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jeudi 7 juin 2012

Noir Express : "Par esprit de famille", de Alain Pecunia, en téléchargement gratuit sur FEEDBOOKS


Jean-Raymond Poilot a tout pour être heureux : son petit trafic est prospère et il vit avec sa maman. Mais tout bascule au décès de celle-ci dès les retrouvailles avec la « Bernique », sa sœur commissaire de police à Nantes et flic ripou, épouse de René Bellou, également commissaire, tous deux mêlés à un trafic de drogue.
Que peut un honnête trafiquant seul face à l’hostilité conjuguée des narcos colombiens et de la mafia albanaise, surtout si les Stups et la Brigade criminelle se mettent de la partie ?

mardi 6 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 25


Chapitre 25





À minuit et demi, Antoine, Lenoir et Isabelle Cavalier se rendirent dans les locaux de la Crim, 36, quai des Orfèvres.
Auparavant, ils avaient fait un détour par les Stups pour se procurer ce qui était essentiel dans leur scénario et rameuter deux collègues.
Les collègues de permanence du capitaine Cavalier se montrèrent surpris de cette arrivée en force.
– T’es pas en congé ? lui jeta l’un d’eux, un commandant, genre chiwawa teigneux.
Cavalier haussa les épaules d’impuissance et Antoine prit la parole comme prévu.
– C’est moi qui l’ai appelée pour qu’elle soit présente à notre intervention.
– Comment ça ? fit le commandant de la Crim. T’es pas chez toi, ici ! ajouta-t-il en le prenant de haut.
– Avec mes hommes, nous agissons en flag. Une dénonciation qui nous est parvenue dans la soirée… Mais, si tu préfères que j’en réfère auparavant à l’Inspection générale des services, libre à toi ! Tu te débrouilleras ensuite avec ton patron.
– Le commissaire Antoine, intervint Isabelle plus diplomate que nature, souhaite précisément éviter les vagues et traiter ça en interne.
Il y eut un flottement parmi les hommes de la Crim présents.
– Ça concerne qui, ton truc ? demanda le commandant du bout des lèvres.
– Dupert, le capitaine Dupert, répondit Antoine de sa voix de stentor qui résonna.
Dupert étant loin de faire l’unanimité, le flottement se mua en désintérêt.
Le commandant haussa les épaules et les accompagna jusqu’au bureau de Dupert.
Antoine et ses trois hommes pénétrèrent dans le bureau et entamèrent leur perquisition.
Le commandant était resté sur le seuil et s’efforçait de surveiller les faits et gestes de chacun des flics des Stups, légèrement gêné par Isabelle qui ne cessait de se déplacer devant lui.
Au bout de cinq minutes de recherche, le lieutenant Lenoir, qui était accroupi près d’un rayonnage, leva légèrement la main.
– J’ai ! fit-il.
Antoine et les deux autres policiers se placèrent autour de lui de façon à le dissimuler un bref instant à la vue du commandant.
– Oh ! la la ! fit Antoine. Notre indic ne nous a pas menti…
Il tenait dans ses mains un paquet de sachets de cocaïne que Lenoir venait de sortir de son blouson.
– Il y en a bien pour trois cents grammes, ajouta-t-il avec l’autorité de l’expert après l’avoir soupesé.
Le paquet passa de main en main.
Le commandant s’était approché. Il n’en croyait pas ses yeux.
– J’aurais pas cru Dupert capable de ça, répétait-il.
Imaginant les conséquences.
Antoine lui tapota le bras, consolateur.
– T’inquiète, on va essayé de régler ça entre nous, lui dit-il d’un air de camaraderie complice. À charge de revanche, hein ?
Le commandant acquiesça. Reconnaissant.
– Mais va occuper les autres, ajouta Antoine retors. Ce n’est pas la peine qu’ils rappliquent et soient au courant. Nous, on va encore fouiller un peu pour la forme et, quand on ressortira, on s’excusera et on dira qu’on n’a rien trouvé, d’accord ?
– T’es sympa, Antoine, je n’oublierai pas ce que tu fais là. C’est vraiment sympa, les gars…
Antoine coupa ses effusions pour ne pas avoir à y passer la nuit.
– Mais motus et bouche cousue, hein ?
– Compte sur moi ! répondit le commandant, ému, avant de se retirer avec soulagement.
Dès qu’il eut le dos tourné, Antoine força le seul tiroir du bureau de Dupert qui soit fermé à clé.
Les cinq dossiers scellés s’y trouvaient.
Il adressa un signe de tête à l’un de ses hommes qui avait amené un attaché-case et les fourra prestement dedans.
Puis, avec l’aide de Cavalier, les quatre hommes s’efforcèrent de tout remettre en place et en ordre.
Quand ils sortirent et arrivèrent à la hauteur des policiers de la Crim qui les attendaient regroupés, ils s’efforcèrent d’afficher un air contraint.
– Excusez-nous, dit Antoine avec un ton de repentance qui devait lui coûter. Chou blanc. Un tuyau foireux. Mais ne vous inquiétez pas, l’indic, il va entendre parler du pays et du commissaire Antoine ! gronda-t-il. Mais tant mieux, non ?
Les policiers de la Crim affichaient des sourires de satisfaction et l’un d’eux se permit même de se moquer des Stups. Vite rabroué par le commandant.
– Je t’avais bien dit, Antoine, que ce n’était pas possible ! intervint Isabelle d’un ton faussement indigné avant de s’éclipser avec le groupe des Stups.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

