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vendredi 26 novembre 2010

Noir Express : "Le Sanglot de Satan" par Alain Pecunia en téléchargement gratuit sur Feedbooks

Caorches-Saint-Nicolas, paisible commune de Normandie. Le fils Berton revient de son exil vénézuélien pour « toucher » son héritage. Douze ans après un meurtre resté impuni et deux ans après la prescription légale. Un type prudent qui n’a plus rien à craindre. Mais les gendarmes lui pourrissent la vie et le père de la victime, un Sicilien au sens de l’honneur primitif, attend son heure sans aucun sens de la légalité.
La justice passera, sanguinolente et macabre.

Ce récit a été publié en 2006 par les éditions Cheminements.
Ceux (et ils sont nombreux) qui ont téléchargé Un été pourri retrouveront ici la campagne de Bernay (Eure).
Certains lecteurs pourraient s’étonner de la liberté prise par l’auteur d’introduire des personnages mafieux en un tel lieu. En fait, il y a de cela quelques années, il y eut bel et bien une tentative d’implantation du milieu varois dans la ville.

mardi 12 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 10

Chapitre 10





Personne n’était ému de mon départ. Seul le Bellou était juste un peu excité.
Ma frangine a haussé les épaules.
– C’est ton choix, quelle a dit.
De toute façon, elle avait récupéré son Henri-Jacques et elle n’avait plus besoin de moi pour développer son commerce.
J’ai pris le TER Pornic-Nantes de onze heures trente-neuf, puis le TGV de treize heures pour Paris. À quinze heures dix, je me suis retrouvé à Montparnasse.
Je me suis senti léger en sortant du métro Porte-de-Bagnolet avec mon sac de voyage à bout de bras. Je m’en tirais sain et sauf.
J’ai remonté le boulevard Mortier et retrouvé l’appartement de maman, rue de la Justice, qui domine les toits de Paris.
Je me suis servi un double scotch pour étouffer le petit pincement que j’ai eu en tournant la clé dans la porte et en pensant que j’allais vivre avec son fantôme un certain temps. Celui du deuil.
Puis j’ai défait mon sac en songeant que j’allais bazarder les vêtements de maman au plus vite pour récupérer son dressing.
En un sens, en virant toutes ses vieilleries et en redécorant le tout en style minimaliste tendance ligne claire, je serais plus à l’aise et le fantôme se taillerait à tire-d’aile.
Ça fait mal de se retrouver orphelin, mais il n’y a pas que des inconvénients, quoi qu’on en dise.
En fin de compte, maman, quelque part, elle avait dû sentir qu’elle devenait de trop. Elle avait eu la délicatesse de partir au bon moment.
J’ai défait mon sac en sifflotant et je suis tombé sur une enveloppe. Pareille que celle du croque-mort. Aussi grosse qu’un attaché-case.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis à trembler de partout.
Mes mains ne parvenaient pas à saisir l’enveloppe.
Alors, je me suis resservi une rasade de scotch que j’ai bu cul sec.
Ça allait mieux. Si ça tournait un peu, au moins ce n’était pas à cause de l’enveloppe.
– Putain ! que j’ai dit en l’ouvrant et en comptant les grosses coupures.
J’ai pensé – comme quoi je suis con – que c’était un cadeau de ma sœur.
Et moi qui avais caressé l’idée de l’estourbir dans son sommeil. Quelle perte sèche c’eût été !
Pourquoi ce cadeau royal ?
Peut-être pour prix de mon silence après toutes ses confidences.
C’était le plus probable et, du coup, son geste me parut moins désintéressé.
C’était un juste prix, tout simplement.
Que valaient pour elle cinq kilos de coke eu égard à son commerce de grande distribution qu’elle allait ouvrir ? Une goutte d’eau, un pourboire, c’est tout.
Mais j’étais quand même content.
Beaucoup moins, toutefois, quand je me suis branché sur les infos de vingt heures de la Une – une vielle habitude de maman.
Je m’étais bien installé avec mon plateau télé.
Cent vingt-cinq grammes de béluga, un homard et un Dom Pérignon 90 que je m’étais offert chez le meilleur traiteur du quartier une heure plus tôt pour fêter ça en beauté.
J’avais même enfilé mon vieux smoking, qui me boudine un peu, pour être vraiment dans le ton.
Avec ma chemise à plastron dont je n’ai pas pu fermer le col pour cause d’empâtement ces dix dernières années, et les pantoufles Old England que maman m’avait offertes à notre dernier Noël – je ne rentre plus non plus dans mes souliers vernis.
Mais j’étais seul et j’étais bien. Béatement bien.
Je m’attendais à de l’habituel. Les Américains faussement démocrates, les Arabes humiliés, les Juifs antisémites puisqu’ils n’aiment pas les Palestiniens qui ne demandent qu’à être aimés, la France illuminant la noirceur de ce monde, la Russie cahin-caha, les Polonais et les Espagnols qui ne comprennent rien à la grandeur de l’Europe franco-allemande, les Britishs chiens de compagnie des Yankees, un peu de Chine et un peu d’Inde – mais c’est loin et, de toute façon, ils rêvent comme nous d’un monde multipolaire où ils prendront juste leur petite place dans le concert des nations.
Je me suis étranglé à la première louche de caviar et recraché le tout sur mon plastron immaculé.
« Nous revenons sur ces dramatiques événements qui ont endeuillé ce midi la charmante petite ville de Pornic (zoom sur le port, le château puis la villa de ma frangine), en Loire-Atlantique.
« Vers midi, des individus non encore identifiés, au nombre de trois, se sont présentés à la villa appartenant à Mme Perrine-Charlène Bellou, commissaire principal de police urbaine à Nantes.
« Son époux, M. René Bellou, commissaire de police également à Nantes (silence sur les Renseignements généraux), et M. Henri-Jacques de Montelli, jeune entrepreneur entreprenant récemment installé à Pornic et honorablement connu dans la ville, locataire de Mme Bellou, se trouvaient également dans les lieux.
« Pour une raison inconnue et non encore expliquée, les inconnus ont ouvert le feu sur les occupants et Mme Bellou et M. de Montelli ont été abattus.
« Seul M. René Bellou a miraculeusement échappé à cette tuerie.
« Les trois agresseurs se sont ensuite rendus à la société de pompes funèbres dirigée par M. de Montelli et, après avoir mis à sac le funérarium dans des conditions odieuses (zoom sur la dévastation), s’en sont pris aux quatre honnêtes employés qui vaquaient à leurs occupations ce jeudi matin.
