Affichage des articles dont le libellé est Bernay. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bernay. Afficher tous les articles

vendredi 26 novembre 2010

Noir Express : "Le Sanglot de Satan" par Alain Pecunia en téléchargement gratuit sur Feedbooks

Caorches-Saint-Nicolas, paisible commune de Normandie. Le fils Berton revient de son exil vénézuélien pour « toucher » son héritage. Douze ans après un meurtre resté impuni et deux ans après la prescription légale. Un type prudent qui n’a plus rien à craindre. Mais les gendarmes lui pourrissent la vie et le père de la victime, un Sicilien au sens de l’honneur primitif, attend son heure sans aucun sens de la légalité.
La justice passera, sanguinolente et macabre.

Ce récit a été publié en 2006 par les éditions Cheminements.
Ceux (et ils sont nombreux) qui ont téléchargé Un été pourri retrouveront ici la campagne de Bernay (Eure).
Certains lecteurs pourraient s’étonner de la liberté prise par l’auteur d’introduire des personnages mafieux en un tel lieu. En fait, il y a de cela quelques années, il y eut bel et bien une tentative d’implantation du milieu varois dans la ville.

mardi 5 octobre 2010

Noir Express : "Un été pourri", par Alain Pecunia, sur Feedbooks

Un été pourri est à présent disponible en téléchargement gratuit sur Feedbooks : http://fr.feedbooks.com/



Gustave Lebreton, flic parisien placardisé en raison de son franc parler et de sa manie de vouloir mener ses enquêtes jusqu’à leur terme, se rend à Bernay pour répondre à la demande d’aide angoissée de son grand amour d’enfance, la ravissante Claire, qui a épousé son rival d’antan, François Ticheux. Lequel aurait mystérieusement disparu.
Impuissant devant cette énigme qui le dépasse rapidement, Gustave Lebreton se retrouvera ballotté entre Claire, ses souvenirs d’enfance et la légendaire « perspicacité » des gendarmes…

