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mercredi 21 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite 3 et fin)

Chapitre 6 (suite 3 et fin)





La respiration d’Isabelle parut moins oppressée à Pierre. Elle était devenue régulière.
Sa main chercha celle d’Isabelle.
– Tu ne l’as pas tué, tu l’as juste laissé mourir… Ce n’est pas pareil… C’est juste de la non-assistance et il y a prescription.
– Il faut toujours que tu dises des conneries, lui dit-elle. Moi, ce que je veux juste savoir, c’est ce que nous allons devenir toi et moi… si tu peux accepter de vivre en partageant avec moi un tel secret… en sachant qui je suis réellement…
– Du passé je fais table rase, mon amour… Moi, j’ai fait pareil il n’y a pas longtemps
*, mais je n’ai pas été jusqu’au bout… Je n’avais pas souffert autant que toi et je n’ai pas votre courage, capitaine Isabelle Cavalier… Tu sais, si je devais enquêter sur ce type d’affaire, eh bien, je ferais tout pour aider la môme ou le môme. De toute façon, je ne sais déjà plus ce que tu m’as dit. La seule chose qui m’importe – et que j’ai retenue – c’est d’être ton premier et seul mec. Et puis Philippine a besoin de nous deux. Mais tu sais bien que je ne sais que dire des conneries dans ces cas-là car je n’arrive même pas à te dire merci…
Isabelle pleura longtemps en silence après avoir pris la main de son mari. Même après que Pierre se fut endormi. Pensant longuement à sa grand-mère maternelle qui l’avait recueillie après la mort de son père et qui ne lui posa jamais aucune question. Et qu’un « meurtre par omission » l’avait conduite au métier de flic pour traquer les salauds. Mais, contrairement à Pierre qui avait travaillé huit années aux mœurs, elle, elle n’avait pas pu.
Peut-être à cause de cette vieille culpabilité enfouie qu’elle avait crue disparue à jamais. De toutes ces années pendant lesquelles elle s’était désaimée, où elle avait vécu secrètement dans la honte d’elle-même, avec le sentiment d’être une pestiférée, d’être marquée du sceau de « salope »…
* Voir Un vague arrière-goût.

© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 19 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite 1)

Chapitre 6 (suite 1)





– Tu sais, à six ans, quand j’ai découvert que j’avais un petit point très sensible tout au bas du ventre et qu’il était très agréable de le titiller, j’ai découvert tout un univers de plaisir que je me suis mise à explorer… tantôt en me frottant avec mon nounours préféré, tantôt avec le plat de ma main, mon poignet et, surtout, les doigts… C’était magique… Ma mère m’a surprise une fois dans ma chambre en train de me masturber. C’était un après-midi et elle était rentrée à l’improviste pour chercher je ne sais quoi dans la pièce. Mais elle ne m’a rien dit et a juste refermé la porte. Alors je me suis dit que c’était normal ce que je faisais, que c’était quelque chose d’autorisé, que se donner du plaisir en se faisant ça c’était pareil que lorsqu’on se fait plaisir en bouffant des sucreries ou son plat préféré… Et puis, un jour que ma mère était en courses, c’est mon père qui est entré… Plus tard, bien plus tard, j’ai pensé que c’était ma mère qui avait dû lui raconter qu’elle m’avait surprise en train de me masturber, mais comme ça, comme une info normale, comme lorsqu’une mère dit à son mari : « Tiens, ta fille, elle a ses premières règles »… Mais mon père, lui, il est pas ressorti… Il a voulu jouer avec moi… Oh ! surtout, ne va pas croire qu’il m’a sauté dessus ! Non, il m’a simplement dit : « Papa, il peut jouer avec toi ? » Moi, ça m’a paru normal et super. Ça me faisait plaisir que mon père me caresse… Si je ne faisais pas mal en faisant ça toute seule, pourquoi ça aurait été mal si mon papa me caressait… D’ailleurs, pendant longtemps, il n’a rien fait d’autre que de me caresser… Pour moi, mon papa m’aimait, c’est tout… Et puis, l’année de mes neuf ans, ma mère s’est retrouvée enceinte. Mes parents voulaient un petit frère pour moi, mais ce serait une petite sœur… Je sais, je ne t’en ai jamais parlé de ma sœur, mais je ne l’ai pour ainsi dire pas connue… Quand maman est partie, elle l’a emmenée avec elle… Donc, quand ma mère a été enceinte, mon père a voulu changer de « jeu ». Mais, tu comprends, ça me paraissait normal. Si mon papa me caressait et me donnait du plaisir, pourquoi, moi, je ne l’aurais pas caressé à mon tour ? Et ce n’était toujours que des caresses… Ma sœur est née en mai. Je venais d’avoir mes dix ans. Ma mère avait pris son congé maternité normal puis, après, elle a pris un mi-temps parental. Elle était secrétaire dans un lycée. Dans le même lycée où mon père était prof de maths…
Pierre sentit Isabelle déglutir avec difficulté.
– Mon père, après la naissance de ma sœur, il est devenu plus exigeant – je ne te fais pas de dessin sur tout ce que peut faire un homme avec son sexe excepté la pénétration et la fellation… J’ai eu mes règles deux mois avant mes onze ans. Ça semblait à la fois contrarier et faire plaisir à mon père. Puis il s’est montré beaucoup plus entreprenant, mais ça me plaisait moins. Je trouvais que ça sentait le pipi. Mais puisque mon père me donnait du plaisir en me léchant « mon zizi », comme il disait, pourquoi pas moi ? Et, le jour de mes onze ans, un jour de semaine, ma mère est rentrée un après-midi à l’improviste – en fait, c’est mon père qui avait dû s’emmêler dans l’emploi du temps un peu compliqué de ma mère, ou elle était sûrement rentrée plus tôt parce que c’était mon anniversaire ou qu’elle se doutait de quelque chose – et nous a trouvés à poil dans la salle de bains, papa assis sur le rebord de la baignoire et moi en train de le sucer… Eh bien, figure-toi qu’elle n’a pas dit un mot, mais tout c’est passé dans un silence d’une rare violence… C’est même pas croyable comme un silence peut être violent à ce point… Bref, ma mère elle nous a jeté un regard meurtrier… Le visage décomposé, elle a fait deux trois pas vers nous puis fait subitement demi-tour en claquant la porte de la salle de bains derrière elle. Mon père, il s’est rhabillé et s’est barré de la maison. Moi, je suis restée dans la salle de bains à pleurer. Pendant ce temps-là, ma mère a réuni des affaires à elle et à ma petite sœur, elle a téléphoné à une copine et elle est partie deux heures plus tard… Quand elle est venue dans la salle de bains récupérer des affaires de toilettes, elle m’a totalement ignorée, comme si je n’existais pas du tout, elle ne m’a même pas jeté un regard… J’ai l’impression qu’elle avait prévu tout ça… Mon père est rentré une heure plus tard. Il avait un peu bu. C’est d’ailleurs là qu’il a commencé à boire. Chaque soir… Nous sommes donc restés tous les deux. Au début, il a semblé un peu inquiet. Il ne faisait plus rien avec moi. Puis, d’après ce que j’ai compris, ils ont passé une sorte d’accord à l’amiable – ils n’ont d’ailleurs jamais divorcé –, chacun vivant de son côté avec l’un des deux enfants. Ne se revoyant, je suppose, qu’en lieu neutre pour régler les questions administratives. Puis mon père m’a dit un jour que j’étais en quelque sorte la « maîtresse et la femme de la maison », puisque ma mère nous avait abandonnés. Moi, je culpabilisais fort. Ce que j’avais fait devait être très mal pour que maman nous quitte à cause de ça. Je refusais de dormir dans le même lit que mon père. Mais il a commencé à faire un chantage ignoble chaque soir après avoir un peu bu. « Papa, il te quittera comme maman si tu n’es pas gentille. » Je ne voulais pas être abandonnée, alors j’ai cédé. Soir après soir. Parfois en pleurant. Mais je ne pouvais pas appeler maman à l’aide puisqu’elle m’avait rejetée… « Si tu dis quelque chose à quelqu’un, papa il ira en prison. » Je ne voulais pas que papa il aille en prison, et je ne voulais surtout pas que ce que je faisais de mal puisse être connu de quiconque – encore moins mis sur la place publique ! Et puis, à écouter les confidences à mi-mot des copines au lycée ou à surprendre des conversations dans la cour de récré, je me suis vite rendu compte que je n’étais pas un cas unique… Les voisins et les amis de la famille, ils se sont jamais posé la moindre question. En tout cas, je ne m’en suis jamais rendu compte… Pleurez, petites filles, tout est normal, rien à signaler – R.A.S… Mon père m’a forcée le jour de mes douze ans, après m’avoir fait boire deux verres de vin – « comme une grande fille », il a dit – pour fêter mon anniversaire… Après, chaque fois qu’il me faisait boire du vin – en général, c’était le samedi soir –, je savais que c’était pour ça… Dès le début de l’après-midi, je commençais de pleurer, mais je n’osais pas devant lui, alors j’allais me cacher… Mais, tu sais – en fait, non, un mec ne peut pas savoir –, quand une femme, même petite fille, est obligée de faire quelque chose de mal, elle peut finir par trouver du plaisir à s’avilir… comme pour se prouver qu’elle est réellement une salope, une petite perverse et qu’elle n’a que ce qu’elle mérite… Ça a duré comme ça quatre années…