« Deux d’entre eux ont trouvé la mort et, sans l’heureuse intervention du commissaire Antoine de la Brigade des stupéfiants qui, dans le cadre d’une enquête nationale, surveillait les lieux avec ses hommes, les deux autres employés auraient été froidement assassinés.
« Deux des agresseurs, dont l’identité n’a pas été révélée, ont été abattus par les hommes du commissaire Antoine après sommations d’usage.
« Le troisième homme soupçonné d’appartenir à ce commando de la mort, un certain Antonio Gutierrez, de nationalité colombienne, responsable d’une entreprise d’import-export espagnole d’agrumes dont le siège est à Valence, en Espagne, s’est rendu sans opposer de résistance.
« Il n’était pas armé et prétend s’être trouvé sur les lieux pour raison professionnelle. D’après ses premières déclarations, il se défend d’avoir appartenu au commando et a déclaré qu’il avait un rendez-vous d’affaires avec M. de Montelli qui est, par ailleurs, directeur d’une société de promotion immobilière récente et déjà prospère en pays de Retz.
« Néanmoins, de nombreuses zones d’ombre demeurent dans ce quadruple meurtre.
« D’après le commissaire Antoine, il s’agirait peut-être d’une vengeance commanditée par des individus récemment condamnés pour des actes de grand banditisme et qui avaient été arrêtés par le commissaire principal Perrine-Charlène Bellou dont chacun reconnaît à Nantes son efficacité et sa lutte implacable contre la délinquance.
« Mais nous avons le commissaire Antoine en ligne.
– Commissaire, d’abord, merci de bien vouloir nous répondre alors que vous êtes en pleine enquêté.
– Je vous en prie, madame. (Un bellâtre avec une voix de stentor.)
– Avez-vous avancé, ce soir, dans votre enquête, commissaire ?
– Bien sûr, mais vous comprendrez que je suis tenu par le secret de l’instruction. (Sourire de contentement du flic.)
– Mais, commissaire, sans déflorer le secret de l’instruction, est-ce que vous confirmez les déclarations que vous avez faites en tout début d’après-midi où vous voyiez dans ces ignobles assassinats une vengeance de grands délinquants ?
– Sans aucun doute. Le commissaire Perrine-Charlène Bellou était un grand policier et les truands haïssaient son efficacité.
– Et M. Guttierez avait-il réellement rendez-vous avec M. de Montelli ?
– Je ne puis vous en dire plus sur ce point.
– Je vous comprends. Mais nous avons été surpris de ne pouvoir obtenir de déclaration de M. René Bellou, également commissaire de police, et qui est le seul survivant du massacre de la villa.
– Mâdâme (ton plein de suffisance et de condescendance), vous comprendrez aisément que le mari de la principale victime est profondément choqué par ces tragiques événements et qu’il a dû être momentanément hospitalisé. Par ailleurs, étant donné qu’il est le seul témoin de…
– Excusez-moi, commissaire, mais je dois vous couper car nous attendons d’une seconde à l’autre une déclaration du ministre de l’Intérieur qui vient d’arriver à Nantes.
« Donc, chers téléspectateurs, comme vous venez de l’entendre par la voix du célèbre commissaire Antoine, la police semble avoir avancé dans la résolution de cette tragique affaire mais ne peut évidemment, pour l’heure, faire état de ses investigations.
« Nantes, Gérard Cujo, vous êtes là ?
« …
« Non, nous n’avons pas la liaison avec Gérard Cujo, notre envoyé spécial, mais, peut-être, d’un instant à l’autre… »
J’en pouvais plus d’entendre déblatérer la gonzesse.
J’ai coupé.
Je me suis mis à nouveau à trembler de partout. Mais, cette fois, c’était de frousse. Rétrospective.
Je l’avais échappé belle. Si j’avais traîné un peu plus chez ma sœur, j’aurais subi le même sort que la Bernique et son associé.
J’avais pressenti que ça ne pouvait que mal se terminer avec ces Colombiens. On ne commerce pas avec des sans foi ni loi, des capitalistes du crime. Le petit commerce, il n’y a que ça de vrai. Ça ne suscite que l’envie du fisc.
Au deuxième scotch, je me suis rasséréné. J’ai pu analyser froidement la situation.
J’avais le fric et le Gutierrez allait probablement moisir en prison. Mais ma conne de sœur lui avait parlé de moi et j’aurais sûrement ses associés sur le dos.
Au troisième scotch, j’ai eu comme une pensée émue pour ma frangine. Elle m’avait tout de même refilé le pèze.
Au quatrième, j’étais un peu embrumé avec tout ce que j’avais ingurgité depuis la découverte de l’enveloppe. J’ai versé une larme sur ce pauvre Bellou, mon beau-frère malgré tout.
J’ignorais comment il en avait réchappé. J’imaginais mal les narcos épargner un témoin, même dingue. Il avait dû parvenir à se cacher et les autres devaient être pressés. Mais, vu l’état dans lequel il était, ça n’avait pas dû l’arranger, le pauvre vieux.
Le plus sage, pour moi, était de planquer le fric, de vendre mon affaire et de me tirer au loin.
Je me suis endormi bercé par le tangage de mon lit et en rêvant d’Australie.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

dimanche 16 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Quatre jours plus tard, la veille de notre départ, nous nous sommes tous rendus, sauf Isa qui gardait la petite, à l’inhumation dans le cimetière de Caorches de la dépouille de Dominique Pieri.
La famille ne s’étant pas manifestée pour récupérer le corps, Marcelle a tenu à ce que nous enterrions dignement « ce M. Domi si gentil ».
– Et puis je pourrai m’occuper de fleurir sa tombe et celle de la petite !
C’est fou ce que les vieux ont besoin d’occupations. J’ai l’impression qu’ils en accumulent telle une muraille qu’ils doivent sans cesse renforcée et qui se dresse entre eux et la mort. Plus ils sont occupés, plus la muraille est épaisse.
L’ironie de l’histoire veut que la sépulture de Dominique Pieri jouxte celle d’Annabelle Patronicci. Où se trouve toujours le corps de Jacques Berton.
Le brigadier a préféré simplifier les choses.
La dalle et la stèle en marbre de Carrare ne seront jamais posées.
Nous avons seulement fait inscrire le prénom de la jeune fille sur la croix de bois de sa sépulture et déposé un bouquet champêtre sur la tombe.



« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

samedi 15 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Le reste de nos vacances n’a pas été aussi familial que je l’aurais souhaité. Dès ce 15 août, elles ont pris une tournure « collectiviste » avec nos nouveaux amis.
Mais, le 23 août, Philippine a eu droit à un superbe anniversaire.
Le commissaire Antoine, notre pote et collègue des Stups, nous a fait une grande surprise.
Il est venu passer la journée avec nous et avait amené avec lui Gérard Langlot, récemment sorti de son hôpital psychiatrique et rétabli dans son honneur depuis l’arrestation début août de Christine Langlot, sa femme, et de Jean Périni, l’un des deux serveurs du Relais angevin, pour trafic de drogue.
Il nous raconta qu’il avait été impossible de faire craquer Mme Langlot mais que le serveur s’était mis à table sans faire d’histoire. C’est grâce à son témoignage que Gérard Langlot avait pu être innocenté.
Gérard nous parut l’ombre de lui-même. L’épreuve l’avait marqué.
Phil en profita pour lui conseiller son psy, le Dr Lévy.
– Un type plein de bons conseils et qui a transformé ma vie, lui dit-il.
Antoine félicita plusieurs fois Phil pour son rôle déterminant dans le démantèlement du réseau de trafiquants de drogue dont Christine Langlot avait pris la tête – bien peu de temps – après le meurtre de son « patron »
*, Lionel Péroti. Mais l’assassin, un certain Clément Duroc, courait toujours.
Les « complices » de Papy n’en conçurent que plus d’admiration pour lui.
Phil en est devenu vraiment insupportable. La modestie n’étant pas sa vertu principale, je l’ai vu prendre la grosse tête. Mais Isa ne voulut pas l’admettre.
En réalité, c’est Marcelle qui avait su nous manipuler savamment et nous utiliser pour sa vendetta personnelle – venger la mort de son « M. Domi ». Mais nous l’avions tous oublié et c’était devenu une « affaire d’hommes ».
En repartant tard le soir avec Gérard, Antoine me prit à part.
– Tu as de la chance avec tes amis d’ici. Ils sont fort sympathiques. Mais comment as-tu fait pour tisser de tels liens de complicité en si peu de temps – et avec des paysans ?
– Oh ! c’est grâce à Papy…
– Il est merveilleux, ce bonhomme ! C’est d’ailleurs grâce au service qu’il m’a rendu que je vous ai pardonné votre sale farce du « nettoyage » chez lui. La petite a de la chance d’avoir un grand-père comme lui…
* Voir Cadavres dans le blockhaus.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 14 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Phil conduisit la Twingo sur les cinq cents mètres qu’il restait à parcourir. Muet comme une carpe.
Il alla se coucher immédiatement en jetant juste un « Tout va bien » à Isa. Se refusant à toute explication.
– Demain. Je suis épuisé.
Le lendemain, jour de l’Assomption, il tint parole après le petit déjeuner.
– C’est cette histoire de marnière qui m’a donné l’idée. Elle coupait toute la largeur sur près de trois mètres et faisait huit mètres de long – et au moins une trentaine de mètres de profondeur.
Alors, quand je l’avais vu partir avec la première équipe de mafieux, il avait pris un peu d’avance puis éteint ses lumières une centaine de mètres avant la bifurcation.
L’entraînement des soirées précédentes, c’était ça.
Mais les autres, ses « complices », dès son passage sur la bonne route, avaient aussitôt placé le panneau d’interdiction de passage sur celle-ci.
D’où le dérapage contrôlé des Siciliens qui devaient s’engager forcément sur la mauvaise où les attendait, cinquante mètres plus loin, la marnière.
– Et, même en s’en rendant compte au dernier moment, avec le remblai des deux côtés qu’on avait mis l’après-midi, ils ne pouvaient qu’aller tout droit… Pour sûr, ils ont freiné à mort ! Mais tête baissée ils ont basculé dedans… Sans trop de bruit car Michel y avait balancé des bottes de paille au fond !
Même topo avec la seconde équipe.
Sauf que, cette fois, ils avaient prévu de les coincer à deux voitures. L’une conduite par Phil et l’autre par l’un des jumeaux. De façon que, s’ils montraient de la méfiance au dernier moment, la deuxième voiture conduite par Phil puisse les coincer et les pousser vers le trou sur cette route où il était impossible de se doubler.
– Mais il n’y a pas eu besoin. Ils ont foncé dedans tout seuls…
Phil était fier comme Artaban.
– Je crois que j’ai enfin fait une bonne action dans ma vie.
– Mais, Papy…, tenta Isa.
– Si, si, la coupa-t-il. Et je sais ce que je dis. Vous pouvez me croire !
Ses acolytes, ainsi que Marcelle, nous rejoignirent à l’heure de l’apéritif.
– Il manque encore un peu de terre ! dit joyeusement Michel. Mais c’est déjà pas mal.
Les deux jumeaux me serrèrent chaleureusement la main avec de petites tapes complices sur l’épaule qui n’échappèrent pas à Isa.
Qui a fait la gueule après que Georges lui a dit :
– Votre mari, il a pas été mal. Il nous a donné un bon coup de main, vous savez ?
Non, elle ne savait pas. Je lui avais tu mon rôle de croque-mort.
– Tu m’expliqueras, me lâcha-t-elle fielleusement, ce que tu entends par rôle de simple observateur. Ça m’intéresse…
Il y eut quand même un petit flottement dans notre confrérie lorsque le brigadier débarqua, seul, alors que nous étions déjà quelque peu éméchés.
Il s’approcha d’un pas énergique et l’air particulièrement satisfait. Jetant des regards chaleureux à chacun et chacune. Style de Gaulle descendant les Champs-Elysées à la Libération.
– Alors, messieurs ! Beau travail que ce remblayage de la marnière… Mais je ne suis pas venu pour vous parler de ça. Je souhaitais vous apprendre une bonne nouvelle, que vous ignorez encore, bien sûr… Eh bien, je vous annonce que le « clan des Siciliens » s’est volatilisé dans la nature cette nuit et qu’il a dû s’enfuir en Sicile. Hélas ! car nous étions près de les arrêter pour leur trafic de drogue et autres méfaits… De toute façon, nous en sommes débarrassés. C’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
Nous avons tous applaudi et félicité le brigadier qui a accepté de trinquer avec nous.
Il n’était pas de service.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 13 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 16 (suite et fin)

