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lundi 14 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 29

Chapitre 29





Oui, il avait bien assassiné Bernard Bonnot. Mais vu l’ordure que c’était, ce n’était pas une perte pour la haute fonction publique. Ce dont le capitaine Cavalier pouvait aisément convenir.
Il avait commencé ses aveux par le meurtre du préfet. Ce qui était normal. Les assassins commencent toujours par le plus facile. Le plus acceptable « moralement », si l’on veut, ou ce qui leur semble le plus compréhensible.
Oui, il avait bien assassiné Julie Bernard et Angeline de Saint-Fort.
Ce qui étonna d’abord Isabelle Cavalier. Car qui, alors, avait violé Angeline de Saint-Fort la nuit du jour de l’An ?
Mais elle préféra ne pas interrompre la confession fleuve de Harry Godino par une question qui pouvait attendre ou trouverait rapidement sa réponse.
Bernard Bonnot avait révélé quelques semaines plus tôt à Angeline de Saint-Fort qu’elle était sa fille, et donc lui-même son géniteur. L’adolescente ne l’avait d’abord pas cru. Mais sa mère le lui avait confirmé. Et Angeline de Saint-Fort, qui avait estimé naturel, jusque-là, de participer aux « activités » du groupe et de coucher avec les uns et les autres, aussi bien son père que Bernard Bonnot, se prit tout à coup à le haïr. À trouver ça dégueulasse que son vrai père ait couché avec elle – alors qu’elle avait trouvé naturel de coucher avec celui qu’elle croyait être son vrai père…
– À ne pas comprendre, mais je ne suis pas psy, commenta l’ex-flic.
Bref, elle était perturbée et confia cette révélation à sa meilleure amie, la petite Julie Bernard. Qui était amenée par ses parents aux soirées du groupe depuis presque un an.
– Mais c’était pas son truc et elle se montrait indocile. Ça se voyait qu’elle deviendrait un problème un jour ou l’autre…
Elle en parla également à Corinne Cangros, dix-sept ans.
– Une émotive, celle-là…
Puis, bien sûr, à Sabrina Claron.
– Elle, ça lui plaisait et elle avait tendance à devenir la maîtresse du jeu. Alors elle a prévenu Bonnot qu’il y avait un problème. Mais, en fait, le problème venait de Bonnot qui s’était lancé dans le sado-maso et qu’on savait pas où il s’arrêterait. Il était sous l’influence totale de son mauvais génie, Matthieu Toussaint… C’est vrai, il serait resté dans la partouze normale, il n’y aurait jamais eu de problème…
Donc, Bernard Bonnot, informé par Sabrina Claron des intentions d’Angeline, s’affola.
– Et il y avait de quoi, elle avait l’intention de porter plainte et de demander une indemnisation.
Menaces réelles ou pas, « la préfète » – c’était le sobriquet employé avec mépris par l’ex-flic pour désigner Bonnot depuis qu’il était tombé dans les bras et sous la coupe de Matthieu Toussaint – a pris ça au sérieux. Et décidé de prendre les devants.
Un peu avant Noël, il a décidé de la faire taire définitivement en payant grassement Harry Godino. Il en avait largement les moyens.
– Il n’a laissé aucune chance à sa propre fille ?
– Si. Quelques jours plus tôt, il lui a dit que, si elle se montrait docile et renonçait à ses mauvaises intentions, il en ferait son unique héritière.
– Et alors ?
– Elle lui a craché à la gueule, au propre et au figuré. Elle criait qu’elle voulait le voir croupir en prison avec tous les autres. Elle était devenue totalement incontrôlable. Bonnot, le crachat, il pouvait le lui pardonner, mais pas la menace de prison. Fille ou pas.
– Mais pourquoi avoir tué également Julie Bernard ? ne put s’empêcher de demander Isabelle Cavalier tout en connaissant d’avance la réponse probable.
– Ah ! ça c’était l’idée de Toussaint. Pour égarer les soupçons, a-t-il dit, et faire d’une pierre deux coups. S’en débarrasser. Et ça a plu à Bonnot. Pour lui, c’était quasiment de la prophylaxie. Les déviants sacrifiés à la survie de la tribu, qu’il a dit, ou quelque chose comme ça. De toute façon, tous les trois, nous étions convaincus que Julie parlerait dès qu’elle apprendrait l’élimination de sa grande amie. Et qu’il y avait de fortes chances qu’elle entraîne avec elle Corinne. Alors, autant l’éliminer au préalable. Bref, Toussaint était un sadique de première et Bonnot avait disjoncté. Moi aussi, d’ailleurs, mais moi je n’ai fait ça que pour le paquet de fric à la clé qu’il m’avait fait virer d’avance dans un paradis fiscal… Mais je ne vous en donnerai pas le montant ni ne vous indiquerai le lieu. Rêvez pas ! Quand je sortirai dans vingt ans, je pourrai retrouver tout ce fric…
Le « stratège » avait été le lieutenant Toussaint. Il avait toujours été fasciné par l’histoire non résolue du tueur « au collier de perles » qui avait défrayé la chronique de 92 à 97, échappé à toutes les traques et mystérieusement disparu.
