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vendredi 3 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Je suis très heureux et je sais toujours qui je suis depuis la naissance de Philippine. Isa et sa fille ont transfiguré mon existence et son mari – je n’arrive pas toujours à me souvenir de son prénom à celui-là, Pierre… – est très sympathique avec moi.
Le Dr Lévy m’a même dit que je n’avais plus besoin de venir le voir. Sinon par amitié.
Ma petite Philippine va bientôt avoir trois ans. Le 23 août 2003.
Mais, cette année, nous ne pourrons pas faire la fête au Relais angevin.
Le patron, Gérard Langlot, est impliqué depuis la seconde quinzaine de juin dans une tragique histoire de meurtre dans un bled perdu de Loire-Atlantique
*.
Jean, le serveur, m’a dit que, « compte tenu des circonstances, ce n’est pas souhaitable ».
Moi, je sais bien pourquoi il dit ça.
Depuis un certain temps, de sombres rumeurs couraient sur Le Relais angevin.
Isa et ses amis m’avaient expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de drogue. Je n’en avais pas cru mes oreilles. Gérard Langlot en trafiquant ! Sa femme et le serveur, je veux bien, ils n’étaient pas nets. Mais M. Langlot !
Je n’ai pas pu refuser aux amis d’Isa de leur servir d’« auxiliaire bénévole » dans cette histoire.
Indicateur, je ne voulais pas, mais auxiliaire, c’est honorable. Et puis ils sont tellement gentils avec moi.
– Vous faites partie des meubles, Phil, dans ce rade. Ils ne se méfieront pas de vous. Vous n’avez qu’à noter les allées et venues des uns et des autres quand vous y êtes, m’a dit le copain des Stups d’Isa, le commissaire Antoine.
C’est vrai que je suis très observateur. Il paraît que je leur ai été très utile.
– Vous avez un avenir devant vous tout tracé lorsque vous serez à la retraite ! m’ont-ils blagué.
C’est vrai que c’est pour bientôt. Je viens d’avoir cinquante-sept ans le 13 avril dernier. Et la police, c’est comme ma famille maintenant. Une grande famille.
Mais je me suis égaré.
Bref, ça me contrarie qu’on ne puisse pas faire notre fête au Relais angevin. Il me faut trouver une solution de rechange.
– Non, Philippine, on ne rentre pas dans cette pièce !
On dirait qu’elle le fait exprès. Isa m’a dit que les mômes c’est comme ça. On leur défend quelque chose, il faut qu’ils le fassent.
– Tiens, m’a-t-elle lâché un jour, avec cette porte toujours fermée à clé dans ton appartement, c’est comme dans le conte de Barbe-Bleue !
Ça ne m’a pas fait rire.
Mais il faut vraiment avoir toujours un œil sur eux.
C’est vrai, je ne l’ai pas encore dit.
Depuis l’affectation du mari d’Isa au SRPJ de Rennes en début d’année, je fais souvent office de baby-sitter le mercredi après-midi et parfois lors de mes congés, comme la plupart des après-midi de ce mois de juillet.
Mais je supporte mal la canicule et ça m’énerve de la voir en train d’essayer d’atteindre la poignée de cette porte même si elle est fermée à double tour.
J’aime bien ma petite-fille. Pourtant, parfois, j’ai hâte, comme aujourd’hui, que sa mère vienne la récupérer.
Tiens, justement, j’entends les pas d’Isa dans l’escalier.
Je les reconnaîtrais entre mille.
– Non, Philippine, ne joue pas avec ce tabouret !
Qu’est-ce qu’elle peut être énervante aujourd’hui…
Coup de sonnette d’Isa.
– Oui, j’arrive !… Maman arrive, Philippine. Viens l’accueillir avec moi…
Et puis zut !
Isa a les bras encombrés de sacs. Elle a fait les dernières démarques et a pensé à moi.
– J’espère que ça te plaira. Je n’ai pas dépassé le budget que tu m’avais fixé. J’ai fait pour le mieux… Mais je ne comprends vraiment pas ta sainte horreur des grands magasins !
Je l’aide à déballer le tout sur mon canapé-lit.
Je garde un œil sur la petite en face dans le couloir.
– Non, Philippine, un tabouret n’est pas un jouet…
– Mais laisse-la donc tranquille, Phil ! Elle ne fait rien de mal. Regarde plutôt ce que je t’ai pris.
De toute façon, la porte est fermée.
– Essaie ce pull d’été.
J’enfile. Je confonds une manche et le col. Je ne supporte pas cette sensation d’étouffement. J’angoisse.
– Maman ! Maman !
Ça y est, Philippine nous fait un caprice, maintenant.
Ce qu’elle peut être impérieuse, cette petite. Ce doit être à cause du métier de ses parents.
– Quoi, Philippine ? Tu vois que maman est occupée avec Papy…
Un peu d’autorité, ça me fait plaisir. Mais je voudrais bien sortir de cette foutue manche.
– Attends, Phil ! Ne t’affole pas…
Ne pas m’affoler, elle est drôle, elle ! J’ai un mauvais pressentiment. Comme lorsque je ne vais plus être moi-même. Pourtant, ça faisait longtemps…
– Maman ! Maman !
Isa s’énerve.
– Je suis occupée avec Papy ! Débrouille-toi !
Ouf ! je suis sorti de la manche. Il ne reste plus qu’à trouver le col. Je me suis senti au bord de la panique.
– Maman…, bégaie la petite, maman… il y a deux dames qui dorment… toutes nues…

* Voir Cadavres dans le blockhaus.




© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 15 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





Dès le lendemain de son arrivée à Paris, Jean Ferniti alla acheter un poisson rouge sur les quais. Qu’il prénomma aussitôt Titi. Dès qu’il l’eut « reconnu ».
Puis il alla se perdre dans l’anonymat d’une cité HLM du 15e arrondissement.
Il y habite, sous une nouvelle identité, un studio, juste au-dessus du cabinet du médecin généraliste Djamila Kamil – l’aînée de la famille Kamil de la cité du Bonheur.
Mais il n’a pas encore refait parler de lui.
– Il me faut du temps pour réapprendre à lire sur les lèvres du chef, se répète-t-il souvent pour s’encourager.



« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.




© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 14 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 25

Chapitre 25





Ferniti partit purger sa peine à Moulins et Papinski aux Baumettes.
La population des Baumettes étant majoritairement d’origine maghrébine, Papinski eut du mal à y trouver sa place.
Il bassina tellement les oreilles des uns et des autres au fil des ans par ses : « Mais je suis émigré comme vous. Moi je suis fils de Polonais », qu’il fut victime de l’ironie de l’histoire.
Au début de la deuxième Intifada, les plus fanatiques se mirent à voir en lui un Juif polonais. Le seul Juif qu’ils aient sous la main.
Il mourut bêtement le 5 octobre 2000. Égorgé tandis qu’il prenait sa douche.
Quant à Ferniti, il eut plus de chance. Il passa sa détention dans le quartier des activistes politiques, français et arabes, parvenant même à se faire accepter d’eux quand il comprit qu’il fallait jouer la carte palestinienne.
Pour bonne conduite – en fait, pour avoir accepté d’être placé comme mouton dans le quartier des activistes –, Jean Ferniti fut libéré discrètement vers la fin avril 2002. Il avait cinquante-neuf ans.
Il était l’auteur de cinq meurtres effroyables et prémédités, à caractère raciste, mais sa libération anticipée passa tout à fait inaperçue.
La France d’alors était occupée à manifester contre Le Pen et le fascisme et s’apprêtait, dans le même mouvement, à plébisciter son président sortant.


© Alain Pecunia, 2008.
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mercredi 13 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





La cour d’assises se réunit au printemps 1988 pour juger Jean Ferniti et Albert Papinski, soit huit mois après les faits.
Le procès fut long. Bataille d’experts oblige. Et bien que les médias aient déblayé le terrain pour que justice soit rendue rapidement.
Le Parti patriote français dont se réclamaient les deux inculpés était inconnu au bataillon. Il n’y en avait aucune trace dans aucun fichier. Même celui de la cellule élyséenne.
Le chef dont ils prétendaient recevoir les ordres ne put être identifié.
On parvint quand même à établir que, en fait, c’était Jean Ferniti qui recevait les ordres de ce chef mystérieux et les mettait à exécution avec la complicité d’Albert Papinski.
La presse avait eu largement le temps de dépeindre Ferniti comme un néo-nazi furieux et Papinski comme un faible d’esprit.
Les experts psychiatres ne purent se mettre d’accord sur la responsabilité ou l’irresponsabilité des inculpés.
En l’absence desdits experts, la cour aurait penché pour l’irresponsabilité. Mais leurs rapports contradictoires jetèrent un tel trouble dans l’esprit des jurés que la responsabilité pleine et entière des inculpés fut retenue.
Les discours racistes de Jean Ferniti troublèrent la sérénité des débats, ainsi que la révélation par la presse de la qualité d’indicateur des RG d’Albert Papinski.
Papinski écopa de vingt ans pour viol, tentative de viol et complicité de meurtre, et Ferniti de vingt-cinq pour meurtre et tentative de viol.


