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jeudi 7 juin 2012

Noir Express : "Par esprit de famille", de Alain Pecunia, en téléchargement gratuit sur FEEDBOOKS


Jean-Raymond Poilot a tout pour être heureux : son petit trafic est prospère et il vit avec sa maman. Mais tout bascule au décès de celle-ci dès les retrouvailles avec la « Bernique », sa sœur commissaire de police à Nantes et flic ripou, épouse de René Bellou, également commissaire, tous deux mêlés à un trafic de drogue.
Que peut un honnête trafiquant seul face à l’hostilité conjuguée des narcos colombiens et de la mafia albanaise, surtout si les Stups et la Brigade criminelle se mettent de la partie ?

vendredi 26 novembre 2010

Noir Express : "Le Sanglot de Satan" par Alain Pecunia en téléchargement gratuit sur Feedbooks

Caorches-Saint-Nicolas, paisible commune de Normandie. Le fils Berton revient de son exil vénézuélien pour « toucher » son héritage. Douze ans après un meurtre resté impuni et deux ans après la prescription légale. Un type prudent qui n’a plus rien à craindre. Mais les gendarmes lui pourrissent la vie et le père de la victime, un Sicilien au sens de l’honneur primitif, attend son heure sans aucun sens de la légalité.
La justice passera, sanguinolente et macabre.

Ce récit a été publié en 2006 par les éditions Cheminements.
Ceux (et ils sont nombreux) qui ont téléchargé Un été pourri retrouveront ici la campagne de Bernay (Eure).
Certains lecteurs pourraient s’étonner de la liberté prise par l’auteur d’introduire des personnages mafieux en un tel lieu. En fait, il y a de cela quelques années, il y eut bel et bien une tentative d’implantation du milieu varois dans la ville.

jeudi 14 octobre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (C. C. XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Les sœurs Terrassou, rassurées de s’être confiées et mises sous la sauvegarde de la police en la personne d’Eusèbe Clovis, mais néanmoins prudentes, comptèrent une large demi-heure avant de remonter chez elles avec leur barda.
Bien décidées à respecter scrupuleusement les consignes du policier municipal, elles s’enfermèrent à double tour sitôt la porte de leur appartement refermée. Se sentant immédiatement soulagées d’être enfin à l’abri de la vindicte de Jacques-Henri.
Soulagement bien éphémère qui se transforma en totale frayeur lorsqu’elles pénétrèrent dans leur chambre pour se rendre à la salle de bains afin de prendre une douche purificatrice bien méritée.
Zoé poussa un long ululement suraigu avant de s’écrouler sur le faux parquet telle une poupée de chiffon, tandis que sa sœur, terrorisée, resta pétrifiée, ne pouvant détacher son regard de la paire de ciseaux émergeant de l’abdomen de l’Antillais inanimé.
Cette paire de ciseaux lui faisait horreur et la fascinait à la fois. Elle ne vit plus qu’elle et, tel un automate, sans prêter attention à sa sœur affalée sur le sol ni au corps du policier, marcha jusqu’au lit et la retira d’un geste brusque.
Eusèbe Clovis eut un sursaut. Il agonisait sûrement mais n’était pas encore mort.
Il fixa ses yeux vitreux sur la jeune femme et eut la force de soulever sa main droite vers elle. Comme un appel muet.
Sottement, Chloé se sentit soulagée que la blessure ne fût pas mortelle. Un instant plus tôt, elle avait cru que leur assurance vie avait viré l’arme à gauche. Mais il était encore vivant. Elles allaient appeler les secours et tout finirait par s’arranger.
Elle défit le bâillon et s’approcha du visage de l’homme au regard vitreux qui ouvrait la bouche comme un poisson hors de l’eau.
– Be… lou… Por… ni…
Chloé s’inquiéta. Eusèbe Clovis semblait bien mal-en-point et faisait des efforts désespérés pour dire quelque chose sans y parvenir.
– Bellou, j’ai compris, mais le reste ? dit-elle.
L’Antillais goba de nouveau le vide. Puis il fit un ultime effort.
– Porni…
Expirant cette fois-ci pour de bon en bavant du sang que c’en était franchement dégueulasse, pas du tout le genre de finale que l’on se souhaiterait, une odeur nauséabonde se dégageant, pour couronner le tout, de la bouche ou du ventre d’Eusèbe Clovis – Chloé ne savait plus.
Elle fila vomir dans la salle de bains mais gerba avant de l’atteindre.
Zoé choisit ce moment-là pour refaire surface parmi les « beueurk » de sa sœur, et c’est à quatre pattes – pour ne pas apercevoir le corps – qu’elle quitta tant bien que mal cette chambre des horreurs.
Les deux sœurs étaient anéanties. Jacques-Henri était on ne sait où, sûrement pas loin, et attendait le moment opportun pour leur faire subir un sort analogue à celui d’Eusèbe Clovis. Mais pourquoi s’en était-il pris à ce dernier ? Parce qu’il était un policier de la ville ? Ça n’avait aucun sens. À moins qu’il ait jugé qu’il représentait un danger quelconque pour une raison qu’elles ignoraient. Ou alors il avait voulu leur faire peur et leur envoyer un message. « Donnez-moi à la police si bon vous semble, mais expliquez-leur la présence d’un cadavre dans votre appartement. » Mais comment aurait-il deviné que c’était là leur intention ? Et, surtout, qu’Eusèbe Clovis était leur intermédiaire ? Pour ça, il aurait fallu qu’il soit doté d’un sixième sens. Ou qu’il ait pu se transformer en homme invisible et se trouver en même temps qu’elles et le policier dans le box.
« Si tu continues comme ça, ma fille, se dit Chloé, tu vas finir par dérailler complètement. Ressaisis-toi ou tu vas finir comme ta pétasse de frangine. »
Zoé était assise, recroquevillée sur elle-même, à même le sol de la cuisine, le dos contre la porte fermée. Comme si Eusèbe ou bien Jacques-Henri avait pu surgir à tout instant.
Elle était totalement sonnée et gardait le regard hagard. Ne dégoisant pas un mot depuis plus d’une heure.
Pourtant, il fallait prendre une décision. Les collègues du policier allaient finir par s’inquiéter de son absence. Bien sûr, il ne pourrait constater que son absence. Ils n’avaient aucune raison de venir le chercher chez elles.
Mais, elles, combien de temps tiendraient-elles avec ce squatter importun dont l’odeur finirait par envahir tout le deux-pièces ? Et quand elle atteindrait le palier ?
Elle songea un instant à l’idée qu’avait eue sa sœur pour se débarrasser du corps de Jacques-Henri avec son histoire de le donner à bouffer à deux molosses. C’était, tout compte fait, pas si stupide que ça, au moins une idée comme une autre. Mais, même nourris aux croquettes et sevrés de viande, est-ce qu’ils accepteraient de se morfler de la barbaque en décomposition avancée ?
En tout cas, il n’était pas question de débiter ce putain de cadavre en morceaux, même grossièrement.
Chloé imagina un instant deux bestioles affamées de la taille d’un petit veau lâchées dans la chambre. Le carnage ? À côté, Massacre à la tronçonneuse ou Le Retour des morts vivants ressembleraient à une production Disney !
Et après, quand il faudrait récupérer les bestioles, qui dit qu’elles n’auraient pas envie de se jeter sur de la viande fraîche sur pied et bien vivante ?
Pourtant, il fallait se débarrasser du cadavre. Et elles n’allaient tout de même pas se le bouffer elles-mêmes.
Zoé, si elle avait encore un neurone en activité, dirait : « Barrons-nous. »
Tu parles, en moins de deux les flics leur mettraient la main au collet.
Oui, Jacques-Henri leur avait dressé un putain de piège.
Chloé se sentit soudain très lasse. « Merde, se dit-elle, on ne mérite pas ça… »
L’idée de prier lui passa par l’esprit. « Je vais quand même pas allumer un cierge ! »
Cierge, allumer… feu !
Oui, il fallait foutre le feu, même si tout l’immeuble y passait.
Carbonisé, réduit en cendres, le cadavre d’Eusèbe Clovis serait inoffensif.
Le hic, c’est que, ne retrouvant pas leurs restes à elles dans les décombres, on les chercherait et les soupçonnerait peut-être. Quelqu’un pourrait même s’apercevoir de leur départ peu avant l’incendie. Avec le bol qu’elles avaient en ce moment, ce n’était pas impossible.
« Suffit que tout le monde crame », lui dit une petite voix intérieure.
Elle frissonna et eut une idée pour limiter la casse. Et ça leur fournirait en même temps un alibi solide.
Mais, d’abord, il fallait que Zoé recouvre ses esprits. Qu’elle reste un zombie, si ça lui chantait, mais un zombie présentable et sortable. D’ailleurs, son état présentait un avantage certain : au moins, elle ne la ferait pas chier.



© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 19 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 17

Chapitre 17





N’empêche que, sans moi, le Bellou, il était dans l’impasse.
N’importe qui peut disposer d’une marchandise. Mais elle reste une valeur nulle tant qu’elle n’est pas commercialisée. Et ça, c’était mon job.
En quarante-huit heures, dès le jeudi, j’ai trouvé notre acheteur.
Je n’avais pas eu à chercher loin.
L’Albanais auquel j’avais pensé pour la reprise de ma société s’est tout de suite montré intéressé par nos cinq kilos de coke.
Il me prenait les deux. Ma société et la drogue.
Mais il a fallu discuter ferme sur les prix.
Ces gens-là, c’est des incultes. Question mentalité, ils en sont encore au stade du marchand de tapis.
Enfin, c’est l’image qu’ils donnent. En fait, il ne faut pas s’y fier. Ce sont des négociateurs-nés.
Il a vite compris que j’étais pressé.
Il m’a eu sur le prix de la coke. J’ai dû baisser de vingt pour cent sur le tarif en cours. Ça faisait mal.
Mais je me suis rattrapé sur le prix de ma société. Là, j’ai pu les rouler. C’était pas vraiment leur partie.
L’un dans l’autre, je récupérais d’un côté ce que je perdais de l’autre. Et tout le monde était content. Ce qui est important. Ça évite les récriminations ultérieures.
Mais il tenait à être livré à Lille.
Je n’ai pas trop compris la raison de cette lubie. En tout cas, j’allais être débarrassé et de la drogue et du Bellou par la même occasion. Et puis, j’avais justement un Paris–Bruxelles pour le lundi suivant. Il y aurait juste à faire un petit détour par Lille.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 18 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 16

Chapitre 16





J’ai installé le Bellou dans l’ancienne chambre de maman.
Au petit déj, le mardi matin, il m’a demandé quels étaient mes projets d’avenir.
Tout bazarder et me tirer le plus loin possible dès que je n’aurais plus les flics sur le râble, que je lui ai dit. Et j’allais les avoir plus longtemps que prévu à cause de sa villégiature chez moi.
– C’est le plus sage et je m’en doutais. Mais où as-tu l’intention d’aller ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? que je lui ai rétorqué d’un ton rogue.
J’avais l’impression qu’il me prenait pour un con. Il avait réussi à piéger la Bernique et il était bien capable de me mijoter un mauvais coup pour rester avec le tout.
Il a dû lire dans mes pensées.
– Cool, qu’il m’a dit. Je n’ai pas l’intention de te doubler. Je te demande juste où parce que nous pourrions peut-être partir ensemble.
– Loin, que je lui ai répondu sèchement sans dévoiler mes rêves australiens.
Je ne me voyais pas traîner mon beauf avec moi le restant de mon existence.
– Écoute, qu’il m’a fait. Je ne retournerai pas à Nantes. Dès que les cinq kilos seront écoulés, je me tire loin moi aussi. Et tu auras ta part sur la revente. Moitié-moitié.
Tout à coup, j’ai eu un doute. Il n’avait quand même pas traîné la coke avec lui jusqu’ici !
– Elle est où, cette marchandise ? que je lui ai demandé avec un mauvais pressentiment.
– Dans un de mes sacs, qu’il m’a répondu le plus naturellement du monde.
J’avais affaire à un malade, un inconscient ou un type qui croyait dur comme fer à sa baraka. Ce qui revenait au même sur le plan pratique.
– T’es malade ! Et si les Stups font une descente ici ? que je lui ai lâché d’une voix blanche.
Il m’a souri avec condescendance. Comme à un cave.
– C’est un risque à courir. Mais nous avons une longueur d’avance et il faut juste se dépêcher de revendre la coke. Il faut que nous nous en débarrassions rapidement.
Je l’ai stoppé dans son délire.
– Attends, attends ! qu’est-ce que je viens faire avec la coke, moi ? Ça ne me concerne pas. Je n’ai pas l’intention d’y toucher. Et, d’abord, pourquoi que tu veux m’en faire profiter ? C’est quoi cette histoire de moitié-moitié ?
Il a fait son chattemite.
– Mais ce sera simplement le prix de ta participation.
– Comment ça ?
– Tu as tes camions, ton réseau pour les cigarettes…
– Pas question ! que je l’ai coupé.
– Je crois que ta sœur avait raison. T’as une mentalité de petit commerçant, de gagne-petit.
– Il n’en est pas question ! Je n’ai pas envie de passer ma retraite derrière les barreaux.
Il a haussé les épaules et m’a laissé bouder en silence.
Je suis un Pmiste, moi, pas un petit commerçant !
Je ne suis pas un gourmand, c’est tout. J’ai toujours su me limiter dans mes ambitions. Je tiens ça de papa. La mégalomanie, c’était le truc de la frangine et elle a dû déteindre sur son fonctionnaire de mari. Et ça conduit toujours à l’abîme.
Non, il n’était pas question que je marche dans sa combine. Avec la moitié de l’enveloppe du croque-mort et la vente de ma société, j’avais largement.
Il pouvait toujours courir, le beauf. Hors de question que je sois son pigeon.
C’est lui qui a rompu le silence le premier.
– T’as pas tellement le choix, qu’il m’a fait.
– Comment ça ? que je lui ai dit en rigolant tout en essayant de flairer son coup fourré.
– Ben oui. La drogue, elle est chez toi. Si tu ne m’aides pas à l’écouler, elle y restera. Et elle sera peut-être encore là quand les Stups débarqueront.
– T’es un enfoiré, René. Un sale flic ripou enfoiré. T’as qu’à te démerder avec ta saloperie de came !
Ça l’a fait se marrer.
– Je n’ai pas la logistique ni le réseau nécessaire. Toi, si. C’est une question de quelques jours, une semaine au plus…
– Non ! que j’ai tranché d’un ton sans réplique.
Il n’en a pas semblé contrarié pour autant. Il pensait sûrement m’avoir à l’usure.
Puis je me suis mis à gamberger.
Le beauf aller me coller comme une bernique à son rocher tant qu’il n’aurait pas écoulé sa drogue.
Il avait raison. Je n’avais pas le choix. La seule et unique façon de l’empêcher de s’incruster était de marcher dans sa sale combine.
Il fallait se débarrasser au plus vite de la marchandise. Le stock, c’est l’ennemi d’une saine gestion commerciale.
– D’accord, que je lui ai lâché à contrecœur.
– Je n’en attendais pas moins de toi, Jeannot. Je savais que je pouvais compter sur ton esprit de famille.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

