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mardi 6 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 25


Chapitre 25





À minuit et demi, Antoine, Lenoir et Isabelle Cavalier se rendirent dans les locaux de la Crim, 36, quai des Orfèvres.
Auparavant, ils avaient fait un détour par les Stups pour se procurer ce qui était essentiel dans leur scénario et rameuter deux collègues.
Les collègues de permanence du capitaine Cavalier se montrèrent surpris de cette arrivée en force.
– T’es pas en congé ? lui jeta l’un d’eux, un commandant, genre chiwawa teigneux.
Cavalier haussa les épaules d’impuissance et Antoine prit la parole comme prévu.
– C’est moi qui l’ai appelée pour qu’elle soit présente à notre intervention.
– Comment ça ? fit le commandant de la Crim. T’es pas chez toi, ici ! ajouta-t-il en le prenant de haut.
– Avec mes hommes, nous agissons en flag. Une dénonciation qui nous est parvenue dans la soirée… Mais, si tu préfères que j’en réfère auparavant à l’Inspection générale des services, libre à toi ! Tu te débrouilleras ensuite avec ton patron.
– Le commissaire Antoine, intervint Isabelle plus diplomate que nature, souhaite précisément éviter les vagues et traiter ça en interne.
Il y eut un flottement parmi les hommes de la Crim présents.
– Ça concerne qui, ton truc ? demanda le commandant du bout des lèvres.
– Dupert, le capitaine Dupert, répondit Antoine de sa voix de stentor qui résonna.
Dupert étant loin de faire l’unanimité, le flottement se mua en désintérêt.
Le commandant haussa les épaules et les accompagna jusqu’au bureau de Dupert.
Antoine et ses trois hommes pénétrèrent dans le bureau et entamèrent leur perquisition.
Le commandant était resté sur le seuil et s’efforçait de surveiller les faits et gestes de chacun des flics des Stups, légèrement gêné par Isabelle qui ne cessait de se déplacer devant lui.
Au bout de cinq minutes de recherche, le lieutenant Lenoir, qui était accroupi près d’un rayonnage, leva légèrement la main.
– J’ai ! fit-il.
Antoine et les deux autres policiers se placèrent autour de lui de façon à le dissimuler un bref instant à la vue du commandant.
– Oh ! la la ! fit Antoine. Notre indic ne nous a pas menti…
Il tenait dans ses mains un paquet de sachets de cocaïne que Lenoir venait de sortir de son blouson.
– Il y en a bien pour trois cents grammes, ajouta-t-il avec l’autorité de l’expert après l’avoir soupesé.
Le paquet passa de main en main.
Le commandant s’était approché. Il n’en croyait pas ses yeux.
– J’aurais pas cru Dupert capable de ça, répétait-il.
Imaginant les conséquences.
Antoine lui tapota le bras, consolateur.
– T’inquiète, on va essayé de régler ça entre nous, lui dit-il d’un air de camaraderie complice. À charge de revanche, hein ?
Le commandant acquiesça. Reconnaissant.
– Mais va occuper les autres, ajouta Antoine retors. Ce n’est pas la peine qu’ils rappliquent et soient au courant. Nous, on va encore fouiller un peu pour la forme et, quand on ressortira, on s’excusera et on dira qu’on n’a rien trouvé, d’accord ?
– T’es sympa, Antoine, je n’oublierai pas ce que tu fais là. C’est vraiment sympa, les gars…
Antoine coupa ses effusions pour ne pas avoir à y passer la nuit.
– Mais motus et bouche cousue, hein ?
– Compte sur moi ! répondit le commandant, ému, avant de se retirer avec soulagement.
Dès qu’il eut le dos tourné, Antoine força le seul tiroir du bureau de Dupert qui soit fermé à clé.
Les cinq dossiers scellés s’y trouvaient.
Il adressa un signe de tête à l’un de ses hommes qui avait amené un attaché-case et les fourra prestement dedans.
Puis, avec l’aide de Cavalier, les quatre hommes s’efforcèrent de tout remettre en place et en ordre.
Quand ils sortirent et arrivèrent à la hauteur des policiers de la Crim qui les attendaient regroupés, ils s’efforcèrent d’afficher un air contraint.
– Excusez-nous, dit Antoine avec un ton de repentance qui devait lui coûter. Chou blanc. Un tuyau foireux. Mais ne vous inquiétez pas, l’indic, il va entendre parler du pays et du commissaire Antoine ! gronda-t-il. Mais tant mieux, non ?
Les policiers de la Crim affichaient des sourires de satisfaction et l’un d’eux se permit même de se moquer des Stups. Vite rabroué par le commandant.
– Je t’avais bien dit, Antoine, que ce n’était pas possible ! intervint Isabelle d’un ton faussement indigné avant de s’éclipser avec le groupe des Stups.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

