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vendredi 14 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Phil conduisit la Twingo sur les cinq cents mètres qu’il restait à parcourir. Muet comme une carpe.
Il alla se coucher immédiatement en jetant juste un « Tout va bien » à Isa. Se refusant à toute explication.
– Demain. Je suis épuisé.
Le lendemain, jour de l’Assomption, il tint parole après le petit déjeuner.
– C’est cette histoire de marnière qui m’a donné l’idée. Elle coupait toute la largeur sur près de trois mètres et faisait huit mètres de long – et au moins une trentaine de mètres de profondeur.
Alors, quand je l’avais vu partir avec la première équipe de mafieux, il avait pris un peu d’avance puis éteint ses lumières une centaine de mètres avant la bifurcation.
L’entraînement des soirées précédentes, c’était ça.
Mais les autres, ses « complices », dès son passage sur la bonne route, avaient aussitôt placé le panneau d’interdiction de passage sur celle-ci.
D’où le dérapage contrôlé des Siciliens qui devaient s’engager forcément sur la mauvaise où les attendait, cinquante mètres plus loin, la marnière.
– Et, même en s’en rendant compte au dernier moment, avec le remblai des deux côtés qu’on avait mis l’après-midi, ils ne pouvaient qu’aller tout droit… Pour sûr, ils ont freiné à mort ! Mais tête baissée ils ont basculé dedans… Sans trop de bruit car Michel y avait balancé des bottes de paille au fond !
Même topo avec la seconde équipe.
Sauf que, cette fois, ils avaient prévu de les coincer à deux voitures. L’une conduite par Phil et l’autre par l’un des jumeaux. De façon que, s’ils montraient de la méfiance au dernier moment, la deuxième voiture conduite par Phil puisse les coincer et les pousser vers le trou sur cette route où il était impossible de se doubler.
– Mais il n’y a pas eu besoin. Ils ont foncé dedans tout seuls…
Phil était fier comme Artaban.
– Je crois que j’ai enfin fait une bonne action dans ma vie.
– Mais, Papy…, tenta Isa.
– Si, si, la coupa-t-il. Et je sais ce que je dis. Vous pouvez me croire !
Ses acolytes, ainsi que Marcelle, nous rejoignirent à l’heure de l’apéritif.
– Il manque encore un peu de terre ! dit joyeusement Michel. Mais c’est déjà pas mal.
Les deux jumeaux me serrèrent chaleureusement la main avec de petites tapes complices sur l’épaule qui n’échappèrent pas à Isa.
Qui a fait la gueule après que Georges lui a dit :
– Votre mari, il a pas été mal. Il nous a donné un bon coup de main, vous savez ?
Non, elle ne savait pas. Je lui avais tu mon rôle de croque-mort.
– Tu m’expliqueras, me lâcha-t-elle fielleusement, ce que tu entends par rôle de simple observateur. Ça m’intéresse…
Il y eut quand même un petit flottement dans notre confrérie lorsque le brigadier débarqua, seul, alors que nous étions déjà quelque peu éméchés.
Il s’approcha d’un pas énergique et l’air particulièrement satisfait. Jetant des regards chaleureux à chacun et chacune. Style de Gaulle descendant les Champs-Elysées à la Libération.
– Alors, messieurs ! Beau travail que ce remblayage de la marnière… Mais je ne suis pas venu pour vous parler de ça. Je souhaitais vous apprendre une bonne nouvelle, que vous ignorez encore, bien sûr… Eh bien, je vous annonce que le « clan des Siciliens » s’est volatilisé dans la nature cette nuit et qu’il a dû s’enfuir en Sicile. Hélas ! car nous étions près de les arrêter pour leur trafic de drogue et autres méfaits… De toute façon, nous en sommes débarrassés. C’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
Nous avons tous applaudi et félicité le brigadier qui a accepté de trinquer avec nous.
Il n’était pas de service.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 3 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le lendemain matin, le vendredi 8, je me suis rendu seul à la gendarmerie de Bernay.
J’ai été reçu au bout d’un quart d’heure par le brigadier.
– Qu’y a-t-il pour votre service, commandant ?
J’avais décidé l’offensive sans concession.
– Mettre les choses au clair, commençai-je, même si ce ne sont pas mes affaires. Mais ça peut le devenir…
– Serait-ce une menace ? Cela me surprend de votre part.
– Non, brigadier. Mais vous savez parfaitement que Salvatore Patronicci est l’auteur du meurtre de Dominique Pieri et, probablement, de celui de Jacques Berton.
– Oui. Et alors ?
J’étais soufflé.
– Que voulez-vous, je le sais, mais je n’ai pas de preuves.
Il avait l’avantage, le savait et prit la peine de se fendre d’un large sourire avant de poursuivre.
– Lors de la découverte du cadavre d’Annabelle Patronicci, nous avons rapidement soupçonné Jacques Berton. Mais il s’était enfui. Puis, ensuite, il y a eu l’installation de Salvatore Patronicci. Qui venait attendre le retour du meurtrier. Que voulez-vous ? lui il y croyait… Aussi, dès le retour de Berton sous prétexte du décès de sa sœur – pas très clair d’ailleurs son suicide par pendaison, on peut y voir la main de Patronicci pour accélérer le retour du dernier des rejetons Berton –, je les ai surveillés tous deux… Nous avons eu droit à l’explosion suspecte du garage des Berton et à l’incendie – à la grenade incendiaire, s’il vous plaît ! – de la pizzeria Patronicci… Nous étions observateurs et nous le sommes restés – je ne vous apprendrai rien en vous disant que, si la justice a parfois du mal à éliminer les malfaisants, parfois, ceux-ci y parviennent plus facilement en s’entretuant… Je ne suis pas contre – officieusement, s’entend –, et vous, commandant ?
Je revoyais mon séjour du mois de juillet dans le pays de Retz et repensais aux moyens que j’avais employés.
J’opinai.