samedi 16 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 15

Chapitre 15





La semaine suivante, j’ai mis à exécution mes sages résolutions.
J’ai liquidé mes stocks de cigarettes en attente de livraison et annoncé à mes fournisseurs et acheteurs que je me retirais du commerce contraint et forcé.
J’en ai rajouté sur la pression des flics et c’est passé comme une lettre à la poste.
Ça avait même l’air d’arranger tout le monde.
J’étais comme devenu un pestiféré quand les uns et les autres avaient appris que j’étais le frangin du flic abattu à Pornic.
Ils étaient soulagés et moi aussi.
En une dizaine de jours, mon entreprise de transport était devenue parfaitement clean et j’étais assuré de pouvoir en tirer un bon prix au moment opportun.
Je savais qu’un de mes fournisseurs, un Albanais, avait de l’argent à recycler. L’acheteur idéal.
Je rêvais de plus en plus d’Australie. J’avais déjà largué les amarres quand, le lundi 9 février, je me suis retrouvé sur le cul.
Il était vingt et une heures. J’étais chez moi, vraiment chez moi dans l’ex-appartement de maman, dont j’étais l’unique héritier grâce à la disparition de la Bernique.
Je regardais peinard Crocodile Dundee depuis une demi-heure quand on a sonné à la porte.
J’ai hésité à me lever.
À cette heure-là, ce ne pouvait être que la voisine de palier, la vieille copine de maman qui venait regarder un film à la maison quand elle avait un coup de cafard de vieux.
Ça a sonné un deuxième coup.
J’ai éprouvé un sentiment qui était tout neuf – ou alors très ancien, mais vachement enfoui sous des strates. Un sentiment humain.
J’avais envie de faire plaisir à cette vieille.
Je suis allé ouvrir. Un sourire au coin du bec.
Et je me suis retrouvé en face du Bellou. Un Bellou au sourire de moine béat. Radieux. En pleine forme.
Avec un sac de voyage à bout de bras et un autre en bandoulière.
– Je peux entrer ? qu’il a dit en entrant sans attendre mon invitation et en posant ses sacs dans l’entrée.
Je suis resté comme un con planté là.
– Ben, referme la porte, qu’il a ajouté.
J’étais abasourdi.
J’ai tout de suite compris qu’il allait y avoir du bouleversement dans mes plans migratoires transocéaniques.
Il s’est assis – avachi, plutôt – dans mon fauteuil.
– Tu regardais cette connerie ? qu’il m’a lâché avec un petit air condescendant en pointant son double menton vers ma téloche.
J’ai haussé les épaules. Ma soirée télé était ratée.
– Surpris de me voir, non ?
– T’es guéri ? que je lui ai répondu encore tout à ma surprise.
Alors, là, il s’est marré franchement.
– Tiens, sers-moi un scotch, au lieu de dire des conneries !
Je lui ai servi un verre et m’en suis versé un par la même occasion. J’en avais rudement besoin.
– Je vous ai bien eus, hein ? Je vous ai tous roulés dans la farine. Ta frangine, son gigolo et toi. Enfin, toi, t’étais quand même le plus facile à berner…
Il m’a vexé, ce con. Surtout que je venais juste de réaliser qu’il avait joué la comédie.
– Tu sais, qu’il m’a dit en guise d’explication, quand je suis revenu de Corse en décembre, je n’étais pas tellement dans mon assiette. J’avais failli me faire virer de la police. Alors j’étais un peu dépressif. Puis, quand je me suis aperçu du manège entre la Perrine et son Henri-Jacques, avec ses tenants et aboutissants, j’ai décidé de franchement jouer au débile complet. Pour mieux piéger ces deux malfaisants…
Il s’est interrompu.
Je ne comprenais pas tout. Il avait dû s’en rendre compte.
– Bon, c’est pas grave. Passons plutôt aux choses concrètes. Je suis venu récupérer ma part.
– Ta part. Quelle part ? que je lui ai demandé l’air ahuri.
Il a haussé les épaules dans un geste d’impatience.
– L’enveloppe, connard.
J’ai failli demander quelle enveloppe. Mais je suis resté bouche bée.
– Voilà, t’as l’air de comprendre. L’enveloppe, c’est moi qui l’ai fourrée dans ton sac le matin de ton départ.
Il a attendu que ça percute avant de poursuivre.
– Et comme nous allons dorénavant être associés, je t’en laisse la moitié. Mais je garde la marchandise.
Je me suis laissé tomber sur le fauteuil de maman.
– Ça te la coupe, hein ? Eh oui, je leur ai subtilisé et la came et l’enveloppe.
Jamais je n’aurais imaginé mon beauf aussi retors. Mais ce genre de combine ne pouvait germer que dans un cerveau de flic. Et il était même particulièrement redoutable pour avoir réussi à berner la frangine.
Il m’a alors raconté qu’il avait subtilisé, la nuit de notre arrivée, les clés du corbillard sous l’oreiller de la frangine qui dormait à poings fermés et s’était emparé de la coke.
Comme il avait subtilisé l’enveloppe au petit matin pour la fourrer dans mon sac.
Vu son état, il était insoupçonnable.
Quand le Tonio et ses sbires se sont présentés pour récupérer leur argent, la frangine et son croque-mort ont constaté la disparition de l’enveloppe et se sont mis à paniquer et s’accuser mutuellement de vol.
Le Colombien a immédiatement flairé l’entourloupe.
Ils étaient tous réunis dans le salon. Debout.
Seul le Bellou était assis prostré dans son fauteuil.
Le Tonio a d’abord tiré dans la jambe du Henri-Jacques qui s’est mis à beugler.
La frangine a fait mine de se saisir de son pistolet de service.
Par pur réflexe professionnel, car elle ne le portait pas sur elle.
Les deux sbires lui ont vidé instinctivement leurs deux chargeurs.
Bide et thorax. De l’imparable.
Le croque-mort s’est alors mis à implorer le Tonio. Qui, froidement, lui a tiré un coup de grâce à bout portant.
Les deux sbires se sont mis à explorer sauvagement le salon et le Tonio a pointé son revolver sur le Bellou.
– Moi, je peux vous dire où ils ont planqué la came et le fric, qu’il lui a dit calmement. Et je ne vous demande que la vie en échange.
Le Tonio a tiqué. Les choses gratuites, il avait du mal à comprendre. C’était contraire à sa culture.
– Vous m’avez payé en me débarrassant de ces deux-là, qu’a précisé le Bellou.
– Cause toujours, lui a dit le Tonio.
– Au funérarium. Mais, avant d’y aller, foutez le bordel dans les autres pièces pour que ça fasse plus vrai. Moi, je n’aurai rien vu ni entendu. J’étais planqué dans le grenier.
Le beauf, il les a même aidés à foutre le bordel pour que ça aille plus vite.
Quand ils sont arrivés au funérarium, ça a été le grand cinéma. Cercueils fouillés, urnes renversées, deux des Dalton abattus successivement pour les faire parler, puis l’arrivée miraculeuse du commissaire Antoine et de son équipe.
J’ai pigé qu’il n’y avait rien de miraculeux et que le Bellou avait monté un piège diabolique.
– Comment que tu as fait ? je lui ai demandé un zeste admiratif.
Il m’a souri, satisfait que j’aie pu le suivre jusque-là.
– Internet, petit père, qu’il m’a dit.
Depuis le début de sa déprime, mon beauf avait correspondu avec le commissaire Antoine par courrier électronique. Il informait les Stups de chaque fait et geste de la Bernique et de son associé. Mais il avait fait croire à Antoine que le vol de la coke avait été effectué par le croque-mort et ses quatre Dalton. C’est pour ça qu’Antoine surveillait le funérarium.
La suite était réglée comme du papier à musique.
Mais il y avait un hic. Le Tonio pouvait faire tomber l’alibi du beauf dingue.
– Il n’est pas si con que ça, qu’il m’a dit. S’il me trahissait, moi je peux témoigner qu’il a abattu froidement le croque-mort.
– Mais il peut te soupçonner d’avoir tout manigancé ?
– Non, je suis tranquille. Je connais ce type d’individus. Ce sont des primaires. Il est persuadé que le croque-mort a voulu le rouler.
Je n’en étais pas si sûr. En tout cas, je n’en aurais pas donné ma main à couper. Et je comprenais mieux aussi pourquoi le commissaire Antoine était à la recherche de la marchandise. Il devait bien se douter qu’elle n’était pas perdue pour tout le monde.
– Et le commissaire des Stups, tu crois pas qu’il peut en venir à te soupçonner ? que je lui ai dit.
Mon beauf était malgré tout lucide.
– C’est un risque à courir, qu’il m’a répondu. Mais j’ai ma déprime comme alibi et, s’il doit soupçonner quelqu’un, ce sera Perrine. Mais elle n’est plus là pour répondre aux questions.
– Et si tu étais surveillé et qu’il apprenne que tu m’aies rendu visite ? j’ai rétorqué.
Le Bellou, il avait réponse à tout.
– Je suis sorti de l’hosto depuis une semaine. Il m’a rendu visite le dernier jour et je lui ai dit que j’avais l’intention de venir me reposer chez toi.
– Tu ne manques pas d’air, que je lui ai lâché avec animosité.
– Ben quoi, Jeannot, c’est normal. Tu es la seule famille qui me reste, non ?


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 15 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 13


Chapitre 13





Le samedi matin, vers onze heures, nous nous sommes retrouvés dans la villa gothique de la frangine.
Je me demandais ce qu’on pouvait bien y foutre puisque je n’avais pas assisté au crime.
Là, c’est le capitaine Cavalier qui a pris la relève dans les questions.
Pour la énième fois, j’ai répété que j’étais parti vers onze heures le jeudi matin.
Pour le même nombre de fois, ils m’ont dit qu’ils le savaient puisqu’ils avaient le témoignage du chauffeur de taxi.
Ni queue ni tête, que j’ai pensé. Des questions dont ils ont la réponse. Pour faire chier.
Et rebelote sur mon bref séjour. Comment j’avais trouvé ma sœur. Inquiète, soucieuse, préoccupée… ?
Normale, que j’ai de nouveau répondu.
J’ai quand même eu un choc en découvrant les traces du carnage dans le salon.
L’emplacement des deux corps silhouetté de craie. Les dommages collatéraux des tirs. Les coussins des sièges éventrés, le grand bahut vidé de son contenu.
Comme si l’on avait recherché quelque chose.
Les autres pièces du rez-de-chaussée et des deux étages avaient également été visitées.
Les deux flics observaient mes réactions attentivement.
Ils ont vu mon air étonné. J’ai eu le sentiment qu’ils n’attendaient que ça, d’ailleurs, car j’ai eu droit immédiatement à leurs conclusions provisoires.
– Eh oui, a dit le commissaire Antoine. La première évidence est qu’il s’agit d’une exécution en bonne et due forme. La deuxième, que les assassins recherchaient quelque chose. Ils ne l’ont pas trouvé ici et sont partis le chercher dans les locaux de la société de pompes funèbres.
Il s’est tu.
– Vous n’avez pas une idée ? a repris le capitaine Cavalier.
J’ai fait diversion en demandant comment le Bellou avait pu échapper à ce carnage.
– Nous n’avons pas encore pu l’interroger. Il est sous le choc. Il a été retrouvé prostré dans le grenier, le seul endroit que les assassins n’aient pas visité. On ne se sait pas pourquoi, m’a répondu le commissaire des Stups en haussant les épaules.
On en est restés là.
Ils n’ont pas voulu me répondre quand je leur ai demandé si l’assassin survivant, le Tonio de la Bernique, avait avoué quoi que ce soit.



