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mercredi 1 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





J’ai attendu une semaine avant de remettre les pieds rue Clerc et de reprendre mes habitudes au Relais angevin.
Mais ça n’a pas manqué. Il a fallu que Jean, goguenard, me jette :
– Alors, monsieur Dumontar, on ne porte plus son petit nœud pap vert pomme ? Celui de l’assassin ! Vous en avez eu honte, c’est ça ?
J’ai rougi. Ce qui est rare. Sauf devant maman quand elle me prend en faute.
Puis j’ai souri en prenant un air niais – que ça m’a coûté ! – devant ces béotiens hilares.
– N’empêche, est intervenu le retraité de la gendarmerie, si on ne vous connaissait pas comme on vous connaît ici, eh bien, on vous aurait soupçonné !
– Vous avez eu de la veine que le portrait-robot ne vous ressemble pas, commenta l’ouvrier serrurier.
– C’est bien vrai, monsieur Dumontar, renchérit le boucher, je vous aurais pendu à un croc sur-le-champ !
– Vous avez de la chance d’être au-dessus de tout soupçon, monsieur le professeur…, jeta la Christine mi-figue, mi-raisin, avec un regard qui me laissa une sensation de malaise.
Heureusement que le patron est sorti de sa cuisine à ce moment-là pour me dire gentiment :
– Ne les écoutez pas, monsieur le professeur.
Gérard Langlot, il est toujours gentil et courtois avec moi.
Mais il arrivait à temps, car j’étais déjà en train d’échafauder des plans pour me faire la Christine et en être débarrassé. Soupçonnant même que son mari aurait pu m’en remercier. Au point d’oublier que je n’avais plus la main ces temps-ci.
J’ai préféré faire profil bas.
Comme au lycée. Où il a fallu que quelqu’un aille jeter un coup d’œil dans le débarras et constate, au milieu de tout le fatras des accessoires de fête de fin d’année, la disparition de l’habit de Père Noël.
Évidemment, les élèves l’ont appris. Et ceux de mes deux terminales ont été parfaitement odieux avec moi. Avec des petites phrases assassines sur le tableau noir. « Avez-vous vu le nœud vert pomme de Dumontar ? » « Récompense pour qui retrouvera le nœud vert pomme »…
Ils osèrent même afficher le portait-robot, agrandi sur la photocopieuse de l’établissement, au tableau. Avec une flèche et une légende.
« Nous avons retrouvé le nœud vert pomme de Dumontar ! Et devinez qui est l’assassin ! »
Même mes collègues se firent complices de ces facéties cruelles et de mauvais goût.
« Alors, Dumontar, pas encore arrêté ? » « T’inquiète, on t’apportera des oranges ! » « Dis donc, tu cachais bien ton jeu ! »…
Au point que le directeur de l’institution lui-même a dû intervenir et pondre une note de service qui a été lue dans toutes les classes à partir des troisièmes.
« Des bruits infamants courent sur un de nos membres les plus éminents, qui est par ailleurs l’objet de plaisanteries d’un goût douteux de la part de certains élèves et de railleries indignes d’enseignants.
« J’entends que cela cesse immédiatement sous peine de sanctions disciplinaires. Je ne saurais tolérer plus longtemps une telle situation au sein de notre institution que j’ai l’honneur de diriger.
« Je renouvelle toute ma confiance et mon témoignage de grande estime à notre éminent professeur injustement victime de cette odieuse situation… »
Bien évidemment, cela n’empêcha pas durant un certain temps les sourires en coin de mes collègues et les murmures au fond de la classe.
Je ressentais un profond écœurement. J’envisageai même de me mettre en arrêt maladie, moi si consciencieux et si attaché à mon sacerdoce professoral.
Maman m’y encourageait. Mais je savais que c’était par égoïsme.
Ghislaine ne prenait pas parti, comme à son habitude. Elle essayait seulement de me consoler, avec ses pauvres moyens. De plus en plus faibles.
Mais le Dr Lévy me le déconseilla.
– Ne vous laissez pas abattre par ces rumeurs et ces plaisanteries stupides ! Vous étiez en pleine forme juste avant ces crimes odieux. Au point que j’avais renoncé à toute idée de traitement, c’est vous dire !
Il me conseilla de faire face, de me distraire.
– Vous voyez ce que je veux dire, hein ? souligna-t-il d’un regard égrillard.
Quelque chose était cassé en moi. À un tel point que je rendis à maman son rosaire. En lui faisant croire que je l’avais retrouvé par terre sous son lit en faisant le ménage.
J’ai plié l’échine sous son reproche.
– Tu pourrais quand même avoir plus d’attention avec mes affaires !
La seule pensée qui me soutint dans cette terrible épreuve, c’est que la police était toujours sur la piste du « Père Noël tueur » et qu’elle pouvait toujours lui courir après.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Je fus bien content de retrouver le Dr Lévy dès son retour de vacances début septembre.
Déjà une nouvelle année scolaire qui commençait. La 97-98. Comme le temps passe !
En plus, il avait lu mon livre pendant ses vacances. Moi qui n’y croyais plus après tant de mois, j’étais maintenant impatient de connaître son jugement sur mon œuvre magistrale.
Je regrettais même de ne pas lui avoir amené le dernier chapitre.
Mais ce fut une grande déception.
– Pourquoi éprouvez-vous ce besoin de vous attribuer tous ces crimes commis par un autre ? me dit-il d’emblée.
Lui, le Dr Lévy, pour qui j’éprouve le plus grand respect, en qui j’ai une totale confiance pour ses bons conseils, n’avait rien compris du tout !