Chapitre 16 (suite et fin)





Je comprenais enfin la manœuvre de Phil et Georges.
Ils voulaient se faire poursuivre. Faire tomber les Italiens dans un guet-apens.
Et je me retrouvais là coincé sans voiture et dans l’impossibilité de les suivre.
Face à l’artillerie et à l’expérience des Siciliens, je pensais que c’était franchement un plan foireux.
La fine équipe de Phil et Georges n’avaient rien d’un gang aguerri ou d’une équipe du GIGN.
Phil redémarra sur les chapeaux de roue lorsque les phares du monospace éclairèrent la route en sortant de l’allée.
Les deux voitures se dirigeaient vers la campagne, à l’opposé de la route Orbec-Bernay.
J’entendis le bruit des moteurs et des reprises fougueuses jusqu’à ce qu’il devînt un murmure lointain. Déchiré cinq minutes plus tard par des crissements de pneus et un bruit très assourdi.
À vol d’oiseau, ça devait se situer à un bon kilomètre.
J’étais en train d’hésiter sur la marche à suivre.
Jusqu’à présent, aucun coup de feu n’avait résonné dans la campagne et Patronicci était toujours chez lui.
Vingt minutes plus tard, la voiture d’Isa vint se garer, toujours avec Phil au volant, le long du cimetière après un demi-tour sur le parking.
Une autre voiture se gara une soixantaine de mètres plus loin sur le bas-côté de la route près du croisement du centre- bourg.
Les deux voitures avaient éteint leurs phares et Phil se dissimula derrière le volant.
Cinq minutes plus tard arrivait une autre voiture. Une BMW. Mais celle-ci pénétra franchement dans l’allée de la propriété de Patronicci.
Deux hommes en sortirent. Ce devaient être le cuistot – pardon ! le pizzaïolo – et le serveur de la pizzeria appelés en renfort.
Il y eut un long conciliabule et Patronicci monta dans la voiture avec l’un des deux hommes au volant. Mais sans démarrer.
L’autre s’était dirigé sur l’arrière de la maison et avait quitté mon champ de vision.
Une dizaine de minutes plus tard, la voiture dans l’allée alluma ses phares deux fois et démarra lentement.
Cela me parut être un signal.
Instinctivement, je jetai un regard vers la voiture de Phil et aperçus le mafieux qui avait disparu s’en approcher par-derrière en tenant une arme à la main.
Il en était encore à une dizaine de mètres.
Mais, Phil, l’innocent, ne se doutait de rien. Ils avaient dû repérer la voiture, immatriculée 75, à leur arrivée et le sbire avait été chargé de neutraliser le conducteur.
Quand il passa le long du muret à ma hauteur, je lui sautai dessus et l’étendit raide à la première manchette.
Phil ne s’était même pas retourné.
Il sursauta comme un diablotin sur son ressort quand j’ouvris sa portière.
Il eut un geste apeuré et un cri muet. Les autres mafieux durent me confondre avec leur acolyte car ils démarrèrent aussitôt et se jetèrent à la poursuite de l’autre voiture qui avait également démarré avec une très faible avance.
Phil remis de sa frousse, je lui demandai de m’aider à charger l’artiste de la pizza endormi à l’arrière et de me le surveiller avec une clé à molette. Avec ordre de l’assommer sans sommation s’il se réveillait. – Je n’avais pas osé confier à Phil mon arme de service.
Je pris le volant et Phil m’indiqua le chemin à suivre. Qui était curieusement celui de notre lieu de « vacances ».
Sur le chemin de Saint-Mards-de-Fresnes direction le pont de Plainville, j’aperçus au loin des lueurs qui se matérialisèrent, à l’approche de la bifurcation que faisait la route à cet endroit, en une pelleteuse et un tracteur avec sa remorque tout affairés au remblayage de la marnière.
Georges était là à regarder. Michel, lui, maniait la pelleteuse, et les deux jumeaux continuaient d’apporter de la terre et de la pierraille avec le tracteur.
Georges s’approcha de ma familiale et, après avoir jeté un coup d’œil à l’arrière, me lança joyeusement :
– Vous nous apportez le manquant !
Je descendis en demandant à Phil de continuer de veiller sur le sommeil du mafieux.
– On ne peut pas le laisser là. Il faut qu’il aille rejoindre les autres, me lança le vieux Georges sur le ton d’un chef de chantier en désignant du menton le large trou béant.
J’en suis resté sans voix. J’ai protesté.
– Mais cet homme est encore vivant ! Je dois le remettre à la justice !
– Pour qu’il aille tout raconter ? C’est ce que vous voulez ? Et nous faire tous tomber ainsi que M. Phil qui a eu cette idée géniale ! De toute façon, il sera mort dès qu’il arrivera au fond, ce salopard.
Il se tourna vers la voiture et cria :
– C’est ça, amenez-nous-le, monsieur Phil !
Phil était en train d’extraire le mafieux de la voiture en le tirant par les pieds.
Je me précipitai vers lui.
– Ne vous inquiétez pas, Pierre, il est bien mort.
Je regardai Phil avec effarement. Comme si je contemplais un monstre.
– Vous l’avez achevé à la clé à molette ! balbutiai-je.
Plus troublé, en réalité, par les possibles déchets crâniens sur la garniture des sièges de la Twingo d’Isa que par ce meurtre perpétré de sang-froid.
Phil eut un sourire radieux.
– Mais non, je l’ai juste étranglé… Il commençait à émerger et vous m’avez dit de l’estourbir en ce cas, s’empressa-t-il de préciser en voyant mon regard. Et ma méthode est bien plus propre que la vôtre et bien moins barbare… Aidez-moi à le porter jusqu’au trou plutôt que de rester à me regarder comme ça.
Je l’ai aidé en prenant le corps par les épaules. Il n’y avait pas le choix.
J’ai même balancé le corps avec Phil.
– C’est bon, les gars, a-t-il alors dit. C’est complet. Vous pouvez finir de reboucher !
Il se tourna vers moi.
– On peut rentrer, maintenant, Pierre. Ils en ont pour un bout de temps à verser les sept cents mètres cubes. C’est que ce n’était pas une petite cette saloperie de marnière !