vendredi 2 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 23


Chapitre 23





– Elles traînent…, dit Iabelle en consultant de nouveau sa montre.
Il était dix-neuf heures trente et les sœurs Loÿ n’étaient pas encore rentrées.
– Elles font peut-être quelques courses, fit Antoine en haussant les épaules.
De temps à autre, on entendait un miaulement. Parfois faible, parfois éloigné.
– Ça, c’est leur matou, avait dit Gilbert la première fois. Ça prouve au moins que ça marche.
Isabelle Cavalier avait déjà planqué dans des sous-marins, mais celui-ci lui avait semblé particulièrement bien aménagé.
L’intérieur lui faisait penser à un camping-car avec plein de petites astuces de rangement pour pouvoir s’y tenir à deux ou trois à l’aise.
– Normal, c’est mon sous-marin perso, avait dit Antoine en lui avouant aimer ces longues veilles car elles lui rappelaient les moments passés dans son enfance avec son grand-père dans sa hutte de chasse aux canards.
– Les voilà ! dit soudainement Isabelle en désignant les deux jeunes femmes qui s’avançaient dans la rue. Tu avais raison, elles ont fait quelques courses…
Antoine fit signe à Gilbert Lenoir de se mettre à l’écoute.
Les minutes parurent interminables à Isabelle puis on entendit le chat fêter par des miaulements successifs l’arrivée de ses maîtresses.
Des paroles anodines. Des va-et-vient. Des petits bruits. Le chat.
Il était dix-neuf heures cinquante.
– Elles s’installent et prennent leurs aises, commenta Antoine en faisant signe à Isabelle de patienter.
Plus rien pendant vingt minutes.
– Dommage que je n’aie pas pu mettre d’émetteur dans la cuisine ! regretta Lenoir.
Coup de sonnette.
Des voix lointaines. Puis des pas dans la salle à manger.
– Comment ça ? (« C’est la sœur aînée », commenta Isabelle.)
– Oui, comme je vous le dis, le monsieur du câble. (« Merde ! la vieille ! » fit Lenoir.)
– Mais nous n’avons pas le câble ! (Toujours l’aînée.)
– Ah bon, vous n’avez pas le câble ? Remarquez, moi non plus, mais parfois, vous savez, Mme Jean me dit – vous savez, la dame du troisième qui boîte un peu…
– Comment était ce monsieur ? la coupa l’aînée avec impatience.
– Mais très bien, très correct.
– Vous l’avez vu toucher à quelque chose ? (L’aînée.)
– Oh ! je ne l’ai pas quitté des yeux, vous pouvez me croire ! Il a juste touché la prise là près de votre téléviseur. Celle d’où vient le câble quand on a le câble, qu’il m’a dit. Parce que, vous savez, c’est collectif leur machin…
– Et il n’a rien touché d’autre ? la recoupa l’aînée d’une voix encore plus impatiente.
– Non, je vous assure… Le monsieur a posé son blouson sur la table, sa mallette sur la chaise, il a vérifié la prise, puis il est parti… Je me souviens même qu’il a relacé sa chaussure. Heureusement que je lui avais signalé que son lacet était défait, parce que, le pauvre, il aurait pu marcher dessus…
La petite vieille se fit ensuite repousser vers la porte.
Silence.
Des pas dans la salle. Le raclement d’une chaise. Un miaulement.
– Il n’y a rien sous la table. (L’aînée.)
– C’est peut-être rien. (La cadette.)
– Qu’est-ce que tu peux être conne, parfois !
Gilbert se tourna vers Antoine. Les trois policiers hochèrent la tête en même temps.
– Ça devient intéressant, dit Antoine. Tu as peut-être vu juste, Isa.
La voix de la cadette, Marie-Laure :
– Qu’est-ce que tu fais ? (Voix craintive.)
– Je l’appelle.
– Tu crois…
Il était vingt-heures trente-cinq.
Un silence de catacombe s’installa dans le sous-marin. On eût dit que les trois policiers retenaient leur respiration.
Voix de l’aînée. Avec une pointe d’inquiétude.
– Oui, c’est moi… Écoute, il y a eu un truc bizarre cet après-midi… Un type de la télé par câble qui venait soi-disant vérifier l’installation…
– …
– Qu’est-ce que tu dis ?… Non, je ne peux pas te le décrire…
Voix plus basse. S’adressant à sa sœur.
– Allume la télé et mets de la musique…
– Pourquoi ? (Avec étonnement.)
– Fais ce que je te dis ! (Énervée.)
– Bon, bon, j’y vais… (Rechignant.)
(Commentaires d’un journaliste. Un temps. Musique style tub de boîte de nuit.)
– Plus fort !
Gilbert Lenoir avait pris la précaution d’ôter ses écouteurs et de baisser le volume de l’ampli.
Seul un filet de musique pénétrait l’intérieur du sous-marin.
Le lieutenant Gilbert interrogea son supérieur du regard.
– À mon avis, dit Antoine en retrouvant sa voix de stentor, le type qu’elle a appelé et qui lui a conseillé de faire du bruit pour couvrir une éventuelle écoute va rappliquer pour vérifier de lui-même.
– Il risque de trouver mon micro sous la chaise…
– C’est un risque à courir, dit Antoine fataliste. Mais, à présent, on sait qu’elles ont quelque chose sur la conscience même si nous devenons « sourds ».
– Moi, intervint Isabelle, je suis curieuse de découvrir la tête de leur visiteur.
Gilbert Lenoir se proposa pour aller se poster dans l’immeuble.
Antoine haussa les épaules.
– Avec le gardien et la vieille qui connaissent ta tronche !
Isabelle Cavalier fit non de la tête.
– Je sais, dit Antoine. Je pense comme toi. Notre client est peut-être un flic et nous avons une chance de l’identifier.
Il regarda sa montre. Il était vingt-heures cinquante.
– À partir de maintenant, on scope toutes les entrées de mecs. On fera le tri après.
– Je commence, dit Isabelle en prenant le caméscope posé prêt à l’emploi sur la tablette.
Au bout de vingt minutes d’attente, où elle n’avait noté aucune entrée significative, Isabelle pouffa de rire et attira l’attention de ses deux collègues des Stups.
Un trio de jeunes s’était arrêté devant le hall d’entrée de la résidence et deux d’entre eux entamèrent leur petit échange en toute tranquillité.
Le premier reçut un billet du second, puis, jetant à peine un regard alentour, se dirigea nonchalamment vers l’un des bacs à fleurs sur le côté du hall. Posa son pied sur le rebord et fit semblant de relacer ses Nike. S’emparant dans le même mouvement d’un petit sachet de plastique à peine enterré là.
– Les enfoirés ! dit Antoine. Sous mon nez…
Isabelle pouffait toujours de rire.
– Tu les a filmés, au moins ? lui demanda-t-il mi-figue, mi-raisin.
Isabelle fit non de la tête en tentant de refréner une nouvelle envie de rire.
– Excuse-moi, dit-elle en dirigeant l’objectif sur les jeunes dealers qui s’éloignaient.
Elle les suivit un instant avec le caméscope et se figea subitement.
Elle n’avait plus envie de rire.
Elle venait de prendre le capitaine Dupert dans son objectif.
– Je l’ai ! cria-t-elle, immédiatement rejointe par Antoine et Lenoir. C’est Dupert ! C’est lui !
Isabelle Cavalier se sentait tout excitée.
– Oh ! bordel, commenta le commissaire Antoine. Filme ! Ne le lâche pas jusqu’au bout !
Le capitaine Dupert passa devant la camionnette de location sans même y jeter un regard.
– Il a sa tête des mauvais jours, commenta Isabelle.
Ils le regardèrent s’engouffrer dans le hall mais il disparut de l’objectif et de leur angle de vision quand il se dirigea vers les ascenseurs.
Isabelle baissa le caméscope.
L’excitation fit place à une extrême tension.
Antoine prit la place de son subordonné à l’écoute.
Les minutes qui s’écoulaient leur semblaient une éternité.
On entendait toujours le filet de musique. Antoine augmenta légèrement le volume du son.
Au bout d’une quinzaine de minutes, il n’y eut plus de son.
– Il a trouvé mon micro…, se lamenta Lenoir.
– Ta gueule ! lui dit Antoine, tendu, en poussant le volume.
On entendit alors le son du téléviseur.
– Tu vois ! fit Antoine.
Le son du téléviseur disparut.
– Merde ! cria Antoine, il l’a trouvé, le salaud !
La tension montait dans le sous-marin. Puis ils entendirent à nouveau des voix.
– Il n’y a rien. (Isabelle reconnut celle de Dupert.)
– Tant mieux ! Je suis soulagée. (Anne-Sophie, l’aînée des sœurs Loÿ.)
– Moi aussi… (La cadette.)
– Valait quand même mieux vérifier. (À nouveau Dupert.) De toute façon, il est resté trop peu de temps pour placer quelque chose. En tout cas, il n’y a rien du côté de la prise, ni sous la table…
Isabelle et ses deux collègues retenaient leur souffle.
Antoine lui tapota amicalement l’épaule.
– T’es une bonne, toi ! T’as un sacré flair. Je te prends aux Stups quand tu veux.
Puis il se tourna vers le jeune lieutenant.
– Ben, tu vois, il a été assez con pour ne pas avoir pensé à la chaise…
Un miaulement de chat. Des bruits de vaisselle que l’on devait installer sur la table. Des voix lointaines. Puis des bruits de verre. Encore le chat, dont personne ne devait s’occuper.
– Bon, trinquons à notre succès ! (La voix de l’aînée.)
– Oui, nous pouvons. (La voix de Dupert.) Enfin, presque. Mais ça a été plus facile que prévu.
– Comment t’as fait ? (La voix de l’aînée, admirative.)
– Simplement. Je me suis présenté à vingt et une heures chez eux en disant que je venais de la part du capitaine Cavalier que je secondais dans son enquête.
– Ils ne se sont pas méfiés ? (Toujours l’aînée, avec une pointe d’excitation.)
– Tu parles ! Ils avaient été ensorcelés par la Cavalier et ses airs angéliques.
– Et alors ? (L’aînée.)
– J’y suis allé au bluff. Je leur ai demandé de me confier, à la demande du capitaine Cavalier qui était empêchée de se déplacer elle-même, les documents en leur possession.
– Et ils te les ont donnés comme ça ? (Toujours l’aînée.)
– Oh ! il y a eu un petit flottement, mais je leur ai dit qu’ils pouvaient téléphoner au capitaine Cavalier pour vérifier. Ça les a mis en confiance et ils m’ont sorti les cinq dossiers magiques d’un placard.
– Ils savaient ce qu’ils contenaient ? (L’aînée.)
– Pas le moins du monde. Je leur ai demandé s’ils en avaient pris connaissance, et le blondinet m’a répondu : « Oh non ! monsieur. Quand Marie-Claude nous les a confiés, elle nous a fait jurer de ne pas les ouvrir. » De toute façon, la Dubize, elle avait pris la précaution de les sceller. Et ils m’ont appris que la Dubize les leur avait remis juste après la mort de Tampion.
– Tu les a mis où, les dossiers ? (L’aînée.)
– Ne t’inquiète pas, ma chérie. L’endroit le plus sûr au monde, la Brigade criminelle ! Dans mon bureau. Personne ne songerait à les trouver là.
– Pourquoi les avoir tués alors qu’ils avaient remis les documents ? (La cadette intervenait d’une voix mal à l’aise.) Ce n’était pas nécessaire…
– Écoute, ma chérie, ces dossiers ils valent de l’or, ils vont faire notre fortune, mais c’est de la dynamite. On ne peut pas se permettre de laisser des témoins derrière nous. C’est le prix à payer pour notre tranquillité. Mais ils n’ont pas souffert, si ça peut te rassurer. Ils sont morts sans se rendre compte de rien.
– Comment ? (La cadette, d’une voix timide.)
– Tu veux vraiment savoir ?
– Oui. Je veux être sûre qu’ils sont morts sans souffrir.
– Qu’est-ce que tu peux être sensible ! (L’aînée, d’une voix tranchante.)
– Laisse, laisse. Elle a le droit de savoir. Écoute, je leur ai demandé un verre d’eau. Ils m’ont proposé un alcool. Je leur ai dit OK à condition qu’ils m’accompagnent. On a bu le coup ensemble et on a discuté une petite demi-heure qui m’a permis de me les mettre dans la poche. Puis, je leur ai demandé s’ils n’avaient pas un joint. Ça les a d’abord surpris, ensuite ils se sont marrés. Ils trouvaient ça drôle de fumer avec un flic cool. Après, je leur ai proposé de goûter à une gélule d’un nouveau truc encore meilleur que leur saloperie d’ectasy. Alors là, ils ont sauté dessus. On était copains comme cochons. Un quart d’heure après, ils étaient raides morts, sans s’en rendre compte, je t’assure. En prenant leur pied. Ensuite, j’ai fait ma petite mise en scène.
– Mais, s’ils faisaient une autopsie ? (L’aînée, qui semblait la tête pensante du trio.)
– Il n’y en aura pas. Mon rapport est nickel et la justice ne s’emmerde pas pour la mort de deux camés.
– Je suis contente que ça soit fini et que nous ayons enfin les dossiers. (L’aînée.)
– Ah, ça, ils nous auront fait courir ! (Le capitaine Dupert.) Mais, tu vois, quand j’ai commencé à lui taillader les veines dans la baignoire (Il parlait de Serge Tampion.), je savais qu’il parlerait.
– L’ordure ! (L’aînée.) Quand je pense que, lorsqu’il m’a donné le code de son coffre, il savait qu’il était vide… Et tout ce que j’ai dû subir de ce porc avant de l’obtenir !
– Allez, c’est fini, mes chéries. À nous le bon temps !
– Tu crois qu’il n’y aura pas de problème ? (La cadette, inquiète.)
– Mais non. Nous avons fait un parcours sans faute. Nous savions qu’il les avait confiés à son ex, la Dubize, et qu’il fallait attendre que ça se calme. Le seul hic, ça a été la reprise de l’enquête par ce petit con de juge et qu’on l’ait confiée à Cavalier. Mais, en même temps, ça nous a obligés à accélérer le mouvement. Puis ça a eu le mérite de nous mettre sur la bonne voie. Sans le suicide de la Dubize, qui ne se serait jamais suicidée si elle avait conservé les dossiers chez elle, on n’aurait jamais pensé à ses deux petits protégés.
– Quand je pense à tout cet enchaînement de circonstances depuis l’été dernier ! (La voix de l’aînée.)
– Eh oui, si je n’étais pas tombé sur Boulic dans cette histoire de meurtre des deux gamines, je n’aurais pas eu connaissance de l’existence de ces dossiers et nous ne nous serions pas rencontrés.
– Tu restes avec nous cette nuit ? (L’aînée, d’une voix langoureuse.)
– Bien sûr, il faut fêter ça ! Mais il faut que je sois à sept heures demain matin à la Crim…


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mercredi 13 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 11

Chapitre 11





Quand ils le veulent bien ou qu’ils ont une forte motivation, les flics, c’est des rapides.
Quasiment à l’aube, ils ont sonné à ma porte.
Deux. Un homme et une femme. Brigade criminelle.
Aimables et tout. Sans oublier les condoléances.
J’étais le frère du commissaire principal Perrine-Charlène Bellou, lâchement abattue par des malfrats.
Ça méritait vengeance et moi le respect.
Mais je n’étais pas dupe. Un flic est un flic, et j’étais aussi le dernier à avoir vu vivantes les deux victimes peu de temps avant le drame.
Ma sœur s’était-elle montrée inquiète, s’était-elle confiée à moi durant mon bref séjour ?
Et recondoléances vu les circonstances de ce séjour. L’enterrement de « votre pauvre maman ».
Et requestions de flics.
C’était la femme qui me posait les questions.
D’elle, je me suis méfié instinctivement. Malgré son visage angélique, j’ai senti chez ce petit bout de femme le flic teigneux qui ne lâche pas le morceau quand il renifle un os. Cavalier, capitaine Isabelle Cavalier qu’elle s’est présentée.
Une heure et quelque plus tard, je refaisais mon sac de voyage.
Ils « m’accompagnaient » à Nantes pour les besoins de l’enquête qui piétinait.
J’ai joué le jeu. Le bon frère qui devait bien ça à sa frangine et qui ne souhaitait qu’aider la police.
La Bernique, malgré son cadeau, elle m’aura fait chier jusqu’au bout, que je me suis dit pour moi-même. Ce fric, je ne l’avais vraiment pas volé.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 10 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 27

