Affichage des articles dont le libellé est crimes en série. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est crimes en série. Afficher tous les articles

samedi 25 septembre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (Chroniques croisées XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 1

Il devait être écrit quelque part que nous devions boire le calice jusqu’à la lie ensemble.

Après un long silence depuis avril (entrecoupé par les messages d’encouragement de mes lecteurs anglophiles, mais nul n’est prophète dans son pays et j’ai déjà vécu cela dans une vie antérieure), dû entre autres à mon passage du cap de la retraite plus celui de la faillite de mon éditeur et ses rebondissements, je vous retrouve donc pour la suite de nos aventures.

Juste une parenthèse avant d’aborder ce nouveau récit : je commence à mettre, pour les fans de la tablette électronique quelques récits en téléchargement gratuit sur le site Feedbooks…
Mais abordons présentement la vie des sœurs Terrassou, Zoé et Chloé, qui bascule quand elles décident de se débarrasser de Jacques-Henri. Lequel nourrissait d’ailleurs le même projet à leur égard.
De toute façon, elle avait déjà basculé dans l’horreur et le sordide dès leur « tendre » enfance. Mais, grâce à Chloé, l’aînée, elles s’en sont toujours sorties. Du moins c’est leur point de vue, car, entre Deauville et Pornic, elles ont un tueur à affronter, et par n’importe lequel.
En plus c’est incestueux au possible…
Bref, un récit à déconseiller aux âmes sensibles ou délicates (ce ne sont pas toujours les mêmes car on peut être l’un sans l’autre) et dont la turpitude (elle concerne le récit et non les âmes) m’en a fait longtemps différer la publication en ligne tant je crains la réaction de certaines lectrices à l’esprit sain et non contaminé par la réalité du monde qui les entoure.


Chapitre 1





Jean-Mi empruntait rarement cette route départementale toute en virages, alors qu’on était en plat pays, qui épousait la sinuosité des anciens chemins menant aux champs. Souvenir d’une époque, celle du paysan-roi, où il était impossible de tracer une ligne droite qui eût condamné à l’abattage le noyer de l’arrière-grand-père ou mordu sur le champ à patates du Louis. La route se devait de respecter les lopins et les chemins ancestraux.
Soudain, il dut ralentir.
Un homme et une femme apparurent dans ses phares. Immobiles sur le bas-côté.
L’homme soutenait la femme qui se tenait le ventre à deux mains.
Il vit l’homme lui faire signe de s’arrêter.
Jean-Mi ralentit mais poursuivit son chemin.
À trois heures du matin, on ne s’arrête pas sur une route déserte en rase campagne.
Cinquante mètre plus loin, il stoppa brusquement.
Il revoyait le regard de détresse de la femme et celui résigné de son compagnon quand il les avait dépassés.
« Cette société devient inhumaine, se dit-il. On ne se prête même plus assistance. Cette femme doit être enceinte. »
Jean-Mi vit le couple se diriger vers sa voiture, l’homme soutenant toujours la femme.
Il recula jusqu’à leur hauteur et baissa la vitre du côté passager.
– Vous avez un problème ?
– Ma femme va accoucher et…, commença de dire timidement l’homme.
– Ça va, montez.
L’homme avait la trentaine et son regard de vaincu étonna Jean-Mi. « Des pauvres », se dit-il.
Sa femme ne disait mot, blottie contre son mari.
Les conduire à l’hôpital de Bernay imposait à Jean-Mi de revenir sur ses pas.
– Je vais essayer de faire demi-tour dès que j’en aurai la possibilité, dit-il.
Ni l’homme ni la femme ne dirent mot.
À la sortie d’un virage, Jean-Mi aperçut un des chantiers de la future A 28.
Il était en train de se demander comment ses auto-stoppeurs avaient pu se retrouver là où il les avait pris. Alors qu’il n’y avait pas une seule habitation alentour dans ce coin-là.
Jean-Mi tourna à droite pour s’engager sur le terre-plein caillouteux du chantier.
« C’est quand même bizarre, se dit Jean-Mi. De nos jours, tout le monde a un portable. C’est bien utile en cas de problème. La maternité leur aurait envoyé une ambulance. Mais ils sont peut-être trop pauvres… »
Une chaîne l’empêcha d’effectuer son demi-tour.
Jean-Mi dut faire une marche arrière.
Il posa son bras droit sur le dossier du passager et se retourna à demi.
La femme lui saisit le bras et l’immobilisa avec une force qui lui sembla herculéenne.
Il la regarda avec étonnement et tenta de se dégager.
Au moment où le moteur cala, le mari, assis de biais derrière lui, lui enserra la tête de son bras gauche et lui imposa une légère rotation.
Jean-Mi tenta de saisir instinctivement de sa main gauche le bras de l’homme, mais celui-ci accentua sa rotation et dit d’une voix rauque :
– Tu restes tranquille ou je te pète les vertèbres.
Jean-Mi laissa retomber son bras gauche en signe de soumission.
– N’aie pas peur, reprit l’homme, tout ce qu’on veut c’est le code de ta carte bancaire.
Jean-Mi avait peur. Surtout de la femme qui lui immobilisait toujours le bras droit et le fixait avec une expression lascive. Assurément, elle semblait prendre son pied à le voir ainsi à leur merci.
Jean-Mi ne put s’empêcher de frémir. « Sûrement des drogués en manque », se dit-il. Des individus imprévisibles.
– Tu donnes ton code, reprit l’homme dont il sentait le souffle tiède sur sa joue, et nous allons ensemble en ville retirer de l’argent. Après, tu seras libre. On a juste besoin de thune.
Jean-Mi reprit espoir, il avait affaire à des débiles. Il lui suffisait de rentrer dans leur jeu pour s’en tirer. Une fois en ville, il pourrait leur échapper. Ils n’étaient même pas armés, ces tarés.
L’homme relâcha légèrement sa pression.
Jean-Mi déglutit et dit : « 1418 », tout en songeant que son code confidentiel était vraiment con. Surtout que c’était le même code pour les deux cartes de crédit bancaires en sa possession.
Le regard de la femme sembla se moquer de lui.
– T’es sûr ? demanda l’homme en accentuant à nouveau sa pression.
– Oui, murmura Jean-Mi.
– C’est bien, murmura l’homme de sa voix rauque tout en donnant à son bras une brusque impulsion.
Jean-Mi crut entendre le craquement de ses propres cervicales et son regard mort s’engloutit dans la bouche entrouverte de plaisir de la femme qui semblait gober sa vie.
L’homme et la femme descendirent de voiture. L’homme ouvrit la portière conducteur et éteignit les phares avant de couper le contact de la Volvo. Tandis qu’il fouillait les poches du mort, la femme mettait déjà fin à la communication téléphonique qu’elle venait d’établir sur son portable avec un numéro précomposé.
Elle contourna le break et se dirigea vers l’homme.
– Elle sera là dans un instant, dit-elle.
L’homme secoua la tête et se retourna vers la femme en extirpant deux cartes bancaires du portefeuille du mort. Une Carte bleue Visa et une American Express. Toutes deux au nom de Jean-Michel Bernoud.
Il regarda par curiosité la carte d’identité. Né le 12 avril 1967. Demeurant à Thiberville.
Des phares balayèrent la nuit.
L’homme glissa vivement les deux cartes de crédit dans la poche intérieure de son blouson et remit le portefeuille dans la poche du mort. Il n’avait pas touché les trois billets de vingt euros qui s’y trouvaient.
La voiture, une vieille BM, s’arrêta à leur hauteur et l’homme et la femme s’y engouffrèrent.
L’homme était monté devant à côté de la conductrice, la femme derrière celle-ci.
Elle fut la seule à se retourner vers le break Volvo. Affichant une moue de mépris.
La conductrice redémarra vivement. Direction Thiberville. Demandant, la voix excitée :
– Ça a marché ?
La femme, assise derrière elle, se pencha en avant et lui passa les bras autour du cou.
– Super, ma Zoé, dit-elle. Deux cartes !
– Ouaaah ! il est bon notre coup !
La conductrice avait tourné son visage vers l’homme. Celui-ci l’ignora. Agacé par l’insouciance des deux sœurs, il se mura dans un silence réprobateur.
Un coup c’est bon, pensait-il, que s’il n’est pas répété. Et là, c’était la troisième fois en deux mois. La première vers Pont-Audemer et la deuxième près du Neubourg.
À chaque fois, ils choisissaient une départementale de campagne. Là, comme aujourd’hui, Chloé et lui avaient tenu le rôle d’auto-stoppeurs désemparés, tandis que Zoé restait au volant à l’écart dans un chemin de traverse.
Le jeu était d’attendre qu’un « pigeon » solitaire veuille bien s’arrêter pour les prendre, de le neutraliser ensuite le plus rapidement possible, puis de téléphoner à Zoé qui venait les récupérer prestement.
La première fois, ça avait un peu cafouillé. C’était sur la D 683. Le type revenait d’une soirée à Pont-Audemer et allait sur Cormeilles. Mais il n’avait pas tardé à se méfier et, quand il s’était retrouvé avec un 9 mm pointé sur la nuque, il avait préféré se foutre dans le fossé.
Chloé avait été légèrement commotionnée. Jacques-Henri se souvenait qu’il avait dû improviser pour se débarrasser du type à main nue puisque son flingue démilitarisé était totalement inopérant. Arc-bouté derrière le siège du conducteur, légèrement en déséquilibre à cause de l’inclinaison du véhicule, il avait eut le réflexe de lui bloquer la tête de son bras gauche et de la tirer brusquement en arrière. Coup du lapin parfait. Au point que la gendarmerie avait conclu à une banale sortie de route à l’issue fatale.
Le type, un antiquaire-brocanteur de la région, n’avait pas de carte de crédit sur lui, mais trois mille euros en liquide.
C’était maigre pour le risque. Mais Chloé avait insisté pour recommencer. Pour le fun, qu’elle avait dit.
Sur la D 83, peu après le Neubourg, c’est un véto qui s’est arrêté quand il a aperçu dans ses phares les gambettes de la Chloé.
Quand elle est montée dans le 4 x 4 à côté de lui, il est resté scotché aux gambettes.
Jacques-Henri, qui était monté derrière lui, n’avait même pas attendu. Il avait sauté sur l’occasion – le cou du mec – pour le menacer de lui dévisser la tête s’il ne donnait pas son code confidentiel de carte bancaire. Mais il n’avait pas aimé cette expression de jouissance sur le visage de Chloé quand les vertèbres avaient craqué.
Lui, il ne faisait pas ça pour la voir mouiller, mais pour le fric. Cinq cents euros en l’occurrence en billets de cinquante, de vingt et de dix dans la sacoche du véto et deux cartes de crédit une du Crédit agricole et une autre du Diners Club, mais la seconde était inutile, elle ne leur permettait pas de retirer de l’argent aux distributeurs.
Ils étaient retournés illico au Neubourg pour faire deux distributeurs, puis ils étaient partis pour Brionne pour un seul. Ensuite Rouen, quatre. Mais Jacques-Henri n’avait pas osé retirer plus de deux cents euros à chaque fois. Ce qui leur faisait malgré tout près de quinze cents euros.
Ils traversèrent Thiberville pour rejoindre la nationale 13.
Au rond-point, il dut batailler avec les deux frangines pour ne pas prendre la direction Lisieux. Son idée à lui, c’était d’aller faire les distributeurs de Cormeilles et de Pont-l’Évêque.



© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

samedi 17 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 34

Chapitre 34





– Vous avez des nouvelles de ma sœur ? demanda Marie-Laure de Loÿ d’une voix emplie d’angoisse.
Isabelle Cavalier fit non de la tête. Sans lui faire part de ses craintes sur le sort de sa sœur.
La cadette refoula ses larmes.
Elle avait perdu toute assurance. Son regard triste inspirait une certaine compassion à Isabelle, qui n’en oubliait pas pour autant qu’elle était complice de meurtres.
– Je me suis toujours doutée que ça se finirait mal…
Trop tard, pour le regretter, pensa Isabelle, en se tournant vers Antoine qui était en train de demander à ses adjoints de se poster dans le hall de l’hôtel pour la nuit aussitôt qu’ils auraient fini leur tasse de café.
– Je vous en apporterai tout à l’heure et je vais vous préparer des sandwiches, intervint la générale, montrant par là qu’elle n’avait pas l’intention d’aller se coucher.
D’ailleurs, ni Phil ni son ami Dupont-Jaulieu ne semblaient montrer la moindre intention de se retirer pour laisser les policiers en tête à tête avec leur témoin.
– Vous pouvez aller vous coucher, leur dit Antoine.
– Pas question ! lui répondit la voix de la générale qui se trouvait derrière lui et à laquelle il ne s’était pas adressé sciemment. Vous pouvez encore avoir besoin de nous.
Le ton était sans réplique.
Antoine consulta Isabelle Cavalier du regard.
Fataliste, Isabelle haussa les épaules. Le lieu le plus sûr était encore ici.
D’ailleurs, il était exclu de se rendre au 36, quai des Orfèvres étant donné que leur enquête n’avait aucun cadre légal et restait strictement perso. De toute façon, le danger se situait à l’extérieur. En restant dans cet appartement, ils limitaient les risques et pouvaient aisément protéger leur témoin.
– Bon, on fera avec, dit Antoine résigné, en se demandant s’il travaillait bien aux Stups ou s’il participait au tournage d’un épisode d’Hercule Poirot lorsqu’il vit les deux professeurs et la vieille dame s’installer confortablement pour ne rien rater du finale.
Antoine regarda sa montre, il était deux heures dix, et fit signe à Isabelle Cavalier qu’il lui laissait l’initiative vu que c’était initialement son enquête.
– Vous avez compris, je pense, que la seule chance de vous en sortir est de nous dire toute la vérité sur cette histoire ? commença Isabelle en s’asseyant au côté de Marie-Laure sur le canapé.
La jeune femme fit oui de la tête.
– Mais ce n’est pas facile, dit-elle. J’ai peur…
Isabelle la sentait bloquée.
– Quand vous aurez parlé, ils ne pourront plus rien contre vous, insista doucement Isabelle tout en pensant qu’il n’y avait rien de moins sûr.
Isabelle faillit lui dire que c’était la seule façon d’éviter à son tour le sort probable de sa sœur.
Elle préféra lui révéler celui de Dupert.
À sa surprise, la jeune femme ne sembla pas regretter la fin tragique du policier.
– C’était votre amant…, dit Isabelle, pensant la faire réagir.
– C’était aussi un pourri, lâcha-t-elle en baissant la tête.
Marie-Laure de Loÿ semblait avoir plongé en elle-même.
Isabelle sentait instinctivement qu’elle hésitait encore à parler.
Elle fit comprendre d’un bref regard à Antoine qu’il leur fallait patienter un peu et respecter son silence.
– Allez-y, ma petite, ça vous soulagera, intervint la générale à la stupeur des deux policiers qui l’aurait volontiers étranglée.
« Elle va tout foutre en l’air, la vieille ! » pensa Antoine en tentant de se contenir.
Isabelle ferma les yeux pour conjurer intérieurement le mauvais sort.
– Vous avez raison, madame, fit la jeune femme en s’adressant à la générale.
– Commencez par le commencement, ma petite, ça sera plus facile, l’encouragea celle-ci. Je crois que vous pouvez faire confiance à ces personnes (elle désignait Isabelle et Antoine), elles vont vous sortir de là. N’est-ce pas ?
La question s’adressait à eux.
Voyant Antoine bouillir intérieurement et près d’exploser, Isabelle s’empressa d’acquiescer pour limiter la casse.
– Nous avons fait la connaissance d’Éric, le capitaine Dupert, l’été dernier, commença Marie-Laure de Loÿ. Après le 14 juillet. Au café en face de l’impasse, Chez Pierrot. C’était un midi et nous y déjeunions avec ma sœur quand il s’est invité à notre table parce qu’il n’y avait pas d’autres places de libre. Nous lui avons trouvé tout de suite beaucoup de charme…
La jeune femme sembla hésiter. Isabelle croyait deviner.
– Allez-y, ma petite ! l’encouragea la générale. Ne soyez pas gênée. J’ai vécu, vous savez. Ah ! l’Afrique et ses nuits… Si vous croyez que j’attendais mon mari comme Pénélope son Ulysse !
Les femmes furent seules à sourire.
– Avec ma sœur, poursuivit la jeune femme, nous avons toujours partagé nos amants, et Éric était un amant exceptionnel. Nous sommes même partis une quinzaine de jours en août ensemble, au Cap-d’Agde. C’était super et nous sommes devenus tous trois inséparables. Puis, début septembre, un soir, chez nous, Éric nous a dit que c’était pas vraiment par hasard qu’il avait fait notre connaissance. Qu’il avait été mis sur la piste d’un truc qui valait de l’or, que c’était comme ça qu’il avait voulu nous connaître car il avait besoin d’aide, et que nous pouvions en profiter ensemble et vivre la belle vie. Au début, il nous a avoué qu’il voulait juste se servir de nous, nous utiliser, mais qu’il était tombé amoureux fou de nous deux. Pour preuve, il nous a révélé comment il était tombé sur ce qu’il appelait sa « mine d’or ». Début juillet…
Le capitaine Dupert enquêtait sur le meurtre de deux fillettes qui avaient été retrouvées assassinées et violées dans le XIXe , au parc des Buttes-Chaumont, vers la mi-juin.
Il avait arrêté début juillet le meurtrier, un certain Gérard Boulic, postier de son état, qui habitait le même immeuble que les petites victimes et qui s’étaient laissé aborder par lui en toute confiance. C’est alors que Boulic, en échange de sa liberté, a révélé au capitaine Dupert l’existence de dossiers qui valaient de l’or. Qu’il était bien placé pour le savoir, car, grâce à ces dossiers, Serge Tampion, l’éditeur, faisaient chanter certaines personnes et que c’était lui, Boulic, qui allait chercher l’argent. Il cita l’homme politique et le producteur. Mais il y avait d’autres dossiers que Tampion gardait en réserve dans le coffre de son bureau au deuxième. L’éditeur, un jour, lui avait révélé, avec des airs mystérieux, qu’il en détenait un qui pourrait faire trembler la République. Boulic avait également avoué qu’il était l’amant de l’éditeur.
Pour Isabelle et Antoine, les choses commençaient à se mettre en place.
Les « spectateurs », eux, retenaient leur souffle.
Marie-Laure poursuivait son récit.
– Ma sœur a toujours été ambitieuse. Elle n’a jamais reculé devant rien pour atteindre ses objectifs. Aussi, quand Éric lui a demandé de coucher avec Tampion pour lui soutirer le code de son coffre que n’avait pu obtenir Boulic, elle a accepté. Elle ignorait que c’était un pervers sado-maso. Alors, quand Éric, voyant qu’elle n’obtenait rien et subissait ce porc de Tampion pour rien, a décidé de passer à des méthodes « plus efficaces », elle l’a presque encouragé. Moi, aussi d’ailleurs, avoua-t-elle. Mais nous avions mis la main dans un engrenage cauchemardesque. Surtout qu’Éric n’était plus le même après le meurtre de Tampion. Il a fait du chantage sur son complice, le postier, pour qu’il joue le rôle de la victime momentanée, lui promettant de le sortir de là rapidement. À ma sœur, tout ça lui semblait un mauvais scénario. Elle craignait que Boulic craque en prison. Alors, elle a pris contact avec un type qu’elle avait rencontré dans un cocktail littéraire et avec qui elle avait couché occasionnellement. Un type au bras long et qui peut aider à résoudre n’importe quel problème. Elle lui a dit qu’elle avait des ennuis et lui a parlé des dossiers Tampion. Alors, ce type lui a promis que, si elle mettait la main dessus et les lui remettait, non seulement elle n’aurait plus de problème, mais elle y gagnerait une fortune.
Isabelle et Antoine échangèrent un long regard.
– Ce type, c’est Pierre-Marie, n’est-ce pas ? demanda Isabelle pour la forme.
– Comment le savez-vous ? s’étonna Marie-Laure.
– Nous savons, dit Isabelle, mais ce n’est pas la peine d’en dire plus sur lui, ajouta-t-elle en craignant que son nom complet ne soit prononcé devant les « spectateurs » que le récit de la jeune femme tenait en haleine.
– Ensuite…, reprit la jeune femme.
– Ce n’est pas nécessaire. La suite, nous la connaissons.
La jeune femme parut surprise. Les trois « spectateurs », eux, donnaient l’impression d’être déçus. Mais Isabelle et Antoine savaient que c’était préférable.
Ils n’avaient pas besoin de savoir que l’aînée des Loÿ avait ensuite manipulé Dupert pour le compte de Pierre-Marie de Laneureuville. Que la reprise de l’enquête sur l’assassinat de Serge Tampion avait jeté un vent de panique et que tout s’était accéléré. Que de Laneureuville avait fait exécuter le postier en prison la veille de son audition par le juge car de Laneureuville savait pertinemment qu’il risquait de craquer devant le juge et de lui révéler l’existence des dossiers Tampion, de la même façon qu’il l’avait révélé à Dupert. Qu’ensuite…
– Vous croyez que ma sœur…, dit Marie-Laure en se mettant à pleurer.
Ce n’était pas vraiment une question et Isabelle savait qu’il était inutile de mentir.
La jeune femme « savait ».


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

jeudi 15 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 32

Chapitre 32





Antoine laissa un de ses hommes en surveillance rue Amelot, au cas où, et se rendit avec Isabelle Cavalier et les deux autres policiers à l’hôtel particulier de Serge Tampion.
Ils inspectèrent l’impasse avec précaution avant de pénétrer dans l’hôtel arme au poing.
Dès qu’ils arrivèrent au premier étage, celui des bureaux de la maison d’édition, ils se rendirent compte qu’ils avaient été précédés.
Les deux portes, de chaque côté du palier, n’étaient pas fermées à clé.
Antoine et l’un de ses hommes inspecta le côté gauche, Isabelle et l’autre policier le côté droit.
Puis ils montèrent au deuxième, l’étage des appartements de Serge Tampion.
La porte d’entrée avait été forcée.
Antoine pénétra le premier dans l’appartement, puis fit signe à Isabelle et à ses hommes qu’il devait y avoir une présence.
Isabelle entra à son tour, tenant son arme à deux mains.
Suivie des deux policiers, qui les dépassèrent et se placèrent en protection au bout du corridor.
Ils avancèrent dans le plus grand silence et explorèrent les premières pièces.
L’un des hommes d’Antoine fit halte et signala un filet de lumière sous la porte d’une des pièces.
– Bibliothèque, souffla à Antoine Isabelle qui connaissait la disposition des lieux.
Le commissaire fit signe à ses hommes de se disposer à intervenir.
Ceux-ci se placèrent de part et d’autre de la porte, Antoine devant la porte prêt à l’ouvrir à la volée, Isabelle quelques pas derrière lui en protection.
Antoine ouvrit la porte dans la seconde, se précipita à l’intérieur et se mit en position de tir, genoux légèrement fléchis, pistolet tenu à deux mains balayant la pièce.
Il resta ainsi figé, aussitôt suivi et imité par ses adjoints et Isabelle.
Antoine se redressa et baissa son arme.
Il se tourna vers Isabelle avec une mine consternée.
L’ahurissement le plus complet se lisait sur le visage d’Isabelle qui avait également baissé son arme.
Les deux autres policiers ne comprenaient pas l’attitude de leur supérieur mais restèrent néanmoins en position de tir.
– Vous en avez mis du temps !
La voix de Philippe-Henri Dumontar était lourde de reproche.
Il était tranquillement installé dans un des fauteuils, un livre entre les mains et un plaid sur les genoux.
– Mais qu’est-ce que tu fais là ? s’exclama Isabelle.
Antoine fit signe à ses hommes qu’ils pouvaient remballer la quincaillerie.
Ils mirent un certain temps à s’exécuter, ne sachant plus dans quel film on les faisait tourner.
– Ben, je vous attendais ! répondit Philippe-Henri. Mais je commençais à me faire du mauvais sang.
– Ça mérite peut-être une explication, non ? fit Isabelle d’une voix blanche.
– C’est le moins qu’on puisse dire ! surenchérit Antoine d’un ton rogue, malgré la grande estime qu’il éprouvait pour le « père » d’Isabelle.
Phil resta assis et rajusta son plaid sur les genoux, affichant une moue désabusée.
– Ah ! je reconnais bien là la police. Toujours ingrate… même quand on lui sauve ses témoins !
Isabelle comprit la première.
– Tu sais où elles sont ? demanda-t-elle avec impatience.
– Marie-Laure, oui. Elle est au troisième.
« Au moins une des deux de sauver », pensa Antoine sans exprimer sa pensée à haute voix.
– Mais elle est choquée. Alors faites dans la délicatesse pour l’interroger, ajouta-t-il.
Puis Phil leur expliqua qu’il était venu rendre visite en fin d’après-midi à son ami Dupont-Jaulieu, le professeur en Sorbonne qui habitait au troisième étage.
Il était arrivé vers cinq heures, en même temps que Marie-Laure de Loÿ, qu’il connaissait en tant qu’auteur de la maison.
Elle ne lui avait pas paru dans son assiette. Elle était très tendue. Alors il lui avait proposé de prendre le thé avec lui et son ami. Ce qu’elle avait accepté avec empressement, presque avec soulagement.
Plus le temps s’écoulait, plus elle semblait nerveuse, consultant tantôt sa montre, tantôt son portable.
– J’attends un message de ma sœur, avait-elle dit en guise d’explication. Nous avons un dossier urgent à terminer et nous nous sommes donné rendez-vous ici.
À dix-huit heures trente, elle a reçu un de ces messages écrits qu’on reçoit par téléphone.
« Rejoins-moi. »
Alors, la petite s’est mise à éclater en sanglots.
– On a réussi à comprendre que sa sœur avait de gros problèmes. Que, si ça se passait mal, elle enverrait ce type de message.
Isabelle et Antoine se jetèrent un regard entendu.
L’aînée était en compagnie des assassins et ils avaient exigé d’elle qu’elle fasse venir sa sœur.
Ils devinaient la suite.
Ils avaient réussi à la faire parler et lui faire avouer qu’elle avait donné rendez-vous à sa sœur à la maison d’édition.
Et ils étaient venus. Ce que leur confirma la suite du récit de Philippe-Henri Dumontar.
Peu avant vingt heures – ce qui signifiait qu’Anne-Sophie avait résisté un certain temps –, il avait vu arriver dans la cour trois hommes.
Philippe-Henri avait joué au locataire qui se rend aux poubelles avec son sac et il avait croisé les trois hommes sur le palier du premier.
Ceux-ci l’avaient ignoré et il en avait fait de même.
Quand il était remonté, quelques minutes plus tard, ils n’étaient plus là.
Antoine et Isabelle comprirent qu’ils avaient pénétré dans les locaux à l’aide du jeu de clés que possédait Anne-Sophie Loÿ.
Ils étaient ressortis trois quarts d’heure plus tard.
La jeune femme avait raconté aux deux professeurs une histoire à laquelle ils n’avaient pas compris grand-chose.
– Mais, comme tu m’avais dit que tu enquêtais sur le meurtre de Serge Tampion, j’ai pensé que tu devais être sur la piste. Alors j’ai décidé de venir t’attendre ici après leur départ…
– Mais ils auraient pu revenir ! le coupa Isabelle en songeant au danger qu’avait couru Phil. Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
– Le téléphone, surtout les portables, c’est pas sûr dans ces cas-là. Et il n’y avait pas à s’inquiéter. Ils n’allaient pas revenir puisqu’ils n’avaient pas trouvé Marie-Laure et, de toute façon, j’étais armé.
À la stupéfaction des policiers, Phil sortit de sous le plaid un vieux pistolet Mauser de la Seconde Guerre mondiale.
– Mais, où t’as eu ça ? s’exclama Isabelle abasourdie.
Phil haussa les épaules tant cette préoccupation lui semblait triviale.
– C’est la générale qui me l’a prêté. Un des souvenirs de guerre de son défunt mari.
Antoine leva les yeux au ciel. Il trouvait que ça faisait beaucoup de témoins à leur opération « discrète ».


