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jeudi 2 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Lorsque je lui ai raconté cette conversation avec Isabelle, le Dr Lévy a trouvé tout ça fort intéressant. Il m’a écouté avec beaucoup d’attention. Puis il a longuement hoché la tête.
– Vous voyez, a-t-il commenté, tout compte fait, vous avez de la chance que votre manuscrit n’ait pas été publié. Qu’il n’ait eu que moi comme lecteur…
Je n’ai pas bien compris ce qu’il voulait dire ou me faire comprendre.
En tout cas, il me conseilla vivement de poursuivre cette relation et me félicita d’avoir eu la grandeur d’âme, la sagesse, de ne pas tenir rigueur de ses aveux à ma jeune amie.
– Vous avez énormément progressé, vous savez ?
Le Dr Lévy a toujours de bons conseils dont je sais tirer le meilleur profit, mais je suis quand même plus intelligent que lui.
Et ne parlons pas de cette police d’incapables.
Je n’étais pas près de commettre la moindre petite erreur.
D’abord, je me suis débarrassé de la couverture de maman – je veux parler de l’habit de Père Noël qui lui en servait lieu – en profitant du premier ramassage de vêtements de la Croix-Rouge.
Ensuite, j’ai été abandonner le rosaire de maman sur un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. – L’église, elle est presque en face de chez nous.
Ça n’a quand même pas été une mince affaire que de le « piquer » à nouveau à maman.
– Quoi ! après ma couverture, tu me voles mon rosaire !
– Mais non, maman, c’est pour le nettoyer.
– Il est très bien comme ça !
De force que j’ai dû le lui arracher.
Mais, maman, elle n’a pas trop de force dans les mains. Plus du tout, d’ailleurs. C’est pour la forme qu’elle résistait. Comme à son habitude depuis qu’elle est morte.
Et puis, j’ai pris une grande décision.
Faut dire que, pour les soins, c’est pas commode de courir d’une pièce à l’autre. Puis j’en ai assez de l’obscurité où est plongé mon bureau depuis que j’y ai emménagé Ghislaine.
De toute façon, depuis ma rencontre avec Isabelle, je n’éprouve plus le même plaisir avec elles deux. Je m’en désintéresse, en quelque sorte.
Oh ! bien sûr, elles ne le manifestent pas de la même façon. Chacune avec son caractère, comme les femmes.
Maman, ce sont des jérémiades.
– Philippe-Henri, tu me délaisses, mon chéri…
« Mon chéri », ça c’est nouveau. Et quand on faisait des choses, maman et moi, elle exigeait toujours que je la vouvoie pendant le temps que ça durait. Le reste du temps elle le passait à me rabrouer et à me faire jouer le larbin.
Jamais maman ne m’a dit « mon chéri » ou « je t’aime ».
Maintenant, il est trop tard. Je m’en tape.
Alors je lui ai collé un gros morceau de scotch d’emballage, du marron bien collant, sur la bouche.
Ghislaine, c’est différent. Mais c’est presque plus insupportable à la longue que les manifestations bruyantes de maman. Elle fait dans le larmoyant silencieux. C’est sa nature. Elle n’y peut rien. Moi, si. Et hop ! un gros morceau de scotch sur les yeux.
Donc, ma grande décision, ça a été de les regrouper dans notre chambre à maman et à moi. Chacune son lit. Maman, le sien. Ghislaine, le mien.
Il m’a fallu mille précautions pour déménager Ghislaine.
C’est pas une question de poids – elle est encore moins lourde qu’avant – mais de fragilité.
Elles n’ont pas pipé mot. De toute façon, l’une ne pouvait pas brailler ni l’autre larmoyer.
En tout cas, ça m’a grandement facilité les soins et ma vie tout court.
J’ai nettoyé le canapé en cuir et Emmaüs est venu le chercher.
Le même jour, je me suis fait livrer un superbe canapé-lit.
J’ai enfin l’impression d’être chez moi.
Et, surtout, j’ai de la lumière pour travailler à mon bureau. Ça a fait chuter ma note d’électricité. C’est pas croyable.
Je ne ferme même pas les persiennes la nuit.
J’ai aussi acheté un portable pour communiquer plus facilement avec Isabelle.


© Alain Pecunia, 2008.Tous droits réservés.

mercredi 1 octobre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





J’ai attendu une semaine avant de remettre les pieds rue Clerc et de reprendre mes habitudes au Relais angevin.
Mais ça n’a pas manqué. Il a fallu que Jean, goguenard, me jette :
– Alors, monsieur Dumontar, on ne porte plus son petit nœud pap vert pomme ? Celui de l’assassin ! Vous en avez eu honte, c’est ça ?
J’ai rougi. Ce qui est rare. Sauf devant maman quand elle me prend en faute.
Puis j’ai souri en prenant un air niais – que ça m’a coûté ! – devant ces béotiens hilares.
– N’empêche, est intervenu le retraité de la gendarmerie, si on ne vous connaissait pas comme on vous connaît ici, eh bien, on vous aurait soupçonné !
– Vous avez eu de la veine que le portrait-robot ne vous ressemble pas, commenta l’ouvrier serrurier.
– C’est bien vrai, monsieur Dumontar, renchérit le boucher, je vous aurais pendu à un croc sur-le-champ !
– Vous avez de la chance d’être au-dessus de tout soupçon, monsieur le professeur…, jeta la Christine mi-figue, mi-raisin, avec un regard qui me laissa une sensation de malaise.
Heureusement que le patron est sorti de sa cuisine à ce moment-là pour me dire gentiment :
– Ne les écoutez pas, monsieur le professeur.
Gérard Langlot, il est toujours gentil et courtois avec moi.
Mais il arrivait à temps, car j’étais déjà en train d’échafauder des plans pour me faire la Christine et en être débarrassé. Soupçonnant même que son mari aurait pu m’en remercier. Au point d’oublier que je n’avais plus la main ces temps-ci.
J’ai préféré faire profil bas.
Comme au lycée. Où il a fallu que quelqu’un aille jeter un coup d’œil dans le débarras et constate, au milieu de tout le fatras des accessoires de fête de fin d’année, la disparition de l’habit de Père Noël.
Évidemment, les élèves l’ont appris. Et ceux de mes deux terminales ont été parfaitement odieux avec moi. Avec des petites phrases assassines sur le tableau noir. « Avez-vous vu le nœud vert pomme de Dumontar ? » « Récompense pour qui retrouvera le nœud vert pomme »…
Ils osèrent même afficher le portait-robot, agrandi sur la photocopieuse de l’établissement, au tableau. Avec une flèche et une légende.
« Nous avons retrouvé le nœud vert pomme de Dumontar ! Et devinez qui est l’assassin ! »
Même mes collègues se firent complices de ces facéties cruelles et de mauvais goût.
« Alors, Dumontar, pas encore arrêté ? » « T’inquiète, on t’apportera des oranges ! » « Dis donc, tu cachais bien ton jeu ! »…
Au point que le directeur de l’institution lui-même a dû intervenir et pondre une note de service qui a été lue dans toutes les classes à partir des troisièmes.
« Des bruits infamants courent sur un de nos membres les plus éminents, qui est par ailleurs l’objet de plaisanteries d’un goût douteux de la part de certains élèves et de railleries indignes d’enseignants.
« J’entends que cela cesse immédiatement sous peine de sanctions disciplinaires. Je ne saurais tolérer plus longtemps une telle situation au sein de notre institution que j’ai l’honneur de diriger.
« Je renouvelle toute ma confiance et mon témoignage de grande estime à notre éminent professeur injustement victime de cette odieuse situation… »
Bien évidemment, cela n’empêcha pas durant un certain temps les sourires en coin de mes collègues et les murmures au fond de la classe.
Je ressentais un profond écœurement. J’envisageai même de me mettre en arrêt maladie, moi si consciencieux et si attaché à mon sacerdoce professoral.
Maman m’y encourageait. Mais je savais que c’était par égoïsme.
Ghislaine ne prenait pas parti, comme à son habitude. Elle essayait seulement de me consoler, avec ses pauvres moyens. De plus en plus faibles.
Mais le Dr Lévy me le déconseilla.
– Ne vous laissez pas abattre par ces rumeurs et ces plaisanteries stupides ! Vous étiez en pleine forme juste avant ces crimes odieux. Au point que j’avais renoncé à toute idée de traitement, c’est vous dire !
Il me conseilla de faire face, de me distraire.
– Vous voyez ce que je veux dire, hein ? souligna-t-il d’un regard égrillard.
Quelque chose était cassé en moi. À un tel point que je rendis à maman son rosaire. En lui faisant croire que je l’avais retrouvé par terre sous son lit en faisant le ménage.
J’ai plié l’échine sous son reproche.
– Tu pourrais quand même avoir plus d’attention avec mes affaires !
La seule pensée qui me soutint dans cette terrible épreuve, c’est que la police était toujours sur la piste du « Père Noël tueur » et qu’elle pouvait toujours lui courir après.