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mardi 11 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Alors, le lendemain, le mercredi, ni une ni deux, je l’ai emmené après le déjeuner pour un long périple touristique dans la ville. En partant à pied de la maison. Ce qui représentait déjà dix-huit kilomètres aller-retour. Histoire de le fatiguer. Ce qui était facile vu son manque d’entraînement évident par rapport à moi.
Mais là, il m’a soufflé, le Papy. Il avait des réserves insoupçonnées. Il a même failli me devancer au retour.
J’avais un point de côté. Les poumons en feu et le crâne en ébullition.
Lui, rien !
– Papy, c’est le chef, a osé dire ma fille à notre retour.
Ça m’a profondément vexé venant de sa part. Malgré les paroles d’apaisement d’Isa.
– Mais ce n’est qu’une enfant. Sois raisonnable, mon chéri.
Et, alors que, vanné, je ne pensais qu’à me coucher le plus tôt possible, lui, il est reparti pour son rodéo.
Encore une heure à me morfondre dans le jardin à attendre la catastrophe alors que mes yeux se fermaient de sommeil.
– Pas encore couché, Pierre ? qu’il m’a lâché goguenard lorsqu’il est revenu.
Je n’ai même pas eu envie de lui répondre.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 10 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Le mardi 12, nous sommes partis à la mer. Deauville, cette fois. Mais j’ai quasiment chargé Phil de force dans la voiture.
Au moins, me suis-je dit en démarrant – je conduisais cette fois, à cause de l’image du père partageux des rôles mais non soumis à donner à ma fille pour son équilibre psychologique –, il ne pourra pas comploter aujourd’hui.
Bien sûr, ça n’empêchait pas les autres, les ruraux, de cogiter leurs conneries. Ils n’avaient d’ailleurs pas besoin de lui puisque Phil, avec son manque complet d’esprit pratique, ne leur servait à rien. Je ne comprenais d’ailleurs pas comment ils pouvaient s’encombrer de ce quasi-retraité de l’enseignement qui avait le plus souvent la tête dans la lune.
Il avait dû les impressionner avec ses diplômes et tout son baratin culturel.
– Hein ! Papy que t’es le chef ?
– Chut ! ma chérie…
– Oui, chut ! ma puce. On se tait quand papa conduit. Il lui faut de la concentration.
Je ne supporte pas toujours l’ironie de ma femme à mon égard.
Bref, j’étais quand même parvenu à lui mettre Papy à l’abri pour la journée. Et c’était toujours ça de gagner.
Je situais la zone de turbulence à venir vers le jeudi et le vendredi. Il me suffirait de le neutraliser à nouveau les trois jours à venir. Pour sa sécurité – et la nôtre.
Mais le soir, à notre retour, après une superbe journée à la plage et un déjeuner au Bar du Soleil sur les Planches, à presque neuf heures, Phil a demandé les clés de sa voiture à Isa pour aller faire un tour.
– Mais pour aller où ? lui ai-je demandé interloqué.
– En ville !
– Mais lâche un peu Papy ! est intervenue ma femme. Il a le droit d’aller se promener où il veut et quand il veut, non !
– Mais c’est ville morte, le soir !
– Et s’il veut aller tirer son coup ?
C’est vrai, je dois l’admettre, je n’ai jamais pensé que Papy pouvait avoir une vie sexuelle. Sentimentale, si. La preuve, sa relation avec Isa.
Tout compte fait, pourquoi pas ? À cinquante-sept ans, à part sa calvitie prononcée et sa bedaine, il portait beau quoique rondouillard. Elégant et courtois. Beau parleur – un peu trop à mon goût. Mais je ne le voyais pas attirer par le sexe. Aucune femme dans sa vie. Jamais un mot ou une allusion entre hommes avec moi sur une expérience passée ou une rencontre présente.
Vraiment le vieux garçon qui a vécu auprès de sa maman.
Phil n’a pas démenti. Peut-être qu’après tout il y avait un bordel confidentiel en ville ou des adresses accueillantes.
Peut-être même qu’un de ses nouveaux « amis » lui avait refilé un tuyau.
Alors je me suis montré beau joueur.
– Bon coup, Papy ! je lui ai dit.
Il a haussé les épaules. Isa m’a dit que c’était pas malin de ma part.
La voiture de ma femme, elle a un moteur qui fait un bruit particulier que je reconnaîtrais entre mille.
Je suis resté dans le jardin et j’entendais ce bruit décroître sur la route puis revenir dix minutes plus tard. Demi-tour vers la ferme. Et puis à nouveau le même manège.
Puis une deuxième voiture qui démarra de la ferme.
Une heure que ce manège a duré !
Comme une course-poursuite.
– Mais quelle connerie de s’amuser à se poursuivre sur un chemin départemental ! Phil a dû accepter un pari stupide avec le fermier ou l’un de ses frères… Il va se viander, ce con, et péter ta bagnole !
Isa ne m’a pas rabroué. Je l’ai vu inquiète.
– Qu’est-ce qu’ils peuvent fabriquer ? a-t-elle même dit.
Puis Phil est revenu. Avec tentative de dérapage contrôlé pour s’engager dans le chemin.
Content de lui. L’air aussi satisfait que s’il avait tiré son coup.
– Sympa, le rodéo, Papy ? ai-je demandé mi-figue, mi raisin.
– On s’est bien amusés ! qu’il a osé me répondre.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

samedi 8 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





Isa avait peut-être raison. Parce que, le lundi matin, je me sentais plutôt vaseux et avec un haut-le-cœur rien qu’à penser à tout ce qu’on avait englouti la veille.
Isa, Phil et Philippine semblaient frais comme des gardons. Pourtant, Phil, c’est pas de la menthe à l’eau qu’il avait bue hier.
L’idée m’est même venue que Phil pouvait être ce qu’on appelle un alcoolique mondain. Il devait s’entraîner en privé et boire de la menthe en public pour fignoler son image de prof respectable et respecté.
À dix heures, alors que je n’avais pas encore réellement émergé de mes vapeurs, il nous lança, tout pimpant et plein d’entrain :
– Excusez-moi, mais je dois m’absenter… J’ai rendez-vous avec mes amis.
– Je veux venir avec toi, Papy !
– Si tu veux, ma chérie.
Tout compte fait, ça m’a rassuré de les voir partir à pied tous les deux. Il serait incapable de faire des conneries en présence de Philippine.
Mais je n’ai pas pu tirer les vers du nez de ma fille quand ils sont revenus vers midi. Pourtant, les mômes ça saisit des trucs. Même à trois ans.
Je ne suis parvenu qu’à me faire engueuler par Isa qui m’a surpris en train de questionner Philippine.
– Tu ne vas quand même pas faire de ta fille une indic précoce !
Pourtant, un flic sans indic c’est comme un poisson hors de son bocal. C’est notre oxygène et notre gagne-pain. Nos yeux et nos oreilles. Même notre nez… Elle le sait, Isa !
D’accord, il y a des indics crapuleux et sordides. Mais il y en a d’autres qui sont très bien. Comme Phil, par exemple.
Là, ça ne l’a pas gênée quand elle lui a demandé comme un service personnel de servir d’indic à Antoine ! Pourtant, elle le considère comme son père…
Mais j’ai senti qu’Isa ne serait pas accessible à ce raisonnement. Qu’elle se braquerait si je touchais à Papy.
Isa, quand elle s’y met, elle peut être l’incarnation de la pire mauvaise foi féminine.
La preuve, je l’ai surprise après déjeuner, alors qu’elle couchait notre fille pour sa sieste, en train de la questionner à son tour…
– J’ai promis à Papy, maman. Nous avons nos secrets, Papy et moi…
Elle est très bien, ma fille !
Parfois, je me dis que, ma femme et moi, nous sommes à l’image de la guerre des polices. Chacun pour soi !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 7 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Le dimanche matin, Isa nous fit la leçon comme à des mômes. À Papy et à moi. Juste avant de nous rendre chez Georges et Marcel.
Pour Papy, pas de démonstrations intempestives de son immense culture. Pour moi, pas d’emportement impulsif et de mauvaise humeur.
Philippine y échappa car, « elle, à presque trois ans, elle sait se tenir en public ».
Nous avons parcouru à pied les quelque trois cents mètres qui nous séparaient de la maison de Marcelle et Georges.
Le fermier et ses deux frères cadets étaient de solides gaillards d’une quarantaine d’années qui nous reçurent chaleureusement. Les cadets étaient jumeaux.
À quinze heures, sous une chaleur torride, nous attaquions seulement le fromage après avoir commencé par un plateau de charcuterie et enchaîné par le poisson –, des truites – suivi du gigot. Sans oublier les trous normands entre chaque.
C’était une joyeuse compagnie et nous étions tous détendus et de bonne humeur.
Avant les tartes du dessert, je surpris quelques mots échangés entre Georges et Phil.
– Vous avez vu, hein ! c’est bien profond comme je vous l’avais dit. Il y en a un qui est tombé dans une devant chez lui récemment. Eh ben, on n’a pas pu aller le chercher ! Et puis on pourra compter sur Michel et ses frères…
Michel, c’est le fermier.
J’ai regardé Isa qui était assise en vis-à-vis de moi et avait Phil à sa droite. Peut-être comprendrait-elle de quoi il pouvait s’agir. Mais Michel, qui était assis à ma droite, éclaira ma lanterne.
– Je m’occupe de remblayer les marnières avec mes frères quand il y en a une qui s’effondre dans le secteur. Je crois qu’on pourra bientôt remblayer celle de la route à côté…
Je fus rassuré mais je ne comprenais pas l’intérêt subit de Phil pour la géologie et le mouvement des sols. Surtout qu’il s’était promis, en arrivant en vacances, de commencer une étude sur Alexandre, poète du XIIe siècle natif de Bernay, « inventeur » de l’alexandrin par sa composition de Li romans d’Alexandre – d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine – en vers de douze syllabes. Alors pourquoi s’intéressait-il à leur remblayage ?
J’éprouvai un sentiment étrange.
Plus tard, bien plus tard, une fois que nous fûmes de retour chez nous après le repas du soir, Isa me dit que c’était à cause du calva maison de cinquante ans d’âge – « celui des grandes occasions », comme avait dit Georges avant de déboucher la bouteille – et de ses soixante-dix degrés.
Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait eu raison pour cette fois.
C’était un réel sentiment de malaise. Comme si j’avais découvert tout à coup que je me trouvais immergé dans un complot. Et les comploteurs étaient mes commensaux. Là, en chair et en os. Avec plein d’idées plus tordues les unes que les autres.
Ça me plongea dans un abyme de perplexité.
Je ne savais plus si j’entendais ce que j’entendais ou si je virais parano complet. Je ne voyais qu’allusions sibyllines dans les phrases que j’attrapais au vol.
« On fera comme on a dit » (Georges), « C’est entendu comme ça » (Michel), « C’est d’une simplicité géniale ! Il m’arrive souvent d’avoir de bonnes idées » (Phil), « On pourrait même en mettre deux » (l’un des jumeaux), « Mais il y en a cinq à mettre » (l’autre jumeau), « Non, je parle de tracteurs » (le premier jumeau), « C’est d’un classicisme ! En tant qu’expert, je peux vous le dire » (Phil), « Faudra pas boire avant ce soir-là, hein ! les hommes » (Marcelle), « Faudrait quand même régler ça avant l’Assomption » (Georges), « On entendra même pas le bruit » (Michel), « Rien à foutre » (le premier jumeau), « On sera rapide » (l’autre jumeau), « Personne pour regretter, c’est sûr » (Michel), « Que c’est beau, tout de même » (Phil), « Ça vous amuse bien, hein ! monsieur Phil » (Marcelle), « Vraiment le bon coup » (Michel), « Super » (le premier ou le deuxième jumeau), « C’est une belle. Bien large et profonde » (Georges)…
Comme les pièces d’un puzzle infaisable. Et même pas de modèle pour commencer par les bords.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil.
– Isa, t’as compris quelque chose, toi ?… Mais à quoi pouvaient-ils faire allusion ?… J’en ai la migraine…
– Dors, mon chéri. Tu n’as jamais supporté les alcools forts.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 6 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Isa m’a dit que j’avais beaucoup parlé dans mon sommeil. Que j’avais été très agité toute la nuit.
Je n’en avais pas le moindre souvenir. J’avais dormi dix heures d’affilée et je me sentais frais et dispos.
Je n’ai même pas râlé quand Isa m’a proposé d’aller en ville aussitôt le petit déjeuner avalé. En amoureux.
Le samedi est jour de marché à Bernay, sur la place de la Poste, qui ne s’appelle pas ainsi mais place Derou.
Un petit marché de province où l’on reconnaît les « étrangers » à leur tenue négligée.
Évidemment, nous sommes tombés sur Georges et Marcelle. Qui n’avaient pas grand-chose à acheter vu qu’ils cultivent tout et élèvent volailles et moutons.
Les jours de marché ont remplacé en province les sorties de messe d’antan. C’est le parvis actuel de la convivialité, malgré la concurrence des supermarchés. Mais une grande surface n’aura jamais l’intimité d’une place de marché ni cet air de jour de fête chatoyant. Ça reste froid et impersonnel comme tout ce qui est uniquement fonctionnel. Et puis, sur un marché, il y a des odeurs, ça sent la vie, pas la morgue.
Bref, Georges et Marcelle nous coincèrent entre la charcuterie et la poissonnerie, alors que nous sortions de l’une pour entrer dans l’autre.
Pourtant, j’avais tout fait pour éviter la rencontre. Mais ils nous avaient savamment pistés. Pour nous inviter à déjeuner le dimanche midi chez eux. Avec le fermier d’à côté et ses deux frères. Histoire de faire connaissance.
Isa a accepté de bon cœur et m’a donné un coup de coude dans les côtes pour accélérer mes remerciements qui tardaient à venir.
– Comme ça, on va peut-être savoir ce qu’ils mijotent, me dit-elle en enfournant les courses dans le coffre.
Elle n’avait pas tort. Toutefois, je soupçonnais fort les deux retraités agricoles d’être plus aptes à nous manipuler que nous à les faire parler.
Les paysans, ils n’ont pas attendu les sauvageons de banlieue pour apprendre à « niquer » l’autorité et les étrangers au « quartier ». Ils savent ça depuis le Néolithique.
En quittant la route d’Orbec pour le chemin du Sacré-Cœur qui traverse le petit bourg de Caorches, j’ai demandé à Isa de bifurquer une centaine de mètres plus loin vers le cimetière, sous prétexte de lui montrer l’emplacement de la tombe de la fille du Sicilien.
En fait, je voulais surtout repérer la maison du Salvatore Patronicci. Juste pour m’en faire une idée.
Elle fut vite faite car j’ai immédiatement constaté qu’il n’y avait pas d’approche discrète possible. Même de nuit. À cause des deux chiens en liberté. De beaux bergers allemands tout en muscles. Mais le pire était peut-être le teckel de leur voisin qui aboyait rageusement pour un rien.
Nous sommes repartis en passant de nouveau devant la maison du Sicilien alors qu’un monospace s’apprêtait à franchir le portail du garage.
Il nous suivit jusqu’à l’entrée de notre chemin près de deux kilomètres plus loin. Puis poursuivit sa route vers le pont de Plainville.
En arrivant, nous avons découvert Phil en train d’activer les braises du barbecue en prévision des brochettes de poisson que nous avions promis de rapporter.
Pilippine, elle, était vautrée dans sa piscine miniature en plastique et caoutchouc vide d’eau.
Le reste de la journée fut sans histoire et Phil resta plongée dans les Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César. Regrettant de ne pas avoir apporté son Thucydide de La Pléiade.
– C’est impardonnable ! dit-il.
Ce à quoi nous ne pûmes qu’acquiescer.
Puis il nous bassina en nous racontant qu’il y avait eu à Caorches un castrum romain.
– Nous sommes ici le long d’une ancienne voie romaine et nous foulons peut-être l’emplacement de l’ancien camp militaire de ces grands civilisateurs que furent ces glorieux Romains…
Quand il lâchait sa logorrhée culturelle, c’était au moins le temps d’un cours. Ça me paraissait toujours très long.
– D’ailleurs, poursuivit-il en élevant le ton pour réveiller notre attention défaillante, les Romains avaient remarqué une coutume des Normands de l’époque, c’est-à-dire les Gaulois, et alors que la Normandie s’appelait la Neustrie…
– Ah !
– Oui, les Gaulois extrayaient la craie du sol et l’épandaient dans leurs champs.
– Pourquoi ? fit Isa réellement intéressée.
– Car le calcaire riche en carbonate de magnésium est un excellent engrais naturel. Ça rend les sols moins acides et, par conséquent, plus fertiles. Le calcaire était donc utilisé depuis des temps immémoriaux pour amender les sols limoneux… Mais vous ne savez pas tout !
– Ah !
– Oui, mon cher Pierre. Car la Haute-Normandie est truffée de marnières. Cent quarante mille pour les deux départements de l’Eure et de la Seine-Maritime ! C’est que les paysans, petits et grands, n’ont pas arrêté de creuser jusque vers 1920…
– C’est quoi, les « marnières » ? fis-je en retenant un bâillement.
– La craie ou la marne, mon pauvre Pierre, c’est la même chose. Donc, une marnière est la cavité creusée pour l’extraction de la craie. Avec des tailles bien variables. Parfois de véritables carrières sous les terres des paysans les plus riches. Avec des galeries et des puits d’accès jusqu’à trente mètres de profondeur, avec des chevaux… Mais il y a deux problèmes. Un, elles s’effondrent et s’effondreront toutes un jour ou l’autre sous le poids de la terre qui les recouvre. Deux, elles n’ont pas été recensées et l’on a construit dessus des maisons et des routes au fil du temps. Et une marnière de taille moyenne qui s’écroule, ça fait un trou de cinq cents mètres cubes !
– Etonnant !
– Le plus curieux, c’est que lorsque Napoléon III a voulu les recenser pour prélever une taxe, eh bien, il y a même des paysans qui se sont mis à creuser un nouveau puits d’accès dans le sol de leur cuisine pour le dissimuler…
– Et alors ?
– Elles s’effondrent en plus grand nombre ces dernières années. Il y en a même une sur la route barrée à cent mètres d’ici. Georges me l’a montrée. C’est spectaculaire. Ça engloutirait un tracteur…
Je ne voyais pas trop où il voulait en venir. Mais d’où sortait-il toutes ces connaissances ?
– Mais grâce à votre ordinateur portable, mon cher Pierre. J’ai cherché des renseignements sur la commune puis je me suis branché sur le site des archives de Paris-Normandie
* ce matin. Je suis d’un naturel curieux, moi…
* Dossier sur les marnières réalisé par Jean-Pierre Boulais. Site « paris-normandie ».


