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mercredi 3 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 9 (suite et fin)

Chapitre 9 (suite et fin)





Depuis un an, elle était méconnaissable Mercedes.
Elle était devenue négligée et avait souvent un regard vide. Comme mort.
Mercedes faisait peur à Euh-Euh.
Le Clément, il avait de nouveaux amis qu’il retrouvait souvent autour du jardin Nicole-de-Hauteclocque.
Euh-Euh avait commencé de suivre leurs habitudes dans le quartier entre le boulevard de Grenelle et l’avenue de La Tour-Maubourg.
C’étaient les « rabatteurs » et les « livreurs » de Clément.
Quand ils faisaient la fête entre eux, ils jouaient tous les cinq avec Mercedes. C’était pas beau mais Mercedes elle semblait pas se rendre compte.
Euh-Euh, il regardait pas vraiment. Il voulait juste être là pour protéger Mercedes.
Puis, un jour, ils ont tout fait pour que Euh-Euh joue lui aussi avec Mercedes.
Euh-Euh il a pas voulu. Mais le Clément il a sorti un couteau et l’a donné à Samy Dupuis pour qu’il oblige Euh-Euh à le faire.
Euh-Euh il a eu peur.
Il s’est approché tout nu de Mercedes pour faire comme eux.
Mais Mercedes elle s’est mise à crier et à se débattre.
– Nooon ! pas toi ! Vous êtes des ordures ! Pitié…
Alors ils l’ont tenue et giflée et donné des coups de pied.
Euh-Euh il a été obligé avec le couteau.
Mercedes pleurait et suppliait.
Euh-Euh aussi.
Ils ont beaucoup ri et moqué de Euh-Euh qui pouvait pas.
Parfois, ils obligeaient aussi Mercedes à faire la même chose avec des hommes qui payaient pour ça.
Depuis quelque temps, ils faisaient des piqûres à Mercedes.
Elle faisait tout ça pour ses piqûres qu’elle devait payer.
Pour eux, elle en faisait jamais assez des choses sales avec des hommes qu’elle connaissait même pas.
Pour la punir, ils la déshabillaient et lui faisaient pipi dans la bouche ou dans les fesses.
Mercedes elle était morte depuis longtemps quand ils lui ont fait, sous les yeux de Euh-Euh, dans l’appartement de Clément, la piqûre qui l’a tuée.
Ils ont été la mettre dans le local à ordures de l’immeuble de Mercedes. C’était tout près.
Cette nuit-là, le 13 mai, Euh-Euh a décidé de les tuer tous.
Par justice et pour que Mercedes pardonne à Euh-Euh.
En prenant son temps et en observant bien.
Comme ils connaissaient tous Euh-Euh, c’était très facile.
Ils avaient pas la méfiance.
Euh-Euh, il s’est servi de leurs habitudes. Avec la patience d’un loup.
Aucun n’a eu peur quand il a vu Euh-Euh s’approcher.
Après Euh-Euh sait pas. Il fermait toujours les yeux quand il frappait pour pas voir les leurs.
Ça, Euh-Euh, il pouvait pas.
La dame de la police, elle a beaucoup aidé Euh-Euh après la mort d’Ahmed Larbi.
Elle a été gentille. La dame elle a dit que la police était un grand danger. De pas sortir.
Elle avait l’air d’aimer la vengeance de Euh-Euh. Elle a pas arrêté Euh-Euh quand il lui a dit que c’était lui.
Elle faisait comme si elle comprenait pas.
Le professeur aussi il a été gentil. Surtout quand Euh-Euh lui a dit qu’il y en avait déjà eu trois et qu’il en restait plus que deux.
– C’est bien. Termine ce que tu as commencé, il a dit le jour où ils se sont promenés dans les Invalides. Sois très prudent et prends tout ton temps. Mais après, tu arrêtes. Tu ne fais plus rien. Tu me le promets ?
Euh-Euh il a promis.
Normal. Euh-Euh est pas un assassin.
Euh-Euh, il a fait justice comme dans la Bible le vieux monsieur il a dit de faire avec les méchants.
Euh-Euh très fier de lui.
Mais maman Euh-Euh semble très soucieuse depuis la punition de Samuel Jançon.
Un monsieur inconnu mais important pour maman Euh-Euh est venu lui parler quelques jours plus tard. À la maison.
Euh-Euh entend tout.
Le monsieur parle de Euh-Euh.
Il fait pleurer maman Euh-Euh.
Euh-Euh il a envie chercher autre couteau à la cave pour punir le monsieur.
Mais Euh-Euh préfère écouter pour l’instant.
Le monsieur méchant dit à maman Euh-Euh qu’on a retrouvé des empreintes sur les couteaux qui ont tué Samy Dupuis et Samuel Jançon. Il dit que ce sont les empreintes de son fils.
Euh-Euh trouve normal pas avoir mis de gants puisque la dame gentille de la police a protégé Euh-Euh.
Le monsieur dit que c’est grave, très grave.
Le monsieur dit qu’il a eu toutes les peines du monde à dissimuler ces preuves.
Qu’il faut enfermer Euh-Euh dans la maison. Qu’il ne sorte pas.
Que c’est la raison d’État.
Empêcher un immense scandale.
Que maman Euh-Euh doit bien comprendre qu’on ne souhaite pas en arriver à des mesures extrêmes…
Là, maman Euh-Euh repleurait beaucoup.
Euh-Euh veut chercher un couteau.
Mais le méchant monsieur empêche Euh-Euh de passer.
Il aide maman Euh-Euh à l’enfermer à clé dans sa chambre.
Après Euh-Euh entend plus.
Il comprend plus non plus.
Euh-Euh doit parler au professeur…