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mardi 12 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Jean Ferniti et Albert Papinski étaient tapis dans leurs broussailles, chacun de part et d’autre de l’allée, quand ils entendirent un pas féminin qui s’approchait.
Jean, ce pas-là, il l’aurait reconnu entre mille depuis le temps qu’il le connaissait en guettant l’aînée des Kamil.
Il écarta légèrement les branches et fit signe à Papinski qui se tenait aux aguets de se tenir prêt à intervenir.
Quand la jeune fille arriva à sa hauteur, il se jeta sur elle et, sur la lancée, se propulsa avec elle de l’autre côté de l’allée où Albert assura la réception.
Ça avait été si rapide que personne, dans la semi-obscurité, aurait pu remarquer quoi que ce soit.
La jeune fille était un peu sonnée par l’effet de surprise et se trouvait plaquée au sol sous le poids du corps de Ferniti à califourchon sur sa poitrine alors qu’un autre individu pesait de tout son poids sur ses jambes.
Elle roula des yeux affolés quand elle reconnut Ferniti et que celui-ci enserra sa gorge de ses mains puissantes pour qu’elle ne puisse crier.
Jean était bien content de ne pas avoir à la violer car elle portait son jean serré et qu’il se serait énervé à le lui retirer, éjaculant précocement à tous les coups.
– Enlève le futal ! murmura-t-il à Bébert.
Celui-ci s’affairait de son mieux, de plus en plus impatient.
– Alors ? demanda Jean au bout d’un moment en se retournant à demi.
Papinski, le visage congestionné, s’acharnait à hauteur de la ceinture et ne répondit pas.
– Mais qu’est-ce qui se passe, bon Dieu ? demanda-t-il plus fortement.
– Ne jure pas ! lui répondit Bébert, mauvais. Je suis polonais et catholique !
– Ta gueule ! lui cria Ferniti. Déloque-la et viole-la, qu’on puisse en finir !
– J’peux pas ! que répondit l’autre.
– Quoi, tu peux pas ? se fâcha son complice.
– Il est trop serré ce putain de jean à la con !
– Démerde-toi, mais vite ! On va quand même pas y passer la nuit ! fit Ferniti, furieux.
– T’as qu’à me donner le couteau ! Je vais découper ! cria Bébert.
– Quel couteau ? demanda Jean étonné.
– Ben, le couteau pour l’égorger ! répliqua Albert de plus en plus congestionné.
La jeune fille tentait de se débattre avec l’énergie du désespoir. Elle était consciente de se trouver en présence de ses assassins. Des assassins de la cité.
Hébété, Jean Ferniti desserra légèrement son étreinte sur la gorge. La jeune fille en profita pour pousser un petit cri plaintif et essayer de mordre la main de son agresseur.
Il cria sous la surprise de la morsure et lui fila deux grandes baffes bien sonores avant de resserrer correctement la gorge.
– Le couteau ! Le couteau ! s’énervait Papinski.
– J’lai oublié, fit piteusement le Jeannot. C’est à cause de ce putain de deuil.
– Mais tu te fous de ma gueule ! hurla Bébert.
– Excuse-moi.
– Mais étrangle-la au moins, cette salope ! hurla-t-il.
Ils faisaient un tel raffut que quatre jeunes beurs qui rentraient de leur entraînement de foot, attirés par les cris, se précipitèrent dans les fourrés, pour découvrir deux individus d’une quarantaine d’années écumant de rage et se serrant mutuellement la gorge tels des forcenés.
Les quatre jeunes entreprirent de les séparer et de les maîtriser. Mêlée confuse que la jeune fille affolée mit à profit pour s’enfuir et appeler au secours.
Quand les flics débarquèrent, ils crurent tout d’abord à une agression de jeunes voyous. Il leur parut évident que les quatre beurs voulaient violer la beurette et que les deux messieurs étaient intervenus pour la dégager des pattes de ces sauvages.
Il fallut l’intervention du commissaire principal Lesieur pour rétablir la vérité. Il obligea les locaux à présenter des excuses aux quatre jeunes et félicita ces derniers pour la neutralisation de ces deux criminels responsables de cinq meurtres.
Quand il procéda à leur arrestation, Jean Ferniti et Albert Papinski protestèrent en chœur qu’ils devaient être traités en prisonniers de guerre car ils étaient en mission en tant que soldats secrets d’une juste cause, celle du Parti patriote français, le PPF !
Ce dont ils ne voulurent pas démordre durant leur interrogatoire et donna lieu à un étrange marchandage.
– Nous sommes prêts à vous reconnaître comme prisonniers de guerre, comme vous le souhaitez, leur déclara solennellement le commissaire Lesieur. Mais à une condition. Que vous avouiez vos crimes – pardon, vos missions…, rectifia-t-il devant le haut-le-corps de ses deux clients.
Nos deux combattants ne pouvaient refuser une telle reconnaissance.
Ils avouèrent tout.


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lundi 11 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 22







Chapitre 22





L’inspecteur de surveillance les regarda s’éloigner puis pénétra dans le bar.
L’interpellation aurait lieu au petit matin. Il n’était là que par routine et pouvait donc bien prendre le temps d’une pause devant un bon demi bien frais.
Cinq minutes plus tard, son collègue le rejoignit.


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Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Jean Ferniti et Albert Papinski s’étaient retrouvés à l’heure convenue au bar Chez P’tit Louis.
Papinski trouva que son compère n’était pas dans son assiette. Il ne l’avait jamais vu triste avant une opération. Peut-être avait-il peur de ne pas assumer pour le viol de la fille et angoissait-il.
– Ça a pas l’air d’aller, constata Albert.
– Non, lui répondit avec émotion Ferniti. Titi est mort hier…
Albert ne voyait vraiment pas de raison de s’en faire autant pour la mort d’un poiscaille. Même domestique.
– T’as qu’à en acheter un autre, lui dit-il pour tenter de le ramener à la réalité dont il semblait s’éloigner.
Jean Ferniti le fusilla du regard. Comment expliquer à ce taré de Polonais à moitié juif que le véritable chef de mission, l’organisateur de cette opération régénératrice était justement le Titi !
C’était son secret à lui, Jean Ferniti, soldat de l’ombre. Et le succès de toute lutte clandestine reposait sur le cloisonnement.
Il ne pouvait pas dire à Bébert : « Le chef est mort hier. Notre chef ! »
Papinski n’aurait pas pu comprendre.
– C’est toujours pour tout à l’heure ? demanda Albert, intimidé par une telle douleur.
– Bien sûr !
– T’es sûr que tu pourras…, hésita Papinski en hochant la tête.
– Non. Je suis en deuil. Je ne peux pas me permettre de tirer mon coup ce soir. Tu le feras ! trancha Ferniti de sa voix la plus mâle possible.
Papinski était tout heureux de retrouver le partage des rôles du scénario initial.
– T’inquiète, j’assurerai ! jeta-t-il gaiement.
Ferniti interpella la Simone pour une seconde tournée. Elle les trouvait plus agréables lorsqu’ils buvaient que dans leurs périodes d’abstinence. Elle en chaloupa d’aise sur ses deux charentaises.
Mais elle n’eut pas droit à la main au cul de Jean.
« Aux vrais Français ! » trinquèrent discrètement Ferniti et Papinski.
– On lève le camp ! ordonna Jean à vingt heures trente précises en se redressant martialement.
Tout semblait rentrer dans la normalité. Ce qui réjouit Papinski qui avait craint un instant que l’opération de ce soir ne soit annulée au dernier moment.
Depuis le temps qu’il avait envie de se la faire, l’aînée des Kamil.



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samedi 9 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20





En fin de matinée, les comptes rendus de filature de Ferniti et de Papinski n’apportèrent pas d’éléments nouveaux. Excepté le retard de dix minutes de Jean Ferniti sur son horaire habituel.
En fin d’après-midi, toujours rien. Si ce n’est que le patron du restaurant Aux Amis avait signalé à l’inspecteur commis à la surveillance des Établissements Legrand que le Ferniti lui avait paru songeur et comme abattu. Ne prononçant pas un mot de tout son déjeuner qu’il écourta.
« Je ne vois vraiment pas un type comme ça en train de préparer un nouveau meurtre. Peut-être que je fais fausse route depuis le début… En fin de compte, ce sont des minables », se dit le commissaire principal Lesieur.
Mais le doute l’assaillait toujours lorsque le dénouement d’une affaire approchait.
Il se reprit. Ce ne serait pas la première fois qu’on verrait des minables commettre un meurtre. Avec de la chance et l’aide du hasard, ils pouvaient même faire des tueurs en série.
De toute façon, depuis que le divisionnaire avait décidé, en début d’après-midi, d’avancer l’interpellation des deux clients du samedi soir au samedi matin, les dés étaient jetés.
– Assez perdu de temps comme ça, avait dit Berthier. On boucle !
Jusqu’à seize inspecteurs avaient été affectés sur les deux affaires. Il était temps de relâcher la pression sur les hommes et d’alléger le dispositif.
Le commissaire Lesieur décida de laisser deux hommes sur la cité pour la soirée et la nuit, au lieu des sept qui y étaient affectés. Et l’intervention du lendemain matin six heures s’effectuerait avec deux équipes de trois inspecteurs. Une pour chacun des clients.