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 13 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





– Voilà, c’est envoyé ! fit Gilbert Lenoir en poussant un soupir de soulagement. J’ai faim, ajouta-t-il aussitôt. On pourrait peut-être boire un coup et grignoter en attendant les réactions, non ?
Il était près de vingt-deux heures.
Antoine accompagna Isabelle dans la cuisine et alluma le poste télé au passage. Branché sur LCI.
Le tout-venant des infos d’un samedi soir. Puis…
« Comme nous vous l’avons indiqué en début de soirée, un désespéré a mis fin à ses jours en se précipitant dans le vide de la fenêtre d’un appartement situé au douzième étage d’une tour du Front de Seine du quartier Beaugrenelle à Paris vers dix-huit heures ce soir.
« L’homme, Éric Dupert, âgé de quarante-quatre ans, capitaine de police, appartenait aux effectifs de la prestigieuse Brigade criminelle, le 36, quai des Orfèvres.
« D’après le communiqué émis peu avant vingt heures par les services du ministre de l’Intérieur, ce policier était très bien noté de ses supérieurs et ne semblait pas rencontré de problèmes particuliers ni dans sa vie professionnelle ni personnelle.
« Au moment du drame, il se trouvait seul dans l’appartement… »
Les trois policiers restèrent figés de stupeur.
– Il a peut-être compris qu’il était fini…, commença Gilbert Lenoir.
– Mais non ! le coupa Antoine sèchement. Il se serait servi de son arme de service, et puis, c’est juste à l’heure où il avait rendez-vous avec Anne-Sophie, l’aînée des Loÿ…
Isabelle Cavalier imagina froidement la scène.
On sonne. Dupert va ouvrir en pensant qu’il s’agit d’Anne-Sophie qui lui a dit qu’elle avait peut-être une solution.
– Mais ce n’est pas la Loÿ toute seule, pensa Isabelle à haute voix, ni même avec l’aide de sa sœur, qui a pu le balancer par la fenêtre…
– Mais alors, qui ? demanda Lenoir.
– Ceux qui étaient, avec elle ou sans elle, derrière la porte, dit Isabelle.
– Les méchants, si tu préfères. T’es débile, ou quoi ! s’emporta Antoine qui se reprochait ne pas avoir fait surveiller la tour.
Tout en sachant que cela n’eut rien changé au scénario de la mort programmée de Dupert.
– En tout cas, maintenant, seules les sœurs Loÿ peuvent nous apprendre quelque chose, au moins l’identité de celui que l’aînée a appelé après avoir eu Dupert au téléphone ce matin, reprit Antoine.
– Peut-être pas pour longtemps, le reprit Isabelle avec un brin d’amertume dans la voix. Ceux qui sont derrière tout ça ne sont pas à un meurtre près.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

