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mardi 7 août 2012

Noir Express : "Editeur au sang", de Alain Pecunia, en téléchargement gratuit sur FEEDBOOKS


L’éditeur parisien Serge Tampion a été retrouvé suicidé à son domicile. Cela aurait pu rester un simple fait divers si le complément d’enquête n’avait été confié au capitaine Isabelle Cavalier de la Brigade criminelle et si la mort ne continuait de frapper les collaborateurs de Serge Tampion.
L’édition peut être un métier plein de périls où la raison d’État trouve son mot à dire.
Un retour sur des dossiers sensibles qui ont fait trembler la République – ou plutôt ces princes qui nous gouvernent…

samedi 17 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 34

Chapitre 34





– Vous avez des nouvelles de ma sœur ? demanda Marie-Laure de Loÿ d’une voix emplie d’angoisse.
Isabelle Cavalier fit non de la tête. Sans lui faire part de ses craintes sur le sort de sa sœur.
La cadette refoula ses larmes.
Elle avait perdu toute assurance. Son regard triste inspirait une certaine compassion à Isabelle, qui n’en oubliait pas pour autant qu’elle était complice de meurtres.
– Je me suis toujours doutée que ça se finirait mal…
Trop tard, pour le regretter, pensa Isabelle, en se tournant vers Antoine qui était en train de demander à ses adjoints de se poster dans le hall de l’hôtel pour la nuit aussitôt qu’ils auraient fini leur tasse de café.
– Je vous en apporterai tout à l’heure et je vais vous préparer des sandwiches, intervint la générale, montrant par là qu’elle n’avait pas l’intention d’aller se coucher.
D’ailleurs, ni Phil ni son ami Dupont-Jaulieu ne semblaient montrer la moindre intention de se retirer pour laisser les policiers en tête à tête avec leur témoin.
– Vous pouvez aller vous coucher, leur dit Antoine.
– Pas question ! lui répondit la voix de la générale qui se trouvait derrière lui et à laquelle il ne s’était pas adressé sciemment. Vous pouvez encore avoir besoin de nous.
Le ton était sans réplique.
Antoine consulta Isabelle Cavalier du regard.
Fataliste, Isabelle haussa les épaules. Le lieu le plus sûr était encore ici.
D’ailleurs, il était exclu de se rendre au 36, quai des Orfèvres étant donné que leur enquête n’avait aucun cadre légal et restait strictement perso. De toute façon, le danger se situait à l’extérieur. En restant dans cet appartement, ils limitaient les risques et pouvaient aisément protéger leur témoin.
– Bon, on fera avec, dit Antoine résigné, en se demandant s’il travaillait bien aux Stups ou s’il participait au tournage d’un épisode d’Hercule Poirot lorsqu’il vit les deux professeurs et la vieille dame s’installer confortablement pour ne rien rater du finale.
Antoine regarda sa montre, il était deux heures dix, et fit signe à Isabelle Cavalier qu’il lui laissait l’initiative vu que c’était initialement son enquête.
– Vous avez compris, je pense, que la seule chance de vous en sortir est de nous dire toute la vérité sur cette histoire ? commença Isabelle en s’asseyant au côté de Marie-Laure sur le canapé.
La jeune femme fit oui de la tête.
– Mais ce n’est pas facile, dit-elle. J’ai peur…
Isabelle la sentait bloquée.
– Quand vous aurez parlé, ils ne pourront plus rien contre vous, insista doucement Isabelle tout en pensant qu’il n’y avait rien de moins sûr.
Isabelle faillit lui dire que c’était la seule façon d’éviter à son tour le sort probable de sa sœur.
Elle préféra lui révéler celui de Dupert.
À sa surprise, la jeune femme ne sembla pas regretter la fin tragique du policier.
– C’était votre amant…, dit Isabelle, pensant la faire réagir.
– C’était aussi un pourri, lâcha-t-elle en baissant la tête.
Marie-Laure de Loÿ semblait avoir plongé en elle-même.
Isabelle sentait instinctivement qu’elle hésitait encore à parler.
Elle fit comprendre d’un bref regard à Antoine qu’il leur fallait patienter un peu et respecter son silence.
– Allez-y, ma petite, ça vous soulagera, intervint la générale à la stupeur des deux policiers qui l’aurait volontiers étranglée.
« Elle va tout foutre en l’air, la vieille ! » pensa Antoine en tentant de se contenir.
Isabelle ferma les yeux pour conjurer intérieurement le mauvais sort.
– Vous avez raison, madame, fit la jeune femme en s’adressant à la générale.
– Commencez par le commencement, ma petite, ça sera plus facile, l’encouragea celle-ci. Je crois que vous pouvez faire confiance à ces personnes (elle désignait Isabelle et Antoine), elles vont vous sortir de là. N’est-ce pas ?
La question s’adressait à eux.
Voyant Antoine bouillir intérieurement et près d’exploser, Isabelle s’empressa d’acquiescer pour limiter la casse.
– Nous avons fait la connaissance d’Éric, le capitaine Dupert, l’été dernier, commença Marie-Laure de Loÿ. Après le 14 juillet. Au café en face de l’impasse, Chez Pierrot. C’était un midi et nous y déjeunions avec ma sœur quand il s’est invité à notre table parce qu’il n’y avait pas d’autres places de libre. Nous lui avons trouvé tout de suite beaucoup de charme…
La jeune femme sembla hésiter. Isabelle croyait deviner.
– Allez-y, ma petite ! l’encouragea la générale. Ne soyez pas gênée. J’ai vécu, vous savez. Ah ! l’Afrique et ses nuits… Si vous croyez que j’attendais mon mari comme Pénélope son Ulysse !
Les femmes furent seules à sourire.
– Avec ma sœur, poursuivit la jeune femme, nous avons toujours partagé nos amants, et Éric était un amant exceptionnel. Nous sommes même partis une quinzaine de jours en août ensemble, au Cap-d’Agde. C’était super et nous sommes devenus tous trois inséparables. Puis, début septembre, un soir, chez nous, Éric nous a dit que c’était pas vraiment par hasard qu’il avait fait notre connaissance. Qu’il avait été mis sur la piste d’un truc qui valait de l’or, que c’était comme ça qu’il avait voulu nous connaître car il avait besoin d’aide, et que nous pouvions en profiter ensemble et vivre la belle vie. Au début, il nous a avoué qu’il voulait juste se servir de nous, nous utiliser, mais qu’il était tombé amoureux fou de nous deux. Pour preuve, il nous a révélé comment il était tombé sur ce qu’il appelait sa « mine d’or ». Début juillet…
Le capitaine Dupert enquêtait sur le meurtre de deux fillettes qui avaient été retrouvées assassinées et violées dans le XIXe , au parc des Buttes-Chaumont, vers la mi-juin.
Il avait arrêté début juillet le meurtrier, un certain Gérard Boulic, postier de son état, qui habitait le même immeuble que les petites victimes et qui s’étaient laissé aborder par lui en toute confiance. C’est alors que Boulic, en échange de sa liberté, a révélé au capitaine Dupert l’existence de dossiers qui valaient de l’or. Qu’il était bien placé pour le savoir, car, grâce à ces dossiers, Serge Tampion, l’éditeur, faisaient chanter certaines personnes et que c’était lui, Boulic, qui allait chercher l’argent. Il cita l’homme politique et le producteur. Mais il y avait d’autres dossiers que Tampion gardait en réserve dans le coffre de son bureau au deuxième. L’éditeur, un jour, lui avait révélé, avec des airs mystérieux, qu’il en détenait un qui pourrait faire trembler la République. Boulic avait également avoué qu’il était l’amant de l’éditeur.
Pour Isabelle et Antoine, les choses commençaient à se mettre en place.
Les « spectateurs », eux, retenaient leur souffle.
Marie-Laure poursuivait son récit.
– Ma sœur a toujours été ambitieuse. Elle n’a jamais reculé devant rien pour atteindre ses objectifs. Aussi, quand Éric lui a demandé de coucher avec Tampion pour lui soutirer le code de son coffre que n’avait pu obtenir Boulic, elle a accepté. Elle ignorait que c’était un pervers sado-maso. Alors, quand Éric, voyant qu’elle n’obtenait rien et subissait ce porc de Tampion pour rien, a décidé de passer à des méthodes « plus efficaces », elle l’a presque encouragé. Moi, aussi d’ailleurs, avoua-t-elle. Mais nous avions mis la main dans un engrenage cauchemardesque. Surtout qu’Éric n’était plus le même après le meurtre de Tampion. Il a fait du chantage sur son complice, le postier, pour qu’il joue le rôle de la victime momentanée, lui promettant de le sortir de là rapidement. À ma sœur, tout ça lui semblait un mauvais scénario. Elle craignait que Boulic craque en prison. Alors, elle a pris contact avec un type qu’elle avait rencontré dans un cocktail littéraire et avec qui elle avait couché occasionnellement. Un type au bras long et qui peut aider à résoudre n’importe quel problème. Elle lui a dit qu’elle avait des ennuis et lui a parlé des dossiers Tampion. Alors, ce type lui a promis que, si elle mettait la main dessus et les lui remettait, non seulement elle n’aurait plus de problème, mais elle y gagnerait une fortune.
Isabelle et Antoine échangèrent un long regard.
– Ce type, c’est Pierre-Marie, n’est-ce pas ? demanda Isabelle pour la forme.
– Comment le savez-vous ? s’étonna Marie-Laure.
– Nous savons, dit Isabelle, mais ce n’est pas la peine d’en dire plus sur lui, ajouta-t-elle en craignant que son nom complet ne soit prononcé devant les « spectateurs » que le récit de la jeune femme tenait en haleine.
– Ensuite…, reprit la jeune femme.
– Ce n’est pas nécessaire. La suite, nous la connaissons.
La jeune femme parut surprise. Les trois « spectateurs », eux, donnaient l’impression d’être déçus. Mais Isabelle et Antoine savaient que c’était préférable.
Ils n’avaient pas besoin de savoir que l’aînée des Loÿ avait ensuite manipulé Dupert pour le compte de Pierre-Marie de Laneureuville. Que la reprise de l’enquête sur l’assassinat de Serge Tampion avait jeté un vent de panique et que tout s’était accéléré. Que de Laneureuville avait fait exécuter le postier en prison la veille de son audition par le juge car de Laneureuville savait pertinemment qu’il risquait de craquer devant le juge et de lui révéler l’existence des dossiers Tampion, de la même façon qu’il l’avait révélé à Dupert. Qu’ensuite…
– Vous croyez que ma sœur…, dit Marie-Laure en se mettant à pleurer.
Ce n’était pas vraiment une question et Isabelle savait qu’il était inutile de mentir.
La jeune femme « savait ».