jeudi 30 septembre 2010

Noir Express : "Une putain d'histoire" (C. C. XVI) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Zoé passa une bonne partie de l’après-midi à regarder des séries à la télé dans l’insouciance la plus complète. Semblant avoir oublié le problème « Jacques-Henri ».
« Plus con, tu meurs ! » se disait sa sœur. Mais c’était logique puisque Zoé se reposait de nouveau sur elle. La sœur magicienne.
Quand elle était petite, elle l’appelait souvent ainsi. « Ma sœur magicienne ».
Chloé, allongée sur le lit en string, les mains croisées sous la tête, ne put s’empêcher d’éprouver une bouffée d’émotion vraie.
Putain, ce qu’elles en avaient chier. C’était bien le tour des autres, maintenant, non ?
Une mère foldingue, insouciante et conne – Zoé devait tenir d’elle. La caricature de la serveuse de café dans un bled de Loire-Atlantique où il valait mieux être Parisien ou Nantais en villégiature que pauvre local. Qui n’avait même jamais songé à se faire embaucher dans la biscuiterie du cru. Qui se faisait tripoter par les clients et se faisait saillir par le premier venu.
Donc elles avaient des pères différents, naturellement inconnus, des « courage fuyons », comme les surnommait Chloé. Elle, elle tenait de son père et se plaisait à croire qu’elle avait échappé au sort de sa sœur qui avait tout chopé de sa mère.
Foldingue, insouciante et conne, c’était déjà pas mal. Avec l’alcoolisme en plus, c’était le pompon.
Peu après la naissance de Zoé, leur mère avait échoué dans un rade pourri de Saint-Nazaire et dans le lit d’un autre cafetier. Un Tourangeau d’une quinzaine d’années son aîné, bedonnant et poilu des orteils aux oreilles. À la chemise toujours entrouverte sur son poitrail velu blanchissant et au pantalon lui tombant sur les fesses et qui laissait apercevoir sa raie du cul dès qu’il se baissait. Et il se baissait souvent.
« Autant qu’il baisait, cet enculé de sa race ! »
Chloé, la rage au ventre, crut avoir parlé à haute voix. Mais Zoé restait scotchée à l’écran.
C’était un amateur de chair fraîche, « beau-papa » Terrassou. D’ailleurs, elle était persuadée qu’il n’avait épousé leur mère et les avaient reconnues toutes deux que pour mieux en abuser. Pas de leur conne de mère. Mais d’elles, ses « petites chéries ».
Et leur salope de génitrice qui n’était même pas dupe et les avait en quelque sorte vendues.
Elle avait cinq ans quand il avait « commencé ».
Zoé n’avait encore que deux ans. Elle, ce serait pour plus tard. Mais il y a des « ogres » – ainsi l’avait-elle surnommé – pour qui la chair fraîche n’est jamais assez tendre. Même la télé qui le dit.
Chloé se mordit les lèvres pour s’empêcher de pleurer. Un réflexe qu’elle avait appris à cinq ans. « Faut pas que le Petit Poucet pleure, sinon l’ogre sera encore plus méchant. »
Et l’ogresse !
Si l’ogre n’était pas content du Petit Poucet, l’ogresse la battrait. Elle serait très méchante et la menacerait de l’enfermer dans la cave et de ne plus jamais rouvrir la trappe.
– Non, maman, s’il te plaît, je ne recommencerai plus !
Une fois, elle avait ajouté :
– Je te jure d’obéir à l’ogre !
Ça lui avait échappé. Elle voulait dire « beau-papa ».
La rouste qu’elle reçut ! À coups de balai.
Bordel, qu’elle haïssait les contes pour enfants !
Longtemps – le temps semble toujours une éternité quand on est enfant –, elle avait cru que c’était normal puisqu’elle était une enfant « d’ogre et d’ogresse ».
C’est d’ailleurs ce qu’elle avait expliqué à sa petite sœur quand il avait commencé à « jouer » avec elle quand elle avait quatre ans.
Mais à Zoé, ça lui avait semblé d’emblée normal. Il n’y avait pas de raison que « beau-papa » joue avec son aînée et pas avec elle.
Elle, Zoé, n’avait jamais reçu de tournée.
Oui, elle tenait de sa mère. Sûr.
Mais la Zoé, ça ne lui a plus semblé naturel du tout lorsque son « beau-papa » est passé à la vitesse supérieure.
Chloé avait douze ans et Zoé neuf quand il se mit à les « louer ».
Au début, c’était le soir après la fermeture. Dans l’arrière-salle du fond.
Ils étaient trois ou quatre et les deux petites devaient « s’effeuiller ». C’était le terme employé par l’ogre et l’ogresse.
Avinés, ils se marraient. Ça n’allait pas plus loin.
Elle avait cru s’en tirer à bon compte.
Mais ce n’était qu’une mise en train.
Six mois plus tard, l’une ou l’autre, parfois les deux ensemble, devaient monter dans la chambre de l’ogre et l’ogresse avec le « monsieur » qui les avait « gagnées ».
Au flipper.
Oui, au flipper. Un truc auquel ni la répression des fraudes ni la brigade des mineurs n’a jamais songé.
Les initiés payaient leur jeton cinquante francs. Une partie gagnée, une petite. Deux, les deux.
Simple. Logique.
Le flipper devait être trafiqué d’une façon ou d’une autre car il n’y avait jamais de partie « offerte » avant trois ou quatre jeux.
Il y avait les acharnés. Les habitués, en quelque sorte.
Parfois des occasionnels. Des messieurs bien habillés et qui sentaient bon. Enfin, moins mauvais que les autres. Ça aurait pu être mieux, mais ils étaient beaucoup plus bizarres et parfois ils faisaient mal à s’en mordre les lèvres jusqu’au sang. Même que Zoé, qui était plus jeune, ça la faisait pleurer beaucoup.
Bref, le monde n’était qu’un vaste univers d’ogres.