Il voyait même en moi un voleur de crimes !
J’étais abasourdi, atterré.
La seule personne au monde – à part maman, mais pas sur ce sujet – qui eût pu me comprendre ne me comprenait pas.
Il insista sur le fait que je devais immédiatement cesser de vivre par procuration.
– Écoutez, me dit-il, je vous propose de détruire ce manuscrit. Pour votre bien…
– Nooon ! ai-je hurlé. C’est à moi !
Il me l’a rendu avec hésitation. Je l’ai bien senti.
Ça, il n’était pas près de voir la suite !
– Vous savez, monsieur Dumontar, vous m’inquiétez beaucoup. Je me demande si je ne devrais pas vous prescrire un traitement…
Maintenant, il me prenait pour un malade.
Il alla jusqu’à me proposer un séjour d’une semaine ou deux dans une clinique.
– Vous verrez, c’est très bien.
– Et maman, vous y avez pensé ?
– Justement.
– Non et non ! Je ne quitterai pas maman !
– Mais elle est morte, votre maman, monsieur Dumontar, me dit-il d’une voix douce, comme les gens qui parlent à des bébés. Il serait peut-être temps de l’admettre. Vous ne croyez pas ?
– Je ne quitterai pas maman ! je lui ai dit d’un ton catégorique, me mordant la lèvre car j’avais failli ajouter : « et Ghislaine ».
– Il faudra quand même peut-être y penser, conclut-il.
Mais j’ai bien vu qu’il avait peur que je ne revienne pas. J’avais compris depuis longtemps que j’étais une sorte de rente pour lui.
Moi, je ne venais pas le voir pour qu’il me parle comme à un malade, un dément. Je venais pour ses conseils. Alors il avait intérêt à rectifier le tir.
C’est ça le danger des psys. Vous allez chez eux, vous êtes bien portant et tout, et hop ! à force de les fréquenter, vous tombez malade.
Quand je suis rentré à la maison, maman elle m’a dit que tout ça c’était de ma faute.
– Je t’avais prévenu. On ne va pas raconter sa vie à un étranger. Mais tu ne m’écoutes jamais…
Qu’est-ce qu’elle n’aurait pas sorti si elle avait su que l’« étranger » était en plus juif !
Mais elle ne pouvait plus me faire de chantage. « Maman va t’abandonner si tu n’es pas sage ! »
Elle risquait pas de le quitter, son lit !
Tout ça pour dire que c’est à cause du Dr Lévy que j’ai décidé d’en tuer au moins une au plus vite. Pour bien lui montrer qu’il avait eu tort de ne pas me prendre au sérieux. Que je n’étais pas un malade.
J’ai quand même attendu la période de Noël. Elle me parut plus propice que celle de la Toussaint où, pourtant, les cimetières offrent mille et une possibilités. Avec tous ces gens, leur pot de fleurs sous le bras, qui marchent tête baissée sans un regard pour les autres.
Mais je n’aime pas les cimetières. C’est pas vivant. Pour ça, d’ailleurs, que je n’y ai pas mis maman. Elle n’aurait pas supporté le manque de conversation et d’être éloignée de moi.
Et puis, sa grande peur à maman, ça a toujours été d’être enterrée auprès de n’importe qui. Être encadrée d’un côté par un libre-penseur et de l’autre par un « israélite ».
– Tu te rends compte !
Bref, endeuiller un cimetière m’a paru un non-sens, quoique tentant. Tandis que, pendant les fêtes de Noël, un meurtre prend tout son éclat. Il est enguirlandé de mille feux.
Et puis, je pouvais toujours faire la Toussaint une autre année – faute de mieux. Pâques et toutes les fêtes qui s’ensuivaient offraient également pas mal de possibilités. Je n’avais que l’embarras du choix. Ou alors les tirer au sort.
Mais c’est incroyable comme l’on peut inspirer confiance en habit de Père Noël.
On vous croise dans la rue ou un lieu public. On vous regarde mais on ne vous voit pas ! C’est comme jouer à l’homme invisible.
– Vous avez vu quoi ?
– Un Père Noël.
Évidemment, je n’allais pas me mettre à trucider du gnard.
Rien de tel pour vous rendre impopulaire.
Les tueurs d’enfant, c’est vraiment la boîte de pois chiches à la place du cerveau. Ils sont incapables d’envisager toutes les conséquences négatives de leur acte.
Il faut être malade pour faire dans le môme. C’est ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle du crime. Maman, c’est bien simple, elle m’aurait renié si ç’avait été mon champ d’action.
D’accord, ma première victime de Noël n’avait que quinze ans. Mais elle en faisait facilement dix-neuf. Une vraie petite femme. Je pouvais pas deviner.
Et qui me prouve d’ailleurs qu’elle en avait vraiment quinze ? Pourquoi la police elle aurait pas décidé de mentir sur son âge pour me porter tort ? Parce que ça m’a causé un tort réel et considérable, cette histoire. Mon public habituel n’a pas apprécié. J’en ai eu la preuve dès le lendemain en allant prendre ma menthe à l’eau parmi les habitués du bar du Relais angevin.
Une avalanche de critiques. Rien de que la déception dans les propos. Et de la médisance !
– Alors, monsieur Dumontar, qu’est-ce que vous en pensez de cette saloperie d’assassin de mômes ? m’interpella d’emblée Jean le serveur quasiment hystérique.
J’en avais le souffle coupé.
– Hein ! c’est comme nous, vous accusez le choc, poursuivit-il avec un regard entendu.
