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vendredi 9 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 28


Chapitre 28





Les trois policiers restèrent dans le sous-marin jusqu’à midi.
Le moins gradé, le lieutenant Gilbert, fut désigné volontaire d’office par ses deux collègues et amis pour exercer la surveillance, tandis que ces derniers prenaient connaissance des cinq dossiers qu’ils avaient emportés avec eux par mesure de sûreté. Dossiers qui étaient la cause directe de quatre meurtres.
L’un d’eux concernait un éminent représentant de l’opposition et portait sur ses fantaisies sexuelles. De la broutille pour un citoyen lambda, mais suffisant pour plomber l’image de rigueur morale d’un homme public de premier plan.
Le deuxième, un producteur de cinéma dont la société recyclait de l’argent sale provenant de la mafia russe. Il n’était pas le premier dans son domaine d’activité à succomber à ce type de tentation, mais les preuves étaient accablantes.
Le troisième décrivait les rouages d’une magouille juteuse portant sur les subventions agricoles européennes. Auprès de laquelle les heurs et malheurs de la dette agricole des « cultivateurs » corses étaient de l’ordre du conte de fées.
Un quatrième, relativement récent, portait sur les « subventions », chiffrées, perçues par des partis et hommes politiques français et provenant de la générosité de Saddam Hussein.
Si la plupart des noms cités étaient connus des initiés, le montant des « appointements », lui, était une révélation, ainsi que la durée et la périodicité des versements.
Le cinquième, de loin le plus explosif, était un manuscrit d’une écriture serrée de près de quatre cents pages. Il révélait, avec précision, les dessous des dérapages commis, sous la IVe et la Ve République, par les services parallèles et réseaux occultes de l’État organisés et manipulés par son bras des basses œuvres, communément surnommé le « Service » par les initiés. Le « Glaive », par d’autres. Au prétexte de la lutte contre la subversion communiste.
Le manuscrit ne comportait pas de titre ni de nom d’auteur, mais, à certains détails, on pouvait identifier ce dernier. Un des anciens bras droits de Xavier Cavalier, surnommé le « Vieux », l’éminence grise de la barbouzerie durant plus d’un demi-siècle.
Les faits relatés s’arrêtaient en 1994.
À l’époque, le « suicide » de l’auteur avait suivi de près l’annonce de la parution prochaine de ses Mémoires en cours de rédaction.
Ses archives personnelles avaient été « déménagées » de son appartement de fonctions avant même qu’il ne soit enterré et il n’avait plus jamais été question de ces Mémoires.
Certains en vinrent même à douter de leur existence.
Pourtant, ils ne furent pas perdus pour tout le monde puisqu’ils figuraient parmi les dossiers « sensibles » de l’éditeur Serge Tampion.
D’ailleurs, tout portait à croire que l’auteur de ces révélations avait confié son manuscrit à Tampion et que celui-ci avait renoncé à sa publication pour échapper au même sort.
– Il en est quand même mort, dit Isabelle Cavalier après avoir parcouru le manuscrit.
Le commissaire Antoine était plus réservé. Il penchait plutôt pour la thèse d’une action de la mafia russe.
– Non, insista Isabelle, les Russes, ils n’auraient pas eu les moyens de « suicider » l’assassin présumé de Tampion en prison la veille de son audition par le juge, ni ceux de faire enterrer l’affaire.
– Alors, on est dans la merde, ma grande, dit Antoine, parce que, le Dupert, il a du monde derrière lui, et on ferait bien de se tirer d’ici parce qu’on va finir par se faire repérer.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 6 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 25


Chapitre 25





À minuit et demi, Antoine, Lenoir et Isabelle Cavalier se rendirent dans les locaux de la Crim, 36, quai des Orfèvres.
Auparavant, ils avaient fait un détour par les Stups pour se procurer ce qui était essentiel dans leur scénario et rameuter deux collègues.
Les collègues de permanence du capitaine Cavalier se montrèrent surpris de cette arrivée en force.
– T’es pas en congé ? lui jeta l’un d’eux, un commandant, genre chiwawa teigneux.
Cavalier haussa les épaules d’impuissance et Antoine prit la parole comme prévu.
– C’est moi qui l’ai appelée pour qu’elle soit présente à notre intervention.
– Comment ça ? fit le commandant de la Crim. T’es pas chez toi, ici ! ajouta-t-il en le prenant de haut.
– Avec mes hommes, nous agissons en flag. Une dénonciation qui nous est parvenue dans la soirée… Mais, si tu préfères que j’en réfère auparavant à l’Inspection générale des services, libre à toi ! Tu te débrouilleras ensuite avec ton patron.
– Le commissaire Antoine, intervint Isabelle plus diplomate que nature, souhaite précisément éviter les vagues et traiter ça en interne.
Il y eut un flottement parmi les hommes de la Crim présents.
– Ça concerne qui, ton truc ? demanda le commandant du bout des lèvres.
– Dupert, le capitaine Dupert, répondit Antoine de sa voix de stentor qui résonna.
Dupert étant loin de faire l’unanimité, le flottement se mua en désintérêt.
Le commandant haussa les épaules et les accompagna jusqu’au bureau de Dupert.
Antoine et ses trois hommes pénétrèrent dans le bureau et entamèrent leur perquisition.
Le commandant était resté sur le seuil et s’efforçait de surveiller les faits et gestes de chacun des flics des Stups, légèrement gêné par Isabelle qui ne cessait de se déplacer devant lui.
Au bout de cinq minutes de recherche, le lieutenant Lenoir, qui était accroupi près d’un rayonnage, leva légèrement la main.
– J’ai ! fit-il.
Antoine et les deux autres policiers se placèrent autour de lui de façon à le dissimuler un bref instant à la vue du commandant.
– Oh ! la la ! fit Antoine. Notre indic ne nous a pas menti…
Il tenait dans ses mains un paquet de sachets de cocaïne que Lenoir venait de sortir de son blouson.
– Il y en a bien pour trois cents grammes, ajouta-t-il avec l’autorité de l’expert après l’avoir soupesé.
Le paquet passa de main en main.
Le commandant s’était approché. Il n’en croyait pas ses yeux.
– J’aurais pas cru Dupert capable de ça, répétait-il.
Imaginant les conséquences.
Antoine lui tapota le bras, consolateur.
– T’inquiète, on va essayé de régler ça entre nous, lui dit-il d’un air de camaraderie complice. À charge de revanche, hein ?
Le commandant acquiesça. Reconnaissant.
– Mais va occuper les autres, ajouta Antoine retors. Ce n’est pas la peine qu’ils rappliquent et soient au courant. Nous, on va encore fouiller un peu pour la forme et, quand on ressortira, on s’excusera et on dira qu’on n’a rien trouvé, d’accord ?
– T’es sympa, Antoine, je n’oublierai pas ce que tu fais là. C’est vraiment sympa, les gars…
Antoine coupa ses effusions pour ne pas avoir à y passer la nuit.
– Mais motus et bouche cousue, hein ?
– Compte sur moi ! répondit le commandant, ému, avant de se retirer avec soulagement.
Dès qu’il eut le dos tourné, Antoine força le seul tiroir du bureau de Dupert qui soit fermé à clé.
Les cinq dossiers scellés s’y trouvaient.
Il adressa un signe de tête à l’un de ses hommes qui avait amené un attaché-case et les fourra prestement dedans.
Puis, avec l’aide de Cavalier, les quatre hommes s’efforcèrent de tout remettre en place et en ordre.
Quand ils sortirent et arrivèrent à la hauteur des policiers de la Crim qui les attendaient regroupés, ils s’efforcèrent d’afficher un air contraint.
– Excusez-nous, dit Antoine avec un ton de repentance qui devait lui coûter. Chou blanc. Un tuyau foireux. Mais ne vous inquiétez pas, l’indic, il va entendre parler du pays et du commissaire Antoine ! gronda-t-il. Mais tant mieux, non ?
Les policiers de la Crim affichaient des sourires de satisfaction et l’un d’eux se permit même de se moquer des Stups. Vite rabroué par le commandant.
– Je t’avais bien dit, Antoine, que ce n’était pas possible ! intervint Isabelle d’un ton faussement indigné avant de s’éclipser avec le groupe des Stups.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

samedi 3 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Le reste de la conversation fut sans intérêt. Les deux sœurs et Dupert avaient dû pas mal forcer sur la bouteille et ça vira vite soirée cul.
Ni Isabelle ni les deux flics des Stups n’en croyaient leurs oreilles. Ils étaient à la fois sonnés et édifiés par cette succession de révélations.
– Ben dis donc, si nous n’avions pas cet enregistrement, je dirais que nous avons trop fumé ! s’exclama le commissaire Antoine.
– Ouaf ! fit Isabelle en expirant profondément. Quand je pense qu’en plus ce salopard a couvert l’assassin des deux gamines !
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda, innocent, Gilbert Lenoir.
Isabelle et Antoine échangèrent un long regard.
C’était la bonne question et il s’agissait de trouver la bonne réponse.
Il y eut un long silence.
Le commissaire Antoine le rompit.
– Tu te sens capable de ce coup-là, Isa ?
– Oui ! répondit Isabelle sans hésiter.
– On les arrête maintenant ? demanda le jeune Lenoir pour confirmation.
Le commissaire Antoine lui jeta un regard de pitié.
– Écoute, petit, nous allons faire ce que nous avons à faire, et tu vas m’obéir, compris ?
– Oui, mais…, protesta Lenoir qui craignait le pire dans ces cas-là.
– Il n’y a pas de « oui, mais ».
– Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?
– D’abord récupérer les dossiers, répondit calmement Antoine en se contenant.
– Mais, ils sont…
– Oui, justement, et notre amie Isabelle a besoin de nous… à moins que tu ne veuilles la lâcher et faire le jeu de ces pourris ?
– Non, ce n’est pas ce que je veux dire…
– Alors, nous sommes d’accord, petit, trancha Antoine d’un ton sans réplique.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

samedi 16 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 14

Chapitre 14





Je suis resté à Pornic dans un hôtel paisible jusqu’au mardi suivant, jour de l’enterrement de ma sœur.
Le lundi, le Tonio a été inculpé de complicité de crime et placé en détention.
La Bernique a eu droit au grand tralala à Nantes, mais je n’y ai pas assisté.
J’ai préféré l’attendre au cimetière de Pornic.
J’étais le seul membre de la famille vu que le beauf n’était toujours pas en état.
Il y avait du monde, mais ça était plus rapide que je ne craignais. Dans un trou pas trop loin de celui de maman à qui c’est bien égal.
Les deux flics de la Criminelle étaient retournés à Paris. Mais le commissaire Antoine est venu y traîner sa grande carcasse.
J’avais de la chance. À onze heures, tout était fini et j’ai pu retrouver mes pénates le jour même.
Vachement soulagé.
Il ne me restait plus qu’à me faire discret et attendre le moment propice pour m’éclipser de la scène.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 14 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 12

Chapitre 12





Ce vendredi matin, j’ai refait le même trajet que le mardi avec le corbillard. La bagnole des deux flics de la Criminelle était toutefois plus confortable et plus rapide.
Par ironie du sort et nécessité urinaire, nous avons fait la pause à la même station après Le Mans.
Ça m’a quand même fait drôle.
On a causé de tout et de rien. Comme par hasard de ma société de transport. Mais c’était peut-être juste histoire de parler.
À Nantes, j’ai passé une partie de l’après-midi en tête à tête avec le capitaine Cavalier et le commissaire Antoine de la Brigade des stups. Le bellâtre que j’avais aperçu à la télé.
De lui aussi, je me suis méfié instinctivement.
Sous ses airs de matamore, il sentait le chien de chasse.
En fait, ils cherchaient un détail, un petit rien qui aurait éclairé leur lanterne.
Avec, bien sûr, plein d’attentions puisque j’étais le frère de la défunte.
J’ai quand même vite compris que le commissaire des Stups ne voyait pas la frangine en enfant de Marie. Les parts qu’elle détenait dans les sociétés du Montelli l’intriguaient vu la personnalité de l’individu qui aurait eu des liens avec le milieu cannois.
– Il était de Paris, que j’ai dit.
Oui, mais, il avait été soupçonné de complicité de meurtre dans l’assassinat d’un directeur de cercle de jeu parisien qui aurait été commandité par les Cannois. Pour une histoire de came.
Il avait bénéficié d’un non-lieu.
J’ai joué les honnêtes citoyens à mille lieues de ce type de turpitudes. Mais ça m’a aidé à entrevoir comment la Bernique pouvait le tenir.
Le petit rien que le commissaire recherchait, c’était la marchandise, ou son équivalent monnaie. Il n’était pas du genre à croire aux crimes sans motivation profonde.
Bref, on a tourné en rond.
Ils ont fini par s’excuser d’avoir à me poser toutes ces questions « en ces circonstances douloureuses » et m’ont conduit à un hôtel situé à la périphérie de Nantes où l’on m’avait réservé une chambre.
Attention touchante. Mais ces enfoirés voulaient surtout que je sois frais et dispos pour une visite des lieux du crime le lendemain matin.
J’étais réellement vanné et j’en ai oublié de demander des nouvelles de la santé du Bellou.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 12 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 10