© Alain Pecunia, 2008. Tous droits réservés.

samedi 27 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





Avec maman, on s’est toujours compris à demi-mot.
Elle avait une nouvelle fois raison.
Si nous étions des Dumontar, la police pouvait très bien avoir l’idée – à défaut d’autres – de recenser tous les Dumontar. De les interroger, même.
J’ai paniqué tout à coup. Une crise d’angoisse. Mais, Ghislaine, encore une fois, est parvenue à m’apaiser. Comme toujours.
C’est vraiment une chic fille. Elle, elle se réveille toujours pour moi quand j’ai besoin d’elle.
Mais elle aussi a besoin de soins.
Décidément, c’est une rude journée !
Ça m’a quand même permis d’oublier la police et de trouver le sommeil au petit matin.
Le lendemain, les médias s’en donnaient à cœur joie dans le mélo.
Je compris tout de suite que mon « crime abominable » – avant, les autres étaient seulement « atroces » – allait au-delà de mes espérances. Défier la police.
Sans le faire exprès, par le plus pur des hasards, j’avais défié toute une classe sociale. Celle d’en haut. Bien plus dangereuse, dans ses fureurs vengeresses, que toutes celles d’en bas et du milieu réunies.
J’eus tout de suite conscience que j’aurais dû me limiter au menu fretin. À la victime-née. Prédestinée. Qui ne reste qu’un fait divers.
« Le tueur “au collier de perles” sème la terreur dans le bois de Boulogne. »
« Même les riches ne sont plus à l’abri ! »
« Le tueur fou s’en prend à l’establishment ! »
Télégramme de condoléances du Président de la République, du Premier ministre, des Anciens Combattants…, gauche droite réunies, etc.
Même Arlette Laguiller est venue pleurer sur la Une et la Deux. Mais elle a rectifié la tendance générale.
– Travailleuses, travailleurs, ce crime atroce ne doit pas nous faire oublier que le tueur fou au « collier de perles » choisi essentiellement ses victimes parmi les travailleuses et les travailleurs de ce pays, qui sont aussi, travailleuses et travailleurs, les victimes quotidiennes du capitalisme bourgeois impitoyable… Aussi, travailleuses et travailleurs, nous ne saurions nous joindre à l’appel du Parti communiste invitant, indûment, les travailleuses et travailleurs de ce pays à se réunir devant l’église Saint-Honoré-d’Eylau. Car notre devoir, travailleuses et travailleurs…
Je n’étais pas sûr d’avoir tout compris. Mais elle avait du souffle.
Elle devait avoir le cou bougrement musclé. Impossible à étrangler même à la corde à piano, cette carne-là !
Mais je ne reçus ni faire-part de la « famille » ni convocation de la police.
Maman m’interdit même d’assister à la cérémonie. Pourtant, ça m’aurait bien plu. Jamais je n’ai eu l’occasion d’assister à l’enterrement d’une de mes victimes.
Pour une fois que c’était annoncé.
Mais j’ai bien fait de l’écouter. Tel que je me connais, je n’aurais cessé de chercher la moindre occasion. Pour les défier tous au milieu de toute celle foule endimanchée.
Alors je suis allé faire un tour du côté de Notre-Dame. Je suis même rentré dedans. Pour vite ressortir. Je ne me sentais pas d’affinités avec les touristes japonaises.
Et puis, ça m’aurait servi à quoi ? Je ne lis pas les journaux japonais, moi. Pas même maman et encore moins Ghislaine.
J’ai suivi longuement, dans le secteur de la rue Saint-André-des-Arts, une jeune femme qui avait du mal à marcher sur ses hauts talons, qui parlait toute seule en portugais et qui semblait un peu éméchée. En vain. Arrivé au carrefour de Bucci, elle s’est retournée à demi. Ce n’était pas une Portugaise mais un Portugais ou un Brésilien.
Il paraît que c’est une coutume au Brésil. Un peu comme les Ecossais et leur kilt.
J’ai ensuite croisé un groupe de trois Allemandes. Déjà elles étaient allemandes et en plus en groupe. Même isolées, j’aurais renoncé. J’en gardais un trop mauvais souvenir.
Puis, tiens, rue Jacob, une quinquagénaire à sac Vuitton.
Sûre d’elle et pas du genre à s’inquiéter d’être suivie dans un quartier aussi chic.
Rue de l’Université.
Je sentais que je commençais de m’exciter. Surtout avec cette nuit tombante.
Elle s’est ensuite dirigée vers le parking Montalembert.
J’étais près de jouir déjà rien qu’à l’idée que j’allais la coincer.
Je l’ai dépassée pour prendre les devants alors qu’elle venait juste de s’arrêter pour parler à un quidam.
– Non, madame le commissaire, rien d’anormal, je l’ai entendu dire.
La peur de ma vie. Incroyable ! On ne peut même plus se fier à la mine des gens.
Les journées d’enterrement sont toujours de sales journées.
Maman, elle a drôlement eu peur pour moi quand je lui ai raconté après.
– Tu vois, tu ne veux jamais m’écouter, et regarde ce qui arrive !
– Oh oui, maman.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