Ni elle ni Zoé n’en parlèrent jamais à quiconque. Même pas à leurs copines d’école. Non pas par honte, mais parce qu’elles étaient des « Petit Poucet » et qu’elles étaient convaincues que c’était le lot commun des « Petit Poucet ». Alors, à quoi bon ?
Une fois, une seule – Chloé avait treize ans et Zoé dix –, le médecin scolaire, une femme gentille, s’était inquiétée en examinant Zoé et s’était mise en rapport avec le médecin de famille.
Mais elle avait été rassurée par celui-ci.
Elle ignorait qu’il était aussi un des « joueurs » de l’ogre.
L’année suivante, le professeur principal du collège avait convoqué l’ogre et l’ogresse – mais seule l’ogresse se rendit à la convocation –, car il s’était rendu compte en lui parlant que l’haleine de Chloé sentait l’alcool. Qu’il y avait peut-être un problème.
Chloé s’était mise à boire quand il y avait une partie « réservée » de flipper en cours. C’était plus facile.
L’ogresse remplaça le verre d’alcool par un cachet qui donnait l’impression de flotter. C’était pas du tout désagréable et c’était comme si rien ne s’était passé.
Chloé en vint même à être impatiente d’avoir droit à son cachet.
Alors Zoé aussi eut droit à son cachet.
L’ogresse mourut l’année de ses quarante-deux ans. En ratant une marche en remontant de la cave, elle se rompit le cou en retombant mal sur une caisse de bouteilles de vins.
Exit l’ogresse.
Chloé avait seize ans et Zoé treize.
Le sort des deux ados en fut nettement amélioré dès le lendemain de l’enterrement lorsque Chloé exigea – sous menace de dénonciation – un pourcentage sur les « recettes » particulières de l’ogre. Et que lui aussi serait « taxer » pour jouer.
L’ogre était un lâche, comme tous les ogres et il consentit vingt pour cent des bénéfices à chacune.
Chloé prit également l’habitude de mener ses propres « affaires » en ville et entraîna Zoé qui était ravie de changer de « clientèle ».
La religion des deux sœurs était faite : tout homme était un lâche et un ogre, mais également un tiroir-caisse. Utile, mais à mépriser.
L’année de sa majorité, Chloé prit un deux pièces en ville et obtint de l’ogre qu’il autorise Zoé à vivre avec elle.
Exit l’ogre.
En quelque sorte, car il eut droit à une sortie définitive trois ans plus tard, l’année des dix-huit ans de Zoé. Il y a un peu plus d’un an. Quand il crama avec son rade au milieu de sa bibine. À trois heures du mat.
Chloé en avait encore la rage au cœur.
Avoir tout fait pour que la cause réelle de l’incendie échappe à la sagacité des pompiers pour apprendre au finish que le bistrotier n’était pas à jour de ses assurances.
Tous ces risques pris pour que dalle. Pour être baisée une dernière fois par l’ogre. Alors qu’elle comptait tant sur ce capital de base pour s’ouvrir une boutique d’esthéticienne. Prendre un raccourci vers l’honorabilité. Avoir sa revanche sur cette putain de jeunesse qu’elle n’avait jamais eue.
Trop c’était trop. Alors Chloé avait décidé d’aller se refaire dans un endroit friqué. En se traînant sa frangine. Qui commençait déjà à couiner d’impatience
– Quand est-ce qu’on ira voir ?
– Plus tard, répondit Chloé d’un ton las.
– Quand, plus tard ? insista la cadette avec sa moue de sale môme réclamant une sucrerie à la con vue à la télé.
– Quand je l’aurai décidé et quand il fera nuit et qu’ils auront fait pisser leurs putains de chiens avant d’aller se pieuter.
Voilà, Chloé était satisfaite. Elle avait fait passer un max d’infos à sa sœur en une seule tirade.
– Ça va être l’heure du journal régional. Zappe sur la 3, demanda-t-elle à Zoé en se levant des fourmis dans les jambes.
Avec un temps de retard, elle se dit qu’elle aurait mieux fait de s’abstenir. Sûr que leurs commentaires à la con sur le type de cette nuit allaient énerver Zoé.
« Un nouveau crime met le canton de Bernay et toute la région en émoi. Jean-Michel Bernoud, trente-sept ans, divorcé, père de deux enfants de sept et neuf ans, jeune artisan honorablement connu de la commune de Thiberville, a été retrouvé sans vie à six heures du matin sur la départementale 138. D’après les premières constatations, il aurait eu la nuque brisée et le vol semble être le mobile de ce crime. Rappelons qu’il y a exactement cinq semaines, près du Neubourg, Jacques Vitan, vétérinaire… »
Chloé zappa mentalement. Elle connaissait par cœur.
Elle se dit que ce n’était peut-être pas le moment d’aller se balader avec le Jacques-Henri dans le coffre. Sûr qu’ils allaient multiplier les patrouilles de nuit pour rassurer le citoyen rural. Mais elles ne pouvaient pas le conserver plus longtemps dans le box. Zoé avait raison, il risquait de clamser. Fallait au moins le faire boire.
En attendant, elle avait intérêt d’abreuver sa frangine avant qu’elle ne se mette à gamberger à tort et à travers.
Elle remplit un double whisky bien tassé pour Zoé et se contenta d’un simple.
Chloé tendit le verre à sa sœur qui s’empressa de la saisir et manqua le renverser de nervosité.
– On va aller jeter un coup d’œil maintenant, dit Chloé en avalant une gorgée de whisky.
Sa sœur s’empressa de vider le sien. Ne se rendant même pas compte qu’il en dégoulinait du menton.
« C’est pas vrai, se dit Chloé, c’est la vieille tout crachée question cul et question descente… »