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Euh-Euh, il est très content de lui. Il a fait une grande chose. Il a vengé son amie Mercedes. Mais Euh-Euh ne comprend pas pourquoi la dame de la police elle ne le félicite pas quand il lui dit que c’est lui qui a fait ça.
Pourtant, comme lui, elle semble ne pas aimer les méchants.
Il n’y a que le professeur qui comprend Euh-Euh.
Sans lui, il aurait eu du mal à réaliser les deux derniers meurtres.
Le professeur lui a donné de bons conseils.
Il a fait comprendre à Euh-Euh qu’il valait mieux que ça reste un secret. Que les gens ils ne pouvaient pas comprendre son esprit de justice. Qu’ils aimaient pas en fait qu’on fasse justice soi-même. Qu’il valait mieux pour eux qu’il n’y ait pas de justice du tout que celle qu’il exerçait.
Mais Euh-Euh il a tué tous ceux qui ont fait du mal à Mercedes. Et il est heureux Euh-Euh.
Mercedes, maintenant, elle ne va plus pleurer ni supplier.
Mercedes elle est heureuse et elle a dû voir tout ce que Euh-Euh a fait pour elle.
Mercedes, elle a toujours été gentille avec Euh-Euh. Elle s’est toujours occupée de lui. Elle le voyait. Il existait pour elle.
Mercedes, elle avait dix-neuf ans quand elle est morte. Quand ils l’ont tuée, ces cinq-là. Les plus méchants des méchants.
Euh-Euh, c’est dans la Bible qu’il a vu que les méchants ils doivent être punis.
La Bible, Euh-Euh, il aime bien.
Il y a beaucoup de méchants.
Bien sûr, ils ne sont pas toujours punis comme il faut. Le monsieur de la Bible il a parfois des oublis ou des comportements bizarres avec les méchants.
Il y a des punitions qu’il donne qui ne ressemblent pas toujours à des punitions. Plutôt le contraire. Là, Euh-Euh, il aime pas.
Mais quand il châtie bien, le monsieur de la Bible dont on parle toujours tout le temps, Euh-Euh il aime beaucoup.
C’est de la vraie justice.
Parfois, c’est compliqué. On ne sait plus qui est le méchant et le bon. Mais quand on est sûr qui est le méchant, c’est bien. C’est simple.
Euh-Euh il a eu l’idée du couteau quand il a vu Abraham brandir son couteau.
C’est une belle image qui a beaucoup plu à Euh-Euh.
Lui, Euh-Euh, rendre justice comme dans la Bible.
Les gens ils ont aimé, mais ils n’aiment plus a dit le professeur à Euh-Euh.
Mais l’idée du couteau, c’était plus pratique que les transformations en statues de sel, le feu du ciel, les nuées de sauterelles et tous ces trucs qui demandent plein de techniques comme au cinéma.
Euh-Euh, il aime les idées simples.
Les idées simples, lui a dit le professeur, c’est toujours ce qu’il y a de mieux. En toute chose. « C’est classique et tout ce qui est classique est beau. »
Euh-Euh, il aime beaucoup quand le professeur il parle comme ça.
Euh-Euh, il comprend.
Euh-Euh, il comprend beaucoup moins bien les idées de punir les méchants du fils du monsieur de la Bible dont on parle à la fin.
C’est compliqué et pas classique du tout. Donc c’est pas bon.
Mais Euh-Euh, il a compris que c’était quelque chose qui a été rajouté. C’est plus du tout pareil.
D’ailleurs, les méchants, ils ne sont plus punis du tout.
C’est pas de la punition.
Et Mercedes, il ne l’a pas vue monter au ciel.
Mercedes, ils l’ont mis dans une boîte où on pourrit.
Elle méritait pas ça Mercedes après ce que les méchants ils lui ont fait.
C’est pourquoi Euh-Euh il a voulu vraiment les punir.
Pour que ça fasse du bien à Mercedes et que ça l’empêche de pourrir entièrement.
Le professeur il a dit que Euh-Euh il a raison. Que c’est une bonne idée d’empêcher de pourrir complètement.
Il a dit qu’il avait essayé, lui aussi. Mais que personne l’a compris. Il était triste, le professeur, en disant ça à Euh-Euh.
Mercedes, elle était jolie. Très jolie. Toute brune. Avec de longs cheveux noirs.
Quand Euh-Euh a montré sa photo au professeur – jamais à personne d’autre, même pas la dame gentille de la police –, il a dit qu’elle ressemblait à une « moresque ».
Euh-Euh sait pas ce que c’est. Mais ça doit être ça.
Mercedes, elle a toujours été très belle déjà toute petite.
Euh-Euh aimait beaucoup sortir avec elle. Elle était comme sa petite sœur.
Mais Euh-Euh il a pas su veiller sur elle comme un frère. La protéger.
Il y a plus de deux ans, Mercedes a fait la connaissance de Clément Duroc.
Euh-Euh, il l’a pas aimé tout de suite. C’était un frimeur et un menteur.
Mercedes, elle, l’a aimé. Plus que Euh-Euh.
Euh-Euh l’a dit à Mercedes. Elle a dit qu’il était jaloux. Pour ça qu’il disait ça.
Mercedes, elle a pas écouté Euh-Euh.
Alors Euh-Euh, il a fait semblant d’admettre. Il a même fait l’effort de devenir ami avec Clément.
Lui, le Clément, ça l’amusait de promener Euh-Euh avec eux.
– Fais euh-euh…, disait-il.
Ça l’amusait beaucoup.
Ça a aussi gêné Mercedes au début. Moins après, quand elle a commencé à changer. Par sa faute au Clément.
Mais Euh-Euh était content de pas quitter Mercedes.
Puis le Clément il a fait prendre des choses à Mercedes. De la poudre blanche qu’on renifle et qui font que les gens ils sont plus pareils.
Euh-Euh a pris aussi une fois. L’après-midi où ils étaient tous les trois dans l’appartement du Clément et qu’il a déshabillé Mercedes pour faire comme au cinéma.
Euh-Euh était content. Ça faisait plaisir à Mercedes.
Mais Euh-Euh il a refusé de faire comme au cinéma avec Mercedes.
Clément il voulait. Pas trop Mercedes.
Alors il l’a giflée pour l’obliger.
Mercedes elle a alors voulu. Mais pas Euh-Euh.
Il est parti en courant.
Mercedes elle a jamais plus été pareille après.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 1 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Dix jours plus tard, l’affaire du tueur au couteau n’était plus qu’un dossier en cours d’enterrement discret, quand, le samedi 4 octobre, l’assassin frappa pour la quatrième fois.
