Affichage des articles dont le libellé est Eure. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Eure. Afficher tous les articles

samedi 25 septembre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (Chroniques croisées XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 1

Il devait être écrit quelque part que nous devions boire le calice jusqu’à la lie ensemble.

Après un long silence depuis avril (entrecoupé par les messages d’encouragement de mes lecteurs anglophiles, mais nul n’est prophète dans son pays et j’ai déjà vécu cela dans une vie antérieure), dû entre autres à mon passage du cap de la retraite plus celui de la faillite de mon éditeur et ses rebondissements, je vous retrouve donc pour la suite de nos aventures.

Juste une parenthèse avant d’aborder ce nouveau récit : je commence à mettre, pour les fans de la tablette électronique quelques récits en téléchargement gratuit sur le site Feedbooks…
Mais abordons présentement la vie des sœurs Terrassou, Zoé et Chloé, qui bascule quand elles décident de se débarrasser de Jacques-Henri. Lequel nourrissait d’ailleurs le même projet à leur égard.
De toute façon, elle avait déjà basculé dans l’horreur et le sordide dès leur « tendre » enfance. Mais, grâce à Chloé, l’aînée, elles s’en sont toujours sorties. Du moins c’est leur point de vue, car, entre Deauville et Pornic, elles ont un tueur à affronter, et par n’importe lequel.
En plus c’est incestueux au possible…
Bref, un récit à déconseiller aux âmes sensibles ou délicates (ce ne sont pas toujours les mêmes car on peut être l’un sans l’autre) et dont la turpitude (elle concerne le récit et non les âmes) m’en a fait longtemps différer la publication en ligne tant je crains la réaction de certaines lectrices à l’esprit sain et non contaminé par la réalité du monde qui les entoure.