Chapitre 10





Personne n’était ému de mon départ. Seul le Bellou était juste un peu excité.
Ma frangine a haussé les épaules.
– C’est ton choix, quelle a dit.
De toute façon, elle avait récupéré son Henri-Jacques et elle n’avait plus besoin de moi pour développer son commerce.
J’ai pris le TER Pornic-Nantes de onze heures trente-neuf, puis le TGV de treize heures pour Paris. À quinze heures dix, je me suis retrouvé à Montparnasse.
Je me suis senti léger en sortant du métro Porte-de-Bagnolet avec mon sac de voyage à bout de bras. Je m’en tirais sain et sauf.
J’ai remonté le boulevard Mortier et retrouvé l’appartement de maman, rue de la Justice, qui domine les toits de Paris.
Je me suis servi un double scotch pour étouffer le petit pincement que j’ai eu en tournant la clé dans la porte et en pensant que j’allais vivre avec son fantôme un certain temps. Celui du deuil.
Puis j’ai défait mon sac en songeant que j’allais bazarder les vêtements de maman au plus vite pour récupérer son dressing.
En un sens, en virant toutes ses vieilleries et en redécorant le tout en style minimaliste tendance ligne claire, je serais plus à l’aise et le fantôme se taillerait à tire-d’aile.
Ça fait mal de se retrouver orphelin, mais il n’y a pas que des inconvénients, quoi qu’on en dise.
En fin de compte, maman, quelque part, elle avait dû sentir qu’elle devenait de trop. Elle avait eu la délicatesse de partir au bon moment.
J’ai défait mon sac en sifflotant et je suis tombé sur une enveloppe. Pareille que celle du croque-mort. Aussi grosse qu’un attaché-case.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis à trembler de partout.
Mes mains ne parvenaient pas à saisir l’enveloppe.
Alors, je me suis resservi une rasade de scotch que j’ai bu cul sec.
Ça allait mieux. Si ça tournait un peu, au moins ce n’était pas à cause de l’enveloppe.
– Putain ! que j’ai dit en l’ouvrant et en comptant les grosses coupures.
J’ai pensé – comme quoi je suis con – que c’était un cadeau de ma sœur.
Et moi qui avais caressé l’idée de l’estourbir dans son sommeil. Quelle perte sèche c’eût été !
Pourquoi ce cadeau royal ?
Peut-être pour prix de mon silence après toutes ses confidences.
C’était le plus probable et, du coup, son geste me parut moins désintéressé.
C’était un juste prix, tout simplement.
Que valaient pour elle cinq kilos de coke eu égard à son commerce de grande distribution qu’elle allait ouvrir ? Une goutte d’eau, un pourboire, c’est tout.
Mais j’étais quand même content.
Beaucoup moins, toutefois, quand je me suis branché sur les infos de vingt heures de la Une – une vielle habitude de maman.
Je m’étais bien installé avec mon plateau télé.
Cent vingt-cinq grammes de béluga, un homard et un Dom Pérignon 90 que je m’étais offert chez le meilleur traiteur du quartier une heure plus tôt pour fêter ça en beauté.
J’avais même enfilé mon vieux smoking, qui me boudine un peu, pour être vraiment dans le ton.
Avec ma chemise à plastron dont je n’ai pas pu fermer le col pour cause d’empâtement ces dix dernières années, et les pantoufles Old England que maman m’avait offertes à notre dernier Noël – je ne rentre plus non plus dans mes souliers vernis.
Mais j’étais seul et j’étais bien. Béatement bien.
Je m’attendais à de l’habituel. Les Américains faussement démocrates, les Arabes humiliés, les Juifs antisémites puisqu’ils n’aiment pas les Palestiniens qui ne demandent qu’à être aimés, la France illuminant la noirceur de ce monde, la Russie cahin-caha, les Polonais et les Espagnols qui ne comprennent rien à la grandeur de l’Europe franco-allemande, les Britishs chiens de compagnie des Yankees, un peu de Chine et un peu d’Inde – mais c’est loin et, de toute façon, ils rêvent comme nous d’un monde multipolaire où ils prendront juste leur petite place dans le concert des nations.
Je me suis étranglé à la première louche de caviar et recraché le tout sur mon plastron immaculé.
« Nous revenons sur ces dramatiques événements qui ont endeuillé ce midi la charmante petite ville de Pornic (zoom sur le port, le château puis la villa de ma frangine), en Loire-Atlantique.
« Vers midi, des individus non encore identifiés, au nombre de trois, se sont présentés à la villa appartenant à Mme Perrine-Charlène Bellou, commissaire principal de police urbaine à Nantes.
« Son époux, M. René Bellou, commissaire de police également à Nantes (silence sur les Renseignements généraux), et M. Henri-Jacques de Montelli, jeune entrepreneur entreprenant récemment installé à Pornic et honorablement connu dans la ville, locataire de Mme Bellou, se trouvaient également dans les lieux.
« Pour une raison inconnue et non encore expliquée, les inconnus ont ouvert le feu sur les occupants et Mme Bellou et M. de Montelli ont été abattus.
« Seul M. René Bellou a miraculeusement échappé à cette tuerie.
« Les trois agresseurs se sont ensuite rendus à la société de pompes funèbres dirigée par M. de Montelli et, après avoir mis à sac le funérarium dans des conditions odieuses (zoom sur la dévastation), s’en sont pris aux quatre honnêtes employés qui vaquaient à leurs occupations ce jeudi matin.
« Deux d’entre eux ont trouvé la mort et, sans l’heureuse intervention du commissaire Antoine de la Brigade des stupéfiants qui, dans le cadre d’une enquête nationale, surveillait les lieux avec ses hommes, les deux autres employés auraient été froidement assassinés.
« Deux des agresseurs, dont l’identité n’a pas été révélée, ont été abattus par les hommes du commissaire Antoine après sommations d’usage.
« Le troisième homme soupçonné d’appartenir à ce commando de la mort, un certain Antonio Gutierrez, de nationalité colombienne, responsable d’une entreprise d’import-export espagnole d’agrumes dont le siège est à Valence, en Espagne, s’est rendu sans opposer de résistance.
« Il n’était pas armé et prétend s’être trouvé sur les lieux pour raison professionnelle. D’après ses premières déclarations, il se défend d’avoir appartenu au commando et a déclaré qu’il avait un rendez-vous d’affaires avec M. de Montelli qui est, par ailleurs, directeur d’une société de promotion immobilière récente et déjà prospère en pays de Retz.
« Néanmoins, de nombreuses zones d’ombre demeurent dans ce quadruple meurtre.
« D’après le commissaire Antoine, il s’agirait peut-être d’une vengeance commanditée par des individus récemment condamnés pour des actes de grand banditisme et qui avaient été arrêtés par le commissaire principal Perrine-Charlène Bellou dont chacun reconnaît à Nantes son efficacité et sa lutte implacable contre la délinquance.
« Mais nous avons le commissaire Antoine en ligne.
– Commissaire, d’abord, merci de bien vouloir nous répondre alors que vous êtes en pleine enquêté.
– Je vous en prie, madame. (Un bellâtre avec une voix de stentor.)
– Avez-vous avancé, ce soir, dans votre enquête, commissaire ?
– Bien sûr, mais vous comprendrez que je suis tenu par le secret de l’instruction. (Sourire de contentement du flic.)
– Mais, commissaire, sans déflorer le secret de l’instruction, est-ce que vous confirmez les déclarations que vous avez faites en tout début d’après-midi où vous voyiez dans ces ignobles assassinats une vengeance de grands délinquants ?
– Sans aucun doute. Le commissaire Perrine-Charlène Bellou était un grand policier et les truands haïssaient son efficacité.
– Et M. Guttierez avait-il réellement rendez-vous avec M. de Montelli ?
– Je ne puis vous en dire plus sur ce point.
– Je vous comprends. Mais nous avons été surpris de ne pouvoir obtenir de déclaration de M. René Bellou, également commissaire de police, et qui est le seul survivant du massacre de la villa.
– Mâdâme (ton plein de suffisance et de condescendance), vous comprendrez aisément que le mari de la principale victime est profondément choqué par ces tragiques événements et qu’il a dû être momentanément hospitalisé. Par ailleurs, étant donné qu’il est le seul témoin de…
– Excusez-moi, commissaire, mais je dois vous couper car nous attendons d’une seconde à l’autre une déclaration du ministre de l’Intérieur qui vient d’arriver à Nantes.
« Donc, chers téléspectateurs, comme vous venez de l’entendre par la voix du célèbre commissaire Antoine, la police semble avoir avancé dans la résolution de cette tragique affaire mais ne peut évidemment, pour l’heure, faire état de ses investigations.
« Nantes, Gérard Cujo, vous êtes là ?
« …
« Non, nous n’avons pas la liaison avec Gérard Cujo, notre envoyé spécial, mais, peut-être, d’un instant à l’autre… »
J’en pouvais plus d’entendre déblatérer la gonzesse.
J’ai coupé.
Je me suis mis à nouveau à trembler de partout. Mais, cette fois, c’était de frousse. Rétrospective.
Je l’avais échappé belle. Si j’avais traîné un peu plus chez ma sœur, j’aurais subi le même sort que la Bernique et son associé.
J’avais pressenti que ça ne pouvait que mal se terminer avec ces Colombiens. On ne commerce pas avec des sans foi ni loi, des capitalistes du crime. Le petit commerce, il n’y a que ça de vrai. Ça ne suscite que l’envie du fisc.
Au deuxième scotch, je me suis rasséréné. J’ai pu analyser froidement la situation.
J’avais le fric et le Gutierrez allait probablement moisir en prison. Mais ma conne de sœur lui avait parlé de moi et j’aurais sûrement ses associés sur le dos.
Au troisième scotch, j’ai eu comme une pensée émue pour ma frangine. Elle m’avait tout de même refilé le pèze.
Au quatrième, j’étais un peu embrumé avec tout ce que j’avais ingurgité depuis la découverte de l’enveloppe. J’ai versé une larme sur ce pauvre Bellou, mon beau-frère malgré tout.
J’ignorais comment il en avait réchappé. J’imaginais mal les narcos épargner un témoin, même dingue. Il avait dû parvenir à se cacher et les autres devaient être pressés. Mais, vu l’état dans lequel il était, ça n’avait pas dû l’arranger, le pauvre vieux.
Le plus sage, pour moi, était de planquer le fric, de vendre mon affaire et de me tirer au loin.
Je me suis endormi bercé par le tangage de mon lit et en rêvant d’Australie.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 11 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 9