– Un jour, il avait remarqué un rosaire suspendu à l’accoudoir d’un prie-Dieu utilisé comme serviteur muet dans une des chambres. Un curieux rosaire enfilé sur un fil en nylon de pêche. Comme pour la pêche au gros. Une saloperie qu’avait trouvée quelques années plus tôt Mme de Saint-Fort sous un banc de l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou et qu’elle avait offert à Bonnot qui raffolait de ces trucs-là. Il avait même dit que ça faisait penser au « collier de perles » du tueur fou dont on parlait tant à l’époque. Et Toussaint s’est souvenu du rosaire quand Bonnot a décidé de tuer les filles. Il a dit que c’était super, que comme ça on mettrait les flics sur la piste de l’ancien tueur. D’ailleurs, puisqu’il bossait à la Criminelle, il se faisait fort d’orienter les soupçons sur une ancienne piste. Celle d’un prof. Et c’est pour ça qu’il m’a demandé de jouer le « témoin » après le premier crime. Moi, pour ma part, je trouvais ça risqué d’être le témoin de mon propre crime ; mais, lui, il trouvait ça génial. Sa putain de théorie « d’une pierre deux coups ». « Du grand art ! » qu’il disait, ce connard… Si vous ne l’aviez pas arrêté, je suis persuadé qu’il aurait continué de tuer avec son rosaire… Corinne y serait passée, et même la Sabrina qu’il ne pouvait pas souffrir à cause de son côté « meneuse de jeu » et qui manœuvrait pour le supplanter auprès de Bonnot. Mais, elle, c’était le fric qui allait avec qu’elle voulait.
Bonnot avait fait venir la petite Julie vers quatorze heures le 31 décembre. Toussaint lui avait soufflé qu’il fallait lui offrir un dernier plaisir.
– Julie ne voulait pas, mais Bonnot a fini de la persuader au bout d’une demi-heure en lui promettant que ça serait la dernière fois et qu’elle éviterait ainsi bien des ennuis à sa grande amie Angeline. Alors elle a cédé sans avoir conscience que sont arrêt de mort était signé. Bonnot l’a sautée difficilement – je veux dire qu’il a été long à venir –, puis il lui a dit : « Tire-toi, salope ! » Il m’a demandé devant elle de la raccompagner. Je savais ce que ça voulait dire. La gamine marchait vite, comme pour s’enfuir, et je lui ai laissé plusieurs mètres d’avance. J’ai pénétré dans le hall de son immeuble sur ses talons. Et hop ! dans le coin à côté de l’ascenseur… C’est vrai que ce rosaire est une arme hyperefficace et rapide ! Puis je suis ressorti… Oh ! je ne risquais pas grande-chose. Je suis toujours dans le quartier à aller d’un client à un autre. Il suffisait qu’il n’y ait personne à ce moment-là ou de remettre à plus.
– Mais Angeline a dû apprendre le meurtre de son amie par les informations à la télé ? Elle n’aurait pas dû sortir ce soir-là…
– Oui, mais elle ne pouvait pas en soupçonner l’origine. Et, c’est Sabrina Claron, à la demande de Toussaint, qui a convaincu Angeline et Corinne de sortir malgré tout ce soir-là, en hommage à Julie, pour faire comme si elle était toujours vivante. Et les parents ont insisté.
Les trois amies étaient donc sorties ensemble. Les prédateurs aux aguets. Car, cette fois-ci, Godino était accompagné de Toussaint. Ils attendraient une occasion où Angeline serait seule, soit sur le Champ de Mars, soit sur le chemin du retour.
Quand ils avaient vu Angeline quitter le groupe, ils l’avaient suivie de loin.
Elle s’était dirigée sur le côté vers l’allée Adrienne-Lecouvreur et l’avait remontée jusqu’au manège. Puis ils l’ont vue se diriger vers les massifs. Ils lui ont laissé une petite avance et y sont allés à leur tour.
Elle terminait de pisser à croupetons quand Harry Godino a surgi avec son complice. Elle s’est débattue. Toussaint lui tenait les jambes. Puis ça été fini.
– C’est pas un cri de femme qui risquait d’attirer qui que ce soit un soir comme ça…
Godino avait immédiatement pris la fuite en laissant le rosaire autour du cou de la petite.
Matthieu Toussaint, lui, avait préféré s’attarder.
– J’ai pas compris. Car les femmes, ce n’était pas son truc. Il en avait même une haine maladive. Mais, moi, je suis parti sans demander mon reste et en souhaitant même que ce dingue se fasse piquer…



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 10 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 27

Chapitre 27





Les uns et les autres furent joints à leur domicile ou sur leur lieu de travail par le capitaine Isabelle Cavalier, qui leur demanda de se présenter au Quai des Orfèvres dans les plus brefs délais. Mais, s’ils le souhaitaient, elle pouvait envoyer sur leur lieu de travail des policiers. Ce qui fut très persuasif. Excepté pour M. Cangros, haut fonctionnaire à l’Unesco, qui ressortit du palais entre deux policiers. Ainsi que pour les Saint-Fort qui avaient prévu de rester en Touraine jusqu’à la fin du week-end et qu’il fallut également aller chercher.
Les huit adultes furent groupés par couple dans des pièces différentes au fur et à mesure de leur arrivée. En compagnie de deux policiers chacun. Certains le prenaient avec hauteur et d’autres excipaient leurs relations. Il y eut aussi quelques hauts cris.
Les Claron furent réunis à dix-huit heures. Les Cangros à dix-huit heures quinze et les Bernard une demi-heure plus tard.
Les Saint-Fort, eux, étaient attendus aux alentours de vingt et une heures.
À dix-neuf heures, Isabelle Cavalier se rendit d’une pièce à l’autre et, sans un mot, remit à chaque couple un jeu de photocopies d’un choix de photos.
Les policiers présents dans chacune des trois pièces les virent passer de la surprise à l’abattement. Il n’y eut ni cris ni pleurs. Excepté Mme Claron qui eut une crise de nerfs nécessitant l’intervention d’un médecin.
