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vendredi 3 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Je suis très heureux et je sais toujours qui je suis depuis la naissance de Philippine. Isa et sa fille ont transfiguré mon existence et son mari – je n’arrive pas toujours à me souvenir de son prénom à celui-là, Pierre… – est très sympathique avec moi.
Le Dr Lévy m’a même dit que je n’avais plus besoin de venir le voir. Sinon par amitié.
Ma petite Philippine va bientôt avoir trois ans. Le 23 août 2003.
Mais, cette année, nous ne pourrons pas faire la fête au Relais angevin.
Le patron, Gérard Langlot, est impliqué depuis la seconde quinzaine de juin dans une tragique histoire de meurtre dans un bled perdu de Loire-Atlantique
*.
Jean, le serveur, m’a dit que, « compte tenu des circonstances, ce n’est pas souhaitable ».
Moi, je sais bien pourquoi il dit ça.
Depuis un certain temps, de sombres rumeurs couraient sur Le Relais angevin.
Isa et ses amis m’avaient expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de drogue. Je n’en avais pas cru mes oreilles. Gérard Langlot en trafiquant ! Sa femme et le serveur, je veux bien, ils n’étaient pas nets. Mais M. Langlot !
Je n’ai pas pu refuser aux amis d’Isa de leur servir d’« auxiliaire bénévole » dans cette histoire.
Indicateur, je ne voulais pas, mais auxiliaire, c’est honorable. Et puis ils sont tellement gentils avec moi.
– Vous faites partie des meubles, Phil, dans ce rade. Ils ne se méfieront pas de vous. Vous n’avez qu’à noter les allées et venues des uns et des autres quand vous y êtes, m’a dit le copain des Stups d’Isa, le commissaire Antoine.
C’est vrai que je suis très observateur. Il paraît que je leur ai été très utile.
– Vous avez un avenir devant vous tout tracé lorsque vous serez à la retraite ! m’ont-ils blagué.
C’est vrai que c’est pour bientôt. Je viens d’avoir cinquante-sept ans le 13 avril dernier. Et la police, c’est comme ma famille maintenant. Une grande famille.
Mais je me suis égaré.
Bref, ça me contrarie qu’on ne puisse pas faire notre fête au Relais angevin. Il me faut trouver une solution de rechange.
– Non, Philippine, on ne rentre pas dans cette pièce !
On dirait qu’elle le fait exprès. Isa m’a dit que les mômes c’est comme ça. On leur défend quelque chose, il faut qu’ils le fassent.
– Tiens, m’a-t-elle lâché un jour, avec cette porte toujours fermée à clé dans ton appartement, c’est comme dans le conte de Barbe-Bleue !
Ça ne m’a pas fait rire.
Mais il faut vraiment avoir toujours un œil sur eux.
C’est vrai, je ne l’ai pas encore dit.
Depuis l’affectation du mari d’Isa au SRPJ de Rennes en début d’année, je fais souvent office de baby-sitter le mercredi après-midi et parfois lors de mes congés, comme la plupart des après-midi de ce mois de juillet.
Mais je supporte mal la canicule et ça m’énerve de la voir en train d’essayer d’atteindre la poignée de cette porte même si elle est fermée à double tour.
J’aime bien ma petite-fille. Pourtant, parfois, j’ai hâte, comme aujourd’hui, que sa mère vienne la récupérer.
Tiens, justement, j’entends les pas d’Isa dans l’escalier.
Je les reconnaîtrais entre mille.
– Non, Philippine, ne joue pas avec ce tabouret !
Qu’est-ce qu’elle peut être énervante aujourd’hui…
Coup de sonnette d’Isa.
– Oui, j’arrive !… Maman arrive, Philippine. Viens l’accueillir avec moi…
Et puis zut !
Isa a les bras encombrés de sacs. Elle a fait les dernières démarques et a pensé à moi.
– J’espère que ça te plaira. Je n’ai pas dépassé le budget que tu m’avais fixé. J’ai fait pour le mieux… Mais je ne comprends vraiment pas ta sainte horreur des grands magasins !
Je l’aide à déballer le tout sur mon canapé-lit.
Je garde un œil sur la petite en face dans le couloir.
– Non, Philippine, un tabouret n’est pas un jouet…
– Mais laisse-la donc tranquille, Phil ! Elle ne fait rien de mal. Regarde plutôt ce que je t’ai pris.
De toute façon, la porte est fermée.
– Essaie ce pull d’été.
J’enfile. Je confonds une manche et le col. Je ne supporte pas cette sensation d’étouffement. J’angoisse.
– Maman ! Maman !
Ça y est, Philippine nous fait un caprice, maintenant.
Ce qu’elle peut être impérieuse, cette petite. Ce doit être à cause du métier de ses parents.
– Quoi, Philippine ? Tu vois que maman est occupée avec Papy…
Un peu d’autorité, ça me fait plaisir. Mais je voudrais bien sortir de cette foutue manche.
– Attends, Phil ! Ne t’affole pas…
Ne pas m’affoler, elle est drôle, elle ! J’ai un mauvais pressentiment. Comme lorsque je ne vais plus être moi-même. Pourtant, ça faisait longtemps…
– Maman ! Maman !
Isa s’énerve.
– Je suis occupée avec Papy ! Débrouille-toi !
Ouf ! je suis sorti de la manche. Il ne reste plus qu’à trouver le col. Je me suis senti au bord de la panique.
– Maman…, bégaie la petite, maman… il y a deux dames qui dorment… toutes nues…

* Voir Cadavres dans le blockhaus.




© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Au début de l’été, Isa m’a présenté son fiancé. Un flic, bien sûr.
Ça m’a fait un choc. « Tu n’es quand même pas son père ! » me suis-je dit pour me raisonner. Mais c’était pareil.
Un étranger, un intrus, venait m’enlever Isa. Avec son consentement, en plus.
Isa a senti mon désarroi.
– Ne t’inquiète pas, Phil, rien ne sera changé entre nous, m’a-t-elle dit en me tapotant la main.
Notre geste d’affection.
J’ai quand même failli pleurer.
Je l’ai dit au Dr Lévy.
– Tant mieux ! il m’a dit. Si vous l’aimez comme votre propre fille, elle vous donnera des petits-enfants…
Pas tout de suite, quand même ! me suis-je dit. Et puis, j’en ai rien à foutre d’avoir des petits-enfants. C’est Isa que je veux, moi. Et pour moi tout seul !
Mais je sens bien que c’est impossible. C’est Isa et son capitaine ou plus d’Isa du tout.
Et je ne peux même pas demander conseil à maman puisqu’elle est scotchée. De toute façon, pour ce qu’elle aurait à me dire…
Mais ça a quand même été vite. De mon point de vue tout au moins. Car Isa, elle, elle semblait plutôt pressée.
Ils se sont mariés en septembre.
Isabelle Cavalier qu’elle s’appelle maintenant.
On a fait la noce au Relais angevin. Soixante personnes. Que des policiers des deux sexes de grades divers et de tous les services – Stups, Criminelle, Mineurs, Mœurs, Renseignements généraux, DST… Et aussi le Dr Lévy qui nous a fait le grand honneur de sa présence. Mais il a semblé bouder la charcuterie. Pourtant, c’était du bon et sain cochon.
Mais on n’a pas vu la femme du patron ni Jean. Qui était souffrant ce soir-là.
Le patron, Gérard Langlot, il avait dû engager trois extras en plus de Momo pour faire face.
Jusqu’à l’aube, ça a duré. La sono à fond. Et les voisins, ils pouvaient toujours appeler les flics. Leur ronde, ce soir-là, ils l’ont faite en dansant sur les tables !
Et la petite, elle est née en août 2000.
Philippine qu’ils l’ont appelée. En mon honneur.
Qu’est-ce que j’ai pu pleurer ce jour-là à la maternité.
Comme le père était de service, ils ont cru que j’étais le géniteur. J’ai quand même refusé d’aller en salle d’accouchement. Isabelle aurait bien voulu, mais je n’aurais pas pu supporter de la voir nue. Surtout avec tout ce qui se raconte sur la perte des « eaux » et tout ce qui vient avec.
Bien sûr, je suis son parrain.
Elle est à la fois ma filleule et ma petite-fille.
J’ai encore beaucoup pleuré.
On a fêté sa naissance, avec les mêmes – et toujours sans Jean le serveur – au Relais angevin.
Heureusement que les flics ils ne se font pas d’alcootest entre eux !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





C’est bon de se sentir exister pour une femme. Maintenant, depuis le début de cette année, la 99, je l’appelle « Isa » et elle « Phil ».
Nous sommes parfois allés au cinéma ensemble et j’ai osé ce que je n’aurais jamais cru pouvoir oser avec une autre femme que maman. D’ailleurs, cette seule idée eût été auparavant sacrilège, incongrue.
J’ai emmené Isa au Louvre ! Et j’ai de la chance, elle est tombée sous le charme de la salle des sarcophages égyptiens et de celle consacrée à l’art funéraire de l’Egypte romaine. Cette dernière est située dans les anciennes écuries impériales et c’est ma préférée. À cause de ses momies, surtout celle de Padiimenipet, qui m’a fasciné dès le premier jour où je l’ai découverte. Grâce à maman.
J’en ai profité pour lui expliquer les procédés de momification des Anciens – qui sont, d’ailleurs, toujours valables dans leurs grandes lignes.
Le goudron de conifère et la cire d’abeille font des merveilles, mais je n’ai pas voulu entrer dans les détails. Les momies me passionnent beaucoup moins depuis que j’ai fait la connaissance d’Isabelle.
Isa m’a également complimenté pour mon eau de toilette.
– C’est mieux que votre eau de Cologne à la lavande dont vous donniez l’impression de vous asperger des pieds à la tête.
J’avais pris cette habitude après la mort de maman, quand j’avais entendu quelques élèves des grandes classes se faire la réflexion, à plusieurs reprises – derrière mon dos, évidemment, mais suffisamment fort pour que je l’entende – que « ça sentait le croque-mort ».
– C’est curieux les coïncidences, a-t-elle ajouté en riant, les vendeuses du rayon lingerie – vous vous souvenez ? – s’étaient souvenues que le « Père Noël tueur » dégageait une forte odeur de lavande…
Nous nous retrouvons souvent au Relais angevin.
Mais Jean, le loufiat, il ne s’est jamais permis la moindre réflexion goguenarde à notre égard. Il semble même se tenir à distance d’Isabelle. Encore plus depuis qu’Isa a pris l’habitude de venir parfois avec des collègues de travail. De la PJ et de la DST.
Quelquefois, ils y organisent des pots pour les anniversaires ou les fêtes des uns et des autres. Ou lorsqu’ils ont résolu une bonne affaire.
Ils sont très sympathiques. Parfois, je me permets de les taquiner.
– Oui, mais le tueur « au collier », votre « Père Noël tueur », il court toujours !
Ils le prennent bien. Ils rient avec moi.
Ils ont beaucoup d’humour.
Toutefois, ma grande satisfaction, c’est de voir le gendarme retraité « toujours accroché au bar » filer à l’anglaise dès qu’Isa pénètre dans les lieux.
Il y en a une aussi qui nous évite, c’est la femme du patron, la Christine blondasse, qui a d’ailleurs l’air de mal vieillir et de ne pas être toujours bien claire d’esprit.
Lors d’un pot, mes amis policiers l’ont invité à trinquer avec eux.
– Entre fonctionnaires, ça ne se refuse pas !
Gênée qu’elle était. Pas possible ! C’est simple, on l’aurait cru en garde à vue avec la tête qu’elle tirait.
Même le Jean, son attitude n’est pas très nette. Il est bizarre. Comme s’il cachait quelque chose.
Le Dr Lévy, il est très content de ma nouvelle vie « sociale ».