– À la bonne heure ! J’étais sûr que nous nous comprendrions… Bref, il est évident que Patronicci a mutilé le sieur Pieri puis l’a achevé. Comme il a sûrement assassiné le sieur Berton… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi qui l’ai rencontré plusieurs fois et l’ai bien observé, ce Berton, je puis vous assurer qu’il ne faisait pas le poids face au Sicilien, surtout que ce dernier avait rameuté de la « main-d’œuvre » – des « cousins »… Et je l’imagine mal réussissant à lui échapper. Donc, le corps n’est pas loin. Mais où ? Vous avez une idée, commandant ?
J’avais la bouche sèche de toutes ces révélations qui recoupaient mes déductions.
Le brigadier attendait patiemment ma réponse.
– À mon avis, il se trouve dans la tombe de la fille de Patronicci.
– La tombe d’Annabelle, la seule du cimetière qui n’ait pas de nom ? Je suis d’accord avec vous… Mais, si je la fais ouvrir, poursuivit-il d’un air matois, qui me prouve que le corps de Berton ait été mis là par le papa Patronicci ? J’ai une présomption mais toujours pas de preuve, n’est-ce pas ?
– Je vous l’accorde.
Il se pencha vers moi à travers son bureau en prenant appui de ses deux coudes.
– Je vais vous confier un secret… Le marbrier attend, pour le début de la semaine prochaine, une superbe dalle funéraire avec stèle monumentale, le tout du plus beau marbre de Carrare – limite convoi exceptionnel, si vous voyez le genre… Bref, le papa Patronicci a prévenu le marbrier qu’il n’avait qu’à s’occuper de la livraison. Lui et sa famille s’occuperont de l’installation. Il lui a présenté ça, cet enfoiré de mafieux, comme une vieille tradition sicilienne !… Donc, j’ai dit au marbrier, qui est venu s’en inquiéter auprès de moi, de les laisser faire. Comme ça, je pourrai les surprendre en train d’ouvrir la fosse et, si le corps de Berton s’y trouve – comme nous le supposons tous deux –, les arrêter tous quand ils commenceront l’installation de leur monument, en flagrant délit de dissimulation et recel de cadavre…
Je me sentais quelque peu rassuré, mais nous étions le 8 et il s’agissait de prendre de vitesse les possibles conneries de Phil et des deux vieux.
– Ah oui ! j’allais oublier, reprit le brigadier. Le vieux Patronicci tient absolument à faire sa maçonnerie le vendredi 15, le jour de l’Assomption… Que voulez-vous, encore une tradition sicilienne !
Je ne savais pas comment j’allais pouvoir retenir mes trois lascars toute une semaine. Mais j’eus l’impression que le brigadier lisait dans mes pensées.
– D’ici là, vous savez, s’il y a du nettoyage dans l’air, c’est que Dieu l’aura voulu ! Ce n’est pas moi qui irai m’en plaindre en cette période de restriction budgétaire…
Il éclata de rire sur ces bons mots.
Je ne pus que sourire jaune.
– À bientôt, commandant. De toute façon, je passerai vous voir pour faire signer au grand-père de la petite sa déposition en tant que « découvreur » du cadavre du bois. Je ne vais quand même pas convoquer ce brave homme et éminent professeur à la gendarmerie, n’est-ce pas ?
Il m’a accompagné jusqu’à la sortie, mais je n’ai pas compris pourquoi il m’a souhaité « bonne chance » d’un air entendu. Mais je savais que j’allais en avoir besoin.
Ce que m’a confirmé la vision des deux vieux en train de discuter de façon animée avec Phil à l’entrée du chemin d’accès à notre fermette.
Que pouvaient-ils bien comploter ? Je ne voyais pas George et Marcelle, à soixante-dix ans, et encore moins Phil, le pacifique prof de lettres, se transformer en desperados.
Ça sentait quand même les emmerdes à venir s’ils provoquaient le Salvatore Patronicci d’une façon ou d’une autre.
Il me fallait les protéger contre eux-mêmes et tenir Isa et notre fille à l’écart.
Ces mafieux, au nombre de cinq selon le brigadier, étaient loin d’être des enfants de chœur. S’ils apprenaient ou savaient déjà – et pourquoi pas ? – qu’Isa et moi étions officiers de police, ils pouvaient même s’imaginer dans leur tête de tarés que nous étions là en opération clandestine contre eux.
J’ai expliqué longuement à Isa le fruit de mes cogitations après lui avoir fait le compte rendu de mon entretien avec le brigadier. Qu’il laissait le champ libre à un éventuel « assainissement » providentiel. Qu’il resterait, à mon sens, en retrait. Pour compter les coups. Mais elle refusa tout net de partir avec Philippine ou d’aller terminer ailleurs ses vacances pour les raisons de sécurité évidentes que je lui exposai.
Elle voyait les choses différemment. Elle estimait que le brigadier était correct. Qu’il resterait effectivement en retrait mais aurait toujours un œil sur nous, de jour comme de nuit. Que ça représentait une sacrée protection.
Que Patronicci et ses quatre sbires n’oseraient jamais s’attaquer frontalement à nous car il devait bien se douter que la cavalerie ne serait jamais bien loin.
Qu’il n’était pas question qu’elle parte sans moi. Qu’elle veillerait sur notre fille. Qu’il n’y avait d’ailleurs aucune raison de se mêler de tout ça. Qu’il n’y avait qu’à laisser faire le brigadier et ses hommes le jour de la pose de la dalle de marbre. Le 15 août.
– Mais c’est Phil et les deux vieux qui sont en train de nous mêler à tout ça ! ai-je protesté. Te rends-tu compte que, pour nous et notre fille, ils représentent un danger aussi importants que le Patronicci s’ils s’amusent à le défier avec leurs projets débiles que nous ignorons totalement ? Et nous n’avons que nos deux flingues de service ! Avec ça, on ne va pas loin face à des individus qui disposent à leur guise de tout un arsenal allant de l’arme de poing sophistiquée au lance-roquettes en passant par les explosifs en tout genre !