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 13 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





– Voilà, c’est envoyé ! fit Gilbert Lenoir en poussant un soupir de soulagement. J’ai faim, ajouta-t-il aussitôt. On pourrait peut-être boire un coup et grignoter en attendant les réactions, non ?
Il était près de vingt-deux heures.
Antoine accompagna Isabelle dans la cuisine et alluma le poste télé au passage. Branché sur LCI.
Le tout-venant des infos d’un samedi soir. Puis…
« Comme nous vous l’avons indiqué en début de soirée, un désespéré a mis fin à ses jours en se précipitant dans le vide de la fenêtre d’un appartement situé au douzième étage d’une tour du Front de Seine du quartier Beaugrenelle à Paris vers dix-huit heures ce soir.
« L’homme, Éric Dupert, âgé de quarante-quatre ans, capitaine de police, appartenait aux effectifs de la prestigieuse Brigade criminelle, le 36, quai des Orfèvres.
« D’après le communiqué émis peu avant vingt heures par les services du ministre de l’Intérieur, ce policier était très bien noté de ses supérieurs et ne semblait pas rencontré de problèmes particuliers ni dans sa vie professionnelle ni personnelle.
« Au moment du drame, il se trouvait seul dans l’appartement… »
Les trois policiers restèrent figés de stupeur.
– Il a peut-être compris qu’il était fini…, commença Gilbert Lenoir.
– Mais non ! le coupa Antoine sèchement. Il se serait servi de son arme de service, et puis, c’est juste à l’heure où il avait rendez-vous avec Anne-Sophie, l’aînée des Loÿ…
Isabelle Cavalier imagina froidement la scène.
On sonne. Dupert va ouvrir en pensant qu’il s’agit d’Anne-Sophie qui lui a dit qu’elle avait peut-être une solution.
– Mais ce n’est pas la Loÿ toute seule, pensa Isabelle à haute voix, ni même avec l’aide de sa sœur, qui a pu le balancer par la fenêtre…
– Mais alors, qui ? demanda Lenoir.
– Ceux qui étaient, avec elle ou sans elle, derrière la porte, dit Isabelle.
– Les méchants, si tu préfères. T’es débile, ou quoi ! s’emporta Antoine qui se reprochait ne pas avoir fait surveiller la tour.
Tout en sachant que cela n’eut rien changé au scénario de la mort programmée de Dupert.
– En tout cas, maintenant, seules les sœurs Loÿ peuvent nous apprendre quelque chose, au moins l’identité de celui que l’aînée a appelé après avoir eu Dupert au téléphone ce matin, reprit Antoine.
– Peut-être pas pour longtemps, le reprit Isabelle avec un brin d’amertume dans la voix. Ceux qui sont derrière tout ça ne sont pas à un meurtre près.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

dimanche 11 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 29

Chapitre 29





Les trois policiers se rendirent à l’appartement d’Antoine après avoir fait provision de plats cuisinés chez un traiteur asiatique.
Ils tinrent conseil tout en jouant des baguettes.
D’emblée, ils écartèrent la voie judiciaire normale.
Cela leur semblait la plus sûre façon de voir l’affaire Tampion et ses dégâts collatéraux définitivement enterrés. Et, de toute façon, ils étaient en pleine illégalité depuis le début de leur enquête perso.
Le plus urgent était de neutraliser le capitaine Dupert.
– Peut-être en faisant rouvrir le dossier du meurtre des deux gamines ? suggéra Isabelle Cavalier.
– Trop long, trancha Antoine. Ça prendrait trop de temps. Il nous faut agir très, très rapidement.
– Et la presse ? proposa Gilbert Lenoir.
– Tu vois la presse publier ces trucs-là, toi ? lui rétorqua Antoine. C’est une presse d’opinion, pas d’investigation…
– Ouais, concéda Lenoir, mais il y a quand même Internet. Et, si on balance ces dossiers sur la toile, je vous jure que le moindre canard en parlera pour ne pas être à la traîne.
Le commissaire Antoine n’avait que peu d’estime pour les internautes. Il les classait en deux grandes catégories, les voyeuristes, ceux qui recherchaient les sites de cul, et les glandeurs, les amateurs de jeux vidéo.
Ses collègues des Mœurs en étaient devenus des accrocs et ne juraient plus que par la Toile pour repérer leurs clients : pédophiles de tout poil, sado-masos hards, zoophiles acharnés – mais, là, c’était surtout pour protéger les pauvres bêtes qui n’en pouvaient mais et ne réclamaient pas tant d’épanchements…
Pour lui, un ordinateur, ça servait à rédiger les rapports et les procès-verbaux. Cet usage marquait un progrès certain vis-à-vis de la machine à écrire à deux doigts : plus de ratures et ça s’autocorrigeait.
Surtout, c’était idéal pour engranger ses vieilles photos de vacances accumulées au fil des ans.
Antoine interrogea Isabelle Cavalier du regard en faisant une moue dubitative.
– Il n’a pas tort, dit-elle. Mais comment s’y prendre ?
Le lieutenant Lenoir prit la balle au bond.
– On scanne et j’envoie, en fichiers joints, à deux, trois forums de discussion auxquels je participe sous pseudo, plus les agences de presse…
Antoine se résigna à laisser son ordinateur et son scanner aux mains de Lenoir.
D’un commun accord, ils écartèrent le premier dossier, celui concernant les fantaisies sexuelles de l’éminent opposant, peut-être présidentiable. Ça n’intéresserait personne.
Le producteur et la mafia russe fut scanné en une heure et lancé sur-le-champ.
Les pièces essentielles du dossier concernant le trafic aux subventions agricoles européennes furent balancées l’heure suivante.
Une heure plus tard, vers dix-sept heures trente, les forums étaient déjà largement animés par les deux premiers envois, surtout le forum de TF 1.
– Ça roule, dit Lenoir en montrant les questions et commentaires que les deux dossiers suscitaient. On peut envoyer celui de Saddam.
Dans la demi-heure, le nombre de réactions à ce dossier fut surprenant et deux agences de presse le reprirent quasi simultanément.
Restait le manuscrit de quatre cents pages. La bombe.
Mais il était impossible de scanner les quatre cents pages en peu de temps et ils prirent la décision de ne « publier » que des morceaux choisis.
Antoine et Isabelle Cavalier se partagèrent le manuscrit tandis que Lenoir se chargeait de scanner les pages sélectionnées, les plus significatives.
Le nom de Xavier Cavalier, le grand-père du mari d’Isabelle, revenait souvent, ainsi que celui de son père, François Cavalier, le précédent garde des Sceaux qui s’était suicidé le 17 juillet 2003.
Isabelle y découvrait une histoire « familiale » qu’elle ignorait et dont Pierre ne lui avait que peu parlé, soi-disant pour l’en protéger.
Le nom de Pierre-Marie de Laneureuville revenait également souvent depuis le milieu des années 60. Laneureuville, l’actuel garde des Sceaux et ministre de la Justice, celui qui avait succédé au père de Pierre.
L’auteur du manuscrit en parlait comme de l’âme damnée du « Service ». Celui qui ne reculait devant l’emploi d’aucune méthode, quelle qu’elle fût, pour atteindre ses objectifs. En général, éliminer tout obstacle, ami ou ennemi.
Sur le personnage, Isabelle savait à quoi s’en tenir.
Antoine tendit à Isabelle les dernières pages du manuscrit.
Une sorte de conclusion où l’auteur exprimait ses craintes sur la sort qui l’attendait.
En brisant l’omerta de rigueur au sein du « Service », il était conscient que celui-ci le broierait et qu’il s’efforcerait de discréditer sa mémoire. Il prévoyait son assassinat sous forme de « suicide » ou d’« accident ».
« Je suis sain de corps et d’esprit, disait-il dans la dernière page. J’ai voulu révéler ce “secret au sein du secret” et ses manipulations auxquelles j’ai participé et que j’ai parfois dirigées car il met en péril l’âme de la République et la démocratie.
« Les menées de Gladio ont été révélées dans tous les pays européens qui ont été concernés par son action occulte, en particulier l’Italie victime de sa “stratégie de la terreur” dans les années 70. Excepté en France qui participa pourtant, avec un rôle de premier plan, à son comité directeur secret dépendant du Conseil atlantique de l’Alliance atlantique.
« Sa dernière réunion s’est tenue en 1990 et j’y représentais la France.
« Le secret qui entoure la nébuleuse de réseaux Glaive en France s’explique par le fait qu’il regroupa sur notre sol des anticommunistes “viscéraux” provenant de tous les horizons politiques, alors que, ailleurs, et principalement en Italie et en Grèce, sa main-d’œuvre fut essentiellement fasciste. »
– C’est limite nausée, tout ça, fit Isabelle.
– Oui, mais ça va branler dans le manche, dit Antoine qui avait une vision purificatrice du rôle de policier. Surtout que le manuscrit habille sur-mesure le de Laneureuville et que, je ne sais pas si tu l’as remarqué, on retrouve son fidèle de toujours, son actuel conseiller particulier au ministère, sur la liste des heureux bénéficiaires des largesse de Saddam…
– Il avait donc deux raisons de mettre la main sur ces dossiers. Il n’y a pas que le manuscrit qui l’intéressait. Et c’est le ministre lui-même qui a mis fin à la reprise de l’enquête par le petit juge…
– De là à imaginer que le capitaine Dupert agissait pour le compte de Laneureuville…, compléta Antoine, interrompu par Gilbert Lenoir qui avait hâte de balancer les quarante pages choisies et réclamait, impatient, le feu vert.