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 2 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20





J’ai revu plusieurs fois Isabelle au cours de cet été 98.
Elle a vingt-huit ans. Sa vie n’a pas été facile. Beaucoup de souffrance. De violence. Que je devine mais qu’elle n’évoque pas. Elle est aussi pudique que Ghislaine.
Elle m’a quand même dit qu’elle était entrée dans la police par vocation. Pour faire la chasse aux violeurs.
Je pense que ce n’est pas par hasard.
Elle est à la fois réservée et familière à mon égard. Toujours enjouée quand nous nous voyons.
Elle n’aime pas parler de son père. Son regard se voile toujours quand elle l’évoque – rarement –, son visage se contracte.
– J’aurais préféré vous avoir pour père, vous, m’a-t-elle confié un jour.
J’en ai été très ému.
Au Relais angevin, quand ils ont appris qu’elle était inspectrice, ça a été la surprise.
Il n’y en a que deux à qui ça déplaisait. Le gendarme retraité parce que le maintien de l’ordre était un métier d’homme. Et Jean, le serveur, je ne sais pas pourquoi.
Christine Langlot, la femme du patron, lui fait la gueule. Mais c’est par jalousie féminine, sûrement.
Sinon, ma cote a remonté en flèche.
Je me suis surpris à attendre nos rendez-vous irréguliers et trop espacés à mon goût.
Nous parlons souvent littérature. C’est son passe-temps. Elle a beaucoup de respect pour nos grands classiques. Elle aime faire appel à mon érudition.
Elle aime aussi le cinéma. Les grands films policiers. Les « thrillers »… Elle m’a poussé à acheter un magnétoscope et elle me prête ses cassettes.
Mais j’ai un casque pour écouter, à cause de maman.
L’autre soir, j’ai regardé Le Silence des agneaux. L’angoisse ! À-bo-mi-na-ble ! L’horreur absolue ! Un degré de violence gratuite pas possible.
Il faut une imagination de malade pour tourner des films comme ça !
C’est simple, je n’ai pas pu le regarder jusqu’au bout. J’ai calé.
Quand je le lui ai avoué, elle s’est mise à rire à gorge déployée.
Mais ce n’était pas pour se moquer de moi.
– Quand je pense qu’on vous a soupçonné !
Je ne comprenais pas. Ce devait être visible car elle a fait une petite moue enfantine comme pour s’excuser et a posé sa main sur la mienne.
Elle était gênée. Elle a même rougi.
Elle a longuement hésité avant de me dire qu’elle avait un aveu à me faire. Qu’elle me demandait mille fois pardon d’avance de la peine qu’elle pourrait me causer.
– Ce ne doit pas être bien grave ! lui ai-je dit en lui tapotant la main.
– Oh si ! je le vis comme une trahison à votre égard. Et je ne crois pas que vous me pardonnerez, Philippe-Henri.
Quand je l’entends prononcer mon prénom, je craque, je fonds. Jamais on ne l’a prononcé avec une telle douceur. Même pas Ghislaine et surtout pas maman, les deux seuls êtres qui aient compté dans mon existence jusqu’à présent.
Avec « pauvre papa », bien sûr. Mais lui il était mort avant que je naisse.
J’ai senti qu’elle prenait son courage à deux mains. Elle n’est pas policière pour rien.
– Vous vous souvenez quand je vous ai abordé dans la forêt de Chantilly ?
– Bien sûr. Et c’est un des plus beaux jours de ma vie, ma petite Isabelle.
– Eh bien, je n’étais pas là par hasard…
Ça me semblait évident, puisqu’elle était là pour tenter de piéger le tueur « au collier de perles », le « Père Noël tueur ».
– On m’avait demandé de vous suivre et de vous aborder car vous étiez notre principal suspect. J’étais là pour vous piéger…
– Mais ça aurait pu être dangereux pour vous ! me suis-je écrié plein d’inquiétude rétrospective pour elle.
– Oh non ! j’étais en liaison radio avec les autres inspecteurs qui vous surveillaient et assuraient ma protection.
– Oh ! la la !
– Bien sûr, je leur ai dit après que c’était absurde. Que l’on avait tout faux sur toute la ligne. Que, tandis qu’on essayait de vous piéger, le véritable assassin, lui, courait tranquillement les rues.
– Je comprends. Vous faisiez votre métier. Toute vocation est exigeante…
Mais elle m’a coupé.
– Mais je n’ai pas fini ! Ils ne m’ont pas cru et m’ont ordonné de garder le contact avec vous car, pour mes supérieurs et le directeur de la PJ, vous restiez toujours le principal suspect.
– À ce point ?
– Mais tout était contre vous, Philippe-Henri. Tout. Absolument tout. Vous comprenez ?
Bien sûr que je comprenais. Ça m’intéressait même bigrement.
– On est remonté jusqu’à vous lors de l’affaire de la petite Dumontar. Vous vous souvenez ?
Bien sûr que je me souvenais.
– Vaguement, ai-je dit.
– À ce moment-là, vous êtes devenu un suspect parmi d’autres. Mais, avec l’affaire du Père Noël, il n’y a plus eu de doute. Deux vendeuses du rayon lingerie vous ont identifié.
– Le portrait-robot dans la presse et à la télé ?
– Non. Sur une photo de vous prise au téléobjectif. Et puis il y avait ce nœud papillon vert pomme. Là, nous avons reçu deux lettres anonymes vous dénonçant. L’une signée « une voisine de M. Dumontar », l’autre « un retraité de la gendarmerie toujours sur le pont »…
Ça ne m’étonnait pas de ce faux cul. Mais il aurait dû signer « … toujours accroché au bar », ce minable délateur.
– Mais il y a eu plus grave. Cette histoire de disparition de l’habit de Père Noël dans l’institution où vous enseignez. Et là, nous avons reçu une lettre de dénonciation du directeur de l’établissement qui n’avait rien d’anonyme et des plus sérieuses. Et dont il a confirmé les termes devant le commissaire chapeautant l’enquête. Vous voyez !
Je réfléchissais vitesse grand V.
– Ça vous laisse songeur, hein ?
– Oh oui, ma petite Isabelle. Plus que vous ne pouvez l’imaginer…
Elle baissa la tête, toute confuse.
– Je ne crois pas que vous pourrez me le pardonner. Vous devez penser que je vous ai trahi, abusé de vous. D’ailleurs, c’est ce que je penserais moi-même si j’étais à votre place…
Je la regardai avec attendrissement. Je lui retapotai la main.
– Je ne vous en veux pas le moins du monde. Je vous sais gré de votre franchise, au contraire. Chaque vocation a ses exigences et ses servitudes. Moi-même…
Mais elle me coupa tellement elle était surprise de ma réaction.
– C’est vrai, vous ne m’en voulez pas ? Rien n’est changé entre nous ? Nous restons amis ?
Elle enserra ma main droite de ses deux mains. J’ai cru qu’elle ne la lâcherait jamais. Elle me faisait mal tellement elle avait de la force.
Une femme comme ça, me suis-je même dit, c’est impossible à étrangler. Encore moins de chance de réussite qu’avec une Laguiller.
– Bien sûr, rien n’est changé. J’ai bien trop d’affection pour vous, ma petite Isabelle, et trop de plaisir à nos rencontres, lui répondis-je du fond du cœur. Mais, à propos, où en êtes-vous dans cette enquête monstrueuse, si je puis m’exprimer ainsi ?
– Oh ! nulle part. Le point mort absolu. Trop de moyens et de temps ont été concentrés sur vous. Toutes les autres pistes ont été négligées, alors !
– Cela signifie-t-il que l’assassin a des chances de couler des jours paisibles ?
– S’il ne commet pas d’autres crimes, même un seul, oui, nous n’avons, hélas ! aucune chance de l’arrêter.
– Il ne faut donc pas qu’il en commette un nouveau… Excusez-moi, me repris-je à temps, c’est mal formulé. Je voulais dire qu’il serait regrettable qu’il en commette un nouveau, pour sa victime, bien entendu. Parce que, sinon, la police, elle, elle a intérêt qu’il en commette un, puisque c’est sa seule chance…
– C’est tout à fait ça.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 1 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