vendredi 2 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 23


Chapitre 23





– Elles traînent…, dit Iabelle en consultant de nouveau sa montre.
Il était dix-neuf heures trente et les sœurs Loÿ n’étaient pas encore rentrées.
– Elles font peut-être quelques courses, fit Antoine en haussant les épaules.
De temps à autre, on entendait un miaulement. Parfois faible, parfois éloigné.
– Ça, c’est leur matou, avait dit Gilbert la première fois. Ça prouve au moins que ça marche.
Isabelle Cavalier avait déjà planqué dans des sous-marins, mais celui-ci lui avait semblé particulièrement bien aménagé.
L’intérieur lui faisait penser à un camping-car avec plein de petites astuces de rangement pour pouvoir s’y tenir à deux ou trois à l’aise.
– Normal, c’est mon sous-marin perso, avait dit Antoine en lui avouant aimer ces longues veilles car elles lui rappelaient les moments passés dans son enfance avec son grand-père dans sa hutte de chasse aux canards.
– Les voilà ! dit soudainement Isabelle en désignant les deux jeunes femmes qui s’avançaient dans la rue. Tu avais raison, elles ont fait quelques courses…
Antoine fit signe à Gilbert Lenoir de se mettre à l’écoute.
Les minutes parurent interminables à Isabelle puis on entendit le chat fêter par des miaulements successifs l’arrivée de ses maîtresses.
Des paroles anodines. Des va-et-vient. Des petits bruits. Le chat.
Il était dix-neuf heures cinquante.
– Elles s’installent et prennent leurs aises, commenta Antoine en faisant signe à Isabelle de patienter.
Plus rien pendant vingt minutes.
– Dommage que je n’aie pas pu mettre d’émetteur dans la cuisine ! regretta Lenoir.
Coup de sonnette.
Des voix lointaines. Puis des pas dans la salle à manger.
– Comment ça ? (« C’est la sœur aînée », commenta Isabelle.)
– Oui, comme je vous le dis, le monsieur du câble. (« Merde ! la vieille ! » fit Lenoir.)
– Mais nous n’avons pas le câble ! (Toujours l’aînée.)
– Ah bon, vous n’avez pas le câble ? Remarquez, moi non plus, mais parfois, vous savez, Mme Jean me dit – vous savez, la dame du troisième qui boîte un peu…
– Comment était ce monsieur ? la coupa l’aînée avec impatience.
– Mais très bien, très correct.
– Vous l’avez vu toucher à quelque chose ? (L’aînée.)
– Oh ! je ne l’ai pas quitté des yeux, vous pouvez me croire ! Il a juste touché la prise là près de votre téléviseur. Celle d’où vient le câble quand on a le câble, qu’il m’a dit. Parce que, vous savez, c’est collectif leur machin…
– Et il n’a rien touché d’autre ? la recoupa l’aînée d’une voix encore plus impatiente.
– Non, je vous assure… Le monsieur a posé son blouson sur la table, sa mallette sur la chaise, il a vérifié la prise, puis il est parti… Je me souviens même qu’il a relacé sa chaussure. Heureusement que je lui avais signalé que son lacet était défait, parce que, le pauvre, il aurait pu marcher dessus…
La petite vieille se fit ensuite repousser vers la porte.
Silence.
Des pas dans la salle. Le raclement d’une chaise. Un miaulement.
– Il n’y a rien sous la table. (L’aînée.)
– C’est peut-être rien. (La cadette.)
– Qu’est-ce que tu peux être conne, parfois !
Gilbert se tourna vers Antoine. Les trois policiers hochèrent la tête en même temps.
– Ça devient intéressant, dit Antoine. Tu as peut-être vu juste, Isa.
La voix de la cadette, Marie-Laure :
– Qu’est-ce que tu fais ? (Voix craintive.)
– Je l’appelle.
– Tu crois…
Il était vingt-heures trente-cinq.
Un silence de catacombe s’installa dans le sous-marin. On eût dit que les trois policiers retenaient leur respiration.
Voix de l’aînée. Avec une pointe d’inquiétude.
– Oui, c’est moi… Écoute, il y a eu un truc bizarre cet après-midi… Un type de la télé par câble qui venait soi-disant vérifier l’installation…
– …
– Qu’est-ce que tu dis ?… Non, je ne peux pas te le décrire…
Voix plus basse. S’adressant à sa sœur.
– Allume la télé et mets de la musique…
– Pourquoi ? (Avec étonnement.)
– Fais ce que je te dis ! (Énervée.)
– Bon, bon, j’y vais… (Rechignant.)
(Commentaires d’un journaliste. Un temps. Musique style tub de boîte de nuit.)
– Plus fort !
Gilbert Lenoir avait pris la précaution d’ôter ses écouteurs et de baisser le volume de l’ampli.
Seul un filet de musique pénétrait l’intérieur du sous-marin.
Le lieutenant Gilbert interrogea son supérieur du regard.
– À mon avis, dit Antoine en retrouvant sa voix de stentor, le type qu’elle a appelé et qui lui a conseillé de faire du bruit pour couvrir une éventuelle écoute va rappliquer pour vérifier de lui-même.
– Il risque de trouver mon micro sous la chaise…
– C’est un risque à courir, dit Antoine fataliste. Mais, à présent, on sait qu’elles ont quelque chose sur la conscience même si nous devenons « sourds ».
– Moi, intervint Isabelle, je suis curieuse de découvrir la tête de leur visiteur.
Gilbert Lenoir se proposa pour aller se poster dans l’immeuble.
Antoine haussa les épaules.
– Avec le gardien et la vieille qui connaissent ta tronche !
Isabelle Cavalier fit non de la tête.
– Je sais, dit Antoine. Je pense comme toi. Notre client est peut-être un flic et nous avons une chance de l’identifier.
Il regarda sa montre. Il était vingt-heures cinquante.
– À partir de maintenant, on scope toutes les entrées de mecs. On fera le tri après.
– Je commence, dit Isabelle en prenant le caméscope posé prêt à l’emploi sur la tablette.
Au bout de vingt minutes d’attente, où elle n’avait noté aucune entrée significative, Isabelle pouffa de rire et attira l’attention de ses deux collègues des Stups.
Un trio de jeunes s’était arrêté devant le hall d’entrée de la résidence et deux d’entre eux entamèrent leur petit échange en toute tranquillité.
Le premier reçut un billet du second, puis, jetant à peine un regard alentour, se dirigea nonchalamment vers l’un des bacs à fleurs sur le côté du hall. Posa son pied sur le rebord et fit semblant de relacer ses Nike. S’emparant dans le même mouvement d’un petit sachet de plastique à peine enterré là.
– Les enfoirés ! dit Antoine. Sous mon nez…
Isabelle pouffait toujours de rire.
– Tu les a filmés, au moins ? lui demanda-t-il mi-figue, mi-raisin.
Isabelle fit non de la tête en tentant de refréner une nouvelle envie de rire.
– Excuse-moi, dit-elle en dirigeant l’objectif sur les jeunes dealers qui s’éloignaient.
Elle les suivit un instant avec le caméscope et se figea subitement.
Elle n’avait plus envie de rire.
Elle venait de prendre le capitaine Dupert dans son objectif.
– Je l’ai ! cria-t-elle, immédiatement rejointe par Antoine et Lenoir. C’est Dupert ! C’est lui !
Isabelle Cavalier se sentait tout excitée.
– Oh ! bordel, commenta le commissaire Antoine. Filme ! Ne le lâche pas jusqu’au bout !
Le capitaine Dupert passa devant la camionnette de location sans même y jeter un regard.
– Il a sa tête des mauvais jours, commenta Isabelle.
Ils le regardèrent s’engouffrer dans le hall mais il disparut de l’objectif et de leur angle de vision quand il se dirigea vers les ascenseurs.
Isabelle baissa le caméscope.
L’excitation fit place à une extrême tension.
Antoine prit la place de son subordonné à l’écoute.
Les minutes qui s’écoulaient leur semblaient une éternité.
On entendait toujours le filet de musique. Antoine augmenta légèrement le volume du son.
Au bout d’une quinzaine de minutes, il n’y eut plus de son.
– Il a trouvé mon micro…, se lamenta Lenoir.
– Ta gueule ! lui dit Antoine, tendu, en poussant le volume.
On entendit alors le son du téléviseur.
– Tu vois ! fit Antoine.
Le son du téléviseur disparut.
– Merde ! cria Antoine, il l’a trouvé, le salaud !
La tension montait dans le sous-marin. Puis ils entendirent à nouveau des voix.
– Il n’y a rien. (Isabelle reconnut celle de Dupert.)
– Tant mieux ! Je suis soulagée. (Anne-Sophie, l’aînée des sœurs Loÿ.)
– Moi aussi… (La cadette.)
– Valait quand même mieux vérifier. (À nouveau Dupert.) De toute façon, il est resté trop peu de temps pour placer quelque chose. En tout cas, il n’y a rien du côté de la prise, ni sous la table…
Isabelle et ses deux collègues retenaient leur souffle.
Antoine lui tapota amicalement l’épaule.
– T’es une bonne, toi ! T’as un sacré flair. Je te prends aux Stups quand tu veux.
Puis il se tourna vers le jeune lieutenant.
– Ben, tu vois, il a été assez con pour ne pas avoir pensé à la chaise…
Un miaulement de chat. Des bruits de vaisselle que l’on devait installer sur la table. Des voix lointaines. Puis des bruits de verre. Encore le chat, dont personne ne devait s’occuper.
– Bon, trinquons à notre succès ! (La voix de l’aînée.)
– Oui, nous pouvons. (La voix de Dupert.) Enfin, presque. Mais ça a été plus facile que prévu.
– Comment t’as fait ? (La voix de l’aînée, admirative.)
– Simplement. Je me suis présenté à vingt et une heures chez eux en disant que je venais de la part du capitaine Cavalier que je secondais dans son enquête.
– Ils ne se sont pas méfiés ? (Toujours l’aînée, avec une pointe d’excitation.)
– Tu parles ! Ils avaient été ensorcelés par la Cavalier et ses airs angéliques.
– Et alors ? (L’aînée.)
– J’y suis allé au bluff. Je leur ai demandé de me confier, à la demande du capitaine Cavalier qui était empêchée de se déplacer elle-même, les documents en leur possession.
– Et ils te les ont donnés comme ça ? (Toujours l’aînée.)
– Oh ! il y a eu un petit flottement, mais je leur ai dit qu’ils pouvaient téléphoner au capitaine Cavalier pour vérifier. Ça les a mis en confiance et ils m’ont sorti les cinq dossiers magiques d’un placard.
– Ils savaient ce qu’ils contenaient ? (L’aînée.)
– Pas le moins du monde. Je leur ai demandé s’ils en avaient pris connaissance, et le blondinet m’a répondu : « Oh non ! monsieur. Quand Marie-Claude nous les a confiés, elle nous a fait jurer de ne pas les ouvrir. » De toute façon, la Dubize, elle avait pris la précaution de les sceller. Et ils m’ont appris que la Dubize les leur avait remis juste après la mort de Tampion.
– Tu les a mis où, les dossiers ? (L’aînée.)
– Ne t’inquiète pas, ma chérie. L’endroit le plus sûr au monde, la Brigade criminelle ! Dans mon bureau. Personne ne songerait à les trouver là.
– Pourquoi les avoir tués alors qu’ils avaient remis les documents ? (La cadette intervenait d’une voix mal à l’aise.) Ce n’était pas nécessaire…
– Écoute, ma chérie, ces dossiers ils valent de l’or, ils vont faire notre fortune, mais c’est de la dynamite. On ne peut pas se permettre de laisser des témoins derrière nous. C’est le prix à payer pour notre tranquillité. Mais ils n’ont pas souffert, si ça peut te rassurer. Ils sont morts sans se rendre compte de rien.
– Comment ? (La cadette, d’une voix timide.)
– Tu veux vraiment savoir ?
– Oui. Je veux être sûre qu’ils sont morts sans souffrir.
– Qu’est-ce que tu peux être sensible ! (L’aînée, d’une voix tranchante.)
– Laisse, laisse. Elle a le droit de savoir. Écoute, je leur ai demandé un verre d’eau. Ils m’ont proposé un alcool. Je leur ai dit OK à condition qu’ils m’accompagnent. On a bu le coup ensemble et on a discuté une petite demi-heure qui m’a permis de me les mettre dans la poche. Puis, je leur ai demandé s’ils n’avaient pas un joint. Ça les a d’abord surpris, ensuite ils se sont marrés. Ils trouvaient ça drôle de fumer avec un flic cool. Après, je leur ai proposé de goûter à une gélule d’un nouveau truc encore meilleur que leur saloperie d’ectasy. Alors là, ils ont sauté dessus. On était copains comme cochons. Un quart d’heure après, ils étaient raides morts, sans s’en rendre compte, je t’assure. En prenant leur pied. Ensuite, j’ai fait ma petite mise en scène.
– Mais, s’ils faisaient une autopsie ? (L’aînée, qui semblait la tête pensante du trio.)
– Il n’y en aura pas. Mon rapport est nickel et la justice ne s’emmerde pas pour la mort de deux camés.
– Je suis contente que ça soit fini et que nous ayons enfin les dossiers. (L’aînée.)
– Ah, ça, ils nous auront fait courir ! (Le capitaine Dupert.) Mais, tu vois, quand j’ai commencé à lui taillader les veines dans la baignoire (Il parlait de Serge Tampion.), je savais qu’il parlerait.
– L’ordure ! (L’aînée.) Quand je pense que, lorsqu’il m’a donné le code de son coffre, il savait qu’il était vide… Et tout ce que j’ai dû subir de ce porc avant de l’obtenir !
– Allez, c’est fini, mes chéries. À nous le bon temps !
– Tu crois qu’il n’y aura pas de problème ? (La cadette, inquiète.)
– Mais non. Nous avons fait un parcours sans faute. Nous savions qu’il les avait confiés à son ex, la Dubize, et qu’il fallait attendre que ça se calme. Le seul hic, ça a été la reprise de l’enquête par ce petit con de juge et qu’on l’ait confiée à Cavalier. Mais, en même temps, ça nous a obligés à accélérer le mouvement. Puis ça a eu le mérite de nous mettre sur la bonne voie. Sans le suicide de la Dubize, qui ne se serait jamais suicidée si elle avait conservé les dossiers chez elle, on n’aurait jamais pensé à ses deux petits protégés.
– Quand je pense à tout cet enchaînement de circonstances depuis l’été dernier ! (La voix de l’aînée.)
– Eh oui, si je n’étais pas tombé sur Boulic dans cette histoire de meurtre des deux gamines, je n’aurais pas eu connaissance de l’existence de ces dossiers et nous ne nous serions pas rencontrés.
– Tu restes avec nous cette nuit ? (L’aînée, d’une voix langoureuse.)
– Bien sûr, il faut fêter ça ! Mais il faut que je sois à sept heures demain matin à la Crim…


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

vendredi 18 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 33

Chapitre 33





Philippe-Henri et Euh-Euh arrivèrent ensemble peu avant seize heures.
Ils apportaient bouquet de fleurs et champagne.
– Regarde ce que m’a offert Pierre en souvenir ! dit Isabelle en brandissant le rosaire du tueur sous les yeux de Phil.
Quand elle l’enroula autour de son cou en virevoltant sur elle-même, Philippe-Henri Dumontar sentit ses jambes flancher sous lui et il partit en avant pour être rattrapé in extremis dans sa chute par Euh-Euh.
Une fois qu’il eut recouvré ses esprits, Isabelle lui lâcha :
– Mais qu’est-ce que tu peux être sensible, quand même !
Euh-Euh, lui, était sans voix. Ce qui ne changeait d’ailleurs pas grand-chose.
Il contemplait, à la fois effaré et émerveillé, le fameux « collier de perles » dont Phil lui avait tant parlé et dont il lui avait dit qu’il s’était un jour débarrassé sous un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, rue Saint-Dominique.
Isabelle, elle, avait repris son caquetage comme si de rien n’était, toute à sa joie d’avoir retrouvé son « père ».
– Mais qu’est-ce que j’ai été inquiète quand j’ai su que tu fréquentais le préfet Bernard Bonnot ! était-elle en train de lui dire. J’ai imaginé le pire, tu sais… Mais, qu’est-ce que tu pouvais bien faire avec un type pareil ?
Isabelle mimait la gronderie.
– Rien, ma chérie. C’était un homme très cultivé et de grande éducation classique. Il avait appris que j’étais un éminent spécialiste de Corneille et de Racine et il m’avait contacté par des amis communs pour que je lui donne des conseils de mise en scène. Il était très féru de théâtralité, tu sais. C’était pour des soirées entre amis qu’il donnait dans son ce somptueux hôtel. Il m’y a parfois convié, mais tu sais combien je suis sauvage… Néanmoins, ma chérie, je puis t’assurer que mes avis étaient très appréciés. Nos amis communs, les Claron, qui eux ne manquaient pas une seule de ces soirées, me l’ont souvent rapporté. D’ailleurs, je ne sais pas si je te l’ai déjà dit, mais je donne des cours particuliers de français à leur fille Sabrina, une jeune fille délicieuse. Et les Saint-Fort, juste avant ce drame affreux qui les a frappés, m’avaient demandé, sur leurs conseils, d’apporter un soutien à leur malheureuse fille Angeline, la pauvrette assassinée, et m’avaient dit que les Cangros seraient également intéressés pour leur fille Corinne…
Isabelle n’eut pas besoin de mimer l’ahurissement le plus complet.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 16 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 31

Chapitre 31





Le commandant Pierre Cavalier prit contact avec l’émissaire de l’Élysée en fin de matinée pour lui annoncer laconiquement que « tout était en ordre ».
Puis il appela sa femme en milieu d’après-midi pour lui dire que la Criminelle pouvait venir prendre livraison de Bonnot dont il venait de découvrir le corps sans vie dans l’appartement occupé par Matthieu Toussaint.
Il eut la grande satisfaction de recevoir en fin d’après-midi un appel du ministre de la Justice, Pierre-Marie de Laneureuville, qui le priait « de croire qu’il n’était en rien dans cette malheureuse affaire qui avait trouvé un dénouement satisfaisant pour toutes les parties ».


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 15 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





Isabelle, épuisée, autant par la fatigue accumulée que par ce qu’elle entendait, avait demandé une pause vers treize heures trente et ne reprit l’interrogatoire que trois quarts d’heure plus tard.
Harry Godino avait englouti deux sandwiches et terminait une canette de bière quand elle revint dans le bureau. Il semblait avoir repris de l’assurance. Isabelle Cavalier en ignorait la raison. La satisfaction du criminel qui soulage sa conscience par ses aveux. Balivernes ! En tout cas, en ce qui concerne Harry Godino. Car il était persuadé que Pierre-Marie de Laneureuville saurait le sortir de là. Jamais il n’avait laissé tomber un de ses hommes.
Il ne se fit pas prier pour poursuivre son récit. Décrire la panique des familles après le second meurtre.
– Là, elles se sentaient directement menacées, mais à aucun moment elles ne nous ont soupçonnés. Elles craignaient surtout que ça ne mette au jour leurs péchés mignons…
Harry Godino profitait également de l’entrée discrète par les caves de l’immeuble où habitait Toussaint. Il disposait d’ailleurs d’un double de ses clés.
Quand il a su, en rendant discrètement visite à Bonnot le mercredi soir, que Toussaint était parti « en mission » à Strasbourg, il a senti que ça allait trop loin.
– J’ai différé mon départ prévu pour le lendemain matin et décidé d’attendre Toussaint chez lui pour lui régler son compte. J’ai passé la nuit sur son lit tout habillé et je l’ai attendu. Mais c’est Bonnot qui s’est pointé affolé vers midi moins le quart, en disant : « Les flics sont chez moi ! » J’ai compris que c’était râpé. Que Toussaint avait dû se faire piquer. Alors j’ai étranglé Bonnot avec le rosaire qui traînait sur le lit et que Toussaint avait dû récupérer après avoir violé Angeline, car moi je le lui avais laissé autour du cou…


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 14 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 29