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vendredi 9 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 28


Chapitre 28





Les trois policiers restèrent dans le sous-marin jusqu’à midi.
Le moins gradé, le lieutenant Gilbert, fut désigné volontaire d’office par ses deux collègues et amis pour exercer la surveillance, tandis que ces derniers prenaient connaissance des cinq dossiers qu’ils avaient emportés avec eux par mesure de sûreté. Dossiers qui étaient la cause directe de quatre meurtres.
L’un d’eux concernait un éminent représentant de l’opposition et portait sur ses fantaisies sexuelles. De la broutille pour un citoyen lambda, mais suffisant pour plomber l’image de rigueur morale d’un homme public de premier plan.
Le deuxième, un producteur de cinéma dont la société recyclait de l’argent sale provenant de la mafia russe. Il n’était pas le premier dans son domaine d’activité à succomber à ce type de tentation, mais les preuves étaient accablantes.
Le troisième décrivait les rouages d’une magouille juteuse portant sur les subventions agricoles européennes. Auprès de laquelle les heurs et malheurs de la dette agricole des « cultivateurs » corses étaient de l’ordre du conte de fées.
Un quatrième, relativement récent, portait sur les « subventions », chiffrées, perçues par des partis et hommes politiques français et provenant de la générosité de Saddam Hussein.
Si la plupart des noms cités étaient connus des initiés, le montant des « appointements », lui, était une révélation, ainsi que la durée et la périodicité des versements.
Le cinquième, de loin le plus explosif, était un manuscrit d’une écriture serrée de près de quatre cents pages. Il révélait, avec précision, les dessous des dérapages commis, sous la IVe et la Ve République, par les services parallèles et réseaux occultes de l’État organisés et manipulés par son bras des basses œuvres, communément surnommé le « Service » par les initiés. Le « Glaive », par d’autres. Au prétexte de la lutte contre la subversion communiste.
Le manuscrit ne comportait pas de titre ni de nom d’auteur, mais, à certains détails, on pouvait identifier ce dernier. Un des anciens bras droits de Xavier Cavalier, surnommé le « Vieux », l’éminence grise de la barbouzerie durant plus d’un demi-siècle.
Les faits relatés s’arrêtaient en 1994.
À l’époque, le « suicide » de l’auteur avait suivi de près l’annonce de la parution prochaine de ses Mémoires en cours de rédaction.
Ses archives personnelles avaient été « déménagées » de son appartement de fonctions avant même qu’il ne soit enterré et il n’avait plus jamais été question de ces Mémoires.
Certains en vinrent même à douter de leur existence.
Pourtant, ils ne furent pas perdus pour tout le monde puisqu’ils figuraient parmi les dossiers « sensibles » de l’éditeur Serge Tampion.
D’ailleurs, tout portait à croire que l’auteur de ces révélations avait confié son manuscrit à Tampion et que celui-ci avait renoncé à sa publication pour échapper au même sort.
– Il en est quand même mort, dit Isabelle Cavalier après avoir parcouru le manuscrit.
Le commissaire Antoine était plus réservé. Il penchait plutôt pour la thèse d’une action de la mafia russe.
– Non, insista Isabelle, les Russes, ils n’auraient pas eu les moyens de « suicider » l’assassin présumé de Tampion en prison la veille de son audition par le juge, ni ceux de faire enterrer l’affaire.
– Alors, on est dans la merde, ma grande, dit Antoine, parce que, le Dupert, il a du monde derrière lui, et on ferait bien de se tirer d’ici parce qu’on va finir par se faire repérer.


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jeudi 2 juillet 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 32

Chapitre 32





Pierre Cavalier partit de chez lui vers dix-huit heures trente, juste au moment où Isabelle arrivait après être passée prendre la petite chez la baby-sitter du premier.
Après avoir embrassé tendrement sa femme et sa fille. En y mettant encore plus de tendresse que d’habitude.
– On m’a appelé. Il y a peut-être une piste, dit-il simplement en guise d’explication et pour soulager sa mauvaise conscience à l’égard d’Isa.
À vingt heures dix, il pénétra discrètement dans le sous-marin.
Il rejoignait l’équipe de nuit.
L’équipe de jour avait transmis deux nouveaux va-et-vient d’un jeune. Qui était revenu à chaque fois avec deux grands sacs de ce qui semblait être des provisions.
– Ou d’autre chose, commenta machinalement Pierre Cavalier sans penser à rien de précis.
Dans le fourgon aménagé en sous-marin et bourré de matériel divers d’écoute et de transmissions, régnait une odeur de sueur, de tabac et de cochonnaille.
Les transmissions pouvaient servir, mais pas l’écoute.
Cavalier avait renoncé à sonoriser la ruine servant de planque. Aucun de ses hommes engagés dans l’action ne comprenant un traître mot d’arabe.
L’équipe de trois hommes lui avait fait un peu de place. Mais c’était malgré tout étroit pour quatre.
Mais ils étaient contents que le commandant soit avec eux.
Pour Cavalier, c’était une question de point d’honneur.
Il voulait partager leur sale boulot et leur montrer qu’il en assumait toute la responsabilité.
À vingt et une heures, il accepta un sandwich au saucisson à l’ail et une bière blonde.
L’équipe s’installait pour la surveillance de nuit.
À présent, peut-être qu’avec un peu de chance et grâce à l’agitation de la DST, quelque chose allait bouger.
– Tiens ! en voilà un, dit le guetteur.
Pierre Cavalier regarda à travers la vitre sans tain.
C’était un des jeunes qui sortait de la boutique murée. Il venait de derrière le petit immeuble.
Ils le virent repasser une heure plus tard. Avec deux grands sacs de voyage, cette fois.
Merde ! une patrouille de police en voiture s’était mise à rouler au ralenti à sa hauteur.
– Pourvu qu’ils ne l’interpellent pas, ces cons ! dit le guetteur.
Le jeune la jouait naturel et eut le culot d’adresser un léger sourire aux occupants de la voiture de police.
Celle-ci accéléra et se désintéressa du jeune au moment même où il atteignait le petit immeuble condamné.
Il y eut un soupir de soulagement général dans le sous-marin.
Nouvelle alerte vers vingt-deux heures quarante-cinq.
Un nouvel arrivant. Qui fut identifié comme étant « Momo » selon la description fournie par la femme de Roger Bangros.
La pression monta d’un cran dans le sous-marin.
À minuit cinq, ce fut l’arrivée de Mourad.
Deux crans d’un coup, cette fois.
Pour bouger, ça bougeait.
Les trois hommes de l’équipe étaient devenus fébriles.
Le commandant Cavalier était satisfait de ne s’être pas trompé. Mais il ne partageait pas leur excitation.
L’attente fut ensuite longue.
Roger Bangros n’arriva pas avant deux heures et demie.
– Bingo ! dit le guetteur d’une voix étouffée.
Les trois hommes s’étaient tournés vers le commandant.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » demandaient leurs regards.
Cavalier déglutit sa salive.
– On y va ! dit-il d’une voix qu’il aurait souhaitée plus assurée.
Il regarda une dernière fois à travers la vitre sans tain et se tourna vers l’artificier qui sortait d’un étui une télécommande.
– Passe-la-moi, lui dit-il en lui tendant la main.
L’homme marqua une légère hésitation et la lui tendit sous le regard étonné de ses deux camarades.
– Avant, on se déplace un peu. Ça vaut mieux.
L’un des hommes se mit au volant et dégagea le fourgon pour aller se garer une cinquantaine de mètres plus bas. En double file.
Par la vitre arrière, Cavalier constata que rien n’avait bougé.
Il se tourna vers ses hommes et arma la télécommande.
– Il y a juste ce qu’il faut ? demanda-t-il par acquis de conscience à l’artificier.
Celui-ci hocha la tête affirmativement.
– Comme vous me l’avez demandé, commandant.
Pierre Cavalier déclencha l’explosion.
Qui ne fut pas « juste ce qu’il faut ».
Même le fourgon fut fortement ébranlé par la violence de l’explosion.
Il ne restait rien de l’immeuble désaffecté sinon un tas de gravats.
Pas grand-chose, non plus, des voitures garées sur une trentaine de mètres de part et d’autre de la chaussée.
Sur la gauche de l’immeuble effondré, la supérette n’avait plus de vitrine et son toit s’écroula sur les linéaires. Sur sa droite, un autre immeuble condamné et voué également à la démolition, séparé par une impasse, s’effondra à demi sur toute sa largeur, verticalement.
Le fourgon de Cavalier dégagea au plus vite. L’artificier ne cessant de répéter :
– Je ne comprends pas, il y avait juste ce qu’il faut…
Au milieu d’un silence lugubre.
Puis Pierre Cavalier, d’abord « sonné », finit par comprendre que les jeunes avaient dû transporter des explosifs dans la boutique au cours de leurs va-et-vient. Ce qui n’avait pas été envisagé et dont on ignorerait à jamais l’usage éventuel.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 26 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





La ligne spéciale du commandant Cavalier sonna discrètement à vingt-deux heures quinze.
– C’est fait, mais on a eu chaud, lui dit son interlocuteur. On était à peine remontés dans le sous-marin qu’on a aperçu deux jeunes de type maghrébin rentrer dans la ruine. À quelques minutes près, ils tombaient sur nous !
– Ils peuvent se rendre compte ?
– En principe, non. C’est indétectable.
Pierre Cavalier était soucieux. Qui pouvaient être ces deux types ? Des dealers ou des complices ?
Il n’eut pas le temps de retourner ses hypothèses dans tous les sens.
La ligne sonna à nouveau.
– Il y a les gus « d’en face » qui ont débarqué chez Bangros et qui viennent d’embarquer sa moitié. Qu’est-ce qu’on fait ?
– Vous les laissez faire. N’intervenez surtout pas pour la récupérer. C’est assez compliqué comme ça. Continuez la surveillance du domicile.
Et merde ! pensa le commandant après avoir raccroché. Il ne manquait plus que ça.
Il était étonné que ceux « d’en face », la DST, soient intervenus aussi rapidement.
D’accord, ils devaient être assez « énervés » après la mort de leur indic Jérôme Cassard. Ils connaissaient l’existence de Bangros et de son groupe par Cassard, mais quel sens cela avait-il que d’arrêter sa femme ?
On va encore se marcher sur les pieds, songea amèrement Pierre Cavalier. Et Bangros et ses deux acolytes risquent de se perdre dans la nature.
De toute façon, il n’avait pas l’intention de changer quoi que ce fût à son dispositif.
Il n’y avait pas d’autre solution et il ne lui restait qu’à espérer que ceux d’en face ne parviennent pas à mettre la main sur le « Groupe de la Foi ».
Surtout pas !