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jeudi 14 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 12

Chapitre 12





Ce vendredi matin, j’ai refait le même trajet que le mardi avec le corbillard. La bagnole des deux flics de la Criminelle était toutefois plus confortable et plus rapide.
Par ironie du sort et nécessité urinaire, nous avons fait la pause à la même station après Le Mans.
Ça m’a quand même fait drôle.
On a causé de tout et de rien. Comme par hasard de ma société de transport. Mais c’était peut-être juste histoire de parler.
À Nantes, j’ai passé une partie de l’après-midi en tête à tête avec le capitaine Cavalier et le commissaire Antoine de la Brigade des stups. Le bellâtre que j’avais aperçu à la télé.
De lui aussi, je me suis méfié instinctivement.
Sous ses airs de matamore, il sentait le chien de chasse.
En fait, ils cherchaient un détail, un petit rien qui aurait éclairé leur lanterne.
Avec, bien sûr, plein d’attentions puisque j’étais le frère de la défunte.
J’ai quand même vite compris que le commissaire des Stups ne voyait pas la frangine en enfant de Marie. Les parts qu’elle détenait dans les sociétés du Montelli l’intriguaient vu la personnalité de l’individu qui aurait eu des liens avec le milieu cannois.
– Il était de Paris, que j’ai dit.
Oui, mais, il avait été soupçonné de complicité de meurtre dans l’assassinat d’un directeur de cercle de jeu parisien qui aurait été commandité par les Cannois. Pour une histoire de came.
Il avait bénéficié d’un non-lieu.
J’ai joué les honnêtes citoyens à mille lieues de ce type de turpitudes. Mais ça m’a aidé à entrevoir comment la Bernique pouvait le tenir.
Le petit rien que le commissaire recherchait, c’était la marchandise, ou son équivalent monnaie. Il n’était pas du genre à croire aux crimes sans motivation profonde.
Bref, on a tourné en rond.
Ils ont fini par s’excuser d’avoir à me poser toutes ces questions « en ces circonstances douloureuses » et m’ont conduit à un hôtel situé à la périphérie de Nantes où l’on m’avait réservé une chambre.
Attention touchante. Mais ces enfoirés voulaient surtout que je sois frais et dispos pour une visite des lieux du crime le lendemain matin.
J’étais réellement vanné et j’en ai oublié de demander des nouvelles de la santé du Bellou.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 12 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 10

Chapitre 10





Personne n’était ému de mon départ. Seul le Bellou était juste un peu excité.
Ma frangine a haussé les épaules.
– C’est ton choix, quelle a dit.
De toute façon, elle avait récupéré son Henri-Jacques et elle n’avait plus besoin de moi pour développer son commerce.
J’ai pris le TER Pornic-Nantes de onze heures trente-neuf, puis le TGV de treize heures pour Paris. À quinze heures dix, je me suis retrouvé à Montparnasse.
Je me suis senti léger en sortant du métro Porte-de-Bagnolet avec mon sac de voyage à bout de bras. Je m’en tirais sain et sauf.
J’ai remonté le boulevard Mortier et retrouvé l’appartement de maman, rue de la Justice, qui domine les toits de Paris.
Je me suis servi un double scotch pour étouffer le petit pincement que j’ai eu en tournant la clé dans la porte et en pensant que j’allais vivre avec son fantôme un certain temps. Celui du deuil.
Puis j’ai défait mon sac en songeant que j’allais bazarder les vêtements de maman au plus vite pour récupérer son dressing.
En un sens, en virant toutes ses vieilleries et en redécorant le tout en style minimaliste tendance ligne claire, je serais plus à l’aise et le fantôme se taillerait à tire-d’aile.
Ça fait mal de se retrouver orphelin, mais il n’y a pas que des inconvénients, quoi qu’on en dise.
En fin de compte, maman, quelque part, elle avait dû sentir qu’elle devenait de trop. Elle avait eu la délicatesse de partir au bon moment.
J’ai défait mon sac en sifflotant et je suis tombé sur une enveloppe. Pareille que celle du croque-mort. Aussi grosse qu’un attaché-case.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis à trembler de partout.
Mes mains ne parvenaient pas à saisir l’enveloppe.
Alors, je me suis resservi une rasade de scotch que j’ai bu cul sec.
Ça allait mieux. Si ça tournait un peu, au moins ce n’était pas à cause de l’enveloppe.
– Putain ! que j’ai dit en l’ouvrant et en comptant les grosses coupures.
J’ai pensé – comme quoi je suis con – que c’était un cadeau de ma sœur.
Et moi qui avais caressé l’idée de l’estourbir dans son sommeil. Quelle perte sèche c’eût été !
Pourquoi ce cadeau royal ?
Peut-être pour prix de mon silence après toutes ses confidences.
C’était le plus probable et, du coup, son geste me parut moins désintéressé.
C’était un juste prix, tout simplement.
Que valaient pour elle cinq kilos de coke eu égard à son commerce de grande distribution qu’elle allait ouvrir ? Une goutte d’eau, un pourboire, c’est tout.
Mais j’étais quand même content.
Beaucoup moins, toutefois, quand je me suis branché sur les infos de vingt heures de la Une – une vielle habitude de maman.
Je m’étais bien installé avec mon plateau télé.
Cent vingt-cinq grammes de béluga, un homard et un Dom Pérignon 90 que je m’étais offert chez le meilleur traiteur du quartier une heure plus tôt pour fêter ça en beauté.
J’avais même enfilé mon vieux smoking, qui me boudine un peu, pour être vraiment dans le ton.
Avec ma chemise à plastron dont je n’ai pas pu fermer le col pour cause d’empâtement ces dix dernières années, et les pantoufles Old England que maman m’avait offertes à notre dernier Noël – je ne rentre plus non plus dans mes souliers vernis.
Mais j’étais seul et j’étais bien. Béatement bien.
Je m’attendais à de l’habituel. Les Américains faussement démocrates, les Arabes humiliés, les Juifs antisémites puisqu’ils n’aiment pas les Palestiniens qui ne demandent qu’à être aimés, la France illuminant la noirceur de ce monde, la Russie cahin-caha, les Polonais et les Espagnols qui ne comprennent rien à la grandeur de l’Europe franco-allemande, les Britishs chiens de compagnie des Yankees, un peu de Chine et un peu d’Inde – mais c’est loin et, de toute façon, ils rêvent comme nous d’un monde multipolaire où ils prendront juste leur petite place dans le concert des nations.
Je me suis étranglé à la première louche de caviar et recraché le tout sur mon plastron immaculé.
« Nous revenons sur ces dramatiques événements qui ont endeuillé ce midi la charmante petite ville de Pornic (zoom sur le port, le château puis la villa de ma frangine), en Loire-Atlantique.
« Vers midi, des individus non encore identifiés, au nombre de trois, se sont présentés à la villa appartenant à Mme Perrine-Charlène Bellou, commissaire principal de police urbaine à Nantes.
« Son époux, M. René Bellou, commissaire de police également à Nantes (silence sur les Renseignements généraux), et M. Henri-Jacques de Montelli, jeune entrepreneur entreprenant récemment installé à Pornic et honorablement connu dans la ville, locataire de Mme Bellou, se trouvaient également dans les lieux.
« Pour une raison inconnue et non encore expliquée, les inconnus ont ouvert le feu sur les occupants et Mme Bellou et M. de Montelli ont été abattus.
« Seul M. René Bellou a miraculeusement échappé à cette tuerie.
« Les trois agresseurs se sont ensuite rendus à la société de pompes funèbres dirigée par M. de Montelli et, après avoir mis à sac le funérarium dans des conditions odieuses (zoom sur la dévastation), s’en sont pris aux quatre honnêtes employés qui vaquaient à leurs occupations ce jeudi matin.
« Deux d’entre eux ont trouvé la mort et, sans l’heureuse intervention du commissaire Antoine de la Brigade des stupéfiants qui, dans le cadre d’une enquête nationale, surveillait les lieux avec ses hommes, les deux autres employés auraient été froidement assassinés.
« Deux des agresseurs, dont l’identité n’a pas été révélée, ont été abattus par les hommes du commissaire Antoine après sommations d’usage.
« Le troisième homme soupçonné d’appartenir à ce commando de la mort, un certain Antonio Gutierrez, de nationalité colombienne, responsable d’une entreprise d’import-export espagnole d’agrumes dont le siège est à Valence, en Espagne, s’est rendu sans opposer de résistance.
« Il n’était pas armé et prétend s’être trouvé sur les lieux pour raison professionnelle. D’après ses premières déclarations, il se défend d’avoir appartenu au commando et a déclaré qu’il avait un rendez-vous d’affaires avec M. de Montelli qui est, par ailleurs, directeur d’une société de promotion immobilière récente et déjà prospère en pays de Retz.
« Néanmoins, de nombreuses zones d’ombre demeurent dans ce quadruple meurtre.
« D’après le commissaire Antoine, il s’agirait peut-être d’une vengeance commanditée par des individus récemment condamnés pour des actes de grand banditisme et qui avaient été arrêtés par le commissaire principal Perrine-Charlène Bellou dont chacun reconnaît à Nantes son efficacité et sa lutte implacable contre la délinquance.
« Mais nous avons le commissaire Antoine en ligne.
– Commissaire, d’abord, merci de bien vouloir nous répondre alors que vous êtes en pleine enquêté.
– Je vous en prie, madame. (Un bellâtre avec une voix de stentor.)
– Avez-vous avancé, ce soir, dans votre enquête, commissaire ?
– Bien sûr, mais vous comprendrez que je suis tenu par le secret de l’instruction. (Sourire de contentement du flic.)
– Mais, commissaire, sans déflorer le secret de l’instruction, est-ce que vous confirmez les déclarations que vous avez faites en tout début d’après-midi où vous voyiez dans ces ignobles assassinats une vengeance de grands délinquants ?
– Sans aucun doute. Le commissaire Perrine-Charlène Bellou était un grand policier et les truands haïssaient son efficacité.
– Et M. Guttierez avait-il réellement rendez-vous avec M. de Montelli ?
– Je ne puis vous en dire plus sur ce point.
– Je vous comprends. Mais nous avons été surpris de ne pouvoir obtenir de déclaration de M. René Bellou, également commissaire de police, et qui est le seul survivant du massacre de la villa.
– Mâdâme (ton plein de suffisance et de condescendance), vous comprendrez aisément que le mari de la principale victime est profondément choqué par ces tragiques événements et qu’il a dû être momentanément hospitalisé. Par ailleurs, étant donné qu’il est le seul témoin de…
– Excusez-moi, commissaire, mais je dois vous couper car nous attendons d’une seconde à l’autre une déclaration du ministre de l’Intérieur qui vient d’arriver à Nantes.
« Donc, chers téléspectateurs, comme vous venez de l’entendre par la voix du célèbre commissaire Antoine, la police semble avoir avancé dans la résolution de cette tragique affaire mais ne peut évidemment, pour l’heure, faire état de ses investigations.
« Nantes, Gérard Cujo, vous êtes là ?
« …
« Non, nous n’avons pas la liaison avec Gérard Cujo, notre envoyé spécial, mais, peut-être, d’un instant à l’autre… »
J’en pouvais plus d’entendre déblatérer la gonzesse.
J’ai coupé.
Je me suis mis à nouveau à trembler de partout. Mais, cette fois, c’était de frousse. Rétrospective.
Je l’avais échappé belle. Si j’avais traîné un peu plus chez ma sœur, j’aurais subi le même sort que la Bernique et son associé.
J’avais pressenti que ça ne pouvait que mal se terminer avec ces Colombiens. On ne commerce pas avec des sans foi ni loi, des capitalistes du crime. Le petit commerce, il n’y a que ça de vrai. Ça ne suscite que l’envie du fisc.
Au deuxième scotch, je me suis rasséréné. J’ai pu analyser froidement la situation.
J’avais le fric et le Gutierrez allait probablement moisir en prison. Mais ma conne de sœur lui avait parlé de moi et j’aurais sûrement ses associés sur le dos.
Au troisième scotch, j’ai eu comme une pensée émue pour ma frangine. Elle m’avait tout de même refilé le pèze.
Au quatrième, j’étais un peu embrumé avec tout ce que j’avais ingurgité depuis la découverte de l’enveloppe. J’ai versé une larme sur ce pauvre Bellou, mon beau-frère malgré tout.
J’ignorais comment il en avait réchappé. J’imaginais mal les narcos épargner un témoin, même dingue. Il avait dû parvenir à se cacher et les autres devaient être pressés. Mais, vu l’état dans lequel il était, ça n’avait pas dû l’arranger, le pauvre vieux.
Le plus sage, pour moi, était de planquer le fric, de vendre mon affaire et de me tirer au loin.
Je me suis endormi bercé par le tangage de mon lit et en rêvant d’Australie.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 11 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 9