Les jeux d’adultes sont des jeux d’adultes. C’est leur problème. Mais la présence de mineures, leurs propres filles, les condamnait inexorablement.
« Dans leur monde », ils étaient finis. Ils avaient la brusque révélation d’être devenus en un instant des morts civils.
À vingt heures, Isabelle Cavalier les réunit, sans Mme Claron, dans une même salle, en présence du commissaire principal Derosier et de quatre autres policiers.
– Je n’ai qu’une seule question à poser. Qui a tué Julie et Angeline ?
Mme Bernard éclata en sanglots.
Les regards restèrent baissés.
– Bien, attendons ensemble les Saint-Fort. Ils seront peut-être plus bavards.
La tension devint insupportable dans la salle au fil des minutes. Mme Bernard devint de plus en plus agitée. Mais personne ne craqua.
Le commissaire Derosier était ressorti au bout d’un quart d’heure, entraînant le capitaine Cavalier pour s’entretenir avec elle.
– Nous n’arriverons à rien tant que nous n’aurons pas retrouvé le protagoniste principal, ce Bonnot.
Isabelle acquiesça.
– Je vais quand même essayer, dit-elle en retournant vers la salle.
Elle avait la main sur la poignée de la porte quand elle fut appelée au téléphone.
– Je prends dans mon bureau ! dit-elle.
C’était son mari qui était resté sur les lieux avec deux de ses hommes pour dénicher le passage secret ayant permis à Bernard Bonnot de s’esquiver.
Ils l’avaient trouvé difficilement, par les caves. Et, curieusement, ça donnait dans celles de l’immeuble jouxtant l’hôtel particulier sur le derrière. Où habitait Matthieu Toussaint.
Isabelle Cavalier eut un mauvais pressentiment.
– On a retrouvé Bonnot dans l’appartement de Toussaint. Mort. Étranglé avec le collier de perles. En fait, il s’agit d’un rosaire monté sur un fil de nylon de pêche. Il l’avait autour du cou. Mais garde l’information pour toi, je veux qu’on le croie encore vivant.
Isabelle resta un long moment prostrée dans son fauteuil. Elle ne savait plus quoi penser de cette affaire.
Un lieutenant vint lui annoncer vers vingt heures quarante-cinq l’arrivée des Saint-Fort.
– On les met où ? Avec les autres ?
– Non. Amenez-les ici.
Dès leur introduction, le capitaine Isabelle Cavalier leur indiqua d’un geste un jeu de photocopies de photos.
Hervé-Pierre de Saint-Fort se décomposa immédiatement et sa femme Louise-Marie s’effondra.
Isabelle Cavalier se leva.
– On va rejoindre les autres, dit-elle simplement.
Quand Cavalier pénétra dans la pièce avec les Saint-Fort, la tension fut à son comble.
– Bon, dit-elle, nous allons pouvoir en finir. M. Bernard Bonnot vient d’être arrêté et il souhaite passer aux aveux…
Elle marqua une pause et considéra un à un son petit monde.
– Si vous voulez mon avis, par expérience, je puis vous assurer que le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres…
Il y eut comme un frémissement chez les sept. Mais ça n’éclata pas en confession spontanée.
– C’est pas grave, dit Cavalier sur un ton badin, entre Bernard Bonnot, Sabrina et Corinne, nous aurons vite fait le tour de la vérité.
Nouveau frémissement.
Mais la petite phrase avait eu le temps de faire son bonhomme de chemin et produisait son effet.
« …le premier qui parle cherche toujours à enfoncer les autres… »
Enfoncer ou être enfoncé. Pour nombre d’hommes, ce n’est même pas un dilemme. Juste une alternative au choix évident.
Mme de Saint-Fort fut la première à prendre la parole. D’une voix récitative de tragédie grecque.
– Bernard (elle parlait du préfet Bonnot) a beaucoup changé depuis qu’il a hérité de la fortune de son père il y a deux ans. Il est devenu beaucoup plus tyrannique et obsédé par la recherche de sensations nouvelles. Il s’est cru tout permis.
Le capitaine Cavalier haussa les sourcils de surprise. C’était déjà pas mal avant.
– C’est peu de temps après avoir emménagé dans l’hôtel de son père que ça a commencé à déraper. Lorsque Harry Godino lui a présenté Matthieu Toussaint et qu’ils sont devenus amants…
C’était beaucoup d’informations nouvelles en bien peu de temps pour Isabelle Cavalier.
Harry Godino était l’ex-flic reconverti dans la télésurveillance.
– C’est alors que Bernard a commencé de se contenter exclusivement du rôle de voyeur et d’organisateur de plus en plus impérieux de nos soirées…
– Une sorte de metteur en scène pour des soirées sado-maso ? la coupa Isabelle Cavalier.
– Si vous voulez, répondit Mme de Saint-Fort en haussant les épaules.
– Et MM. Godino et Toussaint, là-dedans ?
– Harry Godino était le technicien. Celui qui avait installé le matériel de prise de vues et d’enregistrement. Il devait se branler, dit-elle crûment, en visionnant les bandes après. Toussaint, lui, il nous regardait avec Bernard et ils finissaient toujours par se masturber ensemble ou à se sucer. Mais ce Toussaint est une ordure. Un type qui hait les femmes et aime les humilier. Un sadique, si vous préférez.
Isabelle Cavalier décelait dans le ton de Mme de Saint-Fort le dépit de l’amante longtemps préférée de Bonnot, qui s’était prêtée avec complaisance à tous ses ébats et qui s’était vu supplanter et délaisser pour une petite frappe homo.
