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vendredi 14 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Phil conduisit la Twingo sur les cinq cents mètres qu’il restait à parcourir. Muet comme une carpe.
Il alla se coucher immédiatement en jetant juste un « Tout va bien » à Isa. Se refusant à toute explication.
– Demain. Je suis épuisé.
Le lendemain, jour de l’Assomption, il tint parole après le petit déjeuner.
– C’est cette histoire de marnière qui m’a donné l’idée. Elle coupait toute la largeur sur près de trois mètres et faisait huit mètres de long – et au moins une trentaine de mètres de profondeur.
Alors, quand je l’avais vu partir avec la première équipe de mafieux, il avait pris un peu d’avance puis éteint ses lumières une centaine de mètres avant la bifurcation.
L’entraînement des soirées précédentes, c’était ça.
Mais les autres, ses « complices », dès son passage sur la bonne route, avaient aussitôt placé le panneau d’interdiction de passage sur celle-ci.
D’où le dérapage contrôlé des Siciliens qui devaient s’engager forcément sur la mauvaise où les attendait, cinquante mètres plus loin, la marnière.
– Et, même en s’en rendant compte au dernier moment, avec le remblai des deux côtés qu’on avait mis l’après-midi, ils ne pouvaient qu’aller tout droit… Pour sûr, ils ont freiné à mort ! Mais tête baissée ils ont basculé dedans… Sans trop de bruit car Michel y avait balancé des bottes de paille au fond !
Même topo avec la seconde équipe.
Sauf que, cette fois, ils avaient prévu de les coincer à deux voitures. L’une conduite par Phil et l’autre par l’un des jumeaux. De façon que, s’ils montraient de la méfiance au dernier moment, la deuxième voiture conduite par Phil puisse les coincer et les pousser vers le trou sur cette route où il était impossible de se doubler.
– Mais il n’y a pas eu besoin. Ils ont foncé dedans tout seuls…
Phil était fier comme Artaban.
– Je crois que j’ai enfin fait une bonne action dans ma vie.
– Mais, Papy…, tenta Isa.
– Si, si, la coupa-t-il. Et je sais ce que je dis. Vous pouvez me croire !
Ses acolytes, ainsi que Marcelle, nous rejoignirent à l’heure de l’apéritif.
– Il manque encore un peu de terre ! dit joyeusement Michel. Mais c’est déjà pas mal.
Les deux jumeaux me serrèrent chaleureusement la main avec de petites tapes complices sur l’épaule qui n’échappèrent pas à Isa.
Qui a fait la gueule après que Georges lui a dit :
– Votre mari, il a pas été mal. Il nous a donné un bon coup de main, vous savez ?
Non, elle ne savait pas. Je lui avais tu mon rôle de croque-mort.
– Tu m’expliqueras, me lâcha-t-elle fielleusement, ce que tu entends par rôle de simple observateur. Ça m’intéresse…
Il y eut quand même un petit flottement dans notre confrérie lorsque le brigadier débarqua, seul, alors que nous étions déjà quelque peu éméchés.
Il s’approcha d’un pas énergique et l’air particulièrement satisfait. Jetant des regards chaleureux à chacun et chacune. Style de Gaulle descendant les Champs-Elysées à la Libération.
– Alors, messieurs ! Beau travail que ce remblayage de la marnière… Mais je ne suis pas venu pour vous parler de ça. Je souhaitais vous apprendre une bonne nouvelle, que vous ignorez encore, bien sûr… Eh bien, je vous annonce que le « clan des Siciliens » s’est volatilisé dans la nature cette nuit et qu’il a dû s’enfuir en Sicile. Hélas ! car nous étions près de les arrêter pour leur trafic de drogue et autres méfaits… De toute façon, nous en sommes débarrassés. C’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
Nous avons tous applaudi et félicité le brigadier qui a accepté de trinquer avec nous.
Il n’était pas de service.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 13 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 16 (suite et fin)

Chapitre 16 (suite et fin)





Je comprenais enfin la manœuvre de Phil et Georges.
Ils voulaient se faire poursuivre. Faire tomber les Italiens dans un guet-apens.
Et je me retrouvais là coincé sans voiture et dans l’impossibilité de les suivre.