Chapitre 27





Les uns et les autres furent joints à leur domicile ou sur leur lieu de travail par le capitaine Isabelle Cavalier, qui leur demanda de se présenter au Quai des Orfèvres dans les plus brefs délais. Mais, s’ils le souhaitaient, elle pouvait envoyer sur leur lieu de travail des policiers. Ce qui fut très persuasif. Excepté pour M. Cangros, haut fonctionnaire à l’Unesco, qui ressortit du palais entre deux policiers. Ainsi que pour les Saint-Fort qui avaient prévu de rester en Touraine jusqu’à la fin du week-end et qu’il fallut également aller chercher.
Les huit adultes furent groupés par couple dans des pièces différentes au fur et à mesure de leur arrivée. En compagnie de deux policiers chacun. Certains le prenaient avec hauteur et d’autres excipaient leurs relations. Il y eut aussi quelques hauts cris.
Les Claron furent réunis à dix-huit heures. Les Cangros à dix-huit heures quinze et les Bernard une demi-heure plus tard.
Les Saint-Fort, eux, étaient attendus aux alentours de vingt et une heures.
À dix-neuf heures, Isabelle Cavalier se rendit d’une pièce à l’autre et, sans un mot, remit à chaque couple un jeu de photocopies d’un choix de photos.
Les policiers présents dans chacune des trois pièces les virent passer de la surprise à l’abattement. Il n’y eut ni cris ni pleurs. Excepté Mme Claron qui eut une crise de nerfs nécessitant l’intervention d’un médecin.
Les jeux d’adultes sont des jeux d’adultes. C’est leur problème. Mais la présence de mineures, leurs propres filles, les condamnait inexorablement.
« Dans leur monde », ils étaient finis. Ils avaient la brusque révélation d’être devenus en un instant des morts civils.
À vingt heures, Isabelle Cavalier les réunit, sans Mme Claron, dans une même salle, en présence du commissaire principal Derosier et de quatre autres policiers.
– Je n’ai qu’une seule question à poser. Qui a tué Julie et Angeline ?
Mme Bernard éclata en sanglots.
Les regards restèrent baissés.
– Bien, attendons ensemble les Saint-Fort. Ils seront peut-être plus bavards.
La tension devint insupportable dans la salle au fil des minutes. Mme Bernard devint de plus en plus agitée. Mais personne ne craqua.
Le commissaire Derosier était ressorti au bout d’un quart d’heure, entraînant le capitaine Cavalier pour s’entretenir avec elle.
– Nous n’arriverons à rien tant que nous n’aurons pas retrouvé le protagoniste principal, ce Bonnot.
Isabelle acquiesça.
– Je vais quand même essayer, dit-elle en retournant vers la salle.
Elle avait la main sur la poignée de la porte quand elle fut appelée au téléphone.
– Je prends dans mon bureau ! dit-elle.
C’était son mari qui était resté sur les lieux avec deux de ses hommes pour dénicher le passage secret ayant permis à Bernard Bonnot de s’esquiver.
Ils l’avaient trouvé difficilement, par les caves. Et, curieusement, ça donnait dans celles de l’immeuble jouxtant l’hôtel particulier sur le derrière. Où habitait Matthieu Toussaint.
Isabelle Cavalier eut un mauvais pressentiment.
– On a retrouvé Bonnot dans l’appartement de Toussaint. Mort. Étranglé avec le collier de perles. En fait, il s’agit d’un rosaire monté sur un fil de nylon de pêche. Il l’avait autour du cou. Mais garde l’information pour toi, je veux qu’on le croie encore vivant.
Isabelle resta un long moment prostrée dans son fauteuil. Elle ne savait plus quoi penser de cette affaire.
Un lieutenant vint lui annoncer vers vingt heures quarante-cinq l’arrivée des Saint-Fort.
– On les met où ? Avec les autres ?
– Non. Amenez-les ici.
Dès leur introduction, le capitaine Isabelle Cavalier leur indiqua d’un geste un jeu de photocopies de photos.
Hervé-Pierre de Saint-Fort se décomposa immédiatement et sa femme Louise-Marie s’effondra.
Isabelle Cavalier se leva.
– On va rejoindre les autres, dit-elle simplement.
Quand Cavalier pénétra dans la pièce avec les Saint-Fort, la tension fut à son comble.
– Bon, dit-elle, nous allons pouvoir en finir. M. Bernard Bonnot vient d’être arrêté et il souhaite passer aux aveux…
Elle marqua une pause et considéra un à un son petit monde.
– Si vous voulez mon avis, par expérience, je puis vous assurer que le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres…
Il y eut comme un frémissement chez les sept. Mais ça n’éclata pas en confession spontanée.
– C’est pas grave, dit Cavalier sur un ton badin, entre Bernard Bonnot, Sabrina et Corinne, nous aurons vite fait le tour de la vérité.
Nouveau frémissement.
Mais la petite phrase avait eu le temps de faire son bonhomme de chemin et produisait son effet.
« …le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres… »
Enfoncer ou être enfoncé. Pour nombre d’hommes, ce n’est même pas un dilemme. Juste une alternative au choix évident.
Mme de Saint-Fort fut la première à prendre la parole. D’une voix récitative de tragédie grecque.
– Bernard (elle parlait du préfet Bonnot) a beaucoup changé depuis qu’il a hérité de la fortune de son père il y a deux ans. Il est devenu beaucoup plus tyrannique et obsédé par la recherche de sensations nouvelles. Il s’est cru tout permis.
Le capitaine Cavalier haussa les sourcils de surprise. C’était déjà pas mal avant.
– C’est peu de temps après avoir emménagé dans l’hôtel de son père que ça a commencé à déraper. Lorsque Harry Godino lui a présenté Matthieu Toussaint et qu’ils sont devenus amants…
C’était beaucoup d’informations nouvelles en bien peu de temps pour Isabelle Cavalier.
Harry Godino était l’ex-flic reconverti dans la télésurveillance.
– C’est alors que Bernard a commencé de se contenter exclusivement du rôle de voyeur et d’organisateur de plus en plus impérieux de nos soirées…
– Une sorte de metteur en scène pour des soirées sado-maso ? la coupa Isabelle Cavalier.
– Si vous voulez, répondit Mme de Saint-Fort en haussant les épaules.
– Et MM. Godino et Toussaint, là-dedans ?
– Harry Godino était le technicien. Celui qui avait installé le matériel de prise de vues et d’enregistrement. Il devait se branler, dit-elle crûment, en visionnant les bandes après. Toussaint, lui, il nous regardait avec Bernard et ils finissaient toujours par se masturber ensemble ou à se sucer. Mais ce Toussaint est une ordure. Un type qui hait les femmes et aime les humilier. Un sadique, si vous préférez.
Isabelle Cavalier décelait dans le ton de Mme de Saint-Fort le dépit de l’amante longtemps préférée de Bonnot, qui s’était prêtée avec complaisance à tous ses ébats et qui s’était vu supplanter et délaisser pour une petite frappe homo.
Les hommes semblaient gênés et gardaient le regard fuyant. Mais c’était pure hypocrisie. Le récit de Mme de Saint-Fort accusait Matthieu Toussaint et les dédouanait des meurtres.
Les deux autres femmes, elles, la cousine de Mme de Saint-Fort, c’est-à-dire Mme Cangros, haut fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, et Mme Bernard, hochaient parfois la tête comme pour confirmer la véracité du récit de leur amie et partenaire.
Mais le lieutenant Toussaint était mort et il ne pourrait jamais infirmer ni confirmer quoi que ce soit. Idem pour Bernard Bonnot. Mais l’assassin de ce dernier n’était pas identifié et risquait fort d’être le meurtrier d’une des deux victimes.
Bernard Bonnot avait été tué pour qu’il ne parle pas, et le tueur, en abandonnant l’arme du crime, le « collier de perles », autour du cou de sa victime, avait pour ainsi dire laissé un message.
Il n’y aurait pas d’autre meurtre.
– Quels étaient les rapports entre Godino et Toussaint ?
– Je ne pourrais pas vous dire, répondit Mme de Saint-Fort comme si elle avait acquis le statut de porte-parole du groupe. Mais c’étaient tous les deux des détraqués.
– Mais pourquoi votre fille Angeline et Julie Bernard ont-elles été assassinées ?
Mme de Saint-Fort regarda son mari puis se mura dans le silence.
Isabelle Cavalier soupira.
– Mme Bernard, vous pourriez peut-être me dire, maintenant, avec qui votre fille avait rendez-vous ce lundi après-midi ?
– Bonnot avait souhaité la voir seule, répondit la mère de la petite victime d’une voix sépulcrale.
Le capitaine Isabelle Cavalier hocha silencieusement la tête.
Les quatre autres policiers présents dans la salle étaient restés comme statufiés durant tout le temps qu’avait duré cet interrogatoire collectif.



© Alain Pecunia, 2009.
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mardi 1 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 21


Chapitre 21





– Mademoiselle Claron, êtes-vous la maîtresse de M. Bernard Bonnot ?
Isabelle Cavalier avait choisi l’attaque directe. La seule arme qu’elle avait pour déstabiliser cette sainte-nitouche qui lui tapait sur les nerfs depuis leur première rencontre.
– Oui, et alors ? C’est interdit ?
Elle le prenait de haut.
Le capitaine Cavalier était soufflée. Elle avait sous-estimé la demoiselle.
– Depuis quand ? demanda-t-elle pour la forme.
L’autre la défia du regard.
– C’est ma vie privée, ça ne vous regarde pas, espèce de frustrée !
Isabelle Cavalier eut du mal à se contenir. Elle avait une folle envie de lui envoyer une paire de baffes et de lui dire son fait. Mais elle craignait de « griller » Christelle de Saint-Fort.
– Je n’ai plus rien à vous demander, mademoiselle. Vous pouvez disposer. Pour l’instant, car je pense que je vous reverrai. J’espère que vous serez alors encore vivante. Mais si on m’appelle pour vous voir morte, étranglée et peut-être violée, je m’en fous. C’est mon boulot.
L’autre resta scotchée sur son siège, totalement décontenancée.
– Je vous ai dit que vous pouviez disposer.
– Mais…
– Dehors, je t’ai dit, petite salope !
Sabrina Claron battit en retraite et s’éclipsa sans demander son reste.
Elle regardait le capitaine comme si elle avait affaire à une dingue, mais Cavalier savait que la jeune fille était inquiète.
Pour sa part, elle se sentait beaucoup mieux.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 12 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Avenue de Suffren, Isabelle trouva une place sur un bateau juste au bas de l’immeuble des Bernard.
Il était onze heures trente.
Quand ils sortirent de l’ascenseur, ils croisèrent sur le palier un homme d’une cinquantaine d’années, chapeauté et élégant.
Il sortait de l’appartement des Bernard et s’excusa fort civilement en passant devant eux.
Isabelle Cavalier eut un léger pincement au cœur. La silhouette de l’homme lui évoqua furtivement celle de Phil.
M. Bernard était resté sur le seuil de la porte et invita les deux policiers à entrer aussitôt.
« Encore un haut fonctionnaire », se dit Isabelle en pénétrant dans l’appartement.
M. Bernard, quarante-cinq ans, sorti de l’ENA dans la botte, était un brillant sous-directeur du ministère des Finances.
Isabelle Cavalier avait été chapitrée par le grand patron en personne. Du « doigté », particulièrement avec Bernard.
C’était avant l’autre crime. Mais il l’aurait chapitrée de la même façon pour les Saint-Fort. Ou alors il aurait pris directement l’enquête en main.
Julie Bernard avait quatorze ans.
Mme Bernard était encore sous le choc et gardait la chambre.
Le médecin de famille lui avait administré un puissant sédatif.
M. Bernard semblait un père désemparé et ne voyait dans le meurtre de sa fille qu’une malheureuse fatalité.
Une gamine pleine d’avenir, brillante, précoce même pour son âge puisqu’elle était en troisième et figurait dans les premiers de sa classe.
Le même lycée que la seconde victime, Angeline, et ses deux amies. Mais c’était normal puisqu’elles habitaient toutes quatre le même quartier.
– Jolie comme un cœur et précoce, répétait M. Bernard.
Le capitaine Cavalier s’abstint de lui révéler qu’elle avait eu une relation sexuelle peu avant sa mort.
C’était inutile pour l’instant. Cela eût brouillé l’image de la jeune morte dans le travail de deuil des parents.
Elle n’en avait même pas informé le lieutenant Toussaint. Mais la gamine était bougrement précoce. À moins qu’elle n’eût subi cette relation sous la menace d’une arme ou d’un chantage quelconque.
Les salopards n’étaient jamais en manque d’imagination.
– Mais votre fille revenait de chez une amie, d’après votre premier témoignage. Vous devez connaître cette amie ?
– Non, dit M. Bernard comme surpris de la nature de la question. Je ne la connais pas.
– Mais elle n’avait que quatorze ans, insista le capitaine Cavalier. Vous deviez connaître ses relations.
– Pas le moins du monde, dit M. Bernard en hochant la tête. Ma femme et moi faisions entière confiance à notre fille. Nous ne cherchions pas à la fliquer… enfin, à la contrôler abusivement, se reprit le haut fonctionnaire des finances.
« Un peu léger », se dit Isabelle Cavalier en jetant un bref regard au lieutenant. Mais celui-ci semblait se désintéresser de la question.
Elle s’entêta.
– Vous ne connaissez aucune des amies de votre fille. Aucune ne venait donc jamais chez vous ?
– Si. Mais ma femme et moi n’étions pas toujours là. Nous en connaissions certaines de vue. C’est tout.
– Vous pourriez au moins nous les décrire…
M. Bernard sembla réfléchir un instant.
– Écoutez, capitaine, j’estime que ce serait inutile. Ces descriptions seraient trop imprécises et elles vous conduiraient à interroger inutilement des jeunes filles de la meilleure société, pour rien, sinon jeter le trouble ou le discrédit dans leurs familles et leur entourage. Dans notre monde…
Isabelle ne l’écoutait plus.
« Dans notre monde », on ne baise pas, on ne se drogue pas, il n’y a pas d’escrocs mais que des gens de bonne compagnie, on n’assassine pas, on ne viole pas, il n’y a pas d’inceste et toutes ces saloperies pédophiliques… et, surtout, on déteste le scandale. Alors, c’est l’omerta classieuse, se dit-elle amèrement.
Elle comprenait mieux le sens des recommandations du grand patron.
Elle prit congé de M. Bernard la mine renfrognée et sans renouveler ses condoléances.
Les circonstances ne lui permettaient pas de le secouer un peu pour obstruction à la justice, mais, si celle-ci n’était pas encore égale pour tous, Isabelle Cavalier voulait une police égale pour tous.
Alors, elle ferait son boulot jusqu’au bout et sans salamalecs.
Son premier tour d’horizon, elle l’avait fait dans la délicatesse. Le deuxième risquait d’être plus brutal.