© Alain Pecunia, 2008.
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mercredi 12 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Le jeudi, j’ai renoncé à trimbaler Phil pour la journée.
Je ne rêvais que d’une paisible journée à la campagne.
En fin de matinée, Isa m’a envoyé chercher des œufs chez Marcelle et Georges. J’y suis allé à pied avec Philippine.
Le monospace des Siciliens nous a dépassés au ralenti sur la route. Il s’est arrêté vingt mètres plus loin puis a redémarré brusquement comme nous arrivions à sa hauteur.
Ça m’a donné un mauvais pressentiment.
Phil a disparu la plus grande partie de la journée pour aller à la ferme.
À l’heure de la sieste de la petite, sans nous être concertés, Isa et moi avons nettoyé nos armes de service.
Comme toujours, elle a remonté la sienne plus rapidement que moi.
Nous n’avons pas échangé un mot. Ce n’était pas nécessaire. Nous savions que nous étions sur la même longueur d’onde. Et qu’avant l’arrivée des bleus – la cavalerie – il faudrait jouer la protection rapprochée de nos doux dingues.
Dans le courant de l’après-midi, nous avons entendu un remue-ménage de pelleteuse et un va-et-vient de tracteur vers la ferme.
J’ai pris ma voiture et je suis passé devant sans m’arrêter.
La pelleteuse prenait de la terre et des cailloux sur l’immense monticule qui servait de réserve aux trois frères pour leurs remblayages de marnières.
Elle chargeait une remorque de tracteur.
Je suis allé jusqu’au bourg, fait demi-tour sur le parking du cimetière et suis revenu.
C’est alors que j’ai compris qu’ils amenaient leurs matériaux de remblayage jusqu’à la marnière qui coupait la route. En deux tas d’une dizaine de mètres de longueur sur chaque bas-côté.
Ça m’a rassuré ainsi qu’Isa quand je lui ai rapporté ce qui se passait.
– Ce n’est rien. Ils font leur boulot, ai-je conclu en haussant les épaules et en regagnant mon transat.
Le va-et-vient a continué jusqu’en début de soirée.
Phil était revenu pour dîner avec nous et se préparait à présent pour sa virée du soir.
Quand il est redescendu de l’étage, il était sur son trente et un.
– Ne m’attendez pas pour vous coucher. Ça risque d’être long ! nous lança-t-il négligemment.
Il partit à vingt et une heures trente avec la Twingo d’Isa et nous l’avons entendu s’arrêter à la ferme.
J’ai alors aidé Isa à fermer la maison. C’est elle qui garderait la petite.
Puis je suis parti à pied jusqu’au bourg en suivant la lisière des champs et en me tenant le plus éloigné possible du chemin vicinal. Mais la nuit finissait de tomber.
J’ai mis une demi-heure pour atteindre le cimetière et me dissimuler à l’intérieur derrière son muret. De ce poste d’observation, j’avais à la fois une vue sur la maison du Sicilien et sur la route.
Je n’avais pas vraiment d’idée précise. Juste l’intuition qu’il fallait que je me trouve là.
Il était à présent vingt-deux heures passées.
À la demie, je vis arriver la Twingo d’Isa. Je devinai Phil au volant et reconnus la silhouette de Georges à l’arrière, derrière la place du passager avant, lorsque la voiture vint faire demi-tour sur le parking du cimetière. Georges tenait un fusil de chasse.
Phil s’arrêta ensuite devant l’entrée de la maison du Sicilien en donnant des à-coups d’accélération.
Le canon du fusil de Georges apparut à la fenêtre arrière, semblant viser la porte d’entrée, qui se trouvait au-delà de la portée de son fusil pour qu’une décharge fût mortelle.
C’est alors que la porte s’ouvrit sur l’un des « cousins » de Salvatore Patronicci.
Il se baissa instinctivement et s’apprêtait à saisir une arme sous sa veste quand la Twingo démarra en trombe pour s’arrêter pile cinquante mètres plus loin.
Déjà, des cris ou des ordres retentissaient en sicilien et deux sbires se précipitèrent vers le monospace.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 10 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Le mardi 12, nous sommes partis à la mer. Deauville, cette fois. Mais j’ai quasiment chargé Phil de force dans la voiture.
Au moins, me suis-je dit en démarrant – je conduisais cette fois, à cause de l’image du père partageux des rôles mais non soumis à donner à ma fille pour son équilibre psychologique –, il ne pourra pas comploter aujourd’hui.
Bien sûr, ça n’empêchait pas les autres, les ruraux, de cogiter leurs conneries. Ils n’avaient d’ailleurs pas besoin de lui puisque Phil, avec son manque complet d’esprit pratique, ne leur servait à rien. Je ne comprenais d’ailleurs pas comment ils pouvaient s’encombrer de ce quasi-retraité de l’enseignement qui avait le plus souvent la tête dans la lune.
Il avait dû les impressionner avec ses diplômes et tout son baratin culturel.
– Hein ! Papy que t’es le chef ?
– Chut ! ma chérie…
– Oui, chut ! ma puce. On se tait quand papa conduit. Il lui faut de la concentration.
Je ne supporte pas toujours l’ironie de ma femme à mon égard.
Bref, j’étais quand même parvenu à lui mettre Papy à l’abri pour la journée. Et c’était toujours ça de gagner.
Je situais la zone de turbulence à venir vers le jeudi et le vendredi. Il me suffirait de le neutraliser à nouveau les trois jours à venir. Pour sa sécurité – et la nôtre.
Mais le soir, à notre retour, après une superbe journée à la plage et un déjeuner au Bar du Soleil sur les Planches, à presque neuf heures, Phil a demandé les clés de sa voiture à Isa pour aller faire un tour.
– Mais pour aller où ? lui ai-je demandé interloqué.
– En ville !
– Mais lâche un peu Papy ! est intervenue ma femme. Il a le droit d’aller se promener où il veut et quand il veut, non !
– Mais c’est ville morte, le soir !
– Et s’il veut aller tirer son coup ?
C’est vrai, je dois l’admettre, je n’ai jamais pensé que Papy pouvait avoir une vie sexuelle. Sentimentale, si. La preuve, sa relation avec Isa.