vendredi 26 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Aux informations télévisées de midi, il n’y en eut que pour le Président de la République. Rien sur moi et peu de chose sur la morte.
Une étudiante en droit. Une certaine Gisèle Dumontar.
Là, j’ai sursauté en priant le ciel que maman n’ait rien entendu.
Dumontar, c’est pas courant comme patronyme.
Était-il possible que ce fût une petite cousine ?
Maman n’a pas compris mon intérêt subit pour la généalogie familiale.
Au bout de deux heures de diplomatie savante, je suis parvenu à lui soutirer que, peut-être, du côté de papa, mais elle n’avait jamais fréquenté la famille de papa.
– Des bolcheviks !
– Des bolcheviks ? Des vrais, maman ?
– Des tout comme, mon pauvre enfant… Les deux frères de ton pauvre papa, tes oncles, étaient tranquillement à Londres avec de Gaulle tandis que ton pauvre papa défendait la civilisation européenne dans la steppe russe contre les vrais… Ces renégats, l’un a terminé préfet et l’autre général. Et aucun des deux n’a levé le moindre petit doigt quand ton héros de père a été condamné à mort !
– Ils ont peut-être eu des enfants…
Mais voilà, ça n’intéressait pas vraiment maman. Alors elle s’était endormie.
Je suis resté perplexe tout l’après-midi, mes doigts crochetés dans la touffe brunâtre de Ghislaine pour me rassurer. Tournant fébrilement de ma main restée libre le bouton du transistor posé sur mes genoux pour capter la moindre bribe d’information.
Ce ne fut qu’au journal de dix-neuf heures de France-Inter que j’appris qu’un drame affreux venait de toucher la famille du général Dumontar.
– Sa petite-fille, Gisèle Dumontar, vingt-deux ans, étudiante en droit…
C’est peut-être pour ça que j’avais éprouvé autant de plaisir. Parce qu’on était en famille.
Et puis c’était bien fait pour elle. En ce 14 Juillet, « pauvre papa » était enfin vengé de son ignoble famille !
J’ai couru dans notre chambre. Tout excité.
– Maman ! J’ai vengé papa !
– Mon pauvre petit, qu’est-ce que tu as fait là ?
J’en suis resté sans voix. Puis je me suis ressaisi.
– Mais, maman…
Putain ! elle s’était déjà rendormie.
J’ai failli la secouer de fureur par les épaules pour la réveiller.
Mais maman est devenue trop fragile. Elle a de moins en moins de pouvoir d’écoute.
Je dois me raisonner. Admettre qu’elle ait de plus en plus d’absences. C’est vrai qu’elle aura bientôt quatre-vingt-trois ans. Ce n’est plus la toute première fraîcheur…
Tiens, à propos, elle a besoin de soins.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 24 septembre 2008

