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mercredi 21 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite 3 et fin)

Chapitre 6 (suite 3 et fin)





La respiration d’Isabelle parut moins oppressée à Pierre. Elle était devenue régulière.
Sa main chercha celle d’Isabelle.
– Tu ne l’as pas tué, tu l’as juste laissé mourir… Ce n’est pas pareil… C’est juste de la non-assistance et il y a prescription.
– Il faut toujours que tu dises des conneries, lui dit-elle. Moi, ce que je veux juste savoir, c’est ce que nous allons devenir toi et moi… si tu peux accepter de vivre en partageant avec moi un tel secret… en sachant qui je suis réellement…
– Du passé je fais table rase, mon amour… Moi, j’ai fait pareil il n’y a pas longtemps
*, mais je n’ai pas été jusqu’au bout… Je n’avais pas souffert autant que toi et je n’ai pas votre courage, capitaine Isabelle Cavalier… Tu sais, si je devais enquêter sur ce type d’affaire, eh bien, je ferais tout pour aider la môme ou le môme. De toute façon, je ne sais déjà plus ce que tu m’as dit. La seule chose qui m’importe – et que j’ai retenue – c’est d’être ton premier et seul mec. Et puis Philippine a besoin de nous deux. Mais tu sais bien que je ne sais que dire des conneries dans ces cas-là car je n’arrive même pas à te dire merci…
Isabelle pleura longtemps en silence après avoir pris la main de son mari. Même après que Pierre se fut endormi. Pensant longuement à sa grand-mère maternelle qui l’avait recueillie après la mort de son père et qui ne lui posa jamais aucune question. Et qu’un « meurtre par omission » l’avait conduite au métier de flic pour traquer les salauds. Mais, contrairement à Pierre qui avait travaillé huit années aux mœurs, elle, elle n’avait pas pu.
Peut-être à cause de cette vieille culpabilité enfouie qu’elle avait crue disparue à jamais. De toutes ces années pendant lesquelles elle s’était désaimée, où elle avait vécu secrètement dans la honte d’elle-même, avec le sentiment d’être une pestiférée, d’être marquée du sceau de « salope »…
* Voir Un vague arrière-goût.

© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 20 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite 2)

Chapitre 6 (suite 2)





Isabelle marqua une pause et soupira.
– Quatre ou cinq ans auparavant, on avait découvert un problème cardiaque à mon père. Quand il avait un malaise ou un signe avant-coureur, il devait prendre une petite pilule. Je ne me souviens même pas du nom du truc… Mais c’était vital pour lui. Alors il avait toujours une boîte de pilules sur lui dans sa poche de pantalon et une autre qui ne quittait jamais la tablette du lavabo dans la salle de bains… Tu es prêt à écouter la suite, Pierre ? Tu es sûr de vouloir savoir ? De toute façon, enchaîna Isabelle avant qu’il ait pu répondre, je ne t’ai pas laissé le choix. Nous devons aller ensemble jusqu’au bout… Donc, je t’apprends, mon pauvre Pierre, que j’avais décidé de tuer mon père le jour de mes quinze ans… Je n’en pouvais plus de toute cette salissure, tu comprends ? En devenant ado, je m’étais rendu compte que ma relation avec mon père était une saloperie de relation, que c’était pas normal, qu’il avait abusé de mon enfance, qu’un adulte c’est pas fait pour coucher avec une môme… ou un môme, c’est pareil… Qu’il m’avait contrainte et menacée… Ce sont les pilules qui m’ont donné l’idée. Je ne voulais surtout pas me retrouver en prison… J’avais envie de me débarrasser de mon salaud de père, mais ce n’était pas pour quitter une prison pour une autre !… J’avais remarqué – tu sais combien je suis observatrice ! – qu’il avait surtout des malaises quand il prenait son bain… Je ne sais pas si c’était psychologique ou réel, ou seulement une combine à lui pour m’attirer dans la salle de bains, car, après avoir avalé sa foutue pilule, il avait toujours envie que je le masturbe… Alors, quand il était dans son bain et avait son malaise, soit il se levait pour attraper la boîte sur le rebord du lavabo, soit il m’appelait en beuglant pour que je la lui donne… Donc, le matin de mes quinze ans – parce qu’à quinze ans, je m’étais dit que je serais assez grande pour vivre ma vie seule –, au petit déj je l’ai amignonné en lui laissant croire que j’étais disposée à bien de ses caprices, et qu’on n’était peut-être pas obligés d’attendre le soir… une vraie garce ! Toujours est-il que mon père, qui était un maniaque de la propreté, a aussitôt filé dans la salle de bains après le petit déjeuner… Je lui ai même fait couler l’eau de son bain ! Lui, il était tout guilleret. Il devait sûrement se voir passant la vitesse supérieure… Il ne savait pas qu’il allait toutes les passer d’un coup, le salaud !… « Je reste à côté, mon petit papa, si tu as besoin de tes pilules, appelle-moi. » Il m’a dit : « Surtout, ne t’éloigne pas ! » « Bien sûr » que j’ai dit. Mais j’ai attendu qu’il m’appelle pour me barrer de l’appartement. Ses deux boîtes de pilules – celle du pantalon et celle du lavabo – en poche… J’ai été chercher son journal du matin – Le Figaro de la gauche branchée – et des fruits et légumes. Le tout m’a pris une bonne demi-heure. Puis j’ai discuté avec une voisine dans le hall de l’immeuble en prenant tout mon temps. Ensuite, je suis remonté à pied jusqu’à l’appartement. Trois étages marche par marche… C’est drôle, j’avais même pas d’appréhension en ouvrant la porte. J’étais préparée à ce que j’allais trouver… Oh ! il n’a pas été bien loin ! Il est mort en enjambant le rebord de la baignoire et il est retombé dedans, d’après ce qu’ils ont dit, vu la position de son corps et la jambe qui pendouillait à demi à l’extérieur… J’ai vite remis la boîte de pilules du lavabo sur le lavabo, avant j’avais déjà remis celle de son pantalon dans la poche, et je me suis mise à beugler comme une chienne hurlant à la mort… Et je chialais, et je chialais… Bon, je ne te raconte pas la suite, tu sais comment ça se passe… Je me suis retrouvée momentanément chez une voisine… Ma mère ? tu vas me demander. Ah oui ! je ne t’ai pas dit ! C’est d’ailleurs curieux que je n’en t’ai pas parlé plus tôt… Elle était aux sports d’hiver et sa voiture a dérapé sur une plaque de verglas juste le jour de Noël précédent. Direct le ravin avec ma petite sœur… Je ne les ai revues toutes les deux que sous forme de cercueils et c’est en jetant la poignée de terre sur celui de maman que je me suis juré de tuer mon salaud de père… pour qu’elle me pardonne enfin…