© Alain Pecunia, 2008.
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mardi 4 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite et fin)

Chapitre 10 (suite et fin)





Isa a toujours l’esprit pratique. Elle ne cesse de me surprendre.
– Peut-être que les deux vieux ont un ou deux fusils ? Suffit de leur demander.
– Tu veux peut-être aussi demander au fermier d’à côté s’il n’a pas quelques reliques ? Et pourquoi pas tous les voisins et faire un remake des Sept Mercenaires en pleine campagne normande, pendant que tu y es !
– Et pourquoi pas ? m’a-t-elle lancé en défi.
Je n’y croyais vraiment pas. Je voyais ma chère et tendre épouse devenir aussi taré qu’eux sous mes propres yeux.
– Mais tire pas une tronche comme ça ! Je déconnais juste…
Et le Phil qui se pointait en sifflotant.
– Vous manigancez quoi ? lui lâchai-je méchamment.
Il me snoba.
– Ça ne vous concerne pas !
– Mais vous mettez Philippine en danger !
Là, il me jeta un regard vraiment mauvais.
– Mais c’est vous, mon pauvre Pierre, qui mettez sa vie en danger en laissant vivre ces saloperies !
Alors j’ai tenté le bon sens.
– Mais vous n’êtes même pas armés…
– Si. Georges a un vieux fusil de chasse.
– Ah ! vous voyez, Phil, c’est pas sérieux.
– Mais les armes ne jouent qu’un rôle secondaire dans notre plan. Tout est dans l’intelligence et la finesse tactique, précisa-t-il en pointant son index droit contre sa tempe. Nous, nous n’évoluons pas dans la brutalité policière, si vous voyez ce que je veux dire, Pierre…
Isa s’est interposée entre nous au moment où j’allais le prendre à la gorge et ne plus lâcher prise jusqu’à ce que mort…
Non ! J’allais quand même pas péter les plombs ! Mais pourquoi cette pulsion de meurtre par strangulation sur Papy ?…
– On se calme, les hommes ! On est de grands garçons… Voilà, on recule un peu et on respire un grand coup. Ça ira mieux après…
En fait, ça n’a pas été tellement mieux après. J’ai senti les choses m’échapper. Avec la sensation d’évoluer dans un univers étranger.
C’est simple, depuis que j’étais là, j’éprouvais le sentiment d’évoluer dans une cinquième dimension. Comme si cette propriété était placée sous le signe d’une malédiction quelconque.
C’est vrai, je suis superstitieux. C’est même terrible parce que c’est quelque chose qui ne se commande pas du tout et qui ne vous lâche plus quand ça vous prend. Comme à présent.
– Les deux vieux nous ont jeté un sort ! je me suis dit à haute voix.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, chéri ?
J’ai sursauté et me suis ressaisi.
– Rien, Isa. Rien. Je me sens juste un peu fatigué…
– Eh bien, rejoins ta fille pour faire la sieste, mon chéri.



© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 3 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le lendemain matin, le vendredi 8, je me suis rendu seul à la gendarmerie de Bernay.
J’ai été reçu au bout d’un quart d’heure par le brigadier.
– Qu’y a-t-il pour votre service, commandant ?
J’avais décidé l’offensive sans concession.
– Mettre les choses au clair, commençai-je, même si ce ne sont pas mes affaires. Mais ça peut le devenir…
– Serait-ce une menace ? Cela me surprend de votre part.
– Non, brigadier. Mais vous savez parfaitement que Salvatore Patronicci est l’auteur du meurtre de Dominique Pieri et, probablement, de celui de Jacques Berton.
– Oui. Et alors ?
J’étais soufflé.
– Que voulez-vous, je le sais, mais je n’ai pas de preuves.
Il avait l’avantage, le savait et prit la peine de se fendre d’un large sourire avant de poursuivre.
– Lors de la découverte du cadavre d’Annabelle Patronicci, nous avons rapidement soupçonné Jacques Berton. Mais il s’était enfui. Puis, ensuite, il y a eu l’installation de Salvatore Patronicci. Qui venait attendre le retour du meurtrier. Que voulez-vous ? lui il y croyait… Aussi, dès le retour de Berton sous prétexte du décès de sa sœur – pas très clair d’ailleurs son suicide par pendaison, on peut y voir la main de Patronicci pour accélérer le retour du dernier des rejetons Berton –, je les ai surveillés tous deux… Nous avons eu droit à l’explosion suspecte du garage des Berton et à l’incendie – à la grenade incendiaire, s’il vous plaît ! – de la pizzeria Patronicci… Nous étions observateurs et nous le sommes restés – je ne vous apprendrai rien en vous disant que, si la justice a parfois du mal à éliminer les malfaisants, parfois, ceux-ci y parviennent plus facilement en s’entretuant… Je ne suis pas contre – officieusement, s’entend –, et vous, commandant ?
Je revoyais mon séjour du mois de juillet dans le pays de Retz et repensais aux moyens que j’avais employés.
J’opinai.
– À la bonne heure ! J’étais sûr que nous nous comprendrions… Bref, il est évident que Patronicci a mutilé le sieur Pieri puis l’a achevé. Comme il a sûrement assassiné le sieur Berton… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi qui l’ai rencontré plusieurs fois et l’ai bien observé, ce Berton, je puis vous assurer qu’il ne faisait pas le poids face au Sicilien, surtout que ce dernier avait rameuté de la « main-d’œuvre » – des « cousins »… Et je l’imagine mal réussissant à lui échapper. Donc, le corps n’est pas loin. Mais où ? Vous avez une idée, commandant ?
J’avais la bouche sèche de toutes ces révélations qui recoupaient mes déductions.
Le brigadier attendait patiemment ma réponse.
– À mon avis, il se trouve dans la tombe de la fille de Patronicci.
– La tombe d’Annabelle, la seule du cimetière qui n’ait pas de nom ? Je suis d’accord avec vous… Mais, si je la fais ouvrir, poursuivit-il d’un air matois, qui me prouve que le corps de Berton ait été mis là par le papa Patronicci ? J’ai une présomption mais toujours pas de preuve, n’est-ce pas ?
– Je vous l’accorde.
Il se pencha vers moi à travers son bureau en prenant appui de ses deux coudes.
– Je vais vous confier un secret… Le marbrier attend, pour le début de la semaine prochaine, une superbe dalle funéraire avec stèle monumentale, le tout du plus beau marbre de Carrare – limite convoi exceptionnel, si vous voyez le genre… Bref, le papa Patronicci a prévenu le marbrier qu’il n’avait qu’à s’occuper de la livraison. Lui et sa famille s’occuperont de l’installation. Il lui a présenté ça, cet enfoiré de mafieux, comme une vieille tradition sicilienne !… Donc, j’ai dit au marbrier, qui est venu s’en inquiéter auprès de moi, de les laisser faire. Comme ça, je pourrai les surprendre en train d’ouvrir la fosse et, si le corps de Berton s’y trouve – comme nous le supposons tous deux –, les arrêter tous quand ils commenceront l’installation de leur monument, en flagrant délit de dissimulation et recel de cadavre…
Je me sentais quelque peu rassuré, mais nous étions le 8 et il s’agissait de prendre de vitesse les possibles conneries de Phil et des deux vieux.
– Ah oui ! j’allais oublier, reprit le brigadier. Le vieux Patronicci tient absolument à faire sa maçonnerie le vendredi 15, le jour de l’Assomption… Que voulez-vous, encore une tradition sicilienne !
Je ne savais pas comment j’allais pouvoir retenir mes trois lascars toute une semaine. Mais j’eus l’impression que le brigadier lisait dans mes pensées.
– D’ici là, vous savez, s’il y a du nettoyage dans l’air, c’est que Dieu l’aura voulu ! Ce n’est pas moi qui irai m’en plaindre en cette période de restriction budgétaire…
Il éclata de rire sur ces bons mots.
Je ne pus que sourire jaune.
– À bientôt, commandant. De toute façon, je passerai vous voir pour faire signer au grand-père de la petite sa déposition en tant que « découvreur » du cadavre du bois. Je ne vais quand même pas convoquer ce brave homme et éminent professeur à la gendarmerie, n’est-ce pas ?
Il m’a accompagné jusqu’à la sortie, mais je n’ai pas compris pourquoi il m’a souhaité « bonne chance » d’un air entendu. Mais je savais que j’allais en avoir besoin.
Ce que m’a confirmé la vision des deux vieux en train de discuter de façon animée avec Phil à l’entrée du chemin d’accès à notre fermette.
Que pouvaient-ils bien comploter ? Je ne voyais pas George et Marcelle, à soixante-dix ans, et encore moins Phil, le pacifique prof de lettres, se transformer en desperados.
Ça sentait quand même les emmerdes à venir s’ils provoquaient le Salvatore Patronicci d’une façon ou d’une autre.
Il me fallait les protéger contre eux-mêmes et tenir Isa et notre fille à l’écart.
Ces mafieux, au nombre de cinq selon le brigadier, étaient loin d’être des enfants de chœur. S’ils apprenaient ou savaient déjà – et pourquoi pas ? – qu’Isa et moi étions officiers de police, ils pouvaient même s’imaginer dans leur tête de tarés que nous étions là en opération clandestine contre eux.
J’ai expliqué longuement à Isa le fruit de mes cogitations après lui avoir fait le compte rendu de mon entretien avec le brigadier. Qu’il laissait le champ libre à un éventuel « assainissement » providentiel. Qu’il resterait, à mon sens, en retrait. Pour compter les coups. Mais elle refusa tout net de partir avec Philippine ou d’aller terminer ailleurs ses vacances pour les raisons de sécurité évidentes que je lui exposai.
Elle voyait les choses différemment. Elle estimait que le brigadier était correct. Qu’il resterait effectivement en retrait mais aurait toujours un œil sur nous, de jour comme de nuit. Que ça représentait une sacrée protection.
Que Patronicci et ses quatre sbires n’oseraient jamais s’attaquer frontalement à nous car il devait bien se douter que la cavalerie ne serait jamais bien loin.
Qu’il n’était pas question qu’elle parte sans moi. Qu’elle veillerait sur notre fille. Qu’il n’y avait d’ailleurs aucune raison de se mêler de tout ça. Qu’il n’y avait qu’à laisser faire le brigadier et ses hommes le jour de la pose de la dalle de marbre. Le 15 août.
– Mais c’est Phil et les deux vieux qui sont en train de nous mêler à tout ça ! ai-je protesté. Te rends-tu compte que, pour nous et notre fille, ils représentent un danger aussi importants que le Patronicci s’ils s’amusent à le défier avec leurs projets débiles que nous ignorons totalement ? Et nous n’avons que nos deux flingues de service ! Avec ça, on ne va pas loin face à des individus qui disposent à leur guise de tout un arsenal allant de l’arme de poing sophistiquée au lance-roquettes en passant par les explosifs en tout genre !


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samedi 1 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Le jeudi 7, peu avant midi, le brigadier vint nous rendre une visite, « de courtoisie », selon ses propres termes.
Il nous apprit que Dominique Pieri avait été émasculé de son vivant. Que son oreille avait été tranchée avant le reste. Que l’on n’avait pas retrouvé de traces significatives ni dans le garage ni dans la maison. Que Jacques Berton était toujours en fuite.
– Et la fouille du jardin derrière la maison ? demandai-je.
– Ça n’a rien donné. Et d’ailleurs il n’y avait pas de trace sur le corps qu’on l’ait traîné jusqu’au bois. Nous pensons que Jacques Berton a utilisé la brouette à bois pour transporter le corps.
– Et si Jacques Berton avait été également assassiné ?
– Dans ce cas, il aurait été enseveli dans le bois comme son associé. Nous avons sondé les alentours hier mais nous n’avons pas découvert d’autre « tombe ».
– Peut-être parce que vous ne cherchiez pas au bon endroit, lui ai-je dit simplement.
Mais il ne pouvait pas comprendre le sens de ma phrase. Ou pas encore.
– Pour nous, l’affaire est bouclée. S’il n’y a pas de fait nouveau dans les jours à venir, nous en resterons là.
Il s’apprêtait à partir et il changea brusquement de sujet.
– Tiens ! le grand-père de la petite n’est pas là aujourd’hui.
C’était une simple constatation.
Isa lui a répondu ironiquement.
– Non. Mais il n’a pas disparu – ou pas encore ! Il a simplement souhaité déjeuner en ville en célibataire.
Le brigadier s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps et repartit. Il me laissait une drôle d’impression.
S’il soupçonnait Jacques Berton d’avoir assassiné – pour on ne sait quelle raison – la fille du Sicilien il y a douze ans, pourquoi ne soupçonnait-il pas le Sicilien d’avoir assassiné et Pieri et Berton ?
Ou alors il souhaitait laisser les événements suivre leur cours. Mais lequel ?
– Au fait, ai-je demandé à Isa, c’est quoi cette histoire de Phil qui souhaite déjeuner en ville ?
– C’est rien. Il veut juste voir de quoi à l’air la pizzeria du Sicilien.
Je craignais le pire. Papy allant taquiner la Mafia dans son antre !
Mais le pire, pour l’instant, c’étaient les deux retraités agricoles qui revenaient plus tôt que je ne l’avais pensé.
Ils avaient l’air gênés. Moi, j’étais déjà sur mes gardes.
Ni l’un ni l’autre ne se décidait à parler. Chacun des deux attendant que l’autre prenne l’initiative.
Après s’être dandiné un moment sur ses jambes, Georges s’est enfin décidé.
– Il faut qu’on vous dise quelque chose…
Dans ce cas, il faut se taire afin que le malaise que crée le silence oblige l’interlocuteur à vider son sac.
– Voilà… Eh ben, ma femme et moi, on a toujours soupçonné le fils Berton du meurtre de la jeune Sicilienne… Alors, quand le brave M. Patronicci nous a demandé de lui prêter la clé de la maison des Berton pour donner une leçon à l’assassin de sa fille, eh ben, on la lui a donnée…
– Il a dû vous dédommager, non ? le coupai-je en leur jetant un regard compréhensif.
– Oh ! pas tant que ça vu le service rendu, jeta Marcelle. Puis, ce pauvre M. Domi si gentil, c’était pas prévu qu’il soit tué… Il n’avait rien à voir là-dedans. Il était innocent !
– Oui, reprit Georges, ça a été trop loin… C’est d’ailleurs pour ça qu’on voulait vous causer. Parce que, nous, on n’a rien à voir là-dedans… On a juste prêté la clé pour rendre service…
– On s’est demandé ce qu’on devait faire pour ne pas avoir d’ennui. Alors, Georges et moi, on s’est dit que le mieux était de le dire à la police, et comme vous êtes de la police…
Avec Isa, nous nous sommes regardés avec effarement. L’un et l’autre pensions la même chose. « Complicité de meurtre » !
Après un moment de réflexion pour donner plus de poids à mes paroles, je me suis lancé d’un ton empreint de gravité.
– Je ne vois qu’une solution. Répéter aux gendarmes ce que vous venez de nous avouer. Cela fera avancer l’enquête. Il vous en sera tenu compte par le juge…
– Ah ! mais il n’en est pas question ! me coupa farouchement Marcelle. Nous, on n’a rien à dire à c’te grande andouille de brigadier, hein, Georges ?
Le mari opina de la tête en prenant un air buté.
– Mais, Marcelle, intervint Isa, si mon mari et moi allons répéter vos dires au brigadier, il viendra vous interroger…
– Ah ! mais c’est que nous on vous a rien dit, hein, Georges ? Et puis ce serait comme de la délation de vot’ part ! Nous on est venus se confier à vous par sympathie et en toute confiance. La mort du Jacquot, elle est juste. Mais pas celle de M. Domi. C’est ça qui nous pèse sur la conscience, vous comprenez ?
Marcelle s’était mise à essuyer de grosses larmes.
Georges posa son bras sur ses épaules et tenta de la consoler.
– Nous, c’qu’on veut, c’est réparer la mort de M. Domi, déclara Georges avec dignité. Si vous voulez pas nous aider, eh ben, on se débrouillera tout seul ! On a l’habitude. Et c’est pas toute l’autorité des Parisiens qui nous fera peur, foi de Normand ! conclut-il un rien condescendant avant d’entraîner sa femme vers le portail.
Isa et moi n’avions plus faim et moi j’avais envie de retourner à Paris, même par cette canicule, pour y couler des vacances paisibles les pieds dans l’eau du bassin du Trocadéro et en dînant chinois ou libanais pour le dépaysement…
À voir notre tête, Philippine ne fit aucune difficulté pour avaler ses épinards et sa tranche de jambon.
Et Phil qui nous revenait tout excité. Il ne manquait plus que ça !
– J’ai découvert ! bégaya-t-il d’énervement. Ça sent le trafic de drogue et le crime organisé. Et je m’y connais ! C’est des gros, en plus, des mafieux, sûr !
Nous étions atterrés. Il nous contempla un moment.
– Vous en faites des têtes ! poursuivit-il. Si vous n’êtes pas contents, c’est pas grave, je me débrouillerai tout seul avec le commissaire Antoine pour les faire tomber ces pourritures d’empoisonneurs… Vous préférez peut-être que ma petite-fille se drogue plus tard !
Nooon ! Pitié ! Dieu existe-t-il ? Dans ces moments, on aimerait toujours que oui.
J’imaginais déjà la colère homérique d’Antoine. « Quoi ! après vos faux cadavres, un faux réseau de drogue de la Mafia sicilienne en pleine campagne normande ? Et puis quoi, encore ! »
– Papy, dis-je en m’efforçant de garder mon calme, en mettant dans ma voix le plus de tendresse filiale possible, le commissaire Antoine, c’est peut-être pas une bonne idée en ce moment. Il est très surchargé et…
– C’est bon, j’ai compris, je me débrouillerai seul. D’ailleurs, j’ai l’habitude, moi !
– Mais Phil…, tenta Isa.
– Quoi ? Toi aussi tu acceptes que ces nuisibles puissent droguer ta fille plus tard – et pis même ! Tu me déçois, ma fille…
Philippine se mit à pleurer et se précipita vers son grand-père.
– Vous êtes méchants avec Papy !
Mais qu’est-ce que je fous là ?
Isa et moi nous avons tenu un conseil de guerre dans notre lit une partie de la nuit. Il n’y avait qu’une solution. Mettre le brigadier sur la piste du Sicilien pour qu’il arrête le massacre. Papy et les deux vieux ne faisaient pas le poids face à lui.