© Alain Pecunia, 2009.
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vendredi 19 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Le commandant Pierre Cavalier arriva ce matin-là en retard rue des Saussaies, le siège de la Direction centrale des Renseignements généraux.
Le directeur lui demanda ce qu’il faisait. Ça faisait plus d’une heure qu’il l’attendait pour l’entretenir d’un « gros souci ».
– Un problème, monsieur le directeur, s’excusa le commandant.
– Rien de grave, j’espère ?
– Non. Juste une broutille d’ordre familial. La petite avait de la fièvre.
Pierre Cavalier n’aimait pas user du mensonge outre mesure. Mais il ne se voyait pas avouer au directeur qu’Isabelle avait exigé qu’il l’aide à ranger la vaisselle de la veille et passât l’aspirateur avant de partir. Avec ce ton si particulier qu’elle usait parfois, lorsqu’elle était fortement contrariée ou sous le coup de mouvements hormonaux, pour faire comprendre qu’il n’y avait pas de dérobade possible.
– Tant mieux ! Mais vous devez déjà être au courant par votre femme, puisqu’elle est chargée de l’enquête, de ces deux horribles crimes de Noël et de la personnalité des victimes. Donc, je ne vous expliquerai pas…
Le commandant Cavalier eut quand même souhaité une plus ample information de la part du directeur.
Les deux crimes, Isa lui en avait parlé. Mais pas du reste. Qui semblait aller avec.
Le commandant prit un air entendu.
Oui, bien sûr, il était au courant. Comment ne pouvait-il pas l’être ?
– Mais je tenais à vous dire qu’en « haut lieu », on souhaiterait que cette affaire soit traitée discrètement, si vous voyez ce que je veux dire… Ça relève donc de votre compétence et c’est tout à fait dans les cordes du « Service ». Ils ont été très précis, « de la discrétion et du doigté ». Vous ne le savez pas encore, mais nos analystes sont formels, ça sent le Mossad…
Le commandant Cavalier s’étonna.
– Mais que viendraient faire les services israéliens dans cette affaire ?
– Mais voyons, mon cher Cavalier, la personnalité des victimes. Leur appartenance à l’ultra-gauche négationniste… Vous n’avez pas tiré la même conclusion que les analystes ? Pourtant, ça semble évident au vu des éléments que votre épouse a réunis hier soir…
Pierre Cavalier se surprit à maudire sa chère et tendre épouse.
– En tout cas, poursuivait le directeur, je n’ai pas à dire ce que le « Service » a à faire, puisque vous en êtes le nouveau patron
*, mais je crois pouvoir vous dire qu’on attend beaucoup de vous en « haut-lieu »…, conclut le directeur en levant les yeux au plafond.
Pierre Cavalier se retint de sourire de la mimique du directeur et fut soulagé que ce dernier lui remette un double du dossier à la fin de l’entretien.
Il allait peut-être pouvoir sortir du brouillard dans lequel il nageait et comprendre de quoi il retournait.

* Voir Corses toujours.



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jeudi 7 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





Le drame de D… fit la une de tous les journaux et relégua dans les médias celui de Vilnius.
Le premier adjoint au maire et la secrétaire témoignèrent du comportement bizarre de Me Alexandre Caillard peu avant le massacre dont il était l’auteur au vu des relevés de l’identité judiciaire et que son suicide incongru à la station Saint-Michel semblait confirmer.
Le tout fut mis sur le compte du stress et du surmenage par les uns, d’une dépression latente pour les autres.
Seuls quelques journaux et hebdos, en général de gauche, firent état des rumeurs tenaces qui n’avaient cessé d’accompagner tant la vie professionnelle que publique de Me Caillard. Le présentant comme un homme de réseaux et proches de certains services.
On rappela son rôle de défenseur attitré des gauchistes à la dérive dans les années soixante-dix, son glissement vers le social-libéralisme sous Mitterrand, pour aboutir à la droite sous la cohabitation Jospin-Chirac.
Ceux de droite se limitèrent à rappeler son amitié avec l’ancien garde des Sceaux, François Cavalier.
La Chancellerie annonça dans un communiqué que Nathalie Caillard, substitut du procureur, particulièrement choquée, avait dû être placée en maison de repos.
Le commandant Pierre Cavalier intervint discrètement pour que l’enquête « oublie » son éventuel rôle après son arrivée au presbytère vers dix-neuf heures trente et son départ en compagnie de son père peu après vingt heures trente.
Il estimait qu’elle n’avait pas à payer les pots cassés du « Service ».





« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.




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vendredi 24 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Il s’enfonça dans son fauteuil crapaud de cuir fauve, allongea ses jambes devant lui et aspira lentement la première bouffée de fumée de son barreau de chaise.
Il l’avait choisi précautionneusement dans son humidificateur marqueté de superbe facture qu’il s’était offert l’année précédente pour fêter la conclusion heureuse d’un dossier difficile.
Quand les choses allaient de travers, comme en ce moment, c’était sa parade. Évoquer une affaire à l’heureux dénouement – et il avait le choix !
Il en oubliait les pressions, les coups tordus et autres chausse-trappes qui lui avaient permis d’atteindre son objectif quand le poids de sa renommée n’y suffisait pas.
Il y avait bien longtemps qu’il n’avait plus à mettre la main à la pâte pour ce type de basses œuvres. Le « Service » y pourvoyait.
Ensuite, généralement, le « grand » Me Caillard n’avait plus qu’à conclure. Pour les formalités.
Sauf cette fois-là, dans cette affaire de fausses factures des HLM de L’Avenir-Devant-Soi où il avait fallu que l’association de locataires se constitue partie civile et se fasse représenter par le seul avocat du barreau de Paris qui se prît pour Saint-Just.
L’avocat borné par excellence. Inaccessible à toute pression – même amicale – ou menace – feutrée, évidemment, entre gens de bonne compagnie.
Et il voulait la peau des « mis en examen ». Faire témoigner trois ministres successifs. Rien que ça !
Osant le menacer, lui, Me Caillard, de révélations délicates !
Le petit con. L’inconscient.
Le type qui se trompait d’époque.
Comment s’appelait-il, déjà ?… Ah oui ! Jérôme Mollar… Avec un nom pareil, il avait de quoi être complexé. Ça expliquait le personnage.
À trente-cinq ans, il était resté un obscur de la profession et il avait cru trouver là son heure de gloire.
Alexandre Caillard ne l’avait croisé que deux fois.
La dernière fois, en sortant du bureau du juge d’instruction.
Tout à coup, il se souvint que cet imbécile lui avait lâché :
– Toi aussi tu tomberas sous le métro.
Merde, mais c’est vrai ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ?
À l’époque, il avait demandé à François Cavalier de faire « jouer » le « Service » car le type était totalement incontrôlable et nuisible. Mais il n’avait pas établi alors de rapport avec Jean Lestrade. Cette si vieille histoire.
Et, depuis ces maudits coups de fil surgis du passé, pas plus, car le type était mort. Proprement. Pas même un bouton de culotte à mettre dans une boîte.
Juste le week-end suivant.
Le « Service » avait fait fissa.
Faut dire que ça urgeait, car le dossier de Mollar était solide.
Mais chacun a son point faible. Ou pratique un hobby dangereux.
Lui, Mollar, c’était la voile, son point faible.
Quelle que soit l’époque de l’année, il filait le week-end à Trouville pour bichonner son petit voilier de croisière et lui faire faire des ronds dans l’eau quand le temps le permettait.
C’était sa résidence secondaire.
Le Vertueux qu’il l’avait appelé son voilier, ce con !
Alors, quand le rafiot avait explosé dans la nuit de samedi à dimanche à la veille de Noël, la cause en parut évidente aux enquêteurs.
Explosion de gaz à bord.
Exit le gêneur.
Le dossier compromettant avait été récupéré la même nuit dans son cabinet. Sans laisser la moindre trace d’effraction.
Mais personne n’avait songé à enquêter plus avant sur son passé et ses relations.
Quand la solution d’un problème est évidente, c’est fou ce qu’on peut être négligent.
C’est vrai que François Cavalier avait tendance à pécher par excès d’assurance depuis quelque temps.
C’est d’ailleurs ce qui avait causé sa perte, pensait Alexandre Caillard.
Il se leva pour prendre un annuaire de Paris dans l’intention d’y chercher un éventuel Mollar.
À quoi bon ? se dit-il. Il était divorcé depuis plusieurs années avant de s’évanouir en particules et sa disparition n’avait pas fait de vagues – si l’on peut dire.
Faut jamais mourir une veille de fête.


