoptera le couple Cavalier et la grande famille qu’est la police.
Quasiment amoral mais d’une grande espérance sur la nature humaine.
En 25 chapitres et 25 journées...
« Ceinturés d’un grand rosaire à grains gros comme des noix. »

Apollinaire.



« Il y a toujours du bon dans la folie humaine. »

Auguste de Villiers
de L’Isle Adam.




Chapitre 1





Je ne sais pas qui je suis. Tantôt ça me revient, tantôt ça repart. En ce moment, c’est plutôt reparti.
Mon psychiatre m’a dit que c’était, en quelque sorte, ma normalité à moi. Pour m’expliquer mon truc, il a pris l’exemple des bisexuels. Tantôt ils sont attirés par un homme, tantôt par une femme. Ben moi, c’est pareil. J’ai une bipersonnalité. Tantôt je suis moi, celui qui sait qui il est et ce qu’il fait. D’autres fois, c’est l’inverse. Je ne suis pas moi, je ne sais pas qui je suis et ce que je fais.
Mais je ne suis pas bisexuel pour autant.
D’ailleurs, mon psy il préférerait.
– Votre problème, c’est que vous n’êtes attiré ni par les uns ni par les autres.
Enfin, une partie du problème, n’omet-il jamais de préciser.
Moi, je trouve ça sale de parler de ces choses-là. Puis, j’oserai jamais lui dire qu’en fait je n’ai pas de problème de ce côté-là. Mais comment lui expliquer que je ne me sens bien qu’avec les vieilles femmes ? Je suis sûr qu’il y trouverait à redire.
Les vraies vieilles, hein ! Pas les fausses. Celles qui partent encore en croisière et font de la gym, du yoga ou du self-défense.
Non, les vraies. Celles qui peuvent pas se défendre.
Mais je ne comprends pas les tarés qui s’en prennent aux mômes. C’est dégueulasse. D’ailleurs, c’est devenu très mal vu par la société – même par ceux qui signaient des pétitions « pour », avant. En plus, c’est risqué.
Moi, faut dire, je n’aime pas le risque. Ça, c’est vrai.
Ma mère m’a toujours fait prendre le risque en sainte horreur.
Traverser une rue ou monter dans un bus, on ne peut pas l’éviter. Mais tout le reste, si.
Comme conduire une voiture. – Moi, jamais. C’est toujours maman qui conduisait.
Ou faire du sport – faire ses courses, ça suffit amplement.
S’occuper des autres. Pouah ! Il y a des œuvres pour ça. Un nom comme OMG… Tiens ! je ne me souviens pas… Ah si ! des ONG que ça s’appelle.
Dire ce que l’on pense, surtout. Surtout ! Car maman elle se souvenait de l’Occupation. Non, pas celle des Américains avant que le général de Gaulle les boute hors de France. Juste celle d’avant. Celle avec les doryphores.
Ça, maman, pour s’en souvenir elle s’en souvenait. Elle avait écrit plein de lettres aux autorités en place – les deux, l’allemande et l’autre, pour être sûre car elle ne savait pas trop laquelle était la bonne – pour dire ce qu’elle pensait des uns et des autres. Mais, attention ! juste ceux qu’elle connaissait personnellement ou presque. Les voisins. Car, s’il y a une chose que maman n’aimait pas en particulier, c’était bien de parler de ce qu’elle ne connaissait pas. Alors elle n’écrivait que pour les Juifs, les gaullistes et les communistes dont elle était sûre. « Mais il n’y avait que ça ! » me disait-elle souvent. Eh ben, à la Libération elle avait eu que des ennuis, rasée même ! Alors qu’un mois avant elle recevait encore des félicitations.
Et c’est là aussi que papa a été fusillé. Lui, justement, pour avoir voulu aider les autres. Papa, il faut dire, il était en avance sur son temps. Il appartenait à l’une des premières ONG européennes de l’époque. La LVF que ça s’appelait. Celle qui, déjà, voulait protéger les Européens des Russes et des Mongols.
Donc, mon papa, je ne l’ai pas connu. Je suis né le 13 avril 1946, six mois après son arrestation en octobre 45 et deux mois après son exécution. Son « assassinat », disait maman.
Mais, mon psy, il aime pas trop que je m’étende sur cette période.
M. Lévy, je l’aime bien, c’est un bon psy. Mais je ne peux pas tout lui dire. Il me semble même psychorigide, pour parler comme lui. Il se crispe sur certaines périodes de l’Histoire. Comme si c’était douloureux pour lui.
Le seule chose qui semble l’intéresser, c’est quand je parle de mes rapports avec maman. Moi aussi j’aime bien. Pas trop quand même. De toute façon, ça ne le regarde pas si j’ai dormi tard dans le lit de maman. C’est mon intimité.
Oui, tant qu’elle n’a pas fait pipi au lit, j’ai dormi avec maman. Et j’en suis fier ! On était si heureux, maman et moi, rien que tous les deux au monde.
Mais il ne peut pas comprendre, M. Lévy. Il a perdu sa maman quand il avait sept ans. J’ai cru deviner qu’elle n’avait pas supporté son séjour en Allemagne cinq ans plus tôt.
– Jusqu’à douze, treize ans, je lui ai dit.
Et, rien qu’à voir sa réaction, j’ai tout de suite compris le flair que j’avais eu de ne pas lui avoir dit la vérité.
Mon psy, il veut toujours que mon problème ce soit maman.
– Et vous n’avez jamais songé à faire votre vie avec une femme… un homme ?
Moi, je trouve ça d’un malsain !
– Et vous ne vous sentez pas attiré par les jeunes enfants… les petites filles… les petits garçons… ?
Maman serait horrifiée de sa question.
– Donc, si j’ai bien compris, si votre maman n’était pas morte en 1991, à l’âge de soixante-dix-huit ans, alors que vous en aviez quarante-cinq, vous seriez toujours en train de vivre avec elle… ?
Mais qu’est-ce qu’il croit ? Bien sûr !
Avant la mort de maman, j’allais bien. Je n’avais pas de bipersonnalité. J’étais normal.
C’est juste après que ça a commencé. Quand elle n’a plus été là pour me protéger, prendre soin de moi, me dire ce qui était bien ou mal pour moi. S’occuper de tout. Comme toute mère doit le faire pour son enfant.
Ma bipersonnalité, c’est parce que j’ai été doublement orphelin à la mort de maman.
Et puis j’ai eu un sacré choc quand je l’ai trouvée morte un matin.
Ça faisait cinq ans que nous dormions dans des lits jumeaux.
Quand, je me suis réveillé, je me suis tourné vers elle.
Elle dormait sur le dos, les yeux grands ouverts.
– Tu te lèves pas pour faire le café ? je lui ai demandé. Je vais être en retard à l’institution.
Elle n’a pas répondu et j’ai tout de suite deviné. Parce que maman elle était toujours aux petits soins avec moi.