Tout compte fait, pourquoi pas ? À cinquante-sept ans, à part sa calvitie prononcée et sa bedaine, il portait beau quoique rondouillard. Elégant et courtois. Beau parleur – un peu trop à mon goût. Mais je ne le voyais pas attirer par le sexe. Aucune femme dans sa vie. Jamais un mot ou une allusion entre hommes avec moi sur une expérience passée ou une rencontre présente.
Vraiment le vieux garçon qui a vécu auprès de sa maman.
Phil n’a pas démenti. Peut-être qu’après tout il y avait un bordel confidentiel en ville ou des adresses accueillantes.
Peut-être même qu’un de ses nouveaux « amis » lui avait refilé un tuyau.
Alors je me suis montré beau joueur.
– Bon coup, Papy ! je lui ai dit.
Il a haussé les épaules. Isa m’a dit que c’était pas malin de ma part.
La voiture de ma femme, elle a un moteur qui fait un bruit particulier que je reconnaîtrais entre mille.
Je suis resté dans le jardin et j’entendais ce bruit décroître sur la route puis revenir dix minutes plus tard. Demi-tour vers la ferme. Et puis à nouveau le même manège.
Puis une deuxième voiture qui démarra de la ferme.
Une heure que ce manège a duré !
Comme une course-poursuite.
– Mais quelle connerie de s’amuser à se poursuivre sur un chemin départemental ! Phil a dû accepter un pari stupide avec le fermier ou l’un de ses frères… Il va se viander, ce con, et péter ta bagnole !
Isa ne m’a pas rabroué. Je l’ai vu inquiète.
– Qu’est-ce qu’ils peuvent fabriquer ? a-t-elle même dit.
Puis Phil est revenu. Avec tentative de dérapage contrôlé pour s’engager dans le chemin.
Content de lui. L’air aussi satisfait que s’il avait tiré son coup.
– Sympa, le rodéo, Papy ? ai-je demandé mi-figue, mi raisin.
– On s’est bien amusés ! qu’il a osé me répondre.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 7 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Le dimanche matin, Isa nous fit la leçon comme à des mômes. À Papy et à moi. Juste avant de nous rendre chez Georges et Marcel.
Pour Papy, pas de démonstrations intempestives de son immense culture. Pour moi, pas d’emportement impulsif et de mauvaise humeur.
Philippine y échappa car, « elle, à presque trois ans, elle sait se tenir en public ».
Nous avons parcouru à pied les quelque trois cents mètres qui nous séparaient de la maison de Marcelle et Georges.
Le fermier et ses deux frères cadets étaient de solides gaillards d’une quarantaine d’années qui nous reçurent chaleureusement. Les cadets étaient jumeaux.
À quinze heures, sous une chaleur torride, nous attaquions seulement le fromage après avoir commencé par un plateau de charcuterie et enchaîné par le poisson –, des truites – suivi du gigot. Sans oublier les trous normands entre chaque.
C’était une joyeuse compagnie et nous étions tous détendus et de bonne humeur.
Avant les tartes du dessert, je surpris quelques mots échangés entre Georges et Phil.
– Vous avez vu, hein ! c’est bien profond comme je vous l’avais dit. Il y en a un qui est tombé dans une devant chez lui récemment. Eh ben, on n’a pas pu aller le chercher ! Et puis on pourra compter sur Michel et ses frères…
Michel, c’est le fermier.
J’ai regardé Isa qui était assise en vis-à-vis de moi et avait Phil à sa droite. Peut-être comprendrait-elle de quoi il pouvait s’agir. Mais Michel, qui était assis à ma droite, éclaira ma lanterne.
– Je m’occupe de remblayer les marnières avec mes frères quand il y en a une qui s’effondre dans le secteur. Je crois qu’on pourra bientôt remblayer celle de la route à côté…
Je fus rassuré mais je ne comprenais pas l’intérêt subit de Phil pour la géologie et le mouvement des sols. Surtout qu’il s’était promis, en arrivant en vacances, de commencer une étude sur Alexandre, poète du XIIe siècle natif de Bernay, « inventeur » de l’alexandrin par sa composition de Li romans d’Alexandre – d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine – en vers de douze syllabes. Alors pourquoi s’intéressait-il à leur remblayage ?
J’éprouvai un sentiment étrange.
Plus tard, bien plus tard, une fois que nous fûmes de retour chez nous après le repas du soir, Isa me dit que c’était à cause du calva maison de cinquante ans d’âge – « celui des grandes occasions », comme avait dit Georges avant de déboucher la bouteille – et de ses soixante-dix degrés.
Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait eu raison pour cette fois.
C’était un réel sentiment de malaise. Comme si j’avais découvert tout à coup que je me trouvais immergé dans un complot. Et les comploteurs étaient mes commensaux. Là, en chair et en os. Avec plein d’idées plus tordues les unes que les autres.
Ça me plongea dans un abyme de perplexité.
Je ne savais plus si j’entendais ce que j’entendais ou si je virais parano complet. Je ne voyais qu’allusions sibyllines dans les phrases que j’attrapais au vol.
« On fera comme on a dit » (Georges), « C’est entendu comme ça » (Michel), « C’est d’une simplicité géniale ! Il m’arrive souvent d’avoir de bonnes idées » (Phil), « On pourrait même en mettre deux » (l’un des jumeaux), « Mais il y en a cinq à mettre » (l’autre jumeau), « Non, je parle de tracteurs » (le premier jumeau), « C’est d’un classicisme ! En tant qu’expert, je peux vous le dire » (Phil), « Faudra pas boire avant ce soir-là, hein ! les hommes » (Marcelle), « Faudrait quand même régler ça avant l’Assomption » (Georges), « On entendra même pas le bruit » (Michel), « Rien à foutre » (le premier jumeau), « On sera rapide » (l’autre jumeau), « Personne pour regretter, c’est sûr » (Michel), « Que c’est beau, tout de même » (Phil), « Ça vous amuse bien, hein ! monsieur Phil » (Marcelle), « Vraiment le bon coup » (Michel), « Super » (le premier ou le deuxième jumeau), « C’est une belle. Bien large et profonde » (Georges)…
Comme les pièces d’un puzzle infaisable. Et même pas de modèle pour commencer par les bords.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil.
– Isa, t’as compris quelque chose, toi ?… Mais à quoi pouvaient-ils faire allusion ?… J’en ai la migraine…
– Dors, mon chéri. Tu n’as jamais supporté les alcools forts.