lundi 18 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 16

Chapitre 16





J’ai installé le Bellou dans l’ancienne chambre de maman.
Au petit déj, le mardi matin, il m’a demandé quels étaient mes projets d’avenir.
Tout bazarder et me tirer le plus loin possible dès que je n’aurais plus les flics sur le râble, que je lui ai dit. Et j’allais les avoir plus longtemps que prévu à cause de sa villégiature chez moi.
– C’est le plus sage et je m’en doutais. Mais où as-tu l’intention d’aller ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? que je lui ai rétorqué d’un ton rogue.
J’avais l’impression qu’il me prenait pour un con. Il avait réussi à piéger la Bernique et il était bien capable de me mijoter un mauvais coup pour rester avec le tout.
Il a dû lire dans mes pensées.
– Cool, qu’il m’a dit. Je n’ai pas l’intention de te doubler. Je te demande juste où parce que nous pourrions peut-être partir ensemble.
– Loin, que je lui ai répondu sèchement sans dévoiler mes rêves australiens.
Je ne me voyais pas traîner mon beauf avec moi le restant de mon existence.
– Écoute, qu’il m’a fait. Je ne retournerai pas à Nantes. Dès que les cinq kilos seront écoulés, je me tire loin moi aussi. Et tu auras ta part sur la revente. Moitié-moitié.
Tout à coup, j’ai eu un doute. Il n’avait quand même pas traîné la coke avec lui jusqu’ici !
– Elle est où, cette marchandise ? que je lui ai demandé avec un mauvais pressentiment.
– Dans un de mes sacs, qu’il m’a répondu le plus naturellement du monde.
J’avais affaire à un malade, un inconscient ou un type qui croyait dur comme fer à sa baraka. Ce qui revenait au même sur le plan pratique.
– T’es malade ! Et si les Stups font une descente ici ? que je lui ai lâché d’une voix blanche.
Il m’a souri avec condescendance. Comme à un cave.
– C’est un risque à courir. Mais nous avons une longueur d’avance et il faut juste se dépêcher de revendre la coke. Il faut que nous nous en débarrassions rapidement.
Je l’ai stoppé dans son délire.
– Attends, attends ! qu’est-ce que je viens faire avec la coke, moi ? Ça ne me concerne pas. Je n’ai pas l’intention d’y toucher. Et, d’abord, pourquoi que tu veux m’en faire profiter ? C’est quoi cette histoire de moitié-moitié ?
Il a fait son chattemite.
– Mais ce sera simplement le prix de ta participation.
– Comment ça ?
– Tu as tes camions, ton réseau pour les cigarettes…
– Pas question ! que je l’ai coupé.
– Je crois que ta sœur avait raison. T’as une mentalité de petit commerçant, de gagne-petit.
– Il n’en est pas question ! Je n’ai pas envie de passer ma retraite derrière les barreaux.
Il a haussé les épaules et m’a laissé bouder en silence.
Je suis un Pmiste, moi, pas un petit commerçant !
Je ne suis pas un gourmand, c’est tout. J’ai toujours su me limiter dans mes ambitions. Je tiens ça de papa. La mégalomanie, c’était le truc de la frangine et elle a dû déteindre sur son fonctionnaire de mari. Et ça conduit toujours à l’abîme.
Non, il n’était pas question que je marche dans sa combine. Avec la moitié de l’enveloppe du croque-mort et la vente de ma société, j’avais largement.
Il pouvait toujours courir, le beauf. Hors de question que je sois son pigeon.
C’est lui qui a rompu le silence le premier.
– T’as pas tellement le choix, qu’il m’a fait.
– Comment ça ? que je lui ai dit en rigolant tout en essayant de flairer son coup fourré.
– Ben oui. La drogue, elle est chez toi. Si tu ne m’aides pas à l’écouler, elle y restera. Et elle sera peut-être encore là quand les Stups débarqueront.
– T’es un enfoiré, René. Un sale flic ripou enfoiré. T’as qu’à te démerder avec ta saloperie de came !
Ça l’a fait se marrer.
– Je n’ai pas la logistique ni le réseau nécessaire. Toi, si. C’est une question de quelques jours, une semaine au plus…
– Non ! que j’ai tranché d’un ton sans réplique.
Il n’en a pas semblé contrarié pour autant. Il pensait sûrement m’avoir à l’usure.
Puis je me suis mis à gamberger.
Le beauf aller me coller comme une bernique à son rocher tant qu’il n’aurait pas écoulé sa drogue.
Il avait raison. Je n’avais pas le choix. La seule et unique façon de l’empêcher de s’incruster était de marcher dans sa sale combine.
Il fallait se débarrasser au plus vite de la marchandise. Le stock, c’est l’ennemi d’une saine gestion commerciale.
– D’accord, que je lui ai lâché à contrecœur.
– Je n’en attendais pas moins de toi, Jeannot. Je savais que je pouvais compter sur ton esprit de famille.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