Noir Express : "Cadavres dans le blockhaus" (C. C. IV) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Tous les médias en parlèrent le lendemain. « Le tueur au collier de perles a tué de nouveau ! » « Trois dans la même nuit ! Agit-il seul ? » « Triple récidive du tueur fou ! »
Et aucune piste malgré les grands airs mystérieux du sous-directeur de la PJ.
– Vous savez, déclara-t-il lors de la conférence de presse organisée place Beauvau le surlendemain, le 17, ce genre de tueur psychopathe ne nous échappera pas longtemps. Nous commençons de cerner la personnalité de cet individu et, tôt ou tard, nous l’arrêterons. Je ne puis vous en dire davantage, mais permettez-moi de vous dire que cela ne saurait tarder.
– Mais six meurtres lui sont déjà attribués. La police attendra-t-elle que d’autres meurtres soient commis pour intervenir ? demanda le correspondant de Libération.
– C’est insupportable ! clama celui du Figaro.
– Avant, il ne les tuait qu’une par une, maintenant trois d’un coup ! intervint le journaliste de L’Humanité.
Les autres correspondants de presse prenaient des notes ou reposaient les mêmes questions.
– Je ne vous demande qu’un peu de patience, conclut le sous-directeur en se déchargeant des réponses sur le commissaire chargé de l’enquête.
Celui-ci fut quasiment exhaustif dans le recensement des « victimes ». Évidemment, il ne pouvait pas savoir pour maman et Ghislaine.
– Six crimes sont attribués à l’assassin « au collier de perles », commença-t-il doctement. Le premier concerne une habitante de la rue Saint-Dominique âgée de soixante-quinze ans et qui a été tuée vers onze heures du soir le 15 novembre 1992 alors qu’elle promenait son chien. La deuxième victime, celle du Champ de Mars, le 25 juin 1993, était une touriste anglaise de soixante-treize ans. Celle du boulevard de Grenelle, le 15 août 1993, était une malheureuse SDF de soixante-huit ans.
Il marqua une pause pour s’y retrouver dans ses notes.
– Trois personnes ont effectivement été assassinées dans la soirée et la nuit du 15 août dernier, reprit-il avec assurance. Une prostituée âgée de trente-cinq ans sur le boulevard Berthier près de la porte d’Asnières, vers vingt et une heures trente. Une jeune fille de vingt-deux ans rue Monsieur-le-Prince, entre vingt-trois heures trente et minuit. À une heure trente environ, une touriste belge de cinquante-deux ans qui prenait le frais près de son camping-car avenue Bouvard. Son mari ainsi que son petit-fils dormaient à l’intérieur du véhicule et n’ont rien entendu. Voici, les faits, mesdames, messieurs.
– Quelles conclusions en tirez-vous ? intervint la correspondante du Monde.
– Premièrement, il ne s’en prend pas qu’à des septuagénaires. Deuxièmement, il s’agit toujours du même modus operandi. Troisièmement, l’arme du crime est toujours un collier de perles. Quatrièmement, nous estimons que ce tueur en série est sûrement atteint de troubles mentaux, mais qu’il montre un grand sang-froid et une intelligence pratique hors du commun dans l’accomplissement de ses meurtres. Je ne peux malheureusement pas, et vous comprendrez pourquoi, vous faire part des conclusions de nos experts psychiatres.
Après, ça repartit dans tous les sens.
Pourquoi un collier de perles ? Est-ce que les perles pouvaient avoir une signification particulière ? Deux des six crimes avaient été perpétrés sur le Champ de Mars, cela ne prouvait-il pas que l’individu habitait le quartier ? Et la fréquence éloignée des crimes, même si les trois derniers étaient « groupés » sur une même date, qu’en faisait-on ?
On en revenait à la possibilité d’un étranger ou d’un provincial.
Pas la moindre connotation sexuelle ne pouvait être retenue dans aucun des six crimes. Pourtant les victimes étaient toutes des femmes.
Un impuissant, peut-être ? osa demander un salaud de journaliste.
Il n’a qu’à demander à maman et à Ghislaine, tiens ! Mais il me mit vraiment en rage.
Un œdipe mal résolu ? intervint une journaliste à l’air dévergondé.
Si elle savait comme j’aime ma maman, la conne !
J’avais bien fait d’aller regarder les actualités télévisées au bar du Relais angevin. Maman, elle n’aurait pas supporté ce chapelet de bêtises.
– Si c’est pas malheureux, tout ça ! commenta Jean le serveur tout en rinçant ses verres. Qu’est-ce que vous en pensez, vous, monsieur Dumontar, qui avez de l’instruction ?
Bien entendu, il a fallu que cette blondasse de Christine si antipathique, « Mme Langlot » à présent puisqu’elle avait fini par épouser le patron, et qui s’apprêtait à sortir, y aille de son grain de sel.
– Vous devez bien avoir une idée, renchérit-elle d’un ton aigre-doux, vous qui êtes toujours en train de réfléchir !
Les deux autres consommateurs du bar en avaient même levé le nez de leur bière pression.
– Oh ! fis-je avec détachement, tout ça c’est le fruit du délabrement de notre société et du laxisme ambiant.
– C’est un malade ce mec ! Un frustré ! commenta un des deux consommateurs, un triste sire dont le manque de culture et d’éducation était flagrant.
J’eus un haut-le-corps pour bien lui signifier que nous n’appartenions pas au même monde.
– Alors, d’après vous, lui dis-je de mon ton qui terrorisait les cancres, les criminels devraient juste être soignés ? Inutile de les condamner pour leurs crimes horribles. Toujours le laxisme !
– Les soigner en leur coupant les couilles ou la caboche, oui ! rétorqua cet individu décidément infréquentable.
Je lui jetai un regard méprisant et je dévisageai tour à tour le serveur et la femme du patron pour leur signifier ma désapprobation.
Mais Jean avait plongé le nez dans ses verres et la femme du patron avait déjà passé la porte.
J’ai pris mon verre de menthe et suis allé m’installer ostensiblement en terrasse.
J’ai attendu le départ de cet individu pour m’installer dans la salle de restaurant.
– Vous avez une drôle de clientèle ! ai-je dit à Jean lorsqu’il est venu prendre ma commande.
– Que voulez-vous, me répondit-il avec cette désinvolture qui lui était trop coutumière mais qui est commune chez nombre de loufiats, il n’y a pas que des buveurs de menthe à l’eau ! C’est pas en vendant de la limonade qu’on gagne sa vie dans ce métier…
J’en fus contrarié. Il m’avait gâché mon plaisir alors que j’étais tout excité intérieurement à l’idée qu’ils n’avaient pas le moindre début de piste. Que le commissaire avait dû, au final de la conférence de presse, avouer qu’il n’y avait aucun témoin.
Ce bouffi d’importance balaya même d’un revers de main la question pertinente – la seule de la conférence – d’une jeune journaliste.
– Ne pensez-vous pas que le meurtrier puisse jeter par ses crimes un défi à la société ou à la police ?
Elle se trompait pour la société mais elle avait fait mouche pour la police.
Mon intelligence hors pair défiait celle de la police. En un combat inégal puisque la sienne était médiocre, je vous l’accorde.
J’eus envie de féliciter – anonymement, bien sûr, je ne suis pas fou – la clairvoyance de cette jeune personne.
Mais maman me le déconseilla fortement quand je lui en eus demandé conseil.
Pourtant, j’étais content que quelqu’un puisse me comprendre.