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

vendredi 7 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Le dimanche matin, Isa nous fit la leçon comme à des mômes. À Papy et à moi. Juste avant de nous rendre chez Georges et Marcel.
Pour Papy, pas de démonstrations intempestives de son immense culture. Pour moi, pas d’emportement impulsif et de mauvaise humeur.
Philippine y échappa car, « elle, à presque trois ans, elle sait se tenir en public ».
Nous avons parcouru à pied les quelque trois cents mètres qui nous séparaient de la maison de Marcelle et Georges.
Le fermier et ses deux frères cadets étaient de solides gaillards d’une quarantaine d’années qui nous reçurent chaleureusement. Les cadets étaient jumeaux.
À quinze heures, sous une chaleur torride, nous attaquions seulement le fromage après avoir commencé par un plateau de charcuterie et enchaîné par le poisson –, des truites – suivi du gigot. Sans oublier les trous normands entre chaque.
C’était une joyeuse compagnie et nous étions tous détendus et de bonne humeur.
Avant les tartes du dessert, je surpris quelques mots échangés entre Georges et Phil.
– Vous avez vu, hein ! c’est bien profond comme je vous l’avais dit. Il y en a un qui est tombé dans une devant chez lui récemment. Eh ben, on n’a pas pu aller le chercher ! Et puis on pourra compter sur Michel et ses frères…
Michel, c’est le fermier.
J’ai regardé Isa qui était assise en vis-à-vis de moi et avait Phil à sa droite. Peut-être comprendrait-elle de quoi il pouvait s’agir. Mais Michel, qui était assis à ma droite, éclaira ma lanterne.
– Je m’occupe de remblayer les marnières avec mes frères quand il y en a une qui s’effondre dans le secteur. Je crois qu’on pourra bientôt remblayer celle de la route à côté…
Je fus rassuré mais je ne comprenais pas l’intérêt subit de Phil pour la géologie et le mouvement des sols. Surtout qu’il s’était promis, en arrivant en vacances, de commencer une étude sur Alexandre, poète du XIIe siècle natif de Bernay, « inventeur » de l’alexandrin par sa composition de Li romans d’Alexandre – d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine – en vers de douze syllabes. Alors pourquoi s’intéressait-il à leur remblayage ?
J’éprouvai un sentiment étrange.
Plus tard, bien plus tard, une fois que nous fûmes de retour chez nous après le repas du soir, Isa me dit que c’était à cause du calva maison de cinquante ans d’âge – « celui des grandes occasions », comme avait dit Georges avant de déboucher la bouteille – et de ses soixante-dix degrés.
Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait eu raison pour cette fois.
C’était un réel sentiment de malaise. Comme si j’avais découvert tout à coup que je me trouvais immergé dans un complot. Et les comploteurs étaient mes commensaux. Là, en chair et en os. Avec plein d’idées plus tordues les unes que les autres.
Ça me plongea dans un abyme de perplexité.
Je ne savais plus si j’entendais ce que j’entendais ou si je virais parano complet. Je ne voyais qu’allusions sibyllines dans les phrases que j’attrapais au vol.
« On fera comme on a dit » (Georges), « C’est entendu comme ça » (Michel), « C’est d’une simplicité géniale ! Il m’arrive souvent d’avoir de bonnes idées » (Phil), « On pourrait même en mettre deux » (l’un des jumeaux), « Mais il y en a cinq à mettre » (l’autre jumeau), « Non, je parle de tracteurs » (le premier jumeau), « C’est d’un classicisme ! En tant qu’expert, je peux vous le dire » (Phil), « Faudra pas boire avant ce soir-là, hein ! les hommes » (Marcelle), « Faudrait quand même régler ça avant l’Assomption » (Georges), « On entendra même pas le bruit » (Michel), « Rien à foutre » (le premier jumeau), « On sera rapide » (l’autre jumeau), « Personne pour regretter, c’est sûr » (Michel), « Que c’est beau, tout de même » (Phil), « Ça vous amuse bien, hein ! monsieur Phil » (Marcelle), « Vraiment le bon coup » (Michel), « Super » (le premier ou le deuxième jumeau), « C’est une belle. Bien large et profonde » (Georges)…
Comme les pièces d’un puzzle infaisable. Et même pas de modèle pour commencer par les bords.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil.
– Isa, t’as compris quelque chose, toi ?… Mais à quoi pouvaient-ils faire allusion ?… J’en ai la migraine…
– Dors, mon chéri. Tu n’as jamais supporté les alcools forts.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 6 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Isa m’a dit que j’avais beaucoup parlé dans mon sommeil. Que j’avais été très agité toute la nuit.
Je n’en avais pas le moindre souvenir. J’avais dormi dix heures d’affilée et je me sentais frais et dispos.
Je n’ai même pas râlé quand Isa m’a proposé d’aller en ville aussitôt le petit déjeuner avalé. En amoureux.
Le samedi est jour de marché à Bernay, sur la place de la Poste, qui ne s’appelle pas ainsi mais place Derou.
Un petit marché de province où l’on reconnaît les « étrangers » à leur tenue négligée.
Évidemment, nous sommes tombés sur Georges et Marcelle. Qui n’avaient pas grand-chose à acheter vu qu’ils cultivent tout et élèvent volailles et moutons.
Les jours de marché ont remplacé en province les sorties de messe d’antan. C’est le parvis actuel de la convivialité, malgré la concurrence des supermarchés. Mais une grande surface n’aura jamais l’intimité d’une place de marché ni cet air de jour de fête chatoyant. Ça reste froid et impersonnel comme tout ce qui est uniquement fonctionnel. Et puis, sur un marché, il y a des odeurs, ça sent la vie, pas la morgue.
Bref, Georges et Marcelle nous coincèrent entre la charcuterie et la poissonnerie, alors que nous sortions de l’une pour entrer dans l’autre.
Pourtant, j’avais tout fait pour éviter la rencontre. Mais ils nous avaient savamment pistés. Pour nous inviter à déjeuner le dimanche midi chez eux. Avec le fermier d’à côté et ses deux frères. Histoire de faire connaissance.
Isa a accepté de bon cœur et m’a donné un coup de coude dans les côtes pour accélérer mes remerciements qui tardaient à venir.
– Comme ça, on va peut-être savoir ce qu’ils mijotent, me dit-elle en enfournant les courses dans le coffre.
Elle n’avait pas tort. Toutefois, je soupçonnais fort les deux retraités agricoles d’être plus aptes à nous manipuler que nous à les faire parler.
Les paysans, ils n’ont pas attendu les sauvageons de banlieue pour apprendre à « niquer » l’autorité et les étrangers au « quartier ». Ils savent ça depuis le Néolithique.
En quittant la route d’Orbec pour le chemin du Sacré-Cœur qui traverse le petit bourg de Caorches, j’ai demandé à Isa de bifurquer une centaine de mètres plus loin vers le cimetière, sous prétexte de lui montrer l’emplacement de la tombe de la fille du Sicilien.
En fait, je voulais surtout repérer la maison du Salvatore Patronicci. Juste pour m’en faire une idée.
Elle fut vite faite car j’ai immédiatement constaté qu’il n’y avait pas d’approche discrète possible. Même de nuit. À cause des deux chiens en liberté. De beaux bergers allemands tout en muscles. Mais le pire était peut-être le teckel de leur voisin qui aboyait rageusement pour un rien.
Nous sommes repartis en passant de nouveau devant la maison du Sicilien alors qu’un monospace s’apprêtait à franchir le portail du garage.
Il nous suivit jusqu’à l’entrée de notre chemin près de deux kilomètres plus loin. Puis poursuivit sa route vers le pont de Plainville.
En arrivant, nous avons découvert Phil en train d’activer les braises du barbecue en prévision des brochettes de poisson que nous avions promis de rapporter.
Pilippine, elle, était vautrée dans sa piscine miniature en plastique et caoutchouc vide d’eau.
Le reste de la journée fut sans histoire et Phil resta plongée dans les Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César. Regrettant de ne pas avoir apporté son Thucydide de La Pléiade.
– C’est impardonnable ! dit-il.
Ce à quoi nous ne pûmes qu’acquiescer.
Puis il nous bassina en nous racontant qu’il y avait eu à Caorches un castrum romain.
– Nous sommes ici le long d’une ancienne voie romaine et nous foulons peut-être l’emplacement de l’ancien camp militaire de ces grands civilisateurs que furent ces glorieux Romains…
Quand il lâchait sa logorrhée culturelle, c’était au moins le temps d’un cours. Ça me paraissait toujours très long.
– D’ailleurs, poursuivit-il en élevant le ton pour réveiller notre attention défaillante, les Romains avaient remarqué une coutume des Normands de l’époque, c’est-à-dire les Gaulois, et alors que la Normandie s’appelait la Neustrie…
– Ah !
– Oui, les Gaulois extrayaient la craie du sol et l’épandaient dans leurs champs.
– Pourquoi ? fit Isa réellement intéressée.
– Car le calcaire riche en carbonate de magnésium est un excellent engrais naturel. Ça rend les sols moins acides et, par conséquent, plus fertiles. Le calcaire était donc utilisé depuis des temps immémoriaux pour amender les sols limoneux… Mais vous ne savez pas tout !
– Ah !
– Oui, mon cher Pierre. Car la Haute-Normandie est truffée de marnières. Cent quarante mille pour les deux départements de l’Eure et de la Seine-Maritime ! C’est que les paysans, petits et grands, n’ont pas arrêté de creuser jusque vers 1920…
– C’est quoi, les « marnières » ? fis-je en retenant un bâillement.
– La craie ou la marne, mon pauvre Pierre, c’est la même chose. Donc, une marnière est la cavité creusée pour l’extraction de la craie. Avec des tailles bien variables. Parfois de véritables carrières sous les terres des paysans les plus riches. Avec des galeries et des puits d’accès jusqu’à trente mètres de profondeur, avec des chevaux… Mais il y a deux problèmes. Un, elles s’effondrent et s’effondreront toutes un jour ou l’autre sous le poids de la terre qui les recouvre. Deux, elles n’ont pas été recensées et l’on a construit dessus des maisons et des routes au fil du temps. Et une marnière de taille moyenne qui s’écroule, ça fait un trou de cinq cents mètres cubes !
– Etonnant !
– Le plus curieux, c’est que lorsque Napoléon III a voulu les recenser pour prélever une taxe, eh bien, il y a même des paysans qui se sont mis à creuser un nouveau puits d’accès dans le sol de leur cuisine pour le dissimuler…
– Et alors ?
– Elles s’effondrent en plus grand nombre ces dernières années. Il y en a même une sur la route barrée à cent mètres d’ici. Georges me l’a montrée. C’est spectaculaire. Ça engloutirait un tracteur…
Je ne voyais pas trop où il voulait en venir. Mais d’où sortait-il toutes ces connaissances ?
– Mais grâce à votre ordinateur portable, mon cher Pierre. J’ai cherché des renseignements sur la commune puis je me suis branché sur le site des archives de Paris-Normandie
* ce matin. Je suis d’un naturel curieux, moi…
* Dossier sur les marnières réalisé par Jean-Pierre Boulais. Site « paris-normandie ».