samedi 16 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 15

Chapitre 15





La semaine suivante, j’ai mis à exécution mes sages résolutions.
J’ai liquidé mes stocks de cigarettes en attente de livraison et annoncé à mes fournisseurs et acheteurs que je me retirais du commerce contraint et forcé.
J’en ai rajouté sur la pression des flics et c’est passé comme une lettre à la poste.
Ça avait même l’air d’arranger tout le monde.
J’étais comme devenu un pestiféré quand les uns et les autres avaient appris que j’étais le frangin du flic abattu à Pornic.
Ils étaient soulagés et moi aussi.
En une dizaine de jours, mon entreprise de transport était devenue parfaitement clean et j’étais assuré de pouvoir en tirer un bon prix au moment opportun.
Je savais qu’un de mes fournisseurs, un Albanais, avait de l’argent à recycler. L’acheteur idéal.
Je rêvais de plus en plus d’Australie. J’avais déjà largué les amarres quand, le lundi 9 février, je me suis retrouvé sur le cul.
Il était vingt et une heures. J’étais chez moi, vraiment chez moi dans l’ex-appartement de maman, dont j’étais l’unique héritier grâce à la disparition de la Bernique.
Je regardais peinard Crocodile Dundee depuis une demi-heure quand on a sonné à la porte.
J’ai hésité à me lever.
À cette heure-là, ce ne pouvait être que la voisine de palier, la vieille copine de maman qui venait regarder un film à la maison quand elle avait un coup de cafard de vieux.
Ça a sonné un deuxième coup.
J’ai éprouvé un sentiment qui était tout neuf – ou alors très ancien, mais vachement enfoui sous des strates. Un sentiment humain.
J’avais envie de faire plaisir à cette vieille.
Je suis allé ouvrir. Un sourire au coin du bec.
Et je me suis retrouvé en face du Bellou. Un Bellou au sourire de moine béat. Radieux. En pleine forme.
Avec un sac de voyage à bout de bras et un autre en bandoulière.
– Je peux entrer ? qu’il a dit en entrant sans attendre mon invitation et en posant ses sacs dans l’entrée.
Je suis resté comme un con planté là.
– Ben, referme la porte, qu’il a ajouté.
J’étais abasourdi.
J’ai tout de suite compris qu’il allait y avoir du bouleversement dans mes plans migratoires transocéaniques.
Il s’est assis – avachi, plutôt – dans mon fauteuil.
– Tu regardais cette connerie ? qu’il m’a lâché avec un petit air condescendant en pointant son double menton vers ma téloche.
J’ai haussé les épaules. Ma soirée télé était ratée.
– Surpris de me voir, non ?
– T’es guéri ? que je lui ai répondu encore tout à ma surprise.
Alors, là, il s’est marré franchement.
– Tiens, sers-moi un scotch, au lieu de dire des conneries !
Je lui ai servi un verre et m’en suis versé un par la même occasion. J’en avais rudement besoin.
– Je vous ai bien eus, hein ? Je vous ai tous roulés dans la farine. Ta frangine, son gigolo et toi. Enfin, toi, t’étais quand même le plus facile à berner…
Il m’a vexé, ce con. Surtout que je venais juste de réaliser qu’il avait joué la comédie.
– Tu sais, qu’il m’a dit en guise d’explication, quand je suis revenu de Corse en décembre, je n’étais pas tellement dans mon assiette. J’avais failli me faire virer de la police. Alors j’étais un peu dépressif. Puis, quand je me suis aperçu du manège entre la Perrine et son Henri-Jacques, avec ses tenants et aboutissants, j’ai décidé de franchement jouer au débile complet. Pour mieux piéger ces deux malfaisants…
Il s’est interrompu.
Je ne comprenais pas tout. Il avait dû s’en rendre compte.
– Bon, c’est pas grave. Passons plutôt aux choses concrètes. Je suis venu récupérer ma part.
– Ta part. Quelle part ? que je lui ai demandé l’air ahuri.
Il a haussé les épaules dans un geste d’impatience.
– L’enveloppe, connard.
J’ai failli demander quelle enveloppe. Mais je suis resté bouche bée.
– Voilà, t’as l’air de comprendre. L’enveloppe, c’est moi qui l’ai fourrée dans ton sac le matin de ton départ.
Il a attendu que ça percute avant de poursuivre.
– Et comme nous allons dorénavant être associés, je t’en laisse la moitié. Mais je garde la marchandise.
Je me suis laissé tomber sur le fauteuil de maman.
– Ça te la coupe, hein ? Eh oui, je leur ai subtilisé et la came et l’enveloppe.
Jamais je n’aurais imaginé mon beauf aussi retors. Mais ce genre de combine ne pouvait germer que dans un cerveau de flic. Et il était même particulièrement redoutable pour avoir réussi à berner la frangine.
Il m’a alors raconté qu’il avait subtilisé, la nuit de notre arrivée, les clés du corbillard sous l’oreiller de la frangine qui dormait à poings fermés et s’était emparé de la coke.
Comme il avait subtilisé l’enveloppe au petit matin pour la fourrer dans mon sac.
Vu son état, il était insoupçonnable.
Quand le Tonio et ses sbires se sont présentés pour récupérer leur argent, la frangine et son croque-mort ont constaté la disparition de l’enveloppe et se sont mis à paniquer et s’accuser mutuellement de vol.
Le Colombien a immédiatement flairé l’entourloupe.
Ils étaient tous réunis dans le salon. Debout.
Seul le Bellou était assis prostré dans son fauteuil.
Le Tonio a d’abord tiré dans la jambe du Henri-Jacques qui s’est mis à beugler.
La frangine a fait mine de se saisir de son pistolet de service.
Par pur réflexe professionnel, car elle ne le portait pas sur elle.
Les deux sbires lui ont vidé instinctivement leurs deux chargeurs.
Bide et thorax. De l’imparable.
Le croque-mort s’est alors mis à implorer le Tonio. Qui, froidement, lui a tiré un coup de grâce à bout portant.
Les deux sbires se sont mis à explorer sauvagement le salon et le Tonio a pointé son revolver sur le Bellou.
– Moi, je peux vous dire où ils ont planqué la came et le fric, qu’il lui a dit calmement. Et je ne vous demande que la vie en échange.
Le Tonio a tiqué. Les choses gratuites, il avait du mal à comprendre. C’était contraire à sa culture.
– Vous m’avez payé en me débarrassant de ces deux-là, qu’a précisé le Bellou.
– Cause toujours, lui a dit le Tonio.
– Au funérarium. Mais, avant d’y aller, foutez le bordel dans les autres pièces pour que ça fasse plus vrai. Moi, je n’aurai rien vu ni entendu. J’étais planqué dans le grenier.
Le beauf, il les a même aidés à foutre le bordel pour que ça aille plus vite.
Quand ils sont arrivés au funérarium, ça a été le grand cinéma. Cercueils fouillés, urnes renversées, deux des Dalton abattus successivement pour les faire parler, puis l’arrivée miraculeuse du commissaire Antoine et de son équipe.
J’ai pigé qu’il n’y avait rien de miraculeux et que le Bellou avait monté un piège diabolique.
– Comment que tu as fait ? je lui ai demandé un zeste admiratif.
Il m’a souri, satisfait que j’aie pu le suivre jusque-là.
– Internet, petit père, qu’il m’a dit.
Depuis le début de sa déprime, mon beauf avait correspondu avec le commissaire Antoine par courrier électronique. Il informait les Stups de chaque fait et geste de la Bernique et de son associé. Mais il avait fait croire à Antoine que le vol de la coke avait été effectué par le croque-mort et ses quatre Dalton. C’est pour ça qu’Antoine surveillait le funérarium.
La suite était réglée comme du papier à musique.
Mais il y avait un hic. Le Tonio pouvait faire tomber l’alibi du beauf dingue.
– Il n’est pas si con que ça, qu’il m’a dit. S’il me trahissait, moi je peux témoigner qu’il a abattu froidement le croque-mort.
– Mais il peut te soupçonner d’avoir tout manigancé ?
– Non, je suis tranquille. Je connais ce type d’individus. Ce sont des primaires. Il est persuadé que le croque-mort a voulu le rouler.
Je n’en étais pas si sûr. En tout cas, je n’en aurais pas donné ma main à couper. Et je comprenais mieux aussi pourquoi le commissaire Antoine était à la recherche de la marchandise. Il devait bien se douter qu’elle n’était pas perdue pour tout le monde.
– Et le commissaire des Stups, tu crois pas qu’il peut en venir à te soupçonner ? que je lui ai dit.
Mon beauf était malgré tout lucide.
– C’est un risque à courir, qu’il m’a répondu. Mais j’ai ma déprime comme alibi et, s’il doit soupçonner quelqu’un, ce sera Perrine. Mais elle n’est plus là pour répondre aux questions.
– Et si tu étais surveillé et qu’il apprenne que tu m’aies rendu visite ? j’ai rétorqué.
Le Bellou, il avait réponse à tout.
– Je suis sorti de l’hosto depuis une semaine. Il m’a rendu visite le dernier jour et je lui ai dit que j’avais l’intention de venir me reposer chez toi.
– Tu ne manques pas d’air, que je lui ai lâché avec animosité.
– Ben quoi, Jeannot, c’est normal. Tu es la seule famille qui me reste, non ?