Chapitre 29





Oui, il avait bien assassiné Bernard Bonnot. Mais vu l’ordure que c’était, ce n’était pas une perte pour la haute fonction publique. Ce dont le capitaine Cavalier pouvait aisément convenir.
Il avait commencé ses aveux par le meurtre du préfet. Ce qui était normal. Les assassins commencent toujours par le plus facile. Le plus acceptable « moralement », si l’on veut, ou ce qui leur semble le plus compréhensible.
Oui, il avait bien assassiné Julie Bernard et Angeline de Saint-Fort.
Ce qui étonna d’abord Isabelle Cavalier. Car qui, alors, avait violé Angeline de Saint-Fort la nuit du jour de l’An ?
Mais elle préféra ne pas interrompre la confession fleuve de Harry Godino par une question qui pouvait attendre ou trouverait rapidement sa réponse.
Bernard Bonnot avait révélé quelques semaines plus tôt à Angeline de Saint-Fort qu’elle était sa fille, et donc lui-même son géniteur. L’adolescente ne l’avait d’abord pas cru. Mais sa mère le lui avait confirmé. Et Angeline de Saint-Fort, qui avait estimé naturel, jusque-là, de participer aux « activités » du groupe et de coucher avec les uns et les autres, aussi bien son père que Bernard Bonnot, se prit tout à coup à le haïr. À trouver ça dégueulasse que son vrai père ait couché avec elle – alors qu’elle avait trouvé naturel de coucher avec celui qu’elle croyait être son vrai père…
– À ne pas comprendre, mais je ne suis pas psy, commenta l’ex-flic.
Bref, elle était perturbée et confia cette révélation à sa meilleure amie, la petite Julie Bernard. Qui était amenée par ses parents aux soirées du groupe depuis presque un an.
– Mais c’était pas son truc et elle se montrait indocile. Ça se voyait qu’elle deviendrait un problème un jour ou l’autre…
Elle en parla également à Corinne Cangros, dix-sept ans.
– Une émotive, celle-là…
Puis, bien sûr, à Sabrina Claron.
– Elle, ça lui plaisait et elle avait tendance à devenir la maîtresse du jeu. Alors elle a prévenu Bonnot qu’il y avait un problème. Mais, en fait, le problème venait de Bonnot qui s’était lancé dans le sado-maso et qu’on savait pas où il s’arrêterait. Il était sous l’influence totale de son mauvais génie, Matthieu Toussaint… C’est vrai, il serait resté dans la partouze normale, il n’y aurait jamais eu de problème…
Donc, Bernard Bonnot, informé par Sabrina Claron des intentions d’Angeline, s’affola.
– Et il y avait de quoi, elle avait l’intention de porter plainte et de demander une indemnisation.
Menaces réelles ou pas, « la préfète » – c’était le sobriquet employé avec mépris par l’ex-flic pour désigner Bonnot depuis qu’il était tombé dans les bras et sous la coupe de Matthieu Toussaint – a pris ça au sérieux. Et décidé de prendre les devants.
Un peu avant Noël, il a décidé de la faire taire définitivement en payant grassement Harry Godino. Il en avait largement les moyens.
– Il n’a laissé aucune chance à sa propre fille ?
– Si. Quelques jours plus tôt, il lui a dit que, si elle se montrait docile et renonçait à ses mauvaises intentions, il en ferait son unique héritière.
– Et alors ?
– Elle lui a craché à la gueule, au propre et au figuré. Elle criait qu’elle voulait le voir croupir en prison avec tous les autres. Elle était devenue totalement incontrôlable. Bonnot, le crachat, il pouvait le lui pardonner, mais pas la menace de prison. Fille ou pas.
– Mais pourquoi avoir tué également Julie Bernard ? ne put s’empêcher de demander Isabelle Cavalier tout en connaissant d’avance la réponse probable.
– Ah ! ça c’était l’idée de Toussaint. Pour égarer les soupçons, a-t-il dit, et faire d’une pierre deux coups. S’en débarrasser. Et ça a plu à Bonnot. Pour lui, c’était quasiment de la prophylaxie. Les déviants sacrifiés à la survie de la tribu, qu’il a dit, ou quelque chose comme ça. De toute façon, tous les trois, nous étions convaincus que Julie parlerait dès qu’elle apprendrait l’élimination de sa grande amie. Et qu’il y avait de fortes chances qu’elle entraîne avec elle Corinne. Alors, autant l’éliminer au préalable. Bref, Toussaint était un sadique de première et Bonnot avait disjoncté. Moi aussi, d’ailleurs, mais moi je n’ai fait ça que pour le paquet de fric à la clé qu’il m’avait fait virer d’avance dans un paradis fiscal… Mais je ne vous en donnerai pas le montant ni ne vous indiquerai le lieu. Rêvez pas ! Quand je sortirai dans vingt ans, je pourrai retrouver tout ce fric…
Le « stratège » avait été le lieutenant Toussaint. Il avait toujours été fasciné par l’histoire non résolue du tueur « au collier de perles » qui avait défrayé la chronique de 92 à 97, échappé à toutes les traques et mystérieusement disparu.
– Un jour, il avait remarqué un rosaire suspendu à l’accoudoir d’un prie-Dieu utilisé comme serviteur muet dans une des chambres. Un curieux rosaire enfilé sur un fil en nylon de pêche. Comme pour la pêche au gros. Une saloperie qu’avait trouvée quelques années plus tôt Mme de Saint-Fort sous un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et qu’elle avait offert à Bonnot qui raffolait de ces trucs-là. Il avait même dit que ça faisait penser au « collier de perles » du tueur fou dont on parlait tant à l’époque. Et Toussaint s’est souvenu du rosaire quand Bonnot a décidé de tuer les filles. Il a dit que c’était super, que comme ça on mettrait les flics sur la piste de l’ancien tueur. D’ailleurs, puisqu’il bossait à la Criminelle, il se faisait fort d’orienter les soupçons sur une ancienne piste. Celle d’un prof. Et c’est pour ça qu’il m’a demandé de jouer le « témoin » après le premier crime. Moi, pour ma part, je trouvais ça risqué d’être le témoin de mon propre crime ; mais, lui, il trouvait ça génial. Sa putain de théorie « d’une pierre deux coups ». « Du grand art ! » qu’il disait, ce connard… Si vous ne l’aviez pas arrêté, je suis persuadé qu’il aurait continué de tuer avec son rosaire… Corinne y serait passée, et même la Sabrina qu’il ne pouvait pas souffrir à cause de son côté « meneuse de jeu » et qui manœuvrait pour le supplanter auprès de Bonnot. Mais, elle, c’était le fric qui allait avec qu’elle voulait.
Bonnot avait fait venir la petite Julie vers quatorze heures le 31 décembre. Toussaint lui avait soufflé qu’il fallait lui offrir un dernier plaisir.
– Julie ne voulait pas, mais Bonnot a fini de la persuader au bout d’une demi-heure en lui promettant que ça serait la dernière fois et qu’elle éviterait ainsi bien des ennuis à sa grande amie Angeline. Alors elle a cédé sans avoir conscience que sont arrêt de mort était signé. Bonnot l’a sautée difficilement – je veux dire qu’il a été long à venir –, puis il lui a dit : « Tire-toi, salope ! » Il m’a demandé devant elle de la raccompagner. Je savais ce que ça voulait dire. La gamine marchait vite, comme pour s’enfuir, et je lui ai laissé plusieurs mètres d’avance. J’ai pénétré dans le hall de son immeuble sur ses talons. Et hop ! dans le coin à côté de l’ascenseur… C’est vrai que ce rosaire est une arme hyperefficace et rapide ! Puis je suis ressorti… Oh ! je ne risquais pas grande-chose. Je suis toujours dans le quartier à aller d’un client à un autre. Il suffisait qu’il n’y ait personne à ce moment-là ou de remettre à plus.
– Mais Angeline a dû apprendre le meurtre de son amie par les informations à la télé ? Elle n’aurait pas dû sortir ce soir-là…
– Oui, mais elle ne pouvait pas en soupçonner l’origine. Et, c’est Sabrina Claron, à la demande de Toussaint, qui a convaincu Angeline et Corinne de sortir malgré tout ce soir-là, en hommage à Julie, pour faire comme si elle était toujours vivante. Et les parents ont insisté.
Les trois amies étaient donc sorties ensemble. Les prédateurs aux aguets. Car, cette fois-ci, Godino était accompagné de Toussaint. Ils attendraient une occasion où Angeline serait seule, soit sur le Champ de Mars, soit sur le chemin du retour.
Quand ils avaient vu Angeline quitter le groupe, ils l’avaient suivie de loin.
Elle s’était dirigée sur le côté vers l’allée Adrienne-Lecouvreur et l’avait remontée jusqu’au manège. Puis ils l’ont vue se diriger vers les massifs. Ils lui ont laissé une petite avance et y sont allés à leur tour.
Elle terminait de pisser à croupetons quand Harry Godino a surgi avec son complice. Elle s’est débattue. Toussaint lui tenait les jambes. Puis ça été fini.
– C’est pas un cri de femme qui risquait d’attirer qui que ce soit un soir comme ça…
Godino avait immédiatement pris la fuite en laissant le rosaire autour du cou de la petite.
Matthieu Toussaint, lui, avait préféré s’attarder.
– J’ai pas compris. Car les femmes, ce n’était pas son truc. Il en avait même une haine maladive. Mais, moi, je suis parti sans demander mon reste et en souhaitant même que ce dingue se fasse piquer…



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 10 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 27