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vendredi 8 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Le vendredi ne pouvait pas être un jour comme les autres. La chasse d’eau du quatrième ne le réveilla pas et il n’entendit pas la baignoire. Il fut réveillé pour la première fois depuis une éternité par son réveille-matin à six heures trente.
Il contempla longuement le bocal posé au milieu du buffet qu’il avait recouvert d’une serviette de table propre. Le linceul du Titi. Qui n’était plus là et ne le serait jamais plus pour lui dicter sa conduite et le protéger tel un dieu lare.
Il se sentait las. Plus que las. Anéanti.
Il prépara son café machinalement, prit sa douche et fut en retard pour le passage de l’aînée des Kamil.
Jean Ferniti savait qu’il lui fallait malgré tout aller jusqu’au bout de sa mission de soldat secret. Il devait bien ça à son Titi qui en était le maître d’œuvre.
Mais il le ferait par devoir. Sans joie aucune.
Ensuite, il s’en remettrait aveuglément à son destin puisque son poisson rouge n’était plus là pour le lui prédire.
Il se sentait un soldat sacrifié.



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jeudi 7 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Jean Ferniti et Albert Papinski se retrouvèrent ce jeudi soir vers dix-neuf heures quinze au bar Chez P’tit Louis.
Les journaux télévisés et la presse écrite avaient tellement martelé que le triple meurtre d’Issy-les-Moulineaux était un crime passionnel résolu que les habitués ne prêtèrent même pas attention à Ferniti quand il traversa le bar pour aller s’asseoir à leur table du fond.
– Notre mission touche à sa fin, Bébert. Demain, on se retrouve ici à la même heure. On se permet une double tournée. On ressort à vingt heures trente. On parcourt les trois cents mètres et on s’engouffre dans les fourrés. La Kamil, elle revient de son cours vers vingt et une heures. C’est l’endroit le plus désert et elle est obligée de passer par-là. Ensuite, je monte dîner chez toi, comme ça ma présence calmera ta Germaine. Je lui dirai qu’on a parlé un peu plus que d’habitude. Personne ne pourra nous soupçonner.
– Et c’est moi qui y irai au poignard ? demanda Albert, inquiet.
– Non. Au couteau de boucher. Faut changer le coup du poignard, conclut péremptoire Ferniti.
Papinski eut un haut-le-corps. Il ne se voyait pas égorger la fille avec un couteau de boucher. Pas du tout. Déjà qu’au poignard c’était limite.
Mais il ne pouvait pas dire ça à Jean. Il ne voulait pas passer pour un foireux à ses yeux. Peut-être qu’avec un peu de chance le Jeannot il pourrait pas tirer son coup comme d’habitude, qu’il lui céderait son tour et que ce serait lui qui ferait l’égorgement…
– On lève le camp ! dit Jean, lui coupant le fil de ses pensées.
Après leur départ, l’inspecteur qui surveillait le bar entrouvrit la porte. P’tit Louis haussa les épaules derrière le bar. Ce qui signifiait qu’il n’y avait rien de particulier à signaler dans la conduite des deux « clients ».
Il les suivit à distance et les vit rentrer chacun dans leur hall.
Il ne put être le témoin du drame qui se déroula au troisième étage du bâtiment E.
Le Titi reposait sur le flanc à la surface du bocal.
Jean Ferniti l’avait tellement suralimenté depuis le début de la « mission » pour qu’il soit en forme pour lui dicter sa conduite que le poisson rouge en était crevé.
Ferniti pleura longuement, assis dans son fauteuil télé, enserrant le bocal dans ses bras.
– Mon Titi… mon Titi…
Il se sentait abandonné par ce qu’il avait de plus cher au monde. Juste le soir où il devait l’interroger sur la conduite à tenir à l’égard de Papinski.
Il était comme de nouveau orphelin. Lui qui l’avait toujours été jusqu’à ce qu’il rencontre son Titi sur les quais dans une animalerie. Même qu’il avait su tout de suite que c’était lui qui lui manquait depuis toujours.
Dès qu’il s’était approché de la vitre de l’aquarium avec ses gros yeux globuleux pleins de tendresse et avait ouvert la bouche à plusieurs reprises pour lui dire :
– Prends-moi, emmène-moi avec toi…
Jamais il n’aurait cru pouvoir être autant malheureux. Éprouver une telle souffrance et un tel sentiment d’abandon.
Non, jamais. Sinon que c’est peut-être ce qu’il avait ressenti quand il avait été abandonné à la Dasse. Mais non, il était con de penser ça. Il pouvait pas se rappeler. Il venait tout juste de naître.


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mercredi 6 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Ce même jeudi matin, la filature de Jean Ferniti fut engagée dès sa sortie du hall de son bâtiment, le E.
Une équipe de sept inspecteurs chargés de fouiner dans la cité et ses alentours se mirent en activité peu de temps après.
Ce furent deux inspectrices qui eurent le plus de chance. Grâce à leur look « cité ».
Jean Ferniti était un homme sans histoire. Un peu bougon et arrogant. Plutôt isolé dans la cité puisqu’on ne lui connaissait qu’un seul ami, un certain Albert Papinski, machinot à la RATP. Un peu pilier de bistrot malgré tout. Parfois tanguant mais jamais agressif.
– Demandez au bar Chez P’tit Louis, c’est trois cents mètres après la cité en prenant le boulevard Zola.
P’tit Louis ne se fit pas prier pour bavarder un peu avec les deux inspectrices. Ça le changeait de la Simone qui était justement en train de bouder au fond du café depuis l’entrée des deux fliquettes. Faut dire qu’elles étaient plutôt mignonnes et plus proches du mythe Casque d’Or que la serveuse.
Elles apprirent qu’ils étaient du genre anciens combattants entre eux. Qu’ils venaient quasiment tous les soirs et parfois le midi le week-end. Ou l’un sans l’autre, selon les horaires du Papinski, le r-atépiste.
Ils carburaient au double pastis, avec juste deux glaçons. Des puristes en la matière. Deux tournées en général, parfois trois. Jamais plus. Du moins ici.
– Ils ne tiennent guère l’alcool, vous savez.
– Et ces derniers temps, rien de particulier ?
– Non, rien, fit le patron en haussant les épaules. À part que les habitués ont un peu chambré Ferniti à cause du triple assassinat qu’il y a eu dans sa taule.
– Sa réaction ? demanda l’inspectrice.
– Il les a envoyés balader. Il était contrarié. Ça se comprend. Surtout qu’il paraît que, question boulot, c’est un vrai consciencieux, à l’ancienne.
La Simone avait fini par se rapprocher par curiosité.
– Ils boivent moins, lâcha-t-elle dans le dos des deux inspectrices qui, surprises, firent volte-face brusquement.
– On t’a rien demandé à toi ! jeta le patron hargneux.
– Ils boivent moins que je dis, moi. Ça, c’est particulier !
Bien qu’entre femmes elle pouvait quand même pas leur dire que le Jeannot il ne lui tapotait plus la fesse quand elle le servait. Même plus un regard. Ça aussi, c’était particulier.
– Et depuis quand ? demanda une des inspectrices avec un sourire d’assistante maternelle.
– Depuis ce lundi tout juste, répondit-elle fièrement campée dans ses charentaises vu qu’elle voyait bien que ça les intéressait les petites dames.
En début d’après-midi, le commissaire principal Lesieur, en faisant le point de l’affaire avec son supérieur le divisionnaire Berthier, mit de côté cette information. Elle n’était pas significative en soi.
Comme le fait que Jean Ferniti fût jugé grognon par ses voisins.
Il trouva plus intéressante l’information communiquée par l’inspecteur qui avait filé Jean Ferniti jusqu’aux Établissements Legrand.
D’après le patron du bar-restau Aux Amis, un certain Marcel, le jour du triple crime, le Ferniti avait un drôle de regard en arrivant pour déjeuner.
– « Un regard de tueur », m’a-t-il dit. Il a même ajouté : « J’ai fait l’Indo et je sais de quoi je parle ! » C’est intéressant, non, patron ? avait conclu le jeune inspecteur avant de raccrocher le téléphone.
Sûr que c’était intéressant. Surtout que rien ne permettait de soupçonner Jean Ferniti dans cette affaire. Son alibi était imparable. Le crime passionnel était évident. Le meurtre parfait.
– Mais non ! Justement, l’évidence, c’est ce que vient foutre ce poignard commando dans un meurtre passionnel. Ce n’est ni Ahmed ni Yvonnick et encore moins la secrétaire qui pouvait détenir ce genre d’outil ! s’exclama à haute voix le commissaire. Ce poignard est de trop dans le scénario. Il est incongru… Il aurait fallu une paire de ciseaux ou un couteau de poche pour un crime passionnel ! Il y avait préméditation !
Le divisionnaire Berthier aimait bien voir son adjoint dans cet état-là. C’est dans de tels moments qu’il était le plus productif. Le dénouement suivait de près en général.
– C’est bien mon branleur de la cité, je te dis ! jubila Lesieur.
– En attendant, dit le divisionnaire, on continue la filature du Ferniti et on rajoute le Papinski. Ton dispositif sur la cité est excellent. Maintiens-le. Mais personne à l’intérieur du bar Chez P’tit Louis. Il n’y a que des habitués et un nouveau ferait désordre dans le décor. Surveillez seulement les abords. De toute façon, le patron est un indic des Stups. Ils nous le « prêtent » jusqu’à dimanche…
– Jusqu’à dimanche ? le coupa, surpris, Lesieur.
– Oui, dimanche. Donc, samedi soir au plus tard, tu me les arrêtes tous les deux.
– Je croyais avoir le feu vert pour les suivre un peu plus longtemps… Je voulais être sûr qu’il n’y ait personne au-dessus d’eux. Il y a un truc que je ne sens pas au niveau de la motivation… Curieux quand même que les RG n’aient rien sur l’un ou sur l’autre, conclut-il contrarié.
– Allez, ne complique pas les choses. Nous tenons sûrement nos deux assassins et je ne veux pas risquer un nouveau meurtre, malgré tout ton excellent dispositif. Ce sont les ordres. Surtout que la tension ne cesse de monter dans cette cité. Un autre crime et c’est l’explosion assurée.