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 12 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 10

Chapitre 10





Personne n’était ému de mon départ. Seul le Bellou était juste un peu excité.
Ma frangine a haussé les épaules.
– C’est ton choix, quelle a dit.
De toute façon, elle avait récupéré son Henri-Jacques et elle n’avait plus besoin de moi pour développer son commerce.
J’ai pris le TER Pornic-Nantes de onze heures trente-neuf, puis le TGV de treize heures pour Paris. À quinze heures dix, je me suis retrouvé à Montparnasse.
Je me suis senti léger en sortant du métro Porte-de-Bagnolet avec mon sac de voyage à bout de bras. Je m’en tirais sain et sauf.
J’ai remonté le boulevard Mortier et retrouvé l’appartement de maman, rue de la Justice, qui domine les toits de Paris.
Je me suis servi un double scotch pour étouffer le petit pincement que j’ai eu en tournant la clé dans la porte et en pensant que j’allais vivre avec son fantôme un certain temps. Celui du deuil.
Puis j’ai défait mon sac en songeant que j’allais bazarder les vêtements de maman au plus vite pour récupérer son dressing.
En un sens, en virant toutes ses vieilleries et en redécorant le tout en style minimaliste tendance ligne claire, je serais plus à l’aise et le fantôme se taillerait à tire-d’aile.
Ça fait mal de se retrouver orphelin, mais il n’y a pas que des inconvénients, quoi qu’on en dise.
En fin de compte, maman, quelque part, elle avait dû sentir qu’elle devenait de trop. Elle avait eu la délicatesse de partir au bon moment.
J’ai défait mon sac en sifflotant et je suis tombé sur une enveloppe. Pareille que celle du croque-mort. Aussi grosse qu’un attaché-case.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis à trembler de partout.
Mes mains ne parvenaient pas à saisir l’enveloppe.
Alors, je me suis resservi une rasade de scotch que j’ai bu cul sec.
Ça allait mieux. Si ça tournait un peu, au moins ce n’était pas à cause de l’enveloppe.
– Putain ! que j’ai dit en l’ouvrant et en comptant les grosses coupures.
J’ai pensé – comme quoi je suis con – que c’était un cadeau de ma sœur.
Et moi qui avais caressé l’idée de l’estourbir dans son sommeil. Quelle perte sèche c’eût été !
Pourquoi ce cadeau royal ?
Peut-être pour prix de mon silence après toutes ses confidences.
C’était le plus probable et, du coup, son geste me parut moins désintéressé.
C’était un juste prix, tout simplement.
Que valaient pour elle cinq kilos de coke eu égard à son commerce de grande distribution qu’elle allait ouvrir ? Une goutte d’eau, un pourboire, c’est tout.
Mais j’étais quand même content.
Beaucoup moins, toutefois, quand je me suis branché sur les infos de vingt heures de la Une – une vielle habitude de maman.
Je m’étais bien installé avec mon plateau télé.
Cent vingt-cinq grammes de béluga, un homard et un Dom Pérignon 90 que je m’étais offert chez le meilleur traiteur du quartier une heure plus tôt pour fêter ça en beauté.
J’avais même enfilé mon vieux smoking, qui me boudine un peu, pour être vraiment dans le ton.
Avec ma chemise à plastron dont je n’ai pas pu fermer le col pour cause d’empâtement ces dix dernières années, et les pantoufles Old England que maman m’avait offertes à notre dernier Noël – je ne rentre plus non plus dans mes souliers vernis.
Mais j’étais seul et j’étais bien. Béatement bien.
Je m’attendais à de l’habituel. Les Américains faussement démocrates, les Arabes humiliés, les Juifs antisémites puisqu’ils n’aiment pas les Palestiniens qui ne demandent qu’à être aimés, la France illuminant la noirceur de ce monde, la Russie cahin-caha, les Polonais et les Espagnols qui ne comprennent rien à la grandeur de l’Europe franco-allemande, les Britishs chiens de compagnie des Yankees, un peu de Chine et un peu d’Inde – mais c’est loin et, de toute façon, ils rêvent comme nous d’un monde multipolaire où ils prendront juste leur petite place dans le concert des nations.
Je me suis étranglé à la première louche de caviar et recraché le tout sur mon plastron immaculé.
« Nous revenons sur ces dramatiques événements qui ont endeuillé ce midi la charmante petite ville de Pornic (zoom sur le port, le château puis la villa de ma frangine), en Loire-Atlantique.
« Vers midi, des individus non encore identifiés, au nombre de trois, se sont présentés à la villa appartenant à Mme Perrine-Charlène Bellou, commissaire principal de police urbaine à Nantes.
« Son époux, M. René Bellou, commissaire de police également à Nantes (silence sur les Renseignements généraux), et M. Henri-Jacques de Montelli, jeune entrepreneur entreprenant récemment installé à Pornic et honorablement connu dans la ville, locataire de Mme Bellou, se trouvaient également dans les lieux.
« Pour une raison inconnue et non encore expliquée, les inconnus ont ouvert le feu sur les occupants et Mme Bellou et M. de Montelli ont été abattus.
« Seul M. René Bellou a miraculeusement échappé à cette tuerie.
« Les trois agresseurs se sont ensuite rendus à la société de pompes funèbres dirigée par M. de Montelli et, après avoir mis à sac le funérarium dans des conditions odieuses (zoom sur la dévastation), s’en sont pris aux quatre honnêtes employés qui vaquaient à leurs occupations ce jeudi matin.