Chapitre 9





La frangine a passé un coup de fil et nous a servi un dîner micro-onde.
Soupe de poireaux et choucroute mal réchauffée.
À coup sûr, c’est du surgelé.
Je déteste. Avec maman, nous ne mangions jamais de surgelés. Par principe et parce que papa ne supportait pas que l’on dépense dix sous au lieu de deux.
Je n’arrive pas à toucher à ma soupe.
Je suis assis juste en face du Bellou et ça me coupe la faim.
Chaque fois qu’il aspire une cuillerée, il fait un bruit de succion pas possible et il en fout la moitié à côté dont une partie lui dégouline sur le menton et son polo.
La frangine l’engueule, mais le Bellou est imperméable à ce genre de considération.
Même un vieux d’hospice se tiendrait mieux que lui.
Lorsqu’il attaque la choucroute, c’est pire.
Hier, je l’avais de profil et j’ai raté le spectacle.
Quand il mastique, les divers muscles de son visage, la bouche, les lèvres, le nez, le menton, les yeux, les oreilles, les plis du front semblent jouer chacun une partition à la désunisson la plus complète. Les percussions de Strasbourg, à côté, c’est de la pure harmonie, du chant grégorien.
Une sorte de portait cubiste dont chaque élément prendrait vie pour son compte.
Je manque gerber le peu de soupe que j’ai pu avaler et je prétexte un vent coulis pour changer de place et m’installer en face de la frangine.
Elle, c’est plutôt un modelage à la Daumier, mais, au moins, ça ne bouge pas. Et puis je suis habitué. C’est du familier.
Je me force à manger le chou. Avec de la moutarde, ça passe. Mais pas la charcutaille. J’ai l’impression de manger des morceaux de visage du Bellou tombés dans mon assiette.
– Tu n’aimes pas ? me lance ma sœur d’un ton aigre.
– Si, si, que je proteste. Mais je n’ai pas faim. Sûrement à cause de l’enterrement.
Elle hausse les épaules de dédain.
– Quelle sensiblerie ! Mais ça ne m’étonne pas de toi. Moi, ça me donne plutôt faim.
Je repense au petit chaton que papa m’avait ramené pour mes neuf ans et qu’elle avait étouffé le lendemain matin sous l’édredon « en jouant ».
J’en ai été malade toute une semaine et j’ai failli étouffer la Bernique dans son sommeil, « en jouant ». Mais j’avais peur d’elle et je ne voulais pas faire de peine à mes parents.
D’un coup, je comprends mieux son partenariat avec les Colombiens. Elle a trouvé l’âme sœur. Et ma frangine me fait peur à nouveau.
Je m’imagine à la place du chaton et je me demande si je passerai la nuit.
J’ai un mauvais pressentiment. L’impression que la mort rôde. Presque une réalité palpable.
Ça tombe sous le sens, que je me dis.
Cinq kilos de blanche en cavale. Des Colombiens qui réclament leur dû. Un croque-mort bidon. Quatre Dalton. Une mégalo – la frangine. Un paumé – moi. Un dingue – le beauf.
Ça ne peut pas être Blanche-Neige. Plutôt un polar de série B. Un truc où ça défouraille tous azimuts et où il reste pas un type pour raconter ce qui s’est passé.
Pourtant, la frangine n’est pas inquiète. Juste impatiente. Comme si elle croyait encore au retour de son croque-mort.
Et, à ma surprise, il rapplique à l’heure de la vaisselle, tout fiérot, avec la somme. Et cinq kilos de colombienne, c’est pas donné.
Là, je ne comprends plus. J’étais persuadé qu’il avait piqué la coke et s’était tiré.
Mais, à mon sens, ça ne résout pas le problème. La coke, elle a bien disparu. Et si le voleur n’est pas l’un d’entre nous, c’est obligatoirement un coup tordu du Tonio. Donc, il y a toujours de l’insécurité dans l’air.
Je profite de leurs congratulations – « Tu vois que tu pouvais me faire confiance, Perrine », dit le croque-mort, « J’avais confiance », que lui réplique la Bernique – pour annoncer mon départ le lendemain matin.
Dans l’indifférence générale. Excepté le Bellou qui me pince le bras pour attirer mon attention et qui me fait un clin d’œil.
Je suis chez les dingues !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

dimanche 10 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 8

Chapitre 8





Ma sœur et moi, nous n’avons jamais parlé autant. Au point de ne nous souvenir du Bellou que vers dix-neuf heures.
– T’inquiète, lui dis-je, je monte voir où il en est.
Je suis vachement surpris de le trouver tout éveillé et pianoteur devant son ordi. Mais il referme le couvercle de son portable dès qu’il se rend compte de ma présence et pose ses bras croisés dessus comme s’il craignait que je veuille le lui tirer.
– C’est à moi, dit-il comme un môme protégeant son nounours de la convoitise d’un autre gniard pratiquant la reprise individuelle.
Je hausse les épaules pour lui signifier que j’en ai rien à foutre.
Il me gratifie d’un large sourire béat.
– C’est mon joujou, dit-il.
J’en frissonne de malaise. Je ne soupçonnais pas mon beauf si salement atteint. Je crois même que la frangine ne s’est pas rendu compte de son état réel.
Son Bellou, ce n’est pas une déprime qu’il lui fait. Il est totalement passé de l’autre côté.
Pourtant, il n’a pas tout à fait le regard d’un dingue.
– Tu veux descendre maintenant ? que je lui propose.
Il hoche la tête en enserrant encore plus fort son portable.
– Pas fini, dit-il.
Je regarde ma montre pour me donner une contenance, tellement je me sens mal à l’aise devant ce pauvre débris que j’ai connu joyeux drille.
Quelle déchéance pour un commissaire des RG !
– Je viendrai te chercher pour le dîner, que je lui dis en lui tapotant l’épaule.
Je ne sais pas ce qu’il peut trafiquer avec son Internet. Peut-être qu’il se branche tout simplement sur des sites de cul. C’est le plus probable vu l’état de ma frangine.
Je lui fais un large sourire.
Ça me rassure quelque part qu’un dingue reste un homme malgré tout.
Je descends retrouver la Bernique et la rassure sur l’état de son Bellou.
Elle a préparé entre-temps un plateau apéritif et servi un copieux whisky.
Son attention me touche et nous reprenons notre papotage de businessmen là où nous l’avons interrompu un quart d’heure plus tôt.
La Bernique semble me faire définitivement confiance ou s’imagine – hypothèse hautement la plus probable à mes yeux – que je vais accepter de remplacer son associé dont les jours paraissent comptées.
En tout cas, c’est mon sentiment vu qu’elle m’a affranchi sur les grandes lignes de son business. Mais je reste sur mes gardes tout en rentrant dans son jeu de grand frère-petite sœur qui se découvrent après tant d’années passées à se tirer la bourre.
– Que de temps perdu ! me dit-elle.
J’ai envie de lui répondre : « À qui la faute ? »
Je me contente donc de sourire.
Le sourire, c’est essentiel dans le commerce.
« Jeannot », qu’elle m’appelle maintenant.
Ça me change du « J.R. » dont elle m’a toujours affublé depuis le jour où je l’avais appelée « P.C. ».
Faut dire que le bolchevisme, ça n’a jamais été la tasse de thé familiale. Et avec raison. Double, d’ailleurs. Tant du côté maternel que paternel.
Le père de maman, honnête commerçant, avait placé toutes ses économies en bons russes. Ruiné par les bolcheviks qui refusèrent de reconnaître les emprunts du tsar !
Papa, lui, fils d’honnêtes charcutiers, résistait à l’occupant en faisant du marché noir dès ses dix-huit ans en 41. Quand il s’est fait arrêter avec une valise de cochonnaille en 43, le commissaire de police lui a laissé le choix entre la Milice ou la prison.
Papa, qui a toujours été claustrophobe, a opté pour la Milice.
Il s’est toujours considéré comme un engagé de force. Une sorte de « malgré lui ».
Eh ben, à la Libération, les cocos n’en ont pas tenu compte !
Deux ans, il a tiré, papa. À Fresnes. Lui qui ne supportait même pas de prendre un ascenseur ou de monter dans un métro.
Il estimait toutefois qu’il avait eu de la chance. Son groupe était seulement soupçonné d’exactions, sans preuves. Et pour cause. Ses supérieurs avaient eu la sagesse de ne jamais ramener de prisonniers lors d’engagements avec des maquisards. Pas de survivants, pas de témoins !
– On était des malins, disait mon père.
En 47, c’est grâce à ses « économies de guerre », qu’il a pu monter son entreprise de transport. Mais il en a toujours voulu aux cocos.
Avec raison, à mon sens. L’injustice, c’est comme l’entrave au commerce. Insupportable !
En fin de compte, dans la famille, nous sommes des rebelles. Quasiment des anarchistes si nous n’avions pas le sens inné de la propriété, du mien et du tien.
Donc, la frangine, « P.C. » pour Perrine-Charlène, elle n’avait pas supporté. Et, avec son « J.R. », elle avait su m’atteindre là où ça faisait mal.
À l’époque, je ne supportais pas mon blaze. Jean-Raymond. Maintenant, je m’en fous. Et, depuis le feuilleton Dallas, mes relations d’affaires me surnomment toutes « J.R. »
En ce moment, nous sommes loin de nos chamailleries avec nos « mon Jeannot » et « ma Perrine ».
Je ne vais quand même pas tomber dans le piège grossier de la Bernique.
Les Colombiens, c’est des sauvages, des barbares, des cruels-nés.
Depuis qu’ils ne peuvent plus écouler leur cocaïne aux States, ils se sont établis en Espagne pour la fourguer à l’Europe.
C’est le début et ma frangine préfère être en tête de train plutôt qu’à la remorque.
Je lui ai objecté qu’il y a du conflit d’intérêt dans l’air avec les autres mafias.
Les Colombiens, ils vont vouloir s’imposer sur le marché par tous les moyens. Et ils n’ont rien de partageux. Surtout que les autres sont déjà sur le créneau des drogues chimiques, celles qui ne nécessitent pas de territoires de production ni de transports grande distance. Du fait maison et sur place. À la demande. Sans stocks importants.
« On demande, on fournit. » L’idéal du commerce.
Pour moi, c’est l’avenir. J’y ai déjà pensé pour remplacer mes cigarettes.
J’essaie de convaincre ma frangine. Peine perdue.
Elle insiste pour que je me reconvertisse dans le transport mortuaire pour adapter le vecteur au nouveau produit.
C’est sa grande idée.
Elle a commencé par l’Ouest avec son Henri-Jacques.
Elle veut prendre toute seule sa succession – c’est dans l’air et c’est une question de jours – et me propose l’Ile-de-France en me faisant miroiter la possibilité d’un développement commun sur tout ce qui est au nord de la Loire. Le Sud étant déjà attribué.
– Tu te rends compte, mon Jeannot, ça nous ouvrirait ensuite les portes de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne, de…
Je n’ai jamais vu la Bernique aussi exaltée.
Selon moi, c’est de la pure mégalomanie.
Ça me fout les jetons.
J’ai toujours été contre la grande distribution. Ça vous fout en plein dans la ligne de mire des envieux. On risque de se retrouver déshabillé à la première OPA sournoise.
Moi, je n’ai pas envie de finir sous le tir croisé des Ricains du Sud, des ex-Soviétiques, des Corses ou des Nippo-Chinois, sans parler des Ritals et tutti quanti.
Je veux pouvoir profiter paisiblement de ma retraite de petit commerçant.
Je ne nourris pas de rêve de grandeur.
Je le lui dis. De façon diplomatique. Doucereuse.
La Bernique se sent vexée.
– Tu me déçois, J.R. ! qu’elle me lâche.
Voilà, que je me dis, le naturel a repris le dessus. Exit le « Jeannot ».
Je l’imagine déjà en train de me dire que j’en sais trop et que je n’ai pas le choix. Que ça va contrarier son Tonio auquel elle a déjà parlé de moi.
C’était hier matin, lorsqu’ils ont fait un détour par Rueil-Malmaison avec le corbillard avant d’aller récupérer maman à la morgue.
Et c’est à Rueil que Tonio leur a confié le premier chargement pour l’Ouest. Cinq kilos d’extra-pure pour le test.
Bonjour le test ! Les cinq premiers kilos qui se sont fait la malle du corbillard.
Et le Tonio qui connaît mon nom.
Mais elle est dingue, la Bernique ! Elle est plus dangereuse à elle toute seule que le Charles-de-Gaulle quand il est en état de s’éloigner du rivage !
Mais qu’est-ce que ça peut avoir dans le citron un commissaire principal de police, même urbaine, pour se lier avec les cartels colombiens ?
Même le petit dealer de banlieue prendrait ses jambes à son cou rien qu’à apercevoir l’ombre d’un narcotrafiquant colombien et se montrerait moins analphabète que ma sœur.
Pauvre papa, heureusement qu’il ne peut pas voir ça.
Sa fille en flic ripou mégalomane. La totale !
C’est dire si la frangine est contrariée. Elle ne se cache même pas de moi pour se sniffer une ligne !
Règle d’or du commerçant : ne jamais consommer sa propre camelote.
À mon humble avis, le Tonio, il a du souci à se faire pour sa filière Grand Ouest…
Pour l’heure, la frangine revient à la charge en me faisant miroiter un des atouts maîtres de la grande distribution. Le soutien des politiques qui sont toujours à la recherche d’une ristourne pour leurs bonnes œuvres et leurs faux frais de campagne électorale.
Et les Colombiens, c’est vrai, ils savent s’y prendre. Ils sont grands saigneurs. On ne peut guère leur résister et les vexer en refusant leur grosse enveloppe. C’est des demi-sauvages. Peuvent pas comprendre qu’on n’accepte pas leur amitié « à la vie à la mort ».
En un sens, ils ont le cœur sur la main. Mais c’est le tien, au final.
Des infra-humains, ces mecs. Dans leur sang coule la férocité mêlée des Indiens et des conquistadors, avec un zeste de jésuite pour faire bonne mesure.
C’est simple, même papa il n’aurait pas voulu se frotter de près ou de loin à ces narcotrafiquants d’outre-Atlantique. Dans le commerce, papa, les seuls étrangers qu’il acceptait de fréquenter, c’étaient les Corses et les Ritals.
Quelque part, à voir la Bernique si insistante, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a un gros problème sur les bras.
Sûr que son Tonio lui présentera l’addition si le croque-mort ne lui rapporte pas ses billes. Et celui-là, m’est avis qu’on n’est peut-être pas près de le revoir.
Avec vingt ans de moins, et si ma frangine n’était pas aussi tordue, j’aurais pris les choses en main.
« Écoute, ma Perrine, que je lui aurais dit, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection. »
Avec une frangine normale, ce serait jouable. Pas avec ma Bernique qui me met les nerfs en pelote avec sa façon de renifler à la Malraux.
Je préfère jeter le gant et retourner à Paris.
Je caresse même l’idée de revendre mon affaire au plus vite tant qu’il en est encore temps. Et mettre les voiles sur un pays où la peine de mort existe pour les trafiquants de drogue, pour plus de sûreté.
Mais je ne peux pas présenter les choses comme ça à la Bernique. Faut que j’enrobe.
– Écoute, ma Perrine, que je lui dis en me surprenant moi-même, c’est trop fort pour moi. Tu me connais, je ne suis pas un battant…
La garce, elle acquiesce.
– … Je serais un poids lourd pour toi. C’est dans tes cordes, pas dans les miennes. Toi, t’es capable d’affronter des situations pas croyables, de faire face à l’adversité…
Elle boit du petit-lait, la salope. Elle ne se rend même pas compte que je me réfère à son physique d’Enfer à la Dante.
– … Tu es faite pour diriger une multinationale, que je rajoute. Moi, je suis juste un petit Pmiste. Et c’est pas à cinquante ans passés que je vais prendre de l’envergure…
– Ne t’inquiète pas, mon Jeannot, qu’elle me dit la super-salope d’un ton protecteur, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection.
J’en reste bouche bée de stupeur. J’ai le cœur qui s’affole. J’ai affaire à une sorcière.
Si je ne m’enfuis pas sur l’heure, sûr que je vais me retrouver dans l’état présent du Bellou.
Je vais passer à l’ouest.
Mais pourquoi que je lui souris bêtement ?
– Faim…
Je sursaute de surprise en entendant cette voix d’outre-tombe, puis recouvre quelque peu mes esprits.
C’est le Bellou qui est parvenu à descendre tout seul l’escalier sans se casser la gueule et qui réclame sa bouillie.
La frangine se précipite sur lui pour vérifier qu’il est bien tout entier.
– Mais comment que tu as fait ? qu’elle lui demande comme si ce n’était pas l’évidence même.
– Faim, qu’il répète le regard fixe.