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

samedi 1 novembre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Le jeudi 7, peu avant midi, le brigadier vint nous rendre une visite, « de courtoisie », selon ses propres termes.
Il nous apprit que Dominique Pieri avait été émasculé de son vivant. Que son oreille avait été tranchée avant le reste. Que l’on n’avait pas retrouvé de traces significatives ni dans le garage ni dans la maison. Que Jacques Berton était toujours en fuite.
– Et la fouille du jardin derrière la maison ? demandai-je.
– Ça n’a rien donné. Et d’ailleurs il n’y avait pas de trace sur le corps qu’on l’ait traîné jusqu’au bois. Nous pensons que Jacques Berton a utilisé la brouette à bois pour transporter le corps.
– Et si Jacques Berton avait été également assassiné ?
– Dans ce cas, il aurait été enseveli dans le bois comme son associé. Nous avons sondé les alentours hier mais nous n’avons pas découvert d’autre « tombe ».
– Peut-être parce que vous ne cherchiez pas au bon endroit, lui ai-je dit simplement.
Mais il ne pouvait pas comprendre le sens de ma phrase. Ou pas encore.
– Pour nous, l’affaire est bouclée. S’il n’y a pas de fait nouveau dans les jours à venir, nous en resterons là.
Il s’apprêtait à partir et il changea brusquement de sujet.
– Tiens ! le grand-père de la petite n’est pas là aujourd’hui.
C’était une simple constatation.
Isa lui a répondu ironiquement.
– Non. Mais il n’a pas disparu – ou pas encore ! Il a simplement souhaité déjeuner en ville en célibataire.
Le brigadier s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps et repartit. Il me laissait une drôle d’impression.
S’il soupçonnait Jacques Berton d’avoir assassiné – pour on ne sait quelle raison – la fille du Sicilien il y a douze ans, pourquoi ne soupçonnait-il pas le Sicilien d’avoir assassiné et Pieri et Berton ?
Ou alors il souhaitait laisser les événements suivre leur cours. Mais lequel ?
– Au fait, ai-je demandé à Isa, c’est quoi cette histoire de Phil qui souhaite déjeuner en ville ?
– C’est rien. Il veut juste voir de quoi à l’air la pizzeria du Sicilien.
Je craignais le pire. Papy allant taquiner la Mafia dans son antre !
Mais le pire, pour l’instant, c’étaient les deux retraités agricoles qui revenaient plus tôt que je ne l’avais pensé.
Ils avaient l’air gênés. Moi, j’étais déjà sur mes gardes.
Ni l’un ni l’autre ne se décidait à parler. Chacun des deux attendant que l’autre prenne l’initiative.
Après s’être dandiné un moment sur ses jambes, Georges s’est enfin décidé.
– Il faut qu’on vous dise quelque chose…
Dans ce cas, il faut se taire afin que le malaise que crée le silence oblige l’interlocuteur à vider son sac.
– Voilà… Eh ben, ma femme et moi, on a toujours soupçonné le fils Berton du meurtre de la jeune Sicilienne… Alors, quand le brave M. Patronicci nous a demandé de lui prêter la clé de la maison des Berton pour donner une leçon à l’assassin de sa fille, eh ben, on la lui a donnée…
– Il a dû vous dédommager, non ? le coupai-je en leur jetant un regard compréhensif.
– Oh ! pas tant que ça vu le service rendu, jeta Marcelle. Puis, ce pauvre M. Domi si gentil, c’était pas prévu qu’il soit tué… Il n’avait rien à voir là-dedans. Il était innocent !
– Oui, reprit Georges, ça a été trop loin… C’est d’ailleurs pour ça qu’on voulait vous causer. Parce que, nous, on n’a rien à voir là-dedans… On a juste prêté la clé pour rendre service…
– On s’est demandé ce qu’on devait faire pour ne pas avoir d’ennui. Alors, Georges et moi, on s’est dit que le mieux était de le dire à la police, et comme vous êtes de la police…
Avec Isa, nous nous sommes regardés avec effarement. L’un et l’autre pensions la même chose. « Complicité de meurtre » !
Après un moment de réflexion pour donner plus de poids à mes paroles, je me suis lancé d’un ton empreint de gravité.
– Je ne vois qu’une solution. Répéter aux gendarmes ce que vous venez de nous avouer. Cela fera avancer l’enquête. Il vous en sera tenu compte par le juge…
– Ah ! mais il n’en est pas question ! me coupa farouchement Marcelle. Nous, on n’a rien à dire à c’te grande andouille de brigadier, hein, Georges ?
Le mari opina de la tête en prenant un air buté.
– Mais, Marcelle, intervint Isa, si mon mari et moi allons répéter vos dires au brigadier, il viendra vous interroger…
– Ah ! mais c’est que nous on vous a rien dit, hein, Georges ? Et puis ce serait comme de la délation de vot’ part ! Nous on est venus se confier à vous par sympathie et en toute confiance. La mort du Jacquot, elle est juste. Mais pas celle de M. Domi. C’est ça qui nous pèse sur la conscience, vous comprenez ?
Marcelle s’était mise à essuyer de grosses larmes.
Georges posa son bras sur ses épaules et tenta de la consoler.
– Nous, c’qu’on veut, c’est réparer la mort de M. Domi, déclara Georges avec dignité. Si vous voulez pas nous aider, eh ben, on se débrouillera tout seul ! On a l’habitude. Et c’est pas toute l’autorité des Parisiens qui nous fera peur, foi de Normand ! conclut-il un rien condescendant avant d’entraîner sa femme vers le portail.
Isa et moi n’avions plus faim et moi j’avais envie de retourner à Paris, même par cette canicule, pour y couler des vacances paisibles les pieds dans l’eau du bassin du Trocadéro et en dînant chinois ou libanais pour le dépaysement…
À voir notre tête, Philippine ne fit aucune difficulté pour avaler ses épinards et sa tranche de jambon.
Et Phil qui nous revenait tout excité. Il ne manquait plus que ça !
– J’ai découvert ! bégaya-t-il d’énervement. Ça sent le trafic de drogue et le crime organisé. Et je m’y connais ! C’est des gros, en plus, des mafieux, sûr !
Nous étions atterrés. Il nous contempla un moment.
– Vous en faites des têtes ! poursuivit-il. Si vous n’êtes pas contents, c’est pas grave, je me débrouillerai tout seul avec le commissaire Antoine pour les faire tomber ces pourritures d’empoisonneurs… Vous préférez peut-être que ma petite-fille se drogue plus tard !
Nooon ! Pitié ! Dieu existe-t-il ? Dans ces moments, on aimerait toujours que oui.
J’imaginais déjà la colère homérique d’Antoine. « Quoi ! après vos faux cadavres, un faux réseau de drogue de la Mafia sicilienne en pleine campagne normande ? Et puis quoi, encore ! »
– Papy, dis-je en m’efforçant de garder mon calme, en mettant dans ma voix le plus de tendresse filiale possible, le commissaire Antoine, c’est peut-être pas une bonne idée en ce moment. Il est très surchargé et…
– C’est bon, j’ai compris, je me débrouillerai seul. D’ailleurs, j’ai l’habitude, moi !
– Mais Phil…, tenta Isa.
– Quoi ? Toi aussi tu acceptes que ces nuisibles puissent droguer ta fille plus tard – et pis même ! Tu me déçois, ma fille…
Philippine se mit à pleurer et se précipita vers son grand-père.
– Vous êtes méchants avec Papy !
Mais qu’est-ce que je fous là ?
Isa et moi nous avons tenu un conseil de guerre dans notre lit une partie de la nuit. Il n’y avait qu’une solution. Mettre le brigadier sur la piste du Sicilien pour qu’il arrête le massacre. Papy et les deux vieux ne faisaient pas le poids face à lui.


– Tu te rends compte, me dit-elle au moment de nous endormir, on n’a pas encore fait l’amour depuis qu’on est là !
– On n’a pas eu le temps, ma pauvre chérie, avec toute cette dinguerie.
– J’ai même pas envie, amour. Et toi ?
– Non plus.


© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 30 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le mardi matin à mon réveil, je constatai que le fourgon de la gendarmerie stationnait toujours devant le portail. Mais ils n’étaient que deux.
Ils avaient veillé toute la nuit. Pour la « sauvegarde » des lieux, les techniciens devant encore effectuer des recherches dans le périmètre.
Les gendarmes voulaient également passer au peigne fin le jardin qui descendait derrière la maison des Berton jusqu’au bois sur une cinquantaine de mètres.
Ils pensaient que la victime avait été assassinée dans la maison même et qu’elle avait ensuite été transportée jusqu’à la lisière du bois.
Ils ne refusèrent pas le café que leur proposa Isa. Mais ils vinrent déjeuner à tour de rôle.
Vers neuf heures et demie, le reporter de L’Eveil normand demanda l’autorisation de photographier les lieux.
– Juste quelques photos…
Il fut éconduit sèchement. C’était trop tôt « pour ça ».
Le brigadier arriva sur ces entrefaites avec cinq hommes tous en battle-dress. Prêts pour le grand jeu de la chasse au trésor.
Il se montra cordial. J’en ai profité entre deux banalités courtoises.
– Dites, à propos, il n’y aurait pas de rapport entre Jacques Berton et la jeune fille dont les restes ont été retrouvés dans le champ il y a sept ans ?
Il était ahuri.
– Comment savez-vous ça ?
– Simple déduction, fis-je modestement.
– Mais personne n’est au courant !
– La prescription, tout simplement…
J’ai pris un air hyper mystérieux et il est reparti vers ses hommes en se retournant plusieurs fois vers moi.
Il a semblé hésité, fait demi-tour et est revenu sur ses pas à grandes enjambées.
– Surtout, n’en dites rien à personne. Je compte sur vous !
– Évidemment.
Je me suis frotté les mains de satisfaction tout en rejoignant Isa et Phil en grande conversation.
– Nous avons vu juste ! leur dis-je en les prenant chacun par le bras.
J’étais satisfait de ma formule. Elle ne faisait pas de jaloux.
Puis nous partîmes au ravitaillement en ville, Isa et moi.
Pour la première fois, je n’avais plus de petit pincement en confiant ma fille à Papy. Je savais que c’était un type bien. Un peu fantasque, bien sûr, ou farfelu, si l’on préfère, mais vraiment un type bien. Je m’étais bêtement fait des idées sur son compte. Surtout avec cette histoire de « saloperies » à brûler. Dont j’avais honte à présent.
J’avais également perdu cette jalousie idiote pour leurs petites complicités. Je comprenais mieux pourquoi Isa voyait en lui un père.
À notre retour vers une heure, la gendarmerie était toujours en grande fouille. Mais il y avait deux absents. Marcelle et Georges. Ce qui ne me surprenait pas. On ne risquait pas de les revoir de sitôt.
L’après-midi, après le départ temporaire des gendarmes qui voulaient s’atteler le lendemain à la fermette des Berton, pour la « faire parler », je me suis rendu avec Isa sur le lieu qui avait servi de sépulture provisoire à « M. Domi ».
Un gendarme de faction derrière la fermette nous héla et nous fit signe de rebrousser chemin.
Nous avons fait demi-tour et j’ai eu une idée en attendant d’en savoir plus sur les trouvailles de l’équipe du brigadier.
Je suis allé en voiture jusqu’au petit cimetière de Caorches, dans le bourg, à près de deux kilomètres de notre fermette. J’ai cherché la tombe de la fille de Patronicci. En vain. Je ne voyais son nom nulle part. Sur aucune dalle ou stèle. Trois sépultures étaient restées à l’état de motte de terre et deux d’entre elles seulement portaient le nom du locataire sur la croix de bois les surplombant. Ces deux-là étaient anciennes. La troisième semblait plus récente car la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Et ce ne pouvait donc être celle de la fille du Sicilien puisqu’elle avait été enterrée il y a sept ans.
Mon idée ne m’avait mené nulle part et je suis retourné songeur à la fermette.
Le soir après dîner, nous avons décidé d’aller faire un tour à la mer le lendemain pour nous changer les idées.



© Alain Pecunia, 2008.
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mercredi 29 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite et fin)

Chapitre 6 (suite et fin)





Enfin, une demi-heure plus tard, Isa s’est fait éjecter à son tour. Les gendarmes restaient entre gendarmes.
Elle me prit par le bras et m’entraîna vers la pelouse.
– Le chien a découvert un corps qui n’était pas enterré profondément. Il doit être là depuis quelques semaines seulement, mais il est salement mutilé… Les parties et une oreille en moins… Georges et Marcelle ont identifié leur « M. Domi », l’associé et ami de Jacques Berton. Le brigadier avait eu l’occasion de le rencontrer de son vivant et il l’a reconnu aussi. Dominique Pieri, trente-huit ans. Un repris de justice.
– On a donc retrouvé un des deux « disparus ». Les vieux ont eu la bonne intuition. Ça me surprend.
– Le brigadier, reprit Isa, va lancer un avis de recherche sur Jacques Berton. Il pense qu’il a assassiné son associé et qu’il a disparu, mais il peut être loin maintenant car Georges et Marcelle l’ont vu le samedi 28 juin pour la dernière fois.
– Mais pourquoi aurait-il mutilé le corps ? Les couilles, ça se comprend. C’est peut-être par vengeance. Ça se voit dans les crimes homos. Mais l’oreille…
– Il faut l’examen du légiste pour savoir. En fait, il semble que le corps avait déjà été partiellement déterré par un animal – sûrement le chien du fermier. C’est peut-être lui qui avait commencé à le boulotter… Avec la terre et les saloperies autour, on ne peut pas bien se rendre compte. Ils attendent le légiste pour le dégager entièrement.
Marcelle était secouée.
– Ce pauvre M. Domi, si gentil…
Ma curiosité professionnelle ayant repris le dessus, c’est moi qui pris l’initiative de les garder à dîner cette fois. Mais, pour l’instant, nous avions tous besoin d’un petit remontant.
En observant Marcelle et Georges, je me suis fait deux réflexions.
Premièrement, Marcelle éprouvait une peine évidente pour la mort de Dominique Pieri. Deuxièmement, ni l’un ni l’autre ne parlait de Jacques Berton.
Le brigadier soupçonnait ce dernier, et les deux vieux semblaient admettre sa culpabilité puisqu’ils ne contestaient pas ce point. Pourtant, Marcelle avait connu Jacques tout petit. Pourquoi ne le défendait-elle pas ?
J’ai attendu que notre fille soit couchée avant d’aborder ce qui me tracassait. À brûle-pourpoint. Sans préambule.
– Il y a une chose sur laquelle je m’interroge… Il me semble que, pour vous deux, la culpabilité de Jacques Berton ne fasse aucun doute… Vous qui le connaissiez bien, qu’est-ce qui vous fait penser qu’il est l’assassin ?
À voir leur tête, j’avais fait tilt. Ils semblaient coincer aux entournures.
– Ben, parce qu’il a fui…, finit par dire Marcelle.
– Et puis, sinon, qui est-ce qui aurait tué M. Domi ? lâcha Georges.
C’était effectivement une bonne question. Bien évidemment, je n’allais pas le leur dire. Mais j’ai vu au regard que me jeta Isa qu’elle était sur la même longueur d’onde que moi.
Georges était malin. Il était gêné par sa question-réponse.
– De toute façon, reprit-il d’un air dégagé, ça faisait douze ans qu’on ne l’avait pas vu.
Isa a pris la balle au bond.
– Mais pourquoi est-il parti au Venezuela il y a douze ans ? Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’il ait envie de s’expatrier alors que ses parents étaient riches et qu’il participait à leurs activités d’antiquaire ? Tout à l’heure, Marcelle, vous m’avez dit que ses parents lui avaient même confié la gestion de leur stand de Saint-Ouen…
– Allez donc savoir ! s’empressa de dire Georges. Et puis il ne s’entendait pas si bien que ça avec ses parents et sa sœur qui avait dix-sept ans de plus que lui…
– Il a pu faire une bêtise…, ai-je lâché négligemment.
– Ça, c’est certain, intervint Phil à notre surprise à tous. Quand on part dans ces pays-là, c’est qu’on a fait une bêtise.
– Une grosse bêtise, complétai-je en saisissant la balle à mon tour.
J’étais quand même estomaqué que ce soit Papy qui vivait parmi ses auteurs classiques qui ait trouvé la bonne piste, avant Isa et moi, qui étions les pros.
Georges et Marcelle n’avaient plus qu’une envie. Rentrer chez eux au plus vite.
Mais Phil tenait la grande forme. Il ne voulait pas qu’on lui vole son idée.
– À mon humble avis de professeur agrégé de lettres, s’il n’est pas revenu pour l’enterrement de ses parents quand ceux-ci ont décédé, c’est qu’il ne le pouvait pas. S’il est revenu en avril, c’est qu’il le pouvait.
Isa et moi étions admiratifs. Georges et Marcelle étaient dans leurs petits souliers.
– Poursuis, Phil, l’encouragea Isa.
Il eut un large sourire de satisfaction et posa ses mains à plat sur la table pour se donner une contenance pleine de dignité.
– C’est simple. Pour un crime, la prescription est de dix ans. Il n’y avait pas encore prescription quand ses parents sont morts. Et s’il y avait prescription quand il est revenu, c’est qu’il était parti il y a douze ans après avoir commis un crime. C’est de la pure logique, non ?
Georges et Marcelle s’étaient déjà levés pour prendre congé. Il y avait de la précipitation dans l’air.
Toutefois, je n’ai pas voulu leur poser la dernière question qui me venait à présent à l’esprit. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais la réponse.
Après leur départ, j’ai longuement complimenté Phil sur ses déductions logiques.
– Vous nous avez fait gagner du temps. Si, si, je vous l’assure…
Il se pavanait, mais c’était bien mérité pour cette fois. Je comprenais mieux à présent pourquoi Isa le tenait en si haute estime et pourquoi son aide avait été des plus précieuses dans l’affaire de trafic de drogue qu’il avait aidé à résoudre.
Mais je n’ai pas compris qu’il parût gêné quand je lui fis un dernier compliment.
– Papy, vous avez le sens du crime dans le sang ! C’est un don qu’ont en commun les grands criminels et les grands policiers. Les uns pour le mal et les autres pour le bien…