– Faut être vraiment malade ! enchaîna l’ouvrier serrurier.
– Ah ! se rengorgea le gendarme retraité. Et vous qui l’admiriez presque votre « Jack l’Étrangleur » !
– Par les couilles que je le pendrais ce type-là si je l’avais entre les pognes ! dit le boucher en plaquant ses mains sur ses parties génitales.
– Avec un croc de boucher, j’espère ? surenchérit le retraité.
– Moi, ça me fait gerber ! intervint le patron, Gérard Langlot.
Sa femme – la Christine blondasse que je ne supportais pas – était affalée sur une chaise et essuyait ses larmes du bout de l’index à cause du rimmel.
– Une gamine si mignonne et plein de vie, miaulait-elle.
J’étais mal. Surtout que je ne pouvais pas expliquer le malentendu. « Hé ! écoutez-moi, il faut que je vous explique… »
Même Ghislaine, elle m’a fait la tête. C’est dire !
Et maman !
– Tu n’es plus mon fils ! Sors de ma chambre et arrête de me tripoter comme ça !
– Mais, maman…
– Tais-toi, Philippe-Henri ! Le malheur est entré dans cette maison du jour où tu as ramené cette traînée.
Moi je ne voyais pas le rapport, mais maman s’est mise à sangloter.
C’est simple. Je n’ai même pas osé acheter un journal ou regarder la télé.
De toute façon, j’étais bien placé pour en savoir plus qu’eux.
J’avais pas eu à déambuler longtemps devant les grands magasins dans ma tenue de Père Noël avant de la repérer.
Elle regardait les vitrines animées avec un regard d’extase.
Je ne l’ai pas perdue de vue. Vitrine après vitrine.
Puis elle est rentrée dans le magasin. Direction lingerie au sous-sol.
Pas grand monde. Les rares vendeuses levaient à peine les yeux sur moi à mon passage.
Elle est rentrée dans une cabine d’essayage avec porte coulissante. Bien isolée. Dans une sorte de recoin.
Je me suis faufilé derrière elle.
Surprise. Mais elle a vite souri devant la glace en voyant qu’il s’agissait du Père Noël. Elle ne s’est même pas retournée.
Puis elle s’est figée quand j’ai enserré son cou avec le rosaire de maman. Elle n’a même pas cherché à se défendre, celle-là.
C’est d’ailleurs l’avantage avec les femmes. Rares sont celles qui se défendent. Ou pas trop. À moins de tomber sur une hystérique ou une adepte des arts martiaux. En général, elles sont tout de suite tétanisées.
Je n’ai pas eu à mettre un genou dans ses reins. Ce qui m’a permis de bien me coller à ses fesses et de jouir pleinement.
J’ai repris mon souffle puis je suis sorti sans rencontrer personne. Je me suis même permis le luxe de traîner un peu parmi les étalages du rayon lingerie.
À voir les modèles exposés, on avait l’impression de vivre dans un monde de dévergondées. Comme si toutes les femmes étaient… Mais je ne préfère pas penser à cette image dégradée de la femme. Ghislaine, quand je l’ai déshabillée pour la préparer, elle portait pas ce genre de chose indécente.
Si je n’ai pas voulu lire la presse ni regarder la télé, je n’ai quand même pas pu m’empêcher de voir les gros titres sur les panneaux des marchands de journaux.
« Le Père Noël tueur », « L’assassin au collier de perles bientôt arrêté ! », « Le Père Noël portait un nœud papillon »… « Portrait-robot du tueur en série »… « Le Père Noël a oublié de mettre sa barbe ! »…
Quand j’ai acheté Le Parisien libéré – il est toujours le mieux informé dans ce domaine –, j’ai découvert avec stupeur que, de tous les Pères Noël qui traînaient ce soir-là dans les grands magasins, un seul portait un nœud papillon et n’avait pas de barbe blanche. Et que ce Père Noël-là était le seul à avoir été vu au rayon lingerie. Les vendeuses étaient formelles.
« Le tueur a enfin commis une erreur qui va lui être fatale ! » se glorifiait le directeur de la PJ. Un nouveau, car l’ancien avait été mis à la retraite d’office suite à son fiasco de l’été précédent. « Nous allons enquêter auprès de tous les fabricants et revendeurs de nœuds papillons. De plus, l’assassin a loué ou acheté son costume. S’il l’a loué, il a obligatoirement laissé une caution et il a dû nécessairement présenter une pièce d’identité. S’il l’a acheté, il nous suffit d’interroger les revendeurs. Par ailleurs, et cela va nous faciliter grandement le travail, nous avons son portrait-robot car, autre erreur – et de taille –, il a oublié de mettre sa barbe de Père Noël… »
Ça, c’est vrai, parce qu’elle me grattait. Je n’avais collé qu’une moustache blanche. Mais, avec ma capuche rabattue sur le devant et mes lunettes noires, ça ne leur donnait pas grand-chose. En tout cas, personne ne pourrait me reconnaître.
Quant à l’habit, ils pouvaient toujours courir en tous sens. Je l’avais subtilisé dans un vieux débarras de l’institution où j’enseignais. Et je n’étais pas assez sot pour aller l’y remettre. Ça ferait une couverture pour maman l’hiver.
Il n’y avait que le nœud papillon qui m’ennuyait. Surtout que c’était mon préféré. Le vert pomme. Celui que je portais tout le temps depuis la mort de maman.
Mais je devais absolument m’en débarrasser. On ne voyait que lui en couleur sur le portait robot en noir et blanc.