Face à l’artillerie et à l’expérience des Siciliens, je pensais que c’était franchement un plan foireux.
La fine équipe de Phil et Georges n’avaient rien d’un gang aguerri ou d’une équipe du GIGN.
Phil redémarra sur les chapeaux de roue lorsque les phares du monospace éclairèrent la route en sortant de l’allée.
Les deux voitures se dirigeaient vers la campagne, à l’opposé de la route Orbec-Bernay.
J’entendis le bruit des moteurs et des reprises fougueuses jusqu’à ce qu’il devînt un murmure lointain. Déchiré cinq minutes plus tard par des crissements de pneus et un bruit très assourdi.
À vol d’oiseau, ça devait se situer à un bon kilomètre.
J’étais en train d’hésiter sur la marche à suivre.
Jusqu’à présent, aucun coup de feu n’avait résonné dans la campagne et Patronicci était toujours chez lui.
Vingt minutes plus tard, la voiture d’Isa vint se garer, toujours avec Phil au volant, le long du cimetière après un demi-tour sur le parking.
Une autre voiture se gara une soixantaine de mètres plus loin sur le bas-côté de la route près du croisement du centre- bourg.
Les deux voitures avaient éteint leurs phares et Phil se dissimula derrière le volant.
Cinq minutes plus tard arrivait une autre voiture. Une BMW. Mais celle-ci pénétra franchement dans l’allée de la propriété de Patronicci.
Deux hommes en sortirent. Ce devaient être le cuistot – pardon ! le pizzaïolo – et le serveur de la pizzeria appelés en renfort.
Il y eut un long conciliabule et Patronicci monta dans la voiture avec l’un des deux hommes au volant. Mais sans démarrer.
L’autre s’était dirigé sur l’arrière de la maison et avait quitté mon champ de vision.
Une dizaine de minutes plus tard, la voiture dans l’allée alluma ses phares deux fois et démarra lentement.
Cela me parut être un signal.
Instinctivement, je jetai un regard vers la voiture de Phil et aperçus le mafieux qui avait disparu s’en approcher par-derrière en tenant une arme à la main.
Il en était encore à une dizaine de mètres.
Mais, Phil, l’innocent, ne se doutait de rien. Ils avaient dû repérer la voiture, immatriculée 75, à leur arrivée et le sbire avait été chargé de neutraliser le conducteur.
Quand il passa le long du muret à ma hauteur, je lui sautai dessus et l’étendit raide à la première manchette.
Phil ne s’était même pas retourné.
Il sursauta comme un diablotin sur son ressort quand j’ouvris sa portière.
Il eut un geste apeuré et un cri muet. Les autres mafieux durent me confondre avec leur acolyte car ils démarrèrent aussitôt et se jetèrent à la poursuite de l’autre voiture qui avait également démarré avec une très faible avance.
Phil remis de sa frousse, je lui demandai de m’aider à charger l’artiste de la pizza endormi à l’arrière et de me le surveiller avec une clé à molette. Avec ordre de l’assommer sans sommation s’il se réveillait. – Je n’avais pas osé confier à Phil mon arme de service.
Je pris le volant et Phil m’indiqua le chemin à suivre. Qui était curieusement celui de notre lieu de « vacances ».
Sur le chemin de Saint-Mards-de-Fresnes direction le pont de Plainville, j’aperçus au loin des lueurs qui se matérialisèrent, à l’approche de la bifurcation que faisait la route à cet endroit, en une pelleteuse et un tracteur avec sa remorque tout affairés au remblayage de la marnière.
Georges était là à regarder. Michel, lui, maniait la pelleteuse, et les deux jumeaux continuaient d’apporter de la terre et de la pierraille avec le tracteur.
Georges s’approcha de ma familiale et, après avoir jeté un coup d’œil à l’arrière, me lança joyeusement :
– Vous nous apportez le manquant !
Je descendis en demandant à Phil de continuer de veiller sur le sommeil du mafieux.
– On ne peut pas le laisser là. Il faut qu’il aille rejoindre les autres, me lança le vieux Georges sur le ton d’un chef de chantier en désignant du menton le large trou béant.
J’en suis resté sans voix. J’ai protesté.
– Mais cet homme est encore vivant ! Je dois le remettre à la justice !