Cette fois-ci, il s’agissait d’un Français « de souche ». Samy Dupuis. Dix-neuf ans. Egalement membre de la « bande tricolore ». Le fils d’un haut cadre technique de la mairie de Paris.
Le corps avait été découvert, un peu après trois heures trente du matin, sur un banc de l’allée Marguerite-Yourcenar qui longe le jardin public Nicole-de-Hauteclocque de la résidence Dupleix.
Le découvreur en était un photocompositeur qui venait de terminer son service de nuit à l’imprimerie des Journaux officiels et qui rejoignait sa voiture garée vers l’église Saint-Léon.
Il avait d’abord détourné le regard car il croyait que l’homme était en train de se masturber. Mais il est rare de pratiquer ce genre d’activité à deux mains.
Samy Dupuis tenait justement à deux mains le manche du couteau planté dans son bas-ventre. Tête affalée sur la poitrine et vidé d’une partie de son sang.
Le capitaine Isabelle Cavalier était sur les lieux une heure plus tard. Rejointe rapidement par le lieutenant Gilbert Lenoir.
Les cinq SDF habitués aux bancs autour du jardin, été comme hiver, n’avaient rien vu ni entendu.
C’était une habitude chez eux de ne rien voir ni de ne rien entendre. Une sorte de sagesse. Toutefois, dans ce cas précis, ils semblaient être sincères.
Quelques lumières d’appartements s’allumèrent, puis s’éteignirent.
Isabelle Cavalier crut apercevoir la silhouette de Euh-Euh au bout de l’allée, du côté de la rue Desaix.
Elle dit au lieutenant Lenoir qu’il finirait par lui arriver un malheur s’il continuait de traîner comme ça.
Le lieutenant haussa les épaules.
Le patron de la Crim et le commissaire Antoine des Stups conférèrent longuement dans la matinée avec le capitaine Cavalier.
En bref, ils voulaient du résultat. C’est-à-dire un coupable. Le plus vite possible. Limite erreur judiciaire.
Mais toujours pas un seul témoin ni le moindre suspect en vue pour tenir ce rôle.
Les trois précédents crimes étaient espacés de trois jours.
Trois semaines séparées le quatrième du troisième.
La piste d’une symbolique du chiffre trois fut néanmoins rapidement abandonnée. Pourtant, les têtes pensantes des services concernés planchèrent dessus une huitaine. Avant de découvrir que Samy Dupuis était parti pour le Maroc le dimanche 5 octobre pour en revenir la veille de son meurtre.
– Dommage qu’il se soit fait tuer, commenta le commissaire Antoine. Il nous aurait fait un suspect idéal pour les trois premiers crimes.
Ce meurtre ne passa pas inaperçu. Par contrecoup les précédents si soigneusement étouffés. Ça dégoulina quelque temps dans les médias.
Le père de Samy Dupuis créa un comité des familles des victimes. Dénonçant la cabale qui voulait salir la mémoire de leurs enfants en les présentant comme d’odieux trafiquants de mort.
Une gerbe fut déposée sur le banc de l’allée Marguerite- Yourcenar. Une autre devant l’ambassade de Cuba et une dernière sous le métro devant le siège de la DST.
Clément Duroc fut oublié. Il n’était pas du quartier.
Le capitaine Cavalier ne savait plus que penser.
Philippe-Henri tenta de la réconforter quand il vit son moral au plus bas.
– Souviens-toi des crimes du tueur « au collier de perles », le « Père Noël tueur
* ». Eh bien, ça finira peut-être aussi par s’arrêter tout seul !
Isabelle Cavalier haussa les épaules. Phil ne comprenait rien à la logique criminelle. Son univers était le classicisme, pas le sordide.
– Mais c’est simple, pourtant, Isa, poursuivit-il en ignorant son scepticisme. Réfléchis un peu. Quand tous les membres de la « bande tricolore » auront été éliminés, ça s’arrêtera automatiquement.
Isabelle sursauta. Comment Phil pouvait-il savoir qu’on avait surnommé ainsi cette bande ?
Elle plissa le front. Un bref instant, l’homme qu’elle considérait comme son père se métamorphosa en un étranger. Puis elle se ressaisit. Se dit que c’était l’effet de toute cette tension. Que Pierre, son mari, commandant à la Direction centrale des Renseignements généraux, lui en aura sûrement parlé.
Mais la réflexion de Phil n’était pas si stupide. Ni elle ni personne ne s’était demandé une seule fois combien ils pouvaient être dans cette maudite « bande tricolore ». Trois, cinq, huit, douze… ?
– Phil, tu es positivement génial ! lui dit-elle en lui tapotant la main.
– Comme toujours, ma chérie.
Elle appela aussitôt le commissaire Antoine de son portable.
– Antoine, je suis avec Phil et il vient d’avoir une idée de génie… Peux-tu me dire combien d’individus composent la bande qui nous intéresse ?
Le commissaire Antoine sembla réfléchir longtemps ou consulter des notes.
– Attends ! finit-il par dire.
Elle l’entendit interpeller un collaborateur. Puis un autre.
– Ne quitte pas ! reprit-il.
Un long hurlement de noms d’oiseaux suivi d’une pause d’un silence extrême.
– Alors ? s’impatienta Isa.
– Je te rappelle !
Ce qui signifiait qu’il n’en avait pas la moindre idée.
– Tu as peut-être raison, Phil, reprit-elle après une longue pause. Et Samy Dupuis est peut-être la dernière victime.
– Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
– C’est simple, si je reprends ta logique. Les premiers crimes sont espacés de trois jours. Le quatrième de trois semaines. Ce qui signifie que notre assassin a attendu le retour de Samy pour l’assassiner et que, s’il y en avait d’autres, même un seul, il aurait essayé de les tuer entre-temps. Donc, ils n’étaient que quatre. Et tout est fini à présent.
Isabelle Cavalier était très fière de son raisonnement. C’était l’évidence même.
– Ma chère Isa, rien n’est jamais évident quand il s’agit de crime. L’univers du crime relève de l’art du trompe-l’œil.
Le capitaine Cavalier se figea de stupéfaction.
* Voir Sous le sugne du rosaire.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.
* Voir Sous le signe du rosaire.