J’étais quand même vraiment triste de m’en séparer. Avec mes chemises fuchsias, il rendait vraiment bien. D’une grande élégance.
À présent, il me fallait absolument remonter la pente. C’était urgent.
Surtout que maman me tannait. « Répare ta bêtise, Philippe-Henri ! » Et que Ghislaine boudait toujours.
Ma cote était au plus bas, mais j’ai eu une idée géniale pour la remonter. « Un coup gonflé », comme aurait dit Jean.
J’ai étranglé une contractuelle dans le 13e. Le membre d’un corps de métier honni par la population. De quoi redevenir populaire dans le cœur des Parisiens.
Eh bien, erreur ! Parce qu’elle était antillaise. Tout simplement.
Moi, je ne suis pas raciste. Noire, blanche ou jaune –au fait, je n’en ai jamais encore étranglé –, pour moi c’est une femme comme une autre, du pareil au même. Une victime normale.
Non ! « Crime raciste », qu’ils ont crié. Juive – tiens, pourquoi pas ? ça ferait plaisir à maman et elle me pardonnerait sûrement ma bévue quel que soit son âge – ou arabe, j’aurais compris. Mais, alors, là, toute cette histoire pour une Antillaise ! Alors qu’ils sont encore plus français de pure souche que les Niçois et les Savoyards !
Vraiment, la police m’en voulait vraiment. Au point d’user de méthodes déloyales.
J’avais l’impression désagréable d’avoir perdu la main et d’être abandonné par la chance avec ces deux « loupées » coup sur coup.
Je dois l’avouer, entre maman et Ghislaine qui n’ont pas dégoisé un mot et toutes ces manigances de la police en coulisse, j’ai vraiment passé des fêtes de fin d’année pourries.
Absolument.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Je repris mes visites au Dr Lévy dès la deuxième semaine de septembre.
Il me trouva en grande forme. Me demanda si j’avais suivi ses conseils.
– Oui, je suis allé en forêt. Et ça m’a bien plu.
– C’est très bien. Continuez !
Il réfléchit un moment puis me demanda des nouvelles de mon livre.
– Toujours pas d’éditeur ?
– Non.
– C’est dommage. Mais l’essentiel est que vous l’ayez écrit, n’est-ce pas ?
– Oui. D’ailleurs, j’arrête pas de lui rajouter des chapitres.
Il s’est montré très intéressé et m’a demandé très gentiment de le lui confier. Ça m’a fait très plaisir. Je lui ai promis de le lui amener la semaine suivante.
Ce que j’ai fait. Mais il n’a pas l’air de l’avoir lu.
Il ne m’en a pas parlé du tout les fois suivantes. C’est vrai qu’il est énormément occupé.
Ça m’a quand même déçu un peu.
De toute façon, ce ne fut pas une bonne année pour moi. Je me suis traîné comme si je portais un lourd fardeau sur les épaules.
Maman a été très inquiète. Même Ghislaine.
Ce fut une année de routine, en quelque sorte.
Mes cours. Maman et Ghislaine. Le Relais angevin.
Je pensais que ça irait mieux avec l’été. Mais non, ça a continué. Un joint de culasse juste avant le 14 juillet.
Comme un signe du destin.
« Mauvaise année, mauvais crime en perspective », me suis-je dit.
Je n’ai même pas eu besoin d’écouter maman pour ne pas tuer cet été 97. – De toute façon je n’écoute jamais maman pour mes crimes, c’est ma vie personnelle.
Et j’ai bien fait, oh ! la la !
Peu après le 15 août, la presse révéla la déception de la police.
Un dispositif exceptionnel avait été établi depuis le 10 juillet dans la capitale et dans les principales forêts d’Ile-de-France. Avec des effectifs en civil considérables de tous les corps.
Pour rien.
Certains commentateurs envisagèrent même le décès du mystérieux assassin « au collier de perles en bois ». Un journaliste alla jusqu’à envisager une exécution secrète, rappelant que dans une ancienne affaire, celle des « tueurs fous de l’Ardèche », le principal responsable ne fut jamais retrouvé et que l’on pouvait raisonnablement penser qu’il avait été liquidé. Un autre, d’extrême gauche, envisagea une autre version. Qu’il eût été « récupéré ».
« Est-ce que ces assassins mystérieux et introuvables ne participeraient pas à une opération de déstabilisation de la démocratie en créant à peu de frais un climat d’insécurité exploitable pour des menées occultes ? »
N’importe quoi !
Il y eut même un psy, le même qu’on voyait toujours sur les différents plateaux de télévision, pour déclarer que tout le monde faisait fausse route. Que le tueur « au collier de perles en bois » était peut-être tout simplement guéri et qu’on n’entendrait sûrement plus parler de lui.
Comme si j’étais malade !
Mais il persistait dans son analyse.
– Vous, savez, il a peut-être tout simplement suivi une psychothérapie…
Vraiment n’importe quoi. Par exemple, moi, c’est pas pour suivre une psy quelque chose que je vais voir le Dr Lévy. C’est seulement que j’aime bien bavarder avec lui et qu’il me donne toujours des conseils avisés.
Faut pas chercher midi à quatorze heures.
Tiens, justement, ça va être l’heure des soins de maman et de Ghislaine.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.