– Tu te rends compte, me dit-elle au moment de nous endormir, on n’a pas encore fait l’amour depuis qu’on est là !
– On n’a pas eu le temps, ma pauvre chérie, avec toute cette dinguerie.
– J’ai même pas envie, amour. Et toi ?
– Non plus.


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vendredi 31 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Je souhaitais aller à Deauville, Phil préférait Honfleur – car il détestait ces plages de sable fin qui lui rappelaient ses vacances à La Baule avec sa mère – et Isa Cabourg.
Ce fut donc Cabourg en prenant la Twingo d’Isa.
Une famille d’aoûtiens moyens en vacances. De la pure détente et du plaisir simple. Dans l’amnésie la plus complète.
Phil était sur les pas de Proust – qu’il appréciait pourtant moyennement, « trop ampoulé » –, Isa bronzait en monokini, ses petits seins bien fermes à l’air, et moi je me faisais enterrer, puis déterrer, puis… etc., par ma fille.
J’étais couché sur le ventre, ma tête reposant sur mes avant-bras croisés pour plus de commodité et pour mieux contempler mon amour de femme.
Je me fis une réflexion toute bête d’homme amoureux tout en commençant de m’ensommeiller. Etre enterré à même la terre contre ma femme afin de rester enlacés pour l’éternité…
– Merde ! hurlai-je en sursautant et en me retournant sur le dos.
Renversant dans le même mouvement Philippine qui s’était juchée à califourchon sur sa « tombe » et se mit à pleurer de frayeur.
L’amour de ma vie me fusilla du regard et se leva d’un bond pour accueillir dans ses bras maternels sa fille en pleurs.
– Mais qu’est-ce qui te prend de crier après ta fille et de la bousculer comme ça ? T’es devenu fou, ou quoi ! Elle ne faisait que jouer, et toi…
Dans ces cas-là, l’expérience m’a appris qu’il vaut mieux faire profil bas. Que toute tentative de début d’explication est parfaitement inutile tant que la mère est sous le coup de l’émotion violente causée par les pleurs de « la chair de sa chair ». Qui plus est si le « simple » géniteur en est la cause. Ce qui était précisément le cas.
L’inconvénient de ce genre de scène sur une plage familiale, c’est qu’il y a d’autres familles autour de la sienne, chacune réunie sous son parasol-totem.
Je sentais le regard des autres mères de famille me transperçaient. Un mot de plus d’Isa et elles seraient venues à sa rescousse. Avec leurs faux culs de maris qui leur auraient prêté main-forte pour une fois qu’ils étaient du bon côté.
À ma grande surprise, ce fut Phil qui vint à ma rescousse en consolant sa « petite-fille » et en raisonnant Isa.
Au bout d’un quart d’heures de bouderies réciproques genre rocher des singes du zoo de Vincennes – les femelles d’un côté sous la protection du vieux mâle et le jeune mâle fauteur de trouble ostracisé dans son coin –, j’ai pu tenter de m’expliquer.
– Excuse-moi, mais j’ai eu une idée grâce à Philippine qui m’enterre et me déterre depuis plus d’une heure…
– C’est pas une raison !
– Je sais. Excuse-moi encore, et papa te demande pardon, ai-je ajouté à l’intention de Philippine.
Qui s’est violemment détournée de moi quand j’ai voulu lui caresser la joue.
– Méchant, papa !
Bref, nous avons replié le parasol-totem de notre clan et levé le camp.
Ce n’est qu’une fois la petite couchée après dîner qu’Isa m’a questionné.
– Alors, et cette idée géniale ?
Je n’ai pas aimé le ton goguenard employé par ma femme. J’ai toutefois passé outre.
J’ai fait simple.
– La fille du Sicilien est enterrée dans le cimetière de Caorches.
– Quelle nouvelle ! Mais tout le monde le sait…
– Oui, tout le monde, mais aucune des tombes ne porte son nom et l’une d’elles n’a pas de nom du tout.
– Alors, c’est la sienne ! conclut Phil triomphalement.
Isa a haussé les épaules.
– Si c’est ça tes idées, mon pauvre chéri…
J’ai préféré ne pas dévoiler mon intuition. Avoir sa femme capitaine à la Crim n’est pas toujours facile à vivre. Les flics de la Criminelle sont persuadés d’être les seuls pros du meurtre au détail ou en série.
Je me méfiais également de la réaction possible de Phil s’il apprenait que la Sicilienne n’était peut-être pas toute seule dans sa tombe.
Il était capable d’aller « fouiller » par-là dans la nuit.


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jeudi 30 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le mardi matin à mon réveil, je constatai que le fourgon de la gendarmerie stationnait toujours devant le portail. Mais ils n’étaient que deux.
Ils avaient veillé toute la nuit. Pour la « sauvegarde » des lieux, les techniciens devant encore effectuer des recherches dans le périmètre.
Les gendarmes voulaient également passer au peigne fin le jardin qui descendait derrière la maison des Berton jusqu’au bois sur une cinquantaine de mètres.
Ils pensaient que la victime avait été assassinée dans la maison même et qu’elle avait ensuite été transportée jusqu’à la lisière du bois.
Ils ne refusèrent pas le café que leur proposa Isa. Mais ils vinrent déjeuner à tour de rôle.
Vers neuf heures et demie, le reporter de L’Eveil normand demanda l’autorisation de photographier les lieux.
– Juste quelques photos…
Il fut éconduit sèchement. C’était trop tôt « pour ça ».
Le brigadier arriva sur ces entrefaites avec cinq hommes tous en battle-dress. Prêts pour le grand jeu de la chasse au trésor.
Il se montra cordial. J’en ai profité entre deux banalités courtoises.
– Dites, à propos, il n’y aurait pas de rapport entre Jacques Berton et la jeune fille dont les restes ont été retrouvés dans le champ il y a sept ans ?
Il était ahuri.
– Comment savez-vous ça ?
– Simple déduction, fis-je modestement.
– Mais personne n’est au courant !
– La prescription, tout simplement…
J’ai pris un air hyper mystérieux et il est reparti vers ses hommes en se retournant plusieurs fois vers moi.
Il a semblé hésité, fait demi-tour et est revenu sur ses pas à grandes enjambées.
– Surtout, n’en dites rien à personne. Je compte sur vous !
– Évidemment.
Je me suis frotté les mains de satisfaction tout en rejoignant Isa et Phil en grande conversation.
– Nous avons vu juste ! leur dis-je en les prenant chacun par le bras.
J’étais satisfait de ma formule. Elle ne faisait pas de jaloux.
Puis nous partîmes au ravitaillement en ville, Isa et moi.
Pour la première fois, je n’avais plus de petit pincement en confiant ma fille à Papy. Je savais que c’était un type bien. Un peu fantasque, bien sûr, ou farfelu, si l’on préfère, mais vraiment un type bien. Je m’étais bêtement fait des idées sur son compte. Surtout avec cette histoire de « saloperies » à brûler. Dont j’avais honte à présent.
J’avais également perdu cette jalousie idiote pour leurs petites complicités. Je comprenais mieux pourquoi Isa voyait en lui un père.
À notre retour vers une heure, la gendarmerie était toujours en grande fouille. Mais il y avait deux absents. Marcelle et Georges. Ce qui ne me surprenait pas. On ne risquait pas de les revoir de sitôt.
L’après-midi, après le départ temporaire des gendarmes qui voulaient s’atteler le lendemain à la fermette des Berton, pour la « faire parler », je me suis rendu avec Isa sur le lieu qui avait servi de sépulture provisoire à « M. Domi ».
Un gendarme de faction derrière la fermette nous héla et nous fit signe de rebrousser chemin.
Nous avons fait demi-tour et j’ai eu une idée en attendant d’en savoir plus sur les trouvailles de l’équipe du brigadier.
Je suis allé en voiture jusqu’au petit cimetière de Caorches, dans le bourg, à près de deux kilomètres de notre fermette. J’ai cherché la tombe de la fille de Patronicci. En vain. Je ne voyais son nom nulle part. Sur aucune dalle ou stèle. Trois sépultures étaient restées à l’état de motte de terre et deux d’entre elles seulement portaient le nom du locataire sur la croix de bois les surplombant. Ces deux-là étaient anciennes. La troisième semblait plus récente car la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Et ce ne pouvait donc être celle de la fille du Sicilien puisqu’elle avait été enterrée il y a sept ans.
Mon idée ne m’avait mené nulle part et je suis retourné songeur à la fermette.
Le soir après dîner, nous avons décidé d’aller faire un tour à la mer le lendemain pour nous changer les idées.



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mercredi 29 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite et fin)

Chapitre 6 (suite et fin)