Chapitre 9





La frangine a passé un coup de fil et nous a servi un dîner micro-onde.
Soupe de poireaux et choucroute mal réchauffée.
À coup sûr, c’est du surgelé.
Je déteste. Avec maman, nous ne mangions jamais de surgelés. Par principe et parce que papa ne supportait pas que l’on dépense dix sous au lieu de deux.
Je n’arrive pas à toucher à ma soupe.
Je suis assis juste en face du Bellou et ça me coupe la faim.
Chaque fois qu’il aspire une cuillerée, il fait un bruit de succion pas possible et il en fout la moitié à côté dont une partie lui dégouline sur le menton et son polo.
La frangine l’engueule, mais le Bellou est imperméable à ce genre de considération.
Même un vieux d’hospice se tiendrait mieux que lui.
Lorsqu’il attaque la choucroute, c’est pire.
Hier, je l’avais de profil et j’ai raté le spectacle.
Quand il mastique, les divers muscles de son visage, la bouche, les lèvres, le nez, le menton, les yeux, les oreilles, les plis du front semblent jouer chacun une partition à la désunisson la plus complète. Les percussions de Strasbourg, à côté, c’est de la pure harmonie, du chant grégorien.
Une sorte de portait cubiste dont chaque élément prendrait vie pour son compte.
Je manque gerber le peu de soupe que j’ai pu avaler et je prétexte un vent coulis pour changer de place et m’installer en face de la frangine.
Elle, c’est plutôt un modelage à la Daumier, mais, au moins, ça ne bouge pas. Et puis je suis habitué. C’est du familier.
Je me force à manger le chou. Avec de la moutarde, ça passe. Mais pas la charcutaille. J’ai l’impression de manger des morceaux de visage du Bellou tombés dans mon assiette.
– Tu n’aimes pas ? me lance ma sœur d’un ton aigre.
– Si, si, que je proteste. Mais je n’ai pas faim. Sûrement à cause de l’enterrement.
Elle hausse les épaules de dédain.
– Quelle sensiblerie ! Mais ça ne m’étonne pas de toi. Moi, ça me donne plutôt faim.
Je repense au petit chaton que papa m’avait ramené pour mes neuf ans et qu’elle avait étouffé le lendemain matin sous l’édredon « en jouant ».
J’en ai été malade toute une semaine et j’ai failli étouffer la Bernique dans son sommeil, « en jouant ». Mais j’avais peur d’elle et je ne voulais pas faire de peine à mes parents.
D’un coup, je comprends mieux son partenariat avec les Colombiens. Elle a trouvé l’âme sœur. Et ma frangine me fait peur à nouveau.
Je m’imagine à la place du chaton et je me demande si je passerai la nuit.
J’ai un mauvais pressentiment. L’impression que la mort rôde. Presque une réalité palpable.
Ça tombe sous le sens, que je me dis.
Cinq kilos de blanche en cavale. Des Colombiens qui réclament leur dû. Un croque-mort bidon. Quatre Dalton. Une mégalo – la frangine. Un paumé – moi. Un dingue – le beauf.
Ça ne peut pas être Blanche-Neige. Plutôt un polar de série B. Un truc où ça défouraille tous azimuts et où il reste pas un type pour raconter ce qui s’est passé.
Pourtant, la frangine n’est pas inquiète. Juste impatiente. Comme si elle croyait encore au retour de son croque-mort.
Et, à ma surprise, il rapplique à l’heure de la vaisselle, tout fiérot, avec la somme. Et cinq kilos de colombienne, c’est pas donné.
Là, je ne comprends plus. J’étais persuadé qu’il avait piqué la coke et s’était tiré.
Mais, à mon sens, ça ne résout pas le problème. La coke, elle a bien disparu. Et si le voleur n’est pas l’un d’entre nous, c’est obligatoirement un coup tordu du Tonio. Donc, il y a toujours de l’insécurité dans l’air.
Je profite de leurs congratulations – « Tu vois que tu pouvais me faire confiance, Perrine », dit le croque-mort, « J’avais confiance », que lui réplique la Bernique – pour annoncer mon départ le lendemain matin.
Dans l’indifférence générale. Excepté le Bellou qui me pince le bras pour attirer mon attention et qui me fait un clin d’œil.
Je suis chez les dingues !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

dimanche 10 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 8

Chapitre 8





Ma sœur et moi, nous n’avons jamais parlé autant. Au point de ne nous souvenir du Bellou que vers dix-neuf heures.
– T’inquiète, lui dis-je, je monte voir où il en est.
Je suis vachement surpris de le trouver tout éveillé et pianoteur devant son ordi. Mais il referme le couvercle de son portable dès qu’il se rend compte de ma présence et pose ses bras croisés dessus comme s’il craignait que je veuille le lui tirer.
– C’est à moi, dit-il comme un môme protégeant son nounours de la convoitise d’un autre gniard pratiquant la reprise individuelle.
Je hausse les épaules pour lui signifier que j’en ai rien à foutre.
Il me gratifie d’un large sourire béat.
– C’est mon joujou, dit-il.
J’en frissonne de malaise. Je ne soupçonnais pas mon beauf si salement atteint. Je crois même que la frangine ne s’est pas rendu compte de son état réel.
Son Bellou, ce n’est pas une déprime qu’il lui fait. Il est totalement passé de l’autre côté.
Pourtant, il n’a pas tout à fait le regard d’un dingue.
– Tu veux descendre maintenant ? que je lui propose.
Il hoche la tête en enserrant encore plus fort son portable.
– Pas fini, dit-il.
Je regarde ma montre pour me donner une contenance, tellement je me sens mal à l’aise devant ce pauvre débris que j’ai connu joyeux drille.
Quelle déchéance pour un commissaire des RG !
– Je viendrai te chercher pour le dîner, que je lui dis en lui tapotant l’épaule.
Je ne sais pas ce qu’il peut trafiquer avec son Internet. Peut-être qu’il se branche tout simplement sur des sites de cul. C’est le plus probable vu l’état de ma frangine.
Je lui fais un large sourire.
Ça me rassure quelque part qu’un dingue reste un homme malgré tout.
Je descends retrouver la Bernique et la rassure sur l’état de son Bellou.
Elle a préparé entre-temps un plateau apéritif et servi un copieux whisky.
Son attention me touche et nous reprenons notre papotage de businessmen là où nous l’avons interrompu un quart d’heure plus tôt.
La Bernique semble me faire définitivement confiance ou s’imagine – hypothèse hautement la plus probable à mes yeux – que je vais accepter de remplacer son associé dont les jours paraissent comptées.
En tout cas, c’est mon sentiment vu qu’elle m’a affranchi sur les grandes lignes de son business. Mais je reste sur mes gardes tout en rentrant dans son jeu de grand frère-petite sœur qui se découvrent après tant d’années passées à se tirer la bourre.
– Que de temps perdu ! me dit-elle.
J’ai envie de lui répondre : « À qui la faute ? »
Je me contente donc de sourire.
Le sourire, c’est essentiel dans le commerce.
« Jeannot », qu’elle m’appelle maintenant.
Ça me change du « J.R. » dont elle m’a toujours affublé depuis le jour où je l’avais appelée « P.C. ».
Faut dire que le bolchevisme, ça n’a jamais été la tasse de thé familiale. Et avec raison. Double, d’ailleurs. Tant du côté maternel que paternel.
Le père de maman, honnête commerçant, avait placé toutes ses économies en bons russes. Ruiné par les bolcheviks qui refusèrent de reconnaître les emprunts du tsar !
Papa, lui, fils d’honnêtes charcutiers, résistait à l’occupant en faisant du marché noir dès ses dix-huit ans en 41. Quand il s’est fait arrêter avec une valise de cochonnaille en 43, le commissaire de police lui a laissé le choix entre la Milice ou la prison.
Papa, qui a toujours été claustrophobe, a opté pour la Milice.
Il s’est toujours considéré comme un engagé de force. Une sorte de « malgré lui ».
Eh ben, à la Libération, les cocos n’en ont pas tenu compte !
Deux ans, il a tiré, papa. À Fresnes. Lui qui ne supportait même pas de prendre un ascenseur ou de monter dans un métro.
Il estimait toutefois qu’il avait eu de la chance. Son groupe était seulement soupçonné d’exactions, sans preuves. Et pour cause. Ses supérieurs avaient eu la sagesse de ne jamais ramener de prisonniers lors d’engagements avec des maquisards. Pas de survivants, pas de témoins !
– On était des malins, disait mon père.
En 47, c’est grâce à ses « économies de guerre », qu’il a pu monter son entreprise de transport. Mais il en a toujours voulu aux cocos.
Avec raison, à mon sens. L’injustice, c’est comme l’entrave au commerce. Insupportable !
En fin de compte, dans la famille, nous sommes des rebelles. Quasiment des anarchistes si nous n’avions pas le sens inné de la propriété, du mien et du tien.
Donc, la frangine, « P.C. » pour Perrine-Charlène, elle n’avait pas supporté. Et, avec son « J.R. », elle avait su m’atteindre là où ça faisait mal.
À l’époque, je ne supportais pas mon blaze. Jean-Raymond. Maintenant, je m’en fous. Et, depuis le feuilleton Dallas, mes relations d’affaires me surnomment toutes « J.R. »
En ce moment, nous sommes loin de nos chamailleries avec nos « mon Jeannot » et « ma Perrine ».
Je ne vais quand même pas tomber dans le piège grossier de la Bernique.
Les Colombiens, c’est des sauvages, des barbares, des cruels-nés.
Depuis qu’ils ne peuvent plus écouler leur cocaïne aux States, ils se sont établis en Espagne pour la fourguer à l’Europe.
C’est le début et ma frangine préfère être en tête de train plutôt qu’à la remorque.
Je lui ai objecté qu’il y a du conflit d’intérêt dans l’air avec les autres mafias.
Les Colombiens, ils vont vouloir s’imposer sur le marché par tous les moyens. Et ils n’ont rien de partageux. Surtout que les autres sont déjà sur le créneau des drogues chimiques, celles qui ne nécessitent pas de territoires de production ni de transports grande distance. Du fait maison et sur place. À la demande. Sans stocks importants.
« On demande, on fournit. » L’idéal du commerce.
Pour moi, c’est l’avenir. J’y ai déjà pensé pour remplacer mes cigarettes.
J’essaie de convaincre ma frangine. Peine perdue.
Elle insiste pour que je me reconvertisse dans le transport mortuaire pour adapter le vecteur au nouveau produit.
C’est sa grande idée.
Elle a commencé par l’Ouest avec son Henri-Jacques.
Elle veut prendre toute seule sa succession – c’est dans l’air et c’est une question de jours – et me propose l’Ile-de-France en me faisant miroiter la possibilité d’un développement commun sur tout ce qui est au nord de la Loire. Le Sud étant déjà attribué.
– Tu te rends compte, mon Jeannot, ça nous ouvrirait ensuite les portes de la Belgique, du Luxembourg, de l’Allemagne, de…
Je n’ai jamais vu la Bernique aussi exaltée.
Selon moi, c’est de la pure mégalomanie.
Ça me fout les jetons.
J’ai toujours été contre la grande distribution. Ça vous fout en plein dans la ligne de mire des envieux. On risque de se retrouver déshabillé à la première OPA sournoise.
Moi, je n’ai pas envie de finir sous le tir croisé des Ricains du Sud, des ex-Soviétiques, des Corses ou des Nippo-Chinois, sans parler des Ritals et tutti quanti.
Je veux pouvoir profiter paisiblement de ma retraite de petit commerçant.
Je ne nourris pas de rêve de grandeur.
Je le lui dis. De façon diplomatique. Doucereuse.
La Bernique se sent vexée.
– Tu me déçois, J.R. ! qu’elle me lâche.
Voilà, que je me dis, le naturel a repris le dessus. Exit le « Jeannot ».
Je l’imagine déjà en train de me dire que j’en sais trop et que je n’ai pas le choix. Que ça va contrarier son Tonio auquel elle a déjà parlé de moi.
C’était hier matin, lorsqu’ils ont fait un détour par Rueil-Malmaison avec le corbillard avant d’aller récupérer maman à la morgue.
Et c’est à Rueil que Tonio leur a confié le premier chargement pour l’Ouest. Cinq kilos d’extra-pure pour le test.
Bonjour le test ! Les cinq premiers kilos qui se sont fait la malle du corbillard.
Et le Tonio qui connaît mon nom.
Mais elle est dingue, la Bernique ! Elle est plus dangereuse à elle toute seule que le Charles-de-Gaulle quand il est en état de s’éloigner du rivage !
Mais qu’est-ce que ça peut avoir dans le citron un commissaire principal de police, même urbaine, pour se lier avec les cartels colombiens ?
Même le petit dealer de banlieue prendrait ses jambes à son cou rien qu’à apercevoir l’ombre d’un narcotrafiquant colombien et se montrerait moins analphabète que ma sœur.
Pauvre papa, heureusement qu’il ne peut pas voir ça.
Sa fille en flic ripou mégalomane. La totale !
C’est dire si la frangine est contrariée. Elle ne se cache même pas de moi pour se sniffer une ligne !
Règle d’or du commerçant : ne jamais consommer sa propre camelote.
À mon humble avis, le Tonio, il a du souci à se faire pour sa filière Grand Ouest…
Pour l’heure, la frangine revient à la charge en me faisant miroiter un des atouts maîtres de la grande distribution. Le soutien des politiques qui sont toujours à la recherche d’une ristourne pour leurs bonnes œuvres et leurs faux frais de campagne électorale.
Et les Colombiens, c’est vrai, ils savent s’y prendre. Ils sont grands saigneurs. On ne peut guère leur résister et les vexer en refusant leur grosse enveloppe. C’est des demi-sauvages. Peuvent pas comprendre qu’on n’accepte pas leur amitié « à la vie à la mort ».
En un sens, ils ont le cœur sur la main. Mais c’est le tien, au final.
Des infra-humains, ces mecs. Dans leur sang coule la férocité mêlée des Indiens et des conquistadors, avec un zeste de jésuite pour faire bonne mesure.
C’est simple, même papa il n’aurait pas voulu se frotter de près ou de loin à ces narcotrafiquants d’outre-Atlantique. Dans le commerce, papa, les seuls étrangers qu’il acceptait de fréquenter, c’étaient les Corses et les Ritals.
Quelque part, à voir la Bernique si insistante, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a un gros problème sur les bras.
Sûr que son Tonio lui présentera l’addition si le croque-mort ne lui rapporte pas ses billes. Et celui-là, m’est avis qu’on n’est peut-être pas près de le revoir.
Avec vingt ans de moins, et si ma frangine n’était pas aussi tordue, j’aurais pris les choses en main.
« Écoute, ma Perrine, que je lui aurais dit, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection. »
Avec une frangine normale, ce serait jouable. Pas avec ma Bernique qui me met les nerfs en pelote avec sa façon de renifler à la Malraux.
Je préfère jeter le gant et retourner à Paris.
Je caresse même l’idée de revendre mon affaire au plus vite tant qu’il en est encore temps. Et mettre les voiles sur un pays où la peine de mort existe pour les trafiquants de drogue, pour plus de sûreté.
Mais je ne peux pas présenter les choses comme ça à la Bernique. Faut que j’enrobe.
– Écoute, ma Perrine, que je lui dis en me surprenant moi-même, c’est trop fort pour moi. Tu me connais, je ne suis pas un battant…
La garce, elle acquiesce.
– … Je serais un poids lourd pour toi. C’est dans tes cordes, pas dans les miennes. Toi, t’es capable d’affronter des situations pas croyables, de faire face à l’adversité…
Elle boit du petit-lait, la salope. Elle ne se rend même pas compte que je me réfère à son physique d’Enfer à la Dante.
– … Tu es faite pour diriger une multinationale, que je rajoute. Moi, je suis juste un petit Pmiste. Et c’est pas à cinquante ans passés que je vais prendre de l’envergure…
– Ne t’inquiète pas, mon Jeannot, qu’elle me dit la super-salope d’un ton protecteur, ne pleure pas sur ton sort. Je m’occupe de tout. Tu seras sous ma protection.
J’en reste bouche bée de stupeur. J’ai le cœur qui s’affole. J’ai affaire à une sorcière.
Si je ne m’enfuis pas sur l’heure, sûr que je vais me retrouver dans l’état présent du Bellou.
Je vais passer à l’ouest.
Mais pourquoi que je lui souris bêtement ?
– Faim…
Je sursaute de surprise en entendant cette voix d’outre-tombe, puis recouvre quelque peu mes esprits.
C’est le Bellou qui est parvenu à descendre tout seul l’escalier sans se casser la gueule et qui réclame sa bouillie.
La frangine se précipite sur lui pour vérifier qu’il est bien tout entier.
– Mais comment que tu as fait ? qu’elle lui demande comme si ce n’était pas l’évidence même.
– Faim, qu’il répète le regard fixe.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 8 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 6