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mercredi 22 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite et fin)

Chapitre 10 (suite et fin)





Alexandre Caillard éprouva la désagréable sensation d’être revenu quarante ans en arrière et de se trouver devant le commissaire franquiste José Perez.
Déstabilisé, sa superbe assurance en lambeaux.
– J’ai reçu des menaces et je demande votre protection, finit-il par dire la bouche sèche.
L’autre arqua les sourcils.
– À quel titre ?
– Mais… mais c’est lié à nos activités… enfin, avec votre père, bafouilla-t-il maladroitement. Et, comme vous êtes le successeur…
Le commandant eut un sourire ironique.
– On vous aura mal renseigné, cher maître. Si vous continuez de recevoir des appels anonymes et vous sentez menacé, je vous conseille de vous adresser à la PJ. Je crains de ne rien pouvoir faire pour vous.
– Vous ne pouvez pas me lâcher…, protesta-t-il la voix tremblante.
– Je ne vous lâche pas, cher maître. Je ne vous connais pas, c’est différent.
– Mais…
– Je n’assumerai pas les dérives du passé et je ne veux même pas faire l’inventaire des crimes qui ont pu être commis sous couvert de ce que vous nommez le « Service ». Je tourne la page.
Alexandre Caillard s’était senti humilié, outragé.
Le pire affront qu’il n’eut jamais essuyé.
Il eut un sursaut d’orgueil qui tourna court.
– Mais…
Il savait qu’il ne pouvait pas se dresser contre le « Service ». Ceux qui l’avaient tenté en été sortis anéantis, broyés – parfois au sens propre.
En sortant du bureau du commandant Cavalier, Alexandre Caillard prit conscience de sa solitude et de sa vulnérabilité.
Sottement, il pensa appeler des amis journalistes. Mais que pouvait-il leur révéler sans se condamner lui-même ?
Et quel quotidien ou hebdo hexagonal oserait publier un dossier sur le « terrorisme d’État » ? En éprouverait même l’envie ?
La levée de boucliers serait unanime.
Seule la presse étrangère pouvait se permettre de mentionner « le goût des dirigeants français – François Mitterrand, notamment – pour le terrorisme d’État
* » sans encourir les foudres des bonnes âmes et se faire traîner en justice pour diffamation.
Et que pouvaient les anciens du « clan Cavalier » ?
Développer un pouvoir de nuisance pour tenter de déboulonner le nouveau patron ?
Alexandre Caillard était sans illusion.
Chacun filerait doux. Ayant trop à perdre.
En fin de compte, lui seul était dans la merde.
S’il continuait sur cette pente, il allait finir parano.
Après avoir imaginé que Pierre-Marie de Laneureuville en voulait à sa peau, il en venait à présent à se demander si le commandant Cavalier n’était pas le deus ex machina de cette machination dont il était victime.
Peut-être le fils Cavalier savait-il pour Lestrade.
Mais qu’en avait-il à foutre ?


* ABC, Madrid, « La supériorité française prise en défaut », par César Alonso de los Ríos, in Courrier international n° 669 (28 août-3 septembre 2003, p. 7).







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mardi 21 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





En fin d’après-midi de ce même jour, Alexandre Caillard descendit les marches de l’escalier du Palais de Justice en maugréant.
Il venait de perdre une plaidoirie qu’un débutant eût remportée haut la main.
Le président lui avait même jeté un regard consterné.
Laneureuville l’obsédait, phagocytait ses pensées.
Il consulta une nouvelle fois sa montre-bracelet.
Dix-sept heures dix.
Il avait rendez-vous à dix-huit heures trente avec le commandant Pierre Cavalier. Au 11, rue des Saussaies. Le siège de la Direction centrale des Renseignements généraux.
Alexandre Caillard eût préféré un lieu de rendez-vous plus discret, mais le commandant avait fait la sourde oreille à sa demande de rencontre « discrète » lorsqu’il lui avait téléphoné.
À quatorze heures, en arrivant au Palais, il s’était décidé à appeler un ancien patron de la Direction. Un des « frères » de sa loge. L’actuel vénérable depuis le suicide de François Cavalier.
Une loge bien particulière, qui regroupait les principaux membres du « clan Cavalier ». Les « têtes », seulement.
Leur conversation fut brève et sibylline.
– Règle ça avec son fils, lui avait simplement répondu son interlocuteur après l’avoir écouté.
Alexandre Caillard fut étonné.
Le seul fils qu’il connût de François Cavalier était un éminent orthopédiste qui semblait à mille lieues des arcanes du « Service ».
– Mais non. L’autre. Celui qui vient de prendre la succession du « Vieux ».
– Appelle-le de ma part. J’ai eu l’occasion de le rencontrer il y a une dizaine de jours.
Le commandant Cavalier avait été affable mais distant quand il l’avait appelé.
À présent qu’il se trouvait assis en face de lui, il le trouvait tout aussi poli mais encore plus distant.
À peine s’il lui avait serré la main quand il s’était présenté comme un vieil ami, « très vieil ami de votre père que j’ai très bien connu ».
Il aurait peut-être dû se montrer moins condescendant devant ce blanc-bec qui semblait susceptible.
Dès qu’il avait précisé, tout sourire, qu’il avait été « un de ses collaborateurs les plus proches », l’autre s’était raidi.
– Notre ami commun a dû vous dire…, commença-t-il en se demandant si le vénérable n’était pas devenu sénile en l’aiguillant sur ce Cavalier-là.
Qui le coupa sèchement.
– La personne à laquelle vous faites allusion est une simple connaissance et un ancien responsable de la maison à présent à la retraite. Mais que puis-je pour vous concrètement ?


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lundi 20 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





– Merde, merde et merde !
Alexandre Caillard assena un violent coup de poing sur son bureau et appela son cabinet pour prévenir sa secrétaire qu’il serait en retard et lui demander d’annuler les rendez-vous de la journée.
« C’est un coup tordu, se dit-il. Quelqu’un veut ma peau. »
Mais qui pouvait connaître les conditions exactes de la mort de Jean Lestrade.
Dany, sa femme, n’en avait eu que l’intuition.
L’homme qui l’avait poussé sous la rame était mort dans l’explosion prématurée de la charge qu’il était en train de placer contre un relais de télévision au fin fond de la Bretagne, au début des années soixante-dix.
Le chauffeur de la 406 était décédé dans un banal accident de la circulation.
Et François Cavalier, qui avait supervisé l’élimination de Lestrade, s’était suicidé, en plein exercice de ses fonctions de ministre de la Justice, le jeudi 17 juillet de l’été 2003
*.
Il y avait encore l’ancien commissaire franquiste José Perez. Mais lui aussi était décédé. D’un simple cancer de la prostate. En 1989.
Un instant, Alexandre Caillard songea au clochard qui avait prétendu avoir vu un homme pousser Lestrade à l’entrée de la rame dans la station. Pour se remémorer aussitôt que Cavalier avait pris soin de le faire éliminer quelques semaines plus tard. Par précaution.
Une rixe entre cloches autour d’une poubelle pour un morceau de chiffon.
C’est vrai, François Cavalier ne laissait rien au hasard. C’était un grand pro. Presque à l’égal de Pierre-Marie de Laneureuville, qui avait fini par avoir sa peau.
Ce qu’il avait pu deviner de leur rivalité l’avait toujours intrigué.
Pendant plusieurs décennies, le grand patron des basses œuvres, le maître incontesté du coup tordu, avait été Xavier Cavalier, dit « le Vieux ». Le père de François qui, contrairement à son fils, venait de mourir de mort naturelle. À quatre-vingt-seize ans. Le 25 novembre. Simplement débranché après avoir survécu à la canicule.
Pierre-Marie de Laneureuville, de trois ans l’aîné de François Cavalier, avait été le supérieur de ce dernier durant de longues années. Dès le début des années soixante.
Donc, logiquement, Laneureuville était le commanditaire de l’élimination de Lestrade. Tout au moins, il ne pouvait ne pas être au courant.
Mais connaissait-il pour autant son rôle à lui, Alexandre Caillard ?
Il était en droit de le supposer. Et, en conséquence, s’attendre au pire de sa part.
Alexandre Caillard avait toujours été à la remorque de François Cavalier. Il lui devait tout.
Cavalier l’avait même appelé à ses côtés à la Chancellerie au titre de conseiller technique. Et, depuis trois ans, il était un des avocats des laboratoires Crindos, une des bases du « Service ».
Pour Laneureuville, il appartenait au « clan Cavalier ». Le clan ennemi. Et, depuis des années, les deux clans se livraient une guerre sans merci faite de chausse-trappes pour prendre la succession du « Vieux ».
Le fruit de ses réflexions ne réjouissait pas Alexandre Caillard, mais, au moins, il avait identifié la menace.
Ce qui ne la supprimait pas pour autant, reconnaissait-il lucidement.
La sonnerie du téléphone le surprit dans ses pensées.
Il hésita à décrocher et se ravisa en pensant que ce devait être sa secrétaire.
– Papa.
Entendre la voix de sa fille le décrispa instantanément.
Nathalie avait toujours été la bulle d’air de son existence. Sa plus grande joie. Sa seule vraie réussite personnelle.
La seule part de vérité de sa vie faite de faux-semblants.
– Oui, ma chérie.
– Ça va ? Tu as l’air soucieux.
– Non. C’est rien. Je suis sur un dossier difficile.
– Tu ne me caches rien ?
– Bien sûr que non, ma chérie. Comment pourrais-je te cacher quoi que ce soit ? Tu es la princesse de ma vie. Tu le sais bien.
À trente-quatre ans, elle était toujours un amour de fille.
La seule chose qui le tracassait, parfois, c’était qu’elle ne fût pas encore mariée.
Oh ! c’était purement égoïste de sa part. Il aurait aimé avoir des petits-enfants.
Il y a quelques années – il ne se souvenait pas trop –, elle avait entamé une relation stable et sérieuse qui semblait avoir brutalement cessé l’année dernière.
Pendant quelque temps, il l’avait trouvée bizarre. Elle n’avait plus eu tout à fait le même comportement à son égard. Comme si elle le repoussait.
Il avait mis ça sur le compte de la déception amoureuse. Sagement. Car tout avait fini par se remettre en ordre.
Mais Nathalie était secrète et ne leur avait jamais présenté ses relations. Peut-être se confiait-elle à sa mère ? Il en doutait.
La porte de son bureau s’ouvrit brutalement.
Quand on parle du loup…
– C’est qui ? demanda, hargneuse, Dany toujours en peignoir de bain.
Il sourit. Pensant que la mère et la fille étaient le jour et la nuit.
L’une était un tonneau bosselé et l’autre la grâce incarnée. Un mètre soixante-quinze, cinquante-deux kilos. D’une beauté diaphane. De longs cheveux d’or…
– C’est qui ?