Amis lecteurs, j'éprouve un cas de conscience - ce qui ne laissera pas de vous surprendre puisque je vous fais partager l'existence sordide de ce Philippe-Henri Dumontar. En bref, il reste 10 chapitres et, dans quatre jours, je ripe mes galoches - pardon, mes sabots en l'occurrence - au fin fond de la France, en un lieu où je ne disposerai pas de PC durant une semaine. Adonc, soit je vous laisse poireauter en cours de route, soit je mets ces 10 chapitres en ligne d'ici à samedi soir. J'ai tranché pour vous : je "groupe". Ce qui est par ailleurs préférable pour moi car mes lectrices "mères de famille" risquent de mal réagir au finale - et je me fais déjà un grand plaisir de les laisser mijoter jusqu'au prochain épisode des "Chroniques croisées"...

lundi 29 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Heureusement que j’avais rendez-vous avec le Dr Lévy juste avant son départ en vacances.
J’avais besoin de me ressourcer auprès de lui et d’entendre ses bons conseils.
– Maintenant que vous êtes un conducteur aguerri, pourquoi ne pas vous dépayser un peu et sortir de Paris, non ?
– C’est que maman…
– Cessez de vivre dans le passé. Pensez un peu à vous. Vous êtes encore jeune, que diable !
Je ne pouvais pas tout lui dire pour maman. Mais il avait raison. Je pouvais aller dans la journée à Barbizon ou à Chantilly ou n’importe quel point de l’Ile-de-France.
– Et puis, il y a plein de forêts pour vous aérer.
C’était vraiment une bonne idée. Alors, le 15 août, je me suis lancé. Direction Fontainebleau. Où je me suis d’abord égaré dans tout ce dédale d’allées carrossables.
J’étais le Petit Poucet au fin fond de sa forêt. Plongé sur sa carte indéchiffrable.
Une randonneuse à short, pataugas et lourd sac à dos qui passait par là. Toute seule mais pas égarée du tout.
La quarantaine. Brunette tout en muscle et en nerf.
Elle se dirige droit vers moi, tout sourire.
– Perdu, hein ?
J’opine en silence et la mine piteuse.
Elle se penche sur la carte déployée sur le capot.
Une seconde. Puis elle pointe l’index.
– Nous sommes juste là ! dit-elle en me dévisageant gaiement.
Je commence à me sentir tout excité.
– Vous voulez aller où exactement ?
– Trouver la sortie.
Ça la fait rire.
– Moi aussi, dit-elle. Vous m’emmenez et je vous fais le chemin, si vous voulez ?
J’opine en souriant.
– Mettez votre sac dans le coffre.
Le sac est lourd. Elle se penche en avant pour le déposer et le redresser.
Je tiens le capot. Je l’abaisse vivement mais pas trop fortement, juste ce qu’il faut pour l’étourdir. Puis le relève.
Elle est sonnée. Elle titube. Ne comprend pas. Croit que je m’approche d’elle pour la soutenir.
J’explose dans mon slip au moment même où le rosaire de maman enserre son cou.
Mais, dans mon empressement, je l’ai prise par-devant. Elle se débat. Veut me donner des coups de genou et de pied.
Je me propulse sur elle et la bascule dans le coffre en me collant à elle de mes soixante-dix-huit kilos.
Elle a les reins cassés à hauteur de l’ouverture. Le haut du corps dans le coffre, le reste en dehors. Je jouis à nouveau en restant coller à elle et en épousant la courbe de son corps.
J’entends un craquement et elle devient flasque tout à coup sous moi.
Je me redresse. La tire par les bras pour l’extraire du coffre.
Elle hurle de douleur et s’écroule à mes pieds tel un pantin en fin de représentation.
Elle a la colonne brisée. Je l’achève avec le rosaire de maman. Je ne veux pas la laisser souffrir.
J’ai d’ailleurs l’impression de la soulager.
Je remonte en voiture et démarre.
La conne, en plus elle m’a indiqué le chemin !
Je pile net cinquante mètres plus loin.
J’avais oublié son putain de sac dans le coffre.
Je sors et le jette dans un fourré.
J’ai les mains toutes moites quand je reprends le volant.
Je me sens à nouveau tout excité mais je n’ose pas revenir en arrière.
Je me suis encore montré nettement plus intelligent que la police. Je les ai eus pour la huitième fois !
Ils m’attendaient à Paris. C’était Fontainebleau.
Quand je suis rentré dans Paris par la porte d’Orléans, je me suis dit que c’était une très belle journée passée en forêt.
J’aurais dû envoyer une carte postale de Barbizon à M. Lévy. Ça lui aurait sûrement fait plaisir.
Maman était contente que je ne sois pas rentré trop tard.
Pas la police et la presse le lendemain.
Surtout la presse. Déchaînée qu’elle était.
Police incapable. Insécurité galopante. Un fou en liberté qui tue quand il veut, où il veut. Libération me surnomma « Jack l’Étrangleur ». J’en étais d’ailleurs assez fier.
Mais je voulais surtout savoir qui j’avais tué. De la haute ou de la basse classe ?
Denise Brindaille. Quarante-deux ans. Divorcée sans enfants. Commissaire de police à Paris 18e.
J’en étais comme deux ronds de flan. Sidéré. Estomaqué. J’avais tué un flic sans le faire exprès.
– Maman ! Maman !
– Maman n’est pas contente, Philippe-Henri. Tu as encore fait une grosse bêtise.
Je suis sorti en claquant la porte de la chambre. Maman, en fin de compte, elle n’aime pas me voir heureux. Elle ne veut jamais partager mes joies.
Mais, le lendemain, je me suis rendu compte qu’elle n’avait pas tort.
La police – par syndicats interposés – se déchaînait à son tour après avoir encaissé le choc.