Chapitre 1





Jean-Mi empruntait rarement cette route départementale toute en virages, alors qu’on était en plat pays, qui épousait la sinuosité des anciens chemins menant aux champs. Souvenir d’une époque, celle du paysan-roi, où il était impossible de tracer une ligne droite qui eût condamné à l’abattage le noyer de l’arrière-grand-père ou mordu sur le champ à patates du Louis. La route se devait de respecter les lopins et les chemins ancestraux.
Soudain, il dut ralentir.
Un homme et une femme apparurent dans ses phares. Immobiles sur le bas-côté.
L’homme soutenait la femme qui se tenait le ventre à deux mains.
Il vit l’homme lui faire signe de s’arrêter.
Jean-Mi ralentit mais poursuivit son chemin.
À trois heures du matin, on ne s’arrête pas sur une route déserte en rase campagne.
Cinquante mètre plus loin, il stoppa brusquement.
Il revoyait le regard de détresse de la femme et celui résigné de son compagnon quand il les avait dépassés.
« Cette société devient inhumaine, se dit-il. On ne se prête même plus assistance. Cette femme doit être enceinte. »
Jean-Mi vit le couple se diriger vers sa voiture, l’homme soutenant toujours la femme.
Il recula jusqu’à leur hauteur et baissa la vitre du côté passager.
– Vous avez un problème ?
– Ma femme va accoucher et…, commença de dire timidement l’homme.
– Ça va, montez.
L’homme avait la trentaine et son regard de vaincu étonna Jean-Mi. « Des pauvres », se dit-il.
Sa femme ne disait mot, blottie contre son mari.
Les conduire à l’hôpital de Bernay imposait à Jean-Mi de revenir sur ses pas.
– Je vais essayer de faire demi-tour dès que j’en aurai la possibilité, dit-il.
Ni l’homme ni la femme ne dirent mot.
À la sortie d’un virage, Jean-Mi aperçut un des chantiers de la future A 28.
Il était en train de se demander comment ses auto-stoppeurs avaient pu se retrouver là où il les avait pris. Alors qu’il n’y avait pas une seule habitation alentour dans ce coin-là.
Jean-Mi tourna à droite pour s’engager sur le terre-plein caillouteux du chantier.
« C’est quand même bizarre, se dit Jean-Mi. De nos jours, tout le monde a un portable. C’est bien utile en cas de problème. La maternité leur aurait envoyé une ambulance. Mais ils sont peut-être trop pauvres… »
Une chaîne l’empêcha d’effectuer son demi-tour.
Jean-Mi dut faire une marche arrière.
Il posa son bras droit sur le dossier du passager et se retourna à demi.
La femme lui saisit le bras et l’immobilisa avec une force qui lui sembla herculéenne.
Il la regarda avec étonnement et tenta de se dégager.
Au moment où le moteur cala, le mari, assis de biais derrière lui, lui enserra la tête de son bras gauche et lui imposa une légère rotation.
Jean-Mi tenta de saisir instinctivement de sa main gauche le bras de l’homme, mais celui-ci accentua sa rotation et dit d’une voix rauque :
– Tu restes tranquille ou je te pète les vertèbres.
Jean-Mi laissa retomber son bras gauche en signe de soumission.
– N’aie pas peur, reprit l’homme, tout ce qu’on veut c’est le code de ta carte bancaire.
Jean-Mi avait peur. Surtout de la femme qui lui immobilisait toujours le bras droit et le fixait avec une expression lascive. Assurément, elle semblait prendre son pied à le voir ainsi à leur merci.
Jean-Mi ne put s’empêcher de frémir. « Sûrement des drogués en manque », se dit-il. Des individus imprévisibles.
– Tu donnes ton code, reprit l’homme dont il sentait le souffle tiède sur sa joue, et nous allons ensemble en ville retirer de l’argent. Après, tu seras libre. On a juste besoin de thune.
Jean-Mi reprit espoir, il avait affaire à des débiles. Il lui suffisait de rentrer dans leur jeu pour s’en tirer. Une fois en ville, il pourrait leur échapper. Ils n’étaient même pas armés, ces tarés.
L’homme relâcha légèrement sa pression.
Jean-Mi déglutit et dit : « 1418 », tout en songeant que son code confidentiel était vraiment con. Surtout que c’était le même code pour les deux cartes de crédit bancaires en sa possession.
Le regard de la femme sembla se moquer de lui.
– T’es sûr ? demanda l’homme en accentuant à nouveau sa pression.
– Oui, murmura Jean-Mi.
– C’est bien, murmura l’homme de sa voix rauque tout en donnant à son bras une brusque impulsion.
Jean-Mi crut entendre le craquement de ses propres cervicales et son regard mort s’engloutit dans la bouche entrouverte de plaisir de la femme qui semblait gober sa vie.
L’homme et la femme descendirent de voiture. L’homme ouvrit la portière conducteur et éteignit les phares avant de couper le contact de la Volvo. Tandis qu’il fouillait les poches du mort, la femme mettait déjà fin à la communication téléphonique qu’elle venait d’établir sur son portable avec un numéro précomposé.
Elle contourna le break et se dirigea vers l’homme.
– Elle sera là dans un instant, dit-elle.
L’homme secoua la tête et se retourna vers la femme en extirpant deux cartes bancaires du portefeuille du mort. Une Carte bleue Visa et une American Express. Toutes deux au nom de Jean-Michel Bernoud.
Il regarda par curiosité la carte d’identité. Né le 12 avril 1967. Demeurant à Thiberville.
Des phares balayèrent la nuit.
L’homme glissa vivement les deux cartes de crédit dans la poche intérieure de son blouson et remit le portefeuille dans la poche du mort. Il n’avait pas touché les trois billets de vingt euros qui s’y trouvaient.
La voiture, une vieille BM, s’arrêta à leur hauteur et l’homme et la femme s’y engouffrèrent.
L’homme était monté devant à côté de la conductrice, la femme derrière celle-ci.
Elle fut la seule à se retourner vers le break Volvo. Affichant une moue de mépris.
La conductrice redémarra vivement. Direction Thiberville. Demandant, la voix excitée :
– Ça a marché ?
La femme, assise derrière elle, se pencha en avant et lui passa les bras autour du cou.
– Super, ma Zoé, dit-elle. Deux cartes !
– Ouaaah ! il est bon notre coup !
La conductrice avait tourné son visage vers l’homme. Celui-ci l’ignora. Agacé par l’insouciance des deux sœurs, il se mura dans un silence réprobateur.
Un coup c’est bon, pensait-il, que s’il n’est pas répété. Et là, c’était la troisième fois en deux mois. La première vers Pont-Audemer et la deuxième près du Neubourg.
À chaque fois, ils choisissaient une départementale de campagne. Là, comme aujourd’hui, Chloé et lui avaient tenu le rôle d’auto-stoppeurs désemparés, tandis que Zoé restait au volant à l’écart dans un chemin de traverse.
Le jeu était d’attendre qu’un « pigeon » solitaire veuille bien s’arrêter pour les prendre, de le neutraliser ensuite le plus rapidement possible, puis de téléphoner à Zoé qui venait les récupérer prestement.
La première fois, ça avait un peu cafouillé. C’était sur la D 683. Le type revenait d’une soirée à Pont-Audemer et allait sur Cormeilles. Mais il n’avait pas tardé à se méfier et, quand il s’était retrouvé avec un 9 mm pointé sur la nuque, il avait préféré se foutre dans le fossé.
Chloé avait été légèrement commotionnée. Jacques-Henri se souvenait qu’il avait dû improviser pour se débarrasser du type à main nue puisque son flingue démilitarisé était totalement inopérant. Arc-bouté derrière le siège du conducteur, légèrement en déséquilibre à cause de l’inclinaison du véhicule, il avait eut le réflexe de lui bloquer la tête de son bras gauche et de la tirer brusquement en arrière. Coup du lapin parfait. Au point que la gendarmerie avait conclu à une banale sortie de route à l’issue fatale.
Le type, un antiquaire-brocanteur de la région, n’avait pas de carte de crédit sur lui, mais trois mille euros en liquide.
C’était maigre pour le risque. Mais Chloé avait insisté pour recommencer. Pour le fun, qu’elle avait dit.
Sur la D 83, peu après le Neubourg, c’est un véto qui s’est arrêté quand il a aperçu dans ses phares les gambettes de la Chloé.
Quand elle est montée dans le 4 x 4 à côté de lui, il est resté scotché aux gambettes.
Jacques-Henri, qui était monté derrière lui, n’avait même pas attendu. Il avait sauté sur l’occasion – le cou du mec – pour le menacer de lui dévisser la tête s’il ne donnait pas son code confidentiel de carte bancaire. Mais il n’avait pas aimé cette expression de jouissance sur le visage de Chloé quand les vertèbres avaient craqué.
Lui, il ne faisait pas ça pour la voir mouiller, mais pour le fric. Cinq cents euros en l’occurrence en billets de cinquante, de vingt et de dix dans la sacoche du véto et deux cartes de crédit une du Crédit agricole et une autre du Diners Club, mais la seconde était inutile, elle ne leur permettait pas de retirer de l’argent aux distributeurs.
Ils étaient retournés illico au Neubourg pour faire deux distributeurs, puis ils étaient partis pour Brionne pour un seul. Ensuite Rouen, quatre. Mais Jacques-Henri n’avait pas osé retirer plus de deux cents euros à chaque fois. Ce qui leur faisait malgré tout près de quinze cents euros.
Ils traversèrent Thiberville pour rejoindre la nationale 13.
Au rond-point, il dut batailler avec les deux frangines pour ne pas prendre la direction Lisieux. Son idée à lui, c’était d’aller faire les distributeurs de Cormeilles et de Pont-l’Évêque.



© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

jeudi 6 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Isa m’a dit que j’avais beaucoup parlé dans mon sommeil. Que j’avais été très agité toute la nuit.
Je n’en avais pas le moindre souvenir. J’avais dormi dix heures d’affilée et je me sentais frais et dispos.
Je n’ai même pas râlé quand Isa m’a proposé d’aller en ville aussitôt le petit déjeuner avalé. En amoureux.
Le samedi est jour de marché à Bernay, sur la place de la Poste, qui ne s’appelle pas ainsi mais place Derou.
Un petit marché de province où l’on reconnaît les « étrangers » à leur tenue négligée.
Évidemment, nous sommes tombés sur Georges et Marcelle. Qui n’avaient pas grand-chose à acheter vu qu’ils cultivent tout et élèvent volailles et moutons.
Les jours de marché ont remplacé en province les sorties de messe d’antan. C’est le parvis actuel de la convivialité, malgré la concurrence des supermarchés. Mais une grande surface n’aura jamais l’intimité d’une place de marché ni cet air de jour de fête chatoyant. Ça reste froid et impersonnel comme tout ce qui est uniquement fonctionnel. Et puis, sur un marché, il y a des odeurs, ça sent la vie, pas la morgue.
Bref, Georges et Marcelle nous coincèrent entre la charcuterie et la poissonnerie, alors que nous sortions de l’une pour entrer dans l’autre.
Pourtant, j’avais tout fait pour éviter la rencontre. Mais ils nous avaient savamment pistés. Pour nous inviter à déjeuner le dimanche midi chez eux. Avec le fermier d’à côté et ses deux frères. Histoire de faire connaissance.
Isa a accepté de bon cœur et m’a donné un coup de coude dans les côtes pour accélérer mes remerciements qui tardaient à venir.
– Comme ça, on va peut-être savoir ce qu’ils mijotent, me dit-elle en enfournant les courses dans le coffre.
Elle n’avait pas tort. Toutefois, je soupçonnais fort les deux retraités agricoles d’être plus aptes à nous manipuler que nous à les faire parler.
Les paysans, ils n’ont pas attendu les sauvageons de banlieue pour apprendre à « niquer » l’autorité et les étrangers au « quartier ». Ils savent ça depuis le Néolithique.
En quittant la route d’Orbec pour le chemin du Sacré-Cœur qui traverse le petit bourg de Caorches, j’ai demandé à Isa de bifurquer une centaine de mètres plus loin vers le cimetière, sous prétexte de lui montrer l’emplacement de la tombe de la fille du Sicilien.
En fait, je voulais surtout repérer la maison du Salvatore Patronicci. Juste pour m’en faire une idée.
Elle fut vite faite car j’ai immédiatement constaté qu’il n’y avait pas d’approche discrète possible. Même de nuit. À cause des deux chiens en liberté. De beaux bergers allemands tout en muscles. Mais le pire était peut-être le teckel de leur voisin qui aboyait rageusement pour un rien.
Nous sommes repartis en passant de nouveau devant la maison du Sicilien alors qu’un monospace s’apprêtait à franchir le portail du garage.
Il nous suivit jusqu’à l’entrée de notre chemin près de deux kilomètres plus loin. Puis poursuivit sa route vers le pont de Plainville.
En arrivant, nous avons découvert Phil en train d’activer les braises du barbecue en prévision des brochettes de poisson que nous avions promis de rapporter.
Pilippine, elle, était vautrée dans sa piscine miniature en plastique et caoutchouc vide d’eau.
Le reste de la journée fut sans histoire et Phil resta plongée dans les Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César. Regrettant de ne pas avoir apporté son Thucydide de La Pléiade.
– C’est impardonnable ! dit-il.
Ce à quoi nous ne pûmes qu’acquiescer.
Puis il nous bassina en nous racontant qu’il y avait eu à Caorches un castrum romain.
– Nous sommes ici le long d’une ancienne voie romaine et nous foulons peut-être l’emplacement de l’ancien camp militaire de ces grands civilisateurs que furent ces glorieux Romains…
Quand il lâchait sa logorrhée culturelle, c’était au moins le temps d’un cours. Ça me paraissait toujours très long.
– D’ailleurs, poursuivit-il en élevant le ton pour réveiller notre attention défaillante, les Romains avaient remarqué une coutume des Normands de l’époque, c’est-à-dire les Gaulois, et alors que la Normandie s’appelait la Neustrie…
– Ah !
– Oui, les Gaulois extrayaient la craie du sol et l’épandaient dans leurs champs.
– Pourquoi ? fit Isa réellement intéressée.
– Car le calcaire riche en carbonate de magnésium est un excellent engrais naturel. Ça rend les sols moins acides et, par conséquent, plus fertiles. Le calcaire était donc utilisé depuis des temps immémoriaux pour amender les sols limoneux… Mais vous ne savez pas tout !
– Ah !
– Oui, mon cher Pierre. Car la Haute-Normandie est truffée de marnières. Cent quarante mille pour les deux départements de l’Eure et de la Seine-Maritime ! C’est que les paysans, petits et grands, n’ont pas arrêté de creuser jusque vers 1920…
– C’est quoi, les « marnières » ? fis-je en retenant un bâillement.
– La craie ou la marne, mon pauvre Pierre, c’est la même chose. Donc, une marnière est la cavité creusée pour l’extraction de la craie. Avec des tailles bien variables. Parfois de véritables carrières sous les terres des paysans les plus riches. Avec des galeries et des puits d’accès jusqu’à trente mètres de profondeur, avec des chevaux… Mais il y a deux problèmes. Un, elles s’effondrent et s’effondreront toutes un jour ou l’autre sous le poids de la terre qui les recouvre. Deux, elles n’ont pas été recensées et l’on a construit dessus des maisons et des routes au fil du temps. Et une marnière de taille moyenne qui s’écroule, ça fait un trou de cinq cents mètres cubes !
– Etonnant !
– Le plus curieux, c’est que lorsque Napoléon III a voulu les recenser pour prélever une taxe, eh bien, il y a même des paysans qui se sont mis à creuser un nouveau puits d’accès dans le sol de leur cuisine pour le dissimuler…
– Et alors ?
– Elles s’effondrent en plus grand nombre ces dernières années. Il y en a même une sur la route barrée à cent mètres d’ici. Georges me l’a montrée. C’est spectaculaire. Ça engloutirait un tracteur…
Je ne voyais pas trop où il voulait en venir. Mais d’où sortait-il toutes ces connaissances ?
– Mais grâce à votre ordinateur portable, mon cher Pierre. J’ai cherché des renseignements sur la commune puis je me suis branché sur le site des archives de Paris-Normandie
* ce matin. Je suis d’un naturel curieux, moi…
* Dossier sur les marnières réalisé par Jean-Pierre Boulais. Site « paris-normandie ».