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lundi 25 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Les flics, ils sont ce qu’ils sont, c’est vrai, mais lorsqu’ils sont corrects, il faut le reconnaître. Et honnêtes, car ils le furent. Enfin, le marché qu’ils me proposèrent.
Ils passèrent l’éponge sur les réserves du restau – qu’ils emportèrent en disant : « Ça, c’est pour les cousins. Ils seront contents ! », mais je n’ai pas compris ce qu’ils voulaient dire par là –, en laissant un peu pour Christine pour pas la sevrer d’un coup, qu’ils ont dit, que c’est mauvais. Ils arrêtèrent ce salaud de Clément sur mon témoignage et me demandèrent de jouer à celui, pour quelque temps seulement, qui avait repris son trafic. Ils voulaient que j’écoule la cinquantaine de doses de la commode pour « montrer » que le commerce continuait et pousser ainsi le « fournisseur » de Clément à se dévoiler.
C’était honnête et je conservais ma patente. Faut dire qu’on était quand même là depuis trois générations et que la police n’avait jamais rien trouvé à redire sur nous. « Même sous l’Occupation ! » répétait souvent ma mère avec fierté de son vivant.
Chaque fois que je fournissais un « client », je me plaignais amèrement de l’épuisement prochain de ma petite réserve. En espérant que ça remonte quelque part.
Tout ça dura quinze jours pendant lesquels je dus supporter une Christine hystéro et infernale. Me traitant de tous les noms, mouchard, indic… M’accusant de l’arrestation de son Clément. Menaçant tantôt de se suicider, tantôt d’aller se dénoncer pour qu’on relâche son amant et qu’on me retire ma patente.
J’aurais dû la tuer à ce moment-là. Mais je ne pouvais concevoir de perdre à la fois ma Christine et ma patente. Ni prévoir ce qui allait arriver. Car ce fut le début de la grande dégringolade après l’enfer conjugal.
Puis, un soir, alors qu’il ne me restait que quatre doses et que je me plaignais du tarissement de mon stock, elle me dit tout à trac :
– T’inquiète, mon amour !
Je n’y prêtai même pas attention. Une connerie de plus, me dis-je. Tant elle m’y avait habitué.
Le lendemain matin, elle me lança un énigmatique :
– Je vais en courses !
J’étais sur le coup de onze heures devant mes fourneaux. Quand elle pénétra dans mon antre, alors qu’elle n’y mettait jamais les pieds, car c’eût été porter atteinte à sa dignité de secrétaire ministérielle.
– Tiens ! mon biquet, lança-t-elle négligemment tout en tenant à bout de bras un sac de papier.
J’étais en train de préparer les échalotes pour la bavette du déjeuner. Le plat du jour.
– C’est quoi ? dis-je en tournant légèrement la tête vers elle.
– Ben, ce qui te manquait, idiot ! dit-elle en haussant les épaules.
– Ce qui me manquait ?
Je craignais le pire.
– Ce qui commençait à te manquer, mon chéri, pour ton petit commerce parallèle.
– Ne me dis pas que… ?
– Mais si, insista-t-elle comme si elle avait affaire à un demeuré. T’as là de quoi tenir un mois… J’ai même promis que tu en écoulerais légèrement plus le mois prochain.
– Ecouler plus…
Je revins sur terre avec mon esprit comptable.
– Mais avec quoi t’as pu payer ça ? demandai-je de plus en plus inquiet.
– C’est une simple avance, amour. Tout comme tes fournisseurs de limonade quand tu es dans le rouge question traites.
– Je ne comprends pas. Explique-moi ! m’énervai-je.
– De la même façon qu’ils te font confiance, nous te faisons crédit, conclut-elle avec son plus ravissant sourire de garce.