– Pour qu’il aille tout raconter ? C’est ce que vous voulez ? Et nous faire tous tomber ainsi que M. Phil qui a eu cette idée géniale ! De toute façon, il sera mort dès qu’il arrivera au fond, ce salopard.
Il se tourna vers la voiture et cria :
– C’est ça, amenez-nous-le, monsieur Phil !
Phil était en train d’extraire le mafieux de la voiture en le tirant par les pieds.
Je me précipitai vers lui.
– Ne vous inquiétez pas, Pierre, il est bien mort.
Je regardai Phil avec effarement. Comme si je contemplais un monstre.
– Vous l’avez achevé à la clé à molette ! balbutiai-je.
Plus troublé, en réalité, par les possibles déchets crâniens sur la garniture des sièges de la Twingo d’Isa que par ce meurtre perpétré de sang-froid.
Phil eut un sourire radieux.
– Mais non, je l’ai juste étranglé… Il commençait à émerger et vous m’avez dit de l’estourbir en ce cas, s’empressa-t-il de préciser en voyant mon regard. Et ma méthode est bien plus propre que la vôtre et bien moins barbare… Aidez-moi à le porter jusqu’au trou plutôt que de rester à me regarder comme ça.
Je l’ai aidé en prenant le corps par les épaules. Il n’y avait pas le choix.
J’ai même balancé le corps avec Phil.
– C’est bon, les gars, a-t-il alors dit. C’est complet. Vous pouvez finir de reboucher !
Il se tourna vers moi.
– On peut rentrer, maintenant, Pierre. Ils en ont pour un bout de temps à verser les sept cents mètres cubes. C’est que ce n’était pas une petite cette saloperie de marnière !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 12 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Le jeudi, j’ai renoncé à trimbaler Phil pour la journée.
Je ne rêvais que d’une paisible journée à la campagne.
En fin de matinée, Isa m’a envoyé chercher des œufs chez Marcelle et Georges. J’y suis allé à pied avec Philippine.
Le monospace des Siciliens nous a dépassés au ralenti sur la route. Il s’est arrêté vingt mètres plus loin puis a redémarré brusquement comme nous arrivions à sa hauteur.
Ça m’a donné un mauvais pressentiment.
Phil a disparu la plus grande partie de la journée pour aller à la ferme.
À l’heure de la sieste de la petite, sans nous être concertés, Isa et moi avons nettoyé nos armes de service.
Comme toujours, elle a remonté la sienne plus rapidement que moi.
Nous n’avons pas échangé un mot. Ce n’était pas nécessaire. Nous savions que nous étions sur la même longueur d’onde. Et qu’avant l’arrivée des bleus – la cavalerie – il faudrait jouer la protection rapprochée de nos doux dingues.
Dans le courant de l’après-midi, nous avons entendu un remue-ménage de pelleteuse et un va-et-vient de tracteur vers la ferme.
J’ai pris ma voiture et je suis passé devant sans m’arrêter.
La pelleteuse prenait de la terre et des cailloux sur l’immense monticule qui servait de réserve aux trois frères pour leurs remblayages de marnières.
Elle chargeait une remorque de tracteur.
Je suis allé jusqu’au bourg, fait demi-tour sur le parking du cimetière et suis revenu.
C’est alors que j’ai compris qu’ils amenaient leurs matériaux de remblayage jusqu’à la marnière qui coupait la route. En deux tas d’une dizaine de mètres de longueur sur chaque bas-côté.
Ça m’a rassuré ainsi qu’Isa quand je lui ai rapporté ce qui se passait.
– Ce n’est rien. Ils font leur boulot, ai-je conclu en haussant les épaules et en regagnant mon transat.
Le va-et-vient a continué jusqu’en début de soirée.
Phil était revenu pour dîner avec nous et se préparait à présent pour sa virée du soir.
Quand il est redescendu de l’étage, il était sur son trente et un.
– Ne m’attendez pas pour vous coucher. Ça risque d’être long ! nous lança-t-il négligemment.
Il partit à vingt et une heures trente avec la Twingo d’Isa et nous l’avons entendu s’arrêter à la ferme.
J’ai alors aidé Isa à fermer la maison. C’est elle qui garderait la petite.
Puis je suis parti à pied jusqu’au bourg en suivant la lisière des champs et en me tenant le plus éloigné possible du chemin vicinal. Mais la nuit finissait de tomber.