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mardi 4 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite et fin)

Chapitre 10 (suite et fin)





Isa a toujours l’esprit pratique. Elle ne cesse de me surprendre.
– Peut-être que les deux vieux ont un ou deux fusils ? Suffit de leur demander.
– Tu veux peut-être aussi demander au fermier d’à côté s’il n’a pas quelques reliques ? Et pourquoi pas tous les voisins et faire un remake des Sept Mercenaires en pleine campagne normande, pendant que tu y es !
– Et pourquoi pas ? m’a-t-elle lancé en défi.
Je n’y croyais vraiment pas. Je voyais ma chère et tendre épouse devenir aussi taré qu’eux sous mes propres yeux.
– Mais tire pas une tronche comme ça ! Je déconnais juste…
Et le Phil qui se pointait en sifflotant.
– Vous manigancez quoi ? lui lâchai-je méchamment.
Il me snoba.
– Ça ne vous concerne pas !
– Mais vous mettez Philippine en danger !
Là, il me jeta un regard vraiment mauvais.
– Mais c’est vous, mon pauvre Pierre, qui mettez sa vie en danger en laissant vivre ces saloperies !
Alors j’ai tenté le bon sens.
– Mais vous n’êtes même pas armés…
– Si. Georges a un vieux fusil de chasse.
– Ah ! vous voyez, Phil, c’est pas sérieux.
– Mais les armes ne jouent qu’un rôle secondaire dans notre plan. Tout est dans l’intelligence et la finesse tactique, précisa-t-il en pointant son index droit contre sa tempe. Nous, nous n’évoluons pas dans la brutalité policière, si vous voyez ce que je veux dire, Pierre…
Isa s’est interposée entre nous au moment où j’allais le prendre à la gorge et ne plus lâcher prise jusqu’à ce que mort…
Non ! J’allais quand même pas péter les plombs ! Mais pourquoi cette pulsion de meurtre par strangulation sur Papy ?…
– On se calme, les hommes ! On est de grands garçons… Voilà, on recule un peu et on respire un grand coup. Ça ira mieux après…
En fait, ça n’a pas été tellement mieux après. J’ai senti les choses m’échapper. Avec la sensation d’évoluer dans un univers étranger.
C’est simple, depuis que j’étais là, j’éprouvais le sentiment d’évoluer dans une cinquième dimension. Comme si cette propriété était placée sous le signe d’une malédiction quelconque.
C’est vrai, je suis superstitieux. C’est même terrible parce que c’est quelque chose qui ne se commande pas du tout et qui ne vous lâche plus quand ça vous prend. Comme à présent.
– Les deux vieux nous ont jeté un sort ! je me suis dit à haute voix.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, chéri ?
J’ai sursauté et me suis ressaisi.
– Rien, Isa. Rien. Je me sens juste un peu fatigué…
– Eh bien, rejoins ta fille pour faire la sieste, mon chéri.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 29 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite et fin)

Chapitre 6 (suite et fin)