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mardi 5 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Pour Jean Ferniti, la journée du jeudi commença à six heures douze comme d’habitude.
Il quitta son Titi après lui avoir dit :
– Ce soir, il faut qu’on parle absolument de Bébert. Hier soir, Chez P’tit Louis, il a encore fait le raisonneur. De plus en plus juif qu’il est, j’te dis !
Puis il se dépêcha pour être à temps sur le palier afin de guetter le passage de l’aînée des Kamil.
– Bonjour, dit-elle tout sourire en passant à sa hauteur. Ça va ?
– Ça va, ça va, ma grande, répondit-il presque joyeusement.
La réponse de M. Ferniti surprit la jeune fille, lui qui l’avait habituée à des « b’jour » grognons. Mais elle poursuivit sa descente sans y accorder plus d’importance, songeant seulement que des gens à l’abord désagréable pouvaient devenir tout à coup aimables un beau jour. Comme par magie.
Jean Ferniti l’avait reluquée à la dérobée, s’attardant sur ses longues jambes de gazelle que dénudait une jupe au-dessus du genou.
« Pourvu qu’elle ait la même jupe ras le minou demain soir ! Ce sera plus facile dans les fourrés », se dit-il tout en ressentant une violente érection bien qu’il se fut masturbé il y a peu en pensant à elle.
Il en avait bougrement envie de la petite salope. Cette fois-ci, il était sûr de parvenir enfin à éjaculer dans le sexe d’une femme. Il avait même fait promettre à Bébert de le laisser passer le premier. Mais il avait hésité, cet enfoiré de Papinski.
– Ça te coupe l’envie de passer après moi ? ça te dégoûte ? lui avait demandé Ferniti, teigneux.
Albert Papinski s’était abstenu de répondre. C’était pas ça, mais quand même un peu. Et puis, faire ça dans les fourrés, c’était pas franchement pratique. Limite dangereux, sans compter que si la fille se mettait à gueuler pendant que le Jeannot s’en occupait, il faudrait la « trancher » avant qu’il ait eu le temps d’y passer à son tour.
Le changement de scénario ne convenait pas à Albert Papinski. Une cave, ça aurait quand même été plus tranquille.
Ce n’était pas le problème de Jean Ferniti. Celui de Ferniti, c’était sa crainte d’éjaculer précocement et d’être la risée de Papinski, comme il l’avait été chaque fois que ses potes l’entraînaient au bordel ou qu’ils tombaient sur des fatmas en cours d’opération et qu’ils avaient le temps de se permettre une récréation après que tous les hommes valides eurent été exécutés.
Ce qui le rassurait, c’était l’idée de l’assommer dès l’interception avant de l’entraîner dans les fourrés. Comme ça, il pourrait prendre son temps. Et le Papinski aussi, d’ailleurs. Pour égorger sa première victime. « À lui aussi de se mouiller ! » se dit-il rageusement.



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lundi 4 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Pendant ce temps, le commissaire principal Lesieur, de la Brigade criminelle, qui avait en charge l’enquête des deux crimes de la cité du Bonheur, ne chômait pas et commençait à avoir des idées plus précises, sinon sur les motivations, du moins sur leurs deux auteurs. Deux, puisque, dans les deux cas, les indices relevés certifiaient la présence de deux individus. Des hommes, puisqu’on avait retrouvé la première fois le sperme de deux hommes, celui de l’un à l’intérieur du vagin de la victime, celui de l’autre à l’extérieur, ce qui semblait indiquer un masturbateur. Mais, si beaucoup de choses étaient fichées, cette catégorie sexuelle ne l’était pas encore. De toute façon, c’était un truc à faire exploser les fichiers centraux vu le nombre de mâles concernés.
Dans le deuxième meurtre, même sperme dans le vagin de la victime, mais pas de trace du masturbateur.
Et là, dans ce meurtre d’Issy-les-Moulineaux, pas de sperme dans le vagin de la victime. « Et si c’était mon masturbateur ? » se dit le commissaire Lesieur. Absurde. Mais il était payé pour se poser les questions que les autres ne se posaient pas.
Et pas si absurde car, dans les trois cas, les victimes femelles avaient été égorgées de la même façon, sinon par la même arme.
Dès le premier meurtre, le commissaire Lesieur n’avait pas voulu suivre la piste de la rumeur signalant un « crime d’Arabes ». Il voyait mal des tueurs arabes égorger au poignard du genre commando. Leur truc, c’était plutôt le rasoir.
Entre les deux meurtres, il avait demandé à ses inspecteurs de répertorier dans la cité du Bonheur les hommes ayant effectué leur service militaire en France ou dans leur pays d’origine.
C’était long, évidemment.
Après le deuxième meurtre, il avait donné pour consigne à ses hommes d’éliminer ceux d’origine maghrébine ou africaine et de se concentrer sur les Français.
Il avait la liste depuis trois jours.
Le mercredi, à midi, il demanda de croiser les noms des employés des Établissements Legrand et Fils avec cette liste.
Juste en rentrant de déjeuner et avant d’aller s’entretenir de l’affaire de la cité du Bonheur avec le commissaire divisionnaire Berthier, un inspecteur lui remit le résultat de la recherche.
Sur les quarante-neuf employés des Établissements Legrand et Fils, dont une majorité d’origine maghrébine, trois d’entre eux avaient le même patronyme et le même prénom que trois individus figurant sur la liste. « L’équivalent de nos Dupont Durand de souche, ce qui ne signifie donc rien », se dit le commissaire Lesieur.
– Vérifie-moi si ces trois-là habitent vraiment la cité du Bonheur. Au cas où, dit-il à l’inspecteur. Mais c’est celui-ci qui m’intéresse, ajouta-t-il en signalant de l’index le dernier nom de la liste.
Jean Ferniti.
– Je veux tout savoir sur ce type. S’il est fiché par un service quelconque, poursuivit le commissaire principal sur sa lancée.
– D’après son audition d’hier, il ressort qu’il a été engagé volontaire en Algérie. Chez les paras.
– Il m’intéresse donc encore plus, conclut-il en tapotant la feuille de l’index.
Trois heures plus tard, lors du briefing de fin de journée de l’équipe, le commissaire Lesieur dut reconnaître que le citoyen Ferniti, Jean, était un inconnu des services de police. Même des Renseignements généraux, la police politique, et de la Sécurité militaire.
– Demain matin jeudi, première heure, dit-il à son équipe, vous allez fouiner dans la cité du Bonheur et ses alentours. Mais discrètement, hein ? j’insiste. Car il ne faut pas mettre la puce à l’oreille de notre client. Lui, vous le filerez discrètement. Dis-crè-te-ment, j’ai dit !
– Pourquoi ne pas l’arrêter maintenant, chef, et le cuisiner ? demanda l’un des inspecteurs.
– Parce qu’il y a le deuxième homme, pardi ! le sermonna-t-il. Et ce deuxième homme, il doit habiter la cité du Bonheur ou aux alentours puisqu’il n’y a pas de trace de lui dans le meurtre d’Issy.
Une partie de l’équipe n’était pas convaincue de la thèse du « branleur » et pensait qu’il n’y avait aucun lien entre les crimes de la cité du Bonheur et celui des Établissements Legrand, mais tous faisaient confiance au flair du patron.
– Et je veux les arrêter tous les deux ! conclut-il en tapant de son poing le bureau sur lequel il s’était assis durant la réunion.
Le commissaire Lesieur savait que, lorsqu’il tapait du poing, plus personne n’osait lui poser de questions.
Il avait hésité à faire interpeller ce Ferniti. Mais il fallait le laisser en liberté pour identifier ses relations et, parmi celles-ci, son complice.
Le crime d’Issy-les-Moulineaux lui semblait être un crime annexe par rapport aux deux de la cité, et c’est sur celle-ci qu’il fallait se concentrer pour identifier le deuxième homme et empêcher un éventuel autre meurtre. Partis comme ils l’étaient, il sentait que les deux meurtriers ne s’arrêteraient pas là.
Mais il ne parvenait pas à comprendre la motivation de ces crimes-là, tout en sachant que la plupart des meurtres – quand il ne s’agit pas de basse vengeance, de jalousie meurtrière ou de crime crapuleux, c’est-à-dire de motivations simples – n’ont de signification que pour le seul criminel.