© Alain Pecunia, 2009.
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jeudi 7 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 5

Chapitre 5





Je me suis réveillé le lendemain matin avec une migraine pas possible. Ça, c’est le mélange de vins de la veille.
À huit heures, ma frangine a rageusement ouvert les double rideaux et déclenché l’ouverture électrique des volets roulants. Ça m’a fait l’effet d’une fraiseuse de dentiste.
Putain, qu’elle est chiante, la Bernique !
– Debout ! qu’elle a crié en me secouant l’épaule comme une malade.
J’ai grommelé et j’ai fini par obtempérer.
Aujourd’hui, mercredi, c’est l’enterrement de maman. À onze heures.
Sans cérémonie religieuse. Car maman a une dent contre la religion.
Ça remonte loin. Un de ses aïeuls a été brûlé dans sa maison avec meubles, femme, enfants et domesticité.
Faut dire qu’ici on est limite pays chouan.
C’était un notable républicain. Un bleu. Mais c’était là une pratique courante dans les deux camps. Que ce soit au nom de Dieu et du roi ou de la Convention.
Sans quartier. Inexpiable. La preuve, maman va direct au cimetière.
Le cimetière, il est de l’autre côté. Il faut traverser la ville.
À train de corbillard, il y en a pour une bonne demi-heure. Le croque-mort veut qu’on parte à dix heures et quart au plus tard.
Le Bellou ne nous accompagne pas. Son état ne le lui permet pas, a prétendu ma sœur.
Nous nous retrouvons donc dans la plus stricte intimité à l’avant du corbillard.
Il n’y a ni fleurs ni couronnes et je trouve ça tristounet.
Mais c’est la faute du fleuriste. Il les a fait livrer au funérarium.
Il fait grisou et j’ai toujours ma migraine.
Un corbillard, ça ne se remarque même plus. Il roule dans l’indifférence générale seulement ponctuée de quelques appels de phare rageurs et klaxons impatients à cause de son allure.
Du coup, Henri-Jacques accélère et grimpe la côte en seconde.
Il a troqué son pantalon de velours et son pull à col roulé contre un costume sombre à cravate noire.
Mais il n’a toujours pas l’air d’un croque-mort.
À l’arrivée, quatre porteurs nous attendent en rang d’oignon. Ils sont alignés par ordre de taille décroissant. L’effet produit est involontairement comique. On dirait les frères Dalton.
Ils attendent que nous soyons descendus et que Henri-Jacques ouvre l’arrière du fourgon pour se mettre en mouvement.
Ma sœur et moi, nous nous tenons sur le côté.
Henri-Jacques pousse un hurlement.
Les quatre Dalton accourent à la rescousse.
– Bordel de bon Dieu de merde ! crie Henri-Jacques en se retournant.
Je ne comprends pas.
Ma sœur semble inquiète.
Peut-être que le cercueil est coincé, me dis-je.
– Elle n’est plus là ! dit le croque-mort à ma frangine.
Il est totalement désemparé. Ça, je le comprends. Égarer sa cargaison est toujours une faute professionnelle.
Puis je réalise qu’il parle de maman.
Il a perdu maman !
J’en reste stupéfié.
La Bernique, elle, a pris les choses en main.
Elle est partie constater de visu.
– On l’a volée ! hurle-t-elle.
Là, je me sens obligé de la rejoindre.
Tandis qu’elle foudroie Henri-Jacques du regard, j’en profite pour jeter un œil.
Je ne comprends pas. Le cercueil de maman est dans le caisson.
Je suis soulagé.
– Mais elle est là ! dis-je en tentant d’attirer leur attention.
Peine perdue, ils ne m’écoutent pas. Ils sont dans leur délire.
– Je te jure, dis Henri-Jacques à son associée, je n’y suis pour rien.
– Il n’y a que toi et tes quatre larbins qui soyez au courant, rétorque ma sœur en les dévisageant un à un, l’air à la fois vachard et soupçonneux.
Les quatre Dalton sont dans leurs petits souliers.
Le croque-mort a un mouvement de recul comme s’il craignait une baffe de ma frangine.
Moi, à sa place, je me méfierais plutôt de son coup de boule. Il peut être fulgurant. À la sournoise.
Mais c’est le larbin qui est le plus près de ma sœur, un innocent malgré sa mine patibulaire, qui le reçoit en pleine poire.
Il est le plus petit et quasiment à sa hauteur.
– Faudrait pas me prendre pour une conne ! dit-elle.
Les trois autres Dalton battent en retraite en soutenant leur copain.
Je suis gêné. Je jette un regard alentour. Le comportement de ma sœur est inconvenant. Mais nous sommes seuls dans le cimetière.
– Je te jure ! implore Henri-Jacques en faisant un pas en arrière.
Je me retourne vers le corbillard.
Je n’ai pas rêvé, maman est toujours là. Du moins sa boîte.
C’est à ce moment, seulement, que je remarque une petite trappe entrouverte sur le devant du cercueil dans le plancher. Que doit dissimuler en temps ordinaire la porte du caisson quand elle est fermée.
Le logement d’un attirail quelconque, me dis-je en l’examinant.
J’ai l’idée de poser la question à Henri-Jacques, histoire de les calmer. Mais je n’en ai pas le temps. Le fleuriste vient de rappliquer avec ses couronnes.
Du coup, tout se calme.
Les porteurs reviennent et sortent le cercueil pour le porter jusqu’à la sépulture.
Mais, à part moi, personne ne donne réellement l’impression d’être à sa place.
Même civil, le cérémonial est bâclé.
Les porteurs sont si nerveux qu’ils manquent faire valdinguer maman direct le trou.
Henri Jacques a visiblement l’esprit ailleurs et la Bernique bout de rage.
Je me dis que maman a un bien triste enterrement.
Je regrette d’avoir cédé à ma sœur.


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vendredi 4 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 25


Chapitre 25





Le TGV de Christelle arriva en gare de Strasbourg a vingt-deux heures cinquante-deux.
Elle prit sa voiture laissée sur le parking et arriva près de chez elle vers vingt-trois heures trente.
Elle aperçut les gyrophares d’une voiture premiers secours des pompiers et de trois véhicules de police.
Une heure plus tôt, les abords du petit immeuble où elle habitait avaient été sécurisés. Le capitaine responsable du groupe, après avoir constaté qu’il n’y avait pas de code d’accès et que quiconque pouvait pénétrer librement, avait demandé au gardien de lui localiser les fenêtres de l’appartement de Christelle de Saint-Fort sur la façade.
Les volets des deux fenêtres du deux-pièces au troisième étage, sur la gauche, n’étaient pas fermés.
Dix minutes plus tard, le capitaine crut discerner un furtif mouvement de rideau.
Il releva à nouveau la tête vers les fenêtres.
Il eut tort. Ou raison. En tout cas, son attitude parut suspecte à Matthieu Toussaint qui avait pénétré par effraction discrète dans l’appartement de la jeune femme peu après vingt et une heures et qui s’impatientait, hésitant encore entre la défénestration suicidaire ou l’électrocution accidentelle dans le bain.
L’attitude du capitaine mit fin à son dilemme. Pour l’instant, il préférait s’éclipser discrètement et ne pas se faire prendre bêtement.
Il sortit de l’appartement silencieusement et se trouva nez à nez avec une jeune femme aux cheveux blonds mi-courts et à la mâchoire crispée qu’il regarda en souriant. Le lieutenant Handam qui avait été postée sur le palier et qui venait juste d’entendre dans l’oreillette de sa radio le capitaine annoncer à chacun que la cible se trouvait peut-être dans l’appartement.
Elle avait l’avantage, puisqu’elle avait commencé à dégainer son arme aussitôt.
– Les mains en l’air ! ordonna-t-elle en le visant à la tête quasiment à bout portant.
Matthieu Toussaint était déconcerté mais il avait toujours méprisé les femmes, et encore plus les fliquettes. En plus, celle-ci était une jeunette et une bleue. Ça se voyait à sa façon de tenir son revolver. Il pouvait tenter de la désarmer. Elle hésiterait à tirer.
Il commença à lever ses mains très lentement. Sans brusquerie. Comme au ralenti.
– Je le fixe ! ajouta-t-elle la voix tendue, parlant dans son micro, avec un rien de tremblement qui n’échappa pas au lieutenant Toussaint.
Il fixait toujours la fliquette en souriant d’un sourire enjôleur qui masquait une haine profonde.
Ses mains étaient à présent à hauteur de la poitrine.
Oui, il pouvait la désarmer. Il ne songeait même pas à la suite des événements. Il était obnubilé par le désir de donner une bonne leçon à cette garce.
Il entendait le bruit de la cavalcade dans l’escalier en arrière-plan.
Il fallait qu’il se décide. Il se décida.
Il mourut sans comprendre comment cette conne avait pu déceler son intention et prévenir son geste.
La salope, elle avait été meilleure que lui, le champion de sa promotion aux sports de combat, le plus fort et le plus rapide de toute la Crim pour désarmer un gus à mains nues et à bout portant…
Le lieutenant Handam tenait son arme abaissée à présent à deux mains, tentant de réprimer leur tremblement nerveux.
C’était son premier tué.
Après la fouille du corps, le capitaine Wolff lui tendit avec une moue de dégoût la photo trouvée dans le portefeuille de leur « client » particulier.
La photo représentait une jeune fille nue au regard vide allongée entre une femme et un homme d’une quarantaine d’années également nus. La femme regardait l’objectif en brandissant un énorme godemiché et l’homme se faisait masturber par la jeune fille, en lui tenant le poignet.