Qu’est-ce qu’elle peut être corporatiste, quand même ! Ils ont des syndicats de gauche, du centre, de droite et d’extrême droite qui se font la gueule à longueur de temps et, dès qu’il y a un flic tué, hop ! la grande union sacrée et la haine vengeresse…
Conférence de presse du directeur de la PJ – exit le sous-directeur. On passait à la vitesse supérieure.
Huit flics l’entourant avec une tronche pas possible et dévisageant l’assistance. Guettant la question policièrement incorrecte.
Couplet sur la douleur de cette grande famille.
Et de bonnes nouvelles à annoncer. Avec un sourire carnassier.
– Le tueur fou a enfin commis une erreur ! Plusieurs même !
J’étais tout ouïe devant mon poste de télévision dont j’avais baissé le son – à cause de maman. Le cœur battant la chamade.
– Premièrement, je peux vous annoncer que le tueur se déplace en voiture.
– Aaah ! (Dans la salle.)
– Qu’il a paniqué pour la première fois et perdu son sang-froid.
– Oooh !
– La victime a d’abord été assommée. Légèrement… Nous en avons relevé la trace sur son cuir chevelu… Mais une lutte a dû s’engager ensuite entre la victime et son agresseur car l’assassin a tenté d’étrangler une première fois sa victime par-devant avec son collier de perles. Ensuite, celle-ci a eu les reins brisés et a été achevée par-derrière…
– (Assistance muette.)
– Par ailleurs, des traces de pneus ont été relevées sur ce chemin. Mais il s’agit de pneus courants et équipant des petites cylindrées…
– (Déception de l’assistance.)
– Toutefois, une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle…
– Aaaaah !
– Nous avons retrouvé des empreintes sur le sac à dos de la victime qui ne sont pas les siennes…
– Bravo !
– Ce sont sûrement celles de l’agresseur… Des questions ?
Salve d’applaudissements.
Sourire triomphant des neuf de la table. Sortie des coulisses du ministre de l’Intérieur qui congratule chaleureusement le directeur de la PJ.
Nouvelle salve.
J’étais penaud de mon erreur. Avoir retiré mes gants de cuir après l’avoir étranglée, cette salope, et avoir oublié de les remettre pour prendre le sac !
Mais, avec leurs empreintes, ils pouvaient toujours courir. Je n’étais fiché nulle part.
Quand même, ce soir-là, j’ai pas pu aller me coucher dans notre chambre. Je craignais trop les reproches de maman.
Je me suis couché sur une couverture à côté du canapé de Ghislaine.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 24 septembre 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Tous les médias en parlèrent le lendemain. « Le tueur au collier de perles a tué de nouveau ! » « Trois dans la même nuit ! Agit-il seul ? » « Triple récidive du tueur fou ! »
Et aucune piste malgré les grands airs mystérieux du sous-directeur de la PJ.
– Vous savez, déclara-t-il lors de la conférence de presse organisée place Beauvau le surlendemain, le 17, ce genre de tueur psychopathe ne nous échappera pas longtemps. Nous commençons de cerner la personnalité de cet individu et, tôt ou tard, nous l’arrêterons. Je ne puis vous en dire davantage, mais permettez-moi de vous dire que cela ne saurait tarder.
– Mais six meurtres lui sont déjà attribués. La police attendra-t-elle que d’autres meurtres soient commis pour intervenir ? demanda le correspondant de Libération.
– C’est insupportable ! clama celui du Figaro.
– Avant, il ne les tuait qu’une par une, maintenant trois d’un coup ! intervint le journaliste de L’Humanité.
Les autres correspondants de presse prenaient des notes ou reposaient les mêmes questions.
– Je ne vous demande qu’un peu de patience, conclut le sous-directeur en se déchargeant des réponses sur le commissaire chargé de l’enquête.
Celui-ci fut quasiment exhaustif dans le recensement des « victimes ». Évidemment, il ne pouvait pas savoir pour maman et Ghislaine.
– Six crimes sont attribués à l’assassin « au collier de perles », commença-t-il doctement. Le premier concerne une habitante de la rue Saint-Dominique âgée de soixante-quinze ans et qui a été tuée vers onze heures du soir le 15 novembre 1992 alors qu’elle promenait son chien. La deuxième victime, celle du Champ de Mars, le 25 juin 1993, était une touriste anglaise de soixante-treize ans. Celle du boulevard de Grenelle, le 15 août 1993, était une malheureuse SDF de soixante-huit ans.
Il marqua une pause pour s’y retrouver dans ses notes.
– Trois personnes ont effectivement été assassinées dans la soirée et la nuit du 15 août dernier, reprit-il avec assurance. Une prostituée âgée de trente-cinq ans sur le boulevard Berthier près de la porte d’Asnières, vers vingt et une heures trente. Une jeune fille de vingt-deux ans rue Monsieur-le-Prince, entre vingt-trois heures trente et minuit. À une heure trente environ, une touriste belge de cinquante-deux ans qui prenait le frais près de son camping-car avenue Bouvard. Son mari ainsi que son petit-fils dormaient à l’intérieur du véhicule et n’ont rien entendu. Voici, les faits, mesdames, messieurs.
– Quelles conclusions en tirez-vous ? intervint la correspondante du Monde.
– Premièrement, il ne s’en prend pas qu’à des septuagénaires. Deuxièmement, il s’agit toujours du même modus operandi. Troisièmement, l’arme du crime est toujours un collier de perles. Quatrièmement, nous estimons que ce tueur en série est sûrement atteint de troubles mentaux, mais qu’il montre un grand sang-froid et une intelligence pratique hors du commun dans l’accomplissement de ses meurtres. Je ne peux malheureusement pas, et vous comprendrez pourquoi, vous faire part des conclusions de nos experts psychiatres.