Chapitre 27





Les uns et les autres furent joints à leur domicile ou sur leur lieu de travail par le capitaine Isabelle Cavalier, qui leur demanda de se présenter au Quai des Orfèvres dans les plus brefs délais. Mais, s’ils le souhaitaient, elle pouvait envoyer sur leur lieu de travail des policiers. Ce qui fut très persuasif. Excepté pour M. Cangros, haut fonctionnaire à l’Unesco, qui ressortit du palais entre deux policiers. Ainsi que pour les Saint-Fort qui avaient prévu de rester en Touraine jusqu’à la fin du week-end et qu’il fallut également aller chercher.
Les huit adultes furent groupés par couple dans des pièces différentes au fur et à mesure de leur arrivée. En compagnie de deux policiers chacun. Certains le prenaient avec hauteur et d’autres excipaient leurs relations. Il y eut aussi quelques hauts cris.
Les Claron furent réunis à dix-huit heures. Les Cangros à dix-huit heures quinze et les Bernard une demi-heure plus tard.
Les Saint-Fort, eux, étaient attendus aux alentours de vingt et une heures.
À dix-neuf heures, Isabelle Cavalier se rendit d’une pièce à l’autre et, sans un mot, remit à chaque couple un jeu de photocopies d’un choix de photos.
Les policiers présents dans chacune des trois pièces les virent passer de la surprise à l’abattement. Il n’y eut ni cris ni pleurs. Excepté Mme Claron qui eut une crise de nerfs nécessitant l’intervention d’un médecin.
Les jeux d’adultes sont des jeux d’adultes. C’est leur problème. Mais la présence de mineures, leurs propres filles, les condamnait inexorablement.
« Dans leur monde », ils étaient finis. Ils avaient la brusque révélation d’être devenus en un instant des morts civils.
À vingt heures, Isabelle Cavalier les réunit, sans Mme Claron, dans une même salle, en présence du commissaire principal Derosier et de quatre autres policiers.
– Je n’ai qu’une seule question à poser. Qui a tué Julie et Angeline ?
Mme Bernard éclata en sanglots.
Les regards restèrent baissés.
– Bien, attendons ensemble les Saint-Fort. Ils seront peut-être plus bavards.
La tension devint insupportable dans la salle au fil des minutes. Mme Bernard devint de plus en plus agitée. Mais personne ne craqua.
Le commissaire Derosier était ressorti au bout d’un quart d’heure, entraînant le capitaine Cavalier pour s’entretenir avec elle.
– Nous n’arriverons à rien tant que nous n’aurons pas retrouvé le protagoniste principal, ce Bonnot.
Isabelle acquiesça.
– Je vais quand même essayer, dit-elle en retournant vers la salle.
Elle avait la main sur la poignée de la porte quand elle fut appelée au téléphone.
– Je prends dans mon bureau ! dit-elle.
C’était son mari qui était resté sur les lieux avec deux de ses hommes pour dénicher le passage secret ayant permis à Bernard Bonnot de s’esquiver.
Ils l’avaient trouvé difficilement, par les caves. Et, curieusement, ça donnait dans celles de l’immeuble jouxtant l’hôtel particulier sur le derrière. Où habitait Matthieu Toussaint.
Isabelle Cavalier eut un mauvais pressentiment.
– On a retrouvé Bonnot dans l’appartement de Toussaint. Mort. Étranglé avec le collier de perles. En fait, il s’agit d’un rosaire monté sur un fil de nylon de pêche. Il l’avait autour du cou. Mais garde l’information pour toi, je veux qu’on le croie encore vivant.
Isabelle resta un long moment prostrée dans son fauteuil. Elle ne savait plus quoi penser de cette affaire.
Un lieutenant vint lui annoncer vers vingt heures quarante-cinq l’arrivée des Saint-Fort.
– On les met où ? Avec les autres ?
– Non. Amenez-les ici.
Dès leur introduction, le capitaine Isabelle Cavalier leur indiqua d’un geste un jeu de photocopies de photos.
Hervé-Pierre de Saint-Fort se décomposa immédiatement et sa femme Louise-Marie s’effondra.
Isabelle Cavalier se leva.
– On va rejoindre les autres, dit-elle simplement.
Quand Cavalier pénétra dans la pièce avec les Saint-Fort, la tension fut à son comble.
– Bon, dit-elle, nous allons pouvoir en finir. M. Bernard Bonnot vient d’être arrêté et il souhaite passer aux aveux…
Elle marqua une pause et considéra un à un son petit monde.
– Si vous voulez mon avis, par expérience, je puis vous assurer que le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres…
Il y eut comme un frémissement chez les sept. Mais ça n’éclata pas en confession spontanée.
– C’est pas grave, dit Cavalier sur un ton badin, entre Bernard Bonnot, Sabrina et Corinne, nous aurons vite fait le tour de la vérité.
Nouveau frémissement.
Mais la petite phrase avait eu le temps de faire son bonhomme de chemin et produisait son effet.
« …le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres… »
Enfoncer ou être enfoncé. Pour nombre d’hommes, ce n’est même pas un dilemme. Juste une alternative au choix évident.
Mme de Saint-Fort fut la première à prendre la parole. D’une voix récitative de tragédie grecque.
– Bernard (elle parlait du préfet Bonnot) a beaucoup changé depuis qu’il a hérité de la fortune de son père il y a deux ans. Il est devenu beaucoup plus tyrannique et obsédé par la recherche de sensations nouvelles. Il s’est cru tout permis.
Le capitaine Cavalier haussa les sourcils de surprise. C’était déjà pas mal avant.
– C’est peu de temps après avoir emménagé dans l’hôtel de son père que ça a commencé à déraper. Lorsque Harry Godino lui a présenté Matthieu Toussaint et qu’ils sont devenus amants…
C’était beaucoup d’informations nouvelles en bien peu de temps pour Isabelle Cavalier.
Harry Godino était l’ex-flic reconverti dans la télésurveillance.
– C’est alors que Bernard a commencé de se contenter exclusivement du rôle de voyeur et d’organisateur de plus en plus impérieux de nos soirées…
– Une sorte de metteur en scène pour des soirées sado-maso ? la coupa Isabelle Cavalier.
– Si vous voulez, répondit Mme de Saint-Fort en haussant les épaules.
– Et MM. Godino et Toussaint, là-dedans ?
– Harry Godino était le technicien. Celui qui avait installé le matériel de prise de vues et d’enregistrement. Il devait se branler, dit-elle crûment, en visionnant les bandes après. Toussaint, lui, il nous regardait avec Bernard et ils finissaient toujours par se masturber ensemble ou à se sucer. Mais ce Toussaint est une ordure. Un type qui hait les femmes et aime les humilier. Un sadique, si vous préférez.
Isabelle Cavalier décelait dans le ton de Mme de Saint-Fort le dépit de l’amante longtemps préférée de Bonnot, qui s’était prêtée avec complaisance à tous ses ébats et qui s’était vu supplanter et délaisser pour une petite frappe homo.
Les hommes semblaient gênés et gardaient le regard fuyant. Mais c’était pure hypocrisie. Le récit de Mme de Saint-Fort accusait Matthieu Toussaint et les dédouanait des meurtres.
Les deux autres femmes, elles, la cousine de Mme de Saint-Fort, c’est-à-dire Mme Cangros, haut fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, et Mme Bernard, hochaient parfois la tête comme pour confirmer la véracité du récit de leur amie et partenaire.
Mais le lieutenant Toussaint était mort et il ne pourrait jamais infirmer ni confirmer quoi que ce soit. Idem pour Bernard Bonnot. Mais l’assassin de ce dernier n’était pas identifié et risquait fort d’être le meurtrier d’une des deux victimes.
Bernard Bonnot avait été tué pour qu’il ne parle pas, et le tueur, en abandonnant l’arme du crime, le « collier de perles », autour du cou de sa victime, avait pour ainsi dire laissé un message.
Il n’y aurait pas d’autre meurtre.
– Quels étaient les rapports entre Godino et Toussaint ?
– Je ne pourrais pas vous dire, répondit Mme de Saint-Fort comme si elle avait acquis le statut de porte-parole du groupe. Mais c’étaient tous les deux des détraqués.
– Mais pourquoi votre fille Angeline et Julie Bernard ont-elles été assassinées ?
Mme de Saint-Fort regarda son mari puis se mura dans le silence.
Isabelle Cavalier soupira.
– Mme Bernard, vous pourriez peut-être me dire, maintenant, avec qui votre fille avait rendez-vous ce lundi après-midi ?
– Bonnot avait souhaité la voir seule, répondit la mère de la petite victime d’une voix sépulcrale.
Le capitaine Isabelle Cavalier hocha silencieusement la tête.
Les quatre autres policiers présents dans la salle étaient restés comme statufiés durant tout le temps qu’avait duré cet interrogatoire collectif.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 8 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





Pierre Cavalier eût préféré avoir le lieutenant Matthieu Toussaint vivant. Il aurait eu assurément beaucoup de choses à lui raconter. Mais Christelle de Saint-Fort était à présent hors de danger et sous protection jusqu’au dénouement de cette affaire ténébreuse. Cavalier avait également demandé le black-out sur l’identité de la victime de Strasbourg. Pour garder une longueur d’avance.
Il fallait frapper à présent rapidement et, dès le lendemain matin, ce jeudi 8 janvier, les patrons de la Crim et des Mœurs acceptèrent de mettre toutes leurs informations en commun et d’agir conjointement.
La commission rogatoire fut délivrée au capitaine Cavalier à onze heures du matin par le juge chargé de l’enquête sur les deux meurtres.
Quarante minutes plus tard, le dispositif d’intervention, qui avait préventivement été mis en place deux heures plus tôt, pour perquisitionner l’hôtel particulier appartenant à Bernard Bonnot se mit en branle.
Le commandant Pierre Cavalier l’accompagnait comme observateur.
La vaste demeure du préfet Bernard Bonnot était vide de toute présence humaine mais se révéla riche en « documents ».
Sa fuite dut être précipitée car les enquêteurs estimèrent que rien ne semblait avoir disparu.
Les collections de photos étalées sur quinze années étaient méticuleusement classées. Les divers enregistrements vidéo, eux, ne remontaient qu’à une dizaine d’années et étaient tout aussi soigneusement répertoriés.
Les partenaires étaient généralement les quatre couples. Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard. Il semblait y avoir eu très peu d’invités. Ils ne figuraient d’ailleurs que sur des photos ou des enregistrements d’ébats à deux.
Mme Claron semblait effectivement avoir été réticente, car sa présence se faisait rare dans les cinq dernières années.
Isabelle Cavalier reconnut Christelle de Saint-Fort de sa treizième année jusqu’à sa majorité.
D’ailleurs, les gamines semblaient toutes avoir été initiées aux jeux de l’amour de leurs parents dès leur treizième année. Dans l’ordre, Christelle de Saint-Fort, Sabrina Claron, Corinne Cangros, Angeline de Saint-Fort et Julie Bernard,
Curieusement, l’absence de Mme Claron se manifestait à partir de la présence de sa fille Sabrina, cinq ans plus tôt. Et l’on notait une nette tendance à la dérive hard ou SM depuis l’arrivée de Sabrina.
Mais il n’y avait aucun doute, il s’agissait d’un véritable méli-mélo des corps et des sexes. Et l’échangismes des filles au sein du groupe n’excluait pas l’inceste.
Même les flics des Mœurs présents furent estomaqués.
On pouvait également constater une surprenante montée en puissance depuis que le groupe avait transféré ses ébats de l’appartement du quai Voltaire à l’hôtel particulier.
Tout le dernier étage était aménagé en chambres et salons réservés à cet usage. Avec des coffres et des commodes renfermant tout le matériel et les accessoires idoines. Sans oublier un appareillage d’enregistrement sophistiqué dans chaque pièce.
Isabelle Cavalier était convaincue que quelque chose avait mal tourné au sein de cette tribu repliée sur elle-même et endogamique. Ayant conduit au meurtre des deux gamines.
Elle téléphona au juge vers quinze heures pour lui faire une brève synthèse et demander la mise en examen des quatre couples concernés.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 4 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Le lieutenant Matthieu Toussaint avait effectivement pris le TGV de quinze heures quarante-quatre à la gare de l’Est. Celui qui arrivait à Strasbourg-Gare à dix-neuf heures quarante-six. Ce qui lui laissait une marge confortable puisque l’arrivée des suivants s’échelonnait ensuite à partir de vingt et une heures deux seulement.
La veille au soir, il avait vu sur l’agenda de service du capitaine Isabelle Cavalier qu’elle avait donné rendez-vous à Sabrina Claron pour le lendemain en seconde partie de matinée.
Ce mercredi, il l’avait attendue sur son chemin de retour à la sortie de la station de métro La Tour-Maubourg. Pour savoir si elle s’en était bien tirée face à Cavalier.
Ils se parlèrent brièvement.
Elle avait tenu le coup mais elle avait croisé cette garce de Christelle qui était convoquée avant elle et qui avait dû « dire des choses ».
« Merde ! se dit Toussaint. On avait oublié celle-là et cette salope de Cavalier a dû la convoquer en loucedé puisqu’elle ne figurait pas sur son agenda… Merde ! »
Il était aussitôt rentrer chez lui. Un agréable trois-pièces haut de plafond et dont l’immeuble communiquait par les caves avec celles de l’hôtel particulier de Bonnot.
C’était d’ailleurs Bernard Bonnot qui lui avait loué cet appartement sous un nom d’emprunt quinze mois plus tôt. Par commodité pour leurs petites affaires.
Il avait immédiatement rejoint Bonnot par les caves.
Lui aussi avait aussitôt vu le danger.
– Je la connais bien, cette salope sainte-nitouche. Elle nous déteste et c’est sûr qu’elle a craché le morceau !
La décision avait été vite prise.
Le préfet Bernard Bonnot avait fouillé dans sa collection de photos particulières méticuleusement classées par années et par mois.
Il en extirpa une où figurait Christelle allongée entre Éloïse Cangros et Bernard.
– C’est la plus nette et une des dernières, dit-il en la lui tendant.
– Mais je n’ai pas son adresse à Strasbourg et elle a dû mettre le téléphone de son domicile sur liste rouge !
– T’inquiète ! Je prends toujours mes précautions et je l’ai.
C’est aussi Bonnot qui avait eu l’idée qu’il rentre chez lui par les caves et en ressorte aussitôt pour revenir à l’hôtel par la porte cochère.
– S’il y a une surveillance, ils te verront rentrer et ce sera ton alibi puisqu’ils ne t’auront pas vu ressortir. On aura passé l’après-midi ensemble et tu seras resté pour une folle nuit d’amour, mon ange, dit Bernard Bonnot en caressant voluptueusement le visage de Matthieu Toussaint qui lui tendit sa bouche.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 3 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Le même soir, après que leur fille Philippine eut accepté d’aller se coucher, Isabelle et Pierre Cavalier échangèrent leur moisson d’informations et firent le point.
Le personnage central du puzzle restait donc le préfet Bernard Bonnot. Les quatre couples y avaient pris leur place ainsi que leurs filles.
Quelque chose avait dû déraper au niveau de leurs activités « de groupe ».
Bernard Bonnot n’avait pas assisté à la cérémonie religieuse. Sûrement par prudence.
S’il avait tiré les fils des meurtres, il devait juger préférable de rester dans l’ombre. Éviter que les enquêteurs ne puissent établir un lien entre lui et les parents des deux victimes.
Et il avait raison. Il ne pouvait se douter des révélations de Christelle de Saint-Fort.
– Merde, mais si ! dit Isabelle en bondissant de sa chaise.
– Qu’est-ce qui te prend ? demanda son mari surpris.
– Nous sommes idiots ! Si Sabrina Claron a trouvé le moyen de lui faire savoir qu’elle a croisé Christelle de Saint-Fort à la Crim, il peut craindre qu’elle n’ait parlé et elle est donc en danger.
– Il risquerait gros de la faire disparaître. Deux crimes dans la même famille, ça ferait trop de bruit et ça le mettrait en danger.
– Mais c’est un pervers vicelard, cet enfoiré ! cria Isabelle. Il se croit au-dessus des lois. Rien ne l’arrêtera.
– Elle ne va pas se faire étrangler, arrête de délirer, Isa…
– T’as raison, elle ne va pas se faire étrangler, dit Isabelle la voix étranglée. Ils vont la tuer autrement. Et je ne sais même pas où elle se trouve…
Pierre Cavalier réalisa soudainement que sa femme avait raison.
– Je suis con, lâcha-t-il la voix blanche.
– Bon, mais sois un con utile. Fais quelque chose avec ton service à la noix !
Pierre Cavalier ferma les yeux pour se concentrer.
– Bon, fit-il au bout d’une minute qui parut interminable à Isabelle. C’est Lenoir qui surveille l’hôtel de Bonnot cette nuit. Personne n’en est sorti ou entré, sinon il aurait téléphoné. Par ailleurs, Christelle n’a pas dû loger chez ses parents et les Saint-Fort sont partis enterrer Angeline dans un bled en Touraine où ils ont une maison de famille. Elle n’était pas avec eux. À mon sens, elle a repris un train pour Strasbourg. C’est donc là-bas qu’elle est en danger.
– Ou pendant le trajet ? intervint Isabelle.
– Non, je ne crois pas. Je serais eux, j’organiserais un accident genre piéton renversé par un chauffard ou un suicide quelconque, type la sœur qui a culpabilisé d’avoir rompu avec sa famille et ne surmonte pas le décès de sa petite sœur.
Isabelle considéra son mari avec étonnement, comme si elle avait affaire à un étranger.
– Comment tu fais pour penser tordu comme eux ?
Il haussa les épaules et crispa les mâchoires. Il avait failli dire : « C’est mon boulot ! »
– J’imagine, c’est tout. Et je ne vois pas de hauts fonctionnaires mettre la main à la pâte. Ces types-là, ils sont habitués à avoir des sous-fifres et des larbins. Ils n’ont pas de sens pratique, sinon ça se saurait. Ils feraient moins de conneries.
– À qui tu penses ?
– Il est où ton lieutenant Toussaint ?
– Il a pris deux jours. Il a un tas de récups en retard. Mais la Crim ne va pas lancer un avis de recherche comme ça contre un de ses hommes ! fit Isabelle dépitée.
– Non, mais moi je peux mettre un dispositif de surveillance à la gare et autour du domicile de Christelle. Si rien ne se passe cette nuit, elle restera sous surveillance jour et nuit jusqu’à ce qu’on en ait fini avec ces salauds.
Pierre Cavalier passa les coups de fil nécessaire.
Il était près de vingt-deux heures.
Il espéra qu’il ne soit pas trop tard.
Elle avait dû prendre gare de l’Est le TGV de dix-sept heures quarante-sept ou de dix huit-heures cinquante.
L’un et l’autre arrivaient respectivement à Strasbourg-Gare à vingt et une heures quarante-sept et vingt-deux heures cinquante-deux.
– Ils peuvent se mettre en place rapidement ? demanda Isabelle angoissée.
– Oui, là-bas, il y a une équipe spéciale pour le Parlement que je peux mobiliser dans l’heure. Si elle a pris le train qui arrive dans près d’une heure, nous serons dans les temps.
Pierre Cavalier s’efforça d’imaginer le comportement d’un flic comme Matthieu Toussaint.
La cérémonie religieuse s’était terminée à quinze heures trente et il n’était pas présent dans l’assistance.
A priori, il ne pouvait pas savoir si Christelle de Saint-Fort resterait ou non à Paris. Par exemple, jusqu’au week-end. Mais si la jeune femme avait fui cinq ans plus tôt Paris et ses mauvais souvenirs, elle n’avait sûrement pas envie d’y traîner maintenant.
Il se mit à la place de Matthieu Toussaint.
« Moi, j’aurais appelé le secrétariat en me faisant passer pour un journaliste et demandé à parler à l’attachée parlementaire du député X. Et le secrétariat m’aurait indiqué sa date de retour. »
Donc, Toussaint a dû partir en début d’après-midi dès que la décision d’élimination de la jeune femme a été prise.
Par Bernard Bonnot, probablement.
Il appela le lieutenant Gilbert Lenoir qui était en train de planquer dans une cuisine qui donnait sur l’entrée de la porte cochère de l’immeuble de Bonnot. Chez une vieille dame qui était toute contente de rendre service à la police. – « Ça me fera un peu de compagnie », avait-elle dit.
Il lui demanda de visionner la bande enregistreuse comprenant la plage horaire entre midi et deux et de vérifier la venue à l’hôtel de Matthieu Toussaint.
Les téléphones de Bonnot étant sous surveillance, Toussaint avait dû obligatoirement se déplacer pour lui rendre visite.
– Mais je t’assure, dit Lenoir, personne n’est venu de la journée.
– D’accord, mais celui qui t’a précédé a peut-être été pisser ou abandonné sa surveillance cinq minutes et aura eu la flemme de visionner la bande.
– Mais il l’aurait ensuite vu ressortir, objecta Lenoir. Et Toussaint et Bonnot ont peut être pu communiquer par courrier électronique…
– Non. Je suis convaincu qu’il est venu et qu’il est reparti par une autre sortie. Les caves de l’hôtel doivent communiquer avec les caves d’un autre immeuble sur le derrière.
La vieille dame, insomniaque, rôdaillait dans la cuisine et ne perdit pas un mot de la communication.
Elle tapota l’épaule du lieutenant.
– Excusez-moi, monsieur, dit-elle pour attirer son attention.
Gilbert Lenoir demanda à Pierre Cavalier de patienter.
Elle avait un air de petite fille prise en faute.
– Vers une heure et demie, j’ai remplacé votre collègue pour qu’il puisse déguster le sauté de veau que je lui avais préparé.
Le lieutenant Lenoir crut halluciner.
– Oh ! ne vous inquiétez pas. Il a mangé là dans la cuisine et il a juste été au petit coin après…
– C’est tout ? demanda Lenoir.
– Il a aussi été acheter des cigarettes. Juste un quart d’heure. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai surveillé à sa place…
Elle se mit à rougir de confusion.
– … Mais il n’y a que des habitués qui sont passés sous le porche. Des gens qui habitent les appartements dans les anciens communs ou des gens que je vois souvent venir. Rien de particulier, vous savez. C’est ce que j’ai dit à votre collègue…
Gilbert Lenoir s’efforça de rester calme. La vieille dame n’y était pour rien.
Il prit une des photos parmi celles posées sur un coin de la table de la cuisine et la mit sous le nez de la propriétaire des lieux.
– Ce monsieur, qui est un habitué, vous l’avez vu ?
– Bien sûr, quand votre collègue a fini de déjeuner et que je lui ai servi son café ! répondit-elle en haussant les épaules.
Le lieutenant Lenoir fit un bref calcul mental et reprit sa communication avec Pierre Cavalier.
– Confirmation. Il est venu entre quatorze heures et quatorze heures quinze…, dit-il en regardant la vielle dame qui lui montrait les dix doigts de ses mains. Je peux même te préciser. Dix heures dix.
– Bravo, vieux ! Tu as été super rapide pour visionner deux heures de bande de surveillance, le félicita le commandant Cavalier.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 30 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20