* Voir Un vague arrière-goût.




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dimanche 19 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 8 (suite 2 et fin)

Chapitre 8 (suite 2 et fin)





Le seul point noir de cette existence fut, l’année de ses quarante ans, en 1986, la naissance de son fils. Enfin, celle du fils de Dany. Car, là, il était sûr et certain de ne pas en être le père puisqu’il ne couchait plus avec sa femme depuis deux ans.
D’un commun accord, ils se servaient l’un de l’autre pour jouer le couple échangiste.
Question de standing. C’était plus classe que la promiscuité, pas toujours de bon aloi, socialement parlant, de leurs anciennes partouzes post-soixante-huitardes.
Avec l’échangisme, si l’on rencontrait quelques anciens et anciennes de Mai, il s’agissait au moins de ceux qui avaient réussi. Donc du même milieu.
On était entre soi. On ne mélangeait plus les torchons et les serviettes.
Bien sûr, il avait tenté de questionner Dany sur l’identité du père. Tenté seulement, car elle l’avait vite stoppé d’un : « Ça ne te regarde pas ! » hargneux.
Pour couronner le tout, elle décida de prénommer ce bâtard Jean. Rien que pour l’emmerder.
Dany avait quarante-deux ans à la naissance de son fils.
C’est à cette époque, peu après l’accouchement, qu’elle commença à se laisser aller physiquement.
Elle avait déjà commencé à s’empâter, mais là ce fut le pompon, le début de sa marche – par paliers – vers les quatre-vingts kilos pour son mètre soixante-neuf. Avec une nette tendance à picoler.
Et le début d’une haine de plus en plus sourde à l’égard d’Alexandre Caillard qui n’en comprenait pas la raison puisqu’ils vivaient librement leur vie d’un commun accord et qu’il s’était accommodé de l’existence de ce bâtard qu’elle lui avait pondu dans le dos.
Accommodé. C’était le mot juste, car, tout en l’éduquant comme son propre fils, il n’avait jamais éprouvé la moindre affection pour ce fils-là. Et, avec l’adolescence de ce petit con, la réciproque se manifestait de plus en plus.
Mais Alexandre Caillard n’y voyait pas un juste retour des choses. Seulement de l’ingratitude. Ce qui envenimait leurs rapports « père-fils » et les rendait de plus en plus conflictuels.
Il s’arrêta de tourner en rond dans son bureau et se demanda pourquoi il en était venu à penser à son fils.
À cause de leur engueulade d’hier soir ?
Ce n’était pourtant pas la première et ce ne serait sûrement pas la dernière.
Ils étaient aussi arrogants l’un que l’autre.
– Un chien ne fait pas un chat, mon Minou, minaudait sa pouffiasse de mère.
Rien que pour le plaisir de le narguer.
Il s’ébroua en haussant les épaules et se concentra à nouveau sur sa préoccupation essentielle.
Ce putain de coup de fil anonyme.
Cette curieuse voix surgie d’un lointain passé et qu’il s’efforçait en vain d’identifier.
Pourtant, elle avait quelque chose de familier.
Il avait déjà entendu cette voix. Il en était sûr.
En fait, il y avait eu deux appels.
Le premier la veille, vers dix-sept heures. À son cabinet de la rue du Cherche-Midi. Alors que sa secrétaire venait de faire entrer son avant dernier rendez-vous. Maud. Une ancienne maîtresse, épouse d’un sénateur socialiste, qui lui demandait de prendre en main son divorce.
Le genre d’affaire merdique en soi. Surtout que ledit sénateur appartenait à la même loge que lui-même.
Elle était enragée. La haine lui déformait le visage. À un point tel qu’il crut que son récent lifting allait lâcher quand elle cracha :
– Aide-moi à en tirer un max, Alex ! Ce pédé me trompe avec son attaché parlementaire. Un type de vingt-huit ans. C’est ignoble !
Alexandre Caillard afficha le masque protecteur de sa profession.
Apparemment poli mais absolument indéchiffrable.
Se demandant ce qui était « ignoble ».
D’ailleurs, il connaissait trop le penchant du sénateur pour les lolitas pour prêter le moindre crédit aux propos de Maud.
Il était bien placé pour le savoir.
Le sénateur le sollicitait toujours – et plus souvent que de raison – quand une de ses liaisons avec une mineure tournait mal.
Pain béni pour le « Service ».
Et il n’était pas le seul parlementaire à avoir ses « faiblesses » charnelles. Dérives des plus variées où la couleur politique ne rentrait pas en ligne de compte et que le « Service » encourageait parfois quand il ne les organisait pas.
La sonnerie de sa ligne perso lui sembla une perche salvatrice tendue par le Grand Architecte.
– Tu te souviens de Jean ?
La question le surprit bêtement. Il pensa tout d’abord à son fils.
– Jean ? dit-il sans réfléchir. Mais c’est mon fils…
– Non, je te parle de l’autre…
Et l’inconnu avait raccroché. Le laissant groggy.
Il avait ensuite subi la logorrhée matrimoniale de Maud dans un état de totale apathie que celle-ci interpréta comme une approbation muette.
Une demi-heure plus tard, sa secrétaire mit fin au soliloque de la femme du sénateur en venant annoncer d’un ton aigre l’arrivée de son rendez-vous suivant.
– Je n’en attendais pas moins de toi. Merci, Alex, dit Maud en se retirant vivement sous le regard d’inventaire de la secrétaire.
Il ne se souvenait même pas de ce qu’elle avait pu lui raconter ni de ce qu’il avait pu lui promettre.
En tout cas, il pouvait compter sur sa secrétaire et maîtresse occasionnelle pour ne pas lui trouver de rendez-vous avant six bons mois.
Et puis, ce matin, chez lui, ce deuxième appel. Plus inquiétant. Alors qu’il avait difficilement trouvé le sommeil et qu’il avait fallu que le fils de Dany le provoque pendant tout le dîner en le menaçant de se présenter dans la même circonscription que lui sur une liste trotskyste aux prochaines municipales.
– Tu te souviens de la mort de Jean ? avait demandé la même voix.
Mais ce n’était pas une question.
Il s’était tu.
– Tu vas payer, avait repris la voix.
Il s’était énervé.
– Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? avait-il crié.
L’autre avait déjà raccroché.


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samedi 18 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 8 (suite 1)

Chapitre 8 (suite 1)





Un soir, il eut même la surprise de tomber sur une réunion de groupe mao dont le secrétaire était François Cavalier.
Puis tout s’accéléra quand, jeune avocat, il devint au début des années soixante-dix l’un des défenseurs attitrés des gauchistes. Sous la pression, à présent « amicale », de François Cavalier.
Plus spécialement des « terroristes ».
Une curieuse nébuleuse d’idéalistes et de provocateurs patentés, qui excitait les convoitises manipulatrices de nombreux services tant hexagonaux qu’étrangers dont c’est là la raison d’être.
D’abord dans la région toulousaine, chez les précurseurs d’Action directe. Mais ça restait malgré tout du menu fretin.
Ils étaient du genre bricolos et pas très finauds.
Dès qu’il y en avait trois de réunis, on était sûr de trouver un pur, un indic, un flic.
Faut dire que le « Service » y faisait défiler ses nouvelles recrues pour les aguerrir à la manipulation et leur donner une formation sur le tas. Ils appelaient ça « l’immersion en milieu hostile ».
C’était peinard, en un sens. Il y avait de bons côtés. Avec de bons plans.
C’était une époque où il était plus facile de baiser en se présentant comme un « Che » en puissance qu’en sortant sa carte barrée de tricolore.
Et ça jactait des nuits entières !
C’en était même parfois écœurant de facilité. Certaines recrues du « Service » finirent par craquer et préférèrent renoncer. Elles ne supportaient plus ce sale boulot de manipuler des « innocents », alors qu’ils baisaient les mêmes copines et se passaient le même joint.
– Ils sont trop cons ces révos. Ils sont dangereux que pour eux-mêmes, disaient certains.
Lui-même fut soulagé de passer au stade supérieur – la pêche au gros – quand son début de notoriété « révolutionnaire » l’amena à fréquenter les milieux nationalistes basques et à rencontrer de nombreux militants de l’ETA réfugiés en France dont il devint le défenseur.
C’est fou ce qu’on peut faire confiance à son avocat !
Il ramenait à François Cavalier des informations qui valaient leur pesant d’or. Et le « Service » savait être reconnaissant envers ses serviteurs.
Plus tard, quand le gouvernement socialiste espagnol envoya ses « escadrons de la mort » sur le territoire français pour éliminer ces mêmes militants, il eut l’occasion de revoir l’ancien commissaire franquiste José Perez. À présent sous-directeur d’un service de police espagnol supervisant ces « éliminations ».
La première fois qu’il le revit, ce fut au cours d’un voyage à Madrid où il accompagnait François Cavalier.
Ils furent reçus somptueusement et Cavalier le chargea de transmettre régulièrement à Perez les coordonnées en France des militants réfugiés. Que lui-même, Alexandre Caillard, recueillait grâce à ses multiples connaissances dans le milieu.
De temps à autre, l’« éliminé » était un de ses clients.
Ce fut un grand moment de volupté dans sa vie.
Jamais le double jeu ne lui procura autant de plaisir et de satisfaction morale.
Car il œuvrait au salut de la jeune démocratie espagnole.
Ironie du destin.