Enfin, une demi-heure plus tard, Isa s’est fait éjecter à son tour. Les gendarmes restaient entre gendarmes.
Elle me prit par le bras et m’entraîna vers la pelouse.
– Le chien a découvert un corps qui n’était pas enterré profondément. Il doit être là depuis quelques semaines seulement, mais il est salement mutilé… Les parties et une oreille en moins… Georges et Marcelle ont identifié leur « M. Domi », l’associé et ami de Jacques Berton. Le brigadier avait eu l’occasion de le rencontrer de son vivant et il l’a reconnu aussi. Dominique Pieri, trente-huit ans. Un repris de justice.
– On a donc retrouvé un des deux « disparus ». Les vieux ont eu la bonne intuition. Ça me surprend.
– Le brigadier, reprit Isa, va lancer un avis de recherche sur Jacques Berton. Il pense qu’il a assassiné son associé et qu’il a disparu, mais il peut être loin maintenant car Georges et Marcelle l’ont vu le samedi 28 juin pour la dernière fois.
– Mais pourquoi aurait-il mutilé le corps ? Les couilles, ça se comprend. C’est peut-être par vengeance. Ça se voit dans les crimes homos. Mais l’oreille…
– Il faut l’examen du légiste pour savoir. En fait, il semble que le corps avait déjà été partiellement déterré par un animal – sûrement le chien du fermier. C’est peut-être lui qui avait commencé à le boulotter… Avec la terre et les saloperies autour, on ne peut pas bien se rendre compte. Ils attendent le légiste pour le dégager entièrement.
Marcelle était secouée.
– Ce pauvre M. Domi, si gentil…
Ma curiosité professionnelle ayant repris le dessus, c’est moi qui pris l’initiative de les garder à dîner cette fois. Mais, pour l’instant, nous avions tous besoin d’un petit remontant.
En observant Marcelle et Georges, je me suis fait deux réflexions.
Premièrement, Marcelle éprouvait une peine évidente pour la mort de Dominique Pieri. Deuxièmement, ni l’un ni l’autre ne parlait de Jacques Berton.
Le brigadier soupçonnait ce dernier, et les deux vieux semblaient admettre sa culpabilité puisqu’ils ne contestaient pas ce point. Pourtant, Marcelle avait connu Jacques tout petit. Pourquoi ne le défendait-elle pas ?
J’ai attendu que notre fille soit couchée avant d’aborder ce qui me tracassait. À brûle-pourpoint. Sans préambule.
– Il y a une chose sur laquelle je m’interroge… Il me semble que, pour vous deux, la culpabilité de Jacques Berton ne fasse aucun doute… Vous qui le connaissiez bien, qu’est-ce qui vous fait penser qu’il est l’assassin ?
À voir leur tête, j’avais fait tilt. Ils semblaient coincer aux entournures.
– Ben, parce qu’il a fui…, finit par dire Marcelle.
– Et puis, sinon, qui est-ce qui aurait tué M. Domi ? lâcha Georges.
C’était effectivement une bonne question. Bien évidemment, je n’allais pas le leur dire. Mais j’ai vu au regard que me jeta Isa qu’elle était sur la même longueur d’onde que moi.
Georges était malin. Il était gêné par sa question-réponse.
– De toute façon, reprit-il d’un air dégagé, ça faisait douze ans qu’on ne l’avait pas vu.
Isa a pris la balle au bond.
– Mais pourquoi est-il parti au Venezuela il y a douze ans ? Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’il ait envie de s’expatrier alors que ses parents étaient riches et qu’il participait à leurs activités d’antiquaire ? Tout à l’heure, Marcelle, vous m’avez dit que ses parents lui avaient même confié la gestion de leur stand de Saint-Ouen…
– Allez donc savoir ! s’empressa de dire Georges. Et puis il ne s’entendait pas si bien que ça avec ses parents et sa sœur qui avait dix-sept ans de plus que lui…
– Il a pu faire une bêtise…, ai-je lâché négligemment.
– Ça, c’est certain, intervint Phil à notre surprise à tous. Quand on part dans ces pays-là, c’est qu’on a fait une bêtise.
– Une grosse bêtise, complétai-je en saisissant la balle à mon tour.
J’étais quand même estomaqué que ce soit Papy qui vivait parmi ses auteurs classiques qui ait trouvé la bonne piste, avant Isa et moi, qui étions les pros.
Georges et Marcelle n’avaient plus qu’une envie. Rentrer chez eux au plus vite.
Mais Phil tenait la grande forme. Il ne voulait pas qu’on lui vole son idée.
– À mon humble avis de professeur agrégé de lettres, s’il n’est pas revenu pour l’enterrement de ses parents quand ceux-ci ont décédé, c’est qu’il ne le pouvait pas. S’il est revenu en avril, c’est qu’il le pouvait.
Isa et moi étions admiratifs. Georges et Marcelle étaient dans leurs petits souliers.
– Poursuis, Phil, l’encouragea Isa.
Il eut un large sourire de satisfaction et posa ses mains à plat sur la table pour se donner une contenance pleine de dignité.
– C’est simple. Pour un crime, la prescription est de dix ans. Il n’y avait pas encore prescription quand ses parents sont morts. Et s’il y avait prescription quand il est revenu, c’est qu’il était parti il y a douze ans après avoir commis un crime. C’est de la pure logique, non ?
Georges et Marcelle s’étaient déjà levés pour prendre congé. Il y avait de la précipitation dans l’air.
Toutefois, je n’ai pas voulu leur poser la dernière question qui me venait à présent à l’esprit. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais la réponse.
Après leur départ, j’ai longuement complimenté Phil sur ses déductions logiques.
– Vous nous avez fait gagner du temps. Si, si, je vous l’assure…
Il se pavanait, mais c’était bien mérité pour cette fois. Je comprenais mieux à présent pourquoi Isa le tenait en si haute estime et pourquoi son aide avait été des plus précieuses dans l’affaire de trafic de drogue qu’il avait aidé à résoudre.
Mais je n’ai pas compris qu’il parût gêné quand je lui fis un dernier compliment.
– Papy, vous avez le sens du crime dans le sang ! C’est un don qu’ont en commun les grands criminels et les grands policiers. Les uns pour le mal et les autres pour le bien…


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mardi 28 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 6





Le lundi matin, nous avons déjeuné en solo. En famille – si j’y inclus Philippe-Henri, et je crois que je ne peux faire autrement pour très longtemps.
Papy et Philippine ont joué à des jeux de mômes jusqu’au déjeuner, puis chacun s’est installé pour un après-midi de farniente. Interrompu dans l’heure par l’arrivée de Marcelle en vélo – c’était son après-midi de ménage. « C’est vrai, j’ai oublié de vous le dire hier. » Suivi une demi-heure plus tard par Georges – c’était son après-midi de tonte de la pelouse.
– Mais il n’y a rien à tondre avec cette canicule ! C’est tout pelé…, ai-je protesté.
Il a haussé les épaules dédaigneusement en se dirigeant vers l’abri de jardin.
– On voit bien que vous êtes un Parisien ! Une pelouse, ça ne se tond pas. Ça s’entretient. Et chaque semaine !
Nous nous sommes réfugiés dans le champ à pommiers cabossé de taupinières.
Rien ne m’énerve plus que le bruit d’une tondeuse. Au bout d’une demi-heure, j’ai plié bagages et j’ai proposé à Isa d’aller nous promener en ville en amoureux. Laissant Phil à la garde de Philippine et vice versa.
Bernay, sous-préfecture de l’Eure, est la seule ville de Normandie, avec Bayeux, à n’avoir pas été bombardée à la Libération. Ses maisons ou échoppes datant du Moyen Age et de la Renaissance ont donc été préservées. Le tracé de ses rues et ruelles est resté inchangé.
Pour les uns, c’est grâce à l’action du sous-préfet résistant qui sut avertir à temps – et surtout convaincre – les Alliés qu’il n’y avait plus d’Allemands dans la ville. Pour d’autres, c’est grâce à l’intercession de la Vierge du Bon-Secours. En tous les cas, la ville fut libérée par les Canadiens.
Nous nous sommes promenés deux bonnes heures en profitant du calme de ce lundi après-midi. Puis nous sommes rentrés tranquillement.
Marcelle et Georges étaient rentrés chez eux, et Phil attendait notre retour pour aller se promener avec Philippine le long du bois.
– On va voir les bêtes ! nous dit la petite en prenant un grand air mystérieux.
En notre absence, ils avaient réussi à apprivoiser le chien de la ferme d’à côté qui était déjà venu nous rendre visite la veille. Un superbe labrador noir.
Le chien décida de les accompagner.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que j’entendis des aboiements prolongés. Ceux d’un chien qui a trouvé quelque chose.
Le temps de me diriger vers le portail, Phil et la petite qu’il portait dans ses bras étaient déjà de retour.
Ils étaient tout excités.
– Le chien a trouvé quelque chose ! me dit Papy. Tenez ! me dit-il en me mettant la petite dans les bras, gardez-la ici pendant que j’y retourne avec Isa.
– Mais…
– Non, non. Il vaut mieux pas que la petite voie ça. Gardez-la ici. Moi j’y retourne avec Isa… Le temps de trouver une pelle, ajouta-t-il précipitamment.
Quand je l’ai vu repartir avec Isa, j’eus le sentiment d’être la pièce rapportée.
Pour je ne sais quelle raison, c’est à ce moment-là que Georges et Marcelle ont rappliqué.
– Ils ont trouvé quelque chose par-là, leur dis-je en leur indiquant du menton la lisière du bois qui prolongeait le chemin d’accès à notre fermette.
Ils me laissèrent en plan.
Isa revint seule dix minutes plus tard.
– Faut que j’appelle la gendarmerie !
Elle était pâle et haletante.
– Tu pourrais peut-être m’expliquer…
– Plus tard ! Occupe-toi de la petite.
Plus facile à dire qu’à faire, car Philippine gigotait de partout en tentant de se dégager de mes bras.
– J’veux aller avec maman et Papy…
La claque n’était pas loin si elle continuait comme ça. Je le sentais. En cachette de sa mère pour ne pas subir de représailles.
Isa ressortit trois minutes plus tard de la maison. Moi, j’étais resté sur le pas de la porte avec la petite dans les bras qui gigotait de plus en plus et qui ne fut sauvée de la claque que par l’arrivée de sa mère.
– Tu les attends ! Moi, je retourne là-bas.
– Ben voyons !
Elle haussa les épaules et partit au pas de gymnastique.
Une demi-heure plus tard, la gendarmerie était là. Ils étaient cinq.
Eux aussi m’ont laissé en plan. Sauf un qui est resté près de leur véhicule garé devant le portail et qui ne cessa de me regarder comme un suspect.
Mais Philippine n’a pas reçu sa claque sur les fesses devant le gendarme. J’ai attendu qu’il soit occupé avec sa radio et qu’il me tourne le dos.
Un quart d’heure plus tard, Phil et les deux vieux étaient de retour. Muets comme des carpes et la mine sombre. Surtout Marcelle qui essuyait ses larmes.
En moi-même, l’idée qu’ils avaient été éjectés par les gendarmes me fut une petite satisfaction.
Malgré tout, eux savaient, et moi toujours pas.
Je suis quand même parvenu à refiler Philippine à Papy et j’ai franchi la limite du portail pour me diriger vers le « lieu ».
En fait, je n’ai pas pu faire plus de trois mètres.
Le pandore de garde m’a rappelé à l’ordre.
– Vous n’avez rien à faire là-bas ! Restez ici !
– Mais ma femme y est !
– Elle est témoin, pas vous !
– Mais je suis commandant de police !
– Et alors ? C’est pas votre juridiction !
Sarkozy, me suis-je dit, il rêve parfois avec sa collaboration des polices.
J’ai jeté un regard mauvais au gendarme, mais il s’en foutait. Il était content d’emmerder un commandant de police. Un pékin usurpant un grade « militaire ». Un concurrent déloyal.