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

lundi 19 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6 (suite 1)

Chapitre 6 (suite 1)





– Tu sais, à six ans, quand j’ai découvert que j’avais un petit point très sensible tout au bas du ventre et qu’il était très agréable de le titiller, j’ai découvert tout un univers de plaisir que je me suis mise à explorer… tantôt en me frottant avec mon nounours préféré, tantôt avec le plat de ma main, mon poignet et, surtout, les doigts… C’était magique… Ma mère m’a surprise une fois dans ma chambre en train de me masturber. C’était un après-midi et elle était rentrée à l’improviste pour chercher je ne sais quoi dans la pièce. Mais elle ne m’a rien dit et a juste refermé la porte. Alors je me suis dit que c’était normal ce que je faisais, que c’était quelque chose d’autorisé, que se donner du plaisir en se faisant ça c’était pareil que lorsqu’on se fait plaisir en bouffant des sucreries ou son plat préféré… Et puis, un jour que ma mère était en courses, c’est mon père qui est entré… Plus tard, bien plus tard, j’ai pensé que c’était ma mère qui avait dû lui raconter qu’elle m’avait surprise en train de me masturber, mais comme ça, comme une info normale, comme lorsqu’une mère dit à son mari : « Tiens, ta fille, elle a ses premières règles »… Mais mon père, lui, il est pas ressorti… Il a voulu jouer avec moi… Oh ! surtout, ne va pas croire qu’il m’a sauté dessus ! Non, il m’a simplement dit : « Papa, il peut jouer avec toi ? » Moi, ça m’a paru normal et super. Ça me faisait plaisir que mon père me caresse… Si je ne faisais pas mal en faisant ça toute seule, pourquoi ça aurait été mal si mon papa me caressait… D’ailleurs, pendant longtemps, il n’a rien fait d’autre que de me caresser… Pour moi, mon papa m’aimait, c’est tout… Et puis, l’année de mes neuf ans, ma mère s’est retrouvée enceinte. Mes parents voulaient un petit frère pour moi, mais ce serait une petite sœur… Je sais, je ne t’en ai jamais parlé de ma sœur, mais je ne l’ai pour ainsi dire pas connue… Quand maman est partie, elle l’a emmenée avec elle… Donc, quand ma mère a été enceinte, mon père a voulu changer de « jeu ». Mais, tu comprends, ça me paraissait normal. Si mon papa me caressait et me donnait du plaisir, pourquoi, moi, je ne l’aurais pas caressé à mon tour ? Et ce n’était toujours que des caresses… Ma sœur est née en mai. Je venais d’avoir mes dix ans. Ma mère avait pris son congé maternité normal puis, après, elle a pris un mi-temps parental. Elle était secrétaire dans un lycée. Dans le même lycée où mon père était prof de maths…
Pierre sentit Isabelle déglutir avec difficulté.
– Mon père, après la naissance de ma sœur, il est devenu plus exigeant – je ne te fais pas de dessin sur tout ce que peut faire un homme avec son sexe excepté la pénétration et la fellation… J’ai eu mes règles deux mois avant mes onze ans. Ça semblait à la fois contrarier et faire plaisir à mon père. Puis il s’est montré beaucoup plus entreprenant, mais ça me plaisait moins. Je trouvais que ça sentait le pipi. Mais puisque mon père me donnait du plaisir en me léchant « mon zizi », comme il disait, pourquoi pas moi ? Et, le jour de mes onze ans, un jour de semaine, ma mère est rentrée un après-midi à l’improviste – en fait, c’est mon père qui avait dû s’emmêler dans l’emploi du temps un peu compliqué de ma mère, ou elle était sûrement rentrée plus tôt parce que c’était mon anniversaire ou qu’elle se doutait de quelque chose – et nous a trouvés à poil dans la salle de bains, papa assis sur le rebord de la baignoire et moi en train de le sucer… Eh bien, figure-toi qu’elle n’a pas dit un mot, mais tout c’est passé dans un silence d’une rare violence… C’est même pas croyable comme un silence peut être violent à ce point… Bref, ma mère elle nous a jeté un regard meurtrier… Le visage décomposé, elle a fait deux trois pas vers nous puis fait subitement demi-tour en claquant la porte de la salle de bains derrière elle. Mon père, il s’est rhabillé et s’est barré de la maison. Moi, je suis restée dans la salle de bains à pleurer. Pendant ce temps-là, ma mère a réuni des affaires à elle et à ma petite sœur, elle a téléphoné à une copine et elle est partie deux heures plus tard… Quand elle est venue dans la salle de bains récupérer des affaires de toilettes, elle m’a totalement ignorée, comme si je n’existais pas du tout, elle ne m’a même pas jeté un regard… J’ai l’impression qu’elle avait prévu tout ça… Mon père est rentré une heure plus tard. Il avait un peu bu. C’est d’ailleurs là qu’il a commencé à boire. Chaque soir… Nous sommes donc restés tous les deux. Au début, il a semblé un peu inquiet. Il ne faisait plus rien avec moi. Puis, d’après ce que j’ai compris, ils ont passé une sorte d’accord à l’amiable – ils n’ont d’ailleurs jamais divorcé –, chacun vivant de son côté avec l’un des deux enfants. Ne se revoyant, je suppose, qu’en lieu neutre pour régler les questions administratives. Puis mon père m’a dit un jour que j’étais en quelque sorte la « maîtresse et la femme de la maison », puisque ma mère nous avait abandonnés. Moi, je culpabilisais fort. Ce que j’avais fait devait être très mal pour que maman nous quitte à cause de ça. Je refusais de dormir dans le même lit que mon père. Mais il a commencé à faire un chantage ignoble chaque soir après avoir un peu bu. « Papa, il te quittera comme maman si tu n’es pas gentille. » Je ne voulais pas être abandonnée, alors j’ai cédé. Soir après soir. Parfois en pleurant. Mais je ne pouvais pas appeler maman à l’aide puisqu’elle m’avait rejetée… « Si tu dis quelque chose à quelqu’un, papa il ira en prison. » Je ne voulais pas que papa il aille en prison, et je ne voulais surtout pas que ce que je faisais de mal puisse être connu de quiconque – encore moins mis sur la place publique ! Et puis, à écouter les confidences à mi-mot des copines au lycée ou à surprendre des conversations dans la cour de récré, je me suis vite rendu compte que je n’étais pas un cas unique… Les voisins et les amis de la famille, ils se sont jamais posé la moindre question. En tout cas, je ne m’en suis jamais rendu compte… Pleurez, petites filles, tout est normal, rien à signaler – R.A.S… Mon père m’a forcée le jour de mes douze ans, après m’avoir fait boire deux verres de vin – « comme une grande fille », il a dit – pour fêter mon anniversaire… Après, chaque fois qu’il me faisait boire du vin – en général, c’était le samedi soir –, je savais que c’était pour ça… Dès le début de l’après-midi, je commençais de pleurer, mais je n’osais pas devant lui, alors j’allais me cacher… Mais, tu sais – en fait, non, un mec ne peut pas savoir –, quand une femme, même petite fille, est obligée de faire quelque chose de mal, elle peut finir par trouver du plaisir à s’avilir… comme pour se prouver qu’elle est réellement une salope, une petite perverse et qu’elle n’a que ce qu’elle mérite… Ça a duré comme ça quatre années…



© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

dimanche 18 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Pierre Cavalier, mari du capitaine Isabelle Cavalier et lui-même commandant à la Direction centrale des Renseignements généraux, regarda instinctivement la pendulette de la salle à manger-salon quand il entendit la clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée de leur appartement de la rue du Commerce.
Il était vingt-deux heures vingt.
Pierre se leva et alla au-devant de sa femme.
– J’étais inquiet. J’ai appelé ton service et il y a plus d’une heure que tu es partie…
Il se tut en voyant l’air égaré de sa femme qui se blottit dans ses bras, recherchant la protection des quatre-vingts kilos de son « nounours ».
Il resta là à la bercer debout tout le temps que durèrent ses sanglots. Puis deux gros reniflements en signalèrent le tarissement.
Pierre prit délicatement le visage d’Isabelle entre ses mains et lui baisa le front et les joues, effleurant tendrement ses lèvres. Jusqu’à ce qu’un pâle sourire apparaisse.
Il crut qu’elle allait repartir en pleurs et s’empressa de la conduire dans le salon pour l’allonger sur le canapé.
– Sale journée ? lui demanda-t-il en lui rapportant un verre d’eau de la cuisine. Pourtant, Derosier n’a pas tari d’éloges sur toi quand je les ai appelés tout à l’heure…
Elle haussa les épaules tout en s’essuyant le visage du revers de la main.
– C’est un con, marmonna-t-elle.
Pierre sourit pour lui-même. La crise semblait passée.
– J’ai eu envie de marcher un peu, c’est pour ça que je suis en retard… Et puis je ne voulais pas que la petite me voie dans cet état-là…
– Oh ! tu sais, elle est couchée depuis un bon bout de temps…
Isabelle s’était assise sur le canapé et Pierre la rejoignit, lui passant un bras autour des épaules.
– J’ai pas arrêté de chialer depuis que j’ai quitté ce con de Derosier…
– Alors, raconte-moi ce gros malheur.
– Ce n’est pas un gros malheur… c’est une grosse horreur, une colossale monstruosité, mon pauvre Pierre.
Pierre Cavalier se tut pour éviter de dire des conneries.
Sa femme se leva et partit s’enfermer dans la salle de bains une demi-heure, puis accepta d’avaler un yaourt et un grillé.
Ils s’allongèrent côte à côte dans leur lit mais Isabelle refusa qu’il lui passe le bras autour du cou.
– Plus tard... Si tu en as encore envie, dit-elle mystérieusement après l’avoir repoussé.
Pierre resta coi, songeant que c’était la première fois que sa femme n’allait pas embrasser Philippine avant de se coucher.
– Je ne sais pas si tu as envie d’entendre ce que j’ai à dire… mais il faut que je le dise et que quelqu’un l’entende… et ce ne peut être que toi. En tout cas, pour moi, c’est important. Après, tant pis, c’est que je me serai trompée…
La voix d’Isabelle était étouffée et avait la tonalité que prennent parfois les voix dans les rêves. Puis le front de Pierre se plissa quand il pensa que c’était presque la voix d’une personne sous hypnose.
– Je t’ai dit, poursuivit Isabelle, que ma mère était partie – nous avait quittés, mon père et moi – quand j’avais onze ans. Mais je ne t’ai jamais dit pourquoi.
Elle marqua une pause. Ce qu’elle allait dire lui semblait difficile à énoncer.
– Quand nous avons fait l’amour pour la première fois, le 6 avril 1999, je n’étais pas vierge. Je t’ai laissé croire que j’avais eu quelques aventures pour ne pas paraître trop conne à tes yeux. J’allais avoir vingt-neuf ans le 11 avril… Mais tu étais mon premier homme… mon premier…
Pierre l’entendit ravaler ses larmes.
– Depuis mon père, mon enfoiré de salaud de père…
Pierre se surprit à éprouver la douleur de sa femme au plus profond de son être. Mais il conserva son immobilité comme Isabelle conservait la sienne.
– Maintenant, reprit-elle après une longue pause, je t’en ai trop dit pour ne pas aller jusqu’au bout. Alors, accroche-toi, mon pauvre Pierre. Tu vas découvrir celle que tu croyais connaître dans sa nue réalité, ses recoins les plus secrets… C’est pas ragoûtant, crois-moi !
Pierre savait qu’il ne l’en aimerait pas moins, quoi qu’il puisse apprendre. Il pressentait également qu’il devait pouvoir l’écouter jusqu’au bout de ce qui semblait être une confession s’il ne voulait pas la perdre.
Sans un mot. Sans une question. Sans manifester la moindre réaction.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