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vendredi 17 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





C’était fin octobre. À la sortie de la fac de droit d’Assas.
Alexandre Caillard l’avait tout de suite reconnu. De toute façon, on ne pouvait pas oublier son regard hautain et condescendant comme malgré lui. Des yeux bleus en bille d’acier qui inquiétaient dès qu’une lueur rieuse en jaillissait.
Ils avaient à peu près la même taille, un mètre soixante-dix. Mais François Cavalier avait trois ans de plus que lui.
Quand il lui serra la main, Alexandre Caillard ne put retenir un frisson.
Ce type avait une peau froide de serpent. Un tueur-né.
Il avait été très clair.
– Tu ne poses jamais de question, tu exécutes les ordres et tout se passera bien. Je suis ton chef de groupe.
Il l’avait interrogé sur ses relations avec ses anciens camarades du groupe anar franco-espagnol et Alexandre Caillard avait dû reconnaître qu’elles étaient plutôt distendues.
– Alors, tu les resserres, lui avait-il dit d’un ton qui n’admettait pas la réplique, tu les fréquenteras plus assidûment et tu m’informeras chaque quinzaine de leurs projets. S’il y a urgence, note ce numéro où tu pourras toujours laisser un message, de jour comme de nuit.
Il avait voulu demander : « C’est tout ? » Mais il s’était retenu en se mordillant la lèvre. « Ne pas poser de question. »
Évidemment, ce n’était pas tout.
Au fil des mois, assez rapidement d’ailleurs, François Cavalier lui demanda d’essayer d’influer certaines décisions du groupe.
C’est alors qu’Alexandre Caillard attrapa le virus du plaisir de la manipulation.
C’était facile. Surtout que les camarades lui faisaient entière confiance.
Curieusement, c’est cette confiance même qui avait déclenché en lui un curieux processus de mépris à leur égard.
Au début, il avait craint que son double jeu ne soit découvert. À un point tel qu’il lui avait parfois été difficile de trouver le sommeil. Puis il s’était vite rendu compte qu’il était insoupçonnable. « Ils sont trop stupides et cons pour ça », s’était-il dit.
Il avait même eu des idées de coups tordus. Qu’il avait suggérées à François Cavalier.
Parfois, ils en avaient ri ensemble. Mais « on » ne cherchait qu’à contrôler le groupe. Pas à le faire tomber.
– Plus tard, pourquoi pas ? disait mystérieusement Cavalier tout en le félicitant de ses idées.
Alexandre Caillard se sentait alors son égal.
Il en oubliait qu’il était lui-même manipulé.
Puis mai 68 arriva.
Il s’éclata. Reçut pas mal de coups de matraque en jouant le jeu sur les barricades. Fut parfois embarqué et baisa tout ce qu’il put.
Pour lui, mai 68 fut une révélation sexuelle.
Il n’était pas le seul dans son cas.
Il entraîna Dany dans de folles soirées. Elle ne se fit pas prier.
Il s’en foutait. Ça le libérait de son mariage.
Mais il ne sut jamais s’il était réellement le père de leur fille qui naquit neuf mois après juin.
Dany et lui firent semblant.
De toute façon, il adora sa fille et le doute fut un prétexte pour multiplier ses expériences.
Et Dany ne mouftait pas puisqu’elle en profitait de son côté.
Ils se vivaient simplement comme un jeune couple moderne.
Dans le même temps, il joignait l’utile à l’agréable.
De copine en copine, il put aller de groupe en groupuscule et y pêcher de multiples informations. Et rien ne vaut les relations de baise dans ce domaine.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 16 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 7 (suite et fin)

Chapitre 7 (suite et fin)





Alexandre Caillard sentit un nœud coulant se resserrer autour de sa gorge.
Il se sentit totalement impuissant et piégé de partout.
Eux. Elle…
Il n’avait pas songé un seul instant à protester de son innocence.
Pourtant, ce n’est pas lui qui avait tué Jean Lestrade.
Mais, le plus dur, ce fut l’incinération de Lestrade au Père-Lachaise, où Dany le traîna.
Les parents Lestrade.
– Il était si content ce soir-là quand il est parti de chez nous en disant qu’il avait rendez-vous avec toi…
Et le regard embué de sa sœur Odile et de son frère Bernard qui lui souriaient.
– Tu étais son meilleur ami…
Et les copains du groupe qui lui tapèrent affectueusement sur l’épaule.
– C’est dur pour toi, hein !
Et Dany qui chialait comme si elle avait été sa veuve.
Et ses propres parents qui avaient tenu à l’accompagner à la cérémonie.
Sa mère, surtout.
– Tiens le coup, mon grand…
Mais le point d’orgue de ce cauchemar, ce furent ses fiançailles en septembre.
En petit comité. Ses parents et la mère de Dany. Un couple d’amis habitant l’immeuble. Une collègue de Dany.
C’était d’une tristesse à crever.
Il eut l’impression de vivre ses propres funérailles lorsque les mères fixèrent la date de mariage pour juin 67.
Alors, en octobre, quand il fut contacté, ce fut pour lui une bouffée d’oxygène.
Presque.
Un autre type de galère.
Pourtant, il leur devait ce qu’il était devenu dans la vie.
Un grand ténor du barreau et une des personnalités les plus en vue..
Mais c’est là que ça coinçait. Il leur devait tout.



© Alain Pecunia, 2009.
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mercredi 15 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Alexandre Caillard fut de retour chez lui vers 23 h 30. La 403 l’avait laissé sur le trottoir de la mairie, place Gambetta, et il avait remonté l’avenue l’esprit cotonneux. Il se sentait entre parenthèse.
Évidemment, Dany ne dormait pas.
Elle était même assise tout habillée sur le canapé-lit.
Il lui trouva un air bizarre. Elle avait les yeux rougis, comme si elle avait pleuré.
Elle s’étonna qu’il soit rentré si tôt. D’un ton sec.
Caillard se surprit lui-même.
– Il n’est pas venu, dit-il en prenant un air désolé pour lequel il n’eut pas à se forcer. Je ne comprends pas. J’ai poireauté jusqu’à vingt-deux heures trente devant la fontaine. J’avais l’air con à attendre comme ça…
Elle le dévisagea d’une façon étrange.
– T’as dû être déçu, mon Minou ?
– Bah, il a dû avoir un contretemps. De toute façon, il rappellera.
– Tu as l’air bizarre. T’es contrarié, hein ?
Il haussa les épaules et détourna son regard.
– Je suis surtout crevé.
Elle ravala un sanglot.
– Quand même, j’aurais bien voulu que ce soit réglé pour nous deux. Qu’il sache…, dit-elle après un temps.
Alexandre Caillard ne comprit pas le sens de ses paroles.
Qu’est-ce qu’elle peut être chiante, pensa-t-il tout en ôtant sa veste.
Alexandre Caillard eut du mal à trouver le sommeil.
La mort de Lestrade résolvait un problème, mais il ne se sentait pas soulagé pour autant.
Le bruit mat du corps heurté par la cabine résonnait. Désagréable. Incongru.
Et cette conne qui se lovait contre lui en croyant au grand amour…
Il trouva enfin le sommeil en songeant qu’il faudrait qu’il s’en débarrasse en douceur. Le plus vite possible. Dès cet été.
Comme ça, plus rien ne le rattacherait à Lestrade.
Mais tout foira dès le lendemain.
RTL en fit des tonnes sur le suicide du jeune activiste anarchiste Jean Lestrade tout juste libéré de prison.
Et Dany se branchait sur RTL dès le réveil.
Et il fallait que ce con de reporter interviewe un poivrot qui prétendait avoir vu quelqu’un pousser le jeune homme.
– C’est comme j’vous l’dis. Je somnolais sur le banc juste à côté et j’ai bien vu ce que j’ai vu ! braillait le clochard.
Ce fut l’hystérie.
Des larmes. Des cris. Puis des crises de spasmophilie successives. Entrecoupées de longs sanglots ou de phases d’atonie complète.
Il crut qu’elle allait virer dingue.
Il la gifla. Elle le griffa et le laboura de coups de pied et de coups de poing.
Une vraie furie.
Avec un regard dément à vous en foutre la frousse.
Et « mon Jeannot » par-ci, « mon Jeannot » par-là. Comme si elle en était encore amoureuse. De l’irrationalité à l’état pur.
Puis, tout à coup, elle se précipita à nouveau sur lui et le saisit à deux mains par le col de sa chemise en le secouant.
– Assassin ! C’est toi qui l’as tué ! hurla-t-elle en affermissant sa prise avec une force qu’il n’aurait pu lui soupçonner et qui l’empêchait de dégoiser le moindre mot.
Il ne parvint à s’en débarrasser qu’en lui donnant un coup de genou dans le bas-ventre.
– T’es dingue, ou quoi ! brailla-t-il affolé et en lui donnant des coups de pied.
Elle resta quelques minutes recroquevillée sur elle-même après qu’il se fut lassé de la frapper.
Pleurant à nouveau.
– Je ne suis pas dingue, murmura-t-elle en lui jetant un regard de haine. Tu l’as tué. Je le sens. Je le sais. Et tu vas le payer, Alex…
Alexandre Caillard faillit se jeter sur elle et l’étrangler pour qu’elle se taise.
Mais il eut peur.
Les voisins avaient dû entendre toute cette sarabande.
Il tenta de se calmer en se disant que le plus urgent, pour le moment, était de l’amadouer.
– Tu vas le payer, poursuivait-elle d’une voix rauque et lourde de menaces. Tu vas m’épouser ou alors tout le monde saura…


© Alain Pecunia, 2009.
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mardi 14 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