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

dimanche 21 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





L’enquête de la police sur la « disparition » de Ghislaine s’est vite enlisée. Je ne crois pas avoir jamais été soupçonné. Je suis trop fort pour eux.
J’ai su qui j’étais durant toute l’année scolaire 93-94. Il faut dire qu’entre mes cours, la mise au point de mon manuel pour les terminales et tous les soins que requéraient à la fois maman et Ghislaine, j’avais de quoi m’occuper. Surtout qu’il n’a pas été aisé de les faire coexister toutes deux. Maman ne m’aidait pas du tout, c’est le moins que je puisse dire. Elle était jalouse pas possible. Odieuse parfois même. Au point d’exiger le départ de « l’étrangère ».
C’est la première fois de ma vie que j’ai su tenir tête à maman. Enfin, pas tout à fait. Je lui ai d’abord menti. Je lui ai fait croire qu’elle était partie.
– Ne me mens pas ! criait-elle. Je la sens d’ici !
C’est vrai, ce fut un mensonge idiot de ma part. Car Ghislaine sentait, surtout au début. Mais, petit à petit, grâce à tous mes soins, c’est devenu supportable.
– Je la sens toujours ! disait maman avec mauvaise foi.
Ghislaine était beaucoup plus facile à vivre. Jamais de reproches. Pas un mot sur maman. Acceptant sa présence et son rôle de chef de famille. Toujours docile. Aimant que je m’occupe de sa grosse touffe noir cirage.
Par exemple, Ghislaine ne m’aurait jamais dit : « J’entends vos soupirs à ta mère et à toi ! » Jamais. Tandis qu’avec maman ça devenait une ritournelle. « Si tu crois que je ne t’entends pas toi et ta putain ! »
Je dois reconnaître qu’il m’arrive parfois de prendre maman en grippe. Surtout qu’elle sent quand même moins bon que Ghislaine. Que sa peau est plus rêche et que sa touffe est bougrement dégarnie. J’ai vraiment moins de plaisir avec maman.
Je suis injuste. C’est quand même vrai qu’elles n’ont pas le même âge et que maman sera toujours maman.
Je dois faire avec, comme toujours. Mais j’ai osé lui dire à Noël que, si elle continuait à exiger le départ de Ghislaine, eh bien, moi, je partirais aussi. La laissant seule.
Elle en est restée sans voix. Elle boude. Mais pour combien de temps ?
Heureusement que j’ai mon manuel pour m’extraire de mes soucis domestiques. Avec Ghislaine à mes côtés qui m’encourage.
Ça, c’est un point qu’elle partage avec maman. Elles ont toutes deux de grandes ambitions pour moi.
Je fais tout pour ne pas les décevoir. Mais les fêtes de famille, je dois l’avouer, restent quand même un problème.
Comme le 15 août 1994, à la fois le jour de la fête de maman et le premier anniversaire de l’installation de Ghislaine dans l’appartement.
Une véritable situation cornélienne.
De qui, de Ghislaine ou de maman, devais-je m’occuper en premier ?
Eh bien, je n’ai pas pu choisir. Bloqué, j’étais.
Du coup, c’est reparti. Sur le coup de midi, je ne savais plus qui j’étais.
Je suis resté prostré sur le rond des cabinets tout l’après-midi. Tellement bloqué que je n’arrivais pas à faire mes besoins.
Ce n’est qu’en remontant mon pantalon et en sentant le rosaire de maman dans ma poche droite que j’ai su ce qu’il me restait à faire.
– Elles l’auront voulu ! me suis-je exclamé.
Je suis sorti sans même leur dire au revoir. Marchant au hasard. Furieux et énervé.
Mes pas m’ont porté vers les Invalides.
C’est près de chez nous et j’aime bien ce dôme majestueux sous lequel repose l’Empereur. J’aimerais bien le visiter. Mais maman n’a jamais voulu. Toujours cette histoire de violence que je ne supporterais pas d’après elle.
J’ai tourné autour comme un enfant devant une religieuse trônant dans la vitrine d’un pâtissier. Puis j’ai pris les quais et suis arrivé au Champ de Mars.
À dix heures, il n’y avait plus grand monde dans les allées sillonnant les massifs. C’était tentant de chercher là. Mais pas prudent. Jamais deux fois au même endroit.
Alors je suis remonté jusqu’à l’avenue de La Motte-Piquet et je me suis senti attiré par le métro aérien. Son grondement m’a toujours fasciné lorsqu’on est juste en dessous.
J’ai remonté le boulevard de Grenelle en traversant le parking sous le métro.
Une petite vieille a surgi d’entre deux voitures.
Elle m’a fait peur. J’ai été surpris.
– Vous avez pas dix francs pour manger, mon brave monsieur ?
J’ai reculé instinctivement devant cette clocharde.
– Dix francs, c’est rien pour vous ! cria-t-elle tandis que je m’esquivais en tentant de l’ignorer.
Je me suis alors empressé de lui donner sa pièce. Et c’est là que j’ai senti le rosaire de maman au fond de ma poche.
J’étais toujours en colère contre maman. Je voulais lui faire de la peine. Je savais que ça l’humilierait que je fasse ça avec une vieille sale et puante.
Mais ça a été franchement dégueulasse. Surtout quand elle a vomi toute sa vinasse, alors que je commençais à peine de serrer, et que j’en avais plein les mains.
J’ai serré comme un fou. Sans éprouver la moindre excitation. Sans aucune jouissance. Rien que pour ennuyer maman.
Je lui ai donné plein de coups de pied à cette sale vache quand elle s’est affalée au milieu de son tas de chiffons. Pour la punir.
Puis j’ai retiré ma veste en lin dont les manches étaient tachées de vomissures pour m’essuyer les mains. Mais ça puait. Ça puait !
J’ai roulé ma veste en boule et je suis vite rentré chez moi. Pour la mettre à tremper avec de l’eau de Javel dans la baignoire. Pour ôter toute trace.
Mais ça me faisait peine de jeter cette si belle veste à la poubelle. J’en ai beaucoup voulu à maman de m’avoir gâché ce 15 août.
Heureusement que Ghislaine m’a fait jouir, elle !



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

samedi 20 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





J’ai attendu toute une semaine avant de retourner au Relais angevin.
– Ben alors, m’a dit Jean d’emblée en miaulant, on ne vous voit plus avec la petite dame, monsieur Dumontar ?
Depuis que je suis redevenu moi-même, je m’attends à ce genre de question.
– Je n’ai pas de nouvelles d’elle. Elle est peut-être partie en vacances.
– Sans vous prévenir ? C’est pas chic. Pourtant, vous aviez l’air d’être bien ensemble ?
– Oh ! vous savez, c’était juste une relation amicale comme ça. Sans plus, dis-je en haussant les épaules.
Christine, la petite amie du patron – sa « fiancée », car ils parlent de mariage, mais ça semble traîner – est venue s’en mêler. C’est une blonde bêcheuse sur qui courent pas mal de ragots dans le quartier. Elle a beau être toujours vêtue de façon stricte et être secrétaire au ministère de la Défense, il y a quelque chose en elle que je déteste. Je la sens « femelle ».
– Mais elle a peut-être disparu, dit la future Mme Langlot avec assurance.
– Comment ça ?
– La police enquête depuis que l’hôpital lui a signalé qu’elle n’avait pas repris son poste le 16 août. Ils nous ont même interrogés comme tous les commerçants de la rue et les voisins.
Bien sûr, je m’y attendais. Mais ça me fait quand même quelque chose. Un petit pincement.
– Ils vont d’ailleurs sûrement vous interroger. Surtout qu’on a été obligés de leur dire que vous étiez très lié avec elle. C’est pas que ça nous faisait plaisir, mais ils nous ont demandé si on lui connaissait des amis ou des relations. Et, à part vous, il semblerait qu’elle n’ait fréquenté personne d’autre que vous dans le quartier…
La garce guette ma réaction. Je me compose un masque soucieux.
– Je vous remercie de me l’avoir appris. Je vais d’ailleurs me rendre tout de suite au commissariat s’ils ont besoin de m’entendre. Autant les aider.
Au commissariat de la rue Amélie, ils sont surpris de ma visite spontanée, mais ça les satisfait. Je savais que ce serait un bon point pour moi que de me présenter spontanément.
– Nous allions justement nous rendre à votre domicile, me dit l’inspecteur.
– Je viens d’apprendre à l’instant la disparition de Mlle Lenoir par la fiancée de M. Langlot. J’ai tout de suite pensé que vous souhaiteriez m’entendre puisque nous avions une relation amicale.
Ils ont tout de suite attaqué le vif du sujet.
Quand est-ce que je l’avais vue pour la dernière fois ?
– Un peu avant le 15 août, le 11 ou le 12.
– Pourtant, vous vous voyiez souvent ?
– Oui, mais je lui avais dit que je devais travailler sur un manuel scolaire et que j’aurais donc moins de temps à lui consacrer.
– Vous étiez amants ?
– Voyons, messieurs, juste une relation amicale entre gens de bonne compagnie !
– Pourtant, le 15 août en milieu d’après-midi, Mlle Lenoir s’est rendue chez le traiteur et a commandé un repas fin pour deux personnes. Elle semblait, d’après le serveur, très enjouée.
– En tout cas, ce n’était pas pour dîner avec moi !
Avec un haussement d’épaules à l’appui.
Mais ils revenaient déjà à la charge.
– Vous prétendez donc ne pas l’avoir vue le 15 août ?
– Mlle Lenoir ne m’avait pas invité à venir dîner chez elle ce soir-là. D’ailleurs, je ne suis jamais monté chez elle et, lorsqu’il nous est arrivé de dîner ensemble, c’était toujours au restaurant. Au Relais angevin. Vous pouvez d’ailleurs le leur demander.
– Ça, nous le savons.
Pause. Re-attaque.
– Mais elle pouvait venir dîner chez vous. Vous aviez pu l’inviter…
– Dans ce cas, messieurs, je me serais rendu moi-même chez le traiteur. Mon éducation ne m’aurait pas permis d’inviter une dame chez moi en lui demandant de faire les courses !
Je les prenais de très haut. De mon ton professoral. Ça impressionne toujours. Surtout les anciens cancres.
– Pourtant, quelqu’un l’a vue s’engager dans la rue Saint-Dominique en venant de la rue Cler…
– Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne l’ai pas vue ce jour-là, un point c’est tout. Ce que je peux aussi vous dire, c’est que Mlle Lenoir est une personne très discrète. Nous n’abordons jamais de sujets privés et notre relation est juste une relation amicale de bon goût.
– Néanmoins, elle avait parlé de vous à l’une de ses collègues à l’hôpital. Elle lui a confié qu’elle ne vous comprenait pas toujours et que vous aviez parfois des côtés bizarres…
– Bizarres… ? coupai-je en haussant les épaules.
– Ou, si vous préférez, qui l’intriguaient… que vous aviez été, semble-t-il, très affecté par la mort de votre mère…
– Cela est vrai. Mais je suis un professeur avec une vie sans histoire. Tout le monde pourra vous le confirmer dans ce quartier.
– Cette collègue pense que Mlle Lenoir avait une relation plus qu’amicale avec vous. Qu’elle souhaitait en tout cas dépasser ce stade-là et…
– Messieurs, je vous arrête. Ce ne sont là que suppositions gratuites et je puis vous assurer que, pour ma part, je n’avais d’autres intentions qu’une relation amicale avec Mlle Lenoir. Et je pense qu’il en était de même pour elle.
Je me sentais fort, très fort.
– Et puis, elle va peut-être réapparaître ! leur dis-je avec assurance.
Heureusement qu’elle est venue un 15 août, cette conne, alors que le quartier est désert, et qu’elle n’a croisé personne dans l’immeuble, pensais-je intérieurement. Maman m’avait encore porté chance. Le 15 août, c’est sa fête. La Sainte- Marie.