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samedi 2 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





À dix-neuf heures ce mardi soir, Jean Ferniti retrouva Albert Papinski Chez P’tit Louis. Albert en était à son deuxième double pastis.
Drôle d’ambiance dans le bistrot. Tout le monde est au courant. La radio. Et la télé qui est branchée sur la chaîne régionale.
– Ben dis donc, Jeannot, il se passe de drôles de choses dans ta taule ! On dirait que notre tueur d’ici il a été faire un tour chez toi, trouva malin de dire le patron.
Avec tous les habitués qui se marraient.
– M’emmerdez pas ! répondit Ferniti mauvais. C’est pas la même chose. Ce serait passionnel. Une histoire de cul.
Ça tombait bien car le présentateur de la télé était en train d’émettre cette hypothèse évoquée par la police.
Albert Papinski restait morose. Il était pas assez con pour ne pas deviner. Et il aurait bien aimé être sur le coup de la rouquine dont on voyait à présent la photo sur l’écran.
Jean Ferniti avala d’un trait le double pastis que lui avait apporté la Simone.
Les uns et les autres le dévisageaient, comme s’il aurait pu avoir quelque chose à leur apprendre.
– On lève le camp ! lança-t-il à Papinski qui se leva de mauvaise grâce.
Ils sortirent dans un silence général.
Au bout de quelques pas, Albert se hasarda à dire :
– Quand même !
– Quoi quand même ? fit Ferniti, mauvais.
– On est ensemble sur ce coup. T’aurais pu m’en parler. C’était pas dans notre plan…
– Si, le coupa-t-il, c’est dans le plan. C’est un crime d’Arabe en plus. Ça s’est simplement passé ailleurs. Mais je ne pouvais pas te faire venir là-bas. C’était pas justifié.
– Mais ça n’a rien à voir avec la cité du Bonheur ! s’entêta Albert.
– Non. Mais comme ça, on élargit le champ de la tension. Ça donne une autre dimension à notre action. De locale, elle devient régionale. Fais-moi confiance ! conclut péremptoire Jean Ferniti.
Albert se taisait mais Ferniti sentait bien qu’il ruminait.
« Commence à me faire chier celui-là depuis qu’il s’est mis à penser ! se dit-il. Heureusement qu’à partir de vendredi je n’aurai plus besoin de lui. »
Il commençait à concevoir son élimination comme une éventualité. Pour qu’on ne puisse pas remonter à la source.
– Oui, reprit Papinski, mais ils vont peut-être faire un rapport avec toi qui habite ici et qui travaille là-bas…
Ferniti savait qu’il n’avait pas tout à fait tort. Mais le crime passionnel était si bien ficelé que ce ne serait pas un vrai problème.
– T’inquiète ! lui jeta-t-il en faisant un gros effort sur lui pour lui tapoter amicalement l’épaule. Ils vont conclure au crime passionnel.
Ils étaient arrivés au bas de l’escalier de Papinski.
– Allez ! on se retrouve demain, lui dit Jean en le quittant.
Au journal de vingt heures, on parla justement de crime passionnel.
La police supposait que la secrétaire du service et un des employés, Yvonnick Le Gallec, se retrouvaient parfois dans la réserve. Que Mohammed, amoureux de la secrétaire, les aurait surpris au tout début de leurs ébats. Que les deux hommes se seraient battus. Que Mohammed se serait saisi d’une barre et aurait fracassé le crâne Yvonnick. Qu’il aurait ensuite égorgé la secrétaire sous l’emprise d’une jalousie meurtrière.
– On a gagné, mon Titi ! cria de joie Jean Ferniti en allant tapoter la paroi du bocal. T’es le meilleur. Tu as encore trouvé la bonne réponse. Tiens ! t’as droit à une double ration.
Le poisson rouge boulimique se précipita sur sa nourriture.
Jean Ferniti le contempla avec attendrissement.
– On a assez fait pour aujourd’hui. Je vais pas t’ennuyer ce soir, mais il faudra que je te parle bientôt d’un autre problème, tu sais. Mon pote Albert Papinski. Il est de plus en plus juif.


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vendredi 1 août 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Il y a une sacrée pagaille dans la rue.
Les flics entourent à bonne distance le Momo. Les passants et le voisinage, quand il n’est pas aux fenêtres, également, mais à plus grande distance.
Après concertation par échange de regards, les flics décident que le Momo n’est pas dangereux et rengainent leurs armes.
Un inspecteur s’approche du Momo qui ne cesse de murmurer : « Yvonne… Yvonne… »
– Donnez-moi ça, dit-il doucement en tendant la main vers le poignard.
Momo regarde l’inspecteur, semble sortir d’un rêve, regarde le poignard ensanglanté dans sa main couverte de sang.
Il va pour donner le poignard au flic, mais un peu brusquement, comme pour se débarrasser de l’arme, en le tenant, le con, par le manche.
L’inspecteur recule instinctivement.
Un gardien de la paix dégaine.
Momo s’affale touché en pleine tête.
Derrière les vitres du restau tout le monde se baisse. Par instinct de survie. Craignant qu’ils n’aient pris le Momo pour un ennemi public numéro un et qu’ils ne dégainent tous ensemble pour libérer la mitraille sur le rade du Marcel, qui, lui, a plongé derrière le comptoir.
Après la pagaille, ça devient franchement le bordel. Les flics commençant par s’engueuler entre eux. Certains badauds se mettant à gueuler à la bavure.
Des renforts arrivent. Deux cars de CRS.
Le temps d’écarter les badauds. De comprendre ce qui s’est passé. De se poser la question de qui a bien pu être tué. De faire le tri de la quarantaine d’habitués de chez Marcel et d’enfin poser la question : « Qui le connaissait ? » – Deux heures que ça a pris.
À quinze heures trente, un inspecteur-chef s’intéresse enfin à Ferniti.
Aux Amis est transformé en centre d’interrogatoire.
– Vous étiez son chef de service ?
– Oui.
– D’après son collègue, Ahmed, vous seriez la dernière personne à l’avoir vu ?
– C’est exact.
– Que s’est-il passé ?
– Je l’ignore.
– Lui avez-vous parlé ?
– Comme ça, je lui ai dit que c’était l’heure de la pause puis je suis venu ici déjeuner.
– Vous l’avez laissé seul ?
– Seul.
– Et les autres ?
– Quels autres ? fis Jean Ferniti comme s’il ne comprenait pas.
– Les autres employés de votre service.
– Je ne sais pas.
– Vous ne savez pas quoi ?
– Ben, où ils sont, ce qu’ils ont fait. Je suis leur chef de service, pas leur nounou.
Une heure plus tard, le Mohamed parti pour la morgue, il manquait toujours Yvonnick et Yvonne.
Ils étaient à présent réunis dans le magasin, trois inspecteurs, le fils Legrand dans tous ses états, Ahmed et Jean Ferniti.
Les flics en arrivèrent à la conclusion que Mohammed avait dû tuer un des deux absents ou les deux. Ou que l’un d’eux pouvait être son complice.
Fouille générale des locaux du service de Ferniti. Une belle surface quand même avec plein de recoins.
Au bout d’une heure, Jean Ferniti, en bon citoyen, signala que la réserve en sous-sol était le seul endroit qui n’avait pas encore été fouillé.
Remerciements de l’inspecteur-chef.
– Tiens, j’y avais pas pensé, dit Legrand.
Descente en sous-sol. Avec des torches puissantes.
Découverte des deux corps.
Rébus pour la police.
Le fils Legrand, Mohamed et Ferniti doivent se tenir à la disposition de la police.
Les lieux du crime mis sous scellés.
Gueule du fils Legrand.
Tout le monde rentre chez soi.