© Alain Pecunia, 2008.
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mardi 28 octobre 2008

Noir Express : "Sans se salir les mains" (C. C. VII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 6





Le lundi matin, nous avons déjeuné en solo. En famille – si j’y inclus Philippe-Henri, et je crois que je ne peux faire autrement pour très longtemps.
Papy et Philippine ont joué à des jeux de mômes jusqu’au déjeuner, puis chacun s’est installé pour un après-midi de farniente. Interrompu dans l’heure par l’arrivée de Marcelle en vélo – c’était son après-midi de ménage. « C’est vrai, j’ai oublié de vous le dire hier. » Suivi une demi-heure plus tard par Georges – c’était son après-midi de tonte de la pelouse.
– Mais il n’y a rien à tondre avec cette canicule ! C’est tout pelé…, ai-je protesté.
Il a haussé les épaules dédaigneusement en se dirigeant vers l’abri de jardin.
– On voit bien que vous êtes un Parisien ! Une pelouse, ça ne se tond pas. Ça s’entretient. Et chaque semaine !
Nous nous sommes réfugiés dans le champ à pommiers cabossé de taupinières.
Rien ne m’énerve plus que le bruit d’une tondeuse. Au bout d’une demi-heure, j’ai plié bagages et j’ai proposé à Isa d’aller nous promener en ville en amoureux. Laissant Phil à la garde de Philippine et vice versa.
Bernay, sous-préfecture de l’Eure, est la seule ville de Normandie, avec Bayeux, à n’avoir pas été bombardée à la Libération. Ses maisons ou échoppes datant du Moyen Age et de la Renaissance ont donc été préservées. Le tracé de ses rues et ruelles est resté inchangé.
Pour les uns, c’est grâce à l’action du sous-préfet résistant qui sut avertir à temps – et surtout convaincre – les Alliés qu’il n’y avait plus d’Allemands dans la ville. Pour d’autres, c’est grâce à l’intercession de la Vierge du Bon-Secours. En tous les cas, la ville fut libérée par les Canadiens.
Nous nous sommes promenés deux bonnes heures en profitant du calme de ce lundi après-midi. Puis nous sommes rentrés tranquillement.
Marcelle et Georges étaient rentrés chez eux, et Phil attendait notre retour pour aller se promener avec Philippine le long du bois.
– On va voir les bêtes ! nous dit la petite en prenant un grand air mystérieux.
En notre absence, ils avaient réussi à apprivoiser le chien de la ferme d’à côté qui était déjà venu nous rendre visite la veille. Un superbe labrador noir.
Le chien décida de les accompagner.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que j’entendis des aboiements prolongés. Ceux d’un chien qui a trouvé quelque chose.
Le temps de me diriger vers le portail, Phil et la petite qu’il portait dans ses bras étaient déjà de retour.
Ils étaient tout excités.
– Le chien a trouvé quelque chose ! me dit Papy. Tenez ! me dit-il en me mettant la petite dans les bras, gardez-la ici pendant que j’y retourne avec Isa.
– Mais…
– Non, non. Il vaut mieux pas que la petite voie ça. Gardez-la ici. Moi j’y retourne avec Isa… Le temps de trouver une pelle, ajouta-t-il précipitamment.
Quand je l’ai vu repartir avec Isa, j’eus le sentiment d’être la pièce rapportée.
Pour je ne sais quelle raison, c’est à ce moment-là que Georges et Marcelle ont rappliqué.
– Ils ont trouvé quelque chose par-là, leur dis-je en leur indiquant du menton la lisière du bois qui prolongeait le chemin d’accès à notre fermette.
Ils me laissèrent en plan.
Isa revint seule dix minutes plus tard.
– Faut que j’appelle la gendarmerie !
Elle était pâle et haletante.
– Tu pourrais peut-être m’expliquer…
– Plus tard ! Occupe-toi de la petite.
Plus facile à dire qu’à faire, car Philippine gigotait de partout en tentant de se dégager de mes bras.
– J’veux aller avec maman et Papy…
La claque n’était pas loin si elle continuait comme ça. Je le sentais. En cachette de sa mère pour ne pas subir de représailles.
Isa ressortit trois minutes plus tard de la maison. Moi, j’étais resté sur le pas de la porte avec la petite dans les bras qui gigotait de plus en plus et qui ne fut sauvée de la claque que par l’arrivée de sa mère.
– Tu les attends ! Moi, je retourne là-bas.
– Ben voyons !
Elle haussa les épaules et partit au pas de gymnastique.
Une demi-heure plus tard, la gendarmerie était là. Ils étaient cinq.
Eux aussi m’ont laissé en plan. Sauf un qui est resté près de leur véhicule garé devant le portail et qui ne cessa de me regarder comme un suspect.
Mais Philippine n’a pas reçu sa claque sur les fesses devant le gendarme. J’ai attendu qu’il soit occupé avec sa radio et qu’il me tourne le dos.
Un quart d’heure plus tard, Phil et les deux vieux étaient de retour. Muets comme des carpes et la mine sombre. Surtout Marcelle qui essuyait ses larmes.
En moi-même, l’idée qu’ils avaient été éjectés par les gendarmes me fut une petite satisfaction.
Malgré tout, eux savaient, et moi toujours pas.
Je suis quand même parvenu à refiler Philippine à Papy et j’ai franchi la limite du portail pour me diriger vers le « lieu ».
En fait, je n’ai pas pu faire plus de trois mètres.
Le pandore de garde m’a rappelé à l’ordre.
– Vous n’avez rien à faire là-bas ! Restez ici !
– Mais ma femme y est !
– Elle est témoin, pas vous !
– Mais je suis commandant de police !
– Et alors ? C’est pas votre juridiction !
Sarkozy, me suis-je dit, il rêve parfois avec sa collaboration des polices.
J’ai jeté un regard mauvais au gendarme, mais il s’en foutait. Il était content d’emmerder un commandant de police. Un pékin usurpant un grade « militaire ». Un concurrent déloyal.