Chapitre 6





Henri-Jacques nous a déposés à la villa et est reparti avec le fourgon rejoindre ses quatre employés au funérarium.
J’ai retrouvé le Bellou dans le salon à la même place où nous l’avions laissé lorsque nous sommes partis ce matin.
Je m’assois machinalement en face de lui et m’efforce de comprendre le sens de toute cette agitation.
Quelque chose a disparu, mais quoi ?
Ma sœur s’est enfermée dans la véranda pour téléphoner.
Elle marche vivement tout en parlant. Plutôt, elle tourne en rond. Comme une hyène en cage.
Puis elle se tait pour laisser la parole à son interlocuteur.
C’est assez bref et je la vois acquiescer du chef à plusieurs reprises.
– Il y a un problème ? je lui demande quand elle revient dans le salon visiblement contrariée.
Je m’attendais à me faire rembarrer, mais elle se contente de hausser les épaules. Sans agressivité.
Je me dis qu’elle est toujours sous le coup de sa contrariété.
– Autant que tu le saches. Nous nous sommes fait voler de la marchandise, me dit-elle.
Moi, quand on me parle commerce, je comprends tout de suite.
Je ne connais pas encore la nature de la marchandise en question, mais, vu la dimension de la cache dans le fourgon, j’ai m’a petite idée.
– Je te le dis parce que je suis dans le commerce comme toi, qu’elle rajoute.
Là, je suis bien content d’être confortablement assis. Je suis scié. Mais comment peut-elle savoir ?
Elle n’est pas si con qu’elle en a l’air, la Bernique, car elle semble avoir lu dans mes pensées.
– J’ai toujours su pour tes petits trafics avec papa.
J’ai envie de lui dire qu’elle se goure, que ça n’avait rien de petits trafics. Mais, si elle a envie de me faire des confidences, moi pas.
– C’est même vous qui m’en avez donné l’idée.
– Ah ! je laisse tomber sans me mouiller.
C’est pas mes oignons. Je préfère rester en dehors de tout ça. Le crémier, il ne s’occupe pas du boulanger. Le business, c’est chacun pour soi et chez soi.
Mais ses confidences ne sont pas gratuites.
Elle veut savoir si je n’ai rien remarqué d’anormal au cours des haltes. Après Le Mans et à la sortie d’Angers.
– Non, dis-je en haussant les épaules.
La Bernique, elle, est persuadée que la « marchandise » a disparu au Mans. Lorsque nous étions tous les trois dans la station et que le fourgon était resté sans surveillance plus d’un quart d’heure.
– Pourquoi pas cette nuit dans la cour ? je lui demande.
Elle fait non de la tête.
– C’est impossible. Ici, je suis chez moi. C’est mon territoire. Personne n’oserait se frotter à moi.
Ça, je veux bien le croire.
– Et ton Henri-Jacques ?
J’accompagne ma question d’une moue dubitative.
– Impossible. Lui, je le tiens. S’il tentait de me doubler, il plongerait pour vingt ans.
Ma frangine, c’est une organisée. J’en éprouverais presque de l’admiration pour elle si, tout à coup, je ne m’inquiétais pas pour moi-même.
Elle est bien capable de me faire chanter moi aussi ! me dis-je en réprimant un léger frissonnement.
J’ai le méchant pressentiment que je vais laisser des plumes dans leur histoire.
Bordel ! si on avait fait cramer maman comme elle le souhaitait, je n’en serais pas là !
– Et ses larbins, à ton Henri-Jacques ? Ils n’ont rien de franc.
Sur ce coup-là, je la sens plus hésitante.
Elle semble peser le pour et le contre.
– Henri-Jacques est en train de s’occuper d’eux, finit-elle par lâcher. Mais je ne crois pas. Chacun d’eux à plusieurs années de taule derrière lui et ils sont en conditionnelle. Au moindre faux pas, ils retournent à la case départ. Je les ai choisis exprès pour ça.
Alors là, chapeau ma sœurette ! C’est du grand art et de la combine comme dans les meilleurs films noirs. Mais ça foire quand même souvent.
Elle est flattée de déceler dans mes yeux une lueur admirative.
La Bernique me rend la politesse en prenant quand même en compte le cas des Dalton.
– Mais tu as raison. Même les petits pois peuvent nourrir des rêves de grandeur.
Je me sens encouragé. Pour une fois que je suis bon à quelque chose à ses yeux.
– Pour Le Mans, si ça s’était passé là, il aurait fallu que quelqu’un ait eu vent de ton business, connaisse ta combine du corbillard – surtout que c’était la première fois –, sache que vous faisiez un aller et retour à Paris ce jour-là, et donc qu’il vous suive et improvise. Ça fait beaucoup, non ?
À ma surprise, mes paroles semblent conforter la thèse de ma sœur.
Le vol a eu lieu au Mans.
– Henri-Jacques et ses larbins…, marmonne-t-elle.
Tout à coup, je revois le croque-mort ouvrir l’arrière de son fourgon à la station-service.
Un de ses employés pouvait s’y trouver et opérer la subtilisation.
Oui, mais c’est la frangine qui a réclamé la pause pipi.
De toute façon, c’est un détail.
Le fourgon pouvait aisément être suivi et la Bernique devait bien devoir se vider de son eau à un moment ou à un autre.
Elle a peut-être raison, tout compte fait.
Mais, ce qui est curieux, c’est qu’avec une cargaison aussi précieuse – je ne parle pas de maman mais de leur « marchandise » –, personne n’ait vérifié à l’arrivée à la villa si elle était encore là.
Je le lui dis.
Elle sait que j’ai raison.
Je constate, une fois de plus, qu’une trop grande assurance est l’ennemie du commerce.
La règle d’or, c’est de ne jamais baisser la garde.
Le commerce attire trop de prédateurs.
Le fisc, les flics, les douanes, sans parler des consommateurs mécontents ou trop exigeants et des envieux.
Comme les malfrats de ma frangine et celui que papa et moi avions dû balancer dans la Marne.
Tiens ! j’ai envie de donner à la Bernique ce cas d’école de confiance mal placée.
Mais vaut peut-être mieux pas.
Entre commerçants, on ne peut pas vraiment se laisser aller aux confidences. Encore plus si le collègue est ma frangine.
Et, moi, la garde, je ne suis pas près de la baisser.
Surtout en ce moment où je commence à soupçonner la Bernique de chercher à faire ami-ami avec moi pour mieux me baiser. Car, si son Henri-Jacques et ses acolytes sont dans le coup, ce qui ne m’étonnerait guère, elle va avoir besoin d’alliés. Et elle n’en a qu’un en vue. Bibi. À moins qu’elle n’ait mis ses subalternes du commissariat dans la combine.
À l’époque où l’on vit, tout est possible.
Mais je ne préfère pas poser la question à ma frangine.
Rien que d’y penser, je sens mes poils se hérisser d’effroi.
Elle est suffisamment redoutable pour avoir transformé son commissariat en repaire de ripoux.
Maintenant que maman a été enterrée, tant bien que mal, j’ai surtout envie de prendre le premier train pour Paris.
Je ne me vois pas en porte-flingue.
Si j’ai choisi le commerce et accepté ses aléas, c’est pas pour sombrer dans l’héroïsme gratuit. La violence, c’est pas mon truc, sauf si c’est vraiment nécessaire.
Le plus heureux, au final, c’est encore le Bellou.
Il est là depuis le début à somnoler et dodeliner de la tête pendant qu’on débite nos histoires.
Et lui, il en a strictement rien à foutre.
– Ah ! que je dis à ma frangine, c’est encore lui le plus heureux !
Elle hausse les épaules.
– Il est comme ça depuis deux mois. Depuis son retour de Corse.
J’ai l’impression qu’elle n’en a strictement rien à foutre de l’état de santé du Bellou. Je la reconnais bien là.
Moi, le beau-frère, il me ferait presque pitié.
Quand je le regarde, je me demande si le courant il passe encore dans les neurones.
Il nous regarde, mais c’est comme s’il n’était pas là.
Ça a même un côté horrifiant.
Je ne crois pas que la frangine va le garder longtemps comme ça.
Si le courant ne se rétablit pas vite fait, le Bellou, il va se faire euthanasier.
En un sens, je la comprends. C’est pas moi – pour une fois – qui lui jetterait la pierre.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 29 décembre 2009

Noir Express : "Par esprit de famille" (Chroniques croiséees XIV), par Alain Pecunia

En cette fin d’année, préparons-nous à aborder la nouvelle – qui sera nécessairement formidable (de toute façon ce ne peut pas être pire) – par un récit plus léger que le précédent qui traitait de dérive échangiste dans les beaux quartiers de notre capitale.