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mardi 4 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10 (suite et fin)

Chapitre 10 (suite et fin)





Isa a toujours l’esprit pratique. Elle ne cesse de me surprendre.
– Peut-être que les deux vieux ont un ou deux fusils ? Suffit de leur demander.
– Tu veux peut-être aussi demander au fermier d’à côté s’il n’a pas quelques reliques ? Et pourquoi pas tous les voisins et faire un remake des Sept Mercenaires en pleine campagne normande, pendant que tu y es !
– Et pourquoi pas ? m’a-t-elle lancé en défi.
Je n’y croyais vraiment pas. Je voyais ma chère et tendre épouse devenir aussi taré qu’eux sous mes propres yeux.
– Mais tire pas une tronche comme ça ! Je déconnais juste…
Et le Phil qui se pointait en sifflotant.
– Vous manigancez quoi ? lui lâchai-je méchamment.
Il me snoba.
– Ça ne vous concerne pas !
– Mais vous mettez Philippine en danger !
Là, il me jeta un regard vraiment mauvais.
– Mais c’est vous, mon pauvre Pierre, qui mettez sa vie en danger en laissant vivre ces saloperies !
Alors j’ai tenté le bon sens.
– Mais vous n’êtes même pas armés…
– Si. Georges a un vieux fusil de chasse.
– Ah ! vous voyez, Phil, c’est pas sérieux.
– Mais les armes ne jouent qu’un rôle secondaire dans notre plan. Tout est dans l’intelligence et la finesse tactique, précisa-t-il en pointant son index droit contre sa tempe. Nous, nous n’évoluons pas dans la brutalité policière, si vous voyez ce que je veux dire, Pierre…
Isa s’est interposée entre nous au moment où j’allais le prendre à la gorge et ne plus lâcher prise jusqu’à ce que mort…
Non ! J’allais quand même pas péter les plombs ! Mais pourquoi cette pulsion de meurtre par strangulation sur Papy ?…
– On se calme, les hommes ! On est de grands garçons… Voilà, on recule un peu et on respire un grand coup. Ça ira mieux après…
En fait, ça n’a pas été tellement mieux après. J’ai senti les choses m’échapper. Avec la sensation d’évoluer dans un univers étranger.
C’est simple, depuis que j’étais là, j’éprouvais le sentiment d’évoluer dans une cinquième dimension. Comme si cette propriété était placée sous le signe d’une malédiction quelconque.
C’est vrai, je suis superstitieux. C’est même terrible parce que c’est quelque chose qui ne se commande pas du tout et qui ne vous lâche plus quand ça vous prend. Comme à présent.
– Les deux vieux nous ont jeté un sort ! je me suis dit à haute voix.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, chéri ?
J’ai sursauté et me suis ressaisi.
– Rien, Isa. Rien. Je me sens juste un peu fatigué…
– Eh bien, rejoins ta fille pour faire la sieste, mon chéri.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 3 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le lendemain matin, le vendredi 8, je me suis rendu seul à la gendarmerie de Bernay.
J’ai été reçu au bout d’un quart d’heure par le brigadier.
– Qu’y a-t-il pour votre service, commandant ?
J’avais décidé l’offensive sans concession.
– Mettre les choses au clair, commençai-je, même si ce ne sont pas mes affaires. Mais ça peut le devenir…
– Serait-ce une menace ? Cela me surprend de votre part.
– Non, brigadier. Mais vous savez parfaitement que Salvatore Patronicci est l’auteur du meurtre de Dominique Pieri et, probablement, de celui de Jacques Berton.
– Oui. Et alors ?
J’étais soufflé.
– Que voulez-vous, je le sais, mais je n’ai pas de preuves.
Il avait l’avantage, le savait et prit la peine de se fendre d’un large sourire avant de poursuivre.
– Lors de la découverte du cadavre d’Annabelle Patronicci, nous avons rapidement soupçonné Jacques Berton. Mais il s’était enfui. Puis, ensuite, il y a eu l’installation de Salvatore Patronicci. Qui venait attendre le retour du meurtrier. Que voulez-vous ? lui il y croyait… Aussi, dès le retour de Berton sous prétexte du décès de sa sœur – pas très clair d’ailleurs son suicide par pendaison, on peut y voir la main de Patronicci pour accélérer le retour du dernier des rejetons Berton –, je les ai surveillés tous deux… Nous avons eu droit à l’explosion suspecte du garage des Berton et à l’incendie – à la grenade incendiaire, s’il vous plaît ! – de la pizzeria Patronicci… Nous étions observateurs et nous le sommes restés – je ne vous apprendrai rien en vous disant que, si la justice a parfois du mal à éliminer les malfaisants, parfois, ceux-ci y parviennent plus facilement en s’entretuant… Je ne suis pas contre – officieusement, s’entend –, et vous, commandant ?
Je revoyais mon séjour du mois de juillet dans le pays de Retz et repensais aux moyens que j’avais employés.
J’opinai.
– À la bonne heure ! J’étais sûr que nous nous comprendrions… Bref, il est évident que Patronicci a mutilé le sieur Pieri puis l’a achevé. Comme il a sûrement assassiné le sieur Berton… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi qui l’ai rencontré plusieurs fois et l’ai bien observé, ce Berton, je puis vous assurer qu’il ne faisait pas le poids face au Sicilien, surtout que ce dernier avait rameuté de la « main-d’œuvre » – des « cousins »… Et je l’imagine mal réussissant à lui échapper. Donc, le corps n’est pas loin. Mais où ? Vous avez une idée, commandant ?
J’avais la bouche sèche de toutes ces révélations qui recoupaient mes déductions.
Le brigadier attendait patiemment ma réponse.
– À mon avis, il se trouve dans la tombe de la fille de Patronicci.
– La tombe d’Annabelle, la seule du cimetière qui n’ait pas de nom ? Je suis d’accord avec vous… Mais, si je la fais ouvrir, poursuivit-il d’un air matois, qui me prouve que le corps de Berton ait été mis là par le papa Patronicci ? J’ai une présomption mais toujours pas de preuve, n’est-ce pas ?
– Je vous l’accorde.
Il se pencha vers moi à travers son bureau en prenant appui de ses deux coudes.
– Je vais vous confier un secret… Le marbrier attend, pour le début de la semaine prochaine, une superbe dalle funéraire avec stèle monumentale, le tout du plus beau marbre de Carrare – limite convoi exceptionnel, si vous voyez le genre… Bref, le papa Patronicci a prévenu le marbrier qu’il n’avait qu’à s’occuper de la livraison. Lui et sa famille s’occuperont de l’installation. Il lui a présenté ça, cet enfoiré de mafieux, comme une vieille tradition sicilienne !… Donc, j’ai dit au marbrier, qui est venu s’en inquiéter auprès de moi, de les laisser faire. Comme ça, je pourrai les surprendre en train d’ouvrir la fosse et, si le corps de Berton s’y trouve – comme nous le supposons tous deux –, les arrêter tous quand ils commenceront l’installation de leur monument, en flagrant délit de dissimulation et recel de cadavre…
Je me sentais quelque peu rassuré, mais nous étions le 8 et il s’agissait de prendre de vitesse les possibles conneries de Phil et des deux vieux.
– Ah oui ! j’allais oublier, reprit le brigadier. Le vieux Patronicci tient absolument à faire sa maçonnerie le vendredi 15, le jour de l’Assomption… Que voulez-vous, encore une tradition sicilienne !
Je ne savais pas comment j’allais pouvoir retenir mes trois lascars toute une semaine. Mais j’eus l’impression que le brigadier lisait dans mes pensées.
– D’ici là, vous savez, s’il y a du nettoyage dans l’air, c’est que Dieu l’aura voulu ! Ce n’est pas moi qui irai m’en plaindre en cette période de restriction budgétaire…
Il éclata de rire sur ces bons mots.
Je ne pus que sourire jaune.
– À bientôt, commandant. De toute façon, je passerai vous voir pour faire signer au grand-père de la petite sa déposition en tant que « découvreur » du cadavre du bois. Je ne vais quand même pas convoquer ce brave homme et éminent professeur à la gendarmerie, n’est-ce pas ?
Il m’a accompagné jusqu’à la sortie, mais je n’ai pas compris pourquoi il m’a souhaité « bonne chance » d’un air entendu. Mais je savais que j’allais en avoir besoin.
Ce que m’a confirmé la vision des deux vieux en train de discuter de façon animée avec Phil à l’entrée du chemin d’accès à notre fermette.
Que pouvaient-ils bien comploter ? Je ne voyais pas George et Marcelle, à soixante-dix ans, et encore moins Phil, le pacifique prof de lettres, se transformer en desperados.
Ça sentait quand même les emmerdes à venir s’ils provoquaient le Salvatore Patronicci d’une façon ou d’une autre.
Il me fallait les protéger contre eux-mêmes et tenir Isa et notre fille à l’écart.
Ces mafieux, au nombre de cinq selon le brigadier, étaient loin d’être des enfants de chœur. S’ils apprenaient ou savaient déjà – et pourquoi pas ? – qu’Isa et moi étions officiers de police, ils pouvaient même s’imaginer dans leur tête de tarés que nous étions là en opération clandestine contre eux.
J’ai expliqué longuement à Isa le fruit de mes cogitations après lui avoir fait le compte rendu de mon entretien avec le brigadier. Qu’il laissait le champ libre à un éventuel « assainissement » providentiel. Qu’il resterait, à mon sens, en retrait. Pour compter les coups. Mais elle refusa tout net de partir avec Philippine ou d’aller terminer ailleurs ses vacances pour les raisons de sécurité évidentes que je lui exposai.
Elle voyait les choses différemment. Elle estimait que le brigadier était correct. Qu’il resterait effectivement en retrait mais aurait toujours un œil sur nous, de jour comme de nuit. Que ça représentait une sacrée protection.
Que Patronicci et ses quatre sbires n’oseraient jamais s’attaquer frontalement à nous car il devait bien se douter que la cavalerie ne serait jamais bien loin.
Qu’il n’était pas question qu’elle parte sans moi. Qu’elle veillerait sur notre fille. Qu’il n’y avait d’ailleurs aucune raison de se mêler de tout ça. Qu’il n’y avait qu’à laisser faire le brigadier et ses hommes le jour de la pose de la dalle de marbre. Le 15 août.
– Mais c’est Phil et les deux vieux qui sont en train de nous mêler à tout ça ! ai-je protesté. Te rends-tu compte que, pour nous et notre fille, ils représentent un danger aussi importants que le Patronicci s’ils s’amusent à le défier avec leurs projets débiles que nous ignorons totalement ? Et nous n’avons que nos deux flingues de service ! Avec ça, on ne va pas loin face à des individus qui disposent à leur guise de tout un arsenal allant de l’arme de poing sophistiquée au lance-roquettes en passant par les explosifs en tout genre !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