J’ai mis une demi-heure pour atteindre le cimetière et me dissimuler à l’intérieur derrière son muret. De ce poste d’observation, j’avais à la fois une vue sur la maison du Sicilien et sur la route.
Je n’avais pas vraiment d’idée précise. Juste l’intuition qu’il fallait que je me trouve là.
Il était à présent vingt-deux heures passées.
À la demie, je vis arriver la Twingo d’Isa. Je devinai Phil au volant et reconnus la silhouette de Georges à l’arrière, derrière la place du passager avant, lorsque la voiture vint faire demi-tour sur le parking du cimetière. Georges tenait un fusil de chasse.
Phil s’arrêta ensuite devant l’entrée de la maison du Sicilien en donnant des à-coups d’accélération.
Le canon du fusil de Georges apparut à la fenêtre arrière, semblant viser la porte d’entrée, qui se trouvait au-delà de la portée de son fusil pour qu’une décharge fût mortelle.
C’est alors que la porte s’ouvrit sur l’un des « cousins » de Salvatore Patronicci.
Il se baissa instinctivement et s’apprêtait à saisir une arme sous sa veste quand la Twingo démarra en trombe pour s’arrêter pile cinquante mètres plus loin.
Déjà, des cris ou des ordres retentissaient en sicilien et deux sbires se précipitèrent vers le monospace.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 7 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Le dimanche matin, Isa nous fit la leçon comme à des mômes. À Papy et à moi. Juste avant de nous rendre chez Georges et Marcel.
Pour Papy, pas de démonstrations intempestives de son immense culture. Pour moi, pas d’emportement impulsif et de mauvaise humeur.
Philippine y échappa car, « elle, à presque trois ans, elle sait se tenir en public ».
Nous avons parcouru à pied les quelque trois cents mètres qui nous séparaient de la maison de Marcelle et Georges.
Le fermier et ses deux frères cadets étaient de solides gaillards d’une quarantaine d’années qui nous reçurent chaleureusement. Les cadets étaient jumeaux.
À quinze heures, sous une chaleur torride, nous attaquions seulement le fromage après avoir commencé par un plateau de charcuterie et enchaîné par le poisson –, des truites – suivi du gigot. Sans oublier les trous normands entre chaque.
C’était une joyeuse compagnie et nous étions tous détendus et de bonne humeur.
Avant les tartes du dessert, je surpris quelques mots échangés entre Georges et Phil.
– Vous avez vu, hein ! c’est bien profond comme je vous l’avais dit. Il y en a un qui est tombé dans une devant chez lui récemment. Eh ben, on n’a pas pu aller le chercher ! Et puis on pourra compter sur Michel et ses frères…
Michel, c’est le fermier.
J’ai regardé Isa qui était assise en vis-à-vis de moi et avait Phil à sa droite. Peut-être comprendrait-elle de quoi il pouvait s’agir. Mais Michel, qui était assis à ma droite, éclaira ma lanterne.
– Je m’occupe de remblayer les marnières avec mes frères quand il y en a une qui s’effondre dans le secteur. Je crois qu’on pourra bientôt remblayer celle de la route à côté…
Je fus rassuré mais je ne comprenais pas l’intérêt subit de Phil pour la géologie et le mouvement des sols. Surtout qu’il s’était promis, en arrivant en vacances, de commencer une étude sur Alexandre, poète du XIIe siècle natif de Bernay, « inventeur » de l’alexandrin par sa composition de Li romans d’Alexandre – d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine – en vers de douze syllabes. Alors pourquoi s’intéressait-il à leur remblayage ?
J’éprouvai un sentiment étrange.
Plus tard, bien plus tard, une fois que nous fûmes de retour chez nous après le repas du soir, Isa me dit que c’était à cause du calva maison de cinquante ans d’âge – « celui des grandes occasions », comme avait dit Georges avant de déboucher la bouteille – et de ses soixante-dix degrés.
Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait eu raison pour cette fois.
C’était un réel sentiment de malaise. Comme si j’avais découvert tout à coup que je me trouvais immergé dans un complot. Et les comploteurs étaient mes commensaux. Là, en chair et en os. Avec plein d’idées plus tordues les unes que les autres.
Ça me plongea dans un abyme de perplexité.