Jean-Raymond Poilot a tout pour être heureux : son petit trafic est prospère et il vit avec sa maman. Mais tout bascule au décès de celle-ci dès les retrouvailles avec « la Bernique », sa sœur commissaire de police à Nantes et flic ripou, épouse de René Bellou, également commissaire, tous deux mêlés à un trafic de drogue.
Que peut un honnête trafiquant seul face à l’hostilité conjuguée des narcos colombiens et de la mafia albanaise, surtout si les Stups et la Crim se mettent de la partie ?



Chapitre 1





Il y avait un bail que je n’avais vu ma sœur.
Ma cadette de trois ans.
Perrine-Charlène, un nom pas possible pour une fille. Mais ma sœur est si conne et si imbue d’elle-même qu’elle l’a toujours porté avec hauteur, fierté même.
– Il est unique, mon prénom, qu’elle dit.
Ma sœur n’est pas rancunière à l’égard de notre génitrice commune. Pourtant, ma mère lui a rebattu les oreilles durant toute son enfance en lui répétant qu’elle aurait préféré un second garçon.
Moi, pas. Je voulais une petite sœur. Mais, rétrospectivement, j’aurais préféré un frère.
Bref, ma mère attendait un garçon – c’était il y a cinquante ans et on ne décelait pas le sexe des fœtus aussi tôt que maintenant – et souhaitait l’appeler Pierre-Charles. D’où le prénom dont elle a affublé ma frangine pour rester dans l’idée générale.
Mais je ne l’ai jamais encaissé, ni le prénom ni la frangine.
Alors je l’appelle « la Bernique » depuis sa pré-ado.
Ça lui colle parfaitement. C’est même en quelque sorte un résumé ou une synthèse.
Ingrate et indécollable, qu’elle est.
Coluche, avec elle, il aurait fait marrer la France entière. Mais nous, à la maison, elle ne nous a jamais tellement fait rire.
Elle a toujours été hautaine et chiante. Pourtant, elle ne dépasse pas le mètre cinquante-deux. Il paraît que c’est lié et que c’est pour compenser, d’après les psys.
Elle a le nez écrasé comme un boxeur, le popotin qui part en arrière et pas plus de poitrine que moi. Mais ce n’est peut-être pas une bonne comparaison, vu qu’à cinquante-quatre ans j’en ai développé un peu. Oh ! pas grand-chose. Pas de quoi mettre un sous-tif, quand même.
Bref, l’essentiel, c’est qu’elle ne se soit pas reproduite.
C’est moi qui ai assuré la descendance familiale. Un garçon de trente et un ans et une fille de vingt-neuf.
Ma fille, je l’adore, mais qu’est-ce que j’ai pu flipper lorsque j’ai su que ma femme attendait une fille. L’angoisse absolue. La crainte que ma sœur ne se retrouve clonée par une de ces vacheries de l’hérédité.
Mais, Marion, ma fille, elle est superbe. Un mètre soixante-dix-huit, cinquante-six kilos, un visage à la Botticelli. Avec un brillant avenir d’executive woman devant elle.
Je préfère quand même plutôt être son père que son copain. Enfin, l’actuel, je veux dire. Car, Marion, c’est une vorace. Une mangeuse d’hommes. Mais je ne sais pas de qui elle tient ça. Sa mère, elle, était plutôt popote. Pas le genre feu au cul. Elle était sortie indemne de Mai 68. Vierge, je veux dire. Bon, c’est vrai, ça ne veut rien dire. D’ailleurs, elle a réussi à se remarier quand je l’ai plaquée à l’abord de la cinquantaine, pour mon quarante-huitième anniversaire.
Pour une plus jeune, bien sûr. L’erreur de ma vie. Elle, elle voulait plein de mômes et ne voyait en moi qu’un parfait reproducteur. L’étalon, que j’étais. Ça m’a bloqué et j’ai fui au bout de trois ans de corrida. L’année de mes cinquante et un ans. Chez ma mère qui venait de se retrouver veuve. Et chez qui je vis donc depuis trois ans. Mais, avec maman, on ne s’est jamais gênés. Elle a un quatre-pièces – enfin, nous avons – et nous coexistons sans problème. Je fais la vaisselle et passe l’aspirateur. Elle, elle s’occupe de mon linge et de la préparation des repas. Les courses, nous les faisons ensemble depuis qu’elle n’est plus bien vaillante.
Enfin, faisions. Car elle vient de partir. « Partir » ? Quel terme impropre pour désigner la mort.
C’est bien simple, quand j’ai téléphoné à ma sœur pour lui annoncer : « Maman est partie », elle a cru qu’elle m’avait plaqué. Mais ma sœur a toujours été une peau de vache et elle a toujours été jalouse de moi parce que j’étais le préféré de maman.
Mon fils, lui, il a été loupé. Je ne sais pas si c’est à cause de sa mère ou de moi.
Un mètre soixante-dix, agressif et binoclard. La préfectorale, qu’il a choisi. Une sorte de Jospin boule de nerfs.
Je dis « Jospin », car mon fils a été trotskiste dans sa jeunesse. Mais il n’a pas viré socialiste. Il est « sarkozyste ». Par ambition et conviction. Moi, de toute façon, je ne discute plus avec lui depuis longtemps. Je lui laisse ses illusions.
Il a fait un « beau » mariage l’année dernière, mais il ne pense pas encore à se reproduire. Pour moi, ça ne presse pas. Mais j’aimerais bien que ma fille, elle, se décide. Plutôt avec son prochain copain qu’avec l’actuel. Il est black. Oh ! ce n’est pas que je sois raciste. La preuve, c’est que j’accepterais même que le futur géniteur de mes petits-enfants soit juif. Enfin, je crois que je m’y ferais.
En tout cas, plus facilement qu’à ma frangine, la Bernique. Avec elle, c’est irrémédiable. Du conflictuel à l’état pur.
J’appréhende déjà l’enterrement de notre mère qui repose pour l’instant au funérarium de l’hôpital sur son caisson réfrigéré.
– Il faut vous dépêcher ! qu’ils m’ont dit quand j’ai refusé le croque-mort qu’ils voulaient m’imposer et demandé un délai pour consulter ma sœur.
Pourtant, ce n’est pas la bousculade de la canicule de l’été dans leur frigo. Mais ça a l’air de les avoir vachement traumatisés.
– C’est qu’elle se décompose vite, ont-ils ajouté pour tenter de me forcer la main.
J’ai failli leur répondre que je n’avais pas encore vu d’asticots.
Mais, c’est vrai, maman, elle était déjà décomposée avant de mourir avec son cancer des intestins qui avait débordé sur les autres entrailles. Et, bon Dieu, qu’est-ce que ça pouvait puer ! Et qu’est-ce que ça a pu être longuet ! Maman, elle a été bougrement résistante, tellement ils l’avaient dopée à la morphine. Comme s’obstinant à vouloir gagner une course à reculons perdue d’avance.
– Elle est encore là ? s’étonnaient ses derniers et rares amis. Quelle force de caractère…
Non, mais maman a toujours été têtue. Elle voulait sans cesse avoir le dernier mot. Sur tout et sur rien. Avec qui que ce soit. Papa en particulier.
Moi, à la longue, j’en avais pris mon parti, sinon notre coexistence eût été impossible, même dans un quatre-pièces. Alors ça rentrait par une oreille et ça sortait par l’autre. Ça restait un bruit de fond. Comme le grésillement du poste à galène de mon enfance que mon père m’avait offert pour mes sept ans. Mais c’était quand même chiant. « La Galène », que j’avais surnommé ma mère.
Pourtant, c’est curieux, le silence absolu me pèse à présent. La Galène me manque. Je suis obligé de laisser la télé ou la radio allumées son baissé pour ne pas perdre tous mes repères maintenant que maman est « partie ».
Et l’appartement me paraît immensément vide. Mais, là, je ne devrais pas trop m’en plaindre car ça risque de ne pas durer. Ma sœur arrive demain matin de Nantes pour « prendre les dispositions ».
Ça risque d’être rude.
Maman, elle voulait finir au four du Père-Lachaise.
– Ça évitera des frais de transport inutiles, qu’elle m’avait dit.
Son souhait, c’était que je jette ses cendres du haut du pont de Saint-Nazaire.
Moi, je n’avais pas voulu la contrarier. Ça ne se fait pas avec un mourant.
– Oui, maman. Bien, maman.
Pourtant, cela n’avait rien de pratique. Le pont, il est trop élevé pour balancer des cendres du haut sans en recevoir plein la gueule avec le vent. À moins de lâcher carrément l’urne dans le vide.
Ma sœur, elle, elle n’est pas d’accord avec les dernières volontés de notre mère. Elle m’a même accusé au téléphone de les avoir inventées de toutes pièces.
La Bernique a décidé de rapatrier le corps de maman à Pornic et de l’enterrer dans le cimetière du lieu.
– C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle reposera ! qu’elle m’a dit.
Faut dire que ma sœur, elle est habituée à être obéie au doigt et à l’œil.
Elle est commissaire de police principale à Nantes. Elle a tout un commissariat à elle toute seule à faire chier à longueur de temps. Elle mène ses troupes à la baguette.
Par nature et pour le rendement. Qui reste malgré tout le plus faible au niveau des statistiques de la délinquance de toute l’agglomération nantaise.
Même les délinquants ont préféré se tirer et changer de secteur.
Le plus curieux, c’est qu’elle ait réussi à se marier. Sur le tard, bien sûr. À quarante-quatre ans. Avec un flic des RG de deux ans son aîné qui s’était fait plaquer un an plus tôt par sa femme. René Bellou. Un Nantais qui avait une planque en or à la direction régionale des Renseignements généraux des Pays de la Loire comme commissaire mais qui, au bout de presque sept ans de mariage, a préféré s’expatrier il y a quelques mois en Corse* plutôt que de continuer à affronter sa femme, la Bernique. Mais il est de retour à la case départ depuis la mi-décembre. Il paraît même qu’il serait en pleine déprime. Lui qui était étranger à toute angoisse existentielle. C’est dire !
En fait, j’appréhende l’arrivée de ma sœur. Je n’ai guère d’arguments à lui opposer. Sinon d’ordre financier.
J’ai déjà baissé les bras.

* Voir Corses toujours.