dimanche 16 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Quatre jours plus tard, la veille de notre départ, nous nous sommes tous rendus, sauf Isa qui gardait la petite, à l’inhumation dans le cimetière de Caorches de la dépouille de Dominique Pieri.
La famille ne s’étant pas manifestée pour récupérer le corps, Marcelle a tenu à ce que nous enterrions dignement « ce M. Domi si gentil ».
– Et puis je pourrai m’occuper de fleurir sa tombe et celle de la petite !
C’est fou ce que les vieux ont besoin d’occupations. J’ai l’impression qu’ils en accumulent telle une muraille qu’ils doivent sans cesse renforcée et qui se dresse entre eux et la mort. Plus ils sont occupés, plus la muraille est épaisse.
L’ironie de l’histoire veut que la sépulture de Dominique Pieri jouxte celle d’Annabelle Patronicci. Où se trouve toujours le corps de Jacques Berton.
Le brigadier a préféré simplifier les choses.
La dalle et la stèle en marbre de Carrare ne seront jamais posées.
Nous avons seulement fait inscrire le prénom de la jeune fille sur la croix de bois de sa sépulture et déposé un bouquet champêtre sur la tombe.



« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 14 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Phil conduisit la Twingo sur les cinq cents mètres qu’il restait à parcourir. Muet comme une carpe.
Il alla se coucher immédiatement en jetant juste un « Tout va bien » à Isa. Se refusant à toute explication.
– Demain. Je suis épuisé.
Le lendemain, jour de l’Assomption, il tint parole après le petit déjeuner.
– C’est cette histoire de marnière qui m’a donné l’idée. Elle coupait toute la largeur sur près de trois mètres et faisait huit mètres de long – et au moins une trentaine de mètres de profondeur.
Alors, quand je l’avais vu partir avec la première équipe de mafieux, il avait pris un peu d’avance puis éteint ses lumières une centaine de mètres avant la bifurcation.
L’entraînement des soirées précédentes, c’était ça.
Mais les autres, ses « complices », dès son passage sur la bonne route, avaient aussitôt placé le panneau d’interdiction de passage sur celle-ci.
D’où le dérapage contrôlé des Siciliens qui devaient s’engager forcément sur la mauvaise où les attendait, cinquante mètres plus loin, la marnière.
– Et, même en s’en rendant compte au dernier moment, avec le remblai des deux côtés qu’on avait mis l’après-midi, ils ne pouvaient qu’aller tout droit… Pour sûr, ils ont freiné à mort ! Mais tête baissée ils ont basculé dedans… Sans trop de bruit car Michel y avait balancé des bottes de paille au fond !
Même topo avec la seconde équipe.
Sauf que, cette fois, ils avaient prévu de les coincer à deux voitures. L’une conduite par Phil et l’autre par l’un des jumeaux. De façon que, s’ils montraient de la méfiance au dernier moment, la deuxième voiture conduite par Phil puisse les coincer et les pousser vers le trou sur cette route où il était impossible de se doubler.
– Mais il n’y a pas eu besoin. Ils ont foncé dedans tout seuls…
Phil était fier comme Artaban.
– Je crois que j’ai enfin fait une bonne action dans ma vie.
– Mais, Papy…, tenta Isa.
– Si, si, la coupa-t-il. Et je sais ce que je dis. Vous pouvez me croire !
Ses acolytes, ainsi que Marcelle, nous rejoignirent à l’heure de l’apéritif.
– Il manque encore un peu de terre ! dit joyeusement Michel. Mais c’est déjà pas mal.
Les deux jumeaux me serrèrent chaleureusement la main avec de petites tapes complices sur l’épaule qui n’échappèrent pas à Isa.
Qui a fait la gueule après que Georges lui a dit :
– Votre mari, il a pas été mal. Il nous a donné un bon coup de main, vous savez ?
Non, elle ne savait pas. Je lui avais tu mon rôle de croque-mort.
– Tu m’expliqueras, me lâcha-t-elle fielleusement, ce que tu entends par rôle de simple observateur. Ça m’intéresse…
Il y eut quand même un petit flottement dans notre confrérie lorsque le brigadier débarqua, seul, alors que nous étions déjà quelque peu éméchés.
Il s’approcha d’un pas énergique et l’air particulièrement satisfait. Jetant des regards chaleureux à chacun et chacune. Style de Gaulle descendant les Champs-Elysées à la Libération.
– Alors, messieurs ! Beau travail que ce remblayage de la marnière… Mais je ne suis pas venu pour vous parler de ça. Je souhaitais vous apprendre une bonne nouvelle, que vous ignorez encore, bien sûr… Eh bien, je vous annonce que le « clan des Siciliens » s’est volatilisé dans la nature cette nuit et qu’il a dû s’enfuir en Sicile. Hélas ! car nous étions près de les arrêter pour leur trafic de drogue et autres méfaits… De toute façon, nous en sommes débarrassés. C’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
Nous avons tous applaudi et félicité le brigadier qui a accepté de trinquer avec nous.
Il n’était pas de service.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 13 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 16 (suite et fin)