Les hommes semblaient gênés et gardaient le regard fuyant. Mais c’était pure hypocrisie. Le récit de Mme de Saint-Fort accusait Matthieu Toussaint et les dédouanait des meurtres.
Les deux autres femmes, elles, la cousine de Mme de Saint-Fort, c’est-à-dire Mme Cangros, haut fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, et Mme Bernard, hochaient parfois la tête comme pour confirmer la véracité du récit de leur amie et partenaire.
Mais le lieutenant Toussaint était mort et il ne pourrait jamais infirmer ni confirmer quoi que ce soit. Idem pour Bernard Bonnot. Mais l’assassin de ce dernier n’était pas identifié et risquait fort d’être le meurtrier d’une des deux victimes.
Bernard Bonnot avait été tué pour qu’il ne parle pas, et le tueur, en abandonnant l’arme du crime, le « collier de perles », autour du cou de sa victime, avait pour ainsi dire laissé un message.
Il n’y aurait pas d’autre meurtre.
– Quels étaient les rapports entre Godino et Toussaint ?
– Je ne pourrais pas vous dire, répondit Mme de Saint-Fort comme si elle avait acquis le statut de porte-parole du groupe. Mais c’étaient tous les deux des détraqués.
– Mais pourquoi votre fille Angeline et Julie Bernard ont-elles été assassinées ?
Mme de Saint-Fort regarda son mari puis se mura dans le silence.
Isabelle Cavalier soupira.
– Mme Bernard, vous pourriez peut-être me dire, maintenant, avec qui votre fille avait rendez-vous ce lundi après-midi ?
– Bonnot avait souhaité la voir seule, répondit la mère de la petite victime d’une voix sépulcrale.
Le capitaine Isabelle Cavalier hocha silencieusement la tête.
Les quatre autres policiers présents dans la salle étaient restés comme statufiés durant tout le temps qu’avait duré cet interrogatoire collectif.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 8 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





Pierre Cavalier eût préféré avoir le lieutenant Matthieu Toussaint vivant. Il aurait eu assurément beaucoup de choses à lui raconter. Mais Christelle de Saint-Fort était à présent hors de danger et sous protection jusqu’au dénouement de cette affaire ténébreuse. Cavalier avait également demandé le black-out sur l’identité de la victime de Strasbourg. Pour garder une longueur d’avance.
Il fallait frapper à présent rapidement et, dès le lendemain matin, ce jeudi 8 janvier, les patrons de la Crim et des Mœurs acceptèrent de mettre toutes leurs informations en commun et d’agir conjointement.
La commission rogatoire fut délivrée au capitaine Cavalier à onze heures du matin par le juge chargé de l’enquête sur les deux meurtres.
Quarante minutes plus tard, le dispositif d’intervention, qui avait préventivement été mis en place deux heures plus tôt, pour perquisitionner l’hôtel particulier appartenant à Bernard Bonnot se mit en branle.
Le commandant Pierre Cavalier l’accompagnait comme observateur.
La vaste demeure du préfet Bernard Bonnot était vide de toute présence humaine mais se révéla riche en « documents ».
Sa fuite dut être précipitée car les enquêteurs estimèrent que rien ne semblait avoir disparu.
Les collections de photos étalées sur quinze années étaient méticuleusement classées. Les divers enregistrements vidéo, eux, ne remontaient qu’à une dizaine d’années et étaient tout aussi soigneusement répertoriés.
Les partenaires étaient généralement les quatre couples. Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard. Il semblait y avoir eu très peu d’invités. Ils ne figuraient d’ailleurs que sur des photos ou des enregistrements d’ébats à deux.
Mme Claron semblait effectivement avoir été réticente, car sa présence se faisait rare dans les cinq dernières années.
Isabelle Cavalier reconnut Christelle de Saint-Fort de sa treizième année jusqu’à sa majorité.
D’ailleurs, les gamines semblaient toutes avoir été initiées aux jeux de l’amour de leurs parents dès leur treizième année. Dans l’ordre, Christelle de Saint-Fort, Sabrina Claron, Corinne Cangros, Angeline de Saint-Fort et Julie Bernard,
Curieusement, l’absence de Mme Claron se manifestait à partir de la présence de sa fille Sabrina, cinq ans plus tôt. Et l’on notait une nette tendance à la dérive hard ou SM depuis l’arrivée de Sabrina.
Mais il n’y avait aucun doute, il s’agissait d’un véritable méli-mélo des corps et des sexes. Et l’échangismes des filles au sein du groupe n’excluait pas l’inceste.
Même les flics des Mœurs présents furent estomaqués.
On pouvait également constater une surprenante montée en puissance depuis que le groupe avait transféré ses ébats de l’appartement du quai Voltaire à l’hôtel particulier.
Tout le dernier étage était aménagé en chambres et salons réservés à cet usage. Avec des coffres et des commodes renfermant tout le matériel et les accessoires idoines. Sans oublier un appareillage d’enregistrement sophistiqué dans chaque pièce.
Isabelle Cavalier était convaincue que quelque chose avait mal tourné au sein de cette tribu repliée sur elle-même et endogamique. Ayant conduit au meurtre des deux gamines.
Elle téléphona au juge vers quinze heures pour lui faire une brève synthèse et demander la mise en examen des quatre couples concernés.


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jeudi 3 décembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Le même soir, après que leur fille Philippine eut accepté d’aller se coucher, Isabelle et Pierre Cavalier échangèrent leur moisson d’informations et firent le point.