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mercredi 3 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 9 (suite et fin)

Chapitre 9 (suite et fin)





Depuis un an, elle était méconnaissable Mercedes.
Elle était devenue négligée et avait souvent un regard vide. Comme mort.
Mercedes faisait peur à Euh-Euh.
Le Clément, il avait de nouveaux amis qu’il retrouvait souvent autour du jardin Nicole-de-Hauteclocque.
Euh-Euh avait commencé de suivre leurs habitudes dans le quartier entre le boulevard de Grenelle et l’avenue de La Tour-Maubourg.
C’étaient les « rabatteurs » et les « livreurs » de Clément.
Quand ils faisaient la fête entre eux, ils jouaient tous les cinq avec Mercedes. C’était pas beau mais Mercedes elle semblait pas se rendre compte.
Euh-Euh, il regardait pas vraiment. Il voulait juste être là pour protéger Mercedes.
Puis, un jour, ils ont tout fait pour que Euh-Euh joue lui aussi avec Mercedes.
Euh-Euh il a pas voulu. Mais le Clément il a sorti un couteau et l’a donné à Samy Dupuis pour qu’il oblige Euh-Euh à le faire.
Euh-Euh il a eu peur.
Il s’est approché tout nu de Mercedes pour faire comme eux.
Mais Mercedes elle s’est mise à crier et à se débattre.
– Nooon ! pas toi ! Vous êtes des ordures ! Pitié…
Alors ils l’ont tenue et giflée et donné des coups de pied.
Euh-Euh il a été obligé avec le couteau.
Mercedes pleurait et suppliait.
Euh-Euh aussi.
Ils ont beaucoup ri et moqué de Euh-Euh qui pouvait pas.
Parfois, ils obligeaient aussi Mercedes à faire la même chose avec des hommes qui payaient pour ça.
Depuis quelque temps, ils faisaient des piqûres à Mercedes.
Elle faisait tout ça pour ses piqûres qu’elle devait payer.
Pour eux, elle en faisait jamais assez des choses sales avec des hommes qu’elle connaissait même pas.
Pour la punir, ils la déshabillaient et lui faisaient pipi dans la bouche ou dans les fesses.
Mercedes elle était morte depuis longtemps quand ils lui ont fait, sous les yeux de Euh-Euh, dans l’appartement de Clément, la piqûre qui l’a tuée.
Ils ont été la mettre dans le local à ordures de l’immeuble de Mercedes. C’était tout près.
Cette nuit-là, le 13 mai, Euh-Euh a décidé de les tuer tous.
Par justice et pour que Mercedes pardonne à Euh-Euh.
En prenant son temps et en observant bien.
Comme ils connaissaient tous Euh-Euh, c’était très facile.
Ils avaient pas la méfiance.
Euh-Euh, il s’est servi de leurs habitudes. Avec la patience d’un loup.
Aucun n’a eu peur quand il a vu Euh-Euh s’approcher.
Après Euh-Euh sait pas. Il fermait toujours les yeux quand il frappait pour pas voir les leurs.
Ça, Euh-Euh, il pouvait pas.
La dame de la police, elle a beaucoup aidé Euh-Euh après la mort d’Ahmed Larbi.
Elle a été gentille. La dame elle a dit que la police était un grand danger. De pas sortir.
Elle avait l’air d’aimer la vengeance de Euh-Euh. Elle a pas arrêté Euh-Euh quand il lui a dit que c’était lui.
Elle faisait comme si elle comprenait pas.
Le professeur aussi il a été gentil. Surtout quand Euh-Euh lui a dit qu’il y en avait déjà eu trois et qu’il en restait plus que deux.
– C’est bien. Termine ce que tu as commencé, il a dit le jour où ils se sont promenés dans les Invalides. Sois très prudent et prends tout ton temps. Mais après, tu arrêtes. Tu ne fais plus rien. Tu me le promets ?
Euh-Euh il a promis.
Normal. Euh-Euh est pas un assassin.
Euh-Euh, il a fait justice comme dans la Bible le vieux monsieur il a dit de faire avec les méchants.
Euh-Euh très fier de lui.
Mais maman Euh-Euh semble très soucieuse depuis la punition de Samuel Jançon.
Un monsieur inconnu mais important pour maman Euh-Euh est venu lui parler quelques jours plus tard. À la maison.
Euh-Euh entend tout.
Le monsieur parle de Euh-Euh.
Il fait pleurer maman Euh-Euh.
Euh-Euh il a envie chercher autre couteau à la cave pour punir le monsieur.
Mais Euh-Euh préfère écouter pour l’instant.
Le monsieur méchant dit à maman Euh-Euh qu’on a retrouvé des empreintes sur les couteaux qui ont tué Samy Dupuis et Samuel Jançon. Il dit que ce sont les empreintes de son fils.
Euh-Euh trouve normal pas avoir mis de gants puisque la dame gentille de la police a protégé Euh-Euh.
Le monsieur dit que c’est grave, très grave.
Le monsieur dit qu’il a eu toutes les peines du monde à dissimuler ces preuves.
Qu’il faut enfermer Euh-Euh dans la maison. Qu’il ne sorte pas.
Que c’est la raison d’État.
Empêcher un immense scandale.
Que maman Euh-Euh doit bien comprendre qu’on ne souhaite pas en arriver à des mesures extrêmes…
Là, maman Euh-Euh repleurait beaucoup.
Euh-Euh veut chercher un couteau.
Mais le méchant monsieur empêche Euh-Euh de passer.
Il aide maman Euh-Euh à l’enfermer à clé dans sa chambre.
Après Euh-Euh entend plus.
Il comprend plus non plus.
Euh-Euh doit parler au professeur…


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vendredi 28 novembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





Euh-Euh resta à regarder les policiers chercher des indices dans la zone présumée du lieu du crime même après que le corps eut été emporté à l’institut médico-légal.
Parfois, ils devaient l’écarter du périmètre. « Euh-Euh, ne reste pas dans nos pattes », « Euh-Euh, traîne pas par ici »…
Euh-Euh était d’une patience infinie.
Il cherchait à comprendre le sens de tout ce remue-ménage. Il aurait bien aimé faire comme eux et les aider à chercher. Mais ils ne semblaient pas vouloir qu’on les aide.
Vers dix-sept heures, deux heures plus tard, le capitaine Cavalier décida de prendre du champ et de rentrer. Elle voulait revoir tout le dossier à tête reposée. Faire son boulot d’analyse et de déduction.
C’était étrange car elle avait le sentiment à la fois d’être très proche de la solution et d’en être éloignée. Il y avait quelque chose d’évident dans ces meurtres qu’elle n’arrivait pas à saisir.
Elle passa près de Euh-Euh et eut l’idée, puisqu’elle se rendait chez Phil – Philippe-Henri Dumontar, l’homme qu’elle aurait aimé avoir pour père et qui était à la fois le parrain et le Papy de sa fille qui venait d’avoir trois ans le 23 août dernier – de raccompagner Patrice Dutour chez lui.
D’ailleurs, elle aurait dû le faire raccompagner chez lui dès le début. Où avait-elle la tête pour ne pas y avoir pensé ? Peut-être à cause d’Antoine qui avait voulu faire tout son cinéma et s’était planté. Parfois, elle le trouvait impossible.
Pourtant, elle était surprise que Euh-Euh n’ait pas paru le moins du monde perturbé après avoir assisté à un tel crime. Ne ressentait-il rien ? Intériorisait-il tous ses sentiments ?
En tout cas, elle aurait dû le faire raccompagner.
Rétrospectivement, elle se dit qu’il avait bien eu de la chance que l’assassin ne s’en prenne pas à lui, le seul témoin de son crime. Elle en frissonna.
Mais oui, c’était évident ! L’assassin connaissait Euh-Euh et savait qu’il ne pourrait jamais témoigner. Qu’en conséquence, le meurtrier habitait le quartier. Qu’il était peut-être un membre de la « bande tricolore ». Ou un ancien habitué du Relais angevin…
Le capitaine Cavalier était fière de son raisonnement.
Elle avait – enfin ! – un début de piste.
Euh-Euh lui avait porté chance. Mais il faudrait qu’elle dise à ses parents – qui devaient sûrement être de bien braves gens – de le surveiller un peu plus ces temps-ci avec ce tueur qui rôdait dans le quartier.
Elle lui sourit et le prit par le bras après lui avoir dit, gestuelle à l’appui, qu’elle le raccompagnait chez lui en voiture.
Patrice Dutour parut enchanté de l’idée.
Il tapota du plat de sa main droite sa poitrine. Plusieurs fois. Répétant : « Euh-euh… » avec insistance. Comme voulant signifier : « C’est moi ». Ou quelque chose d’approchant. Isabelle Cavalier n’était pas bien sûre de l’interprétation à donner.
– Mais oui, Euh-Euh, c’est toi, dit-elle à tout hasard.
Mais elle devait avoir vu juste car il manifesta une grande satisfaction par une litanie de « euh-euh… ».



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samedi 15 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Le reste de nos vacances n’a pas été aussi familial que je l’aurais souhaité. Dès ce 15 août, elles ont pris une tournure « collectiviste » avec nos nouveaux amis.
Mais, le 23 août, Philippine a eu droit à un superbe anniversaire.
Le commissaire Antoine, notre pote et collègue des Stups, nous a fait une grande surprise.
Il est venu passer la journée avec nous et avait amené avec lui Gérard Langlot, récemment sorti de son hôpital psychiatrique et rétabli dans son honneur depuis l’arrestation début août de Christine Langlot, sa femme, et de Jean Périni, l’un des deux serveurs du Relais angevin, pour trafic de drogue.
Il nous raconta qu’il avait été impossible de faire craquer Mme Langlot mais que le serveur s’était mis à table sans faire d’histoire. C’est grâce à son témoignage que Gérard Langlot avait pu être innocenté.
Gérard nous parut l’ombre de lui-même. L’épreuve l’avait marqué.
Phil en profita pour lui conseiller son psy, le Dr Lévy.
– Un type plein de bons conseils et qui a transformé ma vie, lui dit-il.
Antoine félicita plusieurs fois Phil pour son rôle déterminant dans le démantèlement du réseau de trafiquants de drogue dont Christine Langlot avait pris la tête – bien peu de temps – après le meurtre de son « patron »
*, Lionel Péroti. Mais l’assassin, un certain Clément Duroc, courait toujours.
Les « complices » de Papy n’en conçurent que plus d’admiration pour lui.
Phil en est devenu vraiment insupportable. La modestie n’étant pas sa vertu principale, je l’ai vu prendre la grosse tête. Mais Isa ne voulut pas l’admettre.
En réalité, c’est Marcelle qui avait su nous manipuler savamment et nous utiliser pour sa vendetta personnelle – venger la mort de son « M. Domi ». Mais nous l’avions tous oublié et c’était devenu une « affaire d’hommes ».
En repartant tard le soir avec Gérard, Antoine me prit à part.
– Tu as de la chance avec tes amis d’ici. Ils sont fort sympathiques. Mais comment as-tu fait pour tisser de tels liens de complicité en si peu de temps – et avec des paysans ?
– Oh ! c’est grâce à Papy…
– Il est merveilleux, ce bonhomme ! C’est d’ailleurs grâce au service qu’il m’a rendu que je vous ai pardonné votre sale farce du « nettoyage » chez lui. La petite a de la chance d’avoir un grand-père comme lui…
* Voir Cadavres dans le blockhaus.