J’ai attendu une semaine avant de remettre les pieds rue Clerc et de reprendre mes habitudes au Relais angevin.
Mais ça n’a pas manqué. Il a fallu que Jean, goguenard, me jette :
– Alors, monsieur Dumontar, on ne porte plus son petit nœud pap vert pomme ? Celui de l’assassin ! Vous en avez eu honte, c’est ça ?
J’ai rougi. Ce qui est rare. Sauf devant maman quand elle me prend en faute.
Puis j’ai souri en prenant un air niais – que ça m’a coûté ! – devant ces béotiens hilares.
– N’empêche, est intervenu le retraité de la gendarmerie, si on ne vous connaissait pas comme on vous connaît ici, eh bien, on vous aurait soupçonné !
– Vous avez eu de la veine que le portrait-robot ne vous ressemble pas, commenta l’ouvrier serrurier.
– C’est bien vrai, monsieur Dumontar, renchérit le boucher, je vous aurais pendu à un croc sur-le-champ !
– Vous avez de la chance d’être au-dessus de tout soupçon, monsieur le professeur…, jeta la Christine mi-figue, mi-raisin, avec un regard qui me laissa une sensation de malaise.
Heureusement que le patron est sorti de sa cuisine à ce moment-là pour me dire gentiment :
– Ne les écoutez pas, monsieur le professeur.
Gérard Langlot, il est toujours gentil et courtois avec moi.
Mais il arrivait à temps, car j’étais déjà en train d’échafauder des plans pour me faire la Christine et en être débarrassé. Soupçonnant même que son mari aurait pu m’en remercier. Au point d’oublier que je n’avais plus la main ces temps-ci.
J’ai préféré faire profil bas.
Comme au lycée. Où il a fallu que quelqu’un aille jeter un coup d’œil dans le débarras et constate, au milieu de tout le fatras des accessoires de fête de fin d’année, la disparition de l’habit de Père Noël.
Évidemment, les élèves l’ont appris. Et ceux de mes deux terminales ont été parfaitement odieux avec moi. Avec des petites phrases assassines sur le tableau noir. « Avez-vous vu le nœud vert pomme de Dumontar ? » « Récompense pour qui retrouvera le nœud vert pomme »…
Ils osèrent même afficher le portait-robot, agrandi sur la photocopieuse de l’établissement, au tableau. Avec une flèche et une légende.
« Nous avons retrouvé le nœud vert pomme de Dumontar ! Et devinez qui est l’assassin ! »
Même mes collègues se firent complices de ces facéties cruelles et de mauvais goût.
« Alors, Dumontar, pas encore arrêté ? » « T’inquiète, on t’apportera des oranges ! » « Dis donc, tu cachais bien ton jeu ! »…
Au point que le directeur de l’institution lui-même a dû intervenir et pondre une note de service qui a été lue dans toutes les classes à partir des troisièmes.
« Des bruits infamants courent sur un de nos membres les plus éminents, qui est par ailleurs l’objet de plaisanteries d’un goût douteux de la part de certains élèves et de railleries indignes d’enseignants.
« J’entends que cela cesse immédiatement sous peine de sanctions disciplinaires. Je ne saurais tolérer plus longtemps une telle situation au sein de notre institution que j’ai l’honneur de diriger.
« Je renouvelle toute ma confiance et mon témoignage de grande estime à notre éminent professeur injustement victime de cette odieuse situation… »
Bien évidemment, cela n’empêcha pas durant un certain temps les sourires en coin de mes collègues et les murmures au fond de la classe.
Je ressentais un profond écœurement. J’envisageai même de me mettre en arrêt maladie, moi si consciencieux et si attaché à mon sacerdoce professoral.
Maman m’y encourageait. Mais je savais que c’était par égoïsme.
Ghislaine ne prenait pas parti, comme à son habitude. Elle essayait seulement de me consoler, avec ses pauvres moyens. De plus en plus faibles.
Mais le Dr Lévy me le déconseilla.
– Ne vous laissez pas abattre par ces rumeurs et ces plaisanteries stupides ! Vous étiez en pleine forme juste avant ces crimes odieux. Au point que j’avais renoncé à toute idée de traitement, c’est vous dire !
Il me conseilla de faire face, de me distraire.
– Vous voyez ce que je veux dire, hein ? souligna-t-il d’un regard égrillard.
Quelque chose était cassé en moi. À un tel point que je rendis à maman son rosaire. En lui faisant croire que je l’avais retrouvé par terre sous son lit en faisant le ménage.
J’ai plié l’échine sous son reproche.
– Tu pourrais quand même avoir plus d’attention avec mes affaires !
La seule pensée qui me soutint dans cette terrible épreuve, c’est que la police était toujours sur la piste du « Père Noël tueur » et qu’elle pouvait toujours lui courir après.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Je fus bien content de retrouver le Dr Lévy dès son retour de vacances début septembre.
Déjà une nouvelle année scolaire qui commençait. La 97-98. Comme le temps passe !
En plus, il avait lu mon livre pendant ses vacances. Moi qui n’y croyais plus après tant de mois, j’étais maintenant impatient de connaître son jugement sur mon œuvre magistrale.
Je regrettais même de ne pas lui avoir amené le dernier chapitre.
Mais ce fut une grande déception.
– Pourquoi éprouvez-vous ce besoin de vous attribuer tous ces crimes commis par un autre ? me dit-il d’emblée.
Lui, le Dr Lévy, pour qui j’éprouve le plus grand respect, en qui j’ai une totale confiance pour ses bons conseils, n’avait rien compris du tout !
Il voyait même en moi un voleur de crimes !
J’étais abasourdi, atterré.
La seule personne au monde – à part maman, mais pas sur ce sujet – qui eût pu me comprendre ne me comprenait pas.
Il insista sur le fait que je devais immédiatement cesser de vivre par procuration.
– Écoutez, me dit-il, je vous propose de détruire ce manuscrit. Pour votre bien…
– Nooon ! ai-je hurlé. C’est à moi !
Il me l’a rendu avec hésitation. Je l’ai bien senti.
Ça, il n’était pas près de voir la suite !
– Vous savez, monsieur Dumontar, vous m’inquiétez beaucoup. Je me demande si je ne devrais pas vous prescrire un traitement…
Maintenant, il me prenait pour un malade.
Il alla jusqu’à me proposer un séjour d’une semaine ou deux dans une clinique.
– Vous verrez, c’est très bien.
– Et maman, vous y avez pensé ?
– Justement.
– Non et non ! Je ne quitterai pas maman !
– Mais elle est morte, votre maman, monsieur Dumontar, me dit-il d’une voix douce, comme les gens qui parlent à des bébés. Il serait peut-être temps de l’admettre. Vous ne croyez pas ?
– Je ne quitterai pas maman ! je lui ai dit d’un ton catégorique, me mordant la lèvre car j’avais failli ajouter : « et Ghislaine ».
– Il faudra quand même peut-être y penser, conclut-il.
Mais j’ai bien vu qu’il avait peur que je ne revienne pas. J’avais compris depuis longtemps que j’étais une sorte de rente pour lui.
Moi, je ne venais pas le voir pour qu’il me parle comme à un malade, un dément. Je venais pour ses conseils. Alors il avait intérêt à rectifier le tir.
C’est ça le danger des psys. Vous allez chez eux, vous êtes bien portant et tout, et hop ! à force de les fréquenter, vous tombez malade.
Quand je suis rentré à la maison, maman elle m’a dit que tout ça c’était de ma faute.
– Je t’avais prévenu. On ne va pas raconter sa vie à un étranger. Mais tu ne m’écoutes jamais…
Qu’est-ce qu’elle n’aurait pas sorti si elle avait su que l’« étranger » était en plus juif !
Mais elle ne pouvait plus me faire de chantage. « Maman va t’abandonner si tu n’es pas sage ! »
Elle risquait pas de le quitter, son lit !
Tout ça pour dire que c’est à cause du Dr Lévy que j’ai décidé d’en tuer au moins une au plus vite. Pour bien lui montrer qu’il avait eu tort de ne pas me prendre au sérieux. Que je n’étais pas un malade.
J’ai quand même attendu la période de Noël. Elle me parut plus propice que celle de la Toussaint où, pourtant, les cimetières offrent mille et une possibilités. Avec tous ces gens, leur pot de fleurs sous le bras, qui marchent tête baissée sans un regard pour les autres.
Mais je n’aime pas les cimetières. C’est pas vivant. Pour ça, d’ailleurs, que je n’y ai pas mis maman. Elle n’aurait pas supporté le manque de conversation et d’être éloignée de moi.
Et puis, sa grande peur à maman, ça a toujours été d’être enterrée auprès de n’importe qui. Être encadrée d’un côté par un libre-penseur et de l’autre par un « israélite ».
– Tu te rends compte !
Bref, endeuiller un cimetière m’a paru un non-sens, quoique tentant. Tandis que, pendant les fêtes de Noël, un meurtre prend tout son éclat. Il est enguirlandé de mille feux.
Et puis, je pouvais toujours faire la Toussaint une autre année – faute de mieux. Pâques et toutes les fêtes qui s’ensuivaient offraient également pas mal de possibilités. Je n’avais que l’embarras du choix. Ou alors les tirer au sort.
Mais c’est incroyable comme l’on peut inspirer confiance en habit de Père Noël.
On vous croise dans la rue ou un lieu public. On vous regarde mais on ne vous voit pas ! C’est comme jouer à l’homme invisible.
– Vous avez vu quoi ?
– Un Père Noël.
Évidemment, je n’allais pas me mettre à trucider du gnard.
Rien de tel pour vous rendre impopulaire.
Les tueurs d’enfant, c’est vraiment la boîte de pois chiches à la place du cerveau. Ils sont incapables d’envisager toutes les conséquences négatives de leur acte.
Il faut être malade pour faire dans le môme. C’est ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle du crime. Maman, c’est bien simple, elle m’aurait renié si ç’avait été mon champ d’action.
D’accord, ma première victime de Noël n’avait que quinze ans. Mais elle en faisait facilement dix-neuf. Une vraie petite femme. Je pouvais pas deviner.
Et qui me prouve d’ailleurs qu’elle en avait vraiment quinze ? Pourquoi la police elle aurait pas décidé de mentir sur son âge pour me porter tort ? Parce que ça m’a causé un tort réel et considérable, cette histoire. Mon public habituel n’a pas apprécié. J’en ai eu la preuve dès le lendemain en allant prendre ma menthe à l’eau parmi les habitués du bar du Relais angevin.
Une avalanche de critiques. Rien de que la déception dans les propos. Et de la médisance !
– Alors, monsieur Dumontar, qu’est-ce que vous en pensez de cette saloperie d’assassin de mômes ? m’interpella d’emblée Jean le serveur quasiment hystérique.
J’en avais le souffle coupé.
– Hein ! c’est comme nous, vous accusez le choc, poursuivit-il avec un regard entendu.
– Faut être vraiment malade ! enchaîna l’ouvrier serrurier.
– Ah ! se rengorgea le gendarme retraité. Et vous qui l’admiriez presque votre « Jack l’Étrangleur » !
– Par les couilles que je le pendrais ce type-là si je l’avais entre les pognes ! dit le boucher en plaquant ses mains sur ses parties génitales.
– Avec un croc de boucher, j’espère ? surenchérit le retraité.
– Moi, ça me fait gerber ! intervint le patron, Gérard Langlot.
Sa femme – la Christine blondasse que je ne supportais pas – était affalée sur une chaise et essuyait ses larmes du bout de l’index à cause du rimmel.
– Une gamine si mignonne et plein de vie, miaulait-elle.
J’étais mal. Surtout que je ne pouvais pas expliquer le malentendu. « Hé ! écoutez-moi, il faut que je vous explique… »
Même Ghislaine, elle m’a fait la tête. C’est dire !
Et maman !
– Tu n’es plus mon fils ! Sors de ma chambre et arrête de me tripoter comme ça !
– Mais, maman…
– Tais-toi, Philippe-Henri ! Le malheur est entré dans cette maison du jour où tu as ramené cette traînée.
Moi je ne voyais pas le rapport, mais maman s’est mise à sangloter.
C’est simple. Je n’ai même pas osé acheter un journal ou regarder la télé.
De toute façon, j’étais bien placé pour en savoir plus qu’eux.
J’avais pas eu à déambuler longtemps devant les grands magasins dans ma tenue de Père Noël avant de la repérer.
Elle regardait les vitrines animées avec un regard d’extase.
Je ne l’ai pas perdue de vue. Vitrine après vitrine.
Puis elle est rentrée dans le magasin. Direction lingerie au sous-sol.
Pas grand monde. Les rares vendeuses levaient à peine les yeux sur moi à mon passage.
Elle est rentrée dans une cabine d’essayage avec porte coulissante. Bien isolée. Dans une sorte de recoin.
Je me suis faufilé derrière elle.
Surprise. Mais elle a vite souri devant la glace en voyant qu’il s’agissait du Père Noël. Elle ne s’est même pas retournée.
Puis elle s’est figée quand j’ai enserré son cou avec le rosaire de maman. Elle n’a même pas cherché à se défendre, celle-là.
C’est d’ailleurs l’avantage avec les femmes. Rares sont celles qui se défendent. Ou pas trop. À moins de tomber sur une hystérique ou une adepte des arts martiaux. En général, elles sont tout de suite tétanisées.
Je n’ai pas eu à mettre un genou dans ses reins. Ce qui m’a permis de bien me coller à ses fesses et de jouir pleinement.
J’ai repris mon souffle puis je suis sorti sans rencontrer personne. Je me suis même permis le luxe de traîner un peu parmi les étalages du rayon lingerie.
À voir les modèles exposés, on avait l’impression de vivre dans un monde de dévergondées. Comme si toutes les femmes étaient… Mais je ne préfère pas penser à cette image dégradée de la femme. Ghislaine, quand je l’ai déshabillée pour la préparer, elle portait pas ce genre de chose indécente.
Si je n’ai pas voulu lire la presse ni regarder la télé, je n’ai quand même pas pu m’empêcher de voir les gros titres sur les panneaux des marchands de journaux.
« Le Père Noël tueur », « L’assassin au collier de perles bientôt arrêté ! », « Le Père Noël portait un nœud papillon »… « Portrait-robot du tueur en série »… « Le Père Noël a oublié de mettre sa barbe ! »…
Quand j’ai acheté Le Parisien libéré – il est toujours le mieux informé dans ce domaine –, j’ai découvert avec stupeur que, de tous les Pères Noël qui traînaient ce soir-là dans les grands magasins, un seul portait un nœud papillon et n’avait pas de barbe blanche. Et que ce Père Noël-là était le seul à avoir été vu au rayon lingerie. Les vendeuses étaient formelles.
« Le tueur a enfin commis une erreur qui va lui être fatale ! » se glorifiait le directeur de la PJ. Un nouveau, car l’ancien avait été mis à la retraite d’office suite à son fiasco de l’été précédent. « Nous allons enquêter auprès de tous les fabricants et revendeurs de nœuds papillons. De plus, l’assassin a loué ou acheté son costume. S’il l’a loué, il a obligatoirement laissé une caution et il a dû nécessairement présenter une pièce d’identité. S’il l’a acheté, il nous suffit d’interroger les revendeurs. Par ailleurs, et cela va nous faciliter grandement le travail, nous avons son portrait-robot car, autre erreur – et de taille –, il a oublié de mettre sa barbe de Père Noël… »
Ça, c’est vrai, parce qu’elle me grattait. Je n’avais collé qu’une moustache blanche. Mais, avec ma capuche rabattue sur le devant et mes lunettes noires, ça ne leur donnait pas grand-chose. En tout cas, personne ne pourrait me reconnaître.
Quant à l’habit, ils pouvaient toujours courir en tous sens. Je l’avais subtilisé dans un vieux débarras de l’institution où j’enseignais. Et je n’étais pas assez sot pour aller l’y remettre. Ça ferait une couverture pour maman l’hiver.
Il n’y avait que le nœud papillon qui m’ennuyait. Surtout que c’était mon préféré. Le vert pomme. Celui que je portais tout le temps depuis la mort de maman.
Mais je devais absolument m’en débarrasser. On ne voyait que lui en couleur sur le portait robot en noir et blanc.
J’étais quand même vraiment triste de m’en séparer. Avec mes chemises fuchsias, il rendait vraiment bien. D’une grande élégance.
À présent, il me fallait absolument remonter la pente. C’était urgent.
Surtout que maman me tannait. « Répare ta bêtise, Philippe-Henri ! » Et que Ghislaine boudait toujours.
Ma cote était au plus bas, mais j’ai eu une idée géniale pour la remonter. « Un coup gonflé », comme aurait dit Jean.
J’ai étranglé une contractuelle dans le 13e. Le membre d’un corps de métier honni par la population. De quoi redevenir populaire dans le cœur des Parisiens.
Eh bien, erreur ! Parce qu’elle était antillaise. Tout simplement.
Moi, je ne suis pas raciste. Noire, blanche ou jaune –au fait, je n’en ai jamais encore étranglé –, pour moi c’est une femme comme une autre, du pareil au même. Une victime normale.
Non ! « Crime raciste », qu’ils ont crié. Juive – tiens, pourquoi pas ? ça ferait plaisir à maman et elle me pardonnerait sûrement ma bévue quel que soit son âge – ou arabe, j’aurais compris. Mais, alors, là, toute cette histoire pour une Antillaise ! Alors qu’ils sont encore plus français de pure souche que les Niçois et les Savoyards !
Vraiment, la police m’en voulait vraiment. Au point d’user de méthodes déloyales.
J’avais l’impression désagréable d’avoir perdu la main et d’être abandonné par la chance avec ces deux « loupées » coup sur coup.
Je dois l’avouer, entre maman et Ghislaine qui n’ont pas dégoisé un mot et toutes ces manigances de la police en coulisse, j’ai vraiment passé des fêtes de fin d’année pourries.
Absolument.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