Le personnage central du puzzle restait donc le préfet Bernard Bonnot. Les quatre couples y avaient pris leur place ainsi que leurs filles.
Quelque chose avait dû déraper au niveau de leurs activités « de groupe ».
Bernard Bonnot n’avait pas assisté à la cérémonie religieuse. Sûrement par prudence.
S’il avait tiré les fils des meurtres, il devait juger préférable de rester dans l’ombre. Éviter que les enquêteurs ne puissent établir un lien entre lui et les parents des deux victimes.
Et il avait raison. Il ne pouvait se douter des révélations de Christelle de Saint-Fort.
– Merde, mais si ! dit Isabelle en bondissant de sa chaise.
– Qu’est-ce qui te prend ? demanda son mari surpris.
– Nous sommes idiots ! Si Sabrina Claron a trouvé le moyen de lui faire savoir qu’elle a croisé Christelle de Saint-Fort à la Crim, il peut craindre qu’elle n’ait parlé et elle est donc en danger.
– Il risquerait gros de la faire disparaître. Deux crimes dans la même famille, ça ferait trop de bruit et ça le mettrait en danger.
– Mais c’est un pervers vicelard, cet enfoiré ! cria Isabelle. Il se croit au-dessus des lois. Rien ne l’arrêtera.
– Elle ne va pas se faire étrangler, arrête de délirer, Isa…
– T’as raison, elle ne va pas se faire étrangler, dit Isabelle la voix étranglée. Ils vont la tuer autrement. Et je ne sais même pas où elle se trouve…
Pierre Cavalier réalisa soudainement que sa femme avait raison.
– Je suis con, lâcha-t-il la voix blanche.
– Bon, mais sois un con utile. Fais quelque chose avec ton service à la noix !
Pierre Cavalier ferma les yeux pour se concentrer.
– Bon, fit-il au bout d’une minute qui parut interminable à Isabelle. C’est Lenoir qui surveille l’hôtel de Bonnot cette nuit. Personne n’en est sorti ou entré, sinon il aurait téléphoné. Par ailleurs, Christelle n’a pas dû loger chez ses parents et les Saint-Fort sont partis enterrer Angeline dans un bled en Touraine où ils ont une maison de famille. Elle n’était pas avec eux. À mon sens, elle a repris un train pour Strasbourg. C’est donc là-bas qu’elle est en danger.
– Ou pendant le trajet ? intervint Isabelle.
– Non, je ne crois pas. Je serais eux, j’organiserais un accident genre piéton renversé par un chauffard ou un suicide quelconque, type la sœur qui a culpabilisé d’avoir rompu avec sa famille et ne surmonte pas le décès de sa petite sœur.
Isabelle considéra son mari avec étonnement, comme si elle avait affaire à un étranger.
– Comment tu fais pour penser tordu comme eux ?
Il haussa les épaules et crispa les mâchoires. Il avait failli dire : « C’est mon boulot ! »
– J’imagine, c’est tout. Et je ne vois pas de hauts fonctionnaires mettre la main à la pâte. Ces types-là, ils sont habitués à avoir des sous-fifres et des larbins. Ils n’ont pas de sens pratique, sinon ça se saurait. Ils feraient moins de conneries.
– À qui tu penses ?
– Il est où ton lieutenant Toussaint ?
– Il a pris deux jours. Il a un tas de récups en retard. Mais la Crim ne va pas lancer un avis de recherche comme ça contre un de ses hommes ! fit Isabelle dépitée.
– Non, mais moi je peux mettre un dispositif de surveillance à la gare et autour du domicile de Christelle. Si rien ne se passe cette nuit, elle restera sous surveillance jour et nuit jusqu’à ce qu’on en ait fini avec ces salauds.
Pierre Cavalier passa les coups de fil nécessaire.
Il était près de vingt-deux heures.
Il espéra qu’il ne soit pas trop tard.
Elle avait dû prendre gare de l’Est le TGV de dix-sept heures quarante-sept ou de dix huit-heures cinquante.
L’un et l’autre arrivaient respectivement à Strasbourg-Gare à vingt et une heures quarante-sept et vingt-deux heures cinquante-deux.
– Ils peuvent se mettre en place rapidement ? demanda Isabelle angoissée.
– Oui, là-bas, il y a une équipe spéciale pour le Parlement que je peux mobiliser dans l’heure. Si elle a pris le train qui arrive dans près d’une heure, nous serons dans les temps.
Pierre Cavalier s’efforça d’imaginer le comportement d’un flic comme Matthieu Toussaint.
La cérémonie religieuse s’était terminée à quinze heures trente et il n’était pas présent dans l’assistance.
A priori, il ne pouvait pas savoir si Christelle de Saint-Fort resterait ou non à Paris. Par exemple, jusqu’au week-end. Mais si la jeune femme avait fui cinq ans plus tôt Paris et ses mauvais souvenirs, elle n’avait sûrement pas envie d’y traîner maintenant.
Il se mit à la place de Matthieu Toussaint.
« Moi, j’aurais appelé le secrétariat en me faisant passer pour un journaliste et demandé à parler à l’attachée parlementaire du député X. Et le secrétariat m’aurait indiqué sa date de retour. »
Donc, Toussaint a dû partir en début d’après-midi dès que la décision d’élimination de la jeune femme a été prise.
Par Bernard Bonnot, probablement.
Il appela le lieutenant Gilbert Lenoir qui était en train de planquer dans une cuisine qui donnait sur l’entrée de la porte cochère de l’immeuble de Bonnot. Chez une vieille dame qui était toute contente de rendre service à la police. – « Ça me fera un peu de compagnie », avait-elle dit.