© Alain Pecunia, 2008.
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dimanche 7 septembre 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Je restai plongé dans un état d’hébétude total durant tout mon interrogatoire dans les locaux de la brigade de gendarmerie de Pornic.
Je les entendais dans un murmure lointain et ne répondis à aucune de leurs questions puisque ça ne me concernait pas.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame… Je n’arrêtais pas de chantonner cette phrase telle une berceuse. Paraît-il.
Ils prétendaient que je simulais.
Mais ils n’avaient même pas besoin de mes aveux tant les témoignages révélaient l’évidence même.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
J’étais à genoux auprès du corps de la victime. Sur son côté droit.
On m’avait surpris en train de tenter de l’achever en lui cognant la tête contre le sol en béton.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
On m’avait entendu hurler le prénom de la victime alors que je m’engouffrais tel un furieux dans le blockhaus, juste avant de me précipiter sur la victime et de la poignarder horriblement. – Il y avait des façons horribles de poignarder et des façons pas horribles. Je ne voyais pas tellement la différence, mais je m’en foutais. Ça ne me concernait pas.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
De toute façon, le relevé d’empreintes sur le manche du couteau – un couteau à désosser d’un modèle courant – me dénonçait formellement.
Un couteau à désosser… Ça me rappelait quelque chose. Mais j’arrivais pas à me souvenir. Je désossais si souvent dans ma cuisine.
J’avais porté trois coups à l’abdomen et un quatrième au bas-ventre. On ne savait pas encore lequel avait été mortel. – Paraît que c’est important de savoir lequel.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
C’était assurément un crime à caractère sexuel.
La victime cohabitait avec l’assassin depuis quelques jours.
Ils s’étaient rencontrés par hasard à La Baule. Devant le Casino. Avaient déjeuné ensemble au Castel Marie-Louise.
Ils ne se connaissaient pas auparavant.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Une histoire de drague classique entre homos qui se terminait en crime.
Sûrement un truc de jalousie sexuelle.
Ces blockhaus étaient des lieux de rencontre. La victime y avait sûrement rendez-vous. L’assassin l’a su et a surpris la victime alors que l’individu avec qui elle avait rendez-vous n’était pas encore arrivé.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
– On a sûrement échappé à deux meurtres, dit le brigadier en soupirant de soulagement. Il les aurait tués tous les deux sans problème vu l’état de fureur dans lequel il se trouvait. L’autre a été bien inspiré de ne pas se trouver là !
– Avec les pédés…, commença un gendarme.
– On ne parle plus comme ça ! le coupa net le brigadier.
Le gendarme rosit sous le poids du regard de son chef.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
D’après l’enquête de voisinage, il paraissait que nous nous chamaillions et avions un comportement étrange. Un comportement de …
– On peut pas écrire ça ! tempêta le brigadier.
J’étais arrivé à la mi-mai avec ma femme et on comprenait qu’elle ait fui l’individu que j’étais. Il y en avait qui méritaient d’être cocus. – Ah ! s’ils savaient !
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
– À propos, dit le brigadier, il faudrait qu’on la joigne… Je compte sur vous, ajouta-t-il en se tournant vers une gendarmette. Informez-la avec de la douceur. Je crains que ce ne soit une personne très sensible et blessée dans sa vie d’épouse.
Je ne leur en voulais pas. Pouvaient pas se rendre compte que c’était le monde à l’envers.
À quoi bon crier que j’étais innocent ? Ça l’aurait pas remis à l’endroit pour autant.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Je fus tenté un instant de leur avouer que j’avais tué ma femme mais que des inconnus avaient fait disparaître son corps. Qu’il y avait sûrement des malfaisants qui m’en voulaient.
Et comment l’avez-vous tuée ?
Je leur aurais raconté mon coup génial du godemiché. Mais je ne crois pas qu’ils auraient pu comprendre. Parti comme c’était parti, ils y auraient encore vu un crime accompli sous l’emprise d’une impulsion homosexuelle.
Je me tus en pensant que ça compliquerait encore plus les choses. Que ça pourrait même les embrouiller.
Votre ami est parti rejoindre la petite dame…
Je pouvais même pas parler de la Dame blanche et de son message.
Encore moins de l’histoire du mannequin.
– Vous avez de la chance qu’il n’y ait plus la peine de mort, vous ! dit le brigadier vers la fin.
Il paraît que je n’avais même pas le courage de parler, d’avouer, de répondre à leurs questions.
– Vous croyez malin de vous taire, dit un gendarme. Mais c’est une très mauvaise tactique de défense, vous savez ? Et le juge, il n’aimera pas ça si vous persistez à vous taire devant lui.



© Alain Pecunia, 2008.
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vendredi 29 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