mardi 30 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Le lendemain, je suis allé déjeuner au Relais angevin.
Jean m’a tout de suite interpellé de sa voix de fausset.
– Vous avez vu, monsieur Dumontar ? Vachement gonflé, l’assassin !
– De la chance, mon cher Jean, de la chance tout simplement, ai-je répondu en haussant les épaules.
– Ah ! ça non, monsieur Dumontar ! Je ne suis pas d’accord avec vous. Pour trucider un flic, un commissaire qui plus est, même femme, il faut en avoir et être supérieurement intelligent. C’est simple, à lui tout seul, ce mec il en fait plus que toute la bande à Bonnot !
Comme toujours, Jean me soufflait le chaud et le froid.
Flatterie pour l’intelligence puis comparaison absurde avec le bandit anarchiste.
Me comparer à ces analphabètes du crime ! Qui plus est des anarchistes ! Moi qui ai toujours défendu une société d’ordre.
Je bouillais intérieurement.
Heureusement que le patron intervint.
– Allez, n’ennuie pas M. Dumontar avec toutes ces histoires. M. Dumontar a des préoccupations bien plus nobles que ces sordides faits divers. N’est-ce pas, monsieur Dumontar ?
Je l’approuvai d’un discret hochement de tête. Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous à vouloir me gâcher mes petits plaisirs existentiels ! Je n’étais pas un assassin « sordide ». Huit crimes parfaits, ça relevait de l’art. Du grand art même.
Je mangeai ma salade composée sans grand appétit.
Les habitués du bar commentaient bruyamment les actualités télévisées. Sous le regard impassible de Momo, le second serveur.
– Le mec, je lui donne pas trois jours de survie. Il va pas échapper à la chasse à l’homme, vous pouvez me croire, parole d’ancien gendarme ! Vont le buter !
– Faudrait d’abord qu’ils l’attrapent ! ricana un ouvrier serrurier.
– Il est quand même gonflé, le mec, répéta Jean.
– Les sadiques et les dingues, on finit toujours par les avoir ! reprit l’ancien gendarme en haussant le ton.
– Vous me faites marrer, cria l’ouvrier serrurier, Jack l’Éventreur, on ne sait toujours pas qui c’est !
C’est vrai, la presse m’avait surnommé « Jack l’Étrangleur ». Ça me flattait même si ce prénom anglais était d’une vulgarité incroyable. J’espère que maman ignorait que l’on surnommait ainsi son « Philippe-Henri ». Elle ne pourrait en éprouver que du chagrin. Elle qui détestait tout ce qui était anglo-saxon.
Tout à coup, un grand silence se fit au bar.
Le présentateur donnait la parole en direct au directeur de la PJ qui tenait à annoncer personnellement une grande nouvelle.
– Nous avons fait un grand pas dans l’enquête. Nous avons identifié avec certitude l’arme de ces huit crimes abominables. Nos experts sont formels. Il s’agit d’un collier de perles en bois. Voilà.
Air dubitatif du présentateur de la Une.
– Euh… excusez-moi, monsieur le directeur… mais quelle différence entre un collier de perles normal et un collier de perles en bois ? Nous ne voyons pas bien…
– Mais voyons, c’est simple. Il y a différentes sortes de perles.
– Oui, bien sûr, mais…
– J’y viens, justement. Mais laissez-moi le temps de vous expliquer, car c’est très technique et je souhaiterais que tous vos téléspectateurs puissent bien comprendre l’avancée que cela représente pour l’enquête…
– Je vous en prie, monsieur le directeur.
– Eh bien, il existe des perles en verre, des perles de terre, des perles de plastique, des perles de perles – vraies ou fausses –, etc. Et des perles de bois, en buis très souvent.
– Mais alors ?
– J’y viens, j’y viens, si vous m’en laissez le temps !
– Je vous en prie, monsieur le directeur.
Éclaircissement de la voix.
– Eh bien, cela va simplifier l’enquête, c’est évident !
– Ah !
– Mais oui, car, depuis le troisième crime attribué à notre assassin « au collier de perles », le 15 août 1994, c’est-à-dire depuis deux années, une cellule spéciale composée de vingt inspecteurs enquête en permanence à travers toute la France et les pays limitrophes pour interroger tous les fabricants et revendeurs de perles en tous genres. Mais, maintenant, grâce à cette donnée précise acquise par nos experts scientifiques, ces vingt inspecteurs vont pouvoir se consacrer uniquement aux fabricants et revendeurs de perles en bois. Voilà !
Sourire de satisfaction du directeur.
Regard consterné du présentateur.
Silence abyssal autour du bar.
– Vous venez d’entendre, comme moi, M. le directeur de la Police judiciaire, reprit le présentateur après avoir retrouvé son aplomb habituel. Donc, un grand pas vient d’être franchi dans l’enquête. Souhaitons que ce pas mène la police le plus rapidement possible à l’arrestation de celui que toute la France appelle « Jack l’Étrangleur ». À ce propos, signalons également que l’association « pour la défense de la mémoire de Jack l’Éventreur », créée récemment à Londres, appelle, dans un communiqué, la population londonienne à venir manifester sa désapprobation devant l’ambassade de France. En effet, nos amis anglais trouvent déplorable cette « manie séculaire », je cite, « qu’ont ces foutus mangeurs de grenouilles de nous copier en tout ». Fin de citation. Bien évidemment, nous ne manquerons pas de vous tenir informés des suites diplomatiques éventuelles…
La prise de position du comité londonien eut pour effet immédiat de ressouder les consommateurs du bar. Contre l’Angleterre et son criminel sanguinaire et dépravé, en fait très british. Tandis que « le nôtre » agissait avec une élégance toute française et une méthode – l’étranglement – non sanguinolente.
– Il les fait pas souffrir, lui, au moins ! conclut l’ouvrier serrurier.
Ça, c’est vrai. Je n’ai jamais fait souffrir mes victimes. J’ai toujours essayé de les faire passer le plus rapidement possible.
Je me suis levé de table pour sortir.
– Messieurs, je ne puis que vous approuver ! leur ai-je fièrement lancé en passant près du bar.
J’ai entendu Jean leur déclarer avant que je ne franchisse la porte :
– On a beau dire, mais ça, c’est un monsieur !


© Alain Pecunia, 2008.
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samedi 20 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





J’ai attendu toute une semaine avant de retourner au Relais angevin.
– Ben alors, m’a dit Jean d’emblée en miaulant, on ne vous voit plus avec la petite dame, monsieur Dumontar ?
Depuis que je suis redevenu moi-même, je m’attends à ce genre de question.
– Je n’ai pas de nouvelles d’elle. Elle est peut-être partie en vacances.
– Sans vous prévenir ? C’est pas chic. Pourtant, vous aviez l’air d’être bien ensemble ?
– Oh ! vous savez, c’était juste une relation amicale comme ça. Sans plus, dis-je en haussant les épaules.
Christine, la petite amie du patron – sa « fiancée », car ils parlent de mariage, mais ça semble traîner – est venue s’en mêler. C’est une blonde bêcheuse sur qui courent pas mal de ragots dans le quartier. Elle a beau être toujours vêtue de façon stricte et être secrétaire au ministère de la Défense, il y a quelque chose en elle que je déteste. Je la sens « femelle ».
– Mais elle a peut-être disparu, dit la future Mme Langlot avec assurance.
– Comment ça ?
– La police enquête depuis que l’hôpital lui a signalé qu’elle n’avait pas repris son poste le 16 août. Ils nous ont même interrogés comme tous les commerçants de la rue et les voisins.
Bien sûr, je m’y attendais. Mais ça me fait quand même quelque chose. Un petit pincement.
– Ils vont d’ailleurs sûrement vous interroger. Surtout qu’on a été obligés de leur dire que vous étiez très lié avec elle. C’est pas que ça nous faisait plaisir, mais ils nous ont demandé si on lui connaissait des amis ou des relations. Et, à part vous, il semblerait qu’elle n’ait fréquenté personne d’autre que vous dans le quartier…
La garce guette ma réaction. Je me compose un masque soucieux.
– Je vous remercie de me l’avoir appris. Je vais d’ailleurs me rendre tout de suite au commissariat s’ils ont besoin de m’entendre. Autant les aider.
Au commissariat de la rue Amélie, ils sont surpris de ma visite spontanée, mais ça les satisfait. Je savais que ce serait un bon point pour moi que de me présenter spontanément.
– Nous allions justement nous rendre à votre domicile, me dit l’inspecteur.
– Je viens d’apprendre à l’instant la disparition de Mlle Lenoir par la fiancée de M. Langlot. J’ai tout de suite pensé que vous souhaiteriez m’entendre puisque nous avions une relation amicale.
Ils ont tout de suite attaqué le vif du sujet.
Quand est-ce que je l’avais vue pour la dernière fois ?
– Un peu avant le 15 août, le 11 ou le 12.
– Pourtant, vous vous voyiez souvent ?
– Oui, mais je lui avais dit que je devais travailler sur un manuel scolaire et que j’aurais donc moins de temps à lui consacrer.
– Vous étiez amants ?
– Voyons, messieurs, juste une relation amicale entre gens de bonne compagnie !
– Pourtant, le 15 août en milieu d’après-midi, Mlle Lenoir s’est rendue chez le traiteur et a commandé un repas fin pour deux personnes. Elle semblait, d’après le serveur, très enjouée.
– En tout cas, ce n’était pas pour dîner avec moi !
Avec un haussement d’épaules à l’appui.
Mais ils revenaient déjà à la charge.
– Vous prétendez donc ne pas l’avoir vue le 15 août ?
– Mlle Lenoir ne m’avait pas invité à venir dîner chez elle ce soir-là. D’ailleurs, je ne suis jamais monté chez elle et, lorsqu’il nous est arrivé de dîner ensemble, c’était toujours au restaurant. Au Relais angevin. Vous pouvez d’ailleurs le leur demander.
– Ça, nous le savons.
Pause. Re-attaque.
– Mais elle pouvait venir dîner chez vous. Vous aviez pu l’inviter…
– Dans ce cas, messieurs, je me serais rendu moi-même chez le traiteur. Mon éducation ne m’aurait pas permis d’inviter une dame chez moi en lui demandant de faire les courses !
Je les prenais de très haut. De mon ton professoral. Ça impressionne toujours. Surtout les anciens cancres.
– Pourtant, quelqu’un l’a vue s’engager dans la rue Saint-Dominique en venant de la rue Cler…
– Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne l’ai pas vue ce jour-là, un point c’est tout. Ce que je peux aussi vous dire, c’est que Mlle Lenoir est une personne très discrète. Nous n’abordons jamais de sujets privés et notre relation est juste une relation amicale de bon goût.
– Néanmoins, elle avait parlé de vous à l’une de ses collègues à l’hôpital. Elle lui a confié qu’elle ne vous comprenait pas toujours et que vous aviez parfois des côtés bizarres…
– Bizarres… ? coupai-je en haussant les épaules.
– Ou, si vous préférez, qui l’intriguaient… que vous aviez été, semble-t-il, très affecté par la mort de votre mère…
– Cela est vrai. Mais je suis un professeur avec une vie sans histoire. Tout le monde pourra vous le confirmer dans ce quartier.
– Cette collègue pense que Mlle Lenoir avait une relation plus qu’amicale avec vous. Qu’elle souhaitait en tout cas dépasser ce stade-là et…
– Messieurs, je vous arrête. Ce ne sont là que suppositions gratuites et je puis vous assurer que, pour ma part, je n’avais d’autres intentions qu’une relation amicale avec Mlle Lenoir. Et je pense qu’il en était de même pour elle.
Je me sentais fort, très fort.
– Et puis, elle va peut-être réapparaître ! leur dis-je avec assurance.
Heureusement qu’elle est venue un 15 août, cette conne, alors que le quartier est désert, et qu’elle n’a croisé personne dans l’immeuble, pensais-je intérieurement. Maman m’avait encore porté chance. Le 15 août, c’est sa fête. La Sainte- Marie.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 11 septembre 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Christine revient me voir presque tous les jours.
Je ne hurle plus de terreur quand je la vois. Paraît que c’est grâce aux médicaments qu’on me donne. Ça coupe toute angoisse et ça rend tout mou. On est comme tout cotonneux de l’intérieur et on sourit béatement tout le temps.
Elle me raconte plein de trucs, mais je ne comprends pas toujours tout.
Ça, qu’elle n’est par morte, je l’ai compris.
Elle avait deviné mon intention de la tuer et était rentrée dans mon jeu. Elle avait remplacé les doses de coke par du sucre édulcorant en poudre et avait joué la comédie à merveille. – C’est un don qu’elle a toujours eu. Je l’admets volontiers.
Évidemment, c’était pas du jeu parce que je ne pouvais pas deviner.
– Tu t’es même pas assuré que j’étais bien morte !
Moi, je souris.
Alors elle s’est fait disparaître.
Elle a ri à gorge déployée quand elle m’a raconté le truc des morceaux de mannequin qui m’avaient fait paniquer.
Et le Lionel qui a vite rappliqué ventre à terre.
– Il était aussi con que toi, celui-là ! Vous étiez faits pour vous entendre. Deux minables !
Moi, je souris.
– Le piège a bien fonctionné, non ? Grâce à Clément… Tu te souviens de Clément, mon amant que t’a envoyé en taule ? Ben, il y est pas resté longtemps. Dès qu’il est sorti, il a voulu se venger de toi et moi je voulais me débarrasser de Lionel et de toi. Pour reprendre le tout à mon compte.
Moi, je souris.
– Jean aussi a été super. On fait une bonne équipe tous les trois… Mais c’est Clément qui a poignardé Lionel. Il vous a pas quittés un instant des yeux grâce à ma tante qui l’a hébergé et qui m’a planquée quand j’ai « ressuscité ». C’est lui aussi qui a mis les morceaux de mannequin dans l’eau quand il t’a vu descendre l’escalier de la plage. Il y avait juste la tête, un bras, un pied et une main…
Moi, je souris.
– Ma tante, tu vois qui c’est, non ?
Moi, je souris.
– Mais si, tu sais… La vieille dame qui s’habille toujours tout en blanc…
Moi, je souris.
Elle veut aussi que je lui signe en douce des papiers. Ça concerne le restau.
Moi, je souris.
Parfois elle me secoue par les épaules pour que je parle, que je dise un mot.
– J’ai l’impression de parler dans le vide. Je te raconte comment je t’ai baisé et j’ai l’impression que t’en as rien à foutre !
Elle me raconte aussi des histoires de baises. Mais j’en ai vraiment rien à cirer, je peux même plus bander avec leurs saloperies de pilules.
Et elle peut toujours courir pour que je lui signe ses papiers.
Tant que je signerai pas, elle reviendra me voir. Et c’est ma seule visite.
Elle est moins belle qu’avant. Les traits de son visage ont durci. Ils ont quelque chose de méchant. Elle vieillit mal et son Clément la larguera sûrement.
Je ne sais pas, d’ailleurs, si elle est si heureuse que ça. Elle ne sourit jamais. Sauf aux infirmiers qui me disent que j’ai de la chance d’avoir une jeune femme si attentionnée et affectueuse pour me soutenir dans cette épreuve.
J’aimerais bien qu’elle m’apporte du chocolat et du saucisson. Mais je crois pas qu’elle ferait ça.
Parfois, je la soupçonne de fournir l’HP en coke. C’est un marché tranquille.
– T’es vraiment qu’un pauvre connard…, me dit-elle souvent.
Moi, je souris toujours. Ça l’énerve. Mais c’est pas de ma faute. C’est les médicaments.
Faut être honnête. Au fond de moi, j’ai toujours envie de la tuer. Mais je ne sais pas si je pourrai. J’ai peur que ça recommence après comme maintenant.
Je préfère attendre que son Clément se débarrasse d’elle pour reprendre le business. Lui, c’est un ambitieux, un vrai.
Quand elle sera vraiment morte, j’aimerais bien retourner pêcher la crevette.
J’espère qu’elle aura gardé mon haveneau, la salope.




« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.



© Alain Pecunia, 2008.
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dimanche 31 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





« C’est pas Christine. C’est pas Christine… », ne cessais-je de me répéter en tournant en rond dans le salon de la villa. Pour essayer de m’en convaincre.
Mais si ce n’était pas elle, où était-elle cette salope ? Où gisait-elle ?…
Je n’avais pas de réponse. J’étais revenu à la case départ. Et ce putain de téléphone qui sonnait maintenant à heure fixe. Raccrochant quand je le décrochais.
C’était quoi ? C’était qui ?
Je ne dormis pas de la nuit. En plus, j’avais attrapé la crève.
J’aurais dû me sentir soulagé. Mais je ne l’étais pas. J’étais secoué nerveusement. Angoissé. Peur du noir. Avec la vision de ce putain de mannequin qui se superposait au corps dénudé et sans vie de cette garce de Christine.
Et au matin, le samedi, ça re-sonna. Mais ne raccrocha pas.
– Allô ! Allô ! hurlai-je. C’est quoi ce cirque ?… Qu’est-ce que vous me voulez ?… Aie un peu de courage putain de corbeau !
Ça raccrocha.
J’étais en sueur. L’angoisse et la crève tout à la fois. Je pris alors une douche bien chaude.
À midi ça resonna.
– Ooouais ! hurlai-je en décrochant rageusement.
– Gueule pas comme ça ! C’est moi, Jean.
– Jean ?… fis-je en me laissant tomber sur le fauteuil près du téléphone.
– Ben oui, Jean ! Tu ne me reconnais pas ? T’as un problème ?…
Sa voix était pleine d’inquiétude.
– Non, non, j’étais en train de penser à autre chose… Ça va.
Et c’était vrai. Ça allait beaucoup mieux depuis que j’avais entendu la voix de Jean. Pour une fois que ce putain de téléphone ne raccrochait pas ! J’en étais soulagé. Je l’aurais embrassé s’il avait été devant moi. Enfin, façon de parler, car si Christine était parvenue à l’ensorceler, c’était pas par le cul. Jean il était homo. Moi pas. Ou pas encore. Les femmes, c’était fini pour moi. Onze ans de Christine m’avaient vacciné.
Jean resta silencieux à l’autre bout. Dès qu’il devenait silencieux, je savais qu’il y avait un problème. C’était sa façon d’annoncer les emmerdes. Et il accompagnait son silence d’un air boudeur. Que je pouvais deviner au téléphone.
– Il y a un problème ? demandai-je.
– Oui.
– Grave ?
– Non.
– Alors ?
– C’est le grossiste qui veut te voir, dit-il timidement.
– Le grossiste ? Je ne vois pas…
– Mais si, tu vois. Le gros-sis-te !
– Accouche ! lui dis-je. On va pas rester une plombe à jouer aux devinettes !
– Oh ! te fâche pas… Et puis j’aime pas quand t’emploies ces termes grossiers… C’est vraiment pas classe. « Accouche ! » T’es vulgaire, c’est pas possible…, minauda-t-il.
Il fallait que je le coupe, car question digressions il se posait là.
– Excuse-moi et précise-moi, s’il te plaît.
– Je préfère comme ça… Eh ben, c’est celui de Christine…
– Celui de…
– Tu fais exprès ou quoi aujourd’hui ? Son grossiste !
– Merde ! fis-je.
Celui-là, je l’avais zappé.
– Ben justement ! fit-il.
– Je ne vois pas le rapport ?
– Ben si, il veut te voir… pour parler affaires.
– Mais il sait que je suis en vacances et que j’y pense à nos affaires.
– Ben oui ! Mais il veut t’en parler de vive voix.
Ça me contrariait.
– Dis-lui que je ne peux pas revenir pour l’instant.
– Ben oui. Il le sait. C’est pourquoi il veut venir te voir dans ton bled.
Pour Jean, tout ce qui n’était pas la Tunisie ou le Maroc était nul et non avenu. Même la Côte d’Azur, excepté Saint-Trop.
– Mais pourquoi il ne veut pas voir plutôt Christine ? Ou nous deux ensemble ?
– Il a dit que pour Christine c’est pas la peine. C’est toi qu’il veut voir. Seul.
Je réfléchissais rapidement tout en écoutant Jean.
Il ne m’avait pas encore parlé de Christine ni demandé de ses nouvelles. Mais Jean était très tête en l’air et il n’était qu’un pion. Je n’y prêtai donc pas plus d’attention.
Le « grossiste », en revanche, aurait dû s’inquiéter de ne plus avoir de nouvelles de Christine et souhaiter la rencontrer. Elle était son intermédiaire. Pas moi. Et ça faisait déjà une quinzaine qu’il n’avait plus de contacts avec elle.
Et c’était moi qu’il souhaitait rencontrer, comme faisant une croix sur Christine. Cela signifiait qu’il devait enfin avoir pressenti l’embrouille, même s’il était dans l’ignorance de ses tenants et aboutissants. Les coups de fil anonymes, c’était peut-être lui. Cherchant à la joindre.
Logique. D’ailleurs, je m’étais attendu à ce type de problème dès le moment où j’avais envisagé d’éliminer Christine. Le grossiste devait se manifester à un moment ou à un autre dès qu’il n’aurait plus directement de ses nouvelles. C’était fait. Et je devais l’éliminer aussi. Ce qui restait à faire. Car il ne pourrait jamais accepter que je l’aie mené en bateau. De toute façon, il représentait un danger et était une partie de mes emmerdes. Et je n’envisageais pas de m’associer avec ce type de businessman. Mon restau et mon quartier suffisaient largement à mon bonheur. Surtout sans Christine. Ce redeviendrait mon petit paradis.
Jean était en train de me dire que le grossiste souhaitait que la rencontre soit discrète, et ça tombait bien. Son élimination devait l’être aussi.
– Il souhaite que vous vous rencontriez à La Baule lundi midi.
– C’est parfait pour moi, répondis-je à Jean. Propose-lui devant le Casino.
Mais le grossiste de Christine, je ne l’avais jamais rencontré.
– Comment vais-je le reconnaître ? demandai-je.
Jean eut un petit rire.
– T’inquiète pas. Il te connaît. Et toi aussi !
– Moi aussi ? fis-je étonné. Mais qui est-ce ?
– Je ne peux pas te le dire. Il veut que ce soit une surprise pour toi. Chanceux, va ! minauda Jean.
Je gambergeais sec en essayant de trouver qui pouvait bien être ce colporteur de mort parmi mes relations.
– Fais la bise à Christine, conclut Jean avant de raccrocher.
Tiens ! il pensait enfin à elle. C’était bien lui, ça.



© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 28 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Mais neuf jours plus tard, ce mercredi 11 juin, après cette pêche cauchemardesque d’il y a à peine deux heures, je n’arrivais toujours pas à me défaire de cette vision hallucinatoire des morceaux aquatiques de Christine.
Ça me semblait à la limite de la dinguerie. Le remords pouvait-il provoquer de telles visions ? Mais je n’en éprouvais strictement aucun !
Ou l’effet du soleil. J’ai peut-être halluciné sur un gros crabe que j’ai pris pour un crâne ? Une solette ou une étoile de mer que j’ai prise pour une main ?
Mais t’es con ! T’as déjà vu un crabe avec des cheveux ? Une sole avec une alliance ?
Et si je suis tombé sur ces morceaux de barbaque, d’autres vont aussi tomber dessus ?
Ils vont me la retrouver, ces empaffés de gendarmes ! On va la leur apporter en petits morceaux. Même que ça sera peut-être pas complet. Mais ils s’en foutent.
Et qu’est-ce que vous faisiez là à pêcher sur les lieux du crime ?
Nous avons deux témoins ! La vieille dingue et le beauf.
Niez pas !
Peut-être même que vous n’alliez à la pêche rien que pour mettre chaque jour un petit morceau de votre femme à l’eau ?
Vous êtes fait, mon gaillard !
Au secours ! Réveillez-moi !
Fallait en convenir, elle était plus chiante morte que vive.
Mais, crétin, tu l’as tuée. D’accord. Tu l’as trucidée.
Mais t’en as pas fait des confettis de la Christine ! T’es bien placé pour le savoir.
Alors qui l’a découpée ? Qui a pu trouver le corps ? Qui a pu te suivre ?
Oui, fallait voir les choses rationnellement, logiquement, froidement.
Quelqu’un avait suivi tous mes faits et gestes et m’avait tendu un piège diabolique.
Mais qui était diabolique dans son entourage ?
Je ne connaissais pas tous ses amants. Je ne pouvais pas savoir.
Jean, il était au boulot. C’était un salaud, mais il n’avait rien de diabolique.
Son fournisseur ? Mais il avait besoin d’elle comme courtier.
La concurrence ? Pourquoi pas. Ce pouvait être une piste.
En tout cas, c’était quelqu’un qui m’en voulait bougrement et voulait me faire porter le chapeau.
Il y avait pourtant plus simple. Me dénoncer. Mettre le cadavre de Christine dans mon coffre de voiture. Le balancer près des poubelles dehors.
Non. Ce qui était sûr, c’était que celui qui m’en voulait m’en voulait vraiment à mort.
Mais je n’avais jamais fait de crasse à personne. Ou pas plus que tout un chacun. J’étais réglo en affaires.
Tiens, en parlant d’affaires, qu’est-ce que je pourrai bien raconter à son grossiste s’il se manifeste ?
Ce type, que je ne connaissais pas, je ne le sentais pas. Vraiment pas. Grossiste en coke, c’est pas un commerce, ça. C’est de l’entreprise criminelle. C’est du pourri assuré.
Je ne voyais, en fin de compte, que Jeannot sur qui compter. Lui seul pouvait comprendre la disparition mystérieuse de la Christine. Il la connaissait même avant moi l’enculé.
Mais c’était lui qui faisait tourner la boutique en mon absence. Je ne pouvais pas me permettre la faillite en le faisant venir s’il y avait du malfaisant qui rôdait autour de moi.
De toute façon, dès ce soir ou demain matin première heure au plus tard, les gendarmes seraient là pour m’annoncer la découverte de ma femme et m’arrêter sur-le-champ. E finita la commedia !