Chapitre 16 (suite et fin)





Je comprenais enfin la manœuvre de Phil et Georges.
Ils voulaient se faire poursuivre. Faire tomber les Italiens dans un guet-apens.
Et je me retrouvais là coincé sans voiture et dans l’impossibilité de les suivre.
Face à l’artillerie et à l’expérience des Siciliens, je pensais que c’était franchement un plan foireux.
La fine équipe de Phil et Georges n’avaient rien d’un gang aguerri ou d’une équipe du GIGN.
Phil redémarra sur les chapeaux de roue lorsque les phares du monospace éclairèrent la route en sortant de l’allée.
Les deux voitures se dirigeaient vers la campagne, à l’opposé de la route Orbec-Bernay.
J’entendis le bruit des moteurs et des reprises fougueuses jusqu’à ce qu’il devînt un murmure lointain. Déchiré cinq minutes plus tard par des crissements de pneus et un bruit très assourdi.
À vol d’oiseau, ça devait se situer à un bon kilomètre.
J’étais en train d’hésiter sur la marche à suivre.
Jusqu’à présent, aucun coup de feu n’avait résonné dans la campagne et Patronicci était toujours chez lui.
Vingt minutes plus tard, la voiture d’Isa vint se garer, toujours avec Phil au volant, le long du cimetière après un demi-tour sur le parking.
Une autre voiture se gara une soixantaine de mètres plus loin sur le bas-côté de la route près du croisement du centre- bourg.
Les deux voitures avaient éteint leurs phares et Phil se dissimula derrière le volant.
Cinq minutes plus tard arrivait une autre voiture. Une BMW. Mais celle-ci pénétra franchement dans l’allée de la propriété de Patronicci.
Deux hommes en sortirent. Ce devaient être le cuistot – pardon ! le pizzaïolo – et le serveur de la pizzeria appelés en renfort.
Il y eut un long conciliabule et Patronicci monta dans la voiture avec l’un des deux hommes au volant. Mais sans démarrer.
L’autre s’était dirigé sur l’arrière de la maison et avait quitté mon champ de vision.
Une dizaine de minutes plus tard, la voiture dans l’allée alluma ses phares deux fois et démarra lentement.
Cela me parut être un signal.
Instinctivement, je jetai un regard vers la voiture de Phil et aperçus le mafieux qui avait disparu s’en approcher par-derrière en tenant une arme à la main.
Il en était encore à une dizaine de mètres.
Mais, Phil, l’innocent, ne se doutait de rien. Ils avaient dû repérer la voiture, immatriculée 75, à leur arrivée et le sbire avait été chargé de neutraliser le conducteur.
Quand il passa le long du muret à ma hauteur, je lui sautai dessus et l’étendit raide à la première manchette.
Phil ne s’était même pas retourné.
Il sursauta comme un diablotin sur son ressort quand j’ouvris sa portière.
Il eut un geste apeuré et un cri muet. Les autres mafieux durent me confondre avec leur acolyte car ils démarrèrent aussitôt et se jetèrent à la poursuite de l’autre voiture qui avait également démarré avec une très faible avance.
Phil remis de sa frousse, je lui demandai de m’aider à charger l’artiste de la pizza endormi à l’arrière et de me le surveiller avec une clé à molette. Avec ordre de l’assommer sans sommation s’il se réveillait. – Je n’avais pas osé confier à Phil mon arme de service.
Je pris le volant et Phil m’indiqua le chemin à suivre. Qui était curieusement celui de notre lieu de « vacances ».
Sur le chemin de Saint-Mards-de-Fresnes direction le pont de Plainville, j’aperçus au loin des lueurs qui se matérialisèrent, à l’approche de la bifurcation que faisait la route à cet endroit, en une pelleteuse et un tracteur avec sa remorque tout affairés au remblayage de la marnière.
Georges était là à regarder. Michel, lui, maniait la pelleteuse, et les deux jumeaux continuaient d’apporter de la terre et de la pierraille avec le tracteur.
Georges s’approcha de ma familiale et, après avoir jeté un coup d’œil à l’arrière, me lança joyeusement :
– Vous nous apportez le manquant !
Je descendis en demandant à Phil de continuer de veiller sur le sommeil du mafieux.
– On ne peut pas le laisser là. Il faut qu’il aille rejoindre les autres, me lança le vieux Georges sur le ton d’un chef de chantier en désignant du menton le large trou béant.
J’en suis resté sans voix. J’ai protesté.
– Mais cet homme est encore vivant ! Je dois le remettre à la justice !
– Pour qu’il aille tout raconter ? C’est ce que vous voulez ? Et nous faire tous tomber ainsi que M. Phil qui a eu cette idée géniale ! De toute façon, il sera mort dès qu’il arrivera au fond, ce salopard.
Il se tourna vers la voiture et cria :
– C’est ça, amenez-nous-le, monsieur Phil !
Phil était en train d’extraire le mafieux de la voiture en le tirant par les pieds.
Je me précipitai vers lui.
– Ne vous inquiétez pas, Pierre, il est bien mort.
Je regardai Phil avec effarement. Comme si je contemplais un monstre.
– Vous l’avez achevé à la clé à molette ! balbutiai-je.
Plus troublé, en réalité, par les possibles déchets crâniens sur la garniture des sièges de la Twingo d’Isa que par ce meurtre perpétré de sang-froid.
Phil eut un sourire radieux.
– Mais non, je l’ai juste étranglé… Il commençait à émerger et vous m’avez dit de l’estourbir en ce cas, s’empressa-t-il de préciser en voyant mon regard. Et ma méthode est bien plus propre que la vôtre et bien moins barbare… Aidez-moi à le porter jusqu’au trou plutôt que de rester à me regarder comme ça.
Je l’ai aidé en prenant le corps par les épaules. Il n’y avait pas le choix.
J’ai même balancé le corps avec Phil.
– C’est bon, les gars, a-t-il alors dit. C’est complet. Vous pouvez finir de reboucher !
Il se tourna vers moi.
– On peut rentrer, maintenant, Pierre. Ils en ont pour un bout de temps à verser les sept cents mètres cubes. C’est que ce n’était pas une petite cette saloperie de marnière !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 12 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Le jeudi, j’ai renoncé à trimbaler Phil pour la journée.
Je ne rêvais que d’une paisible journée à la campagne.
En fin de matinée, Isa m’a envoyé chercher des œufs chez Marcelle et Georges. J’y suis allé à pied avec Philippine.
Le monospace des Siciliens nous a dépassés au ralenti sur la route. Il s’est arrêté vingt mètres plus loin puis a redémarré brusquement comme nous arrivions à sa hauteur.
Ça m’a donné un mauvais pressentiment.
Phil a disparu la plus grande partie de la journée pour aller à la ferme.
À l’heure de la sieste de la petite, sans nous être concertés, Isa et moi avons nettoyé nos armes de service.
Comme toujours, elle a remonté la sienne plus rapidement que moi.
Nous n’avons pas échangé un mot. Ce n’était pas nécessaire. Nous savions que nous étions sur la même longueur d’onde. Et qu’avant l’arrivée des bleus – la cavalerie – il faudrait jouer la protection rapprochée de nos doux dingues.
Dans le courant de l’après-midi, nous avons entendu un remue-ménage de pelleteuse et un va-et-vient de tracteur vers la ferme.
J’ai pris ma voiture et je suis passé devant sans m’arrêter.
La pelleteuse prenait de la terre et des cailloux sur l’immense monticule qui servait de réserve aux trois frères pour leurs remblayages de marnières.
Elle chargeait une remorque de tracteur.
Je suis allé jusqu’au bourg, fait demi-tour sur le parking du cimetière et suis revenu.
C’est alors que j’ai compris qu’ils amenaient leurs matériaux de remblayage jusqu’à la marnière qui coupait la route. En deux tas d’une dizaine de mètres de longueur sur chaque bas-côté.
Ça m’a rassuré ainsi qu’Isa quand je lui ai rapporté ce qui se passait.
– Ce n’est rien. Ils font leur boulot, ai-je conclu en haussant les épaules et en regagnant mon transat.
Le va-et-vient a continué jusqu’en début de soirée.
Phil était revenu pour dîner avec nous et se préparait à présent pour sa virée du soir.
Quand il est redescendu de l’étage, il était sur son trente et un.
– Ne m’attendez pas pour vous coucher. Ça risque d’être long ! nous lança-t-il négligemment.
Il partit à vingt et une heures trente avec la Twingo d’Isa et nous l’avons entendu s’arrêter à la ferme.
J’ai alors aidé Isa à fermer la maison. C’est elle qui garderait la petite.
Puis je suis parti à pied jusqu’au bourg en suivant la lisière des champs et en me tenant le plus éloigné possible du chemin vicinal. Mais la nuit finissait de tomber.
J’ai mis une demi-heure pour atteindre le cimetière et me dissimuler à l’intérieur derrière son muret. De ce poste d’observation, j’avais à la fois une vue sur la maison du Sicilien et sur la route.
Je n’avais pas vraiment d’idée précise. Juste l’intuition qu’il fallait que je me trouve là.
Il était à présent vingt-deux heures passées.
À la demie, je vis arriver la Twingo d’Isa. Je devinai Phil au volant et reconnus la silhouette de Georges à l’arrière, derrière la place du passager avant, lorsque la voiture vint faire demi-tour sur le parking du cimetière. Georges tenait un fusil de chasse.
Phil s’arrêta ensuite devant l’entrée de la maison du Sicilien en donnant des à-coups d’accélération.
Le canon du fusil de Georges apparut à la fenêtre arrière, semblant viser la porte d’entrée, qui se trouvait au-delà de la portée de son fusil pour qu’une décharge fût mortelle.
C’est alors que la porte s’ouvrit sur l’un des « cousins » de Salvatore Patronicci.
Il se baissa instinctivement et s’apprêtait à saisir une arme sous sa veste quand la Twingo démarra en trombe pour s’arrêter pile cinquante mètres plus loin.
Déjà, des cris ou des ordres retentissaient en sicilien et deux sbires se précipitèrent vers le monospace.


© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 10 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Le mardi 12, nous sommes partis à la mer. Deauville, cette fois. Mais j’ai quasiment chargé Phil de force dans la voiture.
Au moins, me suis-je dit en démarrant – je conduisais cette fois, à cause de l’image du père partageux des rôles mais non soumis à donner à ma fille pour son équilibre psychologique –, il ne pourra pas comploter aujourd’hui.
Bien sûr, ça n’empêchait pas les autres, les ruraux, de cogiter leurs conneries. Ils n’avaient d’ailleurs pas besoin de lui puisque Phil, avec son manque complet d’esprit pratique, ne leur servait à rien. Je ne comprenais d’ailleurs pas comment ils pouvaient s’encombrer de ce quasi-retraité de l’enseignement qui avait le plus souvent la tête dans la lune.
Il avait dû les impressionner avec ses diplômes et tout son baratin culturel.
– Hein ! Papy que t’es le chef ?
– Chut ! ma chérie…
– Oui, chut ! ma puce. On se tait quand papa conduit. Il lui faut de la concentration.
Je ne supporte pas toujours l’ironie de ma femme à mon égard.
Bref, j’étais quand même parvenu à lui mettre Papy à l’abri pour la journée. Et c’était toujours ça de gagner.
Je situais la zone de turbulence à venir vers le jeudi et le vendredi. Il me suffirait de le neutraliser à nouveau les trois jours à venir. Pour sa sécurité – et la nôtre.
Mais le soir, à notre retour, après une superbe journée à la plage et un déjeuner au Bar du Soleil sur les Planches, à presque neuf heures, Phil a demandé les clés de sa voiture à Isa pour aller faire un tour.
– Mais pour aller où ? lui ai-je demandé interloqué.
– En ville !
– Mais lâche un peu Papy ! est intervenue ma femme. Il a le droit d’aller se promener où il veut et quand il veut, non !
– Mais c’est ville morte, le soir !
– Et s’il veut aller tirer son coup ?
C’est vrai, je dois l’admettre, je n’ai jamais pensé que Papy pouvait avoir une vie sexuelle. Sentimentale, si. La preuve, sa relation avec Isa.
Tout compte fait, pourquoi pas ? À cinquante-sept ans, à part sa calvitie prononcée et sa bedaine, il portait beau quoique rondouillard. Elégant et courtois. Beau parleur – un peu trop à mon goût. Mais je ne le voyais pas attirer par le sexe. Aucune femme dans sa vie. Jamais un mot ou une allusion entre hommes avec moi sur une expérience passée ou une rencontre présente.
Vraiment le vieux garçon qui a vécu auprès de sa maman.
Phil n’a pas démenti. Peut-être qu’après tout il y avait un bordel confidentiel en ville ou des adresses accueillantes.
Peut-être même qu’un de ses nouveaux « amis » lui avait refilé un tuyau.
Alors je me suis montré beau joueur.
– Bon coup, Papy ! je lui ai dit.
Il a haussé les épaules. Isa m’a dit que c’était pas malin de ma part.
La voiture de ma femme, elle a un moteur qui fait un bruit particulier que je reconnaîtrais entre mille.
Je suis resté dans le jardin et j’entendais ce bruit décroître sur la route puis revenir dix minutes plus tard. Demi-tour vers la ferme. Et puis à nouveau le même manège.
Puis une deuxième voiture qui démarra de la ferme.
Une heure que ce manège a duré !
Comme une course-poursuite.
– Mais quelle connerie de s’amuser à se poursuivre sur un chemin départemental ! Phil a dû accepter un pari stupide avec le fermier ou l’un de ses frères… Il va se viander, ce con, et péter ta bagnole !
Isa ne m’a pas rabroué. Je l’ai vu inquiète.
– Qu’est-ce qu’ils peuvent fabriquer ? a-t-elle même dit.
Puis Phil est revenu. Avec tentative de dérapage contrôlé pour s’engager dans le chemin.
Content de lui. L’air aussi satisfait que s’il avait tiré son coup.
– Sympa, le rodéo, Papy ? ai-je demandé mi-figue, mi raisin.
– On s’est bien amusés ! qu’il a osé me répondre.