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jeudi 31 juillet 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Le mardi matin, Jean Ferniti reprit toutes ses habitudes dès six heures douze, l’heure de la chasse d’eau du quatrième.
À huit heures quinze précises, il était aux Établissements Legrand et Fils et se concentra sur ses tâches habituelles. D’abord le courrier concernant son service.
Il était redevenu un soldat secret du PPF en mission. Sa concentration augmentait au fil des quarts d’heure.
À onze heures quarante-cinq, il expédia les deux Marocains dans les ateliers pour qu’ils vérifient l’état d’avancement de la production pour les commandes de la fin de semaine.
– Mais on l’a jamais fait ça, chef ! protesta Ahmed, l’aîné.
– Ça fait rien. Comme ça vous apprendrez, lui répondit-il sèchement.
Ahmed et Momo haussèrent les épaules et se dirigèrent perplexes vers les ateliers.
Jean Ferniti savait qu’il était débarrassé d’eux jusqu’à la pause.
À midi, il sortit de sa cage de verre pour appeler Yvonnick qui s’approcha de lui en prenant tout son temps.
– Je te demande un service avant la pause, lui dit-il.
Le rouquin fut surpris de tant d’égards et en resta bouche bée.
– Il y a une pile de boîtes cartonnées au fond de la réserve. Quatre ou cinq. D’anciens bordereaux que M. Legrand souhaite consulter en début d’après-midi. Elles sont posées sur un vieux bureau. On va y aller ensemble les chercher avant la pause. C’est histoire de cinq minutes. Mais prend une torche électrique car l’interrupteur est naze.
Yvonnick maugréa pour le principe et, muni d’une torche, descendit à la réserve, éclairant le chemin à Ferniti.
Arrivé au fond de la réserve, celui-ci se retourna en éclairant le visage de Ferniti.
– Mais il n’y a rien ici ? dit-il.
Il était surpris mais n’eut pas le temps d’avoir peur. Sa lampe éclairant la face de Ferniti, il ne put percevoir le mouvement de son bras qui lui assena un terrible coup de barre de fonte.
Yvonnick s’affala comme une poupée de son. Ferniti ramassa la lampe tombée à terre et pu constater, vu les faibles râles et l’état de la boîte crânienne, que le rouquin avait son compte.
Il remonta après avoir essuyé la barre de fonte avec son mouchoir.
Midi dix.
Tout était dans le timing. Une véritable opération commando.
Il interpella Yvonne.
En contemplant sa crinière rousse et ses lignes quasi parfaites, il se dit qu’elle faisait vraiment une victime idéale. Et à peine plus de trente ans. Bien baisable. Mais il aurait pas le temps.
– Avec Yvonnick, on a besoin d’un coup de main dans la réserve.
Elle n’était pas du genre à renâcler au travail et, puisque ce n’était pas encore l’heure de la pause, elle suivit Ferniti qui la précéda pour lui éclairer le chemin.
Quand il sut qu’il n’était plus qu’à trois, quatre mètres du corps du Breton, il la fit passer devant. Éclairant alors brusquement le corps du rouquin. Elle se tourna terrifiée vers Jean Ferniti qui l’égorgea d’un balaiement de son poignard avant qu’elle ait eu le temps de crier.
Son corps s’affala à un ou deux mètres de celui du Breton. C’était parfait.
Puis il s’agenouilla et, prenant soin de ne pas se tacher de sang, arracha sa robe à hauteur du décolleté et de la taille et baissa ses collants et son slip jusqu’à mi-jambes en écartant légèrement celles-ci.
Il posa le poignard près du corps après en avoir essuyé le manche. Ce n’était qu’un poignard commando comme un autre, juste un peu plus affûté. De toute façon, ce n’était pas celui qui avait servi pour les deux autres meurtres.
Il était midi vingt quand il remonta et réajusta la ceinture et le col de sa blouse grise de travail.
À vingt-sept apparurent les deux Marocains revenant des ateliers.
Ferniti consulta sa montre.
– C’est pas encore la pause, mais tu peux y aller Mohammed.
– Merci, chef ! répondit-il machinalement, sachant par ses dix années d’expérience que c’était là le sésame qui lui permettait de ne pas être emmerdé par Ferniti le reste du temps.
– Et moi ? demanda Ahmed tandis que son collègue s’éloignait vers la porte.
Jean Ferniti sourit et attendit deux, trois secondes, le temps que Mohammed soit hors de portée, avant de répondre :
– Il y a Yvonne qui a besoin d’un coup de main dans la réserve. Tu déjeuneras en décalé.
Il savait que Momo, l’Arabo-Normand, était ferré à coup sûr. Se trouver seul avec Yvonne sa « pays » dans la réserve pendant l’heure de pause, le pied !
Momo sourit. Momo était content.
« Comme quoi tout le monde est content », se dit Ferniti en lui rendant son sourire.
Même que ce con de Marocain il lui a dit :
– Merci, monsieur Ferniti.
Mais Ferniti, il a continué de sourire, sans plus, tandis que Momo se dirigeait d’un pas allègre vers la réserve.
Il avait juste oublié de lui préciser que l’interrupteur ne fonctionnait pas.
Jean Ferniti traversa la rue à midi trente précis et pénétra dans le bar-restaurant Aux Amis deux minutes plus tard.
– Salut, mon brave Marcel !
Comme à l’accoutumée, sauf qu’il se savait toujours en mission.
– Bonjour, monsieur Jean.
Marcel trouva qu’il était nettement moins excité que la veille. Mais il lui trouva un drôle de regard. Celui qu’ont les commandos en mission. Quand ils sont en pleine concentration. Lui, il le connaissait bien ce regard. C’était comme un regard de tueur.
Ferniti s’assit à sa place habituelle, moins volubile que la veille. Tout en souriant machinalement aux habitués qui reprirent leurs sempiternelles discussions, lui continuait d’imaginer la progression du Marocain dans l’obscurité.
Il avait dû être surpris que l’interrupteur ne fonctionne pas. Il avait dû appeler : « Yvonne ! Yvonne ! » S’inquiéter qu’elle fût là dans le noir. Qu’elle ait peut-être eu un malaise. Mais, en faisant dix mètres de plus à tâtons pour trouver l’interrupteur suivant, il avait commencé à apercevoir la lueur de la torche que Ferniti avait laissée près du corps. Donc il se dirigeait vers la lueur. Il découvrait le corps d’Yvonne. Paniquait. Touchait le corps pour voir si elle respirait encore. Tu parles ! Se foutait plein de sang sur les mains et les vêtements. Prenait l’arme par réflexe. Puis la torche. Et découvrait l’autre corps. Panique complète. À en perdre la boule pour un innocent. Sentant la terreur l’envahir. Trop anesthésié pour comprendre le traquenard.
Il fallait bien qu’il ressorte à un moment.
Tiens, justement, v’là le Marcel qui se tourne vers le trottoir d’en face ! Il a pas l’air dans son assiette le vétéran d’Indo. Il croit voir un Viet !
« Rassure-toi, Marcel, ce n’est qu’un Arabe », se dit Ferniti sans se retourner vers la vitre encrassée.
Il ne voit donc pas ce que voit Marcel.
Le Momo hagard, un poignard à la main, du sang sur les mains et les vêtements, traversant comme un somnambule la rue et se dirigeant vers son commerce.
Marcel, il a le réflexe professionnel. Il s’empare, affolé, ignorant des intentions de Momo qui ne semble plus dans son assiette, du bigophone et appelle les flics.
Mais, pas de panique, le Momo il reste là planté devant la porte du rade-restau sans l’ouvrir. Tétanisé. Les bras ballants.
Quelques-uns se lèvent dans la salle et s’agglutinent autour de la porte. Ils sont de plus en plus nombreux. Tous muets de stupeur. Personne n’esquissant le moindre geste pour ouvrir la lourde.
Ferniti finit par se lever. Pour faire comme les autres. Mais comptez pas sur lui pour se mettre au premier rang et ouvrir au Momo.
Il a un couteau à la main, ce con. Ils sont tellement imprévisibles ces Arabes qu’il serait capable de se jeter sur lui.
Alors il reste au milieu des autres et prend un air aussi débile que le leur. L’air de ceux qui n’ont jamais vu un assassin en chair et en os.
Ça semble durer une plombe, mais, comme le commissariat n’est pas très loin, à peine quatre, cinq minutes. Ça fait quand même long vu l’état du Momo.
Mais la cavalerie finit par arriver.
Elle va pouvoir se saisir de l’assassin.



