Affichage des articles dont le libellé est cocaïne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est cocaïne. Afficher tous les articles

samedi 16 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 15

Chapitre 15





La semaine suivante, j’ai mis à exécution mes sages résolutions.
J’ai liquidé mes stocks de cigarettes en attente de livraison et annoncé à mes fournisseurs et acheteurs que je me retirais du commerce contraint et forcé.
J’en ai rajouté sur la pression des flics et c’est passé comme une lettre à la poste.
Ça avait même l’air d’arranger tout le monde.
J’étais comme devenu un pestiféré quand les uns et les autres avaient appris que j’étais le frangin du flic abattu à Pornic.
Ils étaient soulagés et moi aussi.
En une dizaine de jours, mon entreprise de transport était devenue parfaitement clean et j’étais assuré de pouvoir en tirer un bon prix au moment opportun.
Je savais qu’un de mes fournisseurs, un Albanais, avait de l’argent à recycler. L’acheteur idéal.
Je rêvais de plus en plus d’Australie. J’avais déjà largué les amarres quand, le lundi 9 février, je me suis retrouvé sur le cul.
Il était vingt et une heures. J’étais chez moi, vraiment chez moi dans l’ex-appartement de maman, dont j’étais l’unique héritier grâce à la disparition de la Bernique.
Je regardais peinard Crocodile Dundee depuis une demi-heure quand on a sonné à la porte.
J’ai hésité à me lever.
À cette heure-là, ce ne pouvait être que la voisine de palier, la vieille copine de maman qui venait regarder un film à la maison quand elle avait un coup de cafard de vieux.
Ça a sonné un deuxième coup.
J’ai éprouvé un sentiment qui était tout neuf – ou alors très ancien, mais vachement enfoui sous des strates. Un sentiment humain.
J’avais envie de faire plaisir à cette vieille.
Je suis allé ouvrir. Un sourire au coin du bec.
Et je me suis retrouvé en face du Bellou. Un Bellou au sourire de moine béat. Radieux. En pleine forme.
Avec un sac de voyage à bout de bras et un autre en bandoulière.
– Je peux entrer ? qu’il a dit en entrant sans attendre mon invitation et en posant ses sacs dans l’entrée.
Je suis resté comme un con planté là.
– Ben, referme la porte, qu’il a ajouté.
J’étais abasourdi.
J’ai tout de suite compris qu’il allait y avoir du bouleversement dans mes plans migratoires transocéaniques.
Il s’est assis – avachi, plutôt – dans mon fauteuil.
– Tu regardais cette connerie ? qu’il m’a lâché avec un petit air condescendant en pointant son double menton vers ma téloche.
J’ai haussé les épaules. Ma soirée télé était ratée.
– Surpris de me voir, non ?
– T’es guéri ? que je lui ai répondu encore tout à ma surprise.
Alors, là, il s’est marré franchement.
– Tiens, sers-moi un scotch, au lieu de dire des conneries !
Je lui ai servi un verre et m’en suis versé un par la même occasion. J’en avais rudement besoin.
– Je vous ai bien eus, hein ? Je vous ai tous roulés dans la farine. Ta frangine, son gigolo et toi. Enfin, toi, t’étais quand même le plus facile à berner…
Il m’a vexé, ce con. Surtout que je venais juste de réaliser qu’il avait joué la comédie.
– Tu sais, qu’il m’a dit en guise d’explication, quand je suis revenu de Corse en décembre, je n’étais pas tellement dans mon assiette. J’avais failli me faire virer de la police. Alors j’étais un peu dépressif. Puis, quand je me suis aperçu du manège entre la Perrine et son Henri-Jacques, avec ses tenants et aboutissants, j’ai décidé de franchement jouer au débile complet. Pour mieux piéger ces deux malfaisants…
Il s’est interrompu.
Je ne comprenais pas tout. Il avait dû s’en rendre compte.
– Bon, c’est pas grave. Passons plutôt aux choses concrètes. Je suis venu récupérer ma part.
– Ta part. Quelle part ? que je lui ai demandé l’air ahuri.
Il a haussé les épaules dans un geste d’impatience.
– L’enveloppe, connard.
J’ai failli demander quelle enveloppe. Mais je suis resté bouche bée.
– Voilà, t’as l’air de comprendre. L’enveloppe, c’est moi qui l’ai fourrée dans ton sac le matin de ton départ.
Il a attendu que ça percute avant de poursuivre.
– Et comme nous allons dorénavant être associés, je t’en laisse la moitié. Mais je garde la marchandise.
Je me suis laissé tomber sur le fauteuil de maman.
– Ça te la coupe, hein ? Eh oui, je leur ai subtilisé et la came et l’enveloppe.