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vendredi 6 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Isabelle Cavalier fut réveillée par la sonnerie de son portable à quatre heures du matin. Elle n’avait dormi que trois heures et demie.
Le corps d’une jeune fille de seize ans avait été retrouvé une heure plus tôt dans les fourrés du Champ de Mars, près du manège, côté avenue de La Bourdonnais.
Étranglée et violée, d’après les premières constatations. Probablement après sa mort puisqu’elle ne semblait pas s’être défendue.
– J’arrive, dit Isabelle d’une voix blanche.
Elle arriva quarante minutes plus tard sur les lieux.
L’équipe technique était déjà au travail à la recherche du moindre indice.
– Nous avons contacté la famille, dit le gradé de la BAC de nuit du VIIe. Il semble qu’elle soit venue assister au feu d’artifice avec deux amies. Nous avons leurs noms et adresses.
Il tendit son calepin au capitaine Cavalier.
La victime habitait chez ses parents rue Saint-Dominique.
L’une de ses amies, dix-huit ans, également chez ses parents, rue Amélie. La seconde, dix-sept ans, rue Duvivier. Le même secteur.
Isabelle Cavalier frissonna de froid et de fatigue.
Le gradé proposa au capitaine un peu de café.
Isabelle accepta la proposition avec reconnaissance.
Il demanda à l’un des ses hommes d’aller chercher la Thermos dans leur véhicule.
– Qu’est-ce que vous en pensez ? C’est encore notre tueur de cet après-midi, non ?
– Je le crains, je le crains, répondit tristement Isabelle.
– En tout cas, c’est un malin. Il a réussi à déjouer le dispositif de surveillance.
Le capitaine Cavalier hocha la tête et se dirigea vers le médecin légiste, le rouquin qu’elle avait déjà croisé à Noël.
Il avait achevé ses premières constatations.
– À ce rythme-là, on risque pas de pointer au chômage ! lui lança-t-il d’un ton revenu de tout.
Isabelle grimaça. Elle ne trouvait pas ça drôle.
Le médecin haussa les épaules.
– Si vous croyez que ça m’amuse ! Vous, vous allez faire jouer vos petites cellules grises, mais moi je vais aller fouailler dans tout ça, dit-il en indiquant d’un mouvement de tête le corps de la jeune fille assassinée. Les mômes, c’est pas mon trip, capitaine…
Isabelle eut un faible sourire et lui tapota le bras.
– Et la mort ? demanda-t-elle.
– Oh ! c’est encore le dingue au collier et la petite a probablement été violée après sa mort… Tiens, ça me fait penser que la gamine de cet après-midi, eh bien, j’ai retrouvé du sperme dans son vagin. Mais elle n’a pas été violée. Elle semble avoir eu une relation consentante une heure ou deux avant sa mort.
Isabelle Cavalier arqua ses sourcils d’étonnement.
– Je n’ai pas encore établi mon rapport, vous ne pouviez donc pas le savoir, capitaine. Mais, à ce rythme-là, autant que vous me donniez votre numéro de portable pour que je vous communique l’info en temps réel.
Le capitaine hocha la tête. Non, il ne s’agissait pas de cela. Elle n’avait rien à lui reprocher.
Elle venait simplement de réaliser que dans les dix meurtres attribués au tueur au « collier de perles », aucune de ses victimes n’avait été violée. Même pas une tentative.
– Ce n’est peut-être pas le même tueur, dit-elle.
– Ah ! ça, je vous le dirai quand j’aurai comparé les prélèvements de sperme de cet après-midi et de cette nuit…
– Non, le coupa le capitaine Cavalier. Ce n’est peut-être pas notre tueur d’avant.
Le médecin afficha une moue dubitative.
– Ça ne veut rien dire. Votre tueur, il n’a peut-être pas voulu mourir puceau !
Isabelle Cavalier pinça les lèvres et jeta un regard noir au toubib.
– Qu’est-ce que vous pouvez être coincée, vous ! lâcha-t-il en retournant auprès du corps.


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mardi 3 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 2


Chapitre 2





Le capitaine Isabelle Cavalier se trouvait dans son bureau du 36, quai des Orfèvres lorsque la nouvelle de ce nouveau meurtre parvint à la Brigade criminelle.
– Ça va pas recommencer ! dit le patron en pensant plus à la pression de la hiérarchie qu’aux éventuels meurtres.
Cela avait été un véritable cauchemar. La Crim avait été prise entre le marteau de la direction du ministère et l’enclume des médias. Et ce n’avait pris fin qu’avec la cessation des crimes.
Pour quelle raison, d’ailleurs ? Un serial killer, ça ne se lasse pas.
Alors on avait estimé que l’assassin était mort. De mort naturelle ou accidentelle.
Il avait encore pu quitter la région parisienne ou la France. Mais aucun crime semblable n’avait été répertorié où que ce soit.
Bien sûr, chaque région et chaque pays avaient continué d’avoir leur quota d’étranglés et d’étrangleurs. Mais ça restait dans le répertoire classique. Aucune trace d’un tueur utilisant un collier de perles.
– De toute façon, observa Isabelle Cavalier, nous avons la réponse. Il est bien vivant.
Et, pour une fois, la brigade anticriminalité du VIIe avait un témoin.
Qui avait aperçu non loin du lieu du crime un individu dont le comportement lui était apparu suspect. L’individu était de type européen, de taille moyenne et rondouillard, à la calvitie prononcée, ayant entre cinquante-cinq et soixante ans. Et il avait un étrange regard.
Personne n’osa évoquer la possibilité d’un tueur « imitateur ». Parfois, ça peut arriver. Le nouveau venu dans l’univers des serial killers obtient ainsi quelques meurtres d’avance si le meurtrier qu’il imite n’a jamais été identifié.
Ça fait grimper la cote. Ça lui permet de jouer d’emblée dans la cour des grands du crime en brûlant les étapes intermédiaires.
Mais, en l’occurrence, les traces de strangulation étaient trop parfaites pour qu’il y eût doute. Et concordaient précisément avec celles des crimes précédents.
L’arme était donc identique. Un collier de perles en bois. De grosses perles.
Et la victime présentait une des caractéristiques essentielles des victimes précédentes. Elle était de taille inférieure à un mètre soixante-dix et de type menu.
L’âge semblait peut importer pour le tueur, mais la victime avait quatorze ans. Ce qui en faisait sa plus jeune proie.
L’assassin avait commis son crime peu avant seize heures. Alors que les gens vaquaient à leurs courses en ce 31 décembre.
Au pied de l’ascenseur dans le hall d’entrée d’un immeuble de l’avenue de Suffren.
La victime y habitait chez ses parents. Le père haut fonctionnaire.
D’après celui-ci – la mère n’était pas en état de témoigner –, la petite revenait de chez une amie. Donc, l’assassin l’avait surprise dans le hall.
Le commissaire principal Derosier convoqua tout son petit monde pour faire le point. Enfin, ceux qui étaient présents un 31 décembre.
Le capitaine Isabelle Cavalier fut immédiatement désignée pour prendre la direction des investigations.
– Vous êtes la plus à même de mener cette enquête puisque vous avez travaillé sur les crimes précédents, déclara d’emblée le commissaire au soulagement des collègues du capitaine qui ne se voyaient pas privés, eux, de réveillon.
Isabelle Cavalier se sentit flattée. À l’époque des derniers crimes, elle n’était que lieutenant. Et elle avait à cœur, en tant que femme, de reprendre ce dossier et de mettre enfin la main sur cet assassin de femmes.
– Mais, monsieur, objecta-t-elle, je suis déjà en charge de l’enquête sur les crimes de Noël, l’affaire de l’égorgeur et celle du pavillon des Lilas…
– Ça peut attendre. Nous n’avons pas de pistes sérieuses pour ces crimes, tandis que, là, nous avons un témoin.
Les quelques membres de la brigade présents marquèrent leur étonnement. Il était exceptionnel qu’on leur retire un os à ronger. C’était pas le genre de la maison. Et ils ignoraient que cette affaire avait été définitivement réglée à leur insu*.
Le commissaire principal haussa les épaules.
– C’est comme ça et ça vient d’en haut.
* Voir Sous le faux étendard du Prophète.


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lundi 22 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Pierre Cavalier passa le début d’après-midi de ce 26 décembre à relire pour l’énième fois les fiches de Jean Partot, Dimitri Bertov, Gérard Collin, Alain Berthon et celle, établie post mortem, de Jérôme Cassard.
Dans l’ordre, ils avaient trente-deux, quarante-deux, cinquante-cinq, quarante-neuf et quarante-trois ans.
Célibataire, divorcé, marié deux enfants, marié sans enfants et séparé avec deux jeunes enfants.
Postier féru d’informatique, bouquiniste, imprimeur de ville, chercheur au CNRS et prof de lycée.
Tiens ! prof de quoi, Cassard ? Personne ne l’a noté, s’étonna le commandant Cavalier.
Il appela un de ses adjoints qui avait établi la fiche à la hâte.
Celui-ci n’avait pas trouvé utile d’être plus précis – mauvais point pour lui, se dit Cavalier, la précision étant une des manies de la boutique. Par chance, il se souvenait de la matière qu’enseignait Cassard. La chimie.
Le commandant Cavalier engueula l’adjoint.
– Vous êtes con ou quoi ! Un chimiste dans un groupe d’extrémistes, à vous, ça ne vous dit rien ?
Le lieutenant fila sans demander son reste.
Pierre Cavalier reprit sa réflexion.
Un bricolo en informatique, un bouquiniste qui écoule la propagande, un imprimeur qui imprime, un chercheur qui pense et un chimiste…
Un prof de chimie, ça sait comment bricoler un explosif. Mais il ne parvenait pas à les imaginer comme constituant un groupe potentiellement terroriste.
Le parcours de chacun d’eux – excepté Cassard – était précis.
Deux étaient anarchisants – Partot et Collin –, deux marxisants – Bertov et Berthon.
Et deux avaient navigué dans les eaux perturbées de la mouvance d’Action directe, Collin et Berthon. Berthon avait également séjourné deux étés en Palestine.
Quand même bizarre que l’on n’ait rien sur Cassard, songeait le commandant Cavalier. Il vient de quelque part à droite ou à gauche. Et si l’on n’a rien sur lui, c’est peut-être parce qu’il est protégé. Qu’il sert d’indic à un service. Et si ce n’est pas chez nous, c’est peut-être en face.
« En face », c’était la DST.
Inutile de le leur demander officiellement, se dit Cavalier.
Il appela un de ses contacts de la rue Nélaton, le siège de la DST.
– J’ai besoin d’un certain Jérôme Cassard, né le 16 août 1960 à Carrières-sous-Poissy, dit-il laconiquement à son interlocuteur.
L’autre le rappela vingt minutes plus tard.
– C’est en boutique mais accès impossible.
S’il n’avait pu en apprendre plus sur le passé politique de Cassard, il avait au moins confirmation qu’il était un indic de la DST.
Ce qui n’arrangeait en rien son affaire car la boutique d’en face allait se mettre en mouvement et enquêter de son côté. Interférant avec sa propre enquête au risque de brouiller les pistes et de foutre le bordel.
Le commandant Pierre Cavalier n’avait pas le choix.
Quitte à le griller, il lui fallait prendre contact au plus vite avec son informateur auprès du « Groupe de la Foi » de Roger Bangros.
Il consulta sa montre. Il était déjà seize heures.
Avant de lui téléphoner, il composa le numéro de sa femme pour savoir si elle avait du nouveau à propos d’Alain Berthon.
– Toujours introuvable ainsi que sa femme. Mais il y a pire ! dit-elle d’une voix blanche. Un massacre chez les Collin. Nous avons été prévenus par les flics des Lilas il y a une demi-heure.
Un voisin qui promenait son chien s’était étonné que le lampadaire du jardinet des Collin ainsi que la lanterne au-dessus du perron soient restés allumés en plein jour.
Il avait sonné à leur porte et son chien s’était mis à aboyer « bizarrement ».
– Ce sont ses propres termes, précisa Isabelle Cavalier.
Il a alors constaté que la porte n’était pas fermée à clé et il est entré.
– Il en est resté tétanisé, le petit vieux. Il n’a pas pu dépasser le salon. Il a mis un bon quart d’heure avant de recouvrer ses esprits et d’être capables d’appeler la police. Et je me demande si les flics qui sont intervenus ne vont pas avoir besoin d’une cellule de soutien psychologique !
Pierre Cavalier avait hâte d’en savoir plus mais il préféra ne pas brusquer sa femme. Quand elle maniait l’humour noir, c’était généralement le signe qu’elle était sous le coup d’une vive émotion.
– Dans le salon, ils ont découvert la mère Collin massacrée – viol et éventration. Ensuite, dans la cuisine, le corps du père au pied du réfrigérateur – foudroyé par une crise cardiaque, semble-t-il. Faut dire qu’à l’intérieur du frigo, dont la porte était restée entrouverte, il y avait deux paires d’attributs…
– Des attributs ? la coupa Pierre Cavalier qui ne saisit pas immédiatement.
– Ben oui, des attributs ! Le truc vachement important qui pendouille sous le ventre des mecs, tu vois ? Bon, il paraît que c’était pas ragoûtant. T’imagine la suite, non ?
– Raconte toujours, s’impatienta Pierre Cavalier.
– Ben, ils se sont mis à chercher à qui ça manquait. Et ils ont trouvé les anciens propriétaires dans le sous-sol. Les fils Collin. Étranglés et émasculés. Il y en a même un qui a eu droit à une décharge de fusil de chasse en prime…
Pierre Cavalier en restait abasourdi.
– Bon, je te laisse, faut que j’aille sur place, conclut Isabelle.
– Attends ! J’espère que tu leur as demandé de ne pas faire de commentaire à la presse. Il faut absolument que nous contrôlions cette information…
– Tu parles ! Le voisin d’en face s’est mis à filmer avec son caméscope dès l’arrivée des flics…
– Mais, il faut le lui confisquer !
– Ah oui ! Vous êtes marrants dans ta police politique. Le mec il est journaliste à FR 3 et il a déjà balancé l’info à l’AFP… Ciao, mon chéri !