© Alain Pecunia, 2008.
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mercredi 27 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le samedi 31 mai, je me réveillai en éprouvant un grand sentiment de délivrance.
Je n’allai pas à la pêche et je m’attendis à voir débarquer à tout moment la maréchaussée vu la fréquentation de la pointe Saint-Gildas le week-end et les mômes ou les curieux qui visitaient ses blockhaus.
Rien, ce n’était pas normal.
Une jolie blonde à poil, même morte, ça se remarque au milieu d’un blockhaus. Suffisait de jeter un œil par l’immense embrasure de la pièce d’artillerie pour qu’on ne voie qu’elle.
Le dimanche, j’étais fébrile. Je me forçai à aller pêcher. Pour faire quelque chose. Je me sentis mieux quand je commençai à pousser mon haveneau devant moi au milieu de la trentaine de cons qui avaient eu la même idée.
Pas de gendarmes quand je rentrai chez moi.
Le lundi 2 juin, je décidai de me rendre sur place.
Que dalle. Pas de corps.
Alors, là, les idées les plus folles.
Ils l’ont découverte mais n’ont rien dit pour me tendre un piège… Un disséqueur amateur a profité de l’aubaine… Un clochard anthropophage… Un nécrophile… Un empailleur…
Mais l’hypothèse la plus sérieuse restait le piège des flics.
Et son cabriolet qui était toujours là sur le parking du restau. La capote intacte. Même pas de vandalisme.
Je ne savais plus à quel saint me vouer. Mais il n’y avait pas trente-six solutions logiques pour trouver la conduite à tenir.
Je pris mon courage à deux mains et me rendis à la gendarmerie de Pornic. Les jambes flageolantes que j’avais en pénétrant dans les locaux.
Je me suis laissé tomber sur un siège dans le couloir.
Un gendarme est passé.
– C’est pour quoi ?
– Ma femme a disparu, dis-je, l’air paumé.
Mais je n’avais pas à me forcer vraiment.
Il me regarda avec commisération et me demanda de le suivre.
Nous fûmes vite rejoints par un de ses collègues dans le bureau où il m’avait fait entrer. Je ne sais pas pourquoi, ils vont toujours par deux.
J’expliquai que j’avais donné rendez-vous à ma femme sur le parking du restaurant à dix-neuf heures le vendredi soir précédent. Qu’elle était toujours ponctuelle. Alors je n’avais attendu qu’une demi-heure puis j’étais rentré à la villa. Pensant qu’elle avait oublié notre rendez-vous ou renoncé à venir. Mais elle n’y était pas non plus.
– Vous ne vous êtes pas inquiété ? me demanda l’un d’eux.
Je pris un air piteux. Expliquai mon amour fou pour ma femme devant les gendarmes qui me regardaient presque avec pitié. Ses infidélités. Ses fugues amoureuses. Nos petits accords. Mes pardons. Ma compréhension. Peut-être fautive, je l’admets.
– Elle va sûrement revenir, alors ! me coupa l’autre gendarme en haussant les épaules tandis que son collègue me tapota l’épaule comme pour me réconforter.
– Oui, mais je suis inquiet quand même, insistai-je le regard douloureux. Ce matin, je suis allé à la pointe Saint-Gildas pour voir si elle avait pu arriver plus tard, avoir un malaise, tomber du haut des rochers…
– On l’aurait retrouvé ce week-end, monsieur, me recoupa le même gendarme.
– Oui, mais j’ai vu sa voiture sur le parking du restaurant La Flottille. Il lui est peut-être malgré tout arrivé quelque chose… Il faudrait peut-être fouiller les alentours… Elle a pu être victime d’un sadique, ou se faire enlever ? fis-je le regard éperdu.
Les deux gendarmes se montrèrent nettement plus intéressés.
Mais, au lieu de se précipiter au secours de ma Christine, ils passèrent une heure à remplir ma fiche d’identité et à me poser plein de questions sur mon boulot, le sien, des ennemis possibles, etc.
Puis ils m’emmenèrent sur les lieux dans leur fourgonnette. Une autre estafette nous suivant.
Ils ratissèrent les lieux à six. Plus le chien policier une heure plus tard.
Deux heures ça dura. Mais pas de trace de Christine.
Ils partirent alors dans l’enquête de voisinage pour savoir si quelqu’un avait remarqué quelque chose d’anormal.
Pour eux, elle pouvait très bien être partie avec quelqu’un. De toute façon, pas de corps, pas de problème.
Ils prirent quand même ma déposition. Trois heures malgré l’ordinateur portable !
Ils lanceraient également un avis de recherche. Mais fallait pas que je m’inquiète vu notre relation bizarre. De toute façon, « on vous tiendra au courant ».
– Merci beaucoup, messieurs. Ça me rassure de savoir que vous vous en occupez. Même si c’était une simple fugue.
En sortant de la gendarmerie, je me disais que c’était pas possible, elle allait quand même pas se montrer encore plus chiante morte que vive !
J’étais épuisé par cette journée, aussi je me promis d’aller le lendemain mardi à la pêche, pour me détendre. Ce que je fis.
Le mercredi midi, ils étaient deux gendarmes à ma porte.
– Excusez-nous, mais il y a un point de votre disposition qui ne colle pas… Vous n’êtes pas revenu directement ici. Vous avez déposé être parti de la pointe Saint-Gildas vers dix-neuf heures trente. Vous auriez dû être là vers vingt heures dix. Mais un témoin vous a vu arriver ici vers vingt heures quarante. Soit plus d’une demi-heure plus tard.
– Oh ! excusez-moi, dis-je en prenant l’air penaud. J’étais tellement dépité et malheureux de ce qu’elle me fait subir que j’ai poursuivi mon chemin jusqu’à l’entrée de Saint-Brévin avant de reprendre l’autre voie et de revenir ici.
Le gendarme marqua un temps de silence et regarda son collègue d’un air entendu.
– Nous comprenons, dit-il.
Ils me quittèrent en me jetant presque un regard de pitié.
J’allai me servir un armagnac en la maudissant. Où pouvait-elle bien être encore !
Puis, résigné, je retournai à la pêche tous les jours suivants. Sans autres nouvelles des gendarmes.
De toute façon, l’essentiel était qu’elle fût morte, non ? Que j’en fusse débarrassé à tout jamais. Le corps, on s’en foutait. Et puis j’oubliais tout quand j’allais à la pêche. Comme une thérapie me préparant à un nouveau départ. Alors basta les conneries de Christine !



© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 25 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Les flics, ils sont ce qu’ils sont, c’est vrai, mais lorsqu’ils sont corrects, il faut le reconnaître. Et honnêtes, car ils le furent. Enfin, le marché qu’ils me proposèrent.
Ils passèrent l’éponge sur les réserves du restau – qu’ils emportèrent en disant : « Ça, c’est pour les cousins. Ils seront contents ! », mais je n’ai pas compris ce qu’ils voulaient dire par là –, en laissant un peu pour Christine pour pas la sevrer d’un coup, qu’ils ont dit, que c’est mauvais. Ils arrêtèrent ce salaud de Clément sur mon témoignage et me demandèrent de jouer à celui, pour quelque temps seulement, qui avait repris son trafic. Ils voulaient que j’écoule la cinquantaine de doses de la commode pour « montrer » que le commerce continuait et pousser ainsi le « fournisseur » de Clément à se dévoiler.
C’était honnête et je conservais ma patente. Faut dire qu’on était quand même là depuis trois générations et que la police n’avait jamais rien trouvé à redire sur nous. « Même sous l’Occupation ! » répétait souvent ma mère avec fierté de son vivant.
Chaque fois que je fournissais un « client », je me plaignais amèrement de l’épuisement prochain de ma petite réserve. En espérant que ça remonte quelque part.
Tout ça dura quinze jours pendant lesquels je dus supporter une Christine hystéro et infernale. Me traitant de tous les noms, mouchard, indic… M’accusant de l’arrestation de son Clément. Menaçant tantôt de se suicider, tantôt d’aller se dénoncer pour qu’on relâche son amant et qu’on me retire ma patente.
J’aurais dû la tuer à ce moment-là. Mais je ne pouvais concevoir de perdre à la fois ma Christine et ma patente. Ni prévoir ce qui allait arriver. Car ce fut le début de la grande dégringolade après l’enfer conjugal.
Puis, un soir, alors qu’il ne me restait que quatre doses et que je me plaignais du tarissement de mon stock, elle me dit tout à trac :
– T’inquiète, mon amour !
Je n’y prêtai même pas attention. Une connerie de plus, me dis-je. Tant elle m’y avait habitué.
Le lendemain matin, elle me lança un énigmatique :
– Je vais en courses !
J’étais sur le coup de onze heures devant mes fourneaux. Quand elle pénétra dans mon antre, alors qu’elle n’y mettait jamais les pieds, car c’eût été porter atteinte à sa dignité de secrétaire ministérielle.
– Tiens ! mon biquet, lança-t-elle négligemment tout en tenant à bout de bras un sac de papier.
J’étais en train de préparer les échalotes pour la bavette du déjeuner. Le plat du jour.
– C’est quoi ? dis-je en tournant légèrement la tête vers elle.
– Ben, ce qui te manquait, idiot ! dit-elle en haussant les épaules.
– Ce qui me manquait ?
Je craignais le pire.
– Ce qui commençait à te manquer, mon chéri, pour ton petit commerce parallèle.
– Ne me dis pas que… ?
– Mais si, insista-t-elle comme si elle avait affaire à un demeuré. T’as là de quoi tenir un mois… J’ai même promis que tu en écoulerais légèrement plus le mois prochain.
– Ecouler plus…
Je revins sur terre avec mon esprit comptable.
– Mais avec quoi t’as pu payer ça ? demandai-je de plus en plus inquiet.
– C’est une simple avance, amour. Tout comme tes fournisseurs de limonade quand tu es dans le rouge question traites.
– Je ne comprends pas. Explique-moi ! m’énervai-je.
– De la même façon qu’ils te font confiance, nous te faisons crédit, conclut-elle avec son plus ravissant sourire de garce.
Je sentais mes synapses s’agiter en tous sens sans parvenir à établir la connexion.
– Qui nous ? demandai-je en une lente déglutition.
– Mais, ton grossiste et son courtier, amour.
Toujours avec la même saloperie de sourire.
Je fermai un instant les yeux pour me dire que je rêvais. Que j’allais les rouvrir après avoir compté jusqu’à cinq. Que cette vision de cauchemar aurait disparu et que j’aurais entendu des voix. Ce sont des choses qui arrivent. Le stress, la tension, le surmenage…
Elle n’était plus là. Mais le sac de papier était posé sur le plan de travail. Et c’était pas de la farine ni du sucre édulcorant.
Le fournisseur et son courtier s’étaient manifestés. J’ignorais l’identité du premier, mais le second je ne le connaissais que trop. Ma femme !
Je ne me voyais pourtant pas aller la dénoncer aux Stups. Parce que je tenais malgré tout encore à elle et que j’avais peur qu’elle ne me dénonce pour le meurtre de son mac qui ne datait que de quatre ans – encore six longues années à attendre pour la prescription. Avec toutes les conneries qu’elle aurait encore le temps de trouver à faire. Seule ou en coopération comme en ce moment.
D’une certaine façon, nos sorts étaient intimement liés. Liens indissolubles bien plus puissants que ceux du mariage.
Mais les flics ne comprirent pas que je sois suffisamment fourni en coke pour poursuivre mon business sans que j’aie eu un contact avec le niveau supérieur.
Le coup du paquet déposé dans la boîte aux lettres marcha une fois. Pas deux.
J’avais le courtier dans mon lit – enfin quand Christine ne découchait pas – et les Stups à ma porte.
Je ressentis la nécessité de prendre du large. Mais fallait que je me traîne la Christine. Je ne pouvais pas la laisser seule dans l’attente d’une catastrophe. En même temps, une petite idée commençait de germer. « Et si je revenais seul ? »
Ces gens-là ont une faiblesse. Le fric facile.
Christine avait hérité de ses parents d’une villa à Saint-Michel-Chef-Chef. Je lui proposai d’aller prospecter un nouveau marché entre la pointe Saint-Gildas et le pont de Saint-Nazaire. Avec Pornic comme point fort et Saint-Brévin comme tête de pont possible pour conquérir La Baule.
Elle finit par se laisser convaincre. Pas tellement par moi, d’ailleurs. Mais par son grossiste que l’idée emballait. Ce qui me surprit un peu parce que mon idée était plutôt une idée à la con. « Peut-être, après tout, a-t-il idée de s’en débarrasser lui aussi », finis-je par me murmurer.
J’avais proposé de partir à la mi-mai pour être sur le pied de guerre à l’arrivée des juillettistes.
– Mais à qui confier le bar-restaurant pendant mon absence ? dis-je.
– Mais à Jean, voyons ! fit-elle péremptoire.
Jean Périni était mon plus ancien serveur. Vingt ans de bons et loyaux services. Quasiment mon homme de confiance. Et cet enfoiré s’était laissé ensorceler par ma salope de Christine. Mais depuis quand, nom de Dieu ?
– Ne t’énerve pas, mon chéri. D’ailleurs, c’est grâce à lui que nous nous sommes rencontrés. C’est lui qui m’a conseillé de venir déjeuner dans ton restaurant. Il était sûr et certain que je te taperais dans l’œil… Il a eu raison, non ?
La seule erreur que je n’avais jamais faite dans ma vie, c’était de me méfier de l’Etat et de ses fonctionnaires. Sangsues du petit commerce. La preuve, ma salope de femme secrétaire au ministère de la Défense.



© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

dimanche 24 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





C’était il y a quatre ans.
Depuis, Christine avait largement dragué dans les parages de la rue Cler, quasiment à domicile. Mais je ne pouvais ni n’avais l’envie de partir dans d’autres tentatives d’élimination de ses amants. C’était trop proche et c’eût été une tâche sans fin. Même si j’étais le plus malheureux des hommes, je me réfugiai dans le rôle magnanime de l’homme moderne qui ne confond pas sexualité et sentiment.
Ma vie professionnelle, qui n’avait jamais jusqu’à présent souffert des frasques de Christine – « Elle me ramène même des clients ! » me disais-je parfois amèrement –, était en quelque sorte le rempart de mon existence contre la réalité.
Puis tout commença à basculer il y a deux ans, quand Christine tomba sur un dealer.
Durant toutes ces années d’infidélité et de vie de collectionneuse, elle avait bien dû en fréquenter, mais je dois reconnaître, ce qui est malgré tout surprenant, qu’elle n’avait jamais été intéressée par la drogue. Elle était vaginale – ça au moins je le sais –, avec préliminaires pervers, plutôt que piqûre ou sniffette. De toute façon, elle n’avait jamais supporté les piqûres ni même la vue d’une seringue. Elle fumait même pas. Je me croyais vraiment peinard de ce côté-là.
Mais elle devint sniffette. Peut-être, me disais-je, parce qu’elle n’a plus rien à attendre du côté cul sous toutes ses formes vu qu’elle a tout essayé et réessayé.
Clément, il s’appelait ce dealer. Précoce, vingt-deux ans. Fils à papa. Un trois-pièces rue Saint-Dominique. Une Mercedes cabriolet. Bien fringué et beau parleur. Un mètre quatre-vingt-cinq, la gueule d’un hidalgo sans la classe, un peu bohème, les cheveux mi-longs rejetés en arrière. Ni propre ni sale. Toujours entre deux doses.
Christine, évidemment, ne manqua pas de l’amener au restaurant.
J’ai d’abord pris ça pour une tocade. Mais la drogue est rarement une tocade. Et puis, elle a commencé à taper dans la caisse malgré toute ma vigilance et celle des deux serveurs. À se demander si elle n’en avait pas embobiné un – ou les deux à la fois. J’ai alors tout fait pour l’empêcher de se droguer et de partouzer à l’aveugle. Je n’ai jamais pu la conduire dans un centre de désintoxication, alors j’y allais moi-même pour pêcher des infos.
J’ai tout tenté. L’autorité. La compréhension. La fermeté et le laxisme. J’ai même adhéré un moment à une association pour la légalisation de la drogue. Mais je n’ai pas tardé à avoir les Stups au restau. Ils voulaient vérifier qu’il n’y avait pas de trafic organisé. Vu que Christine, elle, ne se cachait plus pour sniffer. Et moi j’y tenais à ma patente. Si Christine était le sens de ma vie, le restau, lui, il est ma raison d’être – et déjà mon moyen de subsistance.
De toute façon, la légalisation de la drogue, moi je n’y croyais plus. Mon bon sens de commerçant avait repris le dessus.
Ceux qui veulent la légalisation disent : comme ça, la drogue, elle sera en vente libre et pas chère et ne rapportera donc plus assez aux trafiquants pour qu’ils continuent de s’y intéresser.
Ce qui est faux, car ils vendront encore moins cher et, vu l’étendue de ce marché de masse, ils ramasseront la mise.
Alors donnons-la gratuitement.
Oui, mais, là, elle risque de ne plus intéresser grand monde. Il n’y a pas d’effet de mode avec un truc gratos et ça n’emmerdera plus personne ni n’aura plus aucune signification transgressive.
Et l’effet de mode et le besoin de transgression, ils se porteront – ils se portent déjà – sur les drogues de synthèse qui rapportent encore plus gros et qui sont loin d’être épuisées question nouveautés. Et les truands ramasseront toujours la mise.
La coke deviendra bientôt aussi ringarde que la marijuana. Un truc pour vieux en maison de retraite.
Pour la première fois depuis notre rencontre, je m’opposai à Christine et lui intimai l’ordre de ne pas sniffer au restau – c’est mauvais pour la clientèle, même si elle n’était pas la seule à renifler dans ce quartier cosmopolite, et ça attire les Stups. De ne pas ramener de drogue ni chez nous ni au restau – ma grande frousse, c’était qu’elle puisse en planquer pour le commerce de son gigolo. Là, c’était la patente qui sautait à coup sûr.
Mais rien n’y faisait. Ni menace ni tendresse. Elle ne voulait rien entendre. Me traitait de vieux con. Qu’elle était amoureuse de Clément et que je ne pouvais pas comprendre. Qu’il me ferait la peau son Clément si je continuais à faire du ramdam avec les flics. Que je n’étais qu’un jaloux. Un minable. Un trou du cul de commerçant étriqué qui foirait devant les bœufs.
Pour la première fois, je lui filai une baffe. Magistrale.
Elle vint se coller contre moi. Me demanda pardon et me fit l’amour comme dans les premiers temps de notre rencontre. Avec longue sucée pour moi, léchouille experte pour elle, doigt dans le cul pour les deux et éjaculations successives et dans le désordre dans tous les trous existants.
Le feu d’artifice complet, quoi ! Plutôt Carnaval de Nice que celui de Maubeuge.
Mais qui ne dura que ce que dure ces feux-là. Guère plus qu’un feu de paille.
Tout le cirque et les emmerdes recommencèrent. En s’accentuant. Avec moins de baises qu’avant vu que ça devenait de moins en moins son truc.
Enfin, pas vraiment. Je pouvais la baiser comme je voulais et quand je voulais – d’ailleurs, je n’étais pas le seul dans le quartier – mais j’avais l’impression de me masturber devant un magazine de cul vu qu’elle réagissait de moins en moins et que, tout au plus, soit elle somnolait ou partait en gazouillis à faire débander un saint.
Et j’avais la police de plus en plus sur le dos. Me faisant comprendre que j’étais limite complicité de recel et commerce illicite de substances dangereuses.
Un flic à demeure en terrasse par beau temps ou à l’intérieur près de la porte des toilettes par mauvais temps, ça commençait à faire désordre pour mon type de commerce.
Et ça fit encore plus désordre quand une descente des Stups, un soir, découvrit la planque du Clément sous une dalle descellée derrière la porte des toilettes. Et c’était sa réserve pour tout le secteur.
Mais la planque, elle était dans mon restau, Le Relais angevin, pas chez Clément.
Celui-là, il était moins con que ma Christine ou elle était plus tarée que lui, selon.
Alors, pour les flics, c’était MA planque !
Et quand ils trouvèrent dans le tiroir secret de la commode de l’arrière-grand-mère – que même moi je ne savais pas qu’elle avait un tel tiroir à l’ancienne – une réserve supplémentaire, ben c’était encore chez moi !



© Alain Pecunia, 2008.
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vendredi 22 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 4 (suite et fin)

Chapitre 4 (suite et fin)