Je ne savais plus si j’entendais ce que j’entendais ou si je virais parano complet. Je ne voyais qu’allusions sibyllines dans les phrases que j’attrapais au vol.
« On fera comme on a dit » (Georges), « C’est entendu comme ça » (Michel), « C’est d’une simplicité géniale ! Il m’arrive souvent d’avoir de bonnes idées » (Phil), « On pourrait même en mettre deux » (l’un des jumeaux), « Mais il y en a cinq à mettre » (l’autre jumeau), « Non, je parle de tracteurs » (le premier jumeau), « C’est d’un classicisme ! En tant qu’expert, je peux vous le dire » (Phil), « Faudra pas boire avant ce soir-là, hein ! les hommes » (Marcelle), « Faudrait quand même régler ça avant l’Assomption » (Georges), « On entendra même pas le bruit » (Michel), « Rien à foutre » (le premier jumeau), « On sera rapide » (l’autre jumeau), « Personne pour regretter, c’est sûr » (Michel), « Que c’est beau, tout de même » (Phil), « Ça vous amuse bien, hein ! monsieur Phil » (Marcelle), « Vraiment le bon coup » (Michel), « Super » (le premier ou le deuxième jumeau), « C’est une belle. Bien large et profonde » (Georges)…
Comme les pièces d’un puzzle infaisable. Et même pas de modèle pour commencer par les bords.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil.
– Isa, t’as compris quelque chose, toi ?… Mais à quoi pouvaient-ils faire allusion ?… J’en ai la migraine…
– Dors, mon chéri. Tu n’as jamais supporté les alcools forts.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 6 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Isa m’a dit que j’avais beaucoup parlé dans mon sommeil. Que j’avais été très agité toute la nuit.
Je n’en avais pas le moindre souvenir. J’avais dormi dix heures d’affilée et je me sentais frais et dispos.
Je n’ai même pas râlé quand Isa m’a proposé d’aller en ville aussitôt le petit déjeuner avalé. En amoureux.
Le samedi est jour de marché à Bernay, sur la place de la Poste, qui ne s’appelle pas ainsi mais place Derou.
Un petit marché de province où l’on reconnaît les « étrangers » à leur tenue négligée.
Évidemment, nous sommes tombés sur Georges et Marcelle. Qui n’avaient pas grand-chose à acheter vu qu’ils cultivent tout et élèvent volailles et moutons.
Les jours de marché ont remplacé en province les sorties de messe d’antan. C’est le parvis actuel de la convivialité, malgré la concurrence des supermarchés. Mais une grande surface n’aura jamais l’intimité d’une place de marché ni cet air de jour de fête chatoyant. Ça reste froid et impersonnel comme tout ce qui est uniquement fonctionnel. Et puis, sur un marché, il y a des odeurs, ça sent la vie, pas la morgue.
Bref, Georges et Marcelle nous coincèrent entre la charcuterie et la poissonnerie, alors que nous sortions de l’une pour entrer dans l’autre.
Pourtant, j’avais tout fait pour éviter la rencontre. Mais ils nous avaient savamment pistés. Pour nous inviter à déjeuner le dimanche midi chez eux. Avec le fermier d’à côté et ses deux frères. Histoire de faire connaissance.
Isa a accepté de bon cœur et m’a donné un coup de coude dans les côtes pour accélérer mes remerciements qui tardaient à venir.
– Comme ça, on va peut-être savoir ce qu’ils mijotent, me dit-elle en enfournant les courses dans le coffre.
Elle n’avait pas tort. Toutefois, je soupçonnais fort les deux retraités agricoles d’être plus aptes à nous manipuler que nous à les faire parler.
Les paysans, ils n’ont pas attendu les sauvageons de banlieue pour apprendre à « niquer » l’autorité et les étrangers au « quartier ». Ils savent ça depuis le Néolithique.
En quittant la route d’Orbec pour le chemin du Sacré-Cœur qui traverse le petit bourg de Caorches, j’ai demandé à Isa de bifurquer une centaine de mètres plus loin vers le cimetière, sous prétexte de lui montrer l’emplacement de la tombe de la fille du Sicilien.
En fait, je voulais surtout repérer la maison du Salvatore Patronicci. Juste pour m’en faire une idée.