Enfin, une demi-heure plus tard, Isa s’est fait éjecter à son tour. Les gendarmes restaient entre gendarmes.
Elle me prit par le bras et m’entraîna vers la pelouse.
– Le chien a découvert un corps qui n’était pas enterré profondément. Il doit être là depuis quelques semaines seulement, mais il est salement mutilé… Les parties et une oreille en moins… Georges et Marcelle ont identifié leur « M. Domi », l’associé et ami de Jacques Berton. Le brigadier avait eu l’occasion de le rencontrer de son vivant et il l’a reconnu aussi. Dominique Pieri, trente-huit ans. Un repris de justice.
– On a donc retrouvé un des deux « disparus ». Les vieux ont eu la bonne intuition. Ça me surprend.
– Le brigadier, reprit Isa, va lancer un avis de recherche sur Jacques Berton. Il pense qu’il a assassiné son associé et qu’il a disparu, mais il peut être loin maintenant car Georges et Marcelle l’ont vu le samedi 28 juin pour la dernière fois.
– Mais pourquoi aurait-il mutilé le corps ? Les couilles, ça se comprend. C’est peut-être par vengeance. Ça se voit dans les crimes homos. Mais l’oreille…
– Il faut l’examen du légiste pour savoir. En fait, il semble que le corps avait déjà été partiellement déterré par un animal – sûrement le chien du fermier. C’est peut-être lui qui avait commencé à le boulotter… Avec la terre et les saloperies autour, on ne peut pas bien se rendre compte. Ils attendent le légiste pour le dégager entièrement.
Marcelle était secouée.
– Ce pauvre M. Domi, si gentil…
Ma curiosité professionnelle ayant repris le dessus, c’est moi qui pris l’initiative de les garder à dîner cette fois. Mais, pour l’instant, nous avions tous besoin d’un petit remontant.
En observant Marcelle et Georges, je me suis fait deux réflexions.
Premièrement, Marcelle éprouvait une peine évidente pour la mort de Dominique Pieri. Deuxièmement, ni l’un ni l’autre ne parlait de Jacques Berton.
Le brigadier soupçonnait ce dernier, et les deux vieux semblaient admettre sa culpabilité puisqu’ils ne contestaient pas ce point. Pourtant, Marcelle avait connu Jacques tout petit. Pourquoi ne le défendait-elle pas ?
J’ai attendu que notre fille soit couchée avant d’aborder ce qui me tracassait. À brûle-pourpoint. Sans préambule.
– Il y a une chose sur laquelle je m’interroge… Il me semble que, pour vous deux, la culpabilité de Jacques Berton ne fasse aucun doute… Vous qui le connaissiez bien, qu’est-ce qui vous fait penser qu’il est l’assassin ?
À voir leur tête, j’avais fait tilt. Ils semblaient coincer aux entournures.
– Ben, parce qu’il a fui…, finit par dire Marcelle.
– Et puis, sinon, qui est-ce qui aurait tué M. Domi ? lâcha Georges.
C’était effectivement une bonne question. Bien évidemment, je n’allais pas le leur dire. Mais j’ai vu au regard que me jeta Isa qu’elle était sur la même longueur d’onde que moi.
Georges était malin. Il était gêné par sa question-réponse.
– De toute façon, reprit-il d’un air dégagé, ça faisait douze ans qu’on ne l’avait pas vu.
Isa a pris la balle au bond.
– Mais pourquoi est-il parti au Venezuela il y a douze ans ? Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’il ait envie de s’expatrier alors que ses parents étaient riches et qu’il participait à leurs activités d’antiquaire ? Tout à l’heure, Marcelle, vous m’avez dit que ses parents lui avaient même confié la gestion de leur stand de Saint-Ouen…
– Allez donc savoir ! s’empressa de dire Georges. Et puis il ne s’entendait pas si bien que ça avec ses parents et sa sœur qui avait dix-sept ans de plus que lui…
– Il a pu faire une bêtise…, ai-je lâché négligemment.
– Ça, c’est certain, intervint Phil à notre surprise à tous. Quand on part dans ces pays-là, c’est qu’on a fait une bêtise.
– Une grosse bêtise, complétai-je en saisissant la balle à mon tour.
J’étais quand même estomaqué que ce soit Papy qui vivait parmi ses auteurs classiques qui ait trouvé la bonne piste, avant Isa et moi, qui étions les pros.
Georges et Marcelle n’avaient plus qu’une envie. Rentrer chez eux au plus vite.
Mais Phil tenait la grande forme. Il ne voulait pas qu’on lui vole son idée.
– À mon humble avis de professeur agrégé de lettres, s’il n’est pas revenu pour l’enterrement de ses parents quand ceux-ci ont décédé, c’est qu’il ne le pouvait pas. S’il est revenu en avril, c’est qu’il le pouvait.
Isa et moi étions admiratifs. Georges et Marcelle étaient dans leurs petits souliers.
– Poursuis, Phil, l’encouragea Isa.
Il eut un large sourire de satisfaction et posa ses mains à plat sur la table pour se donner une contenance pleine de dignité.
– C’est simple. Pour un crime, la prescription est de dix ans. Il n’y avait pas encore prescription quand ses parents sont morts. Et s’il y avait prescription quand il est revenu, c’est qu’il était parti il y a douze ans après avoir commis un crime. C’est de la pure logique, non ?
Georges et Marcelle s’étaient déjà levés pour prendre congé. Il y avait de la précipitation dans l’air.
Toutefois, je n’ai pas voulu leur poser la dernière question qui me venait à présent à l’esprit. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais la réponse.
Après leur départ, j’ai longuement complimenté Phil sur ses déductions logiques.
– Vous nous avez fait gagner du temps. Si, si, je vous l’assure…
Il se pavanait, mais c’était bien mérité pour cette fois. Je comprenais mieux à présent pourquoi Isa le tenait en si haute estime et pourquoi son aide avait été des plus précieuses dans l’affaire de trafic de drogue qu’il avait aidé à résoudre.
Mais je n’ai pas compris qu’il parût gêné quand je lui fis un dernier compliment.
– Papy, vous avez le sens du crime dans le sang ! C’est un don qu’ont en commun les grands criminels et les grands policiers. Les uns pour le mal et les autres pour le bien…


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mardi 28 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 6