jeudi 15 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





– Bravo, Cavalier ! Sacré succès ! Je suis fier de vous avoir dans l’équipe, la félicita le commissaire principal Derosier alors qu’elle s’apprêtait à rentrer chez elle.
Le capitaine haussa les épaules.
– Si, si, je vous assure ! D’ailleurs, le patron tient à vous féliciter personnellement demain…
– Et la petite Mélissa, le coupa le capitaine, des nouvelles ?
– Ah ! Enfin, oui et non…
– Ça veut dire quoi ?
– Ça veut dire que la petite est très choquée et qu’elle est hospitalisée… C’est simple, elle n’a pas prononcé un seul mot depuis hier soir et semble s’être recroquevillée sur elle-même. D’après ce qu’a dit le pédopsychiatre, elle aurait assisté à toute la scène… C’est ce qui expliquerait…
Le capitaine tourna vivement les talons et s’enfuit pour que le commissaire ne la vît pas pleurer.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

mercredi 14 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 4 (suite 2 et fin)

Chapitre 4 (suite 2 et fin)





– Mais, intervint Isabelle Cavalier pour la première fois depuis le début de cette confession, d’une voix douce, pourquoi n’avez-vous pas songé à intervenir, à mettre fin à tout ça ce jour-là ?
– J’ai eu peur de traumatiser la petite.
– À tout moment vous auriez pu intenter une action contre votre mari…
– Oh ! j’avais trop peur de faire voler en éclats la si belle façade de notre « famille »… Et puis, j’aurais été ridiculisée. La grande n’aurait jamais témoigné contre son père…
– Mais Claudine n’était qu’une petite fille. Elle n’était pour rien dans tout ça… S’il y a jeu de séduction de la part d’un enfant, c’est à l’adulte de ne pas entrer dans ce jeu et de s’en servir pour entraîner l’enfant dans un monde qui n’est pas le sien…
Tout en prononçant ces belles phrases, le capitaine savait que ce n’était pas aussi évident et songea à toutes les années qu’il lui avait fallu pour arriver à concevoir un tel discours.
Sa mère à elle avait préféré la fuite. Si elle était restée, peut-être serait-elle devenue une meurtrière, elle aussi…
Chantal Plantin hocha la tête.
– En fait, j’admettais ce qui se passait même si je ne voulais pas voir ni connaître la réalité des choses. Parce que je croyais que Mélissa serait préservée de tout ça, vous comprenez ? Mais, quand j’ai vraiment vu ce qu’ils faisaient et que Mélissa était en danger, ma rage trop longtemps contenue a éclaté et je n’ai pensé qu’au meurtre… « Pensé » est vraiment le bon terme… nuit et jour… à chercher comment les tuer en préservant Mélissa… Puis j’ai fini par trouver et je les ai tués tous les deux…
Chantal Plantin semblait épuisée par sa longue confession.
« Malheur à celui par qui le scandale arrive, pensa tristement Isabelle Cavalier. Même si ce malheur doit atteindre l’innocent. »
Elle ne savait pas si la meurtrière allait poursuivre sa confession. Elle n’était d’ailleurs pas sûre d’en avoir très envie. À quoi bon ? Arrivé à ce point, était-ce si important de savoir qui avait été tué en premier ou en second ? Pourquoi à ce moment-là et pas à un autre ?
Pour la procédure, bien sûr. Rien que pour cette maudite procédure.
Le capitaine eut envie de se boucher les oreilles quand Chantal Plantin reprit sa confession d’elle-même.
– C’est à la mi-septembre que j’ai acheté le couteau chez un armurier… Je ne me souviens plus du nom. C’est une petite rue pas loin du Printemps, peut-être la fin de la rue de Provence, vous voyez ?
Isabelle Cavalier opina légèrement du chef.
– Puis j’ai attendu…
– Vous n’avez pas songé à y renoncer ? la coupa doucement le capitaine.
– Non. Jamais ! Vous comprenez, il fallait que je protège la petite… J’ai simplement attendu le moment opportun…
– Presque deux mois, quand même ? Pourquoi n’avez-vous pas agi avant ?
– Je n’étais pas sûre de bien arriver à poignarder mon mari. J’avais peur qu’il ne me désarme après que j’aurais tué sa putain de fille…
Le capitaine eut un haut-le-corps qu’elle ne parvint pas à contrôler quand elle entendit la meurtrière user de ce terme de « putain » pour désigner sa fille, surtout avec ce ton soudain haineux.
– Pourquoi vouliez-vous tuer votre fille en premier ?
Le regard de Chantal Plantin avait changé. Il était comme voilé ou absent.
– Pour le faire souffrir ! dit-elle avec un visage empreint de haine et de rage et en martelant ses mots. Pour qu’il constate la mort de son joujou, du trésor de sa vie, de sa petite chérie, de sa putain… Et je l’ai vu souffrir, vous pouvez me croire ! ricana-t-elle.
Isabelle Cavalier frissonna.
– Et vous voulez savoir le plus beau ? Eh bien, alors que j’avais craint pendant des mois qu’il ne me désarme, il ne s’est même pas défendu ! Il est resté là à me regarder les bras ballants et bouche bée et je l’ai frappé sans qu’il tente le moindre geste de défense… comme s’il attendait lui aussi sa juste punition…
Le regard de démence de Chantal Plantin affola un instant Isabelle Cavalier. Puis il s’estompa peu à peu, laissant place à un regard de défi.
– Je vais même vous dire ce que vous ne pourrez pas deviner !
Le capitaine sentait la nausée l’envahir alors qu’elle avait éprouvé quelque temps plus tôt de la compassion pour cette femme meurtrie.
– Quand j’ai décidé d’agir ce soir-là après avoir bien observé leur manège des jours et des jours, mon mari était tout habillé, mais il avait ouvert sa braguette et sorti sa bite et ses couilles et la petite avait baissé son pantalon de pyjama et le touchait… Quand ils m’ont vu surgir avec le couteau à la main, la petite a commencé à remonter son pantalon et je l’ai poignardée, puis je me suis retournée contre mon mari qui avait toujours les couilles à l’air et je l’ai frappé… C’est moi, après, qui lui ai remis tout son attirail en place et j’ai remonté la braguette… Ça, vous n’auriez pas pu le deviner, hein ?
– Mais les cris et les bruits de lutte, le vase brisé et la chaise et le guéridon renversés… ?
– J’ai fait ça juste après, pour la mise en scène. J’ai simulé ! ricana la mère.
– Puis vous vous êtes blessée vous-même ?
– Bien sûr !
– Et, pendant tout ce temps-là, vous avez laissé votre fille se vider de son sang…
Un long silence s’ensuivit.
Chantal Plantin semblait ailleurs.
Isabelle Cavalier regarda sa montre. Il était dix-neuf heures.
Elle éteignit le magnétophone et la caméra.
Elle avait vraiment envie de vomir.
Elle quitta la pièce sans un regard pour Chantal Plantin.


© Alain Pecunia, 2008.
Tous droits réservés.

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 4 (suite 1)

Chapitre 4 (suite 1)