Taille de police


Le permis d’inhumer avait été délivré la veille et les deux petites victimes devaient être mises en terre ce mercredi après-midi après une cérémonie commune en l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
Le genre de cérémonie dont aucun détail n’échapperait aux divers enquêteurs.
Ça peut même être parfois très instructif, comme on disait à l’école de police.
Mais, Isabelle savait que ce serait pour elle une épreuve supplémentaire. Elle détestait les enterrements, et ceux de mômes encore plus.
Pour l’instant, elle s’apprêtait à interroger Sabrina Claron.
Comme elle avait dix-huit ans, elle avait pu la convoquer comme témoin. Pour dix heures. Mais ce n’est pas elle qu’elle aurait préféré interroger. Plutôt la petite Corinne Cangros.
Quand le standard l’appela, elle crut que c’était pour lui annoncer l’arrivée de Sabrina.
En fait, Mme de Saint-Fort souhaitait lui parler de toute urgence.
Aussi sa surprise fut-elle grande quand Christelle de Saint-Fort, l’aînée, fut introduite dans son bureau.
Elle était telle qu’Isabelle ne put la dissimuler. Ce qui eut pour heureux effet de mettre en confiance sa visiteuse.
– Vous m’avez prise pour une salope ou une garce, hein ? lui jeta-t-elle tout de go.
Le hochement de tête d’Isabelle Cavalier hésitait entre le oui et le non.
– De toute façon, je suis heureuse de vous voir.
– Moi aussi, dit la jeune attachée parlementaire. Ça me soulagera et je le dois aussi pour ma sœur.
– Vous êtes venue à Paris pour l’enterrement cet après-midi ?
– Oui. Mais surtout pour avoir un prétexte de vous rencontrer car je n’ai guère envie de voir ma famille…
– Vos parents ? la coupa Isabelle.
– Mes parents et les autres…
Isabelle Cavalier sentit que ce devait être très complexe, comme toute histoire de famille.
– Ce que j’ai à vous dire n’est pas facile, poursuivit la jeune femme. D’ailleurs, ça ne concerne pas directement les meurtres… du moins, je ne pense pas. Vous savez, depuis ma majorité je ne voyais quasiment plus ma famille et je connaissais à peine ma petite sœur. Je ne sais rien de ses aspirations ou de ses relations…
Le capitaine Cavalier l’encouragea du regard.
– En fait, ce que j’ai à vous dire ne vous aidera pas à résoudre ces meurtres, mais cela peut vous éclairer d’un jour particulier notre milieu, à mieux saisir certaines choses.
Christelle de Saint-Fort semblait se confronter à de douloureux souvenirs.
– J’espère que ma sœur n’aura pas subi dans sa courte existence ce que j’ai eu à subir… mais je n’en suis pas certaine, voyez-vous, poursuivit la jeune femme la voix étranglée d’émotion. Moi, j’ai pensé à me sauver, mais je n’ai pas songé un seul instant à sauver les autres… C’est pour ça que je suis là.
Isabelle crut bon d’intervenir pour vider l’abcès de la douleur.
– Un certain Bernard Bonnot, préfet de son état, ça vous dit quelque chose ?
La jeune femme sursauta de surprise.
– Comment le savez-vous ? Je veux dire, pourquoi me citez-vous ce nom ? Bien sûr que je connais. Trop, hélas !
Le capitaine Cavalier préféra jouer franc-jeu. Ce pouvait faire gagner du temps à tout le monde.
– Il a à faire quelque chose dans cette histoire, mais nous ne savons pas encore quoi précisément. Alors, vous voyez, vous pouvez nous aider plus que vous ne le pensiez…
– Merde alors ! dit la jeune femme. C’est pire que ce que je croyais…
C’était effectivement complexe et Isabelle Cavalier eut parfois du mal à suivre le récit de Christelle de Saint-Fort et à en croire ses oreilles.
Les histoires de cul sous toutes ses formes et en famille, elle connaissait, et même dans sa propre chair, mais, là, c’était du grandiose dans l’infamie et la veulerie.
Bernard Bonnot habitait alors un duplex quai Voltaire. Confortable. Cent cinquante mètres carrés.
Les deux cousines, Mme de Saint-Fort née Louise-Marie de Pouldieu du Fouët et Mme Cangros née Éloïse de Pouldieu du Guen, étaient de longue date les maîtresses attitrées de Bernard Bonnot. Conjointement en général. Mais Louise-Marie, Mme de Saint-Fort, n’exerçant pas d’activité professionnelle, se rendait parfois seule quai Voltaire.
C’est d’ailleurs un jour qu’elle s’y rendait sans sa cousine Éloïse, un après-midi, qu’elle y emmena sa fille Christelle pour l’initier aux jeux amoureux avec son amant.
Elle venait de fêter ses treize ans.
Par ailleurs, Bernard Bonnot, invitait les couples Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard à des parties fines qui se terminaient en mêlées générales ou singulières.
Mais, dans ces cas-là, Bonnot se complaisait en général dans la situation de voyeur et enregistrait les fins de soirée au caméscope. Son petit péché mignon, entre autres.
– Si votre mère vous a livrée à cet infâme individu, ne pensez-vous pas que sa cousine ait pu faire de même avec sa propre fille Corinne ?
– Tout est possible. Mais je n’ai plus de relation avec ma famille et tous ces gens-là depuis cinq ans. Leur fille était trop jeune à l’époque.
– Et Sabrina Claron ?
– Je ne peux rien vous affirmer pour elle non plus. Mais je ne pense pas que sa mère l’ait « livrée » à Bonnot et aux autres…
– Que voulez-vous dire par là ? demanda Cavalier intriguée.
– Mme Claron était réticente à ses soirées. Elle n’y accompagnait pas souvent son mari…
– Non, je voulais dire par « aux autres »…
– Ah oui ! les autres…
Christelle de Saint-Fort se recroquevilla un instant sur sa douleur. Isabelle respecta son silence et lui proposa un verre d’eau.
– Oui, reprit la jeune femme, en plus des après-midi où ma mère m’emmenait chez Bonnot, j’accompagnais mes parents à ces soirées particulières. Alors vous imaginez, j’étais de la chair fraîche pour tous ces salauds et même la mère Cangros, la salope !
– Vous ne vous êtes pas rebellée ?
– Non, au début non. Je croyais que c’était comme ça les relations sexuelles. Que c’était normal. Vous savez, j’ai même été flattée au début…
– Et un jour…
– Oui, un jour, j’ai compris que ce n’était pas normal, ou que ça pouvait être autrement. Alors, j’ai eu honte, puis j’ai renâclé… je ne me suis pas tout de suite rebellée. Ma mère me disait que j’étais anormale de réagir comme ça. Qu’il fallait au contraire que j’en profite. Que j’avais de la chance. Et puis, quand j’ai vraiment voulu me rebeller, ce salaud de Bonnot m’a sorti les photos qu’il avait de nous et de moi. « Tu veux voir aussi mes cassettes ? » a-t-il dit. Alors j’ai subi jusqu’à l’année de mes dix-huit ans et je me suis barrée loin de tout ça…
Isabelle Cavalier avait une boule en travers de la gorge. Elle comprenait mieux pourquoi les mœurs étaient sur Bonnot et sa « bande ».
– Vous croyez que votre mère a pu entraîner votre sœur chez Bonnot ?
– Oh ! pour du cul ma mère est capable de tout, dit Christelle de Saint-Fort d’un ton désabusé.
Isabelle ne se sentait plus le courage de poser de question. Le visage de la jeune femme était contracté de douleurs anciennes.
Cela dépassait l’imagination du capitaine. Que des gens de la haute pratiquent l’échangisme, cela ne la surprenait pas. Ce n’était d’ailleurs pas nouveau. Mais ce qui l’atterrait, c’était ce qu’elle avait entrevu au cours du récit de la jeune femme.
Ils pratiquaient l’échangisme avec leurs propres filles.
Christelle de Saint-Fort soupira.
– Il faut que je vous dise encore une chose.
– Oui ?
– Je crois qu’Angeline est ma demi-sœur.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que Bernard Bonnot est son père.
Un long silence s’instaura.
Isabelle Cavalier en avait oublié qu’elle avait convoqué Sabrina Claron.
– Excusez-moi, mais je vais devoir recevoir Sabrina Claron.
La jeune femme frissonna et lança à Isabelle un regard craintif.
– N’ayez crainte. Personne ne saura jamais ce que vous m’avez révélé. Je n’ai d’ailleurs pas pris de notes, comme vous avez pu le constater. Mlle Claron attend dans le couloir, vous allez donc vous croiser. Je lui dirai simplement que je convoque tout le monde un à un.
La jeune femme sourit et Isabelle la raccompagna jusqu’au bout du couloir.
Quand elles passèrent à la hauteur de Sabrina Claron, Isabelle nota à la dérobée le regard haineux que celle-ci jeta à Christelle de Saint-Fort.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