samedi 1 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Le jeudi 7, peu avant midi, le brigadier vint nous rendre une visite, « de courtoisie », selon ses propres termes.
Il nous apprit que Dominique Pieri avait été émasculé de son vivant. Que son oreille avait été tranchée avant le reste. Que l’on n’avait pas retrouvé de traces significatives ni dans le garage ni dans la maison. Que Jacques Berton était toujours en fuite.
– Et la fouille du jardin derrière la maison ? demandai-je.
– Ça n’a rien donné. Et d’ailleurs il n’y avait pas de trace sur le corps qu’on l’ait traîné jusqu’au bois. Nous pensons que Jacques Berton a utilisé la brouette à bois pour transporter le corps.
– Et si Jacques Berton avait été également assassiné ?
– Dans ce cas, il aurait été enseveli dans le bois comme son associé. Nous avons sondé les alentours hier mais nous n’avons pas découvert d’autre « tombe ».
– Peut-être parce que vous ne cherchiez pas au bon endroit, lui ai-je dit simplement.
Mais il ne pouvait pas comprendre le sens de ma phrase. Ou pas encore.
– Pour nous, l’affaire est bouclée. S’il n’y a pas de fait nouveau dans les jours à venir, nous en resterons là.
Il s’apprêtait à partir et il changea brusquement de sujet.
– Tiens ! le grand-père de la petite n’est pas là aujourd’hui.
C’était une simple constatation.
Isa lui a répondu ironiquement.
– Non. Mais il n’a pas disparu – ou pas encore ! Il a simplement souhaité déjeuner en ville en célibataire.
Le brigadier s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps et repartit. Il me laissait une drôle d’impression.
S’il soupçonnait Jacques Berton d’avoir assassiné – pour on ne sait quelle raison – la fille du Sicilien il y a douze ans, pourquoi ne soupçonnait-il pas le Sicilien d’avoir assassiné et Pieri et Berton ?
Ou alors il souhaitait laisser les événements suivre leur cours. Mais lequel ?
– Au fait, ai-je demandé à Isa, c’est quoi cette histoire de Phil qui souhaite déjeuner en ville ?
– C’est rien. Il veut juste voir de quoi à l’air la pizzeria du Sicilien.
Je craignais le pire. Papy allant taquiner la Mafia dans son antre !
Mais le pire, pour l’instant, c’étaient les deux retraités agricoles qui revenaient plus tôt que je ne l’avais pensé.
Ils avaient l’air gênés. Moi, j’étais déjà sur mes gardes.
Ni l’un ni l’autre ne se décidait à parler. Chacun des deux attendant que l’autre prenne l’initiative.
Après s’être dandiné un moment sur ses jambes, Georges s’est enfin décidé.
– Il faut qu’on vous dise quelque chose…
Dans ce cas, il faut se taire afin que le malaise que crée le silence oblige l’interlocuteur à vider son sac.
– Voilà… Eh ben, ma femme et moi, on a toujours soupçonné le fils Berton du meurtre de la jeune Sicilienne… Alors, quand le brave M. Patronicci nous a demandé de lui prêter la clé de la maison des Berton pour donner une leçon à l’assassin de sa fille, eh ben, on la lui a donnée…
– Il a dû vous dédommager, non ? le coupai-je en leur jetant un regard compréhensif.
– Oh ! pas tant que ça vu le service rendu, jeta Marcelle. Puis, ce pauvre M. Domi si gentil, c’était pas prévu qu’il soit tué… Il n’avait rien à voir là-dedans. Il était innocent !
– Oui, reprit Georges, ça a été trop loin… C’est d’ailleurs pour ça qu’on voulait vous causer. Parce que, nous, on n’a rien à voir là-dedans… On a juste prêté la clé pour rendre service…
– On s’est demandé ce qu’on devait faire pour ne pas avoir d’ennui. Alors, Georges et moi, on s’est dit que le mieux était de le dire à la police, et comme vous êtes de la police…
Avec Isa, nous nous sommes regardés avec effarement. L’un et l’autre pensions la même chose. « Complicité de meurtre » !
Après un moment de réflexion pour donner plus de poids à mes paroles, je me suis lancé d’un ton empreint de gravité.
– Je ne vois qu’une solution. Répéter aux gendarmes ce que vous venez de nous avouer. Cela fera avancer l’enquête. Il vous en sera tenu compte par le juge…
– Ah ! mais il n’en est pas question ! me coupa farouchement Marcelle. Nous, on n’a rien à dire à c’te grande andouille de brigadier, hein, Georges ?
Le mari opina de la tête en prenant un air buté.
– Mais, Marcelle, intervint Isa, si mon mari et moi allons répéter vos dires au brigadier, il viendra vous interroger…
– Ah ! mais c’est que nous on vous a rien dit, hein, Georges ? Et puis ce serait comme de la délation de vot’ part ! Nous on est venus se confier à vous par sympathie et en toute confiance. La mort du Jacquot, elle est juste. Mais pas celle de M. Domi. C’est ça qui nous pèse sur la conscience, vous comprenez ?
Marcelle s’était mise à essuyer de grosses larmes.
Georges posa son bras sur ses épaules et tenta de la consoler.
– Nous, c’qu’on veut, c’est réparer la mort de M. Domi, déclara Georges avec dignité. Si vous voulez pas nous aider, eh ben, on se débrouillera tout seul ! On a l’habitude. Et c’est pas toute l’autorité des Parisiens qui nous fera peur, foi de Normand ! conclut-il un rien condescendant avant d’entraîner sa femme vers le portail.
Isa et moi n’avions plus faim et moi j’avais envie de retourner à Paris, même par cette canicule, pour y couler des vacances paisibles les pieds dans l’eau du bassin du Trocadéro et en dînant chinois ou libanais pour le dépaysement…
À voir notre tête, Philippine ne fit aucune difficulté pour avaler ses épinards et sa tranche de jambon.
Et Phil qui nous revenait tout excité. Il ne manquait plus que ça !
– J’ai découvert ! bégaya-t-il d’énervement. Ça sent le trafic de drogue et le crime organisé. Et je m’y connais ! C’est des gros, en plus, des mafieux, sûr !
Nous étions atterrés. Il nous contempla un moment.
– Vous en faites des têtes ! poursuivit-il. Si vous n’êtes pas contents, c’est pas grave, je me débrouillerai tout seul avec le commissaire Antoine pour les faire tomber ces pourritures d’empoisonneurs… Vous préférez peut-être que ma petite-fille se drogue plus tard !
Nooon ! Pitié ! Dieu existe-t-il ? Dans ces moments, on aimerait toujours que oui.
J’imaginais déjà la colère homérique d’Antoine. « Quoi ! après vos faux cadavres, un faux réseau de drogue de la Mafia sicilienne en pleine campagne normande ? Et puis quoi, encore ! »
– Papy, dis-je en m’efforçant de garder mon calme, en mettant dans ma voix le plus de tendresse filiale possible, le commissaire Antoine, c’est peut-être pas une bonne idée en ce moment. Il est très surchargé et…
– C’est bon, j’ai compris, je me débrouillerai seul. D’ailleurs, j’ai l’habitude, moi !
– Mais Phil…, tenta Isa.
– Quoi ? Toi aussi tu acceptes que ces nuisibles puissent droguer ta fille plus tard – et pis même ! Tu me déçois, ma fille…
Philippine se mit à pleurer et se précipita vers son grand-père.
– Vous êtes méchants avec Papy !
Mais qu’est-ce que je fous là ?
Isa et moi nous avons tenu un conseil de guerre dans notre lit une partie de la nuit. Il n’y avait qu’une solution. Mettre le brigadier sur la piste du Sicilien pour qu’il arrête le massacre. Papy et les deux vieux ne faisaient pas le poids face à lui.


– Tu te rends compte, me dit-elle au moment de nous endormir, on n’a pas encore fait l’amour depuis qu’on est là !
– On n’a pas eu le temps, ma pauvre chérie, avec toute cette dinguerie.
– J’ai même pas envie, amour. Et toi ?
– Non plus.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 29 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite et fin)

Chapitre 6 (suite et fin)