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mardi 1 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 21


Chapitre 21





– Mademoiselle Claron, êtes-vous la maîtresse de M. Bernard Bonnot ?
Isabelle Cavalier avait choisi l’attaque directe. La seule arme qu’elle avait pour déstabiliser cette sainte-nitouche qui lui tapait sur les nerfs depuis leur première rencontre.
– Oui, et alors ? C’est interdit ?
Elle le prenait de haut.
Le capitaine Cavalier était soufflée. Elle avait sous-estimé la demoiselle.
– Depuis quand ? demanda-t-elle pour la forme.
L’autre la défia du regard.
– C’est ma vie privée, ça ne vous regarde pas, espèce de frustrée !
Isabelle Cavalier eut du mal à se contenir. Elle avait une folle envie de lui envoyer une paire de baffes et de lui dire son fait. Mais elle craignait de « griller » Christelle de Saint-Fort.
– Je n’ai plus rien à vous demander, mademoiselle. Vous pouvez disposer. Pour l’instant, car je pense que je vous reverrai. J’espère que vous serez alors encore vivante. Mais si on m’appelle pour vous voir morte, étranglée et peut-être violée, je m’en fous. C’est mon boulot.
L’autre resta scotchée sur son siège, totalement décontenancée.
– Je vous ai dit que vous pouviez disposer.
– Mais…
– Dehors, je t’ai dit, petite salope !
Sabrina Claron battit en retraite et s’éclipsa sans demander son reste.
Elle regardait le capitaine comme si elle avait affaire à une dingue, mais Cavalier savait que la jeune fille était inquiète.
Pour sa part, elle se sentait beaucoup mieux.


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dimanche 29 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Le mardi 6 janvier, jour de l’Épiphanie pour les chrétiens, de la galette des Rois pour les mécréants, une nouvelle pièce du puzzle vint s’emboîter autour du personnage central.
L’ancien flic reconverti dans la télésurveillance, Harry Godino, le seul témoin dans l’affaire Julie Bernard, se rendit à l’hôtel de Bernard Bonnot en milieu de matinée.
Il en ressortit une heure plus tard.
Vérification faite, le préfet était un de ses clients. La société de l’ex-flic assurait la télésurveillance de son hôtel particulier. Rien de plus normal.
Mais Bernard Bonnot avait des parts dans sa société. C’était déjà plus consistant.
Si l’ex-flic connaissait le préfet et si le lieutenant Toussaint le connaissait également, pour Pierre Cavalier il ne faisait aucun doute que Toussaint et l’ex-flic se connaissaient.
Ils feraient même deux tueurs idéals ! se dit Cavalier. Mais c’était une boutade. Ça semblait trop évident.
Pourtant, il aurait bien aimé connaître la liste de tous ses clients sur le quartier.
Il songea même un instant commanditer le cambriolage du siège social de la société de télésurveillance, située boulevard de Grenelle. Toutefois, cambrioler une société faisant dans la sécurité était une gageure.
Il fallait trouver un moyen légal. Une bonne vieille perquisition dans les règles le moment venu.
Mais tant le commandant Pierre Cavalier que le capitaine Isabelle Cavalier piétinaient chacun de leur côté sur la question de l’arme du crime. Le « collier de perles ». Pourquoi cette arme, si l’on peut employer ce terme pour un collier, précisément ?
Et puis cette information des mœurs qui ébranla Isabelle Cavalier.
Oui, ils avaient bien un dossier sur Bernard Bonnot. Non, ils ne le communiqueraient pas, car c’était une affaire en cours.
Mais pourquoi ?
Parce que la Crim allait foutre leur boulot en l’air avec ses gros sabots.
Mais deux gosses sont mortes, bordel !
Ça ne leur faisait ni chaud ni froid.
– Parce que vous vous méfiez de Toussaint et qu’il est passé chez nous ?
Ses interlocuteurs lui firent comprendre qu’il y avait un peu de ça.
Mais ce n’était pas la seule raison, entre autres.
– Qu’est-ce que vous voulez insinuer ?
Un familier d’Isabelle Cavalier était concerné par leur enquête. Et, si son identité lui était dévoilée, elle pourrait le prévenir et lui-même en aviser Bernard Bonnot.
– Vous êtes vraiment trop cons. Allez vous faire foutre ! leur lâcha-t-elle de rage.
Ce qui mit fin à ce dialogue de sourds.
Une heure plus tard, il fallut toute la diplomatie de Pierre Cavalier, le poids discret du « Service » et, surtout, ses huit années passées à la Brigade des mœurs, pour qu’il obtienne l’info cachée à Isabelle.
Philippe-Henri Dumontar, le bon Phil, le cher « papa » d’Isabelle, le « Papy » gâteau-gâteux et parrain de Philippine, le « beau-papa » de lui, le commandant Pierre Cavalier, fréquentait Bernard Bonnot en son hôtel. Sans que ni lui ni Isabelle le sachent.
Pierre Cavalier avait promis-juré-craché le secret à ses anciens collègues, mais il ne pouvait taire une telle information à Isabelle. Elle avait le droit de savoir.
« Ce vieux, c’est une cata ambulante, un emmerdeur-né… »
C’était évident, non ?
Alors pourquoi Isabelle se mettait-elle à chialer et à embrasser leur fille à l’en étouffer en lui répétant : « Ma pauvre petite… » ?
Comme si elles étaient devenues soudainement orphelines.


© Alain Pecunia, 2009.
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dimanche 15 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Isabelle Cavalier put tenir jusqu’à ce que la petite fût couchée. Ensuite elle craqua et chercha le réconfort dans les bras de son mari, le seul des deux hommes de sa vie qui lui restât. Pleurant et reniflant jusqu’à ce que ses larmes se tarissent d’elles-mêmes avant de pouvoir parler.
– Tu comprends, nous n’avons jamais eu d’autre piste que celle de Phil à l’époque. C’était notre seul vrai suspect. Et mon témoignage a même été déterminant dans l’abandon de cette piste. Alors que c’était lui l’assassin ! Tu te rends compte de ma connerie…? Et il faut que ce soit ce lieutenant à peine débarqué chez nous qui établisse un lien entre notre ancien suspect et la description du suspect du crime de la petite Julie Bernard faite par le témoin… J’étais tellement aveuglée par mes sentiments pour Phil que j’ai même pas été capable de faire ce rapprochement évident. Merde ! pourtant ça se voit comme une verrue en plein milieu du visage. C’est Phil notre assassin ! Et il ne s’est même pas défendu quand j’ai été le voir… Il est ailleurs.
– Tu vas l’arrêter toi-même ? demanda Pierre Cavalier.
– Oui, dit nerveusement sa femme, et après je donnerai ma démission de la police.
Pierre ne dit rien.
Philippe-Henri Dumontar, l’honorable agrégé de lettres, était à la fois un assassin – même pas ordinaire, il fallait qu’il ait fait de la « série » – et le parrain et « grand-père » de leur fille baptisée Philippine en son honneur !
Pierre imagina un instant les titres des médias.
« Un couple de policiers protégeait un serial killer ! » « Deux officiers de police complices du Père Noël tueur ! » « La police a-t-elle sciemment soustrait un des assassins les plus recherchés de France à la justice ? » « Un assassin partage l’intimité d’un couple de policiers »…
Même son rôle d’indicateur des Stups finirait par ressortir. Avec les photos des fêtes et « pots de flics » au Relais angevin.
Ils allaient tous deux, Isa et lui, se trouvaient dans l’œil du cyclone médiatique. Et il y aurait des éclaboussures. Le moindre flic ayant croisé le chemin de Philippe-Henri serait mouillé.
Isa avait raison. Elle n’avait d’autre choix que de donner sa démission dès qu’elle aurait déféré Phil à la justice.
Lui-même en ferait de même. Pour son honneur de flic et, surtout, pour sauver son couple.
– Tu te souviens, dit-elle ? Quand, je t’ai présenté Phil, tu as exprimé des réserves à son égard. « Je ne le sens pas », tu disais. Moi, pauvre conne, j’ai pris ça pour de la jalousie entre mecs. Surtout que lui aussi était des plus réservés à ton égard. Et je comprends ses raisons maintenant, à ce vieil enfoiré ! Tandis que toi, c’était l’intuition d’un pro… Mon pauvre chéri, d’en quoi je t’ai embarqué !
– Je serai avec toi, ma chérie, dit-il en déposant de tendres baisers sur ses yeux humides de larmes.


© Alain Pecunia, 2009.
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mercredi 4 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 2 (suite et fin)

Chapitre 2 (suite et fin)





Isabelle Cavalier retourna dans son bureau et demanda à un lieutenant récemment débarqué à la Crim, Matthieu Toussaint, trente et un ans, de jeter un regard neuf sur les anciens dossiers concernant le tueur au « collier de perles ».
– C’est curieux, dit le lieutenant deux heures plus tard, mais le signalement de l’assassin donné par le témoin fait penser à ce vieux prof qui avait été soupçonné après l’assassinat de la petite Dumontar au bois de Boulogne le 14 juillet 96…
Isabelle Cavalier eut l’impression d’avoir reçu un violent coup au plexus. Elle manqua d’air et se retint des deux mains au rebord du bureau pour ne pas vaciller.
Le lieutenant la regardait avec étonnement.
– Quelque chose qui ne va pas, capitaine ? demanda-t-il avec une légère pointe d’inquiétude.
Isabelle Cavalier s’efforçait de se ressaisir. Il fallait absolument qu’elle dise quelque chose.
– Ce n’est rien, lieutenant. C’est la fatigue.
– Ah !
– Quant à ce professeur qui fut soupçonné, M. Philippe Dumontar, il a été mis totalement hors de cause par la suite. C’était une fausse piste et c’est mon approche du sujet qui nous a permis à l’époque de l’écarter comme principal suspect…
Pourquoi avait-elle dit « principal suspect » au lieu de « suspect » tout court ? C’était stupide. Cela pouvait laisser croire qu’il pouvait toujours faire un éventuel suspect.
– D’ailleurs, s’empressa-t-elle de poursuivre, c’est parce que nous avons passé trop de temps derrière ce professeur à vouloir le coincer que nous avons loupé l’assassin en négligeant les autres pistes…
– Lesquelles ? demanda le lieutenant zélé.
Isabelle Cavalier resta un instant interdite. C’était une bonne question. Car il n’y avait jamais eu d’« autres » pistes.
– Celles que l’on aurait pu éventuellement trouver, lieutenant, dit-elle d’un ton qu’elle voulut dégagé.
– Pourtant, insista le lieutenant, il n’y avait pas d’autre piste que celle-là…
Une boule d’angoisse et de doute se mit à yoyoter dans le gosier du capitaine Cavalier.
Quand elle avait téléphoné à Phil en fin de matinée pour l’inviter à réveillonner, elle lui avait trouvé une voix bizarre.
Il avait décliné l’invitation en disant qu’il se sentait patraque.
– Tu devrais voir un médecin, lui avait-elle dit.
– Non, non, ça ira. Je ferai un petit tour dans le quartier cet après-midi pour prendre l’air et je me coucherai de bonheur ce soir.
– Mais promets-moi de venir demain midi si tu te sens mieux ?
– Je ne te promets rien, Isa.
Jamais Phil ne lui avait parlé ainsi. Quelque chose devait le contrarier ou alors il était réellement mal-en-point.
– Écoute, avait-elle ajouté anxieuse, je ferai un saut chez toi…
– Non, l’avait-il coupée, j’ai envie d’être seul, Isa.
Isabelle Cavalier avait failli en pleurer de déception.
Jamais Phil, le père qu’elle avait adopté et qui était devenu, par voie de conséquence, le parrain et le « grand-père » de sa petite Philippine, l’homme qu’elle chérissait le plus après son mari, ne l’avait traitée aussi cavalièrement.
Elle avait eu l’impression de l’avoir importuné, dérangé même.
Le lieutenant toussota. Il semblait attendre une réponse de sa part.
– La piste a définitivement été écartée, lieutenant. Cet homme est devenu un de mes proches et l’ami de la plupart de mes amis policiers. Nous le tenons tous en grande estime. Alors, oubliez-le…
Isabelle Cavalier était surprise d’avoir mis si peu de conviction dans son ton. Elle d’habitude si prompte à reprendre la moindre critique à l’égard de Philippe Dumontar.