Il lui demanda de visionner la bande enregistreuse comprenant la plage horaire entre midi et deux et de vérifier la venue à l’hôtel de Matthieu Toussaint.
Les téléphones de Bonnot étant sous surveillance, Toussaint avait dû obligatoirement se déplacer pour lui rendre visite.
– Mais je t’assure, dit Lenoir, personne n’est venu de la journée.
– D’accord, mais celui qui t’a précédé a peut-être été pisser ou abandonné sa surveillance cinq minutes et aura eu la flemme de visionner la bande.
– Mais il l’aurait ensuite vu ressortir, objecta Lenoir. Et Toussaint et Bonnot ont peut être pu communiquer par courrier électronique…
– Non. Je suis convaincu qu’il est venu et qu’il est reparti par une autre sortie. Les caves de l’hôtel doivent communiquer avec les caves d’un autre immeuble sur le derrière.
La vieille dame, insomniaque, rôdaillait dans la cuisine et ne perdit pas un mot de la communication.
Elle tapota l’épaule du lieutenant.
– Excusez-moi, monsieur, dit-elle pour attirer son attention.
Gilbert Lenoir demanda à Pierre Cavalier de patienter.
Elle avait un air de petite fille prise en faute.
– Vers une heure et demie, j’ai remplacé votre collègue pour qu’il puisse déguster le sauté de veau que je lui avais préparé.
Le lieutenant Lenoir crut halluciner.
– Oh ! ne vous inquiétez pas. Il a mangé là dans la cuisine et il a juste été au petit coin après…
– C’est tout ? demanda Lenoir.
– Il a aussi été acheter des cigarettes. Juste un quart d’heure. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai surveillé à sa place…
Elle se mit à rougir de confusion.
– … Mais il n’y a que des habitués qui sont passés sous le porche. Des gens qui habitent les appartements dans les anciens communs ou des gens que je vois souvent venir. Rien de particulier, vous savez. C’est ce que j’ai dit à votre collègue…
Gilbert Lenoir s’efforça de rester calme. La vieille dame n’y était pour rien.
Il prit une des photos parmi celles posées sur un coin de la table de la cuisine et la mit sous le nez de la propriétaire des lieux.
– Ce monsieur, qui est un habitué, vous l’avez vu ?
– Bien sûr, quand votre collègue a fini de déjeuner et que je lui ai servi son café ! répondit-elle en haussant les épaules.
Le lieutenant Lenoir fit un bref calcul mental et reprit sa communication avec Pierre Cavalier.
– Confirmation. Il est venu entre quatorze heures et quatorze heures quinze…, dit-il en regardant la vielle dame qui lui montrait les dix doigts de ses mains. Je peux même te préciser. Dix heures dix.
– Bravo, vieux ! Tu as été super rapide pour visionner deux heures de bande de surveillance, le félicita le commandant Cavalier.


© Alain Pecunia, 2009.
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lundi 30 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20


Taille de police


Le permis d’inhumer avait été délivré la veille et les deux petites victimes devaient être mises en terre ce mercredi après-midi après une cérémonie commune en l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
Le genre de cérémonie dont aucun détail n’échapperait aux divers enquêteurs.
Ça peut même être parfois très instructif, comme on disait à l’école de police.
Mais, Isabelle savait que ce serait pour elle une épreuve supplémentaire. Elle détestait les enterrements, et ceux de mômes encore plus.
Pour l’instant, elle s’apprêtait à interroger Sabrina Claron.
Comme elle avait dix-huit ans, elle avait pu la convoquer comme témoin. Pour dix heures. Mais ce n’est pas elle qu’elle aurait préféré interroger. Plutôt la petite Corinne Cangros.
Quand le standard l’appela, elle crut que c’était pour lui annoncer l’arrivée de Sabrina.
En fait, Mme de Saint-Fort souhaitait lui parler de toute urgence.
Aussi sa surprise fut-elle grande quand Christelle de Saint-Fort, l’aînée, fut introduite dans son bureau.
Elle était telle qu’Isabelle ne put la dissimuler. Ce qui eut pour heureux effet de mettre en confiance sa visiteuse.
– Vous m’avez prise pour une salope ou une garce, hein ? lui jeta-t-elle tout de go.
Le hochement de tête d’Isabelle Cavalier hésitait entre le oui et le non.
– De toute façon, je suis heureuse de vous voir.
– Moi aussi, dit la jeune attachée parlementaire. Ça me soulagera et je le dois aussi pour ma sœur.
– Vous êtes venue à Paris pour l’enterrement cet après-midi ?
– Oui. Mais surtout pour avoir un prétexte de vous rencontrer car je n’ai guère envie de voir ma famille…
– Vos parents ? la coupa Isabelle.
– Mes parents et les autres…
Isabelle Cavalier sentit que ce devait être très complexe, comme toute histoire de famille.
– Ce que j’ai à vous dire n’est pas facile, poursuivit la jeune femme. D’ailleurs, ça ne concerne pas directement les meurtres… du moins, je ne pense pas. Vous savez, depuis ma majorité je ne voyais quasiment plus ma famille et je connaissais à peine ma petite sœur. Je ne sais rien de ses aspirations ou de ses relations…
Le capitaine Cavalier l’encouragea du regard.
– En fait, ce que j’ai à vous dire ne vous aidera pas à résoudre ces meurtres, mais cela peut vous éclairer d’un jour particulier notre milieu, à mieux saisir certaines choses.
Christelle de Saint-Fort semblait se confronter à de douloureux souvenirs.