« Deux d’entre eux ont trouvé la mort et, sans l’heureuse intervention du commissaire Antoine de la Brigade des stupéfiants qui, dans le cadre d’une enquête nationale, surveillait les lieux avec ses hommes, les deux autres employés auraient été froidement assassinés.
« Deux des agresseurs, dont l’identité n’a pas été révélée, ont été abattus par les hommes du commissaire Antoine après sommations d’usage.
« Le troisième homme soupçonné d’appartenir à ce commando de la mort, un certain Antonio Gutierrez, de nationalité colombienne, responsable d’une entreprise d’import-export espagnole d’agrumes dont le siège est à Valence, en Espagne, s’est rendu sans opposer de résistance.
« Il n’était pas armé et prétend s’être trouvé sur les lieux pour raison professionnelle. D’après ses premières déclarations, il se défend d’avoir appartenu au commando et a déclaré qu’il avait un rendez-vous d’affaires avec M. de Montelli qui est, par ailleurs, directeur d’une société de promotion immobilière récente et déjà prospère en pays de Retz.
« Néanmoins, de nombreuses zones d’ombre demeurent dans ce quadruple meurtre.
« D’après le commissaire Antoine, il s’agirait peut-être d’une vengeance commanditée par des individus récemment condamnés pour des actes de grand banditisme et qui avaient été arrêtés par le commissaire principal Perrine-Charlène Bellou dont chacun reconnaît à Nantes son efficacité et sa lutte implacable contre la délinquance.
« Mais nous avons le commissaire Antoine en ligne.
– Commissaire, d’abord, merci de bien vouloir nous répondre alors que vous êtes en pleine enquêté.
– Je vous en prie, madame. (Un bellâtre avec une voix de stentor.)
– Avez-vous avancé, ce soir, dans votre enquête, commissaire ?
– Bien sûr, mais vous comprendrez que je suis tenu par le secret de l’instruction. (Sourire de contentement du flic.)
– Mais, commissaire, sans déflorer le secret de l’instruction, est-ce que vous confirmez les déclarations que vous avez faites en tout début d’après-midi où vous voyiez dans ces ignobles assassinats une vengeance de grands délinquants ?
– Sans aucun doute. Le commissaire Perrine-Charlène Bellou était un grand policier et les truands haïssaient son efficacité.
– Et M. Guttierez avait-il réellement rendez-vous avec M. de Montelli ?
– Je ne puis vous en dire plus sur ce point.
– Je vous comprends. Mais nous avons été surpris de ne pouvoir obtenir de déclaration de M. René Bellou, également commissaire de police, et qui est le seul survivant du massacre de la villa.
– Mâdâme (ton plein de suffisance et de condescendance), vous comprendrez aisément que le mari de la principale victime est profondément choqué par ces tragiques événements et qu’il a dû être momentanément hospitalisé. Par ailleurs, étant donné qu’il est le seul témoin de…
– Excusez-moi, commissaire, mais je dois vous couper car nous attendons d’une seconde à l’autre une déclaration du ministre de l’Intérieur qui vient d’arriver à Nantes.
« Donc, chers téléspectateurs, comme vous venez de l’entendre par la voix du célèbre commissaire Antoine, la police semble avoir avancé dans la résolution de cette tragique affaire mais ne peut évidemment, pour l’heure, faire état de ses investigations.
« Nantes, Gérard Cujo, vous êtes là ?
« …
« Non, nous n’avons pas la liaison avec Gérard Cujo, notre envoyé spécial, mais, peut-être, d’un instant à l’autre… »
J’en pouvais plus d’entendre déblatérer la gonzesse.
J’ai coupé.
Je me suis mis à nouveau à trembler de partout. Mais, cette fois, c’était de frousse. Rétrospective.
Je l’avais échappé belle. Si j’avais traîné un peu plus chez ma sœur, j’aurais subi le même sort que la Bernique et son associé.
J’avais pressenti que ça ne pouvait que mal se terminer avec ces Colombiens. On ne commerce pas avec des sans foi ni loi, des capitalistes du crime. Le petit commerce, il n’y a que ça de vrai. Ça ne suscite que l’envie du fisc.
Au deuxième scotch, je me suis rasséréné. J’ai pu analyser froidement la situation.
J’avais le fric et le Gutierrez allait probablement moisir en prison. Mais ma conne de sœur lui avait parlé de moi et j’aurais sûrement ses associés sur le dos.
Au troisième scotch, j’ai eu comme une pensée émue pour ma frangine. Elle m’avait tout de même refilé le pèze.
Au quatrième, j’étais un peu embrumé avec tout ce que j’avais ingurgité depuis la découverte de l’enveloppe. J’ai versé une larme sur ce pauvre Bellou, mon beau-frère malgré tout.
J’ignorais comment il en avait réchappé. J’imaginais mal les narcos épargner un témoin, même dingue. Il avait dû parvenir à se cacher et les autres devaient être pressés. Mais, vu l’état dans lequel il était, ça n’avait pas dû l’arranger, le pauvre vieux.
Le plus sage, pour moi, était de planquer le fric, de vendre mon affaire et de me tirer au loin.
Je me suis endormi bercé par le tangage de mon lit et en rêvant d’Australie.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 11 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 9