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dimanche 26 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Je n’éprouvais strictement aucune envie de me rendre compte. Je n’en avais rien à cirer et c’était plutôt confus.
– Ils vont peut-être revenir ? dit Isa qui commençait de se lasser.
– Mais non, ils ont disparu, qu’on vous dit !
– Alors, ça regarde la gendarmerie, fis-je à mon tour pour couper court aux élucubrations des deux vieux qui avaient l’air de passionner Phil.
Marcelle plissa les yeux d’un air entendu en prenant appui des deux coudes sur la table.
– C’que je peux vous dire, c’est que cette grande andouille de brigadier, eh ben, il a pas l’air de trop chercher…
– Mais chercher quoi ? la coupai-je en haussant les épaules.
– Ben, les corps ! dit Georges comme si cela tombait sous le sens.
Isa et moi avons échangé un bref regard. Nous nous comprenions. Nous sortions d’un cauchemar pour retomber dans un autre.
– Alors, c’est comme pour les femmes de Papy ? lâcha Philippine qui était montée sur les genoux de son grand-père.
Phil souriait en hochant la tête.
– Vous avez été marié plusieurs fois, monsieur Phil ? demanda Marcelle, son intérêt soudainement en éveil.
– Deux, répondit Philippine avec assurance.
J’en avais des sueurs. Isa me stupéfia par son sang-froid.
– Mais il est veuf à présent, dit-elle avec un large sourire.
Phil sourit à nouveau.
– Depuis hier seulement, poursuivit Philippine avec sa logique de trois ans plus implacable que celle de Descartes.
Georges et Marcelle sourirent à la petite.
– Les enfants sont comme ça. Ils affabulent, dit affectueusement Marcelle.
J’avais vraiment hâte à présent que l’on en revienne à nos « disparus ».
– Mais qu’est-ce qui vous fait penser à une disparition et non à un simple départ précipité, puisqu’ils ne vous ont pas dit au revoir ? me suis-je lancé.
Le front de Marcelle se plissa. Elle mettait de l’ordre dans sa mémoire.
– Ben, tout était propre et rangé dans la maison et elle était toute fermée, commença-t-elle. Et leurs valises et leurs affaires n’étaient plus là.
– Et alors ? fit Isa.
– Ben, c’est que leur voiture était au garagiste vu que les quatre pneus avaient été crevés le vendredi et qu’on est quand même à dix kilomètres de la gare.
– Un taxi a pu venir les prendre ou quelqu’un d’autre ? dis-je.
– Mais pourquoi ils ont abandonné leur voiture, alors ? Une grosse Mercedes toute rose. Et puis, avant, y avait eu l’explosion de leur garage. Qu’on a jamais bien su ce que c’était…
Bref, une histoire de la campagne, me suis-je dit. Mais il n’y avait plus que Phil et la petite pour écouter leurs salades. Isa et moi, nous avions décroché.
Mentalement et pour aller préparer le repas du soir.
Une omelette géante et une salade aux lardons.
– Vos œufs, je parie que vous les avez pris au supermarché… Oh ! c’est pas qu’ils sont pas bons, mais c’est quand même de l’industriel. Moi, je vais vous apporter des nôtres pendant votre séjour. Vous ne les paierez pas plus cher et vous m’en direz des nouvelles !


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Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





À midi et demi, j’ai allumé le barbecue.
Les deux vieux étaient toujours scotchés autour de la table sur la pelouse avec Phil. Ils en étaient à présent à l’apéritif. Au pastis. Même Papy en avait arrosé sa sempiternelle menthe à l’eau.
Marcelle et Georges acceptèrent l’invitation à déjeuner d’Isabelle.
– Mais on ne voudrait pas déranger…
Le vieux, il a fallu qu’il vienne se mêler de mon barbecue.
– Ah ! vous le faites prendre comme ça, vous, me dit-il d’un air condescendant. C’est bien une méthode de Parisien ! Moi, à votre place…
Isa m’a apporté une Despe bien fraîche au moment opportun. Je l’ai bue à petites gorgées tout en attisant mes braises et en écoutant Georges d’une oreille parfaitement inattentive.
La salade composée et les saucisses aux herbes ont été englouties en silence. Ensuite, fromages et glaces.
– On voit bien que c’est de l’industriel, commenta Marcelle avant même d’entamer sa portion de vanille-fraise. C’est bon, mais c’est quand même de l’industriel… Ce soir, je vous apporterai de la mienne, vous m’en direz des nouvelles !
– Ce soir…, ai-je tenté.
– Ben oui, dit Georges en se frottant le dos contre le dossier de sa chaise. Ici, c’est pas comme chez vous à Paris. Quand on invite, c’est pas que pour le midi, c’est aussi pour le soir. Hein, Marcelle ?
– Pour sûr ! Ici on sait traiter ses invités. Et d’habitude, le repas du dimanche midi, c’est pas que salade-charcuteries. Il faut au moins deux plats. Poisson et viande. Et sans oublier le hors-d’œuvre et le fromage et les tartes… C’est bien pratique, y’a qu’à finir le soir. Mais vous ne pouviez pas savoir. C’est très sympathique comme ça, et puis, vous venez juste d’arriver d’hier…
J’ai regardé Isa avec effarement. Mais elle a détourné son regard.
Ce n’est pas ainsi que j’envisageais mes vacances vertes.
Après le café, Phil s’est laissé embarqué pour une belote. Lui qui n’avait sûrement jamais touché une carte de sa vie.
Sa réflexion joyeuse me détrompa.
– Ça me rappellera avec maman nos parties de bataille !
Évidemment, il manquait un quatrième.
Les regards des trois vieux convergèrent vers moi.
Je me suis retrouvé coincé tout l’après-midi.
À un moment, Georges a interpellé Isa qui s’était installée à quelques pas de nous au pied de l’érable rouge qui trônait au milieu de la pelouse.
– Votre cousin, il vous a pas dit ?
– Dit quoi ? répondit Isa en levant le nez de son magazine.
Georges s’est tourné vers sa femme.
– Ben, tu vois, ils savent pas !
Ils avaient des mines de conspirateurs. Moi, les deux vieux, je ne les sentais pas. Ils auraient été parfaits dans L’Auberge rouge. Cette histoire de couple d’aubergistes qui trucident les voyageurs qui ont la mauvaise idée de s’arrêter pour la nuit dans leur coupe-gorge.
Marcelle interrompit mes pensées malveillantes.
– Mais faudrait pas que ça leur gâche leurs vacances…
– De toute façon, la coupa Georges, il n’y a pas eu de meurtre. Simplement une disparition…
– Deux ! Tu oublies ce M. Domi qui était si gentil. Et puis il y a eu aussi la petite qu’on a retrouvée dans le champ à côté là où il y avait l’ancienne grange…
– Oui, mais celle-là, c’est de l’histoire ancienne
*.
Je n’ai pas tout compris. Il était question d’une jeune Sicilienne, « la fille unique de ce brave M. Patronicci », qui faisait de si bonnes pizzas en ville – « Allez-y de notre part. Vous nous en direz des nouvelles ! » –, dont on avait retrouvé là le corps sept ans plus tôt. Puis on sauta à la famille Berton, des antiquaires, qui avaient cette maison sur notre gauche à deux cents mètres à travers champs. Leur fille que l’on avait « retrouvée pendue dans le bois juste derrière chez eux et qui vient jusqu’à chez vous ». De désespoir.
Et le frère, le Jacquot, qui était revenu du Venezuela après douze ans d’absence pour toucher l’héritage. « Un gros ! » commenta Marcelle. Il était arrivé début avril et son ami, « M. Domi », quelques jours plus tard.
– Puis ils ont disparu comme ça. Juste avant votre arrivée. Sans même nous dire au revoir. Vous vous rendez compte ? Alors que j’avais toujours entretenu la maison de Mme Berton et que Georges y faisait tous les travaux !

* Voir Le Sanglot de Satan.




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samedi 25 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Le lendemain, sur le coup de neuf heures, petit déjeuner champêtre au milieu de la pelouse en famille.
« Élargie ». Car juste au moment où j’apportais la cafetière d’une main et la théière de l’autre, les deux vieux de la veille sont arrivés pour voir si on avait besoin de quelque chose « au cas où ».
À la campagne, c’est une insulte que de ne pas partager le café.
Heureusement que c’est juste une coutume de nos campagnes. Moi, à Paris, je ne m’imagine pas offrant le café chaque matin au voisin qui sonnerait à ma porte par hasard « au cas où »…
J’en ai oublié les œufs à la coque. Enfin, presque. On a quand même pu les manger entre mollets et durs.
À dix heures, Isa et moi avons commencé à débarrasser. Laissant les deux vieux et Phil en grand débat culturel sur la pluie qui se faisait attendre.
Philippine était perchée sur les genoux de Papy et suçotait son pouce paisiblement.
C’est incroyable cette capacité qu’ont les mômes de supporter les conneries des vieux…
Tout en essuyant la vaisselle, j’ai dit à Isa, mi-figue, mi-raisin :
– T’es sûre que c’est cette dame-là qui va te filer un coup de main ?
– Écoute, on est dimanche !
Mais ce n’était pas dimanche pour le téléphone portable.
C’était le commissaire Antoine.
– Alors ? ai-je lancé joyeusement en reconnaissant sa voix. Déjà fini ?
Silence. Pesant.
– Oh ! Antoine, tu m’entends ?
Je secouai le portable. Mais non, la communication n’était pas coupée. Antoine avait seulement la voix très faible et très blanche.
– C’est quoi ces conneries, Pierre ?
J’ai mis un certain temps avant de percuter.
– Tu parles de quoi ?
– Vous avez voulu me faire un canular ou quoi ?
– Excuse-moi, Antoine, mais je ne comprends vraiment pas. Explique-toi.
Longue pause. Soupirs lointains.
– Il n’y a rien à nettoyer… Tu comprends ?
Je blêmis. Me ressaisis.
– Je suis sur place. Mon « ami » m’a appelé pour que je constate par moi-même, de visu. Il n’y a rien. L’appartement est nickel. La chambre est propre comme un sou neuf… Tes saloperies ne sont pas là et, à mon humble avis, n’y ont jamais été… C’est une blague à la con ou une hallucination collective… Vous aviez dû fumer un joint !
– Mais, Antoine, je t’assure…
– Ouais, c’est ça ! coupa-t-il sèchement.
« Tes saloperies ne sont pas là… » Les « saloperies » de Papy…
J’en avais les jambes flageolantes.
– Qu’est-ce qui se passe, mon chéri, tu es tout pâle ?
– C’est rien… Un coup de fatigue, le surmenage…
– Mais c’était Antoine ?
– Oui, oui… Mais rassure-toi, le ménage a été fait…
– Ah ! je suis bien contente. Ça me rassure pour Papy.
Isa s’est jetée à mon cou et elle m’a embrassé fougueusement jusqu’à la glotte.
J’ai préféré ne rien dire à Isa. De toute façon, c’était nettoyé. Personne ne serait jamais mis en cause et tout le monde avait rêvé.
Je suis sorti sur le pas de la porte. J’ai contemplé les trois vieux et ma fille. Pour moi, c’était une vision cauchemardesque.
Puis je me suis dit : « Pourvu que Pilippine n’ait pas hérité des tares de son grand-père ! »
Bien sûr, Isa m’aurait dit que c’était impossible. Qu’ils n’avaient pas de liens génétiques.
C’est vrai. Logiquement vrai. Mais, parfois, je ne peux pas m’empêcher de le penser. Philippine est si proche de lui.