– J’espère que ma sœur n’aura pas subi dans sa courte existence ce que j’ai eu à subir… mais je n’en suis pas certaine, voyez-vous, poursuivit la jeune femme la voix étranglée d’émotion. Moi, j’ai pensé à me sauver, mais je n’ai pas songé un seul instant à sauver les autres… C’est pour ça que je suis là.
Isabelle crut bon d’intervenir pour vider l’abcès de la douleur.
– Un certain Bernard Bonnot, préfet de son état, ça vous dit quelque chose ?
La jeune femme sursauta de surprise.
– Comment le savez-vous ? Je veux dire, pourquoi me citez-vous ce nom ? Bien sûr que je connais. Trop, hélas !
Le capitaine Cavalier préféra jouer franc-jeu. Ce pouvait faire gagner du temps à tout le monde.
– Il a à faire quelque chose dans cette histoire, mais nous ne savons pas encore quoi précisément. Alors, vous voyez, vous pouvez nous aider plus que vous ne le pensiez…
– Merde alors ! dit la jeune femme. C’est pire que ce que je croyais…
C’était effectivement complexe et Isabelle Cavalier eut parfois du mal à suivre le récit de Christelle de Saint-Fort et à en croire ses oreilles.
Les histoires de cul sous toutes ses formes et en famille, elle connaissait, et même dans sa propre chair, mais, là, c’était du grandiose dans l’infamie et la veulerie.
Bernard Bonnot habitait alors un duplex quai Voltaire. Confortable. Cent cinquante mètres carrés.
Les deux cousines, Mme de Saint-Fort née Louise-Marie de Pouldieu du Fouët et Mme Cangros née Éloïse de Pouldieu du Guen, étaient de longue date les maîtresses attitrées de Bernard Bonnot. Conjointement en général. Mais Louise-Marie, Mme de Saint-Fort, n’exerçant pas d’activité professionnelle, se rendait parfois seule quai Voltaire.
C’est d’ailleurs un jour qu’elle s’y rendait sans sa cousine Éloïse, un après-midi, qu’elle y emmena sa fille Christelle pour l’initier aux jeux amoureux avec son amant.
Elle venait de fêter ses treize ans.
Par ailleurs, Bernard Bonnot, invitait les couples Saint-Fort, Claron, Cangros et Bernard à des parties fines qui se terminaient en mêlées générales ou singulières.
Mais, dans ces cas-là, Bonnot se complaisait en général dans la situation de voyeur et enregistrait les fins de soirée au caméscope. Son petit péché mignon, entre autres.
– Si votre mère vous a livrée à cet infâme individu, ne pensez-vous pas que sa cousine ait pu faire de même avec sa propre fille Corinne ?
– Tout est possible. Mais je n’ai plus de relation avec ma famille et tous ces gens-là depuis cinq ans. Leur fille était trop jeune à l’époque.
– Et Sabrina Claron ?
– Je ne peux rien vous affirmer pour elle non plus. Mais je ne pense pas que sa mère l’ait « livrée » à Bonnot et aux autres…
– Que voulez-vous dire par là ? demanda Cavalier intriguée.
– Mme Claron était réticente à ses soirées. Elle n’y accompagnait pas souvent son mari…
– Non, je voulais dire par « aux autres »…
– Ah oui ! les autres…
Christelle de Saint-Fort se recroquevilla un instant sur sa douleur. Isabelle respecta son silence et lui proposa un verre d’eau.
– Oui, reprit la jeune femme, en plus des après-midi où ma mère m’emmenait chez Bonnot, j’accompagnais mes parents à ces soirées particulières. Alors vous imaginez, j’étais de la chair fraîche pour tous ces salauds et même la mère Cangros, la salope !
– Vous ne vous êtes pas rebellée ?
– Non, au début non. Je croyais que c’était comme ça les relations sexuelles. Que c’était normal. Vous savez, j’ai même été flattée au début…
– Et un jour…
– Oui, un jour, j’ai compris que ce n’était pas normal, ou que ça pouvait être autrement. Alors, j’ai eu honte, puis j’ai renâclé… je ne me suis pas tout de suite rebellée. Ma mère me disait que j’étais anormale de réagir comme ça. Qu’il fallait au contraire que j’en profite. Que j’avais de la chance. Et puis, quand j’ai vraiment voulu me rebeller, ce salaud de Bonnot m’a sorti les photos qu’il avait de nous et de moi. « Tu veux voir aussi mes cassettes ? » a-t-il dit. Alors j’ai subi jusqu’à l’année de mes dix-huit ans et je me suis barrée loin de tout ça…
Isabelle Cavalier avait une boule en travers de la gorge. Elle comprenait mieux pourquoi les mœurs étaient sur Bonnot et sa « bande ».
– Vous croyez que votre mère a pu entraîner votre sœur chez Bonnot ?
– Oh ! pour du cul ma mère est capable de tout, dit Christelle de Saint-Fort d’un ton désabusé.
Isabelle ne se sentait plus le courage de poser de question. Le visage de la jeune femme était contracté de douleurs anciennes.
Cela dépassait l’imagination du capitaine. Que des gens de la haute pratiquent l’échangisme, cela ne la surprenait pas. Ce n’était d’ailleurs pas nouveau. Mais ce qui l’atterrait, c’était ce qu’elle avait entrevu au cours du récit de la jeune femme.
Ils pratiquaient l’échangisme avec leurs propres filles.
Christelle de Saint-Fort soupira.
– Il faut que je vous dise encore une chose.
– Oui ?