© Alain Pecunia, 2008.
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jeudi 18 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Ce fut une visite charmante. Bien que je trouvasse les Impressionnistes fort ennuyeux. Surfaits. Moi, je reste un classique envers et contre tout. Et puis, ça sentait la sueur et les pieds avec ces touristes étrangers en shorts et baskets. Aucun respect pour cette cathédrale de la culture !
Mais quel bonheur que d’être au côté de Ghislaine, malgré cette promiscuité odorante. Elle me rappelait tant maman jeune. Mais sans son côté autoritaire contre lequel j’avais parfois tenté de me rebeller. En vain. Tant la moindre contrariété faisait pleurer maman.
Quand elle me disait : « Tu viens de faire de la peine à maman. Si tu es méchant, tu ne dormiras plus avec maman. Tu dormiras seul dans le noir » tout en se mettant à pleurer, je me jetais à ses genoux en sanglotant des « Pardon, maman ! » et l’implorant de ne pas me laisser dormir seul.
– Jure-moi que tu ne feras plus de peine à maman !
– Oh oui, maman, je te le jure !
Avec Ghislaine, c’était comme avec maman. Peut-être même mieux, me surpris-je à penser. Ce dont j’eus immédiatement honte. Maman, elle aurait pas aimé que je pense ça. Repens-toi ! me dis-je. Mais je n’osai pas me signer au milieu de toute cette foule.
En redescendant, nous parcourûmes les salles du rez-de-chaussée. Côté Seine seulement, car il était déjà tard pour Ghislaine qui était de garde ce soir-là à l’hôpital.
Deux religieuses en habit s’attardaient longuement devant une grande toile. Cela attira nos pas et nous nous retrouvâmes devant un grand format qui nous laissa perplexes.
Une immense touffe de poil. Comme maman.
L’Origine du monde que ça s’appelait.
Tous quatre – les religieuses, Ghislaine et moi – étions comme fascinés.
Ghislaine passa son bras sous le mien comme voulant chercher protection.
Je me raidis et rougis. Elle faisait comme maman.
– C’est de qui ? demanda-t-elle.
– Courbet, répondit une des religieuses en souriant.
– Courbet, répétai-je, confus.
Nous étions fort troublés l’un et l’autre en ressortant du musée.
– Je regrette de devoir travailler ce soir, me dit-elle pudiquement en battant des cils de cette façon si particulière qu’elle avait de le faire, tout en baissant la tête.
Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire.
Nous convînmes de nous revoir pour le feu d’artifice du 14 Juillet. Elle voulait aussi assister au défilé sur les Champs-Elysées. Mais je n’ai pas voulu. Maman n’aurait pas aimé. Elle avait toujours dit que c’était un spectacle de violence et que ce n’était donc pas pour moi. Le soir du feu d’artifice, nous dînâmes avant au Relais angevin.
– Alors, les amoureux, qu’est-ce que je vous sers ? demanda Jean.
J’en fus très choqué. Ghislaine aussi, je crois, puisqu’elle baissa la tête en rougissant.
– Ce n’est rien, lui dis-je après le départ de Jean. N’y prêtons pas attention. Ce loufiat n’a pas d’éducation !
Elle opina silencieusement. Avec un regard empreint de tristesse. La preuve qu’elle avait été choquée.
Heureusement, ce fut le patron, Gérard Langlot, qui vint nous apporter la salade composée et la carafe d’eau. Il ne faisait pas de remarque déplacée, lui !
Il y avait foule au Champ de Mars comme d’habitude. Nous sommes restés près du bassin du côté de l’Ecole militaire.
J’ai passé mon bras autour des épaules de Ghislaine pour la protéger. Elle avait la même taille que maman et sa tête est venue se poser contre ma poitrine. Comme le faisait maman.
C’était bien.
Après, je l’ai raccompagnée jusqu’au bas de son immeuble de la rue Cler. Mais je n’ai pas voulu monter jusqu’à son studio pour prendre une verveine-menthe. Il était tard et ce n’eût pas été convenable. Et je suis sûr que maman n’aurait pas été contente.
Ghislaine l’a d’ailleurs très bien compris. Elle a eu la délicatesse de ne pas insister.