© Alain Pecunia, 2008.
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vendredi 7 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Le dimanche matin, Isa nous fit la leçon comme à des mômes. À Papy et à moi. Juste avant de nous rendre chez Georges et Marcel.
Pour Papy, pas de démonstrations intempestives de son immense culture. Pour moi, pas d’emportement impulsif et de mauvaise humeur.
Philippine y échappa car, « elle, à presque trois ans, elle sait se tenir en public ».
Nous avons parcouru à pied les quelque trois cents mètres qui nous séparaient de la maison de Marcelle et Georges.
Le fermier et ses deux frères cadets étaient de solides gaillards d’une quarantaine d’années qui nous reçurent chaleureusement. Les cadets étaient jumeaux.
À quinze heures, sous une chaleur torride, nous attaquions seulement le fromage après avoir commencé par un plateau de charcuterie et enchaîné par le poisson –, des truites – suivi du gigot. Sans oublier les trous normands entre chaque.
C’était une joyeuse compagnie et nous étions tous détendus et de bonne humeur.
Avant les tartes du dessert, je surpris quelques mots échangés entre Georges et Phil.
– Vous avez vu, hein ! c’est bien profond comme je vous l’avais dit. Il y en a un qui est tombé dans une devant chez lui récemment. Eh ben, on n’a pas pu aller le chercher ! Et puis on pourra compter sur Michel et ses frères…
Michel, c’est le fermier.
J’ai regardé Isa qui était assise en vis-à-vis de moi et avait Phil à sa droite. Peut-être comprendrait-elle de quoi il pouvait s’agir. Mais Michel, qui était assis à ma droite, éclaira ma lanterne.
– Je m’occupe de remblayer les marnières avec mes frères quand il y en a une qui s’effondre dans le secteur. Je crois qu’on pourra bientôt remblayer celle de la route à côté…
Je fus rassuré mais je ne comprenais pas l’intérêt subit de Phil pour la géologie et le mouvement des sols. Surtout qu’il s’était promis, en arrivant en vacances, de commencer une étude sur Alexandre, poète du XIIe siècle natif de Bernay, « inventeur » de l’alexandrin par sa composition de Li romans d’Alexandre – d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine – en vers de douze syllabes. Alors pourquoi s’intéressait-il à leur remblayage ?
J’éprouvai un sentiment étrange.
Plus tard, bien plus tard, une fois que nous fûmes de retour chez nous après le repas du soir, Isa me dit que c’était à cause du calva maison de cinquante ans d’âge – « celui des grandes occasions », comme avait dit Georges avant de déboucher la bouteille – et de ses soixante-dix degrés.
Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait eu raison pour cette fois.
C’était un réel sentiment de malaise. Comme si j’avais découvert tout à coup que je me trouvais immergé dans un complot. Et les comploteurs étaient mes commensaux. Là, en chair et en os. Avec plein d’idées plus tordues les unes que les autres.
Ça me plongea dans un abyme de perplexité.
Je ne savais plus si j’entendais ce que j’entendais ou si je virais parano complet. Je ne voyais qu’allusions sibyllines dans les phrases que j’attrapais au vol.
« On fera comme on a dit » (Georges), « C’est entendu comme ça » (Michel), « C’est d’une simplicité géniale ! Il m’arrive souvent d’avoir de bonnes idées » (Phil), « On pourrait même en mettre deux » (l’un des jumeaux), « Mais il y en a cinq à mettre » (l’autre jumeau), « Non, je parle de tracteurs » (le premier jumeau), « C’est d’un classicisme ! En tant qu’expert, je peux vous le dire » (Phil), « Faudra pas boire avant ce soir-là, hein ! les hommes » (Marcelle), « Faudrait quand même régler ça avant l’Assomption » (Georges), « On entendra même pas le bruit » (Michel), « Rien à foutre » (le premier jumeau), « On sera rapide » (l’autre jumeau), « Personne pour regretter, c’est sûr » (Michel), « Que c’est beau, tout de même » (Phil), « Ça vous amuse bien, hein ! monsieur Phil » (Marcelle), « Vraiment le bon coup » (Michel), « Super » (le premier ou le deuxième jumeau), « C’est une belle. Bien large et profonde » (Georges)…
Comme les pièces d’un puzzle infaisable. Et même pas de modèle pour commencer par les bords.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil.
– Isa, t’as compris quelque chose, toi ?… Mais à quoi pouvaient-ils faire allusion ?… J’en ai la migraine…
– Dors, mon chéri. Tu n’as jamais supporté les alcools forts.