Après, ça repartit dans tous les sens.
Pourquoi un collier de perles ? Est-ce que les perles pouvaient avoir une signification particulière ? Deux des six crimes avaient été perpétrés sur le Champ de Mars, cela ne prouvait-il pas que l’individu habitait le quartier ? Et la fréquence éloignée des crimes, même si les trois derniers étaient « groupés » sur une même date, qu’en faisait-on ?
On en revenait à la possibilité d’un étranger ou d’un provincial.
Pas la moindre connotation sexuelle ne pouvait être retenue dans aucun des six crimes. Pourtant les victimes étaient toutes des femmes.
Un impuissant, peut-être ? osa demander un salaud de journaliste.
Il n’a qu’à demander à maman et à Ghislaine, tiens ! Mais il me mit vraiment en rage.
Un œdipe mal résolu ? intervint une journaliste à l’air dévergondé.
Si elle savait comme j’aime ma maman, la conne !
J’avais bien fait d’aller regarder les actualités télévisées au bar du Relais angevin. Maman, elle n’aurait pas supporté ce chapelet de bêtises.
– Si c’est pas malheureux, tout ça ! commenta Jean le serveur tout en rinçant ses verres. Qu’est-ce que vous en pensez, vous, monsieur Dumontar, qui avez de l’instruction ?
Bien entendu, il a fallu que cette blondasse de Christine si antipathique, « Mme Langlot » à présent puisqu’elle avait fini par épouser le patron, et qui s’apprêtait à sortir, y aille de son grain de sel.
– Vous devez bien avoir une idée, renchérit-elle d’un ton aigre-doux, vous qui êtes toujours en train de réfléchir !
Les deux autres consommateurs du bar en avaient même levé le nez de leur bière pression.
– Oh ! fis-je avec détachement, tout ça c’est le fruit du délabrement de notre société et du laxisme ambiant.
– C’est un malade ce mec ! Un frustré ! commenta un des deux consommateurs, un triste sire dont le manque de culture et d’éducation était flagrant.
J’eus un haut-le-corps pour bien lui signifier que nous n’appartenions pas au même monde.
– Alors, d’après vous, lui dis-je de mon ton qui terrorisait les cancres, les criminels devraient juste être soignés ? Inutile de les condamner pour leurs crimes horribles. Toujours le laxisme !
– Les soigner en leur coupant les couilles ou la caboche, oui ! rétorqua cet individu décidément infréquentable.
Je lui jetai un regard méprisant et je dévisageai tour à tour le serveur et la femme du patron pour leur signifier ma désapprobation.
Mais Jean avait plongé le nez dans ses verres et la femme du patron avait déjà passé la porte.
J’ai pris mon verre de menthe et suis allé m’installer ostensiblement en terrasse.
J’ai attendu le départ de cet individu pour m’installer dans la salle de restaurant.
– Vous avez une drôle de clientèle ! ai-je dit à Jean lorsqu’il est venu prendre ma commande.
– Que voulez-vous, me répondit-il avec cette désinvolture qui lui était trop coutumière mais qui est commune chez nombre de loufiats, il n’y a pas que des buveurs de menthe à l’eau ! C’est pas en vendant de la limonade qu’on gagne sa vie dans ce métier…
J’en fus contrarié. Il m’avait gâché mon plaisir alors que j’étais tout excité intérieurement à l’idée qu’ils n’avaient pas le moindre début de piste. Que le commissaire avait dû, au final de la conférence de presse, avouer qu’il n’y avait aucun témoin.
Ce bouffi d’importance balaya même d’un revers de main la question pertinente – la seule de la conférence – d’une jeune journaliste.
– Ne pensez-vous pas que le meurtrier puisse jeter par ses crimes un défi à la société ou à la police ?
Elle se trompait pour la société mais elle avait fait mouche pour la police.
Mon intelligence hors pair défiait celle de la police. En un combat inégal puisque la sienne était médiocre, je vous l’accorde.
J’eus envie de féliciter – anonymement, bien sûr, je ne suis pas fou – la clairvoyance de cette jeune personne.
Mais maman me le déconseilla fortement quand je lui en eus demandé conseil.
Pourtant, j’étais content que quelqu’un puisse me comprendre.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mardi 23 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Je bénissais le journaliste qui avait parlé de la fréquence éloignée des crimes.
Si je me limitais chaque année à la période autour du 15 août, ma date fétiche, la police chercherait un provincial ou un étranger de passage à Paris à ce moment-là. Et je pourrais même accroître le nombre de mes victimes en toute impunité.
Je me suis senti tout à coup beaucoup mieux. Mais j’ai continué à aller voir régulièrement mon psy. Jamais on ne viendrait soupçonner un agrégé qui consulte régulièrement un psychiatre. Pour parler de sa maman.
D’ailleurs, il me trouvait en « bonne voie ». Il fut très satisfait de me voir passer mon permis.
– Enfin vous vous prenez en main et allez pouvoir bouger et multiplier vos chances de rencontres…
Le Dr Lévy est vraiment encourageant et de bon conseil.
J’ai bouclé mon manuel dans les délais. Il a même été bien accueilli. Et jamais je ne m’étais senti aussi performant dans mon enseignement.
J’ai même attaqué un roman pour faire plaisir à maman et à Ghislaine. Car elles aiment bien que je leur fasse la lecture et maman attendait ça de moi depuis longtemps. Et j’ai été reçu au permis de conduire à la mi-juin.