C’est drôle la nature humaine. Je dormis malgré tout comme un bébé. Peut-être parce que j’avais admis l’inéluctable. Le foirage de mon plan génial pour me débarrasser de Christine. Celle-là, on pouvait dire qu’elle m’avait porté la poisse de bout en bout.
Mais je ne fus même pas réveiller par les gendarmes. Seulement par la faim.
Ils devaient être à la bourre, c’est tout. D’ultimes vérifications. Peut-être un problème d’identification. Ils avaient peut-être pas pensé tout de suite que c’était Christine. Ils avaient pris du retard, c’est tout. Mais moi, je savais bien que c’était elle. Il n’y avait pas d’illusion à se faire.
J’avais déjà moins faim. J’avalai deux bols de café noir coup sur coup en grignotant un croûton de pain.
Je passai la matinée à tourner en rond. Je n’osais même pas aller chercher le journal. Puis je me plantai devant la télé pour essayer de ne plus penser. Rien aux infos régionales.
Au milieu de l’après-midi, je me décidai à aller acheter Ouest-France et Presse Océan. Comme je n’achetais jamais de journaux, je ne voulus pas me faire remarquer et je filai à Saint-Brévin-les-Pins. Je balayai chaque page avec nervosité – excepté les feuilles sports et spectacles – à l’intérieur de ma voiture où je me mis à transpirer à grosses gouttes par ce temps lourd.
Rien. Pas la moindre trace des morceaux. Pas même une allusion.
Je revins à la villa où personne ne m’attendait.
À dix-neuf heures, le téléphone sonna. Je me précipitai pour décrocher fébrilement.
– Allô !
On avait raccroché.
Pareil une heure plus tard.
J’appelai le Jean.
– T’as essayé de m’appeler ?
Il était surpris.
– Pourquoi ? tout va bien ici.
Je m’excusai et raccrochai car c’était l’heure du coup de feu au restau.
Je m’endormis devant la télé. Me réveillai deux heures plus tard et me rendis compte que je n’avais pas mangé de la journée.
Je me fis réchauffer une boîte de cassoulet que j’eus un mal fou à digérer. Plus à cause des nerfs que de la bouffe.
Le lendemain matin, vendredi 13, je fus réveillé par une bonne crise d’aérophagie.
Il fallait que je me reprenne en main. J’avais toujours été un battant. De ceux qui vont toujours au-devant de la vie. Et sur qui les emmerdes tombent le plus souvent, épargnant les autres, les prudents, les précautionneux. Comme si ça les provoquait.
En début d’après-midi, je réunis mon attirail de pêche et descendis au port en voiture. Je voulais en avoir le cœur net. Savoir si les morceaux étaient toujours là ou si je n’avais qu’halluciné. Foutu pour foutu, autant être fixé par moi-même.
Sur la plage, ce n’était pas encore la foule du week-end, mais déjà plus le quasi-désert de la semaine.
Je ne serais pas tout seul à patrouiller la crevette. En un sens, ça me rassurait de ne pas être seul si je retombais sur un bout de barbaque de Christine.
Je ne débutai pas ma quête par mon trajet habituel. Il était déjà occupé, d’ailleurs. Autant laissé un autre tomber dessus.
Je m’étais fait une topographie exploratrice délimitée par le port de Saint-Michel et le promontoire de Tharon-Plage. Je m’étais découpé ça mentalement en zones de pêche. Mon habituelle se trouvait au milieu. Mais j’avais décidé de la contourner par l’extérieur en partant du port et de m’en rapprocher peu à peu.
Je poussai d’abord mon haveneau avec nonchalance. Le relevant rarement et rejetant le tout à la mer car la vue de la moindre solette ou crevette me révulsait. Et je dis pas quand une algue traînait au fond de mon filet ! L’hor-reur !
Je ne cessais de me répéter : « Putain de salope de putain de Christine » pour m’encourager. Et ça marchait. C’est d’ailleurs toujours les trucs les plus simples et les plus cons qui marchent. Comme pour l’œuf de Christophe Colomb ou le fil à couper le beurre. Ceux qui compliquent, ils se plantent à chaque fois. Ce sont toujours les esprits simples qui trouvent le bon truc.
Je me rapprochais de plus en plus de mon parcours habituel. Sans appréhension. Pas trop en fait.
Certains me regardaient bizarrement quand je les devançais en poussant mon haveneau plus rapidement que ne l’exige cet art délicat du crevettier.
– Vous le relevez pas souvent ! me jeta même un beauf RTT. Vous vous prenez pour un chalut !
– J’ai un truc à moi ! lui jetai-je hargneusement.
Quand j’arrivai sur zone, un brin tendu, un gamin maigrichon d’une dizaine d’années, qui poussait un haveneau deux fois trop grand pour lui, m’interpella.
– Hé ! m’sieur, pourquoi vous rejetez votre pêche à l’eau ? C’est gâcher.
Il en était presque indigné le môme.
– Je suis écolo, lui jetai-je. J’aime les petites bêtes.
– Mais ça se mange, m’sieur !
Ce devait être un gosse de pauvre.
– Suis-moi, je te donnerai ma pêche.
J’entamai le ratissage de mon secteur, lentement, pas après pas. Comme au ralenti. Le môme en parallèle, légèrement en décalé ; tentant d’« imiter » ma technique de pêche. D’abord dubitatif puis emballé quand nous relevâmes ensemble nos haveneaux. Une vraie pêche miraculeuse.
Moi, je lui déversai en vrac le contenu de mon filet dans son sac de toile en bandoulière. Le gamin était content.
Moi aussi, car il n’y avait pas trace de Christine pour l’instant.
Je patrouillai mon parcours dans tous les sens. En parallèle. Perpendiculairement. En zigzag. En damier. D’abord avec le gamin enchanté sur les talons, puis seul quand il eut rempli son sac et que je lui fis cadeau de mon panier plein à ras bord de diverses saloperies.
Et pas de Christine ! J’étais quasi euphorique. Pourtant, c’étaient pas les maigres étrilles ni la poiscaille qui auraient pu tout bouffer en quarante-huit heures. À moins que la marée ne l’ait transportée ailleurs, évidemment. Ce que j’aimais moins, et comme quoi toute espérance est porteuse de ses propres scories.


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jeudi 28 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Mais neuf jours plus tard, ce mercredi 11 juin, après cette pêche cauchemardesque d’il y a à peine deux heures, je n’arrivais toujours pas à me défaire de cette vision hallucinatoire des morceaux aquatiques de Christine.
Ça me semblait à la limite de la dinguerie. Le remords pouvait-il provoquer de telles visions ? Mais je n’en éprouvais strictement aucun !
Ou l’effet du soleil. J’ai peut-être halluciné sur un gros crabe que j’ai pris pour un crâne ? Une solette ou une étoile de mer que j’ai prise pour une main ?
Mais t’es con ! T’as déjà vu un crabe avec des cheveux ? Une sole avec une alliance ?
Et si je suis tombé sur ces morceaux de barbaque, d’autres vont aussi tomber dessus ?
Ils vont me la retrouver, ces empaffés de gendarmes ! On va la leur apporter en petits morceaux. Même que ça sera peut-être pas complet. Mais ils s’en foutent.
Et qu’est-ce que vous faisiez là à pêcher sur les lieux du crime ?
Nous avons deux témoins ! La vieille dingue et le beauf.
Niez pas !
Peut-être même que vous n’alliez à la pêche rien que pour mettre chaque jour un petit morceau de votre femme à l’eau ?
Vous êtes fait, mon gaillard !
Au secours ! Réveillez-moi !
Fallait en convenir, elle était plus chiante morte que vive.
Mais, crétin, tu l’as tuée. D’accord. Tu l’as trucidée.
Mais t’en as pas fait des confettis de la Christine ! T’es bien placé pour le savoir.
Alors qui l’a découpée ? Qui a pu trouver le corps ? Qui a pu te suivre ?
Oui, fallait voir les choses rationnellement, logiquement, froidement.
Quelqu’un avait suivi tous mes faits et gestes et m’avait tendu un piège diabolique.
Mais qui était diabolique dans son entourage ?
Je ne connaissais pas tous ses amants. Je ne pouvais pas savoir.
Jean, il était au boulot. C’était un salaud, mais il n’avait rien de diabolique.
Son fournisseur ? Mais il avait besoin d’elle comme courtier.
La concurrence ? Pourquoi pas. Ce pouvait être une piste.
En tout cas, c’était quelqu’un qui m’en voulait bougrement et voulait me faire porter le chapeau.
Il y avait pourtant plus simple. Me dénoncer. Mettre le cadavre de Christine dans mon coffre de voiture. Le balancer près des poubelles dehors.
Non. Ce qui était sûr, c’était que celui qui m’en voulait m’en voulait vraiment à mort.
Mais je n’avais jamais fait de crasse à personne. Ou pas plus que tout un chacun. J’étais réglo en affaires.
Tiens, en parlant d’affaires, qu’est-ce que je pourrai bien raconter à son grossiste s’il se manifeste ?
Ce type, que je ne connaissais pas, je ne le sentais pas. Vraiment pas. Grossiste en coke, c’est pas un commerce, ça. C’est de l’entreprise criminelle. C’est du pourri assuré.
Je ne voyais, en fin de compte, que Jeannot sur qui compter. Lui seul pouvait comprendre la disparition mystérieuse de la Christine. Il la connaissait même avant moi l’enculé.
Mais c’était lui qui faisait tourner la boutique en mon absence. Je ne pouvais pas me permettre la faillite en le faisant venir s’il y avait du malfaisant qui rôdait autour de moi.
De toute façon, dès ce soir ou demain matin première heure au plus tard, les gendarmes seraient là pour m’annoncer la découverte de ma femme et m’arrêter sur-le-champ. E finita la commedia !