Chapitre 9





La frangine a passé un coup de fil et nous a servi un dîner micro-onde.
Soupe de poireaux et choucroute mal réchauffée.
À coup sûr, c’est du surgelé.
Je déteste. Avec maman, nous ne mangions jamais de surgelés. Par principe et parce que papa ne supportait pas que l’on dépense dix sous au lieu de deux.
Je n’arrive pas à toucher à ma soupe.
Je suis assis juste en face du Bellou et ça me coupe la faim.
Chaque fois qu’il aspire une cuillerée, il fait un bruit de succion pas possible et il en fout la moitié à côté dont une partie lui dégouline sur le menton et son polo.
La frangine l’engueule, mais le Bellou est imperméable à ce genre de considération.
Même un vieux d’hospice se tiendrait mieux que lui.
Lorsqu’il attaque la choucroute, c’est pire.
Hier, je l’avais de profil et j’ai raté le spectacle.
Quand il mastique, les divers muscles de son visage, la bouche, les lèvres, le nez, le menton, les yeux, les oreilles, les plis du front semblent jouer chacun une partition à la désunisson la plus complète. Les percussions de Strasbourg, à côté, c’est de la pure harmonie, du chant grégorien.
Une sorte de portait cubiste dont chaque élément prendrait vie pour son compte.
Je manque gerber le peu de soupe que j’ai pu avaler et je prétexte un vent coulis pour changer de place et m’installer en face de la frangine.
Elle, c’est plutôt un modelage à la Daumier, mais, au moins, ça ne bouge pas. Et puis je suis habitué. C’est du familier.
Je me force à manger le chou. Avec de la moutarde, ça passe. Mais pas la charcutaille. J’ai l’impression de manger des morceaux de visage du Bellou tombés dans mon assiette.
– Tu n’aimes pas ? me lance ma sœur d’un ton aigre.
– Si, si, que je proteste. Mais je n’ai pas faim. Sûrement à cause de l’enterrement.
Elle hausse les épaules de dédain.
– Quelle sensiblerie ! Mais ça ne m’étonne pas de toi. Moi, ça me donne plutôt faim.
Je repense au petit chaton que papa m’avait ramené pour mes neuf ans et qu’elle avait étouffé le lendemain matin sous l’édredon « en jouant ».
J’en ai été malade toute une semaine et j’ai failli étouffer la Bernique dans son sommeil, « en jouant ». Mais j’avais peur d’elle et je ne voulais pas faire de peine à mes parents.
D’un coup, je comprends mieux son partenariat avec les Colombiens. Elle a trouvé l’âme sœur. Et ma frangine me fait peur à nouveau.
Je m’imagine à la place du chaton et je me demande si je passerai la nuit.
J’ai un mauvais pressentiment. L’impression que la mort rôde. Presque une réalité palpable.
Ça tombe sous le sens, que je me dis.
Cinq kilos de blanche en cavale. Des Colombiens qui réclament leur dû. Un croque-mort bidon. Quatre Dalton. Une mégalo – la frangine. Un paumé – moi. Un dingue – le beauf.
Ça ne peut pas être Blanche-Neige. Plutôt un polar de série B. Un truc où ça défouraille tous azimuts et où il reste pas un type pour raconter ce qui s’est passé.
Pourtant, la frangine n’est pas inquiète. Juste impatiente. Comme si elle croyait encore au retour de son croque-mort.
Et, à ma surprise, il rapplique à l’heure de la vaisselle, tout fiérot, avec la somme. Et cinq kilos de colombienne, c’est pas donné.
Là, je ne comprends plus. J’étais persuadé qu’il avait piqué la coke et s’était tiré.
Mais, à mon sens, ça ne résout pas le problème. La coke, elle a bien disparu. Et si le voleur n’est pas l’un d’entre nous, c’est obligatoirement un coup tordu du Tonio. Donc, il y a toujours de l’insécurité dans l’air.
Je profite de leurs congratulations – « Tu vois que tu pouvais me faire confiance, Perrine », dit le croque-mort, « J’avais confiance », que lui réplique la Bernique – pour annoncer mon départ le lendemain matin.
Dans l’indifférence générale. Excepté le Bellou qui me pince le bras pour attirer mon attention et qui me fait un clin d’œil.
Je suis chez les dingues !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