Enfin, une demi-heure plus tard, Isa s’est fait éjecter à son tour. Les gendarmes restaient entre gendarmes.
Elle me prit par le bras et m’entraîna vers la pelouse.
– Le chien a découvert un corps qui n’était pas enterré profondément. Il doit être là depuis quelques semaines seulement, mais il est salement mutilé… Les parties et une oreille en moins… Georges et Marcelle ont identifié leur « M. Domi », l’associé et ami de Jacques Berton. Le brigadier avait eu l’occasion de le rencontrer de son vivant et il l’a reconnu aussi. Dominique Pieri, trente-huit ans. Un repris de justice.
– On a donc retrouvé un des deux « disparus ». Les vieux ont eu la bonne intuition. Ça me surprend.
– Le brigadier, reprit Isa, va lancer un avis de recherche sur Jacques Berton. Il pense qu’il a assassiné son associé et qu’il a disparu, mais il peut être loin maintenant car Georges et Marcelle l’ont vu le samedi 28 juin pour la dernière fois.
– Mais pourquoi aurait-il mutilé le corps ? Les couilles, ça se comprend. C’est peut-être par vengeance. Ça se voit dans les crimes homos. Mais l’oreille…
– Il faut l’examen du légiste pour savoir. En fait, il semble que le corps avait déjà été partiellement déterré par un animal – sûrement le chien du fermier. C’est peut-être lui qui avait commencé à le boulotter… Avec la terre et les saloperies autour, on ne peut pas bien se rendre compte. Ils attendent le légiste pour le dégager entièrement.
Marcelle était secouée.
– Ce pauvre M. Domi, si gentil…
Ma curiosité professionnelle ayant repris le dessus, c’est moi qui pris l’initiative de les garder à dîner cette fois. Mais, pour l’instant, nous avions tous besoin d’un petit remontant.
En observant Marcelle et Georges, je me suis fait deux réflexions.
Premièrement, Marcelle éprouvait une peine évidente pour la mort de Dominique Pieri. Deuxièmement, ni l’un ni l’autre ne parlait de Jacques Berton.
Le brigadier soupçonnait ce dernier, et les deux vieux semblaient admettre sa culpabilité puisqu’ils ne contestaient pas ce point. Pourtant, Marcelle avait connu Jacques tout petit. Pourquoi ne le défendait-elle pas ?
J’ai attendu que notre fille soit couchée avant d’aborder ce qui me tracassait. À brûle-pourpoint. Sans préambule.
– Il y a une chose sur laquelle je m’interroge… Il me semble que, pour vous deux, la culpabilité de Jacques Berton ne fasse aucun doute… Vous qui le connaissiez bien, qu’est-ce qui vous fait penser qu’il est l’assassin ?
À voir leur tête, j’avais fait tilt. Ils semblaient coincer aux entournures.
– Ben, parce qu’il a fui…, finit par dire Marcelle.
– Et puis, sinon, qui est-ce qui aurait tué M. Domi ? lâcha Georges.
C’était effectivement une bonne question. Bien évidemment, je n’allais pas le leur dire. Mais j’ai vu au regard que me jeta Isa qu’elle était sur la même longueur d’onde que moi.
Georges était malin. Il était gêné par sa question-réponse.
– De toute façon, reprit-il d’un air dégagé, ça faisait douze ans qu’on ne l’avait pas vu.
Isa a pris la balle au bond.
– Mais pourquoi est-il parti au Venezuela il y a douze ans ? Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’il ait envie de s’expatrier alors que ses parents étaient riches et qu’il participait à leurs activités d’antiquaire ? Tout à l’heure, Marcelle, vous m’avez dit que ses parents lui avaient même confié la gestion de leur stand de Saint-Ouen…
– Allez donc savoir ! s’empressa de dire Georges. Et puis il ne s’entendait pas si bien que ça avec ses parents et sa sœur qui avait dix-sept ans de plus que lui…
– Il a pu faire une bêtise…, ai-je lâché négligemment.
– Ça, c’est certain, intervint Phil à notre surprise à tous. Quand on part dans ces pays-là, c’est qu’on a fait une bêtise.
– Une grosse bêtise, complétai-je en saisissant la balle à mon tour.
J’étais quand même estomaqué que ce soit Papy qui vivait parmi ses auteurs classiques qui ait trouvé la bonne piste, avant Isa et moi, qui étions les pros.
Georges et Marcelle n’avaient plus qu’une envie. Rentrer chez eux au plus vite.
Mais Phil tenait la grande forme. Il ne voulait pas qu’on lui vole son idée.
– À mon humble avis de professeur agrégé de lettres, s’il n’est pas revenu pour l’enterrement de ses parents quand ceux-ci ont décédé, c’est qu’il ne le pouvait pas. S’il est revenu en avril, c’est qu’il le pouvait.
Isa et moi étions admiratifs. Georges et Marcelle étaient dans leurs petits souliers.
– Poursuis, Phil, l’encouragea Isa.
Il eut un large sourire de satisfaction et posa ses mains à plat sur la table pour se donner une contenance pleine de dignité.
– C’est simple. Pour un crime, la prescription est de dix ans. Il n’y avait pas encore prescription quand ses parents sont morts. Et s’il y avait prescription quand il est revenu, c’est qu’il était parti il y a douze ans après avoir commis un crime. C’est de la pure logique, non ?
Georges et Marcelle s’étaient déjà levés pour prendre congé. Il y avait de la précipitation dans l’air.
Toutefois, je n’ai pas voulu leur poser la dernière question qui me venait à présent à l’esprit. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais la réponse.
Après leur départ, j’ai longuement complimenté Phil sur ses déductions logiques.
– Vous nous avez fait gagner du temps. Si, si, je vous l’assure…
Il se pavanait, mais c’était bien mérité pour cette fois. Je comprenais mieux à présent pourquoi Isa le tenait en si haute estime et pourquoi son aide avait été des plus précieuses dans l’affaire de trafic de drogue qu’il avait aidé à résoudre.
Mais je n’ai pas compris qu’il parût gêné quand je lui fis un dernier compliment.
– Papy, vous avez le sens du crime dans le sang ! C’est un don qu’ont en commun les grands criminels et les grands policiers. Les uns pour le mal et les autres pour le bien…


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mardi 28 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 6