Le lundi matin, nous avons déjeuné en solo. En famille – si j’y inclus Philippe-Henri, et je crois que je ne peux faire autrement pour très longtemps.
Papy et Philippine ont joué à des jeux de mômes jusqu’au déjeuner, puis chacun s’est installé pour un après-midi de farniente. Interrompu dans l’heure par l’arrivée de Marcelle en vélo – c’était son après-midi de ménage. « C’est vrai, j’ai oublié de vous le dire hier. » Suivi une demi-heure plus tard par Georges – c’était son après-midi de tonte de la pelouse.
– Mais il n’y a rien à tondre avec cette canicule ! C’est tout pelé…, ai-je protesté.
Il a haussé les épaules dédaigneusement en se dirigeant vers l’abri de jardin.
– On voit bien que vous êtes un Parisien ! Une pelouse, ça ne se tond pas. Ça s’entretient. Et chaque semaine !
Nous nous sommes réfugiés dans le champ à pommiers cabossé de taupinières.
Rien ne m’énerve plus que le bruit d’une tondeuse. Au bout d’une demi-heure, j’ai plié bagages et j’ai proposé à Isa d’aller nous promener en ville en amoureux. Laissant Phil à la garde de Philippine et vice versa.
Bernay, sous-préfecture de l’Eure, est la seule ville de Normandie, avec Bayeux, à n’avoir pas été bombardée à la Libération. Ses maisons ou échoppes datant du Moyen Age et de la Renaissance ont donc été préservées. Le tracé de ses rues et ruelles est resté inchangé.
Pour les uns, c’est grâce à l’action du sous-préfet résistant qui sut avertir à temps – et surtout convaincre – les Alliés qu’il n’y avait plus d’Allemands dans la ville. Pour d’autres, c’est grâce à l’intercession de la Vierge du Bon-Secours. En tous les cas, la ville fut libérée par les Canadiens.
Nous nous sommes promenés deux bonnes heures en profitant du calme de ce lundi après-midi. Puis nous sommes rentrés tranquillement.
Marcelle et Georges étaient rentrés chez eux, et Phil attendait notre retour pour aller se promener avec Philippine le long du bois.
– On va voir les bêtes ! nous dit la petite en prenant un grand air mystérieux.
En notre absence, ils avaient réussi à apprivoiser le chien de la ferme d’à côté qui était déjà venu nous rendre visite la veille. Un superbe labrador noir.
Le chien décida de les accompagner.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que j’entendis des aboiements prolongés. Ceux d’un chien qui a trouvé quelque chose.
Le temps de me diriger vers le portail, Phil et la petite qu’il portait dans ses bras étaient déjà de retour.
Ils étaient tout excités.
– Le chien a trouvé quelque chose ! me dit Papy. Tenez ! me dit-il en me mettant la petite dans les bras, gardez-la ici pendant que j’y retourne avec Isa.
– Mais…
– Non, non. Il vaut mieux pas que la petite voie ça. Gardez-la ici. Moi j’y retourne avec Isa… Le temps de trouver une pelle, ajouta-t-il précipitamment.
Quand je l’ai vu repartir avec Isa, j’eus le sentiment d’être la pièce rapportée.
Pour je ne sais quelle raison, c’est à ce moment-là que Georges et Marcelle ont rappliqué.
– Ils ont trouvé quelque chose par-là, leur dis-je en leur indiquant du menton la lisière du bois qui prolongeait le chemin d’accès à notre fermette.
Ils me laissèrent en plan.
Isa revint seule dix minutes plus tard.
– Faut que j’appelle la gendarmerie !
Elle était pâle et haletante.
– Tu pourrais peut-être m’expliquer…
– Plus tard ! Occupe-toi de la petite.
Plus facile à dire qu’à faire, car Philippine gigotait de partout en tentant de se dégager de mes bras.
– J’veux aller avec maman et Papy…
La claque n’était pas loin si elle continuait comme ça. Je le sentais. En cachette de sa mère pour ne pas subir de représailles.
Isa ressortit trois minutes plus tard de la maison. Moi, j’étais resté sur le pas de la porte avec la petite dans les bras qui gigotait de plus en plus et qui ne fut sauvée de la claque que par l’arrivée de sa mère.
– Tu les attends ! Moi, je retourne là-bas.
– Ben voyons !
Elle haussa les épaules et partit au pas de gymnastique.
Une demi-heure plus tard, la gendarmerie était là. Ils étaient cinq.
Eux aussi m’ont laissé en plan. Sauf un qui est resté près de leur véhicule garé devant le portail et qui ne cessa de me regarder comme un suspect.
Mais Philippine n’a pas reçu sa claque sur les fesses devant le gendarme. J’ai attendu qu’il soit occupé avec sa radio et qu’il me tourne le dos.
Un quart d’heure plus tard, Phil et les deux vieux étaient de retour. Muets comme des carpes et la mine sombre. Surtout Marcelle qui essuyait ses larmes.
En moi-même, l’idée qu’ils avaient été éjectés par les gendarmes me fut une petite satisfaction.
Malgré tout, eux savaient, et moi toujours pas.
Je suis quand même parvenu à refiler Philippine à Papy et j’ai franchi la limite du portail pour me diriger vers le « lieu ».
En fait, je n’ai pas pu faire plus de trois mètres.
Le pandore de garde m’a rappelé à l’ordre.
– Vous n’avez rien à faire là-bas ! Restez ici !
– Mais ma femme y est !
– Elle est témoin, pas vous !
– Mais je suis commandant de police !
– Et alors ? C’est pas votre juridiction !
Sarkozy, me suis-je dit, il rêve parfois avec sa collaboration des polices.
J’ai jeté un regard mauvais au gendarme, mais il s’en foutait. Il était content d’emmerder un commandant de police. Un pékin usurpant un grade « militaire ». Un concurrent déloyal.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