© Alain Pecunia, 2009.
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mardi 30 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





Pierre Cavalier dormit jusqu’à quatre heures de l’après-midi d’un mauvais sommeil agité.
Quand il se réveilla, il resta un long moment allongé sur le lit, les mains croisées sous la tête, à contempler le plafond.
Il espérait ne pas s’être planté.
Il éprouvait surtout une crainte. Que ce dingue de Bangros, après la « disparition » des Berthon et la descente en fanfare de la DST chez lui, ne passe à l’action, n’ayant plus rien à perdre et se sachant dans le collimateur.
Il est loin d’être con, se dit Cavalier. Il a dû piger que Berthon a été se réfugier chez les flics et a tout révélé sur son groupe. C’est à présent une course contre la montre, pour lui. Ou alors il se dégonfle. Ce qui ne serait pas conforme avec le personnage puisque, s’il est pris, il aurait à répondre de cinq crimes. La perpète incompressible pour lui et ses complices. Et il le sait. Allah ne peut pas tout…
Isabelle l’appela vers dix-sept heures du Quai des Orfèvres.
Elle était crevée et accusait une baisse de morale.
Elle pataugeait dans l’hémoglobine en veux-tu en voilà sans obtenir la moindre piste.
– C’est Berthon la clé du problème. Ah ! si on pouvait mettre la main dessus…
– Tu sais, ma chérie, les Berthon doivent se planquer.
Il avait un ton convaincant. Et il ne mentait pas. Pas tout à fait. Ils étaient à l’abri. À la DST. Mais il ne pouvait pas tout lui dire. D’ailleurs, il ne lui dirait jamais tout.
En un sens, ça valait mieux. Elle lui aurait arraché les yeux de la tête après l’avoir traité d’infâme manipulateur.
– Et toi, tu as avancé ? demanda-t-elle d’une voix de petite fille désemparée.
– Pas le moins du monde, ma chérie. On patauge, tout comme vous.
– Tu me le dirais, si tu avais quelque chose ? dit-elle d’un ton soudain soupçonneux.
– Bien sûr, ma chérie. Nous avons tous intérêt à arrêter ces dingues.
– Excuse-moi. Je suis crevée et j’en arrive à douter même de toi et de ta boutique.
– Mais c’est normal, ma chérie. C’est la pression.
Pierre Cavalier fut soulagé qu’Isabelle mît fin à la communication. Mais le « gros bisou » qu’elle lui plaqua sur la joue par ondes interposées lui fit la sensation d’une morsure au fer rouge.
Il se comportait comme un salaud.
Professionnel.


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jeudi 30 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le mardi matin à mon réveil, je constatai que le fourgon de la gendarmerie stationnait toujours devant le portail. Mais ils n’étaient que deux.
Ils avaient veillé toute la nuit. Pour la « sauvegarde » des lieux, les techniciens devant encore effectuer des recherches dans le périmètre.
Les gendarmes voulaient également passer au peigne fin le jardin qui descendait derrière la maison des Berton jusqu’au bois sur une cinquantaine de mètres.
Ils pensaient que la victime avait été assassinée dans la maison même et qu’elle avait ensuite été transportée jusqu’à la lisière du bois.
Ils ne refusèrent pas le café que leur proposa Isa. Mais ils vinrent déjeuner à tour de rôle.
Vers neuf heures et demie, le reporter de L’Eveil normand demanda l’autorisation de photographier les lieux.
– Juste quelques photos…
Il fut éconduit sèchement. C’était trop tôt « pour ça ».
Le brigadier arriva sur ces entrefaites avec cinq hommes tous en battle-dress. Prêts pour le grand jeu de la chasse au trésor.
Il se montra cordial. J’en ai profité entre deux banalités courtoises.
– Dites, à propos, il n’y aurait pas de rapport entre Jacques Berton et la jeune fille dont les restes ont été retrouvés dans le champ il y a sept ans ?
Il était ahuri.
– Comment savez-vous ça ?
– Simple déduction, fis-je modestement.
– Mais personne n’est au courant !
– La prescription, tout simplement…
J’ai pris un air hyper mystérieux et il est reparti vers ses hommes en se retournant plusieurs fois vers moi.
Il a semblé hésité, fait demi-tour et est revenu sur ses pas à grandes enjambées.
– Surtout, n’en dites rien à personne. Je compte sur vous !
– Évidemment.
Je me suis frotté les mains de satisfaction tout en rejoignant Isa et Phil en grande conversation.
– Nous avons vu juste ! leur dis-je en les prenant chacun par le bras.
J’étais satisfait de ma formule. Elle ne faisait pas de jaloux.
Puis nous partîmes au ravitaillement en ville, Isa et moi.
Pour la première fois, je n’avais plus de petit pincement en confiant ma fille à Papy. Je savais que c’était un type bien. Un peu fantasque, bien sûr, ou farfelu, si l’on préfère, mais vraiment un type bien. Je m’étais bêtement fait des idées sur son compte. Surtout avec cette histoire de « saloperies » à brûler. Dont j’avais honte à présent.
J’avais également perdu cette jalousie idiote pour leurs petites complicités. Je comprenais mieux pourquoi Isa voyait en lui un père.
À notre retour vers une heure, la gendarmerie était toujours en grande fouille. Mais il y avait deux absents. Marcelle et Georges. Ce qui ne me surprenait pas. On ne risquait pas de les revoir de sitôt.
L’après-midi, après le départ temporaire des gendarmes qui voulaient s’atteler le lendemain à la fermette des Berton, pour la « faire parler », je me suis rendu avec Isa sur le lieu qui avait servi de sépulture provisoire à « M. Domi ».
Un gendarme de faction derrière la fermette nous héla et nous fit signe de rebrousser chemin.
Nous avons fait demi-tour et j’ai eu une idée en attendant d’en savoir plus sur les trouvailles de l’équipe du brigadier.
Je suis allé en voiture jusqu’au petit cimetière de Caorches, dans le bourg, à près de deux kilomètres de notre fermette. J’ai cherché la tombe de la fille de Patronicci. En vain. Je ne voyais son nom nulle part. Sur aucune dalle ou stèle. Trois sépultures étaient restées à l’état de motte de terre et deux d’entre elles seulement portaient le nom du locataire sur la croix de bois les surplombant. Ces deux-là étaient anciennes. La troisième semblait plus récente car la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Et ce ne pouvait donc être celle de la fille du Sicilien puisqu’elle avait été enterrée il y a sept ans.
Mon idée ne m’avait mené nulle part et je suis retourné songeur à la fermette.
Le soir après dîner, nous avons décidé d’aller faire un tour à la mer le lendemain pour nous changer les idées.



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jeudi 2 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20





J’ai revu plusieurs fois Isabelle au cours de cet été 98.
Elle a vingt-huit ans. Sa vie n’a pas été facile. Beaucoup de souffrance. De violence. Que je devine mais qu’elle n’évoque pas. Elle est aussi pudique que Ghislaine.
Elle m’a quand même dit qu’elle était entrée dans la police par vocation. Pour faire la chasse aux violeurs.
Je pense que ce n’est pas par hasard.
Elle est à la fois réservée et familière à mon égard. Toujours enjouée quand nous nous voyons.
Elle n’aime pas parler de son père. Son regard se voile toujours quand elle l’évoque – rarement –, son visage se contracte.
– J’aurais préféré vous avoir pour père, vous, m’a-t-elle confié un jour.
J’en ai été très ému.
Au Relais angevin, quand ils ont appris qu’elle était inspectrice, ça a été la surprise.
Il n’y en a que deux à qui ça déplaisait. Le gendarme retraité parce que le maintien de l’ordre était un métier d’homme. Et Jean, le serveur, je ne sais pas pourquoi.
Christine Langlot, la femme du patron, lui fait la gueule. Mais c’est par jalousie féminine, sûrement.
Sinon, ma cote a remonté en flèche.
Je me suis surpris à attendre nos rendez-vous irréguliers et trop espacés à mon goût.
Nous parlons souvent littérature. C’est son passe-temps. Elle a beaucoup de respect pour nos grands classiques. Elle aime faire appel à mon érudition.
Elle aime aussi le cinéma. Les grands films policiers. Les « thrillers »… Elle m’a poussé à acheter un magnétoscope et elle me prête ses cassettes.
Mais j’ai un casque pour écouter, à cause de maman.
L’autre soir, j’ai regardé Le Silence des agneaux. L’angoisse ! À-bo-mi-na-ble ! L’horreur absolue ! Un degré de violence gratuite pas possible.
Il faut une imagination de malade pour tourner des films comme ça !
C’est simple, je n’ai pas pu le regarder jusqu’au bout. J’ai calé.
Quand je le lui ai avoué, elle s’est mise à rire à gorge déployée.
Mais ce n’était pas pour se moquer de moi.
– Quand je pense qu’on vous a soupçonné !
Je ne comprenais pas. Ce devait être visible car elle a fait une petite moue enfantine comme pour s’excuser et a posé sa main sur la mienne.
Elle était gênée. Elle a même rougi.
Elle a longuement hésité avant de me dire qu’elle avait un aveu à me faire. Qu’elle me demandait mille fois pardon d’avance de la peine qu’elle pourrait me causer.
– Ce ne doit pas être bien grave ! lui ai-je dit en lui tapotant la main.
– Oh si ! je le vis comme une trahison à votre égard. Et je ne crois pas que vous me pardonnerez, Philippe-Henri.
Quand je l’entends prononcer mon prénom, je craque, je fonds. Jamais on ne l’a prononcé avec une telle douceur. Même pas Ghislaine et surtout pas maman, les deux seuls êtres qui aient compté dans mon existence jusqu’à présent.
Avec « pauvre papa », bien sûr. Mais lui il était mort avant que je naisse.
J’ai senti qu’elle prenait son courage à deux mains. Elle n’est pas policière pour rien.
– Vous vous souvenez quand je vous ai abordé dans la forêt de Chantilly ?
– Bien sûr. Et c’est un des plus beaux jours de ma vie, ma petite Isabelle.
– Eh bien, je n’étais pas là par hasard…
Ça me semblait évident, puisqu’elle était là pour tenter de piéger le tueur « au collier de perles », le « Père Noël tueur ».
– On m’avait demandé de vous suivre et de vous aborder car vous étiez notre principal suspect. J’étais là pour vous piéger…
– Mais ça aurait pu être dangereux pour vous ! me suis-je écrié plein d’inquiétude rétrospective pour elle.
– Oh non ! j’étais en liaison radio avec les autres inspecteurs qui vous surveillaient et assuraient ma protection.
– Oh ! la la !
– Bien sûr, je leur ai dit après que c’était absurde. Que l’on avait tout faux sur toute la ligne. Que, tandis qu’on essayait de vous piéger, le véritable assassin, lui, courait tranquillement les rues.
– Je comprends. Vous faisiez votre métier. Toute vocation est exigeante…
Mais elle m’a coupé.
– Mais je n’ai pas fini ! Ils ne m’ont pas cru et m’ont ordonné de garder le contact avec vous car, pour mes supérieurs et le directeur de la PJ, vous restiez toujours le principal suspect.
– À ce point ?
– Mais tout était contre vous, Philippe-Henri. Tout. Absolument tout. Vous comprenez ?
Bien sûr que je comprenais. Ça m’intéressait même bigrement.
– On est remonté jusqu’à vous lors de l’affaire de la petite Dumontar. Vous vous souvenez ?
Bien sûr que je me souvenais.
– Vaguement, ai-je dit.
– À ce moment-là, vous êtes devenu un suspect parmi d’autres. Mais, avec l’affaire du Père Noël, il n’y a plus eu de doute. Deux vendeuses du rayon lingerie vous ont identifié.
– Le portrait-robot dans la presse et à la télé ?
– Non. Sur une photo de vous prise au téléobjectif. Et puis il y avait ce nœud papillon vert pomme. Là, nous avons reçu deux lettres anonymes vous dénonçant. L’une signée « une voisine de M. Dumontar », l’autre « un retraité de la gendarmerie toujours sur le pont »…
Ça ne m’étonnait pas de ce faux cul. Mais il aurait dû signer « … toujours accroché au bar », ce minable délateur.
– Mais il y a eu plus grave. Cette histoire de disparition de l’habit de Père Noël dans l’institution où vous enseignez. Et là, nous avons reçu une lettre de dénonciation du directeur de l’établissement qui n’avait rien d’anonyme et des plus sérieuses. Et dont il a confirmé les termes devant le commissaire chapeautant l’enquête. Vous voyez !
Je réfléchissais vitesse grand V.
– Ça vous laisse songeur, hein ?
– Oh oui, ma petite Isabelle. Plus que vous ne pouvez l’imaginer…
Elle baissa la tête, toute confuse.
– Je ne crois pas que vous pourrez me le pardonner. Vous devez penser que je vous ai trahi, abusé de vous. D’ailleurs, c’est ce que je penserais moi-même si j’étais à votre place…
Je la regardai avec attendrissement. Je lui retapotai la main.
– Je ne vous en veux pas le moins du monde. Je vous sais gré de votre franchise, au contraire. Chaque vocation a ses exigences et ses servitudes. Moi-même…
Mais elle me coupa tellement elle était surprise de ma réaction.
– C’est vrai, vous ne m’en voulez pas ? Rien n’est changé entre nous ? Nous restons amis ?
Elle enserra ma main droite de ses deux mains. J’ai cru qu’elle ne la lâcherait jamais. Elle me faisait mal tellement elle avait de la force.
Une femme comme ça, me suis-je même dit, c’est impossible à étrangler. Encore moins de chance de réussite qu’avec une Laguiller.
– Bien sûr, rien n’est changé. J’ai bien trop d’affection pour vous, ma petite Isabelle, et trop de plaisir à nos rencontres, lui répondis-je du fond du cœur. Mais, à propos, où en êtes-vous dans cette enquête monstrueuse, si je puis m’exprimer ainsi ?
– Oh ! nulle part. Le point mort absolu. Trop de moyens et de temps ont été concentrés sur vous. Toutes les autres pistes ont été négligées, alors !
– Cela signifie-t-il que l’assassin a des chances de couler des jours paisibles ?
– S’il ne commet pas d’autres crimes, même un seul, oui, nous n’avons, hélas ! aucune chance de l’arrêter.
– Il ne faut donc pas qu’il en commette un nouveau… Excusez-moi, me repris-je à temps, c’est mal formulé. Je voulais dire qu’il serait regrettable qu’il en commette un nouveau, pour sa victime, bien entendu. Parce que, sinon, la police, elle, elle a intérêt qu’il en commette un, puisque c’est sa seule chance…
– C’est tout à fait ça.