Jamais je n’aurais imaginé mon beauf aussi retors. Mais ce genre de combine ne pouvait germer que dans un cerveau de flic. Et il était même particulièrement redoutable pour avoir réussi à berner la frangine.
Il m’a alors raconté qu’il avait subtilisé, la nuit de notre arrivée, les clés du corbillard sous l’oreiller de la frangine qui dormait à poings fermés et s’était emparé de la coke.
Comme il avait subtilisé l’enveloppe au petit matin pour la fourrer dans mon sac.
Vu son état, il était insoupçonnable.
Quand le Tonio et ses sbires se sont présentés pour récupérer leur argent, la frangine et son croque-mort ont constaté la disparition de l’enveloppe et se sont mis à paniquer et s’accuser mutuellement de vol.
Le Colombien a immédiatement flairé l’entourloupe.
Ils étaient tous réunis dans le salon. Debout.
Seul le Bellou était assis prostré dans son fauteuil.
Le Tonio a d’abord tiré dans la jambe du Henri-Jacques qui s’est mis à beugler.
La frangine a fait mine de se saisir de son pistolet de service.
Par pur réflexe professionnel, car elle ne le portait pas sur elle.
Les deux sbires lui ont vidé instinctivement leurs deux chargeurs.
Bide et thorax. De l’imparable.
Le croque-mort s’est alors mis à implorer le Tonio. Qui, froidement, lui a tiré un coup de grâce à bout portant.
Les deux sbires se sont mis à explorer sauvagement le salon et le Tonio a pointé son revolver sur le Bellou.
– Moi, je peux vous dire où ils ont planqué la came et le fric, qu’il lui a dit calmement. Et je ne vous demande que la vie en échange.
Le Tonio a tiqué. Les choses gratuites, il avait du mal à comprendre. C’était contraire à sa culture.
– Vous m’avez payé en me débarrassant de ces deux-là, qu’a précisé le Bellou.
– Cause toujours, lui a dit le Tonio.
– Au funérarium. Mais, avant d’y aller, foutez le bordel dans les autres pièces pour que ça fasse plus vrai. Moi, je n’aurai rien vu ni entendu. J’étais planqué dans le grenier.
Le beauf, il les a même aidés à foutre le bordel pour que ça aille plus vite.
Quand ils sont arrivés au funérarium, ça a été le grand cinéma. Cercueils fouillés, urnes renversées, deux des Dalton abattus successivement pour les faire parler, puis l’arrivée miraculeuse du commissaire Antoine et de son équipe.
J’ai pigé qu’il n’y avait rien de miraculeux et que le Bellou avait monté un piège diabolique.
– Comment que tu as fait ? je lui ai demandé un zeste admiratif.
Il m’a souri, satisfait que j’aie pu le suivre jusque-là.
– Internet, petit père, qu’il m’a dit.
Depuis le début de sa déprime, mon beauf avait correspondu avec le commissaire Antoine par courrier électronique. Il informait les Stups de chaque fait et geste de la Bernique et de son associé. Mais il avait fait croire à Antoine que le vol de la coke avait été effectué par le croque-mort et ses quatre Dalton. C’est pour ça qu’Antoine surveillait le funérarium.
La suite était réglée comme du papier à musique.
Mais il y avait un hic. Le Tonio pouvait faire tomber l’alibi du beauf dingue.
– Il n’est pas si con que ça, qu’il m’a dit. S’il me trahissait, moi je peux témoigner qu’il a abattu froidement le croque-mort.
– Mais il peut te soupçonner d’avoir tout manigancé ?
– Non, je suis tranquille. Je connais ce type d’individus. Ce sont des primaires. Il est persuadé que le croque-mort a voulu le rouler.
Je n’en étais pas si sûr. En tout cas, je n’en aurais pas donné ma main à couper. Et je comprenais mieux aussi pourquoi le commissaire Antoine était à la recherche de la marchandise. Il devait bien se douter qu’elle n’était pas perdue pour tout le monde.
– Et le commissaire des Stups, tu crois pas qu’il peut en venir à te soupçonner ? que je lui ai dit.
Mon beauf était malgré tout lucide.
– C’est un risque à courir, qu’il m’a répondu. Mais j’ai ma déprime comme alibi et, s’il doit soupçonner quelqu’un, ce sera Perrine. Mais elle n’est plus là pour répondre aux questions.
– Et si tu étais surveillé et qu’il apprenne que tu m’aies rendu visite ? j’ai rétorqué.
Le Bellou, il avait réponse à tout.
– Je suis sorti de l’hosto depuis une semaine. Il m’a rendu visite le dernier jour et je lui ai dit que j’avais l’intention de venir me reposer chez toi.
– Tu ne manques pas d’air, que je lui ai lâché avec animosité.
– Ben quoi, Jeannot, c’est normal. Tu es la seule famille qui me reste, non ?