Elle se tut. Isabelle Cavalier lui tapota imperceptiblement l’épaule.
– Puis, reprit Chantal Plantin d’un ton douloureux, je me suis aperçue que ma fille aînée changeait de comportement à mon égard. Avec des petits airs de défi et parfois de l’arrogance… se comportant comme si elle était la petite maîtresse de la maison, et moi, une bonne, celle qui assure l’intendance, mais qui est là sans être là… J’avais le sentiment d’être la vieille guenon qui se faisait éjecter par la jeune femelle, comme si je n’étais plus bonne qu’à jeter aux biques… Et mon mari qui haussait les épaules quand je lui parlais du comportement de sa fille, qui souriait en me disant que je me faisais des idées, qu’elle était tout à fait normale pour une petite fille de son âge, que si ça avait été un garçon il aurait été dans mes jupons… Mais mon mari me touchait de moins en moins et je voyais Claudine de plus en plus aguicheuse et sûre d’elle-même… Puis j’ai fermé les yeux – ou, plutôt, je me suis refermée comme une huître sur moi-même… apparemment indifférente… La petite, Mélissa, a toujours été une couche-tôt. Alors je me couchais en même temps qu’elle et je lisais au lit. Laissant le père et l’aînée regarder seuls la télé… N’imaginant rien – n’osant surtout rien imaginer… Ils regardaient la télé…
Chantal Plantin se tut à nouveau et Isabelle Cavalier alla se rasseoir en face d’elle. Leurs regards se croisèrent. Ils étaient aussi douloureux et empreints de tristesse l’un que l’autre. Chantal Plantin savait qu’elle pouvait à présent se délivrer totalement. Que quelqu’un pouvait la comprendre et partager sa souffrance – sa longue dérive jusqu’à l’absolue négation d’elle-même, sa rage longtemps encagée.
Si elle avait pu crier et hurler – à temps – sa douleur avec des mots, elle n’aurait pas usé d’un couteau pour l’extirper, pensait Isabelle Cavalier au même instant.
– Je n’imaginais rien, poursuivit la meurtrière, mais j’ai commencé de haïr ma fille… alors que j’aurais dû haïr mon salaud de mari et chercher à aider ma fille – ce que je viens seulement de comprendre. Tout mon ressentiment se focalisait sur elle – mon mari était devenu son jouet et tout était la faute de Claudine… Je ne voyais plus en elle ma fille mais une rivale qui m’avait évincée… qui m’avait volé mon mari. Mais je me taisais, je ne m’exprimais pas, j’enfermais tout ça en moi… Et à aucun moment je n’ai pensé partir en emmenant mes filles… Je n’osais pas affronter mon mari… Et puis, on donnait tellement l’image d’une famille unie et heureuse… Il y a deux ans, j’ai essayé d’évoquer ce problème avec ma mère. Vous savez ce qu’elle m’a répondu ?
– Non.
– « Qu’est-ce que tu vas chercher là ! » Ma propre mère. Alors que je tendais la main vers elle comme à une planche de salut… Je me suis renfermée encore plus dans ma douleur et ma haine. Je maudissais le destin de m’avoir donné des filles… Vous savez, ça aurait pu durer longtemps comme ça ! J’aurais pu continuer de vieillir dans la plus complète résignation. Mais tout a basculé cet été, au cours des vacances. Au mois d’août.
Chantal Plantin fronça les sourcils dans un effort de concentration. Son front se plissa et elle baissa la tête.
Elle ne s’esquivait pas mais recherchait les mots justes.
– Nous étions dans l’Ardèche. Une location avec une petite piscine. Où les filles et leur père passaient la plupart de leur temps avec la canicule qu’on a eue… Moi, je ne suis pas trop piscine et je n’aime pas la chaleur. Je préférais lire au frais dans la maison… La lecture, c’était à la fois mon évasion et ma protection, alors je lisais beaucoup… Oui, je vous parlais de la piscine… Mes filles se baignaient nues et mon mari aussi. Je n’aimais pas trop… je ne trouvais pas ça normal. Des enfants ou des adultes seuls, pourquoi pas ? Mais là, non, je n’aimais pas, bien que la maison fût isolée… Surtout que la grande devenait pubère… Mon mari et les filles se sont moqués de moi, m’ont traitée de vieux jeu et de rabat-joie… Mais je voyais bien la grande prendre des poses langoureuses et me défier.
Elle haussa les épaules.
– Puis, un après-midi où il faisait vraiment trop chaud même pour être dans la piscine, j’ai surpris mon mari dans la chambre des filles, par l’entrebâillement de la porte qu’il n’avait même pas pris la peine de fermer complètement. Elles avaient un grand lit pour elles deux. Il y avait trop de pénombre à cause des persiennes fermées pour que je distingue bien, mais ils étaient tout nus tous les trois sur le lit. Mon mari allongé sur le dos. La grande « jouant » avec son sexe – si vous voyez ce que je veux dire… – et la petite agenouillée près de sa sœur et regardant…
Elle redressa la tête et planta son regard dans celui du capitaine.
– C’est à ce moment-là que j’ai eu envie de tuer pour la première fois. Avant, cela ne m’était jamais passé par la tête, vous savez ? Pas un seul instant. Mais je me suis retrouvée confrontée brutalement à la réalité que je voulais ignorer… et je ne voulais pas que ces deux démons s’en prennent à ma petite Mélissa…
Sa voix était redevenue douloureuse à l’évocation de la scène.
– Vous comprenez, ils n’avaient pas le droit de l’entraîner là-dedans… Ils ont été trop loin ! Je n’ai pensé qu’à préserver la petite… La grande, elle, il y avait longtemps qu’elle était perdue pour moi… Puis c’était elle le démon qui m’avait évincée et tourné la tête à mon mari…
Chantal Plantin se remit à pleurer, doucement.


© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 12 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Chantal Plantin, un quart d’heure plus tard, avait retrouvé la position assise et n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Toute son attitude confirmait sa défaite.
Elle marmonna juste :
– Comment avez-vous su pour le couteau ?
Puis s’enferma dans le mutisme le plus complet.
Le capitaine Cavalier ne ressentait plus ce malaise oppressant. Une sombre détermination l’habitait à présent. Elle se sentait proche du but. Prête à prendre tout son temps. Ne ressentant plus la lassitude ni la fatigue éprouvées une heure plus tôt.
Isabelle Cavalier était une interrogatrice acharnée. Ne connaissant aucune compassion. C’était son boulot.
Une gosse avait été assassinée. Par sa propre mère. Il y avait donc une motivation lourde. Et la gamine avait sûrement subi auparavant un autre type de massacre.
Elle savait qu’elle parviendrait à la vérité.
La mort du mari et celle de la petite Claudine ayant été pratiquement simultanées, il était techniquement impossible de déterminer qui avait été poignardé avant l’autre par la mère et épouse.
Un fait été avéré. Le père se trouvait dans la chambre de la fille. Il était habillé et sans signe de désordre vestimentaire.
On pouvait imaginer que la mère avait poignardé le mari en premier et que la petite s’était interposée. En tant que femme et mère, il était difficile pour le capitaine Cavalier de concevoir que la mère eût délibérément poignardé sa fille en premier.
Mais, si la mère n’avait voulu poignarder que son mari, pourquoi avoir choisi la chambre de la petite ? Donc, elle avait voulu poignarder les deux et faire porter le chapeau au mari.
C’était du pur machiavélisme. Un crime d’une préméditation parfaite. Elle avait affaire à une salope intégrale ou à une femme qui avait énormément souffert.
Combien de meurtriers en arrivent à l’acte par souffrance intolérable !
Cavalier savait qu’elle tenait la bonne intuition.
– Madame, dit-elle doucement en se levant et en se plaçant derrière sa cliente, je crois que vous avez dû beaucoup souffrir…
Elle posa une main sur l’épaule de Chantal Plantin.
Le temps parut comme suspendu. Puis un léger frissonnement se communiqua du corps de Mme Plantin à la main d’Isabelle Cavalier.
La meurtrière éclata en sanglots, marmonnant :
– Oh ! si vous saviez… si vous saviez…
Le capitaine exerça une légère pression sur l’épaule, comme pour signifier à Chantal Plantin qu’elle comprenait.
– Il aimait trop ses filles, n’est-ce pas ? murmura Cavalier sans ôter sa main de l’épaule.
C’était à peine une question. Plutôt l’énoncé d’un point de départ évident.
– Oui…, fit Chantal Plantin en reniflant et s’essuyant les joues d’un revers de la main. Il n’y en avait plus que pour elles… Oh ! pour s’en occuper, il s’en occupait… Un vrai papa poule qui organisait son emploi du temps pour être un maximum avec ses filles, surtout l’aînée… Piscine, musique pour la petite, danse pour la grande, leurs leçons, des balades sans moi…
Le capitaine tendit un sachet de Kleenex entamé à Mme Plantin qui se moucha.
– C’est simple, reprit-elle après l’avoir remerciée d’un léger mouvement de tête, j’avais l’impression de ne plus exister en tant que femme à ses yeux, d’être simplement la mère de ses enfants, la génitrice… Oh ! ça ne s’est pas fait d’un seul coup… plutôt comme un long processus… jusqu’aux sept ans de l’aînée.
Elle tourna légèrement son visage vers Cavalier qui se tenait toujours dernière elle et exerçait de temps à autre une petite pression de la main sur son épaule comme pour l’encourager.
– Vous comprenez, à l’époque, Mélissa, ma cadette, n’avait que trois ans, je m’en occupais beaucoup et je n’ai rien vu venir… C’était normal qu’une petite fille de sept ans aime son papa et recherche des câlins… Mais c’est quand mon mari a commencé à me négliger de plus en plus sexuellement que j’ai commencé à me poser des questions… J’étais tellement conne (elle secoua la tête) que j’ai d’abord pensé qu’il avait une maîtresse ou une aventure… Je ne voyais même pas ce qui était en train de se produire sous mes yeux… sous mon propre toit !