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Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





J’avais quand même perdu l’envie de tuer.
Ça me laissait comme un grand vide. Comme lorsqu’une passion qui vous habite vous quitte.
Je prenais toujours ma voiture pour sillonner les rues de la capitale. Mais, je dois le reconnaître, le cœur n’y était plus.
Comme lorsqu’on a trop goûté de son plat préféré et qu’on s’en lasse d’un seul coup.
Même le retour des beaux jours n’éveilla pas mes sens.
Ma vie ronronnait. Maman et Ghislaine dormaient.
Quand elles avaient besoin de mes soins, ça ne m’excitait même plus.
Je me suis forcé à aller me promener en forêt de Chantilly.
J’y ai même rencontré une promeneuse qui m’a abordé.
Du genre que j’aurais eu envie d’étrangler auparavant.
Toute menue comme je les aime.
Nous nous sommes promenés longtemps. Nous parlions de tout et de rien. Ça me rappelait ma rencontre avec Ghislaine.
Quand je lui dis ma profession, elle me dévoila la sienne.
– Inspectrice.
– Des impôts ? demandai-je courtoisement.
– Non. De police ! précisa-t-elle en riant.
– Ce doit être intéressant ?
– Oui. Et parfois très ennuyeux.
– Ah !
– Oh oui ! et je suis bien contente de vous avoir rencontré. Je commençais à m’ennuyer à jouer l’appât pour le tueur « au collier de perles ». Vous savez, « le Père Noël tragique » ?
– Oh ! moi et les faits divers !
– Bien sûr, vous avez de plus hautes préoccupations.
– Et vous êtes toute seule ?
– Oui, mais je suis en liaison radio avec mon petit micro, là.
Elle me désignait sa broche.
– Ah !
– Nous sommes plusieurs inspectrices comme moi dans les bois autour de Paris. Pour servir d’appât. Mais je crois que c’est inutile.
– C’est en tout cas aléatoire, comme procédé, lui dis-je.
C’est curieux, la vie. J’avais là, à portée de main, l’occasion rêvée de frapper un grand coup et de revenir sur le devant de la scène. Et rien. Je n’en avais pas envie, tout simplement.
Nous sympathisâmes tellement que nous avons été jusqu’à échanger nos numéros de téléphone.
Ça a fait très plaisir au Dr Lévy quand je lui ai dit que j’avais rencontré une amie.
– Eh bien, vous voyez, tout ça va dans le bon sens !
Mais j’ai évité d’en parler à maman. Même à Ghislaine.
Elles auraient été capables de se faire des idées. De se monter l’une l’autre contre moi. De se liguer en croyant que je voulais leur imposer une nouvelle présence.
De toute façon, l’appartement était trop petit.
Mais c’était quand même mieux qu’elles ne soient pas au courant. Elles n’auraient pas aimé Isabelle. Son métier, surtout.
J’imagine maman !
« Tu racontes ta vie à un psychiatre, et maintenant tu fréquentes un policier ! Mais où vas-tu comme ça, mon pauvre Philippe-Henri ? »
À cinquante-deux ans, j’ai le droit de faire ce que je veux. C’est ce que m’a dit le Dr Lévy.


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mercredi 1 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





J’ai attendu une semaine avant de remettre les pieds rue Clerc et de reprendre mes habitudes au Relais angevin.
Mais ça n’a pas manqué. Il a fallu que Jean, goguenard, me jette :
– Alors, monsieur Dumontar, on ne porte plus son petit nœud pap vert pomme ? Celui de l’assassin ! Vous en avez eu honte, c’est ça ?
J’ai rougi. Ce qui est rare. Sauf devant maman quand elle me prend en faute.
Puis j’ai souri en prenant un air niais – que ça m’a coûté ! – devant ces béotiens hilares.
– N’empêche, est intervenu le retraité de la gendarmerie, si on ne vous connaissait pas comme on vous connaît ici, eh bien, on vous aurait soupçonné !
– Vous avez eu de la veine que le portrait-robot ne vous ressemble pas, commenta l’ouvrier serrurier.
– C’est bien vrai, monsieur Dumontar, renchérit le boucher, je vous aurais pendu à un croc sur-le-champ !
– Vous avez de la chance d’être au-dessus de tout soupçon, monsieur le professeur…, jeta la Christine mi-figue, mi-raisin, avec un regard qui me laissa une sensation de malaise.
Heureusement que le patron est sorti de sa cuisine à ce moment-là pour me dire gentiment :
– Ne les écoutez pas, monsieur le professeur.
Gérard Langlot, il est toujours gentil et courtois avec moi.
Mais il arrivait à temps, car j’étais déjà en train d’échafauder des plans pour me faire la Christine et en être débarrassé. Soupçonnant même que son mari aurait pu m’en remercier. Au point d’oublier que je n’avais plus la main ces temps-ci.
J’ai préféré faire profil bas.
Comme au lycée. Où il a fallu que quelqu’un aille jeter un coup d’œil dans le débarras et constate, au milieu de tout le fatras des accessoires de fête de fin d’année, la disparition de l’habit de Père Noël.
Évidemment, les élèves l’ont appris. Et ceux de mes deux terminales ont été parfaitement odieux avec moi. Avec des petites phrases assassines sur le tableau noir. « Avez-vous vu le nœud vert pomme de Dumontar ? » « Récompense pour qui retrouvera le nœud vert pomme »…
Ils osèrent même afficher le portait-robot, agrandi sur la photocopieuse de l’établissement, au tableau. Avec une flèche et une légende.
« Nous avons retrouvé le nœud vert pomme de Dumontar ! Et devinez qui est l’assassin ! »
Même mes collègues se firent complices de ces facéties cruelles et de mauvais goût.
« Alors, Dumontar, pas encore arrêté ? » « T’inquiète, on t’apportera des oranges ! » « Dis donc, tu cachais bien ton jeu ! »…
Au point que le directeur de l’institution lui-même a dû intervenir et pondre une note de service qui a été lue dans toutes les classes à partir des troisièmes.
« Des bruits infamants courent sur un de nos membres les plus éminents, qui est par ailleurs l’objet de plaisanteries d’un goût douteux de la part de certains élèves et de railleries indignes d’enseignants.
« J’entends que cela cesse immédiatement sous peine de sanctions disciplinaires. Je ne saurais tolérer plus longtemps une telle situation au sein de notre institution que j’ai l’honneur de diriger.
« Je renouvelle toute ma confiance et mon témoignage de grande estime à notre éminent professeur injustement victime de cette odieuse situation… »
Bien évidemment, cela n’empêcha pas durant un certain temps les sourires en coin de mes collègues et les murmures au fond de la classe.
Je ressentais un profond écœurement. J’envisageai même de me mettre en arrêt maladie, moi si consciencieux et si attaché à mon sacerdoce professoral.
Maman m’y encourageait. Mais je savais que c’était par égoïsme.
Ghislaine ne prenait pas parti, comme à son habitude. Elle essayait seulement de me consoler, avec ses pauvres moyens. De plus en plus faibles.
Mais le Dr Lévy me le déconseilla.
– Ne vous laissez pas abattre par ces rumeurs et ces plaisanteries stupides ! Vous étiez en pleine forme juste avant ces crimes odieux. Au point que j’avais renoncé à toute idée de traitement, c’est vous dire !
Il me conseilla de faire face, de me distraire.
– Vous voyez ce que je veux dire, hein ? souligna-t-il d’un regard égrillard.
Quelque chose était cassé en moi. À un tel point que je rendis à maman son rosaire. En lui faisant croire que je l’avais retrouvé par terre sous son lit en faisant le ménage.
J’ai plié l’échine sous son reproche.
– Tu pourrais quand même avoir plus d’attention avec mes affaires !
La seule pensée qui me soutint dans cette terrible épreuve, c’est que la police était toujours sur la piste du « Père Noël tueur » et qu’elle pouvait toujours lui courir après.