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samedi 7 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 15 (suite et fin)

Chapitre 15 (suite et fin)





Le commissaire Derosier et le commandant Cavalier découvrirent rapidement une cinquantaine de photos « soft » dans le second tiroir du bureau dans la chambre du fils. Dans une boîte en carton et sous des cartes postales.
Le tiroir était juste fermé à clé et la boîte portait l’inscription « Souvenirs de vacances ».
Une autre boîte fut découverte derrière une pile de livres dans le bas de la bibliothèque vitrée. Elle contenait les photos « hard ».
Derosier était effondré et Pierre Cavalier tenta de le réconforter.
Vainement. Surtout après qu’ils eurent découvert, en allumant l’ordinateur portable du fils, que celui-ci avait créé un site et avait mis les photos en ligne.
– Voilà, dit Pierre Cavalier, comment des enfoirés ont dû avoir l’idée de monter ce coup tordu. Ils sont tombés sur le site, découvert l’origine et fait le rapprochement avec vous… Peut-être que quelqu’un voulait s’en servir pour vous faire tomber ou faire passer un message à la Crim. Mais pourquoi ?
Le commissaire haussa les épaules. Il n’en avait strictement aucune idée.
Pierre Cavalier, plus habitué des coups tordus, tant par son expérience personnelle que par son poste à la Direction centrale des Renseignements généraux, se dit pour lui-même que c’était là un coup génial par sa simplicité.
Il aurait bien aimé savoir si Pierre-Marie de Laneureuville
* pouvait en avoir tiré les ficelles. Et, si c’était le cas, on pouvait s’attendre à des rebondissements.
Normalement parano, il se demanda si ce message ne le concernait pas étant donné que l’enquête avait été menée par sa femme. Une façon de lui signifier que, si lui était en quelque sorte intouchable, « on » pouvait s’en prendre à elle.
Quand ils eurent ramené leur « saisie » à la Crim, Isabelle Cavalier et Djamila Kamil furent atterrées en découvrant les photos « sado ». Myriam ne leur avait pas tout raconté.
Mais le capitaine Cavalier estima qu’il n’était pas nécessaire de réentendre la gamine qui avait été raccompagnée chez elle avec ses parents.
Sa déposition était « éloquente » et il était inutile de lui raviver sa blessure. Si elle n’avait pu raconter « ça », c’est, tout simplement, parce que c’était trop douloureux.
De toute façon, les photos seraient jointes à la procédure et suffiraient largement à l’édification du juge.
Jeff Derosier et ses « clients » verraient leurs chefs d’inculpation s’aggraver lourdement.
Quand le commissaire principal Derosier félicita Isabelle Cavalier pour son travail sur cette affaire, elle vit en face d’elle un homme meurtri et désemparé.
– Je suis très fière de travailler sous vos ordres, monsieur, lui répondit-elle en lui serrant la main.
Elle savait qu’elle ne dirait plus jamais « ce con » ou « ce connard de Derosier ».
* Voir Un vague arrière-goût et Euh-Euh !

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vendredi 6 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





À quinze heures trente, ils se retrouvèrent tous dans les locaux de la Crim. Rejoints par les parents de Myriam qui tenaient un magasin de prêt-à-porter vers le métro Pasteur et le Dr Djamila Kamil.
Mise en confiance par la présence de la jeune femme médecin, la petite révéla son calvaire.
Jeff Derosier et elle étaient dans le même lycée. Ils avaient noué une relation amicale au début de l’année scolaire précédente alors qu’elle était en troisième et lui en seconde. Elle avait alors quatorze ans et lui seize ans. En cours d’année, leur relation évolua et ils firent l’amour après les vacances de février. Chez ses parents à elle. Le samedi en général, car leur magasin restait ouvert à l’heure du déjeuner ce jour-là de la semaine et ils n’avaient rien trouvé à redire à ce qu’un camarade de lycée vienne déjeuner avec leur fille.
Puis, à partir des vacances de Pâques de la même année, Jeff l’avait contrainte à faire l’amour à deux ou trois. Des copains de lycée à lui. Souvent les deux qui avaient été arrêtés aujourd’hui. Les plus réguliers. Mais, au total, il y en avait une dizaine qui « alternaient », selon le niveau de leur argent de poche. Car Myriam avait vite découvert que Jeff Derosier les faisait payer. Qu’en fait, il la prostituait purement et simplement.
Jeff Derosier tombait donc sous le coup de proxénétisme aggravé sur une mineure.
Myriam n’avait jamais été consentante pour coucher avec les « potes » du rejeton Derosier.
Le saligaud avait monté son « business » d’une façon très classique.
Au début de sa relation sexuelle avec Myriam, il avait convaincu celle-ci de se laisser prendre nue en photo.
– Juste avec un Polaroïd, avait-il dit. Comme ça, ça restera entre nous.
Au bout de quelques semaines de leur relation, il s’était tout simplement servi de ces photos pour la faire chanter. Menaçant de les divulguer dans le lycée si elle n’acceptait pas de coucher « juste une fois » avec un de ses copains.
– Je te le jure, après je les déchire.
Puis il y eut un deuxième copain.
Et de nouvelles photos prises en cachette.
De nouvelles menaces.
De nouveaux copains.
Jeff Derosier les faisait venir par un ou par deux. Question discrétion.
– Je me sens sale, fit-elle en ravalant ses larmes.
– Tu n’es pas sale, ma chérie, lui dit Djamila Kamil. Tu as été salie par des salopards.
Sa mère lui demanda pardon de ne s’être rendu compte de rien tandis que son père rêvait de justice expéditive.
Le capitaine Cavalier prit la déposition de Myriam et elle avait les larmes aux yeux lorsqu’elle la fit signer à la petite.
Pendant ce temps, le fils Derosier finissait de donner la liste de ses « clients » après être passé aux aveux dès que son père eut débarqué dans le bureau où il était détenu en attente d’interrogatoire.
Le commissaire principal avait demandé à rester dix minutes seul à seul avec son fils « pour s’expliquer ».
Au bout de cinq minutes de coups, bruits de chute et cris divers, ses collègues décidèrent d’intervenir pour que le fiston reste présentable au juge.
Faut dire que Jeff Derosier avait mal commencé en se plaignant à son père que les « enfoirés là » ne lui avaient pas lu ses droits lors de l’arrestation.
– Je vais te les lire, moi ! avait lâché méchamment le commissaire avant de s’enfermer seul à seul avec sa progéniture.
C’était un sanguin, le commissaire.
Il faillit même remettre ça quand il découvrit, en parcourant la déposition des deux « clients » de son fils, que celui-ci avait joué de la position de son père à la Crim pour les pousser à pratiquer des actes de sadisme sur la gamine. Jeff Derosier leur ayant fait miroiter « l’impunité »…
C’était un tel choc pour le commissaire que le divisionnaire le dispensa d’une perquisition en règle de son appartement. Il proposa un accommodement. Pierre Cavalier l’accompagnerait chez lui pour récupérer les photos qu’avait prises son fils.



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jeudi 5 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 14 (suite et fin)

Chapitre 14 (suite et fin)





Huit minutes plus tard, ils atteignaient la porte de l’appartement. Il était presque treize heures dix.
En prêtant l’oreille, ils entendirent des gémissements étouffés sur fond de musique techno.
Une grand-mère qui revenait de courses leur demanda même s’ils venaient pour la musique « trop forte ».
Évidemment, avec plusieurs appartements par étage et à l’heure du déjeuner, ça ne pouvait passer totalement inaperçu. Surtout lorsqu’ils décidèrent de fracasser la porte d’entrée après que leurs coups de sonnette et leurs « Ouvrez, police ! » furent restés sans réponse. Une de ces portes que l’on fait de plus en plus solides même dans les immeubles dits « sociaux ».
Gilbert et Pierre tentaient donc d’« ouvrir », tandis que le capitaine Cavalier répétait : « Police ! Ne restez pas là, intervention ! », arme de service au poing dans une main et plaque de police dans une autre, au fur et à mesure que les voisins faisaient leur apparition seuls, en couple ou en famille dans le couloir. Et que la petite grand-mère ne cessait de répéter dans la plus parfaite indifférence que c’était peut-être beaucoup de remue-ménage pour « juste de la musique trop forte ».
Il y eut même un « ami » de la police qui cria : « J’appelle la police ! » Et qui le fit.
C’est vrai, ce n’était pas tout à fait évident qu’elle fût déjà là. Dans leur précipitation, les trois policiers avaient oublié de passer leur brassard réglementaire. De toute façon, ils l’avaient oublié en ce qui concerne Isabelle et Gilbert. Pierre Cavalier, lui, ça faisait longtemps qu’il ne s’en encombrait plus.
Lorsque la porte fut finalement « ouverte » sous leurs coups de boutoir, Pierre Cavalier découvrit le spectacle de trois garçons en train de finir de se rhabiller à la va-vite et d’une gamine terrorisée, recroquevillée sur le divan du salon. Avec ses pleurs pour seule parure.
L’adolescent qui semblait l’aîné, le « Jeff », regardait les deux policiers – Isabelle s’efforçait toujours de « contrôler » le couloir – avec arrogance. Mais les deux plus jeunes les agressèrent avec rage avec tout ce qui pouvait leur tomber sous la main et que l’on peut trouver dans un salon : chaise, vase, bibelots divers, téléphone, coupe-papier…
Ils furent maîtrisés avec difficulté et le couloir ne fut réellement « contrôlé » qu’à l’arrivée de quatre flics du quartier de la BAC de jour.
Une fois l’extérieur sous contrôle des « collègues » qui faisaient la gueule parce qu’ « on aimerait bien, quand même, être prévenus de ce genre de rodéo sur notre secteur », et les deux récalcitrants maîtrisés, le capitaine Isabelle Cavalier pénétra dans l’appartement et pu tenter de reprendre les choses en main.
Elle constata d’abord avec plaisir – malsain, reconnut-elle plus tard devant Pierre, mais plaisir quand même – que son mari et Lenoir étaient tout essoufflés et n’avaient pas su parer tous les coups qui leur avaient été portés par les deux ados.
– Coups et blessures sur agents de la force publique, rébellion à autorité, dit-elle aux jeunes, plus viol en réunion, ça va vous coûter un max, mes cocos !
Ce qui n’eut pas l’air de les inquiéter outre mesure.
Surtout le plus âgé qui la toisait et semblait la narguer.
– Tu vas moins rire tout à l’heure ! lui lâcha-t-elle férocement tout en aidant la gamine toujours en pleurs à s’emmitoufler dans une couverture.
– Je m’en fous. Je suis fils de flic ! lui rétorqua-t-il.
Les trois policiers en restèrent bouche bée.
Le commandant Pierre Cavalier fut le premier à se ressaisir.
– C’est quoi le nom de ton père ?
– Derosier ! jeta avec arrogance l’ado.
Les policiers se regardèrent avec stupeur sous le regard narquois des trois jeunes.
– Derosier… comme le commi…, balbutia Lenoir.
– Comme le commissaire principal Derosier, oui ! lâcha Jeff Derosier.
– Oh ! la merde… Quel coup tordu ! dit Pierre.