Seul point noir, j’ai dû acheter une voiture. Oh ! un petit modèle. Mais il a quand même fallu que je le cache à maman. Ce ne fut pas facile, car c’est elle qui tient les comptes depuis toujours. Ce que Ghislaine a d’ailleurs admis lors de son emménagement.
J’ai donc attendu le 15 août très calmement. Avec quand même – soyons honnête – une petite excitation qui me titilla de plus en plus. Et j’ai profité de cette attente pour sillonner les rues de Paris chaque soir une heure ou deux afin de me familiariser avec sa topographie routière. Sans un accrochage et sans griller un seul feu rouge. Aussi pour habituer maman à mes futures absences.
Le 15 août 1995, dans la même soirée, j’en ai fait trois.
Mais, cette fois-ci, plus de vieilles. Fallait brouiller les pistes et, c’est vrai, n’en déplaise à maman, je préférais de plus en plus l’odeur de Ghislaine à la sienne.
La première, une prostituée sous le pont du boulevard des maréchaux à la porte d’Asnières.
Facile. Quasiment sans mérite, tant elle était déglinguée par la drogue et totalement sous-alimentée.
Je l’avais remarquée dès mon premier passage. J’ai été me garer cent mètres plus loin après avoir quitté le boulevard et je suis revenu tranquillement sur mes pas.
Elle s’est adossée contre un pilier du pont en me voyant arriver. Je me suis dirigé vers elle.
Les yeux hagards et titubante, elle s’est agenouillée là devant moi, mécaniquement, comme si elle tombait. Le pilier nous dissimulant des voitures.
Ni une ni deux. Même pas de jouissance. Seul le plaisir de serrer bien fort le rosaire de maman autour de son cou.
Du rapide. D’ailleurs, tellement faible que je n’ai pas eu besoin de lui planter mon genou dans le sternum et que j’aurais pu y aller à main nue.
Puis j’ai rejoint mon véhicule. Sa pendulette indiquait vingt et une heures cinquante-cinq.
Je suis revenu sur les maréchaux direction Clignancourt.
Pas d’attroupement de l’autre côté du boulevard sous le pont.
Ça avait été tellement facile que, dans l’euphorie du moment, j’ai voulu m’en refaire une autre entre porte de Saint-Ouen et porte de Clignancourt.
De loin, ce m’avait paru faisable. De près, vu le morceau et ses muscles, j’ai préféré y renoncer. Et j’ai bien fait, car c’était pas tout à fait une femme.
J’ai traversé Paris, puis j’ai été me garer dans une petite rue près de l’église Saint-Germain-des-Prés.
J’ai traîné un peu à pied mais je ne me sentais pas à l’aise dans ces petites rues. De vrais coupe-gorge.
Puis une petite blonde en short m’a abordé. Une vingtaine d’années.
Pour me demander son chemin dans un français guttural et maltraité.
Le destin venait au-devant de moi. C’est ce que j’ai cru tout d’abord.
Je lui ai courtoisement proposé de l’accompagner jusqu’à la fontaine Saint-Michel.
Et là, la salope, elle s’est mise à m’agonir d’injures en allemand et à gueuler :
– Zé ne veu pâ. Moi seule capab débrrrouiller ezpèze de vieux cozon !
C’est incroyable comme ça peut être agressifs, les Teutons ! Je ne suis pas du tout d’accord avec maman qui ne jure que par leur délicatesse. Ou alors, c’est qu’ils ont bien changé depuis.
Aucun sens de la mesure, oui. D’ailleurs, on connaît le jardin à la française ou à l’anglaise, même le jardin de curé à la rigueur. Mais personne n’a jamais entendu parler de « jardin à l’allemande » !
Je me suis vite éloigné de cette walkyrie hystérique avant qu’elle n’attire l’attention par ses cris d’orfraie et je me suis dirigé vers la place de l’Odéon.
En remontant la rue Monsieur-le-Prince. J’ai vu une autre petite blonde venant dans ma direction sur le même trottoir. Un mètre soixante et toute menue.
Personne alentour.
Mais je l’ai joué prudent.
Un croche-pied quand elle allait juste me dépasser pour l’étaler par terre et la neutraliser.
– Oh ! vous être tombée ! Je vais vous aider à vous relever, mademoiselle.
Et hop ! le genou droit bien enfoncé dans ses reins et un bon coup de rosaire en tirant bien en arrière.
Mais j’ai vite entendu les cervicales craquer et j’ai tout de suite senti à son aspect mollasse qu’elle n’avait plus besoin du rosaire.
Alors je l’ai juste poussée jusqu’au caniveau pour la faire basculer sous le 4 x 4 que la Providence avait stationné là.
Il était déjà minuit et demi passé quand je suis remonté dans ma voiture.
Plus d’une heure du matin quand je me suis garé dans le parking souterrain devant l’École militaire.
Et là, à nouveau la chance quand je suis sorti et ai descendu le Champ de Mars vers la place Jacques-Rueff. Un coin où il y a plein de camping-cars garés.
Une blonde décolorée entre deux âges qui prenait le frais en fumant une cigarette près de sa « roulotte ».
Je ne sais pas à quoi elle rêvait. En tout cas, elle ne m’a pas vu venir et son double menton naissant ne m’a même pas gêné. « Comme dans du beurre », je me suis même dit, surpris.
C’était un bon 15 août, mais je n’avais toujours pas joui. Trop de précipitation et d’improvisation, ai-je pensé. J’étais trop tendu.
Heureusement que Ghislaine m’attendait à la maison !


© Alain Pecunia, 2008.
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