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Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Je fus bien content de retrouver le Dr Lévy dès son retour de vacances début septembre.
Déjà une nouvelle année scolaire qui commençait. La 97-98. Comme le temps passe !
En plus, il avait lu mon livre pendant ses vacances. Moi qui n’y croyais plus après tant de mois, j’étais maintenant impatient de connaître son jugement sur mon œuvre magistrale.
Je regrettais même de ne pas lui avoir amené le dernier chapitre.
Mais ce fut une grande déception.
– Pourquoi éprouvez-vous ce besoin de vous attribuer tous ces crimes commis par un autre ? me dit-il d’emblée.
Lui, le Dr Lévy, pour qui j’éprouve le plus grand respect, en qui j’ai une totale confiance pour ses bons conseils, n’avait rien compris du tout !
Il voyait même en moi un voleur de crimes !
J’étais abasourdi, atterré.
La seule personne au monde – à part maman, mais pas sur ce sujet – qui eût pu me comprendre ne me comprenait pas.
Il insista sur le fait que je devais immédiatement cesser de vivre par procuration.
– Écoutez, me dit-il, je vous propose de détruire ce manuscrit. Pour votre bien…
– Nooon ! ai-je hurlé. C’est à moi !
Il me l’a rendu avec hésitation. Je l’ai bien senti.
Ça, il n’était pas près de voir la suite !
– Vous savez, monsieur Dumontar, vous m’inquiétez beaucoup. Je me demande si je ne devrais pas vous prescrire un traitement…
Maintenant, il me prenait pour un malade.
Il alla jusqu’à me proposer un séjour d’une semaine ou deux dans une clinique.
– Vous verrez, c’est très bien.
– Et maman, vous y avez pensé ?
– Justement.
– Non et non ! Je ne quitterai pas maman !
– Mais elle est morte, votre maman, monsieur Dumontar, me dit-il d’une voix douce, comme les gens qui parlent à des bébés. Il serait peut-être temps de l’admettre. Vous ne croyez pas ?
– Je ne quitterai pas maman ! je lui ai dit d’un ton catégorique, me mordant la lèvre car j’avais failli ajouter : « et Ghislaine ».
– Il faudra quand même peut-être y penser, conclut-il.
Mais j’ai bien vu qu’il avait peur que je ne revienne pas. J’avais compris depuis longtemps que j’étais une sorte de rente pour lui.
Moi, je ne venais pas le voir pour qu’il me parle comme à un malade, un dément. Je venais pour ses conseils. Alors il avait intérêt à rectifier le tir.
C’est ça le danger des psys. Vous allez chez eux, vous êtes bien portant et tout, et hop ! à force de les fréquenter, vous tombez malade.
Quand je suis rentré à la maison, maman elle m’a dit que tout ça c’était de ma faute.
– Je t’avais prévenu. On ne va pas raconter sa vie à un étranger. Mais tu ne m’écoutes jamais…
Qu’est-ce qu’elle n’aurait pas sorti si elle avait su que l’« étranger » était en plus juif !
Mais elle ne pouvait plus me faire de chantage. « Maman va t’abandonner si tu n’es pas sage ! »
Elle risquait pas de le quitter, son lit !
Tout ça pour dire que c’est à cause du Dr Lévy que j’ai décidé d’en tuer au moins une au plus vite. Pour bien lui montrer qu’il avait eu tort de ne pas me prendre au sérieux. Que je n’étais pas un malade.
J’ai quand même attendu la période de Noël. Elle me parut plus propice que celle de la Toussaint où, pourtant, les cimetières offrent mille et une possibilités. Avec tous ces gens, leur pot de fleurs sous le bras, qui marchent tête baissée sans un regard pour les autres.
Mais je n’aime pas les cimetières. C’est pas vivant. Pour ça, d’ailleurs, que je n’y ai pas mis maman. Elle n’aurait pas supporté le manque de conversation et d’être éloignée de moi.
Et puis, sa grande peur à maman, ça a toujours été d’être enterrée auprès de n’importe qui. Être encadrée d’un côté par un libre-penseur et de l’autre par un « israélite ».
– Tu te rends compte !
Bref, endeuiller un cimetière m’a paru un non-sens, quoique tentant. Tandis que, pendant les fêtes de Noël, un meurtre prend tout son éclat. Il est enguirlandé de mille feux.
Et puis, je pouvais toujours faire la Toussaint une autre année – faute de mieux. Pâques et toutes les fêtes qui s’ensuivaient offraient également pas mal de possibilités. Je n’avais que l’embarras du choix. Ou alors les tirer au sort.
Mais c’est incroyable comme l’on peut inspirer confiance en habit de Père Noël.
On vous croise dans la rue ou un lieu public. On vous regarde mais on ne vous voit pas ! C’est comme jouer à l’homme invisible.
– Vous avez vu quoi ?
– Un Père Noël.
Évidemment, je n’allais pas me mettre à trucider du gnard.
Rien de tel pour vous rendre impopulaire.
Les tueurs d’enfant, c’est vraiment la boîte de pois chiches à la place du cerveau. Ils sont incapables d’envisager toutes les conséquences négatives de leur acte.
Il faut être malade pour faire dans le môme. C’est ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle du crime. Maman, c’est bien simple, elle m’aurait renié si ç’avait été mon champ d’action.
D’accord, ma première victime de Noël n’avait que quinze ans. Mais elle en faisait facilement dix-neuf. Une vraie petite femme. Je pouvais pas deviner.
Et qui me prouve d’ailleurs qu’elle en avait vraiment quinze ? Pourquoi la police elle aurait pas décidé de mentir sur son âge pour me porter tort ? Parce que ça m’a causé un tort réel et considérable, cette histoire. Mon public habituel n’a pas apprécié. J’en ai eu la preuve dès le lendemain en allant prendre ma menthe à l’eau parmi les habitués du bar du Relais angevin.
Une avalanche de critiques. Rien de que la déception dans les propos. Et de la médisance !
– Alors, monsieur Dumontar, qu’est-ce que vous en pensez de cette saloperie d’assassin de mômes ? m’interpella d’emblée Jean le serveur quasiment hystérique.
J’en avais le souffle coupé.
– Hein ! c’est comme nous, vous accusez le choc, poursuivit-il avec un regard entendu.
– Faut être vraiment malade ! enchaîna l’ouvrier serrurier.
– Ah ! se rengorgea le gendarme retraité. Et vous qui l’admiriez presque votre « Jack l’Étrangleur » !
– Par les couilles que je le pendrais ce type-là si je l’avais entre les pognes ! dit le boucher en plaquant ses mains sur ses parties génitales.
– Avec un croc de boucher, j’espère ? surenchérit le retraité.
– Moi, ça me fait gerber ! intervint le patron, Gérard Langlot.
Sa femme – la Christine blondasse que je ne supportais pas – était affalée sur une chaise et essuyait ses larmes du bout de l’index à cause du rimmel.
– Une gamine si mignonne et plein de vie, miaulait-elle.
J’étais mal. Surtout que je ne pouvais pas expliquer le malentendu. « Hé ! écoutez-moi, il faut que je vous explique… »
Même Ghislaine, elle m’a fait la tête. C’est dire !
Et maman !
– Tu n’es plus mon fils ! Sors de ma chambre et arrête de me tripoter comme ça !
– Mais, maman…
– Tais-toi, Philippe-Henri ! Le malheur est entré dans cette maison du jour où tu as ramené cette traînée.
Moi je ne voyais pas le rapport, mais maman s’est mise à sangloter.
C’est simple. Je n’ai même pas osé acheter un journal ou regarder la télé.
De toute façon, j’étais bien placé pour en savoir plus qu’eux.
J’avais pas eu à déambuler longtemps devant les grands magasins dans ma tenue de Père Noël avant de la repérer.
Elle regardait les vitrines animées avec un regard d’extase.
Je ne l’ai pas perdue de vue. Vitrine après vitrine.
Puis elle est rentrée dans le magasin. Direction lingerie au sous-sol.
Pas grand monde. Les rares vendeuses levaient à peine les yeux sur moi à mon passage.
Elle est rentrée dans une cabine d’essayage avec porte coulissante. Bien isolée. Dans une sorte de recoin.
Je me suis faufilé derrière elle.
Surprise. Mais elle a vite souri devant la glace en voyant qu’il s’agissait du Père Noël. Elle ne s’est même pas retournée.
Puis elle s’est figée quand j’ai enserré son cou avec le rosaire de maman. Elle n’a même pas cherché à se défendre, celle-là.
C’est d’ailleurs l’avantage avec les femmes. Rares sont celles qui se défendent. Ou pas trop. À moins de tomber sur une hystérique ou une adepte des arts martiaux. En général, elles sont tout de suite tétanisées.
Je n’ai pas eu à mettre un genou dans ses reins. Ce qui m’a permis de bien me coller à ses fesses et de jouir pleinement.
J’ai repris mon souffle puis je suis sorti sans rencontrer personne. Je me suis même permis le luxe de traîner un peu parmi les étalages du rayon lingerie.
À voir les modèles exposés, on avait l’impression de vivre dans un monde de dévergondées. Comme si toutes les femmes étaient… Mais je ne préfère pas penser à cette image dégradée de la femme. Ghislaine, quand je l’ai déshabillée pour la préparer, elle portait pas ce genre de chose indécente.
Si je n’ai pas voulu lire la presse ni regarder la télé, je n’ai quand même pas pu m’empêcher de voir les gros titres sur les panneaux des marchands de journaux.
« Le Père Noël tueur », « L’assassin au collier de perles bientôt arrêté ! », « Le Père Noël portait un nœud papillon »… « Portrait-robot du tueur en série »… « Le Père Noël a oublié de mettre sa barbe ! »…
Quand j’ai acheté Le Parisien libéré – il est toujours le mieux informé dans ce domaine –, j’ai découvert avec stupeur que, de tous les Pères Noël qui traînaient ce soir-là dans les grands magasins, un seul portait un nœud papillon et n’avait pas de barbe blanche. Et que ce Père Noël-là était le seul à avoir été vu au rayon lingerie. Les vendeuses étaient formelles.
« Le tueur a enfin commis une erreur qui va lui être fatale ! » se glorifiait le directeur de la PJ. Un nouveau, car l’ancien avait été mis à la retraite d’office suite à son fiasco de l’été précédent. « Nous allons enquêter auprès de tous les fabricants et revendeurs de nœuds papillons. De plus, l’assassin a loué ou acheté son costume. S’il l’a loué, il a obligatoirement laissé une caution et il a dû nécessairement présenter une pièce d’identité. S’il l’a acheté, il nous suffit d’interroger les revendeurs. Par ailleurs, et cela va nous faciliter grandement le travail, nous avons son portrait-robot car, autre erreur – et de taille –, il a oublié de mettre sa barbe de Père Noël… »
Ça, c’est vrai, parce qu’elle me grattait. Je n’avais collé qu’une moustache blanche. Mais, avec ma capuche rabattue sur le devant et mes lunettes noires, ça ne leur donnait pas grand-chose. En tout cas, personne ne pourrait me reconnaître.
Quant à l’habit, ils pouvaient toujours courir en tous sens. Je l’avais subtilisé dans un vieux débarras de l’institution où j’enseignais. Et je n’étais pas assez sot pour aller l’y remettre. Ça ferait une couverture pour maman l’hiver.
Il n’y avait que le nœud papillon qui m’ennuyait. Surtout que c’était mon préféré. Le vert pomme. Celui que je portais tout le temps depuis la mort de maman.
Mais je devais absolument m’en débarrasser. On ne voyait que lui en couleur sur le portait robot en noir et blanc.
J’étais quand même vraiment triste de m’en séparer. Avec mes chemises fuchsias, il rendait vraiment bien. D’une grande élégance.
À présent, il me fallait absolument remonter la pente. C’était urgent.
Surtout que maman me tannait. « Répare ta bêtise, Philippe-Henri ! » Et que Ghislaine boudait toujours.
Ma cote était au plus bas, mais j’ai eu une idée géniale pour la remonter. « Un coup gonflé », comme aurait dit Jean.
J’ai étranglé une contractuelle dans le 13e. Le membre d’un corps de métier honni par la population. De quoi redevenir populaire dans le cœur des Parisiens.
Eh bien, erreur ! Parce qu’elle était antillaise. Tout simplement.
Moi, je ne suis pas raciste. Noire, blanche ou jaune –au fait, je n’en ai jamais encore étranglé –, pour moi c’est une femme comme une autre, du pareil au même. Une victime normale.
Non ! « Crime raciste », qu’ils ont crié. Juive – tiens, pourquoi pas ? ça ferait plaisir à maman et elle me pardonnerait sûrement ma bévue quel que soit son âge – ou arabe, j’aurais compris. Mais, alors, là, toute cette histoire pour une Antillaise ! Alors qu’ils sont encore plus français de pure souche que les Niçois et les Savoyards !
Vraiment, la police m’en voulait vraiment. Au point d’user de méthodes déloyales.
J’avais l’impression désagréable d’avoir perdu la main et d’être abandonné par la chance avec ces deux « loupées » coup sur coup.
Je dois l’avouer, entre maman et Ghislaine qui n’ont pas dégoisé un mot et toutes ces manigances de la police en coulisse, j’ai vraiment passé des fêtes de fin d’année pourries.
Absolument.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.