Je sentais mes synapses s’agiter en tous sens sans parvenir à établir la connexion.
– Qui nous ? demandai-je en une lente déglutition.
– Mais, ton grossiste et son courtier, amour.
Toujours avec la même saloperie de sourire.
Je fermai un instant les yeux pour me dire que je rêvais. Que j’allais les rouvrir après avoir compté jusqu’à cinq. Que cette vision de cauchemar aurait disparu et que j’aurais entendu des voix. Ce sont des choses qui arrivent. Le stress, la tension, le surmenage…
Elle n’était plus là. Mais le sac de papier était posé sur le plan de travail. Et c’était pas de la farine ni du sucre édulcorant.
Le fournisseur et son courtier s’étaient manifestés. J’ignorais l’identité du premier, mais le second je ne le connaissais que trop. Ma femme !
Je ne me voyais pourtant pas aller la dénoncer aux Stups. Parce que je tenais malgré tout encore à elle et que j’avais peur qu’elle ne me dénonce pour le meurtre de son mac qui ne datait que de quatre ans – encore six longues années à attendre pour la prescription. Avec toutes les conneries qu’elle aurait encore le temps de trouver à faire. Seule ou en coopération comme en ce moment.
D’une certaine façon, nos sorts étaient intimement liés. Liens indissolubles bien plus puissants que ceux du mariage.
Mais les flics ne comprirent pas que je sois suffisamment fourni en coke pour poursuivre mon business sans que j’aie eu un contact avec le niveau supérieur.
Le coup du paquet déposé dans la boîte aux lettres marcha une fois. Pas deux.
J’avais le courtier dans mon lit – enfin quand Christine ne découchait pas – et les Stups à ma porte.
Je ressentis la nécessité de prendre du large. Mais fallait que je me traîne la Christine. Je ne pouvais pas la laisser seule dans l’attente d’une catastrophe. En même temps, une petite idée commençait de germer. « Et si je revenais seul ? »
Ces gens-là ont une faiblesse. Le fric facile.
Christine avait hérité de ses parents d’une villa à Saint-Michel-Chef-Chef. Je lui proposai d’aller prospecter un nouveau marché entre la pointe Saint-Gildas et le pont de Saint-Nazaire. Avec Pornic comme point fort et Saint-Brévin comme tête de pont possible pour conquérir La Baule.
Elle finit par se laisser convaincre. Pas tellement par moi, d’ailleurs. Mais par son grossiste que l’idée emballait. Ce qui me surprit un peu parce que mon idée était plutôt une idée à la con. « Peut-être, après tout, a-t-il idée de s’en débarrasser lui aussi », finis-je par me murmurer.
J’avais proposé de partir à la mi-mai pour être sur le pied de guerre à l’arrivée des juillettistes.
– Mais à qui confier le bar-restaurant pendant mon absence ? dis-je.
– Mais à Jean, voyons ! fit-elle péremptoire.
Jean Périni était mon plus ancien serveur. Vingt ans de bons et loyaux services. Quasiment mon homme de confiance. Et cet enfoiré s’était laissé ensorceler par ma salope de Christine. Mais depuis quand, nom de Dieu ?
– Ne t’énerve pas, mon chéri. D’ailleurs, c’est grâce à lui que nous nous sommes rencontrés. C’est lui qui m’a conseillé de venir déjeuner dans ton restaurant. Il était sûr et certain que je te taperais dans l’œil… Il a eu raison, non ?
La seule erreur que je n’avais jamais faite dans ma vie, c’était de me méfier de l’Etat et de ses fonctionnaires. Sangsues du petit commerce. La preuve, ma salope de femme secrétaire au ministère de la Défense.



© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.