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mercredi 4 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Le samedi matin, Isabelle téléphona à Phil, qui n’avait pas de cours le samedi, pour qu’il vienne s’occuper de Philippine en fin de matinée.
Puis elle téléphona au lieutenant Lenoir pour lui demander de se trouver à hauteur du métro Dupleix à partir de onze heures trente et de l’y attendre.
Pierre Cavalier avait proposé son aide à sa femme. Ce qu’elle avait accepté de bon cœur, tout en prenant la peine de lui rappeler qu’il s’agissait de son affaire à elle. Elle lui avait demandé de traîner autour du jardin Nicole-de-Hauteclocque – que tout le monde appelait « le square » – à partir de onze heures et de rester en liaison avec elle et Lenoir.
Philippine était tout énervée à l’idée de passer sa journée avec son « Papy » et expliquait pour l’énième fois à son poisson rouge qu’elle allait lui présenter son grand-père.
Isabelle, elle, commença seulement de s’énerver quand elle constata que Philippe-Henri était en retard.
– Excuse-moi, Isa, dit-il en arrivant à onze heures vingt avec Euh-Euh, mais je suis passé prendre Patrice chez lui.
– OK, dit-elle. Ne faites pas de bêtises et n’oublie pas de faire réchauffer le repas de midi. Moi, je file !
Elle renonça à prendre sa voiture et retrouva Gilbert Lenoir une quinzaine de minutes plus tard au métro Dupleix.
Alors qu’elle terminait son bref topo, elle aperçut Malika, la beurette de Quimper, qui débouchait de la rue Daniel-Stern et la cherchait du regard.
Il était midi quinze.
Isabelle Cavalier et Gilbert Lenoir traversèrent alors le boulevard pour aller à sa rencontre.
Après un bref conciliabule, Malika alla se poster sous le métro à côté du feu tricolore à la sortie de la station.
Le lieutenant Lenoir se plongea dans la lecture des affichettes de l’agence immobilière qui faisait le coin du boulevard et de la rue Daniel-Stern et le capitaine se posta juste en face devant l’entrée de l’agence bancaire.
Il était midi vingt-cinq et, avec, un peu de chance, la petite Myriam ne tarderait plus.
Dix minutes plus tard, une gamine attendait que le feu tricolore passe au vert.
Malika traversa le boulevard à ses côtés quand le feu passa au rouge.
C’était le « signe » convenu.
Les deux policiers la laissèrent s’engager dans la rue Daniel-Stern.
Malika les ignora et descendit le boulevard.
La gamine, une petite brunette de quinze ans en jean et veste fourrée, avec un petit sac à dos, avançait tête baissée et l’air renfrogné.
Isabelle Cavalier eut un pincement de cœur et sentit la rage la prendre. Celle de punir les salauds qui la martyrisaient.
Quand la gamine eut parcouru dix mètres, Isabelle ordonna d’un léger mouvement de tête à Lenoir d’y aller.
Il devait dépasser Myriam et aller se poster à la hauteur de l’entrée de l’immeuble de la gamine.
Isabelle attendit qu’il ait parcouru une dizaine de mètres avant d’avancer en parallèle sur l’autre trottoir, à une trentaine de mètres de l’ado.
Un garçon de dix-sept ans environ, qui se tenait en face de l’immeuble de Myriam, traversa la rue et vint à la rencontre de la jeune fille quand elle ne fut plus qu’à une vingtaine de mètres de l’entrée.
Lenoir ne s’en rendit pas compte. Il dépassa la librairie-papeterie Une histoire et poursuivit son chemin jusqu’à l’entrée.
C’est alors qu’il entendit dans son oreillette Isabelle Cavalier lui demander de revenir un peu sur ses pas pour essayer de capter des bribes de conversation entre les deux jeunes gens.
Au même moment, Isabelle aperçut son mari qui se tenait dans le prolongement de la rue au niveau du square. Il se tenait immobile et lui fit signe d’attendre quand il eut capté son attention.
Elle était surprise qu’il n’utilise pas son micro. Peut-être était-il défectueux. Mais elle vit deux jeunes qui se tenaient non loin de lui et elle comprit qu’il avait dû craindre de se faire remarquer en l’utilisant.
Puis elle vit Myriam et l’ado au blouson de cuir se diriger côte à côte vers l’entrée de l’immeuble. L’ado semblait lui parler mais la gamine restait tête baissée, donnant un sentiment de résignation.
Isabelle traversa la rue et se posta devant la librairie-papeterie.
Pierre parla alors dans son micro et demanda à Isabelle et à Lenoir de laisser passer les jeunes sans les suivre.
– Il y a plus, dit-il sibyllin.
Isabelle Cavalier chercha des yeux son mari et remarqua qu’il avait tourné le dos aux jeunes et s’était déplacé de quelques mètres.
Le lieutenant et le capitaine se mirent donc à contempler chacun de leur côté les titres des journaux dans les présentoirs à l’extérieur et les cartes postales sur leurs tourniquets.
Cinq minutes plus tard, Lenoir et Isabelle, qui commençait de s’impatienter, entendirent le bref message de Pierre Cavalier :
– Ils arrivent. Laissez passer. Rejoignez-moi.
Isabelle se mit alors en mouvement. Suivi par Gilbert avec un temps de retard.
En marchant, vers le square, ils croisèrent les deux garçons d’une quinzaine d’années qui se dirigeaient vers l’immeuble et riaient entre eux.
Ils ne leur prêtèrent pas la moindre attention. Ils donnaient l’impression d’être sur un bon coup.
Lorsqu’ils eurent rejoint le commandant Pierre Cavalier sur la petite esplanade devant le square et qu’il leur dit : « Ça va être bon ! », Isabelle eut un petit pincement.
Elle avait juste accepté un coup de main de son mari – qui était d’ailleurs le bienvenu – et voilà qu’il semblait prendre la direction des opérations alors qu’il s’agissait de sa propre enquête à elle !
Mais elle n’eut pas le temps de reprendre les choses en main.
– On leur laisse dix minutes d’avance, était en train de dire son mari, et nous avons un super flag !
– Explique ! dit-elle sèchement.
– En traînant autour du square, j’ai repéré deux jeunes qui semblaient attendre. Ils m’ont intrigué et j’ai réussi à saisir des bribes de conversation. Qu’ils attendaient l’appel d’un certain Jeff avant d’ « y aller ». Et puis, quand ils ont aperçu au loin la gamine dans la rue, ils ont dit : « C’est elle ! » Ils m’ont semblé tout excités. L’un d’eux a dit : « Faut attendre que Jeff appelle. » Cinq minutes plus tard, le portable de l’un d’eux a sonné et ils sont partis. À mon avis, ce sont nos « clients ».
– T’as intérêt ! lâcha d’un ton rogue Isabelle Cavalier.
Son mari sourit légèrement et regarda sa montre.
– On peut y aller ! ordonna-t-il.
– Mais on ne sait pas dans quel appart ça se passe ! objecta Gilbert Lenoir.
– T’es con, parfois, Gilbert ! se défoula Isabelle Cavalier. Si le gus attendait la gosse dans la rue, c’est qu’il n’est pas de l’immeuble et les deux autres non plus. Donc ça se passe dans l’appart de la petite. Et Djamila nous a donné l’escalier, l’étage et le numéro.



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mardi 3 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





Le lendemain en milieu d’après-midi, le capitaine Cavalier reçut le coup de fil qu’elle attendait avec impatience.
Djamila Kamil lui donnait rendez-vous à son appartement à vingt et une heures trente et lui demandait de venir seule.
– Mais je ne t’ai rien promis. C’est le collectif qui décidera, comme convenu, OK ?
Isabelle Cavalier était confiante mais elle éprouva une légère appréhension lorsqu’elle sonna à la porte de l’appartement, situé au quatrième étage dans le même immeuble que le cabinet médical.
Elle avait déjà eu la chance de ne pas tomber par hasard sur l’indic du premier. Dont elle avait fait lever la surveillance confiée à Lenoir vers dix-neuf heures.
Les deux petites filles de Djamila étaient déjà couchées et son mari était de service ce soir-là aux urgences de l’hôpital Pompidou. Donc elles n’étaient qu’entre femmes.
Cinq de seize à quarante-cinq ans.
Deux d’« origine maghrébine », l’une née à Marseille et l’autre à Quimper. Une Black de Tourcoing. Une Aveyronnaise. Une Parisienne « pur jus » et Djamila, « banlieusarde », comme elle se définissait elle-même.
Chacune observa Isabelle Cavalier avec une curiosité attentive à son arrivée.
Après un bref instant qui parut à Isabelle une éternité, Djamila Kamil balaya du regard le cercle plus ou moins parfait que formaient ses cinq copines, en les interrogeant muettement une à une.
– Bon, fit-elle, on est donc toutes d’accord ! fit-elle en se tournant vers Isabelle et en lui proposant de s’asseoir où elle le souhaitait.
Chacune des cinq femmes souhaita alors la bienvenue au capitaine.
– Voilà ce qu’on a décidé, commença Djamila une fois que Cavalier se fut assise sur une chaise près de la télé. Nous avons fait une rapide enquête et nous avons eu confirmation pour cette histoire de viol. Nous connaissons même le nom de la gamine concernée. C’est une gamine que je suis en tant que médecin de la famille. Mais je ne peux pas appeler comme ça chez elle. Donc, la fille cadette de Louison (elle désigna celle qui était l’aînée du groupe, la Black de Tourcoing), qui est dans la même classe que la petite, qui s’appelle Myriam, va trouver un prétexte quelconque pour la faire venir à mon cabinet samedi après-midi ou en tout début de semaine… En tout cas, le plus tôt possible. Si elle le veut bien. Puis j’essaierai de la convaincre de vous rencontrer… Voilà, c’est tout ce qu’on peut faire, conclut Djamila Kamil en haussant les épaules.
– Je vous remercie, dit Isabelle, pour moi c’est déjà beaucoup. Mais, d’ici à ce que vous la rencontriez et que je puisse la rencontrer à mon tour ensuite, il peut se passer beaucoup de choses, surtout pour la gamine. Aussi, avec mon collègue, nous pourrions essayer de la surveiller en attendant.
Elle les vit tiquer.
– Nous ferons ça de notre propre chef, sans en référer à notre hiérarchie, s’empressa-t-elle d’ajouter. Je vous promets de tout faire pour mettre fin à son calvaire avec le moins de casse possible et dans la plus grande discrétion… mais il faut absolument y mettre fin.
Les femmes du groupe acquiescèrent en silence.
– En général, enchaîna Isabelle Cavalier, ça se passe dans une cave, mais ça peut aussi se passer dans un box de parking, un local technique en sous-sol, ou même dans un appartement. Vous avez une idée ?
– Ça ne semble pas se passer dans les caves. Plutôt dans un appartement. Mais ce peut être aussi bien ici ou ailleurs.
– Ce que je propose, c’est que l’une d’entre vous puisse me la décrire quand elle rentrera de cours demain midi. Et, dès ce moment-là, nous la surveillerons.
Elle se mit d’accord sur les détails avec Djamila et l’une des femmes lui prêta un double des clés pour lui permettre d’accéder dans le groupe d’immeubles sans problème.
Il était minuit passé quand Isabelle Cavalier rentra chez elle ce soir-là.