dimanche 26 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Je n’éprouvais strictement aucune envie de me rendre compte. Je n’en avais rien à cirer et c’était plutôt confus.
– Ils vont peut-être revenir ? dit Isa qui commençait de se lasser.
– Mais non, ils ont disparu, qu’on vous dit !
– Alors, ça regarde la gendarmerie, fis-je à mon tour pour couper court aux élucubrations des deux vieux qui avaient l’air de passionner Phil.
Marcelle plissa les yeux d’un air entendu en prenant appui des deux coudes sur la table.
– C’que je peux vous dire, c’est que cette grande andouille de brigadier, eh ben, il a pas l’air de trop chercher…
– Mais chercher quoi ? la coupai-je en haussant les épaules.
– Ben, les corps ! dit Georges comme si cela tombait sous le sens.
Isa et moi avons échangé un bref regard. Nous nous comprenions. Nous sortions d’un cauchemar pour retomber dans un autre.
– Alors, c’est comme pour les femmes de Papy ? lâcha Philippine qui était montée sur les genoux de son grand-père.
Phil souriait en hochant la tête.
– Vous avez été marié plusieurs fois, monsieur Phil ? demanda Marcelle, son intérêt soudainement en éveil.
– Deux, répondit Philippine avec assurance.
J’en avais des sueurs. Isa me stupéfia par son sang-froid.
– Mais il est veuf à présent, dit-elle avec un large sourire.
Phil sourit à nouveau.
– Depuis hier seulement, poursuivit Philippine avec sa logique de trois ans plus implacable que celle de Descartes.
Georges et Marcelle sourirent à la petite.
– Les enfants sont comme ça. Ils affabulent, dit affectueusement Marcelle.
J’avais vraiment hâte à présent que l’on en revienne à nos « disparus ».
– Mais qu’est-ce qui vous fait penser à une disparition et non à un simple départ précipité, puisqu’ils ne vous ont pas dit au revoir ? me suis-je lancé.
Le front de Marcelle se plissa. Elle mettait de l’ordre dans sa mémoire.
– Ben, tout était propre et rangé dans la maison et elle était toute fermée, commença-t-elle. Et leurs valises et leurs affaires n’étaient plus là.
– Et alors ? fit Isa.
– Ben, c’est que leur voiture était au garagiste vu que les quatre pneus avaient été crevés le vendredi et qu’on est quand même à dix kilomètres de la gare.
– Un taxi a pu venir les prendre ou quelqu’un d’autre ? dis-je.
– Mais pourquoi ils ont abandonné leur voiture, alors ? Une grosse Mercedes toute rose. Et puis, avant, y avait eu l’explosion de leur garage. Qu’on a jamais bien su ce que c’était…
Bref, une histoire de la campagne, me suis-je dit. Mais il n’y avait plus que Phil et la petite pour écouter leurs salades. Isa et moi, nous avions décroché.
Mentalement et pour aller préparer le repas du soir.
Une omelette géante et une salade aux lardons.
– Vos œufs, je parie que vous les avez pris au supermarché… Oh ! c’est pas qu’ils sont pas bons, mais c’est quand même de l’industriel. Moi, je vais vous apporter des nôtres pendant votre séjour. Vous ne les paierez pas plus cher et vous m’en direz des nouvelles !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





À midi et demi, j’ai allumé le barbecue.
Les deux vieux étaient toujours scotchés autour de la table sur la pelouse avec Phil. Ils en étaient à présent à l’apéritif. Au pastis. Même Papy en avait arrosé sa sempiternelle menthe à l’eau.
Marcelle et Georges acceptèrent l’invitation à déjeuner d’Isabelle.
– Mais on ne voudrait pas déranger…
Le vieux, il a fallu qu’il vienne se mêler de mon barbecue.
– Ah ! vous le faites prendre comme ça, vous, me dit-il d’un air condescendant. C’est bien une méthode de Parisien ! Moi, à votre place…
Isa m’a apporté une Despe bien fraîche au moment opportun. Je l’ai bue à petites gorgées tout en attisant mes braises et en écoutant Georges d’une oreille parfaitement inattentive.
La salade composée et les saucisses aux herbes ont été englouties en silence. Ensuite, fromages et glaces.
– On voit bien que c’est de l’industriel, commenta Marcelle avant même d’entamer sa portion de vanille-fraise. C’est bon, mais c’est quand même de l’industriel… Ce soir, je vous apporterai de la mienne, vous m’en direz des nouvelles !
– Ce soir…, ai-je tenté.
– Ben oui, dit Georges en se frottant le dos contre le dossier de sa chaise. Ici, c’est pas comme chez vous à Paris. Quand on invite, c’est pas que pour le midi, c’est aussi pour le soir. Hein, Marcelle ?
– Pour sûr ! Ici on sait traiter ses invités. Et d’habitude, le repas du dimanche midi, c’est pas que salade-charcuteries. Il faut au moins deux plats. Poisson et viande. Et sans oublier le hors-d’œuvre et le fromage et les tartes… C’est bien pratique, y’a qu’à finir le soir. Mais vous ne pouviez pas savoir. C’est très sympathique comme ça, et puis, vous venez juste d’arriver d’hier…
J’ai regardé Isa avec effarement. Mais elle a détourné son regard.
Ce n’est pas ainsi que j’envisageais mes vacances vertes.
Après le café, Phil s’est laissé embarqué pour une belote. Lui qui n’avait sûrement jamais touché une carte de sa vie.
Sa réflexion joyeuse me détrompa.
– Ça me rappellera avec maman nos parties de bataille !
Évidemment, il manquait un quatrième.
Les regards des trois vieux convergèrent vers moi.
Je me suis retrouvé coincé tout l’après-midi.
À un moment, Georges a interpellé Isa qui s’était installée à quelques pas de nous au pied de l’érable rouge qui trônait au milieu de la pelouse.
– Votre cousin, il vous a pas dit ?
– Dit quoi ? répondit Isa en levant le nez de son magazine.
Georges s’est tourné vers sa femme.
– Ben, tu vois, ils savent pas !
Ils avaient des mines de conspirateurs. Moi, les deux vieux, je ne les sentais pas. Ils auraient été parfaits dans L’Auberge rouge. Cette histoire de couple d’aubergistes qui trucident les voyageurs qui ont la mauvaise idée de s’arrêter pour la nuit dans leur coupe-gorge.
Marcelle interrompit mes pensées malveillantes.
– Mais faudrait pas que ça leur gâche leurs vacances…
– De toute façon, la coupa Georges, il n’y a pas eu de meurtre. Simplement une disparition…
– Deux ! Tu oublies ce M. Domi qui était si gentil. Et puis il y a eu aussi la petite qu’on a retrouvée dans le champ à côté là où il y avait l’ancienne grange…
– Oui, mais celle-là, c’est de l’histoire ancienne
*.
Je n’ai pas tout compris. Il était question d’une jeune Sicilienne, « la fille unique de ce brave M. Patronicci », qui faisait de si bonnes pizzas en ville – « Allez-y de notre part. Vous nous en direz des nouvelles ! » –, dont on avait retrouvé là le corps sept ans plus tôt. Puis on sauta à la famille Berton, des antiquaires, qui avaient cette maison sur notre gauche à deux cents mètres à travers champs. Leur fille que l’on avait « retrouvée pendue dans le bois juste derrière chez eux et qui vient jusqu’à chez vous ». De désespoir.
Et le frère, le Jacquot, qui était revenu du Venezuela après douze ans d’absence pour toucher l’héritage. « Un gros ! » commenta Marcelle. Il était arrivé début avril et son ami, « M. Domi », quelques jours plus tard.
– Puis ils ont disparu comme ça. Juste avant votre arrivée. Sans même nous dire au revoir. Vous vous rendez compte ? Alors que j’avais toujours entretenu la maison de Mme Berton et que Georges y faisait tous les travaux !