Elle fut vite faite car j’ai immédiatement constaté qu’il n’y avait pas d’approche discrète possible. Même de nuit. À cause des deux chiens en liberté. De beaux bergers allemands tout en muscles. Mais le pire était peut-être le teckel de leur voisin qui aboyait rageusement pour un rien.
Nous sommes repartis en passant de nouveau devant la maison du Sicilien alors qu’un monospace s’apprêtait à franchir le portail du garage.
Il nous suivit jusqu’à l’entrée de notre chemin près de deux kilomètres plus loin. Puis poursuivit sa route vers le pont de Plainville.
En arrivant, nous avons découvert Phil en train d’activer les braises du barbecue en prévision des brochettes de poisson que nous avions promis de rapporter.
Pilippine, elle, était vautrée dans sa piscine miniature en plastique et caoutchouc vide d’eau.
Le reste de la journée fut sans histoire et Phil resta plongée dans les Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César. Regrettant de ne pas avoir apporté son Thucydide de La Pléiade.
– C’est impardonnable ! dit-il.
Ce à quoi nous ne pûmes qu’acquiescer.
Puis il nous bassina en nous racontant qu’il y avait eu à Caorches un castrum romain.
– Nous sommes ici le long d’une ancienne voie romaine et nous foulons peut-être l’emplacement de l’ancien camp militaire de ces grands civilisateurs que furent ces glorieux Romains…
Quand il lâchait sa logorrhée culturelle, c’était au moins le temps d’un cours. Ça me paraissait toujours très long.
– D’ailleurs, poursuivit-il en élevant le ton pour réveiller notre attention défaillante, les Romains avaient remarqué une coutume des Normands de l’époque, c’est-à-dire les Gaulois, et alors que la Normandie s’appelait la Neustrie…
– Ah !
– Oui, les Gaulois extrayaient la craie du sol et l’épandaient dans leurs champs.
– Pourquoi ? fit Isa réellement intéressée.
– Car le calcaire riche en carbonate de magnésium est un excellent engrais naturel. Ça rend les sols moins acides et, par conséquent, plus fertiles. Le calcaire était donc utilisé depuis des temps immémoriaux pour amender les sols limoneux… Mais vous ne savez pas tout !
– Ah !
– Oui, mon cher Pierre. Car la Haute-Normandie est truffée de marnières. Cent quarante mille pour les deux départements de l’Eure et de la Seine-Maritime ! C’est que les paysans, petits et grands, n’ont pas arrêté de creuser jusque vers 1920…
– C’est quoi, les « marnières » ? fis-je en retenant un bâillement.
– La craie ou la marne, mon pauvre Pierre, c’est la même chose. Donc, une marnière est la cavité creusée pour l’extraction de la craie. Avec des tailles bien variables. Parfois de véritables carrières sous les terres des paysans les plus riches. Avec des galeries et des puits d’accès jusqu’à trente mètres de profondeur, avec des chevaux… Mais il y a deux problèmes. Un, elles s’effondrent et s’effondreront toutes un jour ou l’autre sous le poids de la terre qui les recouvre. Deux, elles n’ont pas été recensées et l’on a construit dessus des maisons et des routes au fil du temps. Et une marnière de taille moyenne qui s’écroule, ça fait un trou de cinq cents mètres cubes !
– Etonnant !
– Le plus curieux, c’est que lorsque Napoléon III a voulu les recenser pour prélever une taxe, eh bien, il y a même des paysans qui se sont mis à creuser un nouveau puits d’accès dans le sol de leur cuisine pour le dissimuler…
– Et alors ?
– Elles s’effondrent en plus grand nombre ces dernières années. Il y en a même une sur la route barrée à cent mètres d’ici. Georges me l’a montrée. C’est spectaculaire. Ça engloutirait un tracteur…
Je ne voyais pas trop où il voulait en venir. Mais d’où sortait-il toutes ces connaissances ?
– Mais grâce à votre ordinateur portable, mon cher Pierre. J’ai cherché des renseignements sur la commune puis je me suis branché sur le site des archives de Paris-Normandie
* ce matin. Je suis d’un naturel curieux, moi…
* Dossier sur les marnières réalisé par Jean-Pierre Boulais. Site « paris-normandie ».


© Alain Pecunia, 2008.
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