En sortant de la station, l’inconnu, qui n’avait pas desserré son étreinte sur son bras gauche, entraîna Alexandre Caillard vers une 403 grise stationnée une cinquantaine de mètres plus haut sur le boulevard.
– Nous allons vous déposer près de chez vous, dit-il en lui ouvrant la portière arrière.
Lui-même s’installa à côté de l’homme qui se tenait au volant et qui semblait être sa copie conforme.
Puis il se tourna à demi vers Alexandre Caillard.
– Nous attendons quelqu’un et nous y allons. Il ne va pas tarder, lui dit-il en guise d’explication. Ça va mieux ?
Caillard hocha la tête en signe d’assentiment. Mais il se sentait bizarre, comme ailleurs. Dans un mauvais rêve.
– Tiens, le voilà, justement, dit le chauffeur en faisant démarrer le moteur de la 403.
Alexandre Caillard tourna la tête vers l’homme d’une vingtaine d’années qui venait d’ouvrir la portière opposée et prenait place à son côté, derrière le chauffeur.
– Enchanté de faire votre connaissance, dit-il en lui tendant la main.
Alexandre Caillard la serra machinalement.
– Tout est OK, dit le nouveau venu en s’adressant au chauffeur et à l’inconnu du quai.
Puis il se tourna vers Caillard tandis que la 403 s’insérait dans la circulation.
– J’étais en bas pour superviser, expliqua-t-il. Pour empêcher les problèmes, si vous voulez. Bon, tout s’est parfaitement passé et nous vous ramenons chez vous.
Alexandre Caillard hocha la tête.
Le nouveau venu tentait de saisir son regard et de capter son attention.
– Dorénavant, reprit-il, vous n’entendrez plus parler du commissaire Perez. Je serai votre contact. Pour l’instant, profitez de vos vacances et oubliez tout ça. Nous nous reverrons en octobre.
Caillard hochait la tête machinalement.
Il ne comprenait pas tout ce que lui disait le nouveau venu.
Dans son esprit, l’élimination de Jean Lestrade était un point final. Une façon de se débarrasser de son passé et de tourner la page. Jamais il n’avait envisagé quoi que ce soit d’autre.
Pourquoi un contact ? Pour quoi faire ?
Qui étaient ces trois inconnus.
– Vous êtes français ? demanda-t-il timidement.
Le chauffeur et l’inconnu du quai rirent gaiement.
Le nouveau venu souriait franchement. Mais son sourire exprimait la tranquille assurance du félin.
– Ne vous inquiétez pas, dit-il, nous sommes français et nous appartenons à un service français. Mais nous avons parfois des intérêts communs avec le service de Perez, comme aujourd’hui. Pour échanger des informations ou un coup de main. Les Espagnols nous ont beaucoup aidés pour neutraliser nos activistes de l’OAS qui s’étaient réfugiés en Espagne. Ils se sont retournés contre eux après les avoir soutenus et, en échange, nous avons neutralisé leurs activistes antifascistes réfugiés chez nous. Malheur aux vaincus !
Puis il lui sous-entendit qu’il n’aurait pas à regretter sa collaboration « patriotique ». Qu’il en verrait son existence grandement facilitée.
– Nous ferons de vous un grand avocat, conclut-il en lui tapotant le bras.
Alexandre Caillard s’efforça de sourire.
Il n’avait pas le choix. Depuis le début il était piégé. À présent, il se retrouvait pieds et poings liés.
Des inconnus jouaient avec lui et le mettaient sur des rails – il frémit à cette évocation et entendit résonner le bruit mat du corps de Lestrade heurté par la cabine.
Qui était mort sans même un cri.


samedi 11 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





Jean Lestrade revint à Paris le 3 juillet.
Le 4, il téléphona chez les parents Caillard pour parler à leur fils. À l’heure du déjeuner.
Mme Caillard lui demanda de rappeler vers dix-neuf heures trente, Alexandre devant venir dîner ce soir-là avec… mais elle se tut, se rendant compte in extremis qu’elle avait failli mentionner Dany Morieux.
Lestrade rappela donc à dix-neuf heures quarante.
– Jeannot, quelle joie ! dit Alexandre Caillard en reconnaissant la voix de son ami.
Celui-ci voulait passer le voir chez lui.
– Écoute, vieux, j’ai une meilleure idée. On se retrouve à vingt et un heures devant la fontaine Saint-Michel et on fête ça dignement, hein ! On a tellement de choses à se dire…
Dany n’était pas encore descendue de leur chambre de bonne.
– Dînez sans moi, dit-il à sa mère. Dis-lui que je vais voir Jeannot et que je vais tout lui expliquer pour nous deux. Je l’ai promis à Dany.
– Sois prudent, mon chéri.
Alexandre Caillard trouva la réflexion de sa mère stupide et haussa les épaules.
Il dévala les trois étages et se retrouva à vingt heures cinq place Gambetta.
Il dut patienter cinq minutes que la cabine téléphonique fût libre, puis il appela le numéro que lui avait donné le commissaire José Perez.
Alexandre Caillard lui annonça son rendez-vous avec Jean Lestrade à vingt et une heures.
Il était à la fois anxieux et tout excité.
– Parfait, dit le commissaire qui lui demanda d’attendre un instant.
Caillard entendit la voix étouffée du policier s’adresser en français à une autre personne.
Ce fut bref.
– Écoute, dit le commissaire qui le tutoyait pour la première fois, tu vas prendre un pot avec lui dans le coin, vous faites vos retrouvailles et, vers vingt-deux heures, tu lui proposes de prendre le métro à Saint-Michel pour aller voir ses autres camarades qui lui ont réservé une surprise. Direction…. Châtelet. Et tu laisses faire. Vous vous mettez sur le quai en fin de rame. D’accord ?
Alexandre Caillard fut à l’heure pile à son rendez-vous.
Jean Lestrade l’attendait depuis dix minutes.
Leurs retrouvailles furent chaleureuses.
Lestrade préféra déambuler le long des quais en bavardant plutôt que de s’attabler dans un bistrot du quartier.
Caillard regardait de temps à autre sa montre.
– T’as un autre rendez-vous ? finit par le blaguer Lestrade. Je croyais que nous avions toute notre soirée ?
– Justement, les camarades t’ont préparé une petite réception pour ton retour. Nous devons nous retrouver chez Pablo à République. Il faudrait qu’on prenne le métro vers vingt-deux heures pour être à l’heure pour la fiesta.
En à peine une heure, ils avaient parlé de tout et de rien à bâtons rompus.
Du lycée, de la prison, des camarades.
L’air malheureux, Caillard dit à Lestrade combien il avait eu honte d’être le seul à s’en tirer.
– Comment ça ? fit Lestrade étonné.
Alexandre Caillard se rendit compte de sa bévue. Qu’il aurait mieux fait de fermer sa grande gueule. Que Lestrade n’avait jamais su qu’il avait été envoyé pour le réceptionner sur le quai du port de Barcelone.
Maintenant, il devait le lui expliquer. Sans lui dire qu’il avait paniqué.
Il avait simplement appliqué les consignes.
« S’il y a le moindre problème, tu décroches », lui avait dit Pablo.
Il vit le regard de Lestrade s’assombrir.
– Je n’étais pas au courant, lâcha-t-il laconiquement.
Mais il le connaissait suffisamment pour savoir qu’il allait se mettre à gamberger.
« Il n’y avait vraiment pas d’autre solution », se dit Alexandre Caillard tout en regardant sa montre.
Il était moins dix de vingt-deux.
– Faut qu’on y aille, dit-il à Lestrade sans parvenir à mettre dans son intonation tout l’entrain qu’il aurait souhaité.
Jean Lestrade sourit.
– Et à propos, t’as des nouvelles de Dany ?
Alexandre Caillard se raidit.
Il croyait échapper à cette explication après celle déjà suffisamment pénible pour lui de sa mission de réception.
– Oh ! Dany, tu sais…, fit-il en haussant les épaules.
– Putain, dit Lestrade en commençant de descendre les marches du métro, qu’est-ce qu’elle était chaude, tu ne peux pas savoir ! Un sacré coup, la garce ! Mais elle me gonflait avec ses idées de mariage et de gosses. J’avais dix-sept ans et elle dix-neuf. C’était le cadet de mes soucis, mais, elle, elle ne pensait qu’à ça !
Arrivé sur le quai, Lestrade se rendit compte que son ami restait indifférent à son évocation de Dany.
D’habitude, il aurait été le premier à en rire avec lui.
– Putain, je plains le mec sur lequel elle mettra définitivement le grappin ! conclut-il dans une ultime tentative pour dérider Alexandre Caillard qu’il sentait de plus en plus crispé.
Caillard était en train de se dire qu’il n’avait vraiment rien à regretter. Qu’il haïssait Lestrade à un point tel qu’il avait hâte que tout soit fini le plus rapidement possible. Mais il n’osait pas jeter de regard alentour pour repérer le ou les envoyés du commissaire.
Il avait simplement fait comme le commissaire le lui avait recommandé. Se tenir le plus près possible du bord du quai.
– Putain, disait Lestrade, tel que je te connais, je croyais que tu te la serais faite…
Alexandre Caillard avait fermé les yeux dès l’instant où il avait entendu la rame surgir du tunnel.
Un homme de taille moyenne et râblé, la trentaine, qui attendait la rame et se tenait un peu en retrait de Lestrade et de Caillard, s’était approché d’eux quelques secondes plus tôt.
Il se mit juste derrière Lestrade et le poussa brusquement.
Alexandre Caillard rouvrit les yeux en se reculant instinctivement au moment même où la cabine de la voiture de tête percutait Lestrade.
Le temps que le machiniste réagisse, Jean Lestrade fut traîné sur toute la longueur du quai.
Il y avait suffisamment de monde dans la station pour que la pagaille soit complète.
Alexandre Caillard vomit sans avoir à se forcer et crut qu’il allait tourner de l’œil.
L’inconnu le prit par le bras en lui murmurant :
– C’est fini. Tout va bien.
Puis il l’entraîna vers la sortie en lui tenant toujours fermement le bras.
Personne ne leur avait prêté attention.
Les usagers s’étaient agglutinés sur le quai à l’avant de la cabine. Là où le corps de Jean Lestrade se donnait en spectacle sur les rails.
Enfin, ce qu’il en restait.
Le machiniste, en état de choc, sanglotait dans sa cabine.


© Alain Pecunia, 2009.
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