Le lundi matin, nous avons déjeuné en solo. En famille – si j’y inclus Philippe-Henri, et je crois que je ne peux faire autrement pour très longtemps.
Papy et Philippine ont joué à des jeux de mômes jusqu’au déjeuner, puis chacun s’est installé pour un après-midi de farniente. Interrompu dans l’heure par l’arrivée de Marcelle en vélo – c’était son après-midi de ménage. « C’est vrai, j’ai oublié de vous le dire hier. » Suivi une demi-heure plus tard par Georges – c’était son après-midi de tonte de la pelouse.
– Mais il n’y a rien à tondre avec cette canicule ! C’est tout pelé…, ai-je protesté.
Il a haussé les épaules dédaigneusement en se dirigeant vers l’abri de jardin.
– On voit bien que vous êtes un Parisien ! Une pelouse, ça ne se tond pas. Ça s’entretient. Et chaque semaine !
Nous nous sommes réfugiés dans le champ à pommiers cabossé de taupinières.
Rien ne m’énerve plus que le bruit d’une tondeuse. Au bout d’une demi-heure, j’ai plié bagages et j’ai proposé à Isa d’aller nous promener en ville en amoureux. Laissant Phil à la garde de Philippine et vice versa.
Bernay, sous-préfecture de l’Eure, est la seule ville de Normandie, avec Bayeux, à n’avoir pas été bombardée à la Libération. Ses maisons ou échoppes datant du Moyen Age et de la Renaissance ont donc été préservées. Le tracé de ses rues et ruelles est resté inchangé.
Pour les uns, c’est grâce à l’action du sous-préfet résistant qui sut avertir à temps – et surtout convaincre – les Alliés qu’il n’y avait plus d’Allemands dans la ville. Pour d’autres, c’est grâce à l’intercession de la Vierge du Bon-Secours. En tous les cas, la ville fut libérée par les Canadiens.
Nous nous sommes promenés deux bonnes heures en profitant du calme de ce lundi après-midi. Puis nous sommes rentrés tranquillement.
Marcelle et Georges étaient rentrés chez eux, et Phil attendait notre retour pour aller se promener avec Philippine le long du bois.
– On va voir les bêtes ! nous dit la petite en prenant un grand air mystérieux.
En notre absence, ils avaient réussi à apprivoiser le chien de la ferme d’à côté qui était déjà venu nous rendre visite la veille. Un superbe labrador noir.
Le chien décida de les accompagner.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que j’entendis des aboiements prolongés. Ceux d’un chien qui a trouvé quelque chose.
Le temps de me diriger vers le portail, Phil et la petite qu’il portait dans ses bras étaient déjà de retour.
Ils étaient tout excités.
– Le chien a trouvé quelque chose ! me dit Papy. Tenez ! me dit-il en me mettant la petite dans les bras, gardez-la ici pendant que j’y retourne avec Isa.
– Mais…
– Non, non. Il vaut mieux pas que la petite voie ça. Gardez-la ici. Moi j’y retourne avec Isa… Le temps de trouver une pelle, ajouta-t-il précipitamment.
Quand je l’ai vu repartir avec Isa, j’eus le sentiment d’être la pièce rapportée.
Pour je ne sais quelle raison, c’est à ce moment-là que Georges et Marcelle ont rappliqué.
– Ils ont trouvé quelque chose par-là, leur dis-je en leur indiquant du menton la lisière du bois qui prolongeait le chemin d’accès à notre fermette.
Ils me laissèrent en plan.
Isa revint seule dix minutes plus tard.
– Faut que j’appelle la gendarmerie !
Elle était pâle et haletante.
– Tu pourrais peut-être m’expliquer…
– Plus tard ! Occupe-toi de la petite.
Plus facile à dire qu’à faire, car Philippine gigotait de partout en tentant de se dégager de mes bras.
– J’veux aller avec maman et Papy…
La claque n’était pas loin si elle continuait comme ça. Je le sentais. En cachette de sa mère pour ne pas subir de représailles.
Isa ressortit trois minutes plus tard de la maison. Moi, j’étais resté sur le pas de la porte avec la petite dans les bras qui gigotait de plus en plus et qui ne fut sauvée de la claque que par l’arrivée de sa mère.
– Tu les attends ! Moi, je retourne là-bas.
– Ben voyons !
Elle haussa les épaules et partit au pas de gymnastique.
Une demi-heure plus tard, la gendarmerie était là. Ils étaient cinq.
Eux aussi m’ont laissé en plan. Sauf un qui est resté près de leur véhicule garé devant le portail et qui ne cessa de me regarder comme un suspect.
Mais Philippine n’a pas reçu sa claque sur les fesses devant le gendarme. J’ai attendu qu’il soit occupé avec sa radio et qu’il me tourne le dos.
Un quart d’heure plus tard, Phil et les deux vieux étaient de retour. Muets comme des carpes et la mine sombre. Surtout Marcelle qui essuyait ses larmes.
En moi-même, l’idée qu’ils avaient été éjectés par les gendarmes me fut une petite satisfaction.
Malgré tout, eux savaient, et moi toujours pas.
Je suis quand même parvenu à refiler Philippine à Papy et j’ai franchi la limite du portail pour me diriger vers le « lieu ».
En fait, je n’ai pas pu faire plus de trois mètres.
Le pandore de garde m’a rappelé à l’ordre.
– Vous n’avez rien à faire là-bas ! Restez ici !
– Mais ma femme y est !
– Elle est témoin, pas vous !
– Mais je suis commandant de police !
– Et alors ? C’est pas votre juridiction !
Sarkozy, me suis-je dit, il rêve parfois avec sa collaboration des polices.
J’ai jeté un regard mauvais au gendarme, mais il s’en foutait. Il était content d’emmerder un commandant de police. Un pékin usurpant un grade « militaire ». Un concurrent déloyal.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

dimanche 26 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Je n’éprouvais strictement aucune envie de me rendre compte. Je n’en avais rien à cirer et c’était plutôt confus.
– Ils vont peut-être revenir ? dit Isa qui commençait de se lasser.
– Mais non, ils ont disparu, qu’on vous dit !
– Alors, ça regarde la gendarmerie, fis-je à mon tour pour couper court aux élucubrations des deux vieux qui avaient l’air de passionner Phil.
Marcelle plissa les yeux d’un air entendu en prenant appui des deux coudes sur la table.
– C’que je peux vous dire, c’est que cette grande andouille de brigadier, eh ben, il a pas l’air de trop chercher…
– Mais chercher quoi ? la coupai-je en haussant les épaules.
– Ben, les corps ! dit Georges comme si cela tombait sous le sens.
Isa et moi avons échangé un bref regard. Nous nous comprenions. Nous sortions d’un cauchemar pour retomber dans un autre.
– Alors, c’est comme pour les femmes de Papy ? lâcha Philippine qui était montée sur les genoux de son grand-père.
Phil souriait en hochant la tête.
– Vous avez été marié plusieurs fois, monsieur Phil ? demanda Marcelle, son intérêt soudainement en éveil.
– Deux, répondit Philippine avec assurance.
J’en avais des sueurs. Isa me stupéfia par son sang-froid.
– Mais il est veuf à présent, dit-elle avec un large sourire.
Phil sourit à nouveau.
– Depuis hier seulement, poursuivit Philippine avec sa logique de trois ans plus implacable que celle de Descartes.
Georges et Marcelle sourirent à la petite.
– Les enfants sont comme ça. Ils affabulent, dit affectueusement Marcelle.
J’avais vraiment hâte à présent que l’on en revienne à nos « disparus ».
– Mais qu’est-ce qui vous fait penser à une disparition et non à un simple départ précipité, puisqu’ils ne vous ont pas dit au revoir ? me suis-je lancé.
Le front de Marcelle se plissa. Elle mettait de l’ordre dans sa mémoire.
– Ben, tout était propre et rangé dans la maison et elle était toute fermée, commença-t-elle. Et leurs valises et leurs affaires n’étaient plus là.
– Et alors ? fit Isa.
– Ben, c’est que leur voiture était au garagiste vu que les quatre pneus avaient été crevés le vendredi et qu’on est quand même à dix kilomètres de la gare.
– Un taxi a pu venir les prendre ou quelqu’un d’autre ? dis-je.
– Mais pourquoi ils ont abandonné leur voiture, alors ? Une grosse Mercedes toute rose. Et puis, avant, y avait eu l’explosion de leur garage. Qu’on a jamais bien su ce que c’était…
Bref, une histoire de la campagne, me suis-je dit. Mais il n’y avait plus que Phil et la petite pour écouter leurs salades. Isa et moi, nous avions décroché.
Mentalement et pour aller préparer le repas du soir.
Une omelette géante et une salade aux lardons.
– Vos œufs, je parie que vous les avez pris au supermarché… Oh ! c’est pas qu’ils sont pas bons, mais c’est quand même de l’industriel. Moi, je vais vous apporter des nôtres pendant votre séjour. Vous ne les paierez pas plus cher et vous m’en direz des nouvelles !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 18 août 2008

Noir Express : "Le Sanglot de Satan" (Chroniques croisées III) par Alain Pecunia


Le 3e épisode des « Chroniques croisées », Le Sanglot de Satan, a été publié en 2006 aux éditions Cheminements et je ne puis donc le mettre en ligne ici, ce qui ne gêne pas la lecture des épisodes suivants car ils ne deviennent réellement une suite qu’à compter du sixième.

Ce récit se situe en milieu rural, précisément à Caorches-Saint-Nicolas, paisible commune de l’Eure du canton ouest de Bernay. Le fils Berton, fils d’antiquaires, revient de son exil vénézuélien pour « toucher » son héritage. Douze ans après un meurtre resté impuni et deux ans après la prescription légale, crime horrible commis sur la personne d’une jeune fille. C’est un type prudent. Mais la maréchaussée, ainsi que le couple de cultivateurs retraités qui entretiennent la résidence secondaire de ses parents, lui pourrissent la vie, sans compter le père de la victime, un Sicilien au sens de l’honneur primitif, qui attend son heure sans aucun sens de la légalité.
La justice passera, sanguinolente et macabre.

Ce récit aura une prolongation dans le 7e épisode.
En attendant, je vous propose de passer à Cadavres dans le blockhaus…

mardi 3 juillet 2007