samedi 28 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Pierre Cavalier avait fait mettre sous surveillance l’hôtel particulier du préfet Bernard Bonnot dès le début de matinée.
Les grands moyens avec des hommes sûrs du « Service ».
La découverte de l’existence de Bernard Bonnot et de ses liens de vassalité avec Pierre-Marie de Laneureuville et ses vieux réseaux issus de la guerre froide changeait toute la donne initiale. Ou l’éclairait d’un nouveau jour. Paradoxalement, en l’obscurcissant.
La seule chose concrète était le message d’« en haut », dont il se souvenait des termes exacts à la virgule près.
« On vous demande de neutraliser ce dingue au collier… Il représente un danger pour l’État… Mais ne le neutralisez que quand il aura été identifié avec certitude. Faites pour le mieux, mais il faut absolument qu’on soit débarrassé de ce dingue. D’accord ? »
« Neutraliser », il n’avait pas besoin de traduire. Il suffisait simplement que le meurtre d’État prenne la forme d’une mort accidentelle ou naturelle.
Et il y avait le choix. Chaque pays ayant son style et chacun de leurs services sa marotte.
En ce qui concerne la mort naturelle, la technique du « parapluie bulgare » avait été nettement améliorée.
Les asphyxies au gaz étaient moins courantes depuis la généralisation du tout-électrique et les explosions de gaz étaient devenues de moins en moins crédibles. De plus, il y avait toujours des risques collatéraux.
Les produits chimiques étaient nettement plus efficaces.
Le suicide avait ses aléas, mais ils étaient facilement contrôlables. Non-communication des résultats de l’autopsie, dossier égaré…
L’état dépressif offrait un grand choix. En fait, toute la palette des mille et une façons de se suicider. Du revolver type Magnum 357 – radical et donc trop souvent utilisé par facilité, ce qui rendait son emploi de moins en moins crédible – à la pendaison, en passant par la défenestration, la noyade, les barbituriques et tutti quanti.
Pour l’accidentel, il y avait bien évidemment la perte de contrôle du véhicule provoquée par le chauffard introuvable, le choc avec un camion tout aussi introuvable, la « glissade » sur le quai du métro ou à l’arrêt d’autobus, le piéton renversé par un chauffard prenant la fuite et qu’on ne retrouverait jamais.
Également toutes les formes de meurtres ordinaires : un cambrioleur surpris dans son art et qui perd les pédales, l’accident de chasse – de plus en plus rare et présentant de nombreuses difficultés –, le tueur fou de passage, le fameux rôdeur, le criminel évadé, etc.
Il y avait également son versus terroriste.
Du temps de la guerre froide, on avait même pu laisser se défouler les groupes terroristes dits révolutionnaires sur des « gêneurs ». Avec le double avantage de ne pas avoir à le faire soi-même et à profiter politiquement de l’indignation de l’opinion publique. Mais ça remontait au siècle dernier et il ne fallait plus y songer, à moins qu’un jour, après être parvenu à infiltrer et contrôler des groupes islamistes… Mais il ne fallait pas trop rêver.
Donc, « neutraliser » ce dingue au collier qui pouvait être le même tueur que quelques années plus tôt, ou un autre. Qui « représente un danger pour l’État »…
Ça, c’était nouveau.
Et ne le neutraliser que « quand il aura été identifié avec certitude ».
Il pouvait donc y avoir doute sur son identité. Ce qui signifiait qu’il ne fallait pas se fier aux apparences. Que celui qui devait être identifié n’était pas un simple tueur, ni même un serial killer ordinaire. Car quel intérêt politique y aurait-il à le liquider plutôt que de le livrer à la justice ?
Ce que l’on demandait au « Service », c’était d’éliminer une gêne, quelqu’un qui en savait trop et représentait une menace réelle ou potentielle, ce qui revenait au même. Ou quelqu’un ayant échappé à tout contrôle.
« Faites pour le mieux » !
Le commandant Cavalier esquissa un léger sourire.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 27 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Les diverses surveillances furent levées dans la nuit de dimanche à lundi. Excepté celle concernant le lieutenant Toussaint.
Le commissaire Antoine ne pouvait mobiliser plus longtemps ses hommes sur cette affaire et de Laneureuville risquait d’en avoir vent par l’intermédiaire des réseaux qu’il contrôlait encore. Des restes de l’époque où police politique conjuguait à la fois polices parallèles et malfrats.
Isabelle Cavalier était décidée à entendre de nouveau Sabrina Claron et Corinne Cangros. Mais une information, qui lui fut communiquée dès son arrivée au Quai des Orfèvres ce lundi matin, attira son attention.
Angeline de Saint-Fort avait une sœur aînée. Christelle de Saint-Fort, vingt-trois ans, attachée parlementaire au Parlement européen.
Il y avait même son numéro de téléphone.
Elle le composa aussitôt mais tomba sur l’annonce du répondeur.
Isabelle raccrocha sans laisser de message.
À la troisième tentative, à dix heures vingt, elle obtint son interlocutrice.
Le capitaine Cavalier sentit de la réticence dans la voix de Christelle de Saint-Fort dès qu’elle eut décliné ses fonctions.
– Vous appelez pour ma sœur ?
Isabelle Cavalier présenta ses condoléances, s’excusa de l’importuner, mais elle avait pensé que, peut-être, Angeline avait pu se confier à sa grande sœur.
– Vous comprenez, nous sommes à la recherche du moindre élément…
L’attachée parlementaire la coupa.
– Vous savez, je vois rarement mes parents et ma sœur et moi nous étions comme des étrangères avec nos sept ans d’écart. Je crains de ne vous être d’aucune utilité…
Isabelle eut l’impression que Christelle de Saint-Fort avait hâte de mettre fin à l’entretien. Elle ne sentait aucune émotion dans sa voix.
« Pourtant, c’était sa petite sœur, et elle a été assassinée », se dit Isabelle.
Puisque Christelle de Saint-Fort ne manifestait pas d’émotion, le capitaine Cavalier décida d’abandonner son ton compassionnel.
– Vous devez savoir que votre sœur a été violée post-mortem ?
Un silence.
– Je l’ignorais, finit par dire l’aînée des Saint-Fort avec une voix nettement moins assurée.
– Moi, l’état de vos relations avec votre famille, j’en ai rien à foutre, poursuivit brutalement Isabelle. La seule chose qui m’importe, c’est qu’une gamine de seize ans a été tuée et violée. Presque une môme. En tant que femme, ça me donne la haine, quelle que soit la victime, et en tant que femme-flic une immense envie de justice. Je ne supporte pas l’idée qu’un assassin de femme ou un violeur puisse rester impuni. Mais je conçois parfaitement que tout cela puisse vous laisser indifférente. Excusez-moi, mademoiselle de Saint-Fort, de vous avoir importunée.
Isabelle Cavalier raccrocha sans laisser le temps à son interlocutrice de répondre.
« Qu’elle mijote, la salope ! » se dit rageusement Isabelle.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 25 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 16


Chapitre 16





Ce dimanche 4 janvier, rien ne bougea avant seize heures trente.
Le lieutenant Toussaint venait d’être relevé par un collègue de la Crim pour la surveillance de Philippe-Henri Dumontar.
Philippe-Henri n’était sorti qu’en fin de matinée pour acheter son pain rue Nicot. Depuis, il n’était pas ressorti de son domicile.
Le lieutenant Gilbert Lenoir des Stups, qui avait relevé un de ses collègues une heure plus tôt pour la double surveillance du professeur et de Toussaint, choisi de filer Matthieu Toussaint.
Celui-ci remonta à pied la rue Saint-Dominique jusqu’à l’avenue Bosquet, qu’il traversa pour s’engager ensuite dans une petite rue parallèle.
Il pénétra sous une porte cochère et alla jusqu’au fond de la cour où se dressait un immeuble de quatre étages qui se révéla être un hôtel particulier.
Lenoir attendit cinq minutes après que Toussaint y eut pénétré mais préféra ne pas traverser la cour pour éviter de se faire remarquer. Il releva seulement le numéro d’immatriculation de la 607 Peugeot garée dans la cour. Avec un peu de chance, c’était celle du propriétaire.
En cinq minutes, le commissaire Antoine obtint le nom de son propriétaire au fichier des cartes grises.
Une demi-heure plus tard, après être entré sur plusieurs bases de données à l’aide de son ordinateur portable, Pierre Cavalier imprimait le curriculum vitae de celui-ci.
Bernard Bonnot, cinquante-trois ans, préfet en disponibilité pour convenance personnelle depuis deux ans.
Il avait alors hérité de son père, un des commissaires-priseurs les plus en vue de la place de Paris, un patrimoine des plus confortables. Comprenant cet hôtel particulier dont les deux premiers étages avaient servi de bureaux et les deux autres d’appartements.
Pierre Cavalier garda pour lui ce qu’il découvrit dans la base du « Service ».
Bernard Bonnot était un proche de Pierre-Marie de Laneureuville, l’actuel garde des Sceaux et grand manipulateur de l’ombre, qui avait tenté de prendre le contrôle du « Service » et s’était vu évincé de sa direction au profit de Pierre Cavalier.
Une photo accompagnait le curriculum vitae.
Isabelle n’en crut d’abord pas ses yeux.
C’était l’homme qu’elle avait croisé sur le palier des Bernard lorsqu’elle leur avait rendu visite en fin de matinée le 1er janvier, jeudi.
– Ben dis donc, dit Antoine, sur quoi on est tombés ? Que du beau monde… Mais je vais manquer d’hommes pour rajouter une nouvelle surveillance. Comme il y a déjà la Crim et les Stups sur le coup, si tu veux, j’appelle des potes de mœurs en renfort ? »
C’était une boutade, mais Isabelle ne le prit pas pour telle.
Elle reniflait une sale piste nauséabonde.
Mais que venait faire Phil là-dedans, ou, plutôt, à quoi servait-il ?


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.