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vendredi 14 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Phil conduisit la Twingo sur les cinq cents mètres qu’il restait à parcourir. Muet comme une carpe.
Il alla se coucher immédiatement en jetant juste un « Tout va bien » à Isa. Se refusant à toute explication.
– Demain. Je suis épuisé.
Le lendemain, jour de l’Assomption, il tint parole après le petit déjeuner.
– C’est cette histoire de marnière qui m’a donné l’idée. Elle coupait toute la largeur sur près de trois mètres et faisait huit mètres de long – et au moins une trentaine de mètres de profondeur.
Alors, quand je l’avais vu partir avec la première équipe de mafieux, il avait pris un peu d’avance puis éteint ses lumières une centaine de mètres avant la bifurcation.
L’entraînement des soirées précédentes, c’était ça.
Mais les autres, ses « complices », dès son passage sur la bonne route, avaient aussitôt placé le panneau d’interdiction de passage sur celle-ci.
D’où le dérapage contrôlé des Siciliens qui devaient s’engager forcément sur la mauvaise où les attendait, cinquante mètres plus loin, la marnière.
– Et, même en s’en rendant compte au dernier moment, avec le remblai des deux côtés qu’on avait mis l’après-midi, ils ne pouvaient qu’aller tout droit… Pour sûr, ils ont freiné à mort ! Mais tête baissée ils ont basculé dedans… Sans trop de bruit car Michel y avait balancé des bottes de paille au fond !
Même topo avec la seconde équipe.
Sauf que, cette fois, ils avaient prévu de les coincer à deux voitures. L’une conduite par Phil et l’autre par l’un des jumeaux. De façon que, s’ils montraient de la méfiance au dernier moment, la deuxième voiture conduite par Phil puisse les coincer et les pousser vers le trou sur cette route où il était impossible de se doubler.
– Mais il n’y a pas eu besoin. Ils ont foncé dedans tout seuls…
Phil était fier comme Artaban.
– Je crois que j’ai enfin fait une bonne action dans ma vie.
– Mais, Papy…, tenta Isa.
– Si, si, la coupa-t-il. Et je sais ce que je dis. Vous pouvez me croire !
Ses acolytes, ainsi que Marcelle, nous rejoignirent à l’heure de l’apéritif.
– Il manque encore un peu de terre ! dit joyeusement Michel. Mais c’est déjà pas mal.
Les deux jumeaux me serrèrent chaleureusement la main avec de petites tapes complices sur l’épaule qui n’échappèrent pas à Isa.
Qui a fait la gueule après que Georges lui a dit :
– Votre mari, il a pas été mal. Il nous a donné un bon coup de main, vous savez ?
Non, elle ne savait pas. Je lui avais tu mon rôle de croque-mort.
– Tu m’expliqueras, me lâcha-t-elle fielleusement, ce que tu entends par rôle de simple observateur. Ça m’intéresse…
Il y eut quand même un petit flottement dans notre confrérie lorsque le brigadier débarqua, seul, alors que nous étions déjà quelque peu éméchés.
Il s’approcha d’un pas énergique et l’air particulièrement satisfait. Jetant des regards chaleureux à chacun et chacune. Style de Gaulle descendant les Champs-Elysées à la Libération.
– Alors, messieurs ! Beau travail que ce remblayage de la marnière… Mais je ne suis pas venu pour vous parler de ça. Je souhaitais vous apprendre une bonne nouvelle, que vous ignorez encore, bien sûr… Eh bien, je vous annonce que le « clan des Siciliens » s’est volatilisé dans la nature cette nuit et qu’il a dû s’enfuir en Sicile. Hélas ! car nous étions près de les arrêter pour leur trafic de drogue et autres méfaits… De toute façon, nous en sommes débarrassés. C’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
Nous avons tous applaudi et félicité le brigadier qui a accepté de trinquer avec nous.
Il n’était pas de service.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 3 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Je suis très heureux et je sais toujours qui je suis depuis la naissance de Philippine. Isa et sa fille ont transfiguré mon existence et son mari – je n’arrive pas toujours à me souvenir de son prénom à celui-là, Pierre… – est très sympathique avec moi.
Le Dr Lévy m’a même dit que je n’avais plus besoin de venir le voir. Sinon par amitié.
Ma petite Philippine va bientôt avoir trois ans. Le 23 août 2003.
Mais, cette année, nous ne pourrons pas faire la fête au Relais angevin.
Le patron, Gérard Langlot, est impliqué depuis la seconde quinzaine de juin dans une tragique histoire de meurtre dans un bled perdu de Loire-Atlantique
*.
Jean, le serveur, m’a dit que, « compte tenu des circonstances, ce n’est pas souhaitable ».
Moi, je sais bien pourquoi il dit ça.
Depuis un certain temps, de sombres rumeurs couraient sur Le Relais angevin.
Isa et ses amis m’avaient expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de drogue. Je n’en avais pas cru mes oreilles. Gérard Langlot en trafiquant ! Sa femme et le serveur, je veux bien, ils n’étaient pas nets. Mais M. Langlot !
Je n’ai pas pu refuser aux amis d’Isa de leur servir d’« auxiliaire bénévole » dans cette histoire.
Indicateur, je ne voulais pas, mais auxiliaire, c’est honorable. Et puis ils sont tellement gentils avec moi.
– Vous faites partie des meubles, Phil, dans ce rade. Ils ne se méfieront pas de vous. Vous n’avez qu’à noter les allées et venues des uns et des autres quand vous y êtes, m’a dit le copain des Stups d’Isa, le commissaire Antoine.
C’est vrai que je suis très observateur. Il paraît que je leur ai été très utile.
– Vous avez un avenir devant vous tout tracé lorsque vous serez à la retraite ! m’ont-ils blagué.
C’est vrai que c’est pour bientôt. Je viens d’avoir cinquante-sept ans le 13 avril dernier. Et la police, c’est comme ma famille maintenant. Une grande famille.
Mais je me suis égaré.
Bref, ça me contrarie qu’on ne puisse pas faire notre fête au Relais angevin. Il me faut trouver une solution de rechange.
– Non, Philippine, on ne rentre pas dans cette pièce !
On dirait qu’elle le fait exprès. Isa m’a dit que les mômes c’est comme ça. On leur défend quelque chose, il faut qu’ils le fassent.
– Tiens, m’a-t-elle lâché un jour, avec cette porte toujours fermée à clé dans ton appartement, c’est comme dans le conte de Barbe-Bleue !
Ça ne m’a pas fait rire.
Mais il faut vraiment avoir toujours un œil sur eux.
C’est vrai, je ne l’ai pas encore dit.
Depuis l’affectation du mari d’Isa au SRPJ de Rennes en début d’année, je fais souvent office de baby-sitter le mercredi après-midi et parfois lors de mes congés, comme la plupart des après-midi de ce mois de juillet.
Mais je supporte mal la canicule et ça m’énerve de la voir en train d’essayer d’atteindre la poignée de cette porte même si elle est fermée à double tour.
J’aime bien ma petite-fille. Pourtant, parfois, j’ai hâte, comme aujourd’hui, que sa mère vienne la récupérer.
Tiens, justement, j’entends les pas d’Isa dans l’escalier.
Je les reconnaîtrais entre mille.
– Non, Philippine, ne joue pas avec ce tabouret !
Qu’est-ce qu’elle peut être énervante aujourd’hui…
Coup de sonnette d’Isa.
– Oui, j’arrive !… Maman arrive, Philippine. Viens l’accueillir avec moi…
Et puis zut !
Isa a les bras encombrés de sacs. Elle a fait les dernières démarques et a pensé à moi.
– J’espère que ça te plaira. Je n’ai pas dépassé le budget que tu m’avais fixé. J’ai fait pour le mieux… Mais je ne comprends vraiment pas ta sainte horreur des grands magasins !
Je l’aide à déballer le tout sur mon canapé-lit.
Je garde un œil sur la petite en face dans le couloir.
– Non, Philippine, un tabouret n’est pas un jouet…
– Mais laisse-la donc tranquille, Phil ! Elle ne fait rien de mal. Regarde plutôt ce que je t’ai pris.
De toute façon, la porte est fermée.
– Essaie ce pull d’été.
J’enfile. Je confonds une manche et le col. Je ne supporte pas cette sensation d’étouffement. J’angoisse.
– Maman ! Maman !
Ça y est, Philippine nous fait un caprice, maintenant.
Ce qu’elle peut être impérieuse, cette petite. Ce doit être à cause du métier de ses parents.
– Quoi, Philippine ? Tu vois que maman est occupée avec Papy…
Un peu d’autorité, ça me fait plaisir. Mais je voudrais bien sortir de cette foutue manche.
– Attends, Phil ! Ne t’affole pas…
Ne pas m’affoler, elle est drôle, elle ! J’ai un mauvais pressentiment. Comme lorsque je ne vais plus être moi-même. Pourtant, ça faisait longtemps…
– Maman ! Maman !
Isa s’énerve.
– Je suis occupée avec Papy ! Débrouille-toi !
Ouf ! je suis sorti de la manche. Il ne reste plus qu’à trouver le col. Je me suis senti au bord de la panique.
– Maman…, bégaie la petite, maman… il y a deux dames qui dorment… toutes nues…

* Voir Cadavres dans le blockhaus.




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Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Au début de l’été, Isa m’a présenté son fiancé. Un flic, bien sûr.
Ça m’a fait un choc. « Tu n’es quand même pas son père ! » me suis-je dit pour me raisonner. Mais c’était pareil.
Un étranger, un intrus, venait m’enlever Isa. Avec son consentement, en plus.
Isa a senti mon désarroi.
– Ne t’inquiète pas, Phil, rien ne sera changé entre nous, m’a-t-elle dit en me tapotant la main.
Notre geste d’affection.
J’ai quand même failli pleurer.
Je l’ai dit au Dr Lévy.
– Tant mieux ! il m’a dit. Si vous l’aimez comme votre propre fille, elle vous donnera des petits-enfants…
Pas tout de suite, quand même ! me suis-je dit. Et puis, j’en ai rien à foutre d’avoir des petits-enfants. C’est Isa que je veux, moi. Et pour moi tout seul !
Mais je sens bien que c’est impossible. C’est Isa et son capitaine ou plus d’Isa du tout.
Et je ne peux même pas demander conseil à maman puisqu’elle est scotchée. De toute façon, pour ce qu’elle aurait à me dire…
Mais ça a quand même été vite. De mon point de vue tout au moins. Car Isa, elle, elle semblait plutôt pressée.
Ils se sont mariés en septembre.
Isabelle Cavalier qu’elle s’appelle maintenant.
On a fait la noce au Relais angevin. Soixante personnes. Que des policiers des deux sexes de grades divers et de tous les services – Stups, Criminelle, Mineurs, Mœurs, Renseignements généraux, DST… Et aussi le Dr Lévy qui nous a fait le grand honneur de sa présence. Mais il a semblé bouder la charcuterie. Pourtant, c’était du bon et sain cochon.
Mais on n’a pas vu la femme du patron ni Jean. Qui était souffrant ce soir-là.
Le patron, Gérard Langlot, il avait dû engager trois extras en plus de Momo pour faire face.
Jusqu’à l’aube, ça a duré. La sono à fond. Et les voisins, ils pouvaient toujours appeler les flics. Leur ronde, ce soir-là, ils l’ont faite en dansant sur les tables !
Et la petite, elle est née en août 2000.
Philippine qu’ils l’ont appelée. En mon honneur.
Qu’est-ce que j’ai pu pleurer ce jour-là à la maternité.
Comme le père était de service, ils ont cru que j’étais le géniteur. J’ai quand même refusé d’aller en salle d’accouchement. Isabelle aurait bien voulu, mais je n’aurais pas pu supporter de la voir nue. Surtout avec tout ce qui se raconte sur la perte des « eaux » et tout ce qui vient avec.
Bien sûr, je suis son parrain.
Elle est à la fois ma filleule et ma petite-fille.
J’ai encore beaucoup pleuré.
On a fêté sa naissance, avec les mêmes – et toujours sans Jean le serveur – au Relais angevin.
Heureusement que les flics ils ne se font pas d’alcootest entre eux !


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jeudi 11 septembre 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Christine revient me voir presque tous les jours.
Je ne hurle plus de terreur quand je la vois. Paraît que c’est grâce aux médicaments qu’on me donne. Ça coupe toute angoisse et ça rend tout mou. On est comme tout cotonneux de l’intérieur et on sourit béatement tout le temps.
Elle me raconte plein de trucs, mais je ne comprends pas toujours tout.
Ça, qu’elle n’est par morte, je l’ai compris.
Elle avait deviné mon intention de la tuer et était rentrée dans mon jeu. Elle avait remplacé les doses de coke par du sucre édulcorant en poudre et avait joué la comédie à merveille. – C’est un don qu’elle a toujours eu. Je l’admets volontiers.
Évidemment, c’était pas du jeu parce que je ne pouvais pas deviner.
– Tu t’es même pas assuré que j’étais bien morte !
Moi, je souris.
Alors elle s’est fait disparaître.
Elle a ri à gorge déployée quand elle m’a raconté le truc des morceaux de mannequin qui m’avaient fait paniquer.
Et le Lionel qui a vite rappliqué ventre à terre.
– Il était aussi con que toi, celui-là ! Vous étiez faits pour vous entendre. Deux minables !
Moi, je souris.
– Le piège a bien fonctionné, non ? Grâce à Clément… Tu te souviens de Clément, mon amant que t’a envoyé en taule ? Ben, il y est pas resté longtemps. Dès qu’il est sorti, il a voulu se venger de toi et moi je voulais me débarrasser de Lionel et de toi. Pour reprendre le tout à mon compte.
Moi, je souris.
– Jean aussi a été super. On fait une bonne équipe tous les trois… Mais c’est Clément qui a poignardé Lionel. Il vous a pas quittés un instant des yeux grâce à ma tante qui l’a hébergé et qui m’a planquée quand j’ai « ressuscité ». C’est lui aussi qui a mis les morceaux de mannequin dans l’eau quand il t’a vu descendre l’escalier de la plage. Il y avait juste la tête, un bras, un pied et une main…
Moi, je souris.
– Ma tante, tu vois qui c’est, non ?
Moi, je souris.
– Mais si, tu sais… La vieille dame qui s’habille toujours tout en blanc…
Moi, je souris.
Elle veut aussi que je lui signe en douce des papiers. Ça concerne le restau.
Moi, je souris.
Parfois elle me secoue par les épaules pour que je parle, que je dise un mot.
– J’ai l’impression de parler dans le vide. Je te raconte comment je t’ai baisé et j’ai l’impression que t’en as rien à foutre !
Elle me raconte aussi des histoires de baises. Mais j’en ai vraiment rien à cirer, je peux même plus bander avec leurs saloperies de pilules.
Et elle peut toujours courir pour que je lui signe ses papiers.
Tant que je signerai pas, elle reviendra me voir. Et c’est ma seule visite.
Elle est moins belle qu’avant. Les traits de son visage ont durci. Ils ont quelque chose de méchant. Elle vieillit mal et son Clément la larguera sûrement.
Je ne sais pas, d’ailleurs, si elle est si heureuse que ça. Elle ne sourit jamais. Sauf aux infirmiers qui me disent que j’ai de la chance d’avoir une jeune femme si attentionnée et affectueuse pour me soutenir dans cette épreuve.
J’aimerais bien qu’elle m’apporte du chocolat et du saucisson. Mais je crois pas qu’elle ferait ça.
Parfois, je la soupçonne de fournir l’HP en coke. C’est un marché tranquille.
– T’es vraiment qu’un pauvre connard…, me dit-elle souvent.
Moi, je souris toujours. Ça l’énerve. Mais c’est pas de ma faute. C’est les médicaments.
Faut être honnête. Au fond de moi, j’ai toujours envie de la tuer. Mais je ne sais pas si je pourrai. J’ai peur que ça recommence après comme maintenant.
Je préfère attendre que son Clément se débarrasse d’elle pour reprendre le business. Lui, c’est un ambitieux, un vrai.
Quand elle sera vraiment morte, j’aimerais bien retourner pêcher la crevette.
J’espère qu’elle aura gardé mon haveneau, la salope.




« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.



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