dimanche 10 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 8

Chapitre 8





Ma sœur et moi, nous n’avons jamais parlé autant. Au point de ne nous souvenir du Bellou que vers dix-neuf heures.
– T’inquiète, lui dis-je, je monte voir où il en est.
Je suis vachement surpris de le trouver tout éveillé et pianoteur devant son ordi. Mais il referme le couvercle de son portable dès qu’il se rend compte de ma présence et pose ses bras croisés dessus comme s’il craignait que je veuille le lui tirer.
– C’est à moi, dit-il comme un môme protégeant son nounours de la convoitise d’un autre gniard pratiquant la reprise individuelle.
Je hausse les épaules pour lui signifier que j’en ai rien à foutre.
Il me gratifie d’un large sourire béat.
– C’est mon joujou, dit-il.
J’en frissonne de malaise. Je ne soupçonnais pas mon beauf si salement atteint. Je crois même que la frangine ne s’est pas rendu compte de son état réel.
Son Bellou, ce n’est pas une déprime qu’il lui fait. Il est totalement passé de l’autre côté.
Pourtant, il n’a pas tout à fait le regard d’un dingue.
– Tu veux descendre maintenant ? que je lui propose.
Il hoche la tête en enserrant encore plus fort son portable.
– Pas fini, dit-il.
Je regarde ma montre pour me donner une contenance, tellement je me sens mal à l’aise devant ce pauvre débris que j’ai connu joyeux drille.
Quelle déchéance pour un commissaire des RG !
– Je viendrai te chercher pour le dîner, que je lui dis en lui tapotant l’épaule.
Je ne sais pas ce qu’il peut trafiquer avec son Internet. Peut-être qu’il se branche tout simplement sur des sites de cul. C’est le plus probable vu l’état de ma frangine.
Je lui fais un large sourire.
Ça me rassure quelque part qu’un dingue reste un homme malgré tout.
Je descends retrouver la Bernique et la rassure sur l’état de son Bellou.
Elle a préparé entre-temps un plateau apéritif et servi un copieux whisky.
Son attention me touche et nous reprenons notre papotage de businessmen là où nous l’avons interrompu un quart d’heure plus tôt.
La Bernique semble me faire définitivement confiance ou s’imagine – hypothèse hautement la plus probable à mes yeux – que je vais accepter de remplacer son associé dont les jours paraissent comptées.
En tout cas, c’est mon sentiment vu qu’elle m’a affranchi sur les grandes lignes de son business. Mais je reste sur mes gardes tout en rentrant dans son jeu de grand frère-petite sœur qui se découvrent après tant d’années passées à se tirer la bourre.
– Que de temps perdu ! me dit-elle.
J’ai envie de lui répondre : « À qui la faute ? »
Je me contente donc de sourire.
Le sourire, c’est essentiel dans le commerce.
« Jeannot », qu’elle m’appelle maintenant.
Ça me change du « J.R. » dont elle m’a toujours affublé depuis le jour où je l’avais appelée « P.C. ».
Faut dire que le bolchevisme, ça n’a jamais été la tasse de thé familiale. Et avec raison. Double, d’ailleurs. Tant du côté maternel que paternel.
Le père de maman, honnête commerçant, avait placé toutes ses économies en bons russes. Ruiné par les bolcheviks qui refusèrent de reconnaître les emprunts du tsar !
Papa, lui, fils d’honnêtes charcutiers, résistait à l’occupant en faisant du marché noir dès ses dix-huit ans en 41. Quand il s’est fait arrêter avec une valise de cochonnaille en 43, le commissaire de police lui a laissé le choix entre la Milice ou la prison.
Papa, qui a toujours été claustrophobe, a opté pour la Milice.
Il s’est toujours considéré comme un engagé de force. Une sorte de « malgré lui ».
Eh ben, à la Libération, les cocos n’en ont pas tenu compte !
Deux ans, il a tiré, papa. À Fresnes. Lui qui ne supportait même pas de prendre un ascenseur ou de monter dans un métro.
Il estimait toutefois qu’il avait eu de la chance. Son groupe était seulement soupçonné d’exactions, sans preuves. Et pour cause. Ses supérieurs avaient eu la sagesse de ne jamais ramener de prisonniers lors d’engagements avec des maquisards. Pas de survivants, pas de témoins !
– On était des malins, disait mon père.
En 47, c’est grâce à ses « économies de guerre », qu’il a pu monter son entreprise de transport. Mais il en a toujours voulu aux cocos.
Avec raison, à mon sens. L’injustice, c’est comme l’entrave au commerce. Insupportable !
En fin de compte, dans la famille, nous sommes des rebelles. Quasiment des anarchistes si nous n’avions pas le sens inné de la propriété, du mien et du tien.
Donc, la frangine, « P.C. » pour Perrine-Charlène, elle n’avait pas supporté. Et, avec son « J.R. », elle avait su m’atteindre là où ça faisait mal.
À l’époque, je ne supportais pas mon blaze. Jean-Raymond. Maintenant, je m’en fous. Et, depuis le feuilleton Dallas, mes relations d’affaires me surnomment toutes « J.R. »
En ce moment, nous sommes loin de nos chamailleries avec nos « mon Jeannot » et « ma Perrine ».
Je ne vais quand même pas tomber dans le piège grossier de la Bernique.
Les Colombiens, c’est des sauvages, des barbares, des cruels-nés.
Depuis qu’ils ne peuvent plus écouler leur cocaïne aux States, ils se sont établis en Espagne pour la fourguer à l’Europe.
C’est le début et ma frangine préfère être en tête de train plutôt qu’à la remorque.
Je lui ai objecté qu’il y a du conflit d’intérêt dans l’air avec les autres mafias.
Les Colombiens, ils vont vouloir s’imposer sur le marché par tous les moyens. Et ils n’ont rien de partageux. Surtout que les autres sont déjà sur le créneau des drogues chimiques, celles qui ne nécessitent pas de territoires de production ni de transports grande distance. Du fait maison et sur place. À la demande. Sans stocks importants.
« On demande, on fournit. » L’idéal du commerce.
Pour moi, c’est l’avenir. J’y ai déjà pensé pour remplacer mes cigarettes.
J’essaie de convaincre ma frangine. Peine perdue.
Elle insiste pour que je me reconvertisse dans le transport mortuaire pour adapter le vecteur au nouveau produit.
C’est sa grande idée.
Elle a commencé par l’Ouest avec son Henri-Jacques.