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mercredi 30 juillet 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le lundi matin, Jean Ferniti ne grogna pas quand il entendit la chasse d’eau du quatrième et en oublia même de se masturber quand la baignoire se remplit. Comme il oublia de nourrir le Titi et de guetter le passage de l’aînée des Kamil sur le palier tellement il était pressé et excité par son plan.
Il conserva un sourire béat durant son trajet en bus et proposa sa place assise à une Noire enceinte jusqu’aux yeux. Ce qu’il n’aurait jamais fait en toute autre circonstance.
Il flâna jusqu’aux Établissements Legrand et Fils et n’arriva qu’à huit heures vingt, soit avec cinq minutes de retard. Ce qui ne lui était jamais arrivé en vingt ans de maison.
Ce qui surprit ses trois magasiniers-expéditionnaires et Yvonne, la secrétaire aux expéditions, qui était en train de bavarder avec Momo.
Le bonjour de Ferniti à la cantonade fut presque cordial. Puis il alla s’enfermer dans sa cage en verre d’où il surveillait tout son petit monde. Ce qu’il fit toute la matinée avec plus d’attention encore, cherchant dans les habitudes des uns et des autres le petit détail qui lui serait propice.
Enfin il lui sauta à la figure. Mais bien sûr !
Momo allait plus souvent que les autres voir la secrétaire. S’attardant aussi auprès d’elle plus longuement. Ce qui l’énervait.
Ils étaient « pays », disaient-ils. Yvonne était née à Pont-Audemer et Mohammed à Lisieux.
Quand on demandait à Momo d’où il était originaire, il répondait fièrement : « Je suis normand ! » Le comble avec sa gueule de plus que basané et ses cheveux frisés.
Voilà où ça menait l’immigration, se disait Ferniti. À la deuxième génération à peine, ils se croient français et même natifs de nos vieilles provinces !
Il avait souvent eu envie de lui dire : « T’es pas normand, t’es crouille. »
Mais le Momo était un gaillard solidement bâti et amateur de boxe thaï. Sa réaction pouvait être imprévisible.
Justement, qu’il soit si costaud, ça allait le servir. Enfin, servir lui, Jean Ferniti, parce que l’autre, il irait pas loin.
« Roucoule, mon grand, roucoule. Profites-en ! »
À la stupéfaction générale, il annonça la pause à midi vingt-cinq et se précipita chez Marcel.
– Vous êtes en avance, aujourd’hui, monsieur Jean, le salua le patron.
Marcel ne l’avait jamais trouvé aussi excité. Il fut jovial avec les habitués de sa tablée et parla de choses et d’autres le verbe haut. Tout en avalant ses merguez-frites et son quart de brie, extra qu’il s’autorisait aujourd’hui exceptionnellement avec un second quart de rouge.
À une heure dix, il était déjà de retour aux Établissements Legrand. Ce qui surprit Yvonne qui n’avait pas encore terminé son deuxième sandwich.
« Pour ce que ça va lui servir de vouloir conserver la ligne, c’te conne ! » se dit-il en se dirigeant vers la réserve du sous-sol qui ne servait plus guère depuis qu’on commençait à travailler à flux tendu.
Un quart d’heure lui suffit pour ce qu’il avait à faire.
Il venait de remonter quand Ahmed arriva le premier.
Que l’Yvonnick arrive en retard, il s’en foutait cette fois-ci.
Jean Ferniti passa l’après-midi à jouer les affairés. Il ne cessait de faire des aller et retour vers les ateliers, monta trois fois voir le fils Legrand pour des histoires de planning d’expéditions.
L’autre commençait à en être excédé.
– Mais démerdez-vous, c’est votre boulot, à la fin ! lui balança-t-il à la troisième visite.
Il ne comprenait pas tout cet affairement alors que l’on commençait à aborder la saison creuse.
À dix-huit heures quinze, Ferniti fut le premier à partir.
Il avait hâte de retrouver Albert Papinski qu’il rejoignit Chez P’tit Louis à dix-neuf heures quinze.
Ils s’attablèrent à la table du fond. « La table des conspirateurs », disait Louis pour les taquiner.
Mais ni Jean Ferniti ni Albert Papinski n’appréciaient ce genre d’humour, surtout de la part d’un presque socialiste.
Simone apporta d’office la première tournée de double pastis en chaloupant sur ses éternelles charentaises.
Ferniti ne lui tapota même pas la fesse et elle ne sentit pas son regard s’attarder sur sa croupe avec la même insistance que les autres soirs d’apéro lorsqu’elle reprit la direction du comptoir.
Pourtant Ferniti lui avait jeté un bref regard, ponctué d’un jugement définitif : « Dommage qu’elle soit pas baisable la boursouflée. J’aurais eu plaisir à en faire une victime. »
– T’as toujours la même idée ? demanda Albert à Ferniti quand elle se fut suffisamment éloignée.
Jean Ferniti sursauta. Il était concentré sur le lendemain et ne savait plus de quelle idée voulait parler le Bébert.
Celui-ci s’en rendit compte et l’aida sans le savoir.
– Ben pour vendredi soir ?
Concentré qu’il était sur le Momo, le rouquin et la secrétaire, il en avait oublié l’aînée des Kamil.
– Chaque chose en son temps, répondit Ferniti à Albert Papinski qui n’y comprenait plus rien et préféra se taire durant la méditation qui semblait habiter le cerveau de son copain.
Jean Ferniti hésitait surtout à lui dévoiler le message du Titi pour le lendemain. C’était du trop complexe pour le cerveau de son ami. Et puisqu’il n’y participerait pas, ça ne servait à rien qu’il soit au courant.
En même temps, il aurait bien aimé lui en parler. Mais non, décidément non.
– Tu seras libre ? finit par demander Fertniti à Albert.
– Ben oui ! répondit ce dernier surpris en haussant les épaules. J’t’ai dit que j’étais du matin en ce moment.
Albert Papinski était machiniste à la RATP et ses horaires n’avaient rien de fixe. D’ailleurs, le prochain coup ne pouvait être que pour le vendredi car il travaillerait de soirée le samedi et le dimanche à venir. Un arrangement entre collègues.
– Alors ce sera vendredi. On se retrouve ici chaque soir pour préparer le coup, reprit Ferniti.
– Cinq sur cinq, lui répondit Papinski en clignant de l’œil gauche.
Mais c’était un tic.
– Vu la tension qu’il y a déjà, ce sera peut-être le dernier, poursuivit Jean Ferniti en se refermant sur lui-même, toute excitation retombée et se sentant soudain las.
C’était pas facile d’être un soldat de l’ombre, avec toute cette charge de responsabilité à porter incognito.
Albert Papinski était plutôt contrarié d’avoir à envisager la fin de cette opération où il prenait tellement son pied. Il y avait pris goût et ça avait un autre charme que sa Germaine qui avait doublé de volume en quinze ans de petits plats ou que les putes des boulevards qu’ils s’offraient parfois ensemble avec son compère. Lui sautant la fille et le Jeannot se branlant comme un furieux en les regardant à leur affaire. Oui, il avait pris goût à la chair fraîche.
Simone arriva à ce moment avec la deuxième tournée.
– Non, pas ce soir, lui jeta Jean Ferniti. On lève le camp, ajouta-t-il en s’adressant à Albert.
Elle en resta sur le flanc, un verre dans chaque main. Jetant un regard de baleine échouée à Louis derrière son comptoir tandis que les deux amis se levaient ensemble et prenaient le chemin de la sortie.
P’tit Louis haussa les épaules mais trouvait bizarre qu’ils s’arrêtent à la première tournée. Y en avait toujours une seconde d’habitude. Au moins !



© Alain Pecunia, 2008.
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mardi 29 juillet 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Jean Ferniti fit part de sa décision à Albert Papinski en cheminant ce samedi midi jusqu’à Chez P’tit Louis pour l’apéro.
Albert sembla désappointé sur le moment, mais le lendemain matin, empruntant le même chemin que la veille, il dut convenir que Jean avait bien senti les choses. Comme toujours.
La surveillance policière était voyante à l’extérieur de la cité avec son car de CRS à chacune des trois entrées et on repérait vite les fouineurs qui flânaient dans ses allées l’air de rien alors qu’il n’y avait que des flics pour flâner ici.
Jean pensait, lui, au vendredi à venir. Se demandant s’il ne faudrait pas mieux choisir une autre victime. Car peut-être que les flics iraient interroger les voisins de la famille, et, lui, il était juste celui d’en dessous.
Bien sûr, ils avaient repéré, depuis trois mois qu’ils étaient engagés dans leur mission rédemptrice, d’autres victimes possibles. Mais les conditions n’étaient pas aussi idéales que pour celles qu’ils avaient choisies d’exécuter en premier. Il y avait des risques et des aléas.
« Dommage que le rouquin n’habite pas la cité ! » se dit-il. Mais il dut convenir que c’était stupide. Pour frapper les esprits, il fallait que ce soit des femmes, et plutôt des jeunes et des mignonnes que des vieilles et plus baisables.
Mais il n’arrivait pas à se sortir ce maudit Breton des méninges. C’était sûr qu’il attendait pour lui piquer sa place. Alors pourquoi ne pas profiter de l’élan pris pour s’en débarrasser ? Ça pourrait occuper la police ailleurs.
Il fallait qu’il en parle à son Titi sur-le-champ.
S’il pensait comme ça au Breton, que ça en virait quasiment à l’obsession, il devait y avoir une raison, un sens caché. Et seul le Titi savait dévoiler les sens cachés.
– J’ai des choses à voir, dit-il mystérieusement à son compère. On se voit demain soir Chez P’tit Louis.
Et il le planta là, remontant vite les allées de la cité du Bonheur et grimpant les escaliers quatre à quatre jusqu’à son deux-pièces cuisine du troisième étage.
Il tapota la paroi du bocal pour attirer l’attention du Titi.
– Faut que je te parle ! lui dit-il péremptoire.
Pour Titi, poisson rouge boulimique, tapotage sur son bocal équivalait bouffe. Sûr qu’il allait écouter !
– J’ai un problème…, commença Jean Ferniti.
L’exposé fut un peu long et il s’emmêla parfois dans l’écheveau des options possibles.
Mais la réponse du Titi lui parut évidente. Ça resterait un crime d’Arabes. Il se l’appropria même en s’écriant : « Eurêka ! »
Tout à son excitation, il en oublia de nourrir le poisson rouge qui, dépité, se mit à tourner furieusement dans son bocal.