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

lundi 11 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 9

Chapitre 9





La frangine a passé un coup de fil et nous a servi un dîner micro-onde.
Soupe de poireaux et choucroute mal réchauffée.
À coup sûr, c’est du surgelé.
Je déteste. Avec maman, nous ne mangions jamais de surgelés. Par principe et parce que papa ne supportait pas que l’on dépense dix sous au lieu de deux.
Je n’arrive pas à toucher à ma soupe.
Je suis assis juste en face du Bellou et ça me coupe la faim.
Chaque fois qu’il aspire une cuillerée, il fait un bruit de succion pas possible et il en fout la moitié à côté dont une partie lui dégouline sur le menton et son polo.
La frangine l’engueule, mais le Bellou est imperméable à ce genre de considération.
Même un vieux d’hospice se tiendrait mieux que lui.
Lorsqu’il attaque la choucroute, c’est pire.
Hier, je l’avais de profil et j’ai raté le spectacle.
Quand il mastique, les divers muscles de son visage, la bouche, les lèvres, le nez, le menton, les yeux, les oreilles, les plis du front semblent jouer chacun une partition à la désunisson la plus complète. Les percussions de Strasbourg, à côté, c’est de la pure harmonie, du chant grégorien.
Une sorte de portait cubiste dont chaque élément prendrait vie pour son compte.
Je manque gerber le peu de soupe que j’ai pu avaler et je prétexte un vent coulis pour changer de place et m’installer en face de la frangine.
Elle, c’est plutôt un modelage à la Daumier, mais, au moins, ça ne bouge pas. Et puis je suis habitué. C’est du familier.
Je me force à manger le chou. Avec de la moutarde, ça passe. Mais pas la charcutaille. J’ai l’impression de manger des morceaux de visage du Bellou tombés dans mon assiette.
– Tu n’aimes pas ? me lance ma sœur d’un ton aigre.
– Si, si, que je proteste. Mais je n’ai pas faim. Sûrement à cause de l’enterrement.
Elle hausse les épaules de dédain.
– Quelle sensiblerie ! Mais ça ne m’étonne pas de toi. Moi, ça me donne plutôt faim.
Je repense au petit chaton que papa m’avait ramené pour mes neuf ans et qu’elle avait étouffé le lendemain matin sous l’édredon « en jouant ».
J’en ai été malade toute une semaine et j’ai failli étouffer la Bernique dans son sommeil, « en jouant ». Mais j’avais peur d’elle et je ne voulais pas faire de peine à mes parents.
D’un coup, je comprends mieux son partenariat avec les Colombiens. Elle a trouvé l’âme sœur. Et ma frangine me fait peur à nouveau.
Je m’imagine à la place du chaton et je me demande si je passerai la nuit.
J’ai un mauvais pressentiment. L’impression que la mort rôde. Presque une réalité palpable.
Ça tombe sous le sens, que je me dis.
Cinq kilos de blanche en cavale. Des Colombiens qui réclament leur dû. Un croque-mort bidon. Quatre Dalton. Une mégalo – la frangine. Un paumé – moi. Un dingue – le beauf.
Ça ne peut pas être Blanche-Neige. Plutôt un polar de série B. Un truc où ça défouraille tous azimuts et où il reste pas un type pour raconter ce qui s’est passé.
Pourtant, la frangine n’est pas inquiète. Juste impatiente. Comme si elle croyait encore au retour de son croque-mort.
Et, à ma surprise, il rapplique à l’heure de la vaisselle, tout fiérot, avec la somme. Et cinq kilos de colombienne, c’est pas donné.
Là, je ne comprends plus. J’étais persuadé qu’il avait piqué la coke et s’était tiré.
Mais, à mon sens, ça ne résout pas le problème. La coke, elle a bien disparu. Et si le voleur n’est pas l’un d’entre nous, c’est obligatoirement un coup tordu du Tonio. Donc, il y a toujours de l’insécurité dans l’air.
Je profite de leurs congratulations – « Tu vois que tu pouvais me faire confiance, Perrine », dit le croque-mort, « J’avais confiance », que lui réplique la Bernique – pour annoncer mon départ le lendemain matin.
Dans l’indifférence générale. Excepté le Bellou qui me pince le bras pour attirer mon attention et qui me fait un clin d’œil.
Je suis chez les dingues !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.