© Alain Pecunia, 2008.
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mercredi 17 septembre 2008

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 3

Chapitre 3





Évidemment, depuis que maman est morte, il y a des femmes qui se sont mises à rôder autour de moi.
Mais je les ai tenues à l’écart car elles n’en veulent qu’à mon appartement et à mon salaire. Maman m’avait bien prévenu sur leur compte et leur manège. – Moi, j’appellerais ça des manigances, plutôt.
Même des collègues célibataires de l’institution où j’enseigne, c’est dire !
Elles ont été si dépitées de mon indifférence et mauvaises langues qu’elles ont fait courir le bruit que je devais être homosexuel. L’horreur ! Et les garces – car c’est pas le genre de mœurs de notre institution – ont failli me porter grand tort. Surtout lorsque l’une de ces trois harpies s’en est ouverte au directeur. Qui m’a convoqué à son bureau.
Le directeur, lui, me voyait plutôt pédophile.
– Monsieur, comment pouvez-vous…
– C’est pas grave, mon cher ami. C’est pas grave. Mais n’importe quel enseignant peut être soumis à la tentation. C’est naturel. Alors, si, jamais… – vous voyez ce que je veux dire ? – n’hésitez pas à venir vous en ouvrir à moi, en toute confiance… Mais, surtout, de grâce, pas de scandale ici !
Je m’en étouffai d’indignation. Parvenant à la surmonter avec peine et à expliquer mon comportement qui était tout de réserve à l’égard de mes collègues femmes. Ce dont il me félicita.
Elles avaient toutes trois entre quarante et cinquante ans. Je les aurais bien étranglées avec joie. Mais elles étaient trop jeunes pour moi et n’en eus retiré aucune jouissance, je le crains. Et puis c’eût été attirer inutilement l’attention sur moi.
Mais il y en a quand même une qui a failli m’avoir.
Elle n’était pas enseignante mais médecin.
C’était juste après la vieille du Champ de Mars. Un après-midi de début juillet où je faisais mes courses rue Cler.
Je m’étais assis à la terrasse du café-restaurant Le Relais angevin. Point stratégique d’où j’aime observer les passants tout en sirotant une menthe à l’eau. Surtout les dames d’un certain âge du quartier. Mon regard aimant s’attarder sur leur nuque et m’extasier lorsque j’ai le bonheur de découvrir un de ces délicieux chignons bien remontés sur la nuque qui se font, malheureusement, de plus en plus rares.
Mais j’avais promis à maman de ne jamais recommencer dans le quartier. C’était juste pour l’émotion secrète que mon imagination secrétait.
Jean, le premier serveur, déposa d’office ma menthe à l’eau habituelle.
Je l’en remerciai et il prit la monnaie que j’avais d’avance déposée sur le guéridon. Le montant de ma consommation plus vingt centimes de pourboire. Comme à chaque fois.
– Alors, monsieur Dumontar, maintenant que vous êtes en vacances, vous viendrez prendre votre petite menthe tous les après-midi ?
Jean a toujours un mot aimable à mon égard. Mais il a une curieuse façon de se tenir et de parler. En bref, il fait « fille ». J’aime pas trop parce que ça me donne parfois l’envie imbécile de l’étrangler alors que c’est un homme.
– Bien sûr, Jean, bien sûr.
Il détourna son regard vers la personne qui occupait le guéridon voisin du mien.
– Ah ! madame, que ça doit être beau d’être enseignant avec toutes ces vacances !
C’est ainsi que je fis la connaissance de Ghislaine. Une petite brunette d’une trentaine d’années à l’air réservé. En me tournant vers elle et en la saluant d’une inclination de tête.
Je notai qu’elle était vêtue décemment et qu’une fine chaîne en or autour du cou retenait une croix comme celle de maman qu’elle ne quittait jamais. J’en fus émue.
Elle crut devoir répondre à mon salut en m’adressant la parole.
– Seriez-vous enseignant, monsieur ?
– Professeur de lettres, madame.
– Mademoiselle…, me dit-elle d’une voix pleine de pudeur.
Je ne pus que m’excuser de ma méprise.
– Je vous en prie, me répondit-elle avec un battement de cils tout aussi pudique que sa voix.
Je pensai qu’elle devait être enseignante. Probablement dans une institution privée vu sa mise décente et son ton tout de modestie.
– Seriez-vous enseignante également, mademoiselle, si je puis me permettre une telle question qui, j’espère, ne vous paraîtra point indiscrète ou importune ? osai-je courtoisement.
– Vous ne m’importunez point, monsieur. Il est si agréable de pouvoir converser avec une personne de bonne éducation.
J’en rougis et fus fort étonné d’éprouver une telle émotion en la présence d’une femme autre que maman.
– Je ne suis pas enseignante, reprit-elle, mais médecin des hôpitaux. Pédiatre, plus précisément. Et la médecine occupe tellement ma vie que je suis toujours célibataire.
– Je comprends. Moi-même…
Je lui parlai longuement de ma vocation enseignante, de maman qui s’était tant dévouée et avait été si fière de mon agrégation de lettres, la récompense de tous ses sacrifices.
– Eh oui, mademoiselle, elle m’a élevé toute seule et n’a voulu que l’excellence pour son fils. Aussi, je n’ai jamais pu l’abandonner…
Je sentis son émotion à mon récit.
Évidemment, elle ne connaissait pas grand-chose à la littérature. Elle me demanda de lui conseiller des livres d’auteurs modernes.
– Vous n’y pensez pas, mademoiselle ! On ne peut même plus se fier aux pages littéraires du Figaro ! Les classiques, mademoiselle, les classiques…
Cela sembla l’impressionner fortement.
Je lui proposai de renouveler sa consommation.
– Et une menthe et une limonade ! hurla Jean de sa voix flûtée.
Elle me pria de l’appeler Ghislaine. Et moi Philippe-Henri.
Nous convînmes d’aller visiter ensemble le musée d’Orsay dès qu’elle aurait un après-midi de libre. Elle souhaitait voir les Impressionnistes.
Si elle m’avait proposé le Louvre, j’aurais refusé tout net. En mémoire de maman. Mais Orsay, je n’y avais jamais mis les pieds. Maman ne souhaitait pas.
Je n’ai jamais su pourquoi ni jamais osé le lui demander.