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lundi 8 septembre 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Ce ne fut pas un juge, mais une juge.
Sur le moment, j’ai presque eu envie de lui dire la vérité. Comment tout avait commencé. Mais c’était peut-être long. Elle avait pas l’air d’avoir trop le temps.
L’affaire était claire. Il y avait d’autres dossiers en attente. Bien plus importants que ce truc minable.
– Vous ne voulez toujours par parler ? me demanda-t-elle le nez dans le rapport de gendarmerie et les dépositions des témoins.
Après des « Oh ! la la ! », des « Pas possible », « Incroyable », des hochements de tête, des soupirs. Et même un « Jésus Marie ! ». Faut dire qu’on était à la limite de la Vendée.
J’ai essayé de rassembler mes idées avant de lui répondre quelque chose qui tienne la route, qui ne l’affole pas trop – quelque chose de rationnel et de raisonnable, quoi !
– Notez, greffier, que le prévenu ne veut pas parler ! dit-elle avant que j’aie pu ouvrir la bouche et toujours le nez dans la paperasse qui me concernait.
Je parvins à faire un ultime effort.
– Je…, commençai-je.
– Oui ?
Sans lever les yeux et d’un ton revêche.
– Je suis pas pédé…
Regard plein de désolation de l’avocat commis d’office.
Haut-le-corps de la juge qui leva enfin le nez, mais c’était en direction du type dans un coin.
– Greffier, n’inscrivez rien !
Puis elle demanda aux deux gendarmes de m’emmener.
C’était tout. Elle avait hâte de se débarrasser de moi. Comme s’il y avait quelque chose de répugnant en moi. Mais je ne lui en voulais pas. Je la comprenais même. De toute façon, le truc du godemiché pour tuer ma femme, je suis sûr que ça lui aurait pas plu.



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jeudi 14 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 25

Chapitre 25





Ferniti partit purger sa peine à Moulins et Papinski aux Baumettes.
La population des Baumettes étant majoritairement d’origine maghrébine, Papinski eut du mal à y trouver sa place.
Il bassina tellement les oreilles des uns et des autres au fil des ans par ses : « Mais je suis émigré comme vous. Moi je suis fils de Polonais », qu’il fut victime de l’ironie de l’histoire.
Au début de la deuxième Intifada, les plus fanatiques se mirent à voir en lui un Juif polonais. Le seul Juif qu’ils aient sous la main.
Il mourut bêtement le 5 octobre 2000. Égorgé tandis qu’il prenait sa douche.
Quant à Ferniti, il eut plus de chance. Il passa sa détention dans le quartier des activistes politiques, français et arabes, parvenant même à se faire accepter d’eux quand il comprit qu’il fallait jouer la carte palestinienne.
Pour bonne conduite – en fait, pour avoir accepté d’être placé comme mouton dans le quartier des activistes –, Jean Ferniti fut libéré discrètement vers la fin avril 2002. Il avait cinquante-neuf ans.
Il était l’auteur de cinq meurtres effroyables et prémédités, à caractère raciste, mais sa libération anticipée passa tout à fait inaperçue.
La France d’alors était occupée à manifester contre Le Pen et le fascisme et s’apprêtait, dans le même mouvement, à plébisciter son président sortant.


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mercredi 13 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





La cour d’assises se réunit au printemps 1988 pour juger Jean Ferniti et Albert Papinski, soit huit mois après les faits.
Le procès fut long. Bataille d’experts oblige. Et bien que les médias aient déblayé le terrain pour que justice soit rendue rapidement.
Le Parti patriote français dont se réclamaient les deux inculpés était inconnu au bataillon. Il n’y en avait aucune trace dans aucun fichier. Même celui de la cellule élyséenne.
Le chef dont ils prétendaient recevoir les ordres ne put être identifié.
On parvint quand même à établir que, en fait, c’était Jean Ferniti qui recevait les ordres de ce chef mystérieux et les mettait à exécution avec la complicité d’Albert Papinski.
La presse avait eu largement le temps de dépeindre Ferniti comme un néo-nazi furieux et Papinski comme un faible d’esprit.
Les experts psychiatres ne purent se mettre d’accord sur la responsabilité ou l’irresponsabilité des inculpés.
En l’absence desdits experts, la cour aurait penché pour l’irresponsabilité. Mais leurs rapports contradictoires jetèrent un tel trouble dans l’esprit des jurés que la responsabilité pleine et entière des inculpés fut retenue.
Les discours racistes de Jean Ferniti troublèrent la sérénité des débats, ainsi que la révélation par la presse de la qualité d’indicateur des RG d’Albert Papinski.
Papinski écopa de vingt ans pour viol, tentative de viol et complicité de meurtre, et Ferniti de vingt-cinq pour meurtre et tentative de viol.


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