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lundi 2 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12




– J’ai cru un moment que tu allais livrer l’ancien nom de l’indic à ta nouvelle copine ! dit Gilbert Lenoir, encore vexé, alors qu’ils atteignaient le boulevard de Grenelle et attendaient un taxi pour rejoindre le Quai des Orfèvres.
Le capitaine Cavalier le fusilla du regard.
– À mon avis, poursuivit-il, elle sait quelque chose. Mais c’est quand même un drôle de deal.
– T’occupes ! lui répondit sèchement Isabelle Cavalier. Et, en attendant, motus et bouche cousue avec ce con de Derosier et Antoine ton patron…
– Mais on va leur dire quoi ? s’inquiéta le lieutenant.
Elle le toisa avec un petit sourire mi-malicieux, mi-narquois.
– On va leur dire ce que tout supérieur aime entendre, lieutenant ! Que tout baigne, que l’enquête avance grâce à leur indic vraiment extra, etc., compris ?
– Et tu ne vas pas leur parler du toubib ?
– Pourquoi ? C’est pas un indic, elle !
– T’es quand même gonflée parfois, fit-il sur un ton où se mêlait à la fois beaucoup d’admiration et un zeste de crainte pour l’avenir.
Mais Derosier se montra fort satisfait de leur travail.
– Je ne pensais pas que ça irait si vite… Faut que je prévienne ceux de la rue Nélaton*
, pour leur montrer qu’on sait bosser !
– C’est peut-être prématuré, monsieur.
– Mais non, Cavalier, et la chance sourit aux audacieux – et vous, vous êtes une audacieuse… Si, si. Je sais ce que je dis. Je m’y connais !
– Permettez-moi quand même d’insister. Nous avons avancé, mais nous n’en sommes qu’au début. À la DST, vous savez comment ils sont, monsieur. Ils vont nous mettre une pression pas possible… Ils sont même capables de faire foirer l’enquête ou de nous doubler au poteau…
Le commissaire principal Derosier resta songeur un moment.
– Dites donc, Cavalier, vous avez l’air de les connaître autant que moi… Mais vous avez raison, ces enfoirés sont capables de nous baiser ! Et puis, cette histoire de nous « prêter » un indic, c’est pas leur genre et donc pas clair… Donc, hein ? motus et bouche cousue… Continuez comme ça. Je suis très content de vous, Cavalier… et de vous aussi, mon petit Lenoir, conclut-il avant de congédier le capitaine et le lieutenant qui allèrent s’enfermer dans le bureau de Cavalier.
Pour faire le point et d’abord s’offrir une bonne crise de fou rire.
Mais Lenoir fit grise mine quand Cavalier lui demanda de surveiller en personne l’indic et il se vexa carrément quand elle ajouta, mi-figue, mi-raisin :
– Surtout, ne t’endors pas comme le jour où j’ai fait ta connaissance
** !
– Pourquoi me rappelles-tu ça maintenant ? demanda-t-il en rougissant.
– Je ne sais pas. Je viens juste de me souvenir de ce que tu m’as dit ce matin sur l’état de ma peau après dix ans au trou…
* L’adresse officielle du siège de la DST est le 7, rue Nélaton, rue perpendiculaire au boulevard de Grenelle (Paris XVe). Mais une de ses façades et entrées donne sur le boulevard de Grenelle. Le siège de la DST occupe l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver (le fameux Vel’ d’Hiv’ à plus d’un titre, festif et sportif pour les uns et irrémédiablement tragique pour les autres…). Ceci avant le regroupement postérieur des RG et de la DST, dit-on.
** Voir Euh-Euh !


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samedi 31 janvier 2009

Chapitre 11





– Mais qu’est-ce que je vais pouvoir raconter à ce con de Derosier ! dit Cavalier en atteignant le rez-de-chaussée. Je ne vais quand même pas lui parler de poisson qui parle présentement en panne… Leur indic, il est totalement fêlé, oui, il est même bon pour l’HP !
– Écoute, lui dit Lenoir, vérifions la rumeur. Ce sera toujours ça. Il n’y a pas de fumée sans feu.
– Tu veux aller frapper à chaque porte ?
– Au moins le concierge…
– Remarque, ce n’est pas stupide ce que tu dis… Et si on commençait plutôt par ce toubib, là… On est juste devant sa porte…
Ils attendirent patiemment leur tour dans la salle d’attente. Il n’y avait que deux patients avant eux.
Ils furent reçus trois quarts d’heure plus tard par le médecin. Une jeune femme de type méditerranéen d’une trentaine d’années. Le Dr Djamila Kamil.
Au sourire avenant mais qui se referma dès qu’ils se furent présentés.
Le secret médical.
– Mais nous enquêtons sur un viol collectif, docteur, insista Isabelle Cavalier. En tant que femme, vous ne pouvez rester indifférente…
– Je ne suis pas indifférente, rétorqua le médecin. J’anime d’ailleurs le comité de quartier de « Ni putes ni soumises ». C’est vous dire… Si une de mes patientes me confiait avoir été violée ou si je m’en apercevais, je la conseillerais et essaierais de la convaincre de porter plainte, mais je ne téléphonerais pas à la police…
– Vous pouvez au moins nous dire si vous avez entendu parlé d’une rumeur ? demanda Lenoir.
– Non…
Isabelle Cavalier perçut que ce n’était pas un nom définitif. Que le médecin semblait réfléchir.
– Oui…, reprit-elle, il y a effectivement une rumeur qui court… Mais laissez-moi le temps d’en vérifier le fondement…
Le portable du capitaine sonna à ce moment précis.
– Excusez-moi, dit-elle en appuyant sur la touche OK, j’attends des nouvelles de ma petite Philippine…
Pierre rassura brièvement Isabelle et celle-ci présenta à nouveau ses excuses au médecin après avoir éteint son portable.
– Philippine, c’est le nom de votre fille ? demanda le Dr Kamil.
Isabelle Cavalier acquiesça.
– Comme c’est curieux ! J’ai deux filles de cinq et trois ans et l’aînée s’appelle Philippine…
– Pas possible !
– Si ! Et on l’a appelée ainsi parce que mon mari se prénomme Philippe.
– C’est incroyable ! Moi aussi… enfin, c’est son grand-père qui se prénomme Philippe-Henri.
– Oh !
Le lieutenant Gilbert Lenoir fut ahuri de voir les deux jeunes femmes se lancer dans un dialogue « maternel » et féminin à bâtons rompus dans lequel elles se tutoyèrent d’emblée.
Il éprouva la désagréable sensation d’avoir été « oublié » sur sa chaise. De ne pas être là…
Le lieutenant ne pouvait se rendre compte qu’il assistait à la naissance d’une amitié féminine indestructible.
Les deux femmes le savaient, elles.
Mais tous trois ignoraient encore que l’enquête était en train de démarrer à ce moment précis. Grâce à ce pacte féminin.
Après que les deux femmes eurent échangé leur numéro de téléphone et se furent fait la bise, Isabelle Cavalier demanda, juste au moment de partir :
– Que penses-tu de ton voisin du dessus, le Jean Fernandi ?
Le front de Djamila Kamil se plissa.
– Il me met toujours mal à l’aise quand je le croise… Il me rappelle quelqu’un, je ne sais pas qui… ou, plutôt, si, mais c’est quelqu’un qui avait un autre nom, et ça remonte loin…
*.
– Moi aussi, il me met mal à l’aise.
* Voir National, toujours !


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samedi 24 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8 (suite 1)

Chapitre 8 (suite 1)





– Bon, ça suffit ! dit-elle après s’être ressaisie et en usant d’un ton professionnel un rien autoritaire qui sembla n’impressionner personne à première vue et les surprit seulement tant il semblait en décalage avec cette réunion amicale. Ça suffit ! reprit-elle à la limite de craquer. Nous sommes là pour une affaire…
– Eh bien, discutons calmement, ma chérie, la coupa Philippe-Henri.
Le capitaine en resta bouche bée. Elle avait affaire à des débiles, ou quoi ? Passe encore pour Euh-Euh qui ne semblait pas toujours tout comprendre – mais elle le soupçonnait de ne « vouloir » comprendre que ce qui l’intéressait –, mais ce salopard d’indic, Phil et Gilbert… ?
Son regard décocha des flèches aux uns et aux autres qui semblaient attendre patiemment qu’elle se fût calmée.
– Il y a quelque chose qui ne va pas, ma chérie ?
Le capitaine avait envie de pleurer.
« Je ne vais quand même pas me mettre à chialer devant eux. Ressaisis-toi, bordel de merde ! » se dit-elle pour s’encourager.
– Tout va très bien ! reprit-elle d’une voix qu’elle voulut sans réplique mais qui manquait de fermeté. Nous sommes simplement là pour nous entretenir avec M. Jean Fernandi…
L’ex-Jean Ferniti haussa les épaules et Philippe-Henri dit :
– Et alors ?
– Et alors, hurla d’une voix stridente le capitaine, le lieutenant et moi nous voulons être seuls avec lui car il s’agit d’une affaire importante et…
– Chut ! la coupa l’indic de sa voix inaudible. Tout s’entend ici.
– Mais nous n’avons pas de secret avec Jean, ma chérie, intervint Phil.
– Nous, si ! répliqua-t-elle sèchement.
– Mais nous savons tout de son passé, ma chérie. Il a d’ailleurs payé sa dette à la société, renchérit celui qu’elle considérait comme son père.
– Euh-euh… (Là c’était Patrice qui semblait approuver.)
– Il ne s’agit pas du passé mais du présent ! Alors vous dégagez, toi et Euh-Euh…
Elle avait dû être plus brutale qu’elle ne l’avait souhaité car elle lut la consternation sur le visage de l’indic et du lieutenant, une grande tristesse sur celui de Phil – mais il savait être comédien et s’en méfia – et de la peur, oui de la peur, sur celui de Euh-Euh –, ce qui la consterna et la laissa sans voix.
– Ce n’est pas un problème pour moi, intervint alors Jean Fernandi. Ils savent tout de moi et nous n’avons pas de secret entre nous. Moi-même, je sais tout sur eux. Et puis, d’ailleurs, je leur ai expliqué pour la tournante…
Elle n’aurait pas cru cet individu capable d’un aussi long discours et, bien qu’inaudible, elle eut le sentiment d’avoir bien entendu. Il n’y avait pas d’erreur. Son premier sentiment avec cette affaire avait été le bon dès qu’elle avait eu Derosier au téléphone.
Ce ne pouvait que tourner à la cata.
Elle alla s’asseoir sur la chaise que lui avait proposée Philippe-Henri. Plutôt, elle se laissa choir. Avec un sentiment de totale inutilité. Comme si tout lui avait irrémédiablement échappé. À la limite de se demander ce qu’elle foutait dans la police. « La Crim, tu parles ! » se dit-elle en jetant un regard de quasi-noyé à Gilbert Lenoir qui lui sourit bêtement.
C’est à ce moment-là qu’elle aperçut le bocal et le poisson rouge au milieu de la table.