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lundi 28 juillet 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Jean Ferniti ne travaillait pas ce samedi-ci. Mais son voisin du dessus, lui, travaillait et les mômes avaient école. Il fut donc réveillé par la chasse d’eau à six heures douze précises. Il grogna à mi-voix, se roula dans ses couvertures, tentant de retrouver son rêve.
À présent il entendait la baignoire qui se remplissait. Et, comme à chaque fois, c’est à ce moment précis qu’il retrouvait son rêve, en imaginant l’aînée des Kamil à poil dans la baignoire en train de se caresser.
Comme à chaque fois, il se masturba furieusement pour que ça vienne avant d’entendre l’eau du bain s’écouler par les canalisations.
– Salope ! grogna-t-il.
C’était son petit plaisir matinal. Sa seule vie sexuelle et sentimentale. Exception faite de ces deux salopes de la quinzaine écoulée. Deux dimanches de suite. En fin de matinée.
Pourquoi à ce moment-là et pas à un autre ? Par facilité. Avec le va-et-vient des gens qui partaient ou revenaient du marché, c’était le plus propice.
Il avait repéré par hasard, dans cette cité de trois mille habitants, la gamine qui revenait régulièrement de chez le boulanger à onze heures précises. Rien qu’à voir la façon dont elle s’habillait, c’était une petite salope précoce, une allumeuse. De toute façon, elle aurait fini dans une cave avec des bougnouls. Donc, pas de regret.
Ça avait été facile de la surprendre par-derrière, d’enserrer sa gorge d’une main tellement elle était frêle et de la bousculer jusqu’à la porte de la cave avec Albert sur les talons qui avait récupéré les deux pains tombés par terre.
Pas eu le temps de pousser un cri. Se laissant aller comme une poupée de chiffon. Deux bonnes baffes après pour l’allonger. Se défendait même pas la conne. C’est vrai qu’elle avait peur de mon poignard commando sur sa gorge et qu’elle avait pas tellement le choix. Albert y était passé le premier. « Une vierge ! » s’extasia-t-il en l’enfournant. Moi, c’est son visage tout crispé et mouillé de larmes qui m’excita quand elle a juste dit : « Me faites pas de mal. » Je me masturbai pendant que Bébert était à son affaire. « C’est ton tour », me dit-il en se redressant le falzard sur ses mollets glabres. Mais je supportais pas son regard suppliant et je n’étais pas là que pour m’amuser. J’étais en mission. Alors je me suis agenouillé comme si j’allais m’y mettre et je l’ai égorgé fissa pour ne plus voir ce regard.
En tout cas, on avait chacun notre pain, Bébert et moi. Pas besoin d’aller chez le boulanger.
Le dimanche suivant, même topo dans un autre bâtiment avec l’institutrice arménienne. Onze heures trente, c’était l’heure à laquelle elle partait en courses. Elle me connaissait et n’a donc pas trouvé curieux de me croiser. Je lui ai même souri et dit bonjour comme elle arrivait au bas de l’escalier. J’ai fait mine de monter et je me suis retourné pour l’estourbir d’un coup de manchette bien porté. Je l’ai prise sous les aisselles avant qu’elle s’écroule. Bébert a surgi alors et a ouvert la porte de la cave pour m’aider à l’entraîner. Elle gémissait un peu mais, quand elle a repris ses esprits, on était déjà en train d’essayer de lui retirer son futal. Et le poignard fut encore dissuasif. Mais ce devait pas être une sainte car, quand elle nous a vus nous énerver à tirer son pantalon trop moulant, elle a soulevé son bassin comme pour nous aider. Donc il n’y avait pas de regret à avoir là non plus. « Faites vite ! » qu’elle a même dit méchamment. Alors on a fait vite. Le Bébert en premier que ça avait excité drôlement. Mais pas moi, que j’ai même pas pu me masturber tellement son regard me glaçait. C’est dingue, mais je supportais pas. Elle avait pas à me défier cette putain. Alors je me suis baissé et, zip, la gorge. Mais son regard il ne me quittait pas, la vache. Alors je lui ai balancé un coup de latte dans la tronche. Ça allait mieux. Merde ! on était en mission quand même !
Albert, j’avais pas eu trop de mal à le convaincre. Bien sûr, c’était mon idée. Jeter le trouble dans la cité pour que ça pète et que ça retombe sur les bicots. Parce que ça avait tout de crimes d’Arabes. Même qu’Albert il avait tout de suite marché, comme si l’idée l’excitait même. « T’inquiète, m’avait-il dit, j’avais beau être cuistot, ça m’a pas empêché d’être volontaire pour des interrogatoires. » Ça m’avait un peu surpris car il ne m’en avait jamais parlé jusqu’alors, moi son pote. Mais je savais que je pouvais lui faire confiance.
Demain, nous allions être dimanche, toute la question était de savoir si nous allions remettre ça aussitôt ou s’il fallait attendre pour que la surveillance policière se relâche.
Pour Jean Ferniti, il y avait le pour et le contre. La provocation avait bien marché et la tension était montée suffisamment pour que l’annonce d’un troisième crime d’Arabes mette la cité en émeute. Mais les flics seraient peut-être là planqués à attendre vu que les deux premières exécutions s’étaient succédé deux dimanches de suite.
D’un autre côté, attendre, c’était laissé retomber la pression.
– Qu’en penses-tu, mon Titi ? demanda-t-il à son poisson rouge en fixant ses yeux globuleux après avoir remémoré à haute voix devant lui les événements passés.
Son Titi, c’était un peu sa Pythie à lui. Quand il lui exposait un problème à haute voix, il l’écoutait et semblait lui répondre en énonçant muettement la solution. Heureusement que lui, Jean Ferniti, savait lire sur les lèvres du Titi.
Mais la réponse ne le satisfaisait pas pleinement cette fois-ci. Se faire l’aînée des Kamil, oui, ce serait bien. Même qu’il était sûr qu’il pourrait lui passer dessus cette fois. Le premier, comme Bébert avec les autres.
Ce qui le turlupinait, c’est que ce serait moins facile à mettre sur le compte des Arabes. Mais il y avait un avantage. On sautait le dimanche et on ferait ça le vendredi soir quand elle revenait du conservatoire municipal. Là où il y a des fourrés à l’entrée de la cité de ce côté-ci.
– Oui, mais après, est-ce que je pourrai encore me branler en pensant à elle chaque matin ?


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dimanche 27 juillet 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Fallait éviter les provocations inutiles, lui avait dit le chef encore la semaine dernière. « Posons-nous en bons Français, avait-il précisé. Intervenons dans les discussions lorsque nous sommes sûrs d’être entre vrais Français. Mais sans se dévoiler. Quand il y a un crime odieux, disons : ah ! s’il y avait la peine de mort ! ou : ça mérite la mort, ça. Ou encore : je te parie que c’est encore un étranger. À vous de voir jusqu’où vous pouvez aller selon votre auditoire. Ou intervenir lorsque de braves gens tiennent ces propos. Mais jamais en trop grand comité, au cas où il y aurait des marxistes ou des Juifs. C’est à nous de les repérer et de les ficher, pas à eux ! Nous, nous devons nous préserver. Nous ne sommes entourés que d’ennemis. Nous ne devons compter que sur nos propres forces et notre solidarité.
« Intervenez également, avait-il poursuivi, lorsqu’il y a des grèves. Râlez avec les usagers mécontents. Mais attendez qu’un autre ait commencé à rouspéter. Toutefois, dans ce cas-là, vous pouvez prendre l’initiative, du genre : nous sommes pris en otage, ou : ils ne pensent même pas au chômeur qui cherche du travail. Ou bien : ils sont privilégiés et ils se plaignent !
« Défendez toujours les forces de l’ordre. Quand un représentant de l’ordre est agressé ou assassiné, écrivez des lettres de protestation à votre député ou au ministre de l’Intérieur, mais anonymement. Intervenez là aussi. Peine de mort. Sécurité. Ordre. Laxisme de la justice qui relâche les délinquants.
« Sur votre lieu de travail, repérez les agitateurs anti-Français. Tous ceux qui sont contre nous. Ne dites pas que vous êtes du Parti patriote français. Mais dites bien que vous êtes pour la liberté du travail et qu’une grève porte toujours atteinte à l’économie nationale.
« Sur votre lieu de résidence, surveillez vos voisins et les agitateurs gauchistes ou islamistes de votre quartier. Mais ne vous dévoilez pas.
« Si l’on sait ou si le bruit court que vous allez aux réunions du Parti patriote français, dites que c’est par curiosité, que vous rencontrez des amis, mais que vous n’épousez pas ses thèses, bien que, à bien y réfléchir, ils n’ont pas toujours tort lorsqu’ils parlent de France aux Français, d’ordre, de justice, de liberté, de sécurité, etc.
« Seuls devront être connus, obligatoirement, ceux qui sont nos porte-parole, nos élus et nos militants qui vendent La France patriote. Les autres, vous êtes la réserve, l’armée de la France nouvelle de demain lorsque nous aurons pris démocratiquement le pouvoir. Cette armée doit être préservée. Et pour cela rester secrète. »
Jean était un soldat secret. D’appartenir à cette armée de l’ombre était sa grande satisfaction, sa fierté. « Les grognards, aimait-il à se répéter, nous les vétérans, nous attendons d’être appelés. Mais quand on ira, on ira. Y verront. Y z’en chieront, les salauds ! »
Mais ils en chiaient déjà, selon l’expression de Jean Ferniti, car là encore il avait su devancer l’appel face au rendez-vous de l’Histoire, entraînant dans son sillage son jusqu’alors indéfectible compère Albert Papinski.
– Hein, mon Titi ? reprit-il à haute voix en tapotant le bocal du poisson rouge, y z’en chient déjà !
Et plus bas, pointant l’index vers le plafond tout en regardant droit dans les yeux globuleux de Titi qui ouvrait la bouche comme en cadence :
– Eux les premiers !
Il prit le bocal entre ses mains, comme voulant arrêter la ronde du Titi.
– Par bateaux entiers, y retourneront chez eux de l’autre côté. Je sais pas ce qu’ils boufferont là-bas, dit-il en riant à voix basse comme un écolier derrière le dos de l’instituteur, mais ce qui est sûr c’est qu’ils boufferont plus notre pain et contamineront plus nos femmes.
Il se redressa et poursuivit :
– Ils comprendront alors qu’ils n’avaient pas à jouer les fiers ici, ces bicots et ces bamboulas. Que s’ils avaient su rester à leur place, bien polis et tout et respectueux de nos usages, on les aurait peut-être tolérés et filé à bouffer bien volontiers, comme à des invités. Mais pas leurs feignants, seulement les quelques qui acceptent de bosser sans emmerder le monde.
Le poisson rouge se transforma en piranha quand il lui versa sa nourriture à la fin de la tirade.
Jean se redressa et conclut, toujours à voix basse :
– Vivement que la France soit nettoyée ! Prussiens ou pas Prussiens, ajouta-t-il pensant à sa soirée gâchée par ce con de Bébert avec ses Polonais de malheur.


© Alain Pecunia, 2008.
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