– Je crois qu’Angeline est ma demi-sœur.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire que Bernard Bonnot est son père.
Un long silence s’instaura.
Isabelle Cavalier en avait oublié qu’elle avait convoqué Sabrina Claron.
– Excusez-moi, mais je vais devoir recevoir Sabrina Claron.
La jeune femme frissonna et lança à Isabelle un regard craintif.
– N’ayez crainte. Personne ne saura jamais ce que vous m’avez révélé. Je n’ai d’ailleurs pas pris de notes, comme vous avez pu le constater. Mlle Claron attend dans le couloir, vous allez donc vous croiser. Je lui dirai simplement que je convoque tout le monde un à un.
La jeune femme sourit et Isabelle la raccompagna jusqu’au bout du couloir.
Quand elles passèrent à la hauteur de Sabrina Claron, Isabelle nota à la dérobée le regard haineux que celle-ci jeta à Christelle de Saint-Fort.



© Alain Pecunia, 2009.
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jeudi 12 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Avenue de Suffren, Isabelle trouva une place sur un bateau juste au bas de l’immeuble des Bernard.
Il était onze heures trente.
Quand ils sortirent de l’ascenseur, ils croisèrent sur le palier un homme d’une cinquantaine d’années, chapeauté et élégant.
Il sortait de l’appartement des Bernard et s’excusa fort civilement en passant devant eux.
Isabelle Cavalier eut un léger pincement au cœur. La silhouette de l’homme lui évoqua furtivement celle de Phil.
M. Bernard était resté sur le seuil de la porte et invita les deux policiers à entrer aussitôt.
« Encore un haut fonctionnaire », se dit Isabelle en pénétrant dans l’appartement.
M. Bernard, quarante-cinq ans, sorti de l’ENA dans la botte, était un brillant sous-directeur du ministère des Finances.
Isabelle Cavalier avait été chapitrée par le grand patron en personne. Du « doigté », particulièrement avec Bernard.
C’était avant l’autre crime. Mais il l’aurait chapitrée de la même façon pour les Saint-Fort. Ou alors il aurait pris directement l’enquête en main.
Julie Bernard avait quatorze ans.
Mme Bernard était encore sous le choc et gardait la chambre.
Le médecin de famille lui avait administré un puissant sédatif.
M. Bernard semblait un père désemparé et ne voyait dans le meurtre de sa fille qu’une malheureuse fatalité.
Une gamine pleine d’avenir, brillante, précoce même pour son âge puisqu’elle était en troisième et figurait dans les premiers de sa classe.
Le même lycée que la seconde victime, Angeline, et ses deux amies. Mais c’était normal puisqu’elles habitaient toutes quatre le même quartier.
– Jolie comme un cœur et précoce, répétait M. Bernard.
Le capitaine Cavalier s’abstint de lui révéler qu’elle avait eu une relation sexuelle peu avant sa mort.
C’était inutile pour l’instant. Cela eût brouillé l’image de la jeune morte dans le travail de deuil des parents.
Elle n’en avait même pas informé le lieutenant Toussaint. Mais la gamine était bougrement précoce. À moins qu’elle n’eût subi cette relation sous la menace d’une arme ou d’un chantage quelconque.
Les salopards n’étaient jamais en manque d’imagination.
– Mais votre fille revenait de chez une amie, d’après votre premier témoignage. Vous devez connaître cette amie ?
– Non, dit M. Bernard comme surpris de la nature de la question. Je ne la connais pas.
– Mais elle n’avait que quatorze ans, insista le capitaine Cavalier. Vous deviez connaître ses relations.
– Pas le moins du monde, dit M. Bernard en hochant la tête. Ma femme et moi faisions entière confiance à notre fille. Nous ne cherchions pas à la fliquer… enfin, à la contrôler abusivement, se reprit le haut fonctionnaire des finances.
« Un peu léger », se dit Isabelle Cavalier en jetant un bref regard au lieutenant. Mais celui-ci semblait se désintéresser de la question.
Elle s’entêta.
– Vous ne connaissez aucune des amies de votre fille. Aucune ne venait donc jamais chez vous ?
– Si. Mais ma femme et moi n’étions pas toujours là. Nous en connaissions certaines de vue. C’est tout.
– Vous pourriez au moins nous les décrire…
M. Bernard sembla réfléchir un instant.
– Écoutez, capitaine, j’estime que ce serait inutile. Ces descriptions seraient trop imprécises et elles vous conduiraient à interroger inutilement des jeunes filles de la meilleure société, pour rien, sinon jeter le trouble ou le discrédit dans leurs familles et leur entourage. Dans notre monde…
Isabelle ne l’écoutait plus.
« Dans notre monde », on ne baise pas, on ne se drogue pas, il n’y a pas d’escrocs mais que des gens de bonne compagnie, on n’assassine pas, on ne viole pas, il n’y a pas d’inceste et toutes ces saloperies pédophiliques… et, surtout, on déteste le scandale. Alors, c’est l’omerta classieuse, se dit-elle amèrement.
Elle comprenait mieux le sens des recommandations du grand patron.
Elle prit congé de M. Bernard la mine renfrognée et sans renouveler ses condoléances.
Les circonstances ne lui permettaient pas de le secouer un peu pour obstruction à la justice, mais, si celle-ci n’était pas encore égale pour tous, Isabelle Cavalier voulait une police égale pour tous.
Alors, elle ferait son boulot jusqu’au bout et sans salamalecs.
Son premier tour d’horizon, elle l’avait fait dans la délicatesse. Le deuxième risquait d’être plus brutal.


© Alain Pecunia, 2009.
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