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samedi 10 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 3 (suite et fin)

Chapitre 3 (suite et fin)





Sans lâcher son stylo, le capitaine délaissa son carnet de notes, croisa ses mains en posant ses avant-bras sur la table, et planta un regard froid dans celui de Chantal Plantin qui se déroba en baissant légèrement la tête.
– Madame Plantin, je ne crois pas à votre version des faits, dit-elle le plus calmement du monde. Mais alors, pas du tout.
– Mais…, commença sa cliente.
– Je crois, madame Plantin, la coupa-t-elle sur le même ton monocorde, que vous avez assassiné votre propre fille.
L’accusation type qui fait horreur à toute mère, sans exception. Et que même une mère criminelle ne peut admettre ni avouer face à une autre femme.
Isabelle Cavalier vit Chantal Plantin perdre pied, s’étouffer d’indignation.
– Mais ce serait monstrueux ! C’est du délire… Comment aurais-je pu tuer ma propre enfant ?…
Elle hurlait à présent. Bondissant de sa chaise. Se mettant à marcher de long en large dans l’espace étroit. Frissonnant et serrant ses bras autour de sa poitrine.
Isabelle Cavalier savait que ce n’était pas l’indignation qui la faisait frémir ainsi, mais la haine et la fureur qui la submergeaient et qu’elle avait dû mal à contenir devant cette femme officier de police qui « osait » remettre en cause sa version des faits que le commandant, la veille au soir, avait si facilement enregistrée et acceptée.
Un homme finit toujours par croire ce que dit une femme avec assurance. Une femme, non.
Le capitaine ne s’était pas levée et n’avait pas changé d’attitude.
Cavalier intima l’ordre à Mme Plantin de se rasseoir. D’un ton sans réplique.
Ajoutant aussitôt :
– J’ignore les circonstances dans lesquelles vous l’avez tuée, mais je sais comment. Avec le couteau de chasse que vous avez acheté vous-même, madame Plantin !
Pour le couteau, c’était un coup de bluff. Mais sans indics et sans coups de bluff, il n’y aurait plus de police.
Le capitaine Cavalier vit sa cliente tomber en transes sur le sol. Poussant des cris et des gémissements divers entrecoupés de longs sanglots.
Qui alertèrent les collègues à l’extérieur de la pièce qui ouvrirent brièvement la porte pour dire : « Oh ! la la » et courir aviser la hiérarchie. Qui se matérialisa en la personne du commissaire principal Derosier. Lequel se mit à pousser immédiatement des hauts cris qui couvrirent momentanément ceux de Chantal Plantin.
Devant un capitaine Cavalier qui n’avait toujours pas bougé et conservait un calme olympien qui eut pour effet d’énerver encore plus son supérieur.
– Mais il faut faire quelque chose… Oh ! la la !… Elle a peut-être une crise d’épilepsie !… Appelez le toubib, vous autres, au lieu de bayer aux corneilles ! ordonna-t-il aux deux officiers qui l’avaient suivi dans la pièce. Cavalier, il faut que je vous parle ! Vous allez trop loin… Et le juge, nom de Dieu ! Ça va nous annuler la procédure...
Cavalier ne bougea toujours pas. Le capitaine s’amusait de voir des « hommes » se laisser prendre à la grande scène du V d’une parfaite comédienne.
– Calmez-vous, monsieur, ce n’est rien, dit-elle doucement.
– Comment ça, ce n’est rien ? fit le commissaire en s’agenouillant au côté de Mme Plantin. Ça va aller, madame… Le médecin va vite arriver…
Chantal Plantin redoubla ses gémissements et ses sanglots.
– Ce n’est rien. C’est de la comédie, monsieur, insista le capitaine. Elle vient de reconnaître avoir acheté le couteau de chasse…
Encore du bluff. Qui eut pour effet de calmer immédiatement le commissaire.
– Pas possible ! fit-il en se redressant sous le choc de la nouvelle. Mais alors, Cavalier… vous aviez vu juste… ? Pas possible ! Ah ! la salope !
– Monsieur ! le réprimanda le capitaine.
– Oui, excusez-moi, dit, penaud, le commissaire. Mais attendons quand même le toubib avant de reprendre…
Le médecin ne tarda pas et son examen, qui ne dura que cinq minutes, confirma les dires du capitaine.
– Bien, reprenez, capitaine. Moi, je vais téléphoner au juge pour l’aviser de la tournure que vient de prendre l’enquête… Elle va cracher la… oui, excusez-moi…, dit le commissaire en refermant la porte.