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mercredi 27 août 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le samedi 31 mai, je me réveillai en éprouvant un grand sentiment de délivrance.
Je n’allai pas à la pêche et je m’attendis à voir débarquer à tout moment la maréchaussée vu la fréquentation de la pointe Saint-Gildas le week-end et les mômes ou les curieux qui visitaient ses blockhaus.
Rien, ce n’était pas normal.
Une jolie blonde à poil, même morte, ça se remarque au milieu d’un blockhaus. Suffisait de jeter un œil par l’immense embrasure de la pièce d’artillerie pour qu’on ne voie qu’elle.
Le dimanche, j’étais fébrile. Je me forçai à aller pêcher. Pour faire quelque chose. Je me sentis mieux quand je commençai à pousser mon haveneau devant moi au milieu de la trentaine de cons qui avaient eu la même idée.
Pas de gendarmes quand je rentrai chez moi.
Le lundi 2 juin, je décidai de me rendre sur place.
Que dalle. Pas de corps.
Alors, là, les idées les plus folles.
Ils l’ont découverte mais n’ont rien dit pour me tendre un piège… Un disséqueur amateur a profité de l’aubaine… Un clochard anthropophage… Un nécrophile… Un empailleur…
Mais l’hypothèse la plus sérieuse restait le piège des flics.
Et son cabriolet qui était toujours là sur le parking du restau. La capote intacte. Même pas de vandalisme.
Je ne savais plus à quel saint me vouer. Mais il n’y avait pas trente-six solutions logiques pour trouver la conduite à tenir.
Je pris mon courage à deux mains et me rendis à la gendarmerie de Pornic. Les jambes flageolantes que j’avais en pénétrant dans les locaux.
Je me suis laissé tomber sur un siège dans le couloir.
Un gendarme est passé.
– C’est pour quoi ?
– Ma femme a disparu, dis-je, l’air paumé.
Mais je n’avais pas à me forcer vraiment.
Il me regarda avec commisération et me demanda de le suivre.
Nous fûmes vite rejoints par un de ses collègues dans le bureau où il m’avait fait entrer. Je ne sais pas pourquoi, ils vont toujours par deux.
J’expliquai que j’avais donné rendez-vous à ma femme sur le parking du restaurant à dix-neuf heures le vendredi soir précédent. Qu’elle était toujours ponctuelle. Alors je n’avais attendu qu’une demi-heure puis j’étais rentré à la villa. Pensant qu’elle avait oublié notre rendez-vous ou renoncé à venir. Mais elle n’y était pas non plus.
– Vous ne vous êtes pas inquiété ? me demanda l’un d’eux.
Je pris un air piteux. Expliquai mon amour fou pour ma femme devant les gendarmes qui me regardaient presque avec pitié. Ses infidélités. Ses fugues amoureuses. Nos petits accords. Mes pardons. Ma compréhension. Peut-être fautive, je l’admets.
– Elle va sûrement revenir, alors ! me coupa l’autre gendarme en haussant les épaules tandis que son collègue me tapota l’épaule comme pour me réconforter.
– Oui, mais je suis inquiet quand même, insistai-je le regard douloureux. Ce matin, je suis allé à la pointe Saint-Gildas pour voir si elle avait pu arriver plus tard, avoir un malaise, tomber du haut des rochers…
– On l’aurait retrouvé ce week-end, monsieur, me recoupa le même gendarme.
– Oui, mais j’ai vu sa voiture sur le parking du restaurant La Flottille. Il lui est peut-être malgré tout arrivé quelque chose… Il faudrait peut-être fouiller les alentours… Elle a pu être victime d’un sadique, ou se faire enlever ? fis-je le regard éperdu.
Les deux gendarmes se montrèrent nettement plus intéressés.
Mais, au lieu de se précipiter au secours de ma Christine, ils passèrent une heure à remplir ma fiche d’identité et à me poser plein de questions sur mon boulot, le sien, des ennemis possibles, etc.
Puis ils m’emmenèrent sur les lieux dans leur fourgonnette. Une autre estafette nous suivant.
Ils ratissèrent les lieux à six. Plus le chien policier une heure plus tard.
Deux heures ça dura. Mais pas de trace de Christine.
Ils partirent alors dans l’enquête de voisinage pour savoir si quelqu’un avait remarqué quelque chose d’anormal.
Pour eux, elle pouvait très bien être partie avec quelqu’un. De toute façon, pas de corps, pas de problème.
Ils prirent quand même ma déposition. Trois heures malgré l’ordinateur portable !
Ils lanceraient également un avis de recherche. Mais fallait pas que je m’inquiète vu notre relation bizarre. De toute façon, « on vous tiendra au courant ».
– Merci beaucoup, messieurs. Ça me rassure de savoir que vous vous en occupez. Même si c’était une simple fugue.
En sortant de la gendarmerie, je me disais que c’était pas possible, elle allait quand même pas se montrer encore plus chiante morte que vive !
J’étais épuisé par cette journée, aussi je me promis d’aller le lendemain mardi à la pêche, pour me détendre. Ce que je fis.
Le mercredi midi, ils étaient deux gendarmes à ma porte.
– Excusez-nous, mais il y a un point de votre disposition qui ne colle pas… Vous n’êtes pas revenu directement ici. Vous avez déposé être parti de la pointe Saint-Gildas vers dix-neuf heures trente. Vous auriez dû être là vers vingt heures dix. Mais un témoin vous a vu arriver ici vers vingt heures quarante. Soit plus d’une demi-heure plus tard.
– Oh ! excusez-moi, dis-je en prenant l’air penaud. J’étais tellement dépité et malheureux de ce qu’elle me fait subir que j’ai poursuivi mon chemin jusqu’à l’entrée de Saint-Brévin avant de reprendre l’autre voie et de revenir ici.
Le gendarme marqua un temps de silence et regarda son collègue d’un air entendu.
– Nous comprenons, dit-il.
Ils me quittèrent en me jetant presque un regard de pitié.
J’allai me servir un armagnac en la maudissant. Où pouvait-elle bien être encore !
Puis, résigné, je retournai à la pêche tous les jours suivants. Sans autres nouvelles des gendarmes.
De toute façon, l’essentiel était qu’elle fût morte, non ? Que j’en fusse débarrassé à tout jamais. Le corps, on s’en foutait. Et puis j’oubliais tout quand j’allais à la pêche. Comme une thérapie me préparant à un nouveau départ. Alors basta les conneries de Christine !



© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 18 août 2008

Noir Express : "Le Sanglot de Satan" (Chroniques croisées III) par Alain Pecunia


Le 3e épisode des « Chroniques croisées », Le Sanglot de Satan, a été publié en 2006 aux éditions Cheminements et je ne puis donc le mettre en ligne ici, ce qui ne gêne pas la lecture des épisodes suivants car ils ne deviennent réellement une suite qu’à compter du sixième.

Ce récit se situe en milieu rural, précisément à Caorches-Saint-Nicolas, paisible commune de l’Eure du canton ouest de Bernay. Le fils Berton, fils d’antiquaires, revient de son exil vénézuélien pour « toucher » son héritage. Douze ans après un meurtre resté impuni et deux ans après la prescription légale, crime horrible commis sur la personne d’une jeune fille. C’est un type prudent. Mais la maréchaussée, ainsi que le couple de cultivateurs retraités qui entretiennent la résidence secondaire de ses parents, lui pourrissent la vie, sans compter le père de la victime, un Sicilien au sens de l’honneur primitif, qui attend son heure sans aucun sens de la légalité.
La justice passera, sanguinolente et macabre.

Ce récit aura une prolongation dans le 7e épisode.
En attendant, je vous propose de passer à Cadavres dans le blockhaus…