© Alain Pecunia, 2008.
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mardi 4 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite et fin)

Chapitre 10 (suite et fin)





Isa a toujours l’esprit pratique. Elle ne cesse de me surprendre.
– Peut-être que les deux vieux ont un ou deux fusils ? Suffit de leur demander.
– Tu veux peut-être aussi demander au fermier d’à côté s’il n’a pas quelques reliques ? Et pourquoi pas tous les voisins et faire un remake des Sept Mercenaires en pleine campagne normande, pendant que tu y es !
– Et pourquoi pas ? m’a-t-elle lancé en défi.
Je n’y croyais vraiment pas. Je voyais ma chère et tendre épouse devenir aussi taré qu’eux sous mes propres yeux.
– Mais tire pas une tronche comme ça ! Je déconnais juste…
Et le Phil qui se pointait en sifflotant.
– Vous manigancez quoi ? lui lâchai-je méchamment.
Il me snoba.
– Ça ne vous concerne pas !
– Mais vous mettez Philippine en danger !
Là, il me jeta un regard vraiment mauvais.
– Mais c’est vous, mon pauvre Pierre, qui mettez sa vie en danger en laissant vivre ces saloperies !
Alors j’ai tenté le bon sens.
– Mais vous n’êtes même pas armés…
– Si. Georges a un vieux fusil de chasse.
– Ah ! vous voyez, Phil, c’est pas sérieux.
– Mais les armes ne jouent qu’un rôle secondaire dans notre plan. Tout est dans l’intelligence et la finesse tactique, précisa-t-il en pointant son index droit contre sa tempe. Nous, nous n’évoluons pas dans la brutalité policière, si vous voyez ce que je veux dire, Pierre…
Isa s’est interposée entre nous au moment où j’allais le prendre à la gorge et ne plus lâcher prise jusqu’à ce que mort…
Non ! J’allais quand même pas péter les plombs ! Mais pourquoi cette pulsion de meurtre par strangulation sur Papy ?…
– On se calme, les hommes ! On est de grands garçons… Voilà, on recule un peu et on respire un grand coup. Ça ira mieux après…
En fait, ça n’a pas été tellement mieux après. J’ai senti les choses m’échapper. Avec la sensation d’évoluer dans un univers étranger.
C’est simple, depuis que j’étais là, j’éprouvais le sentiment d’évoluer dans une cinquième dimension. Comme si cette propriété était placée sous le signe d’une malédiction quelconque.
C’est vrai, je suis superstitieux. C’est même terrible parce que c’est quelque chose qui ne se commande pas du tout et qui ne vous lâche plus quand ça vous prend. Comme à présent.
– Les deux vieux nous ont jeté un sort ! je me suis dit à haute voix.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, chéri ?
J’ai sursauté et me suis ressaisi.
– Rien, Isa. Rien. Je me sens juste un peu fatigué…
– Eh bien, rejoins ta fille pour faire la sieste, mon chéri.



© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 3 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le lendemain matin, le vendredi 8, je me suis rendu seul à la gendarmerie de Bernay.
J’ai été reçu au bout d’un quart d’heure par le brigadier.
– Qu’y a-t-il pour votre service, commandant ?
J’avais décidé l’offensive sans concession.
– Mettre les choses au clair, commençai-je, même si ce ne sont pas mes affaires. Mais ça peut le devenir…
– Serait-ce une menace ? Cela me surprend de votre part.
– Non, brigadier. Mais vous savez parfaitement que Salvatore Patronicci est l’auteur du meurtre de Dominique Pieri et, probablement, de celui de Jacques Berton.
– Oui. Et alors ?
J’étais soufflé.
– Que voulez-vous, je le sais, mais je n’ai pas de preuves.
Il avait l’avantage, le savait et prit la peine de se fendre d’un large sourire avant de poursuivre.
– Lors de la découverte du cadavre d’Annabelle Patronicci, nous avons rapidement soupçonné Jacques Berton. Mais il s’était enfui. Puis, ensuite, il y a eu l’installation de Salvatore Patronicci. Qui venait attendre le retour du meurtrier. Que voulez-vous ? lui il y croyait… Aussi, dès le retour de Berton sous prétexte du décès de sa sœur – pas très clair d’ailleurs son suicide par pendaison, on peut y voir la main de Patronicci pour accélérer le retour du dernier des rejetons Berton –, je les ai surveillés tous deux… Nous avons eu droit à l’explosion suspecte du garage des Berton et à l’incendie – à la grenade incendiaire, s’il vous plaît ! – de la pizzeria Patronicci… Nous étions observateurs et nous le sommes restés – je ne vous apprendrai rien en vous disant que, si la justice a parfois du mal à éliminer les malfaisants, parfois, ceux-ci y parviennent plus facilement en s’entretuant… Je ne suis pas contre – officieusement, s’entend –, et vous, commandant ?
Je revoyais mon séjour du mois de juillet dans le pays de Retz et repensais aux moyens que j’avais employés.
J’opinai.
– À la bonne heure ! J’étais sûr que nous nous comprendrions… Bref, il est évident que Patronicci a mutilé le sieur Pieri puis l’a achevé. Comme il a sûrement assassiné le sieur Berton… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi qui l’ai rencontré plusieurs fois et l’ai bien observé, ce Berton, je puis vous assurer qu’il ne faisait pas le poids face au Sicilien, surtout que ce dernier avait rameuté de la « main-d’œuvre » – des « cousins »… Et je l’imagine mal réussissant à lui échapper. Donc, le corps n’est pas loin. Mais où ? Vous avez une idée, commandant ?
J’avais la bouche sèche de toutes ces révélations qui recoupaient mes déductions.
Le brigadier attendait patiemment ma réponse.
– À mon avis, il se trouve dans la tombe de la fille de Patronicci.
– La tombe d’Annabelle, la seule du cimetière qui n’ait pas de nom ? Je suis d’accord avec vous… Mais, si je la fais ouvrir, poursuivit-il d’un air matois, qui me prouve que le corps de Berton ait été mis là par le papa Patronicci ? J’ai une présomption mais toujours pas de preuve, n’est-ce pas ?
– Je vous l’accorde.
Il se pencha vers moi à travers son bureau en prenant appui de ses deux coudes.
– Je vais vous confier un secret… Le marbrier attend, pour le début de la semaine prochaine, une superbe dalle funéraire avec stèle monumentale, le tout du plus beau marbre de Carrare – limite convoi exceptionnel, si vous voyez le genre… Bref, le papa Patronicci a prévenu le marbrier qu’il n’avait qu’à s’occuper de la livraison. Lui et sa famille s’occuperont de l’installation. Il lui a présenté ça, cet enfoiré de mafieux, comme une vieille tradition sicilienne !… Donc, j’ai dit au marbrier, qui est venu s’en inquiéter auprès de moi, de les laisser faire. Comme ça, je pourrai les surprendre en train d’ouvrir la fosse et, si le corps de Berton s’y trouve – comme nous le supposons tous deux –, les arrêter tous quand ils commenceront l’installation de leur monument, en flagrant délit de dissimulation et recel de cadavre…
Je me sentais quelque peu rassuré, mais nous étions le 8 et il s’agissait de prendre de vitesse les possibles conneries de Phil et des deux vieux.
– Ah oui ! j’allais oublier, reprit le brigadier. Le vieux Patronicci tient absolument à faire sa maçonnerie le vendredi 15, le jour de l’Assomption… Que voulez-vous, encore une tradition sicilienne !
Je ne savais pas comment j’allais pouvoir retenir mes trois lascars toute une semaine. Mais j’eus l’impression que le brigadier lisait dans mes pensées.
– D’ici là, vous savez, s’il y a du nettoyage dans l’air, c’est que Dieu l’aura voulu ! Ce n’est pas moi qui irai m’en plaindre en cette période de restriction budgétaire…
Il éclata de rire sur ces bons mots.
Je ne pus que sourire jaune.
– À bientôt, commandant. De toute façon, je passerai vous voir pour faire signer au grand-père de la petite sa déposition en tant que « découvreur » du cadavre du bois. Je ne vais quand même pas convoquer ce brave homme et éminent professeur à la gendarmerie, n’est-ce pas ?
Il m’a accompagné jusqu’à la sortie, mais je n’ai pas compris pourquoi il m’a souhaité « bonne chance » d’un air entendu. Mais je savais que j’allais en avoir besoin.
Ce que m’a confirmé la vision des deux vieux en train de discuter de façon animée avec Phil à l’entrée du chemin d’accès à notre fermette.
Que pouvaient-ils bien comploter ? Je ne voyais pas George et Marcelle, à soixante-dix ans, et encore moins Phil, le pacifique prof de lettres, se transformer en desperados.
Ça sentait quand même les emmerdes à venir s’ils provoquaient le Salvatore Patronicci d’une façon ou d’une autre.
Il me fallait les protéger contre eux-mêmes et tenir Isa et notre fille à l’écart.
Ces mafieux, au nombre de cinq selon le brigadier, étaient loin d’être des enfants de chœur. S’ils apprenaient ou savaient déjà – et pourquoi pas ? – qu’Isa et moi étions officiers de police, ils pouvaient même s’imaginer dans leur tête de tarés que nous étions là en opération clandestine contre eux.
J’ai expliqué longuement à Isa le fruit de mes cogitations après lui avoir fait le compte rendu de mon entretien avec le brigadier. Qu’il laissait le champ libre à un éventuel « assainissement » providentiel. Qu’il resterait, à mon sens, en retrait. Pour compter les coups. Mais elle refusa tout net de partir avec Philippine ou d’aller terminer ailleurs ses vacances pour les raisons de sécurité évidentes que je lui exposai.
Elle voyait les choses différemment. Elle estimait que le brigadier était correct. Qu’il resterait effectivement en retrait mais aurait toujours un œil sur nous, de jour comme de nuit. Que ça représentait une sacrée protection.
Que Patronicci et ses quatre sbires n’oseraient jamais s’attaquer frontalement à nous car il devait bien se douter que la cavalerie ne serait jamais bien loin.
Qu’il n’était pas question qu’elle parte sans moi. Qu’elle veillerait sur notre fille. Qu’il n’y avait d’ailleurs aucune raison de se mêler de tout ça. Qu’il n’y avait qu’à laisser faire le brigadier et ses hommes le jour de la pose de la dalle de marbre. Le 15 août.
– Mais c’est Phil et les deux vieux qui sont en train de nous mêler à tout ça ! ai-je protesté. Te rends-tu compte que, pour nous et notre fille, ils représentent un danger aussi importants que le Patronicci s’ils s’amusent à le défier avec leurs projets débiles que nous ignorons totalement ? Et nous n’avons que nos deux flingues de service ! Avec ça, on ne va pas loin face à des individus qui disposent à leur guise de tout un arsenal allant de l’arme de poing sophistiquée au lance-roquettes en passant par les explosifs en tout genre !


© Alain Pecunia, 2008.
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