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vendredi 24 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 3





Nous sommes partis le samedi 2 août à neuf heures du matin. Avec nos deux voitures étant donné l’encombrement des deux valises de livres de Phil et ses deux sacs de voyage.
– Mais nous ne partons que quatre semaines ! ai-je tenté de protester une dernière fois au moment du chargement.
– Ce sont juste mes « inséparables ». Sans eux, je ne pars pas ! m’a-t-il rétorqué d’un ton sans réplique.
J’en ai eu un frisson dans le dos. Je n’ai pu m’empêcher de songer qu’il y avait peut-être fourré ses deux momies. Mais ce n’était pas possible, les valises n’étaient pas assez grandes. Il aurait fallu les tasser.
Pourtant, pour des livres, c’était pas si lourd que ça.
J’eus un gros doute sur le déroulement de ces vacances. Il fallait vraiment que je sois amoureux de ma femme pour supporter sa tocade pour ce vieux garçon. Et je pressentais que j’allais me le traîner longtemps dans l’existence. Les profs, ça vit vieux. Dans l’échelle de l’espérance de vie, ils viennent juste après les moines qui détiennent le record de longévité et ils sont quasiment à égalité avec les correcteurs d’imprimerie ou d’édition. Mais il y a nettement moins de dingues chez les moines que chez leurs outsiders.
Isabelle avait pris les devants avec sa Twingo, la petite et nos bagages.
Moi je suivais avec ma familiale, Phil, ses bagages et quelques provisions. Il m’a fait la gueule jusqu’au péage de Mantes-la-Jolie parce que j’avais refusé de lui laisser le volant. Et pourquoi, si c’était comme ça, on ne l’avait pas laissé venir avec sa propre voiture ? J’ai préféré me taire. Je ne suis monté qu’une fois avec lui en voiture. Dans Paris. Je n’ai jamais recommencé. La frousse de ma vie. Il a voulu m’épater en roulant « comme les flics »…
Mais Phil, trois quarts d’heure muet, c’était un exploit. Alors il s’est rattrapé le reste du trajet en me bassinant avec Racine et Corneille – son idée fixe.
Il a voulu me faire la route à partir de Bernay et nous nous sommes retrouvés sur celle d’Alençon au lieu de celle d’Orbec.
Nous avons fait quarante kilomètres de plus au lieu des neuf qu’il nous fallait parcourir normalement pour atteindre Caorches-Saint-Nicolas.
Un cousin d’Isabelle lui avait prêté sa maison de campagne. Une fermette à l’ancienne avec un hectare de terrain clos de haies et d’arbres au milieu des terres agricoles et à trois cents mètres du premier voisin.
Nous avons ouvert la maison, déposé nos bagages et sommes repartis vers le supermarché de Menneval pour les courses du week-end, laissant Philippine à la garde de Papy. Ou l’inverse, plutôt, d’après moi.
Nous avons rempli deux caddies de « liquide » et de victuailles. Et nous avons réussi à ne pas oublier la menthe de Papy… En fait, il a quand même fallu faire demi-tour lorsque nous sommes arrivés à la sortie du parking – et refaire la queue – car j’avais fait un blocage sur son breuvage préféré.
Vers deux heures et demie, nous étions en approche de notre chemin.
De loin, de la fumée s’élevait.
– Pourtant, dis-je à Isa qui conduisait, ça doit être interdit de faire du feu avec toute cette sécheresse ?
Une fois engagés dans notre chemin, le doute n’était plus permis. Le feu s’élevait de derrière « nos » haies.
Les trois cents mètres m’ont paru longs, très longs.
– Mais quelle connerie a-t-il encore pu faire ! ai-je lâché.
– Mais qui ?
– Ben lui !
Là, Isa, elle s’est tue. Elle n’était sûrement pas loin de penser la même chose que moi. Pour une fois.
Nous nous sommes garés sur la partie gravillonnée de la pelouse qui servait de parking et nous nous sommes précipités au milieu du champ.
Phil maniait la fourche autour du feu et Philippine trépignait de joie en courant en tous sens.
Deux personnes âgées se trouvaient également avec eux. Une femme et un homme.
La fourche de Phil semblait aller du feu aux deux vieux et vice versa.
J’ai lancé un regard mauvais vers Isabelle.
Les deux vieux sont venus vers nous lorsqu’ils nous ont aperçus, alertés par les cris de joie de notre fille qui nous appelait.
– Il faut pas le laisser faire ça ! me dit le vieux en ignorant Isa. C’est interdit avec cette sécheresse ! Mais il veut rien entendre…
– C’est bien un Parisien, pour sûr ! commenta la femme.
Nous ne le savions pas encore, mais nous venions de faire connaissance de deux de nos voisins. Marcelle et Georges Lebrige. Qui s’occupaient également de l’entretien, du ménage et de la surveillance de la propriété du cousin.
– Je vais m’en charger ! dis-je en marchant d’un pas martial vers le feu, suivi d’Isa, des vieux et précédé par Philippine.
Phil a brandi sa fourche farouchement dans ma direction. En me tutoyant. Ce qui n’est pas dans ses habitudes.
– Ne t’approche pas !
Isa vint à ma rescousse alors que j’allais tenter de le « désarmer ».
– Papy, pourquoi ce feu maintenant ? Ce n’était pas urgent, lui dit-elle doucement et enjôleuse.
– Si ! Il fallait bien se débarrasser de ces saloperies !
La fumée était âcre, de la teinte de celle du four crématoire du Père-Lachaise. Et ça puait.
Je me tournai vers les deux vieux.
– Il y avait quelque chose à brûler, là ?
J’avais un mauvais pressentiment et une boule d’angoisse qui grossissait au fond de la gorge, comme la petite bête qui monte qui monte…
– Oh oui ! m’a répondu le vieux. Un bon tas de branchages qu’on attendait la pluie pour le brûler.
– Mais ça pue tant que ça ?
– Oh ! il devait bien y avoir un peu de saloperies avec. De vieux bidons ou une bête crevée… P’t’être même qu’y avait un terrier de lapins…
Je me suis dirigé vers Philippine que sa mère avait prise dans ses bras.
– Dis-moi, ma chérie, qu’est-ce qu’il brûle, Papy ?
– Des branches et des saloperies, me répondit-elle joyeusement. Des branches et des saloperies…
Ça devenait une comptine.
J’interrogeai Isa du regard.
– Elle ne dira rien de plus. Elle m’a dit que c’était un secret entre elle et Papy, dit-elle en haussant les épaules.
Il a fallu attendre que le feu soit entièrement consumé pour que Papy abandonne sa fourche et que les deux vieux se retirent.
Pendant ce temps-là, Isa et moi avons commencé à ranger nos provisions et à défaire les bagages.
Je n’ai pu m’empêcher d’aller faire un tour dans la chambre du premier attribuée à Philippe-Henri.
Ses deux valises étaient vidées ainsi que ses deux sacs de voyage.
Le tout, livres et linge pêle-mêle, gisant sur le dessus-de-lit et le tapis.
Je m’étais fait des idées. Je crois que j’ai réellement besoin de ces vacances. J’ai les nerfs à fleur de peau.



© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 23 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





Le mercredi 23 juillet, dès le lendemain, nous avons déjeuné avec Antoine.
Le commissaire a d’abord tiqué. C’est vrai qu’il trouvait le professeur sympathique et qu’il lui devait une superbe chandelle. Mais il y avait quand même deux corps à soustraire à la justice.
Puis il s’est laissé avoir par le sens de la diplomatie et tout l’art de la séduction dont sait parfois user Isa. Surtout par ses sous-entendus. Qui étaient limite chantage.
Il a fini par convenir qu’entre flics on pouvait résoudre ce type de situation humainement et rapidement. Qu’emprunter la procédure normale et la voix judiciaire ne ferait que compliquer un cas simple. Que, si les juges relâchaient trop rapidement la petite canaille, ils risquaient, là, de chercher la petite bête. Mais, surtout, Phil avait été un bon indic, et la règle non écrite, mais à laquelle aucun flic ne peut déroger, veut que l’on protège toujours son « cousin ». Plus encore s’il s’agit d’un honnête citoyen.
– OK, finit-il par dire, j’assume le nettoyage au nom de notre amitié et pour le bien de Philippine.
– Tu as besoin de nous ? demandai-je.
– Non. Il ne faut pas mouiller la police là-dedans.
– Tu as une idée.
– Oui. Mais il faut que le terrain soit dégagé.
– C’est-à-dire ? demanda Isa.
– Vous avez bien vos congés en août tous les deux ?
– Oui, répondis-je.
– Alors, emmenez Philippe-Henri en vacances avec vous. Je ferai nettoyer après son départ.
Son plan était simple. Un ex-grand bonnet de la drogue lui devait un service. Il aurait là l’occasion de le lui rendre. Il avait la main-d’œuvre pour.
– C’est simple, vous savez. Ils les ficèleront chacune dans un tapis et les emporteront.
– Mais il faut que les corps disparaissent réellement…, m’inquiétai-je.
– T’inquiète, celui-là il s’est reconverti dans les pompes funèbres !
Bien sûr, nous n’avons pas parlé à Phil de nos projets pour les dépouilles de sa mère et de la femme de ménage.
Mais il ne fut pas aussi simple que cela de le décider à partir en vacances avec nous. Il jetait de temps à autre des regards inquiets vers la porte de son petit cimetière perso.
– C’est que je n’ai pas l’habitude de partir en vacances !… Et mes livres ?… Et qui va entretenir l’appartement ?…
La diplomatie d’Isa et toute sa tendresse « filiale » déployées se heurtaient à un mur. Je l’ai senti prête à pleurer face à l’entêtement de Phil.
Quand Philippine a dit : « Il ne faut pas oublier d’emmener les femmes de Papy en vacances », je me suis décidé à agir. On allait finir par frôler la catastrophe.
Alors, j’ai entraîné le vieux dans son bureau en demandant à Isa de s’occuper de Philippine. J’ai refermé la porte derrière nous.
– Phil, lui ai-je dit doucement mais fermement, ça suffit comme ça les conneries. Vous venez en vacances avec nous ou vous irez en prison… Le choix est simple. Alors ?
Il a réfléchi longuement, comme s’il mijotait quelque chose. Puis il a dit, larmoyant :
– Je ne veux pas aller en prison…
J’ai poussé un soupir de soulagement.
C’était quand même la solution que je préférais.


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mercredi 22 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 1 (suite 2)

Chapitre 1 (suite 2 et fin)





De notre appartement rue du Commerce à la rue Saint-Dominique, ça fait un bon quart d’heure à pied.
Donc elle eut le temps de m’expliquer.
Pour elle, c’était simple.
Papy avait fait un super travail d’indic – lui, il n’aimait pas le mot, il préférait qu’on dise « auxiliaire de police » – depuis la fin mars pour le compte du commissaire Antoine des Stups. Grâce à ses rapports précis, le commissaire était sur le point de mettre fin aux activités de trafiquants de drogue de Christine Langlot et de Jean Périni. Elle, c’était la femme du patron du bar-restaurant Au Relais angevin de la rue Cler, Gérard Langlot, lui-même inculpé dans une obscure affaire de meurtre en juin dans un bled de la Loire-Atlantique
*. (J’avais entendu parler de ce meurtre mais j’ignorais qu’il s’agissait de lui jusqu’à ce qu’Isabelle me l’apprenne.) Jean Périni, lui, était à la fois serveur et homme de confiance au Relais angevin.
Leur arrestation était imminente. C’est ce qu’avait dit Antoine la veille au soir à Isa lorsqu’elle lui avait téléphoné.
Donc, vu le rôle de Papy dans cette affaire importante, un renvoi d’ascenseur s’imposait.
– Papy, il a peut-être deux cadavres chez lui, mais eux, ces salauds de trafiquants de mort, c’est plus de deux morts qu’ils ont sur la conscience, me martela Isa.
Je réfléchissais.
– Et tu vas demander quoi à Antoine ? Ça a beau être un pote, c’est aussi un flic consciencieux…
– Nous allons le lui demander ensemble.
J’ai accusé le choc.
– T’inquiète, de toute façon, si Papy était inculpé, son affaire à Antoine capoterait. Les avocats de ces pourris ne manqueraient pas de se servir de la mise en examen de Papy pour faire invalider la procédure.
– Mais ils ne pourront pas avoir connaissance du rôle joué par Papy ! objectai-je.
Elle eut un large sourire radieux.
– Mais, mon chéri d’amour, je me ferai un plaisir de le leur révéler…
Quand nous sommes entrés dans l’appartement de Philippe-Henri, Philippine m’a accueilli un doigt devant la bouche.
– Chut ! elle m’a intimé, les femmes de Papy dorment. Faut pas les réveiller.
Papy, lui, souriait béatement.
J’avais pénétré dans un autre monde.
* Voir Cadavres dans le blockhaus.


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