© Alain Pecunia, 2008.
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mercredi 30 juillet 2008

Noir Express : "National, toujours !" (C. C. II) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le lundi matin, Jean Ferniti ne grogna pas quand il entendit la chasse d’eau du quatrième et en oublia même de se masturber quand la baignoire se remplit. Comme il oublia de nourrir le Titi et de guetter le passage de l’aînée des Kamil sur le palier tellement il était pressé et excité par son plan.
Il conserva un sourire béat durant son trajet en bus et proposa sa place assise à une Noire enceinte jusqu’aux yeux. Ce qu’il n’aurait jamais fait en toute autre circonstance.
Il flâna jusqu’aux Établissements Legrand et Fils et n’arriva qu’à huit heures vingt, soit avec cinq minutes de retard. Ce qui ne lui était jamais arrivé en vingt ans de maison.
Ce qui surprit ses trois magasiniers-expéditionnaires et Yvonne, la secrétaire aux expéditions, qui était en train de bavarder avec Momo.
Le bonjour de Ferniti à la cantonade fut presque cordial. Puis il alla s’enfermer dans sa cage en verre d’où il surveillait tout son petit monde. Ce qu’il fit toute la matinée avec plus d’attention encore, cherchant dans les habitudes des uns et des autres le petit détail qui lui serait propice.
Enfin il lui sauta à la figure. Mais bien sûr !
Momo allait plus souvent que les autres voir la secrétaire. S’attardant aussi auprès d’elle plus longuement. Ce qui l’énervait.
Ils étaient « pays », disaient-ils. Yvonne était née à Pont-Audemer et Mohammed à Lisieux.
Quand on demandait à Momo d’où il était originaire, il répondait fièrement : « Je suis normand ! » Le comble avec sa gueule de plus que basané et ses cheveux frisés.
Voilà où ça menait l’immigration, se disait Ferniti. À la deuxième génération à peine, ils se croient français et même natifs de nos vieilles provinces !
Il avait souvent eu envie de lui dire : « T’es pas normand, t’es crouille. »
Mais le Momo était un gaillard solidement bâti et amateur de boxe thaï. Sa réaction pouvait être imprévisible.
Justement, qu’il soit si costaud, ça allait le servir. Enfin, servir lui, Jean Ferniti, parce que l’autre, il irait pas loin.
« Roucoule, mon grand, roucoule. Profites-en ! »
À la stupéfaction générale, il annonça la pause à midi vingt-cinq et se précipita chez Marcel.
– Vous êtes en avance, aujourd’hui, monsieur Jean, le salua le patron.
Marcel ne l’avait jamais trouvé aussi excité. Il fut jovial avec les habitués de sa tablée et parla de choses et d’autres le verbe haut. Tout en avalant ses merguez-frites et son quart de brie, extra qu’il s’autorisait aujourd’hui exceptionnellement avec un second quart de rouge.
À une heure dix, il était déjà de retour aux Établissements Legrand. Ce qui surprit Yvonne qui n’avait pas encore terminé son deuxième sandwich.
« Pour ce que ça va lui servir de vouloir conserver la ligne, c’te conne ! » se dit-il en se dirigeant vers la réserve du sous-sol qui ne servait plus guère depuis qu’on commençait à travailler à flux tendu.
Un quart d’heure lui suffit pour ce qu’il avait à faire.
Il venait de remonter quand Ahmed arriva le premier.
Que l’Yvonnick arrive en retard, il s’en foutait cette fois-ci.
Jean Ferniti passa l’après-midi à jouer les affairés. Il ne cessait de faire des aller et retour vers les ateliers, monta trois fois voir le fils Legrand pour des histoires de planning d’expéditions.
L’autre commençait à en être excédé.
– Mais démerdez-vous, c’est votre boulot, à la fin ! lui balança-t-il à la troisième visite.
Il ne comprenait pas tout cet affairement alors que l’on commençait à aborder la saison creuse.
À dix-huit heures quinze, Ferniti fut le premier à partir.
Il avait hâte de retrouver Albert Papinski qu’il rejoignit Chez P’tit Louis à dix-neuf heures quinze.
Ils s’attablèrent à la table du fond. « La table des conspirateurs », disait Louis pour les taquiner.
Mais ni Jean Ferniti ni Albert Papinski n’appréciaient ce genre d’humour, surtout de la part d’un presque socialiste.
Simone apporta d’office la première tournée de double pastis en chaloupant sur ses éternelles charentaises.
Ferniti ne lui tapota même pas la fesse et elle ne sentit pas son regard s’attarder sur sa croupe avec la même insistance que les autres soirs d’apéro lorsqu’elle reprit la direction du comptoir.
Pourtant Ferniti lui avait jeté un bref regard, ponctué d’un jugement définitif : « Dommage qu’elle soit pas baisable la boursouflée. J’aurais eu plaisir à en faire une victime. »
– T’as toujours la même idée ? demanda Albert à Ferniti quand elle se fut suffisamment éloignée.
Jean Ferniti sursauta. Il était concentré sur le lendemain et ne savait plus de quelle idée voulait parler le Bébert.
Celui-ci s’en rendit compte et l’aida sans le savoir.
– Ben pour vendredi soir ?
Concentré qu’il était sur le Momo, le rouquin et la secrétaire, il en avait oublié l’aînée des Kamil.
– Chaque chose en son temps, répondit Ferniti à Albert Papinski qui n’y comprenait plus rien et préféra se taire durant la méditation qui semblait habiter le cerveau de son copain.
Jean Ferniti hésitait surtout à lui dévoiler le message du Titi pour le lendemain. C’était du trop complexe pour le cerveau de son ami. Et puisqu’il n’y participerait pas, ça ne servait à rien qu’il soit au courant.
En même temps, il aurait bien aimé lui en parler. Mais non, décidément non.
– Tu seras libre ? finit par demander Fertniti à Albert.
– Ben oui ! répondit ce dernier surpris en haussant les épaules. J’t’ai dit que j’étais du matin en ce moment.
Albert Papinski était machiniste à la RATP et ses horaires n’avaient rien de fixe. D’ailleurs, le prochain coup ne pouvait être que pour le vendredi car il travaillerait de soirée le samedi et le dimanche à venir. Un arrangement entre collègues.
– Alors ce sera vendredi. On se retrouve ici chaque soir pour préparer le coup, reprit Ferniti.
– Cinq sur cinq, lui répondit Papinski en clignant de l’œil gauche.
Mais c’était un tic.
– Vu la tension qu’il y a déjà, ce sera peut-être le dernier, poursuivit Jean Ferniti en se refermant sur lui-même, toute excitation retombée et se sentant soudain las.
C’était pas facile d’être un soldat de l’ombre, avec toute cette charge de responsabilité à porter incognito.
Albert Papinski était plutôt contrarié d’avoir à envisager la fin de cette opération où il prenait tellement son pied. Il y avait pris goût et ça avait un autre charme que sa Germaine qui avait doublé de volume en quinze ans de petits plats ou que les putes des boulevards qu’ils s’offraient parfois ensemble avec son compère. Lui sautant la fille et le Jeannot se branlant comme un furieux en les regardant à leur affaire. Oui, il avait pris goût à la chair fraîche.
Simone arriva à ce moment avec la deuxième tournée.
– Non, pas ce soir, lui jeta Jean Ferniti. On lève le camp, ajouta-t-il en s’adressant à Albert.
Elle en resta sur le flanc, un verre dans chaque main. Jetant un regard de baleine échouée à Louis derrière son comptoir tandis que les deux amis se levaient ensemble et prenaient le chemin de la sortie.
P’tit Louis haussa les épaules mais trouvait bizarre qu’ils s’arrêtent à la première tournée. Y en avait toujours une seconde d’habitude. Au moins !



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