Elle veut prendre toute seule sa succession – c’est dans l’air et c’est une question de jours – et me propose l’Ile-de-France en me faisant miroiter la possibilité d’un développement commun sur tout ce qui est au nord de la Loire. Le Sud étant déjà attribué.
– Tu te rends compte, mon Jeannot, ça nous ouvrirait ensuite les portes de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne, de…
Je n’ai jamais vu la Bernique aussi exaltée.
Selon moi, c’est de la pure mégalomanie.
Ça me fout les jetons.
J’ai toujours été contre la grande distribution. Ça vous fout en plein dans la ligne de mire des envieux. On risque de se retrouver déshabillé à la première OPA sournoise.
Moi, je n’ai pas envie de finir sous le tir croisé des Ricains du Sud, des ex-Soviétiques, des Corses ou des Nippo-Chinois, sans parler des Ritals et tutti quanti.
Je veux pouvoir profiter paisiblement de ma retraite de petit commerçant.
Je ne nourris pas de rêve de grandeur.
Je le lui dis. De façon diplomatique. Doucereuse.
La Bernique se sent vexée.
– Tu me déçois, J.R. ! qu’elle me lâche.
Voilà, que je me dis, le naturel a repris le dessus. Exit le « Jeannot ».
Je l’imagine déjà en train de me dire que j’en sais trop et que je n’ai pas le choix. Que ça va contrarier son Tonio auquel elle a déjà parlé de moi.
C’était hier matin, lorsqu’ils ont fait un détour par Rueil-Malmaison avec le corbillard avant d’aller récupérer maman à la morgue.
Et c’est à Rueil que Tonio leur a confié le premier chargement pour l’Ouest. Cinq kilos d’extra-pure pour le test.
Bonjour le test ! Les cinq premiers kilos qui se sont fait la malle du corbillard.
Et le Tonio qui connaît mon nom.
Mais elle est dingue, la Bernique ! Elle est plus dangereuse à elle toute seule que le Charles-de-Gaulle quand il est en état de s’éloigner du rivage !
Mais qu’est-ce que ça peut avoir dans le citron un commissaire principal de police, même urbaine, pour se lier avec les cartels colombiens ?
Même le petit dealer de banlieue prendrait ses jambes à son cou rien qu’à apercevoir l’ombre d’un narcotrafiquant colombien et se montrerait moins analphabète que ma sœur.
Pauvre papa, heureusement qu’il ne peut pas voir ça.
Sa fille en flic ripou mégalomane. La totale !
C’est dire si la frangine est contrariée. Elle ne se cache même pas de moi pour se sniffer une ligne !
Règle d’or du commerçant : ne jamais consommer sa propre camelote.
À mon humble avis, le Tonio, il a du souci à se faire pour sa filière Grand Ouest…
Pour l’heure, la frangine revient à la charge en me faisant miroiter un des atouts maîtres de la grande distribution. Le soutien des politiques qui sont toujours à la recherche d’une ristourne pour leurs bonnes œuvres et leurs faux frais de campagne électorale.
Et les Colombiens, c’est vrai, ils savent s’y prendre. Ils sont grands saigneurs. On ne peut guère leur résister et les vexer en refusant leur grosse enveloppe. C’est des demi-sauvages. Peuvent pas comprendre qu’on n’accepte pas leur amitié « à la vie à la mort ».
En un sens, ils ont le cœur sur la main. Mais c’est le tien, au final.
Des infra-humains, ces mecs. Dans leur sang coule la férocité mêlée des Indiens et des conquistadors, avec un zeste de jésuite pour faire bonne mesure.
C’est simple, même papa il n’aurait pas voulu se frotter de près ou de loin à ces narcotrafiquants d’outre-Atlantique. Dans le commerce, papa, les seuls étrangers qu’il acceptait de fréquenter, c’étaient les Corses et les Ritals.
Quelque part, à voir la Bernique si insistante, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a un gros problème sur les bras.
Sûr que son Tonio lui présentera l’addition si le croque-mort ne lui rapporte pas ses billes. Et celui-là, m’est avis qu’on n’est peut-être pas près de le revoir.
Avec vingt ans de moins, et si ma frangine n’était pas aussi tordue, j’aurais pris les choses en main.
« Écoute, ma Perrine, que je lui aurais dit, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection. »
Avec une frangine normale, ce serait jouable. Pas avec ma Bernique qui me met les nerfs en pelote avec sa façon de renifler à la Malraux.
Je préfère jeter le gant et retourner à Paris.
Je caresse même l’idée de revendre mon affaire au plus vite tant qu’il en est encore temps. Et mettre les voiles sur un pays où la peine de mort existe pour les trafiquants de drogue, pour plus de sûreté.
Mais je ne peux pas présenter les choses comme ça à la Bernique. Faut que j’enrobe.
– Écoute, ma Perrine, que je lui dis en me surprenant moi-même, c’est trop fort pour moi. Tu me connais, je ne suis pas un battant…
La garce, elle acquiesce.
– … Je serais un poids lourd pour toi. C’est dans tes cordes, pas dans les miennes. Toi, t’es capable d’affronter des situations pas croyables, de faire face à l’adversité…
Elle boit du petit-lait, la salope. Elle ne se rend même pas compte que je me réfère à son physique d’Enfer à la Dante.
– … Tu es faite pour diriger une multinationale, que je rajoute. Moi, je suis juste un petit Pmiste. Et c’est pas à cinquante ans passés que je vais prendre de l’envergure…
– Ne t’inquiète pas, mon Jeannot, qu’elle me dit la super-salope d’un ton protecteur, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection.
J’en reste bouche bée de stupeur. J’ai le cœur qui s’affole. J’ai affaire à une sorcière.
Si je ne m’enfuis pas sur l’heure, sûr que je vais me retrouver dans l’état présent du Bellou.
Je vais passer à l’ouest.
Mais pourquoi que je lui souris bêtement ?
– Faim…
Je sursaute de surprise en entendant cette voix d’outre-tombe, puis recouvre quelque peu mes esprits.
C’est le Bellou qui est parvenu à descendre tout seul l’escalier sans se casser la gueule et qui réclame sa bouillie.
La frangine se précipite sur lui pour vérifier qu’il est bien tout entier.
– Mais comment que tu as fait ? qu’elle lui demande comme si ce n’était pas l’évidence même.
– Faim, qu’il répète le regard fixe.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.