* Voir Le Sanglot de Satan.




© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 23 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





Le mercredi 23 juillet, dès le lendemain, nous avons déjeuné avec Antoine.
Le commissaire a d’abord tiqué. C’est vrai qu’il trouvait le professeur sympathique et qu’il lui devait une superbe chandelle. Mais il y avait quand même deux corps à soustraire à la justice.
Puis il s’est laissé avoir par le sens de la diplomatie et tout l’art de la séduction dont sait parfois user Isa. Surtout par ses sous-entendus. Qui étaient limite chantage.
Il a fini par convenir qu’entre flics on pouvait résoudre ce type de situation humainement et rapidement. Qu’emprunter la procédure normale et la voix judiciaire ne ferait que compliquer un cas simple. Que, si les juges relâchaient trop rapidement la petite canaille, ils risquaient, là, de chercher la petite bête. Mais, surtout, Phil avait été un bon indic, et la règle non écrite, mais à laquelle aucun flic ne peut déroger, veut que l’on protège toujours son « cousin ». Plus encore s’il s’agit d’un honnête citoyen.
– OK, finit-il par dire, j’assume le nettoyage au nom de notre amitié et pour le bien de Philippine.
– Tu as besoin de nous ? demandai-je.
– Non. Il ne faut pas mouiller la police là-dedans.
– Tu as une idée.
– Oui. Mais il faut que le terrain soit dégagé.
– C’est-à-dire ? demanda Isa.
– Vous avez bien vos congés en août tous les deux ?
– Oui, répondis-je.
– Alors, emmenez Philippe-Henri en vacances avec vous. Je ferai nettoyer après son départ.
Son plan était simple. Un ex-grand bonnet de la drogue lui devait un service. Il aurait là l’occasion de le lui rendre. Il avait la main-d’œuvre pour.
– C’est simple, vous savez. Ils les ficèleront chacune dans un tapis et les emporteront.
– Mais il faut que les corps disparaissent réellement…, m’inquiétai-je.
– T’inquiète, celui-là il s’est reconverti dans les pompes funèbres !
Bien sûr, nous n’avons pas parlé à Phil de nos projets pour les dépouilles de sa mère et de la femme de ménage.
Mais il ne fut pas aussi simple que cela de le décider à partir en vacances avec nous. Il jetait de temps à autre des regards inquiets vers la porte de son petit cimetière perso.
– C’est que je n’ai pas l’habitude de partir en vacances !… Et mes livres ?… Et qui va entretenir l’appartement ?…
La diplomatie d’Isa et toute sa tendresse « filiale » déployées se heurtaient à un mur. Je l’ai senti prête à pleurer face à l’entêtement de Phil.
Quand Philippine a dit : « Il ne faut pas oublier d’emmener les femmes de Papy en vacances », je me suis décidé à agir. On allait finir par frôler la catastrophe.
Alors, j’ai entraîné le vieux dans son bureau en demandant à Isa de s’occuper de Philippine. J’ai refermé la porte derrière nous.
– Phil, lui ai-je dit doucement mais fermement, ça suffit comme ça les conneries. Vous venez en vacances avec nous ou vous irez en prison… Le choix est simple. Alors ?
Il a réfléchi longuement, comme s’il mijotait quelque chose. Puis il a dit, larmoyant :
– Je ne veux pas aller en prison…
J’ai poussé un soupir de soulagement.
C’était quand même la solution que je préférais.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 18 août 2008

Noir Express : "Le Sanglot de Satan" (Chroniques croisées III) par Alain Pecunia


Le 3e épisode des « Chroniques croisées », Le Sanglot de Satan, a été publié en 2006 aux éditions Cheminements et je ne puis donc le mettre en ligne ici, ce qui ne gêne pas la lecture des épisodes suivants car ils ne deviennent réellement une suite qu’à compter du sixième.

Ce récit se situe en milieu rural, précisément à Caorches-Saint-Nicolas, paisible commune de l’Eure du canton ouest de Bernay. Le fils Berton, fils d’antiquaires, revient de son exil vénézuélien pour « toucher » son héritage. Douze ans après un meurtre resté impuni et deux ans après la prescription légale, crime horrible commis sur la personne d’une jeune fille. C’est un type prudent. Mais la maréchaussée, ainsi que le couple de cultivateurs retraités qui entretiennent la résidence secondaire de ses parents, lui pourrissent la vie, sans compter le père de la victime, un Sicilien au sens de l’honneur primitif, qui attend son heure sans aucun sens de la légalité.
La justice passera, sanguinolente et macabre.

Ce récit aura une prolongation dans le 7e épisode.
En attendant, je vous propose de passer à Cadavres dans le blockhaus…

mardi 18 septembre 2007

Noir Express : Salon du livre de Beaumesnil, Alain Pecunia

Le dimanche 23 septembre se tiendra le salon du livre de Beaumesnil (Eure), de 11 heures à 18 heures, au château de Beaumesnil précisément.
J'y dédicacerai mes bouquins en compagnie d'autres auteurs.
Le salon est organisé par l'association Artsetlettres.
Alors, si vous vous trouvez dans les parages, soyez les bienvenus.
Il fera beau, le parc est charmant et le château reste visitable durant le salon...