J’étais affolé à la seule idée de la perdre un jour. Je lui accordai donc son « espace de liberté » un week-end sur deux. Mais ce fut rapidement selon son bon vouloir.
Je redevenais fou de jalousie mais n’envisageais pas de me séparer d’elle. Elle était devenue ma drogue intégrale tant elle savait être dans nos ébats une salope absolue. Même si je souffrais de plus en plus de devoir la partager.
Surtout quand je laissais errer mon imagination sur les terrains vagues de la sexualité brute durant ses week-ends d’absence.
Certains épisodes de l’époque où je n’étais encore que l’amant revenaient en surface. Pourtant, j’aurais dû en noter le sens.
Un soir que nous roulions en voiture dans Paris et passions place Dauphine, elle me dit : « Ça doit être drôle ! », en me faisant remarquer le « petit train » qui se formait. Un autre soir – car elle aimait alors que nous roulions dans Paris la nuit –, porte Maillot, elle me demanda de ralentir à hauteur d’un échangiste au volant de sa voiture, sa partenaire baissant les yeux à ses côtés, Christine me jetant un curieux regard indéchiffrable. Ou encore un autre soir, arrêté le long d’un trottoir des boulevards extérieurs – c’était au début de notre relation –, nous pelotant comme des affamés, ses seins à l’air, sa jupe remontée sur ses cuisses, sa main droite cherchant à dégager mon sexe de mon slip kangourou, un type qui s’approche pour mater et elle qui dit : « Laisse-le, il fait rien de mal. » Je crois même maintenant que ça faisait du bien à Christine. Que j’en étais à demi conscient. Mais ces jeux troubles n’étaient pas mon truc. J’étais amoureux fou. Jalousement amoureux. Pire qu’un paysan avec son tracteur « air conditionné, liaison radio et stéréo intégrée ».
Je n’étais pas fier de moi quand je laissais vagabonder mon imagination. Je découvrais en même temps que passion pouvait rimer avec veulerie et lâcheté.
Un soir, je n’y tins plus. je lui demandai tout à trac ce qu’elle pouvait bien trouver chez les autres.
– C’est différent, c’est tout, amour, répondit-elle en se pelotonnant dans mes bras.
Je m’enhardis.
– Mais encore ? Par exemple, avec le dernier. Ça dure depuis longtemps ?
C’était un truc que je ne comprenais pas chez Christine. Il n’y avait pas de schéma préétabli dans l’infidélité, mais deux catégories d’amants bien établies. Les passades et ceux qui duraient. Je craignais évidemment plus ces derniers que les premiers car j’avais la folle espérance de la voir renoncer un jour à ses jeux amoureux multiples.
– Oui, me répondit-elle le plus naturellement du monde.
Je n’osai toutefois pas lui demander depuis combien de temps.
– Qu’est-ce que vous faites, par exemple ?
Là, j’allais être estomaqué, mais pas réellement surpris.
Elle me décrivit, toujours le plus naturellement, des expériences échangistes, de couple à couple ou en boîte. Qu’un jour, pour fêter son anniversaire, il avait fait venir deux travellos. Que ça avait été une expérience super.
– Il m’a offert ça parce qu’un week-end précédent j’avais accepté de coucher avec une autre femme avec lui.
Qu’il lui avait même proposé depuis de faire la pute occasionnelle un samedi soir dans une boîte de Montmartre qu’il connaissait bien.
– Ça me tente, tu sais, mais je ne lui ai pas encore dit oui. Tu vois, c’est bête, mais j’ai peur que ça me plaise, que ce soit trop, alors j’hésite. Je crains aussi que ça ne te fasse de la peine.
On peut passer de la jalousie à la trique d’enfer. C’est ce qui se produisit. Christine se métamorphosant en pute royale pour moi seul ce soir-là.
Mais, le lendemain, ma décision était prise. Ce type, je le sentais trop dangereux. Plus pour moi, d’ailleurs et paradoxalement, que pour Christine. J’avais surtout peur de la perdre. Qu’elle ne me revienne plus, car je savais que ce qu’il lui avait proposé serait vraiment « trop » pour elle. Que c’était peut-être même ce qu’elle n’avait cessé de rechercher.
Lorsque je lui avais demandé si je connaissais ce type, elle me répondit :
– Mais oui, c’est celui qui vient souvent le vendredi soir. La table douze.
Ils font quand même pas ça sous mon nez et dans mes chiottes ! me dis-je primairement.
Pourtant, j’avais su me contenir.
– Mais la boîte, t’es sûr que c’est une boîte clean ? lui demandai-je d’un ton paternel.
– Oh oui, c’est Le Fou du Roi, rue Blanche !
Elle était conne ou le faisait exprès. Avec Christine, on ne pouvait jamais savoir. Mais ces renseignements me furent bien utiles.
Je dois reconnaître qu’elle jouait franc-jeu. Je respectais son « espace de liberté », elle respectait le mien. Lorsque je m’absentais un soir, elle ne me posait pas de question. Elle devait supposer que je rejoignais une aventure. En fait, je n’en eus aucune durant ces onze années. Christine était ma passion exclusive.
Le lendemain soir, un mercredi, je me rendis au Fou du Roi. Plutôt, je restai à planquer sous une porte cochère à vingt mètres de l’entrée.
Il pleuvait. J’avais remonté le col de mon trench et un chapeau imperméable me tombait sur les yeux. Je pouvais être un clochard s’abritant.
Le type sortit de la boîte un peu avant une heure. Il avait la trentaine. Genre bellâtre. Légèrement plus petit que moi qui fais un mètre soixante-dix-huit.
J’ignorais la direction qu’il allait prendre. S’il viendrait vers moi ou remonterait la rue.
Il vint vers moi.
Au moment où, marchant tête baissée sous la pluie, il allait atteindre la hauteur de la porte cochère, je sortis précipitamment et le frappai directement au foie avec un couteau à désosser d’un modèle courant.
Je le soutins et le basculai contre la porte cochère où il s’affala se tenant le ventre et déjà mort.
Je revins à pied jusqu’à la rue Cler en passant par l’Opéra, la place Vendôme, la rue de Rivoli, la Concorde et les quais rive gauche.
Vu les relations qu’entretenait l’individu dans le quartier, la police classa vite fait la cause du décès dans la catégorie des règlements de comptes.
Christine avait bien dû apprendre la disparition de son amant d’une façon ou d’une autre. Mais je ne pourrais même pas le dire car elle ne m’en reparla plus jamais et ne montra aucune humeur chagrine dans les jours qui suivirent.
Pourtant, à des petits riens impalpables et invisibles, j’en vins à me dire que Christine savait. Qu’elle savait même que je l’avais tué. Qu’elle avait tout fait pour que j’aille le tuer.
Qu’elle m’avait, en quelque sorte, commandité le meurtre.
Car elle devint plus capricieuse, me réclamant plus souvent du liquide et de plus fortes sommes qu’avant. Voulant un cabriolet. Parlant de croisières ou de voyages exotiques.
Et j’étais toujours aussi amoureux d’elle, aussi fou passionné de son corps. À la folie. Et, déjà, jusqu’au meurtre.
Mais je ne redemandai plus jamais à Christine de me raconter ses aventures extraconjugales.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 21 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Quand je l’avais rencontrée pour la première fois, j’avais trente-neuf ans et elle vingt-huit. Une déesse nordique – ne dépassant pas le mètre soixante-cinq, mais une déesse tout de même avec ses longs cheveux d’or et son corps cuivré par le soleil.
Une fois déshabillée, car, sinon, le tout était bien dissimulé sous un tailleur austère et un maintien discret de secrétaire de ministère. Les cheveux relevés en chignon strict, les lunettes vieillottes, un faible maquillage. La petite bourgeoise rangée et sérieuse.
Impossible de devenir la salope totale, impossible !
C’était vraiment pas mon genre, mais je flashai sur elle dès qu’elle rentra dans mon bar-restau de la rue Cler un jour de septembre grisâtre, un midi, pour un simple jambon-salade.
Elle me dit qu’elle travaillait rue Saint-Dominique. Au ministère de la Défense.
– Je préfère ça, lui dis-je en souriant.
– Pourquoi ? demanda-t-elle surprise.
– Je vous avais pris pour le fisc ou l’hygiène.
Nous rîmes de bon cœur.
– Vous venez de loin ? lui demandai-je histoire de parler et de fidéliser la clientèle.
– Non. Du 15e. Rue de Lourmel. Et vous ?
– Oh ! moi, juste au-dessus !
Elle régla l’addition en me remerciant d’un sourire énigmatique.
Une fois le service du midi terminé, je m’offrais une pause entre quinze heures trente et dix-huit heures. L’un des deux serveurs se relayant pour l’intérim. La cuisine, c’était moi.
J’en profitais pour les courses, les comptes et, surtout, me détendre.
Ce même jour, à dix-sept heures, on sonna à ma porte.
C’était elle.
– Vous ? fis-je statufié.
– Bien oui, c’est moi ! dit-elle en haussant les épaules. J’avais envie de vous revoir.
C’était dit sans timidité.
Elle me repoussa des deux mains dans mon propre appartement. Jusqu’au canapé le long du mur en vis-à-vis de la porte d’entrée. Posant ses mains sur mes épaules pour que je m’y asseye.
Je m’y affalai plutôt. Scié par ce qui m’arrivait et les prémices qui se manifestaient.
Elle fit un strip intégrale devant moi. Rien de langoureux. Plutôt de l’urgence. Avec pas grand-chose sous le tailleur strict.
Puis me sauta dessus, littéralement. S’excitant sur moi encore tout habillée.
C’est là que son corps de déesse souple et musclé se révéla à moi et me fascina avec ce duvet blond et son sexe rasé si doux se livrant à toutes mes caresses avant qu’elle n’entreprenne de me déshabiller.
J’éjaculai avant même qu’elle ait commencé à mouiller. D’ailleurs elle mouilla rarement. C’était un signe. J’aurais dû me méfier. Mais j’étais déjà raide amoureux alors que, en fait, ce n’était qu’une passion physique inextinguible. Du moins pour moi.
Les mois qui suivirent représentèrent l’apothéose sexuelle de ma vie.
Elle me rejoignait à dix-sept heures deux, trois soirs par semaine et un week-end sur deux.
Sur deux, car c’était l’accord qu’elle avait passé avec son mari. Et il n’avait pas le droit de l’interroger. « C’est mon espace de liberté », disait-elle.
Les premières semaines, je trouvai ça réglo. Puis ça me parut un peu curieux, mais j’y trouvais mon compte. Au bout de trois mois, je tombai jaloux. Encore plus quand elle me présenta son mari. L’amenant un soir à dîner dans mon petit restau traditionnel. Me proposant même de passer des vacances avec eux, entre amis.
Il paraît que toute femme mariée ayant un amant n’a de cesse de le présenter, d’une façon ou d’une autre, à son mari. Par hasard et sans lendemain ou pour le transformer en « ami de la famille ».
Mais, quand nous sortions en groupe, lui il avait plutôt tendance à me présenter comme « un ami de sa femme ».
Je n’ai jamais su s’il était réellement dupe. Pour ma part, j’étais aveuglé par la jalousie, supportant de moins en moins ce partage « à mi-temps ». En arrivant même à comprendre les amants auxquels la femme demande de trucider le mari et qui passent à l’acte. L’idée m’en tentant même.
Au bout de six mois, mon insistance fut si grande et mon jeu sexuel si débordant d’invention qu’elle accepta de demander le divorce.
Pour elle, c’était un réel déchirement, me disait-elle. Elle ne l’aimait pas, ne l’avait jamais aimé, mais ne voulait pas lui faire de mal, le rendre malheureux. Il fallait donc le préparer psychologiquement. Ce qui prit deux bonnes années.
Pour mon plus grand bonheur, elle accepta donc de m’épouser une fois divorcée. L’année suivante.
Nos étreintes étaient toujours aussi passionnées et mouvementées. Puis elles furent plus espacées. « C’est normal, mon chéri, maintenant que nous sommes un couple uni pour la vie », disait-elle quand la nostalgie de certaines folies passées montait en moi. Mais elle savait se redéchaîner au bon moment pour empêcher ma flamme de vaciller, entretenir le feu qu’elle avait allumé dans mes reins dès le premier soir.
Elle était toujours secrétaire dans son ministère. Même si le commerce marche bien, une paie de fonctionnaire aide à garantir la trésorerie.
Puis elle en vint à me présenter de temps à autre un ami. Parfois elle en réunissait deux ensemble le soir à une table du restau.
« Toute femme mariée qui a eu un amant aura de nouveau un amant », avais-je lu un jour dans un magazine féminin. C’était moi qui lui avais demandé de divorcer pour qu’elle soit ma femme. Je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même d’avoir voulu devenir le mari et de n’avoir pas su rester l’amant.
L’amour m’aveuglait toujours et j’avais la passion de son corps de déesse blonde. Ce qui m’excitait surtout, c’est que tantôt elle rasait son sexe et tantôt laissait repousser ses petits poils si soyeux.
Ça me déclenchait des excitations pas possible.
Puis elle s’absenta un week-end. Un autre un mois plus tard. Passant une sorte de « deal » au bout d’à peine trois mois de ce petit jeu.
– J’ai besoin de mon espace de liberté. Accorde-le-moi, mon amour ? Comme ça tu seras sûre de ne jamais me perdre. Je reviendrai toujours.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 18 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (Chroniques croisées IV) par Alain Pecunia, Chapitre 1

Ce récit est idéal pour ceux qui reviennent de vacances ou sont sur le départ – et pour ceux ou celles qui en sont privé, il sera d’une grande consolation…

Gérard Langlot s’est installé provisoirement à Saint-Michel-Chef-Chef, pittoresque station balnéaire de la Loire-Atlantique que vous connaissez déjà. Langlot apprécie les joies de la pêche à pied. Mais, en poussant son haveneau, il ramène des algues, quelques crevettes et des morceaux de sa femme… Il se souvient de l’avoir tuée mais pas de l’avoir dépecée. Hallucination ou manipulation ?
Même morte, sa femme lui pourrit la vie. Une histoire banale aux limites de la folie.

Gérard Langlot est le patron du Relais angevin, bar-restau de la rue Cler (Paris 7e). Le lieu et le personnage sont récurrents par la suite.



Chapitre 1





De l’eau jusqu’à mi-cuisse, Gérard poussait son haveneau
* depuis une bonne demi-heure. Ils n’étaient que cinq pêcheurs à pied en cet après-midi de semaine de la mi-juin.
Il profitait de ce plaisir quasi solitaire pendant qu’il en était encore temps et, surtout, pour ne rien changer à ses habitudes. Bientôt, dès le début juillet, ils seraient des dizaines, petits et grands, à profiter ainsi de la basse mer pour ratisser la crevette chacun dans sa direction avec des haveneaux de toutes tailles.
Pour la plupart en short ou en slip de bains. Torse nu, tee-shirt ou marcel. Casquettes, certaines publicitaires, tête nue ou couvre-chefs informes. Sandalettes en plastique ou pieds nus. Quelques-uns avec des cuissardes – les professionnels.
De part et d’autre du long banc de sable où certains chercheraient d’éventuelles palourdes ou d’hypothétiques couteaux avec leur petite boîte de sel à la main. Deux ou trois s’y attaqueraient carrément à la pelle, bêchant méticuleusement le banc par carrés successifs – encore des professionnels.
Gérard releva le haveneau une nouvelle fois pour y recueillir une maigre poignée de crevettes grises qu’il jeta dans son vieux panier de pêche en osier passé en bandoulière et qui lui battait le flanc.
Il replongea son haveneau et reprit sa marche lente. Le releva de nouveau dix mètres plus loin.
Cette fois-ci, c’était légèrement plus lourd. Peut-être des petites soles. Parfois ça arrivait. Mais de moins en moins.
Il mit sa main dans le fond du filet pour commencer son tri.
Ce n’était ni une méduse – c’était d’ailleurs pas la saison – ni une étoile de mer – ça se raréfiait plutôt. Non plus une petite raie.
Il se saisit de la chose informe pour la relâcher aussitôt dans le filet avec répulsion.
Une main !
Il jeta un regard de droite et de gauche et remit discrètement le tout à la mer. Replongeant son haveneau et reprenant sa marche tout en regardant derrière lui avec la hantise absurde que la chose ne se transforme en piranha.
« J’ai rêvé ! C’est pas possible ! » se dit-il. Mais il n’éprouvait aucune envie de retourner sur ses pas pour le constater.
Il sentit la barre en bois du haveneau buter contre quelque chose. De nouveau, le filet devint légèrement plus lourd.
Gérard le releva sans précipitation, plein d’inquiétude.
Ce n’était qu’une tête avec de longs cheveux blonds filasses plaqués sur la face.
Il se mit à trembler de tous ses membres. Figé sur place. Se demandant, terrifié, combien de morceaux petits et grands pouvaient le cerner ainsi.
Prenant appui sur la jambe gauche, telle une ballerine pour un fouetté, il chercha à tâtons du pied gauche autour de lui.
Il heurta une branche molle.
Horrifié, il parvint à se dire, au bord de la panique, que, un, du bois ça flotte et ça nage pas entre deux eaux, deux, le bois c’est pas mou.
Gérard se figea à nouveau dans une complète immobilité.
Mais la branche molle vint heurter sa jambe à mi-mollet.
La chair de poule de sa vie.
« Si c’est mort, ça mord pas, si… », se répétait-il pour s’encourager et exorciser sa peur.
Il voulait sortir de ce cauchemar au plus vite mais craignait, horrifié, de tomber sur tout le reste.
Gérard avait envie de crier au secours, de hurler à l’aide. Mais il ne le pouvait pas. Il savait, surtout, qu’il ne le devait pas.
Il avait reconnu la tête de Christine. Sa femme.
Dont il avait signalé la disparition neuf jours plus tôt à la gendarmerie.
Allez donc raconter aux flics que, tiens ! justement, alors que vous poussiez le haveneau pour ramener une bonne cuisine de crevettes et, peut-être, deux, trois solettes, vous veniez de tomber – par le plus grand des hasards – sur les morceaux divers et variés de votre épouse disparue…
Surtout si c’est vous qui l’aviez tuée. Et pas accidentellement.


* « Filet utilisé sur les plages sablonneuses pour la pêche à la crevette et aux poissons plats. » (Petit Robert 1.)

© Alain Pecunia, 2008.
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