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vendredi 23 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Le capitaine Cavalier et le lieutenant Lenoir rejoignirent à pied le boulevard de Grenelle et le descendirent jusqu’au métro Dupleix pour s’engager ensuite dans la rue Daniel-Stern.
Au numéro indiqué de la rue George-Bernard-Shaw, ils se trouvèrent face à un digicode. Dont ils n’avaient pas le code.
Ils attendirent patiemment que des enfants rentrent dans l’immeuble et leur emboîtèrent le pas. Ils n’avaient pas eu envie de sortir leur carte de police pour tenter de se faire discrets.
Mais Cavalier ne trouva pas de « Ferniti » dans la liste de noms des locataires.
– C’est quoi, ce binz ? demanda-t-elle en se tournant vers le lieutenant.
– Oh ! excuse-moi. J’ai oublié de te dire qu’ils lui ont donné une nouvelle identité. « Jean Fernandi ». Tiens, il est juste là. Premier étage gauche.
Quand Jean Fernandi leur ouvrit, ils découvrirent un homme grisonnant, de taille moyenne, au teint pâle, qui paraissait plus vieux que son âge et s’exprimait à voix basse.
– Je vous en prie, dit-il. « On » m’a prévenu que j’aurais de la visite, mais je ne vous attendais pas si tôt… Je vous en prie, entrez.
Quand le capitaine et le lieutenant pénétrèrent dans le studio, ils eurent la surprise – la stupeur pour Isabelle Cavalier – de découvrir Philippe-Henri Dumontar, « Phil » pour les intimes, et Patrice Dutour, Euh-Euh pour ceux qui le connaissaient, assis tranquillement autour de la table et en train de déguster quelques galettes et de boire une menthe à l’eau pour l’un et du jus d’orange pour l’autre.
Aucun des deux ne semblant surpris de voir débarquer Isabelle et Gilbert chez Jean Fernandi.
– Mais qu’est-ce que vous faites là ? s’exclama Isabelle qui ne s’était pas remise de sa stupeur.
Lenoir, lui, donnait l’impression de trouver ça plutôt amusant.
« Oh ! la la ! Dans quel plan on est barrés… », se dit Isabelle.
Ce n’étaient pas les « euh-euh… » effusionnels de Patrice qui pouvaient l’éclairer.
– Mais fais pas cette tête-là, Isa ! intervint Philippe-Henri. Nous sommes entre amis.
Isabelle croyait halluciner.
– Amis…
– Ben oui, fit Fernandi de sa voix si basse qu’elle était quasiment inaudible.
– Euh-euh… euh-euh…, approuva Patrice avec d’énergiques hochements de menton, sa face lunaire illuminé de son éternel sourire.
Et cet idiot de Gilbert qui regardait Isabelle en répétant : « Ben oui », au cas où elle n’aurait pas compris et qu’il s’agissait d’une évidence comme une autre.
– Nous nous sommes rencontrés aux Invalides il y a quinze jours, reprit Philippe-Henri, alors que nous visitions avec Patrice – l’agrégé de lettres n’appelait jamais Patrice par son sobriquet – le tombeau de l’Empereur. Nous avons tout de suite sympathisé et sommes devenus immédiatement amis. Un coup de foudre de l’amitié, en quelque sorte…
« Avec cet assassin-là, ce salopard ! » se dit Isabelle en frissonnant d’appréhension.
– Et nous avons tous trois adhéré le même jour au Souvenir napoléonien pour sceller notre amitié, poursuivit le professeur tout sourire.
Isabelle Cavalier avait cru rêver, mais elle ne rêvait pas. « L’Empire, maintenant ! » s’exclama-t-elle muettement.
Ils s’étaient tous assis autour de la table. Même Lenoir. Qui accepta un verre de jus d’orange que lui proposait Euh-Euh.
Seule Isabelle restait debout. Éberluée. Comme se sentant de trop.
Elle lança un regard de rappel à l’ordre au lieutenant. Qui l’ignora superbement. Isabelle sentait la situation lui échapper et elle détestait ça.
– Eh bien, assieds-toi, ma chérie, dit Philippe-Henri en lui désignant la dernière chaise libre. Une chaise pliante en plastique de couleur verte comme les quatre autres.
Isabelle Cavalier avait beau considérer Philippe-Henri comme son père et le grand-père de Philippine, elle détestait qu’il lui dise « ma chérie » en public. « Ma fille », oui, mais pas « ma chérie » !


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jeudi 22 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le lendemain, mercredi 19 novembre, Isabelle Cavalier passa la matinée en compagnie de sa fille, l’aidant à habiller et déshabiller ses poupons.
Elle se souvenait avoir longuement parlé à Pierre de son « secret ». Mais il y avait comme un blanc sur ce qu’elle avait pu lui dire concrètement et comment elle le lui avait dit.
À présent elle se sentait apaisée. Laissant son corps frissonner à l’évocation de cette étreinte toute de tendresse que lui avait offerte Pierre quand il était venu la chercher au petit matin.
Alors qu’elle s’apprêtait à préparer le déjeuner pour elles deux, la sonnerie de son portable vint crever sa petite bulle de douceur.
C’était le divisionnaire qui tenait à la féliciter et qui lui passa ensuite Derosier. Pour une sombre affaire de « tournante » dans un des groupes d’immeubles de la ZAC Dupleix.
« C’est pas vrai ! pensa-t-elle. Si même les flics se mettent à parler de tournante au lieu de viol collectif… »
Elle ne voyait pas en quoi cela concernait la Crim. Mais le commissaire principal Derosier y voyait l’occasion de relancer l’enquête sur les cinq crimes non élucidés des deux derniers mois car quatre des victimes avaient habité ce groupe
*. Et comme c’était elle qui avait été en charge de l’enquête sur le terrain…
– Mais nous n’avons jamais eu la moindre piste et aucun élément nouveau n’a été porté à notre connaissance…, opposa le capitaine Isabelle Cavalier.
– Justement, Cavalier ! C’est l’occasion de reprendre. Si on identifie ces petits violeurs et si on les secoue un peu, il y en a peut-être un qui parlera. C’est partout la loi du silence parmi les bandes de jeunes… Mais ce n’est par urgent, commencez demain. Je vous ferai porté le dossier dans l’après-midi par le lieutenant Lenoir qui a travaillé avec vous sur cette affaire et que le commissaire Antoine remet à notre disposition… Et puis, Cavalier, après cette sale affaire d’hier, ça vous fera comme des vacances, hein ? ajouta le commissaire en mettant fin à la conversation.
« Tu parles de vacances ! se dit le capitaine en mettant la table. Passer de l’inceste au viol… »
Elle aurait préféré une affaire de meurtre toute simple, genre rixe ou crime entre voisins. Même un petit règlement de comptes. Ça, c’étaient des vacances.
De son point de vue. Car un flic, c’est un peu comme un croque-mort, ça n’a pas la même perception des choses de la vie que tout un chacun.
Au moins elle aurait plaisir à faire équipe avec Gilbert Lenoir. Qui devait éprouver le même plaisir car il débarqua à quatorze heures trente. Pour la plus grande joie de Philippine qui passa un quart d’heure sur ses genoux avant d’accepter d’aller faire sa sieste.
– Je ne le sens pas, ce coup-là, et toi ? demanda Isabelle au lieutenant Lenoir.
– Moi non plus. Surtout qu’il n’y a pas grand-chose comme point de départ. Juste une rumeur et l’info d’un indic qui habite le groupe d’immeubles en question.
– Il est fiable ?
– Un type qui a fait de la taule
**. Une dizaine d’années. Quatorze ans et quelques mois. Il est sorti en avril 2002.
– Pour quelles raisons ?
– Meurtre et tentative de viol.
– Tentative seulement ?
– Pour le viol, oui, mais il a quand même cinq meurtres à son actif…
– Et c’est ça notre indic ! lâcha Isabelle Cavalier en levant les yeux au ciel. Mais pourquoi l’ont-ils remis si tôt dans le circuit ?
– Pour bonne conduite. Très bonne même, puisque qu’il a fait le mouton dans la section des activistes à la centrale de Moulins. Il paraît que c’est un bon indic, un peu bizarre comme bonhomme d’après ce qu’on m’a dit, mais un bon.
– C’est surtout un sacré salopard !
Le capitaine Cavalier enregistra l’information et sembla la ruminer quelques instants.
– Mais pourquoi on nous le sort maintenant, cet indic ? On en aurait eu besoin dès le début de l’enquête sur ces meurtres au couteau à désosser, en septembre…
– La DST se le gardait au chaud. D’après ce que j’ai compris, il a été prêté à la Crim pour relancer l’enquête. Il semblerait que la DST n’ait pas digéré la mort de son indic, celui qui s’est fait tuer quasiment à leur porte, le 11 septembre. Ahmed Larbi, tu te souviens ?
– Oui, celui dont Euh-Euh a été le témoin du meurtre. Bien sûr si je me souviens… Mais la DST, surtout avec son siège dans le quartier, a les moyens d’enquêter toute seule comme une grande sur cette affaire sans nous dévoiler un de ses agents et en se passant de nous ?
– Il y a peut-être un deal passé avec le patron de la Crim. Va savoir ! fit le lieutenant en haussant les épaules et en prenant un air désabusé. En plus, la DST a insisté pour qu’Antoine ne soit pas dans le coup cette fois. Ils ont une dent contre lui depuis la mort de leur indic !
Le capitaine se dit que Gilbert Lenoir devait être dans le vrai. En tout état de cause, ce ne serait pas une affaire simple.
– Et il s’appelle comment, notre « auxiliaire » ? demanda Isabelle Cavalier d’un ton maussade.
– Jean Ferniti.
– Et il a quel âge ?
– La soixantaine. Il est né en 42.
Isabelle se leva du canapé où elle était assise depuis le début de leur discussion et fit quelques pas dans le salon-salle à manger.
– Écoute, dit-elle, la baby-sitter de Philippine doit arriver d’une minute à l’autre. Dès qu’elle sera là, on file voir de quoi il a l’air, ce Jean Ferniti. D’accord ?
* Voir Euh-Euh !
* Voir National, toujours !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 21 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite 3 et fin)

Chapitre 6 (suite 3 et fin)





La respiration d’Isabelle parut moins oppressée à Pierre. Elle était devenue régulière.
Sa main chercha celle d’Isabelle.
– Tu ne l’as pas tué, tu l’as juste laissé mourir… Ce n’est pas pareil… C’est juste de la non-assistance et il y a prescription.
– Il faut toujours que tu dises des conneries, lui dit-elle. Moi, ce que je veux juste savoir, c’est ce que nous allons devenir toi et moi… si tu peux accepter de vivre en partageant avec moi un tel secret… en sachant qui je suis réellement…
– Du passé je fais table rase, mon amour… Moi, j’ai fait pareil il n’y a pas longtemps
*, mais je n’ai pas été jusqu’au bout… Je n’avais pas souffert autant que toi et je n’ai pas votre courage, capitaine Isabelle Cavalier… Tu sais, si je devais enquêter sur ce type d’affaire, eh bien, je ferais tout pour aider la môme ou le môme. De toute façon, je ne sais déjà plus ce que tu m’as dit. La seule chose qui m’importe – et que j’ai retenue – c’est d’être ton premier et seul mec. Et puis Philippine a besoin de nous deux. Mais tu sais bien que je ne sais que dire des conneries dans ces cas-là car je n’arrive même pas à te dire merci…
Isabelle pleura longtemps en silence après avoir pris la main de son mari. Même après que Pierre se fut endormi. Pensant longuement à sa grand-mère maternelle qui l’avait recueillie après la mort de son père et qui ne lui posa jamais aucune question. Et qu’un « meurtre par omission » l’avait conduite au métier de flic pour traquer les salauds. Mais, contrairement à Pierre qui avait travaillé huit années aux mœurs, elle, elle n’avait pas pu.
Peut-être à cause de cette vieille culpabilité enfouie qu’elle avait crue disparue à jamais. De toutes ces années pendant lesquelles elle s’était désaimée, où elle avait vécu secrètement dans la honte d’elle-même, avec le sentiment d’être une pestiférée, d’être marquée du sceau de « salope »…
* Voir Un vague arrière-goût.

© Alain Pecunia, 2009.
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