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Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 3

Chapitre 3





À seize heures dix, Mme Plantin fut ramenée dans la pièce servant à l’interrogatoire.
Isabelle Cavalier la trouva soudainement vieillie et comme absente, mais elle sembla se ressaisir dès la première question d’Isabelle.
– Pouvez-vous, madame, m’expliquer la provenance du couteau de chasse de votre mari ?
– Je n’en ai aucune idée, répondit-elle en haussant les épaules. Et quelle importance puisque j’ai avoué son meurtre ?
– Tout aura de l’importance pour le juge, madame, dit le capitaine sans se départir d’un ton neutre monocorde. Donc, vous n’aviez jamais vu ce couteau chez vous. On peut donc supposer que votre mari l’avait acheté récemment et l’avait dissimulé en vue d’un « usage » quelconque…
– Certainement ! s’empressa de répondre – trop vite au goût du capitaine – Chantal Plantin.
Isabelle savait qu’il faudrait – à moins d’un coup de chance – au moins quelques jours pour en déterminer la provenance exacte et l’identité de l’acheteur.
Elle préférait, pour l’instant, passer outre et déstabiliser sa cliente en griffonnant quelques instants sur son calepin. Comme absorbée par ces griffonnages de petits « a », « b » et « c ». Passionnément.
Ce qui était le cas.
« a », le mari, « b », sa fille, « c », la femme.
« a » a tué « b » et a été tué par « c ».
« b » a tué « a » et a été tué par « c ».
« c » a tué « a » et « b ».
La femme devait trouver le temps long car elle croisa et décroisa les jambes à plusieurs reprises.
Le capitaine Cavalier attendait patiemment qu’elle en arrive à perdre patience. Un enseignant ne doit pas apprécier d’être « mis au coin ». Personne n’aime voir son statut ni son rôle inversé. Dénié.
Le capitaine, elle, aimait inverser les termes d’un rapport. Ça donnait parfois des choses farfelues, mais, le plus souvent, la vérité se dévoilait derrière l’apparente évidence.
Dans la première ligne, le mari était le meurtrier de sa fille puis avait été tué par sa femme. C’était l’évidence apparente. Si l’on admettait la version de « c ».
Dans la deuxième ligne, la fille tuait son père et était assassinée par sa propre mère.
À la troisième ligne, la mère tuait et sa fille et son mari.
Isabelle Cavalier ressentit à nouveau ce sentiment angoissant d’oppression.
La deuxième et la troisième ligne la fascinaient de façon morbide.
Le mari, sur trois « équations », tuait une fois dans la première ligne. La fille également une fois, dans la troisième ligne. Tandis que la mère, elle, tuait dans les trois lignes en totalisant quatre « meurtres »…
Selon le même principe, le père tuait sa fille une fois et la mère deux.
L’évidence « vraie » était là !
– Vous n’avez plus de question à me poser ? demanda soudainement l’institutrice d’un ton hautain.
– Non, fit Isabelle sans lever les yeux de ses gribouillis.
– Alors ?…
Chantal Plantin s’était départie de son rôle de femme discrète. Sa voix avait pris une tonalité autoritaire. Impérieuse même.
Le ton d’une maîtresse femme qui sait « trancher » les problèmes, se dit le capitaine en levant enfin vers sa cliente un regard vide de toute expression. Tout en restant silencieuse.
Le regard de Mme Plantin lui envoyait des questions muettes. « Qu’est-ce que ça signifie ce petit jeu puisque tout est fini ? » « À quoi jouez-vous ? »…
Mais il cessa vite d’émettre des questions pour s’emplir d’un voile d’inquiétude.
Elle toussota. Décroisa et recroisa ses jambes. Demanda si elle pouvait boire alors que le gobelet en carton et la bouteille d’eau étaient juste posés devant elle. Dit qu’elle commençait à se sentir fatiguée.
Mais elle n’avait toujours pas demandé de nouvelles de sa cadette, Mélissa…



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vendredi 9 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 2 (suite et fin)

Chapitre 2 (suite et fin)





Avant de s’y atteler, le capitaine Isabelle Cavalier appela chez lui le commandant qui avait effectué l’enquête de flagrance la nuit dernière et recueilli les premiers aveux de Mme Plantin.
Les photos de la « scène du crime » et des corps quasiment enchevêtrés dans cette petite chambre d’enfant étaient étalées sur son bureau. Elles s’interposaient entre Isabelle et la réalité. Le commandant, lui, n’avait pas eu droit à cette médiation. Sa voix se ressentait encore de la vision de cette horreur indescriptible à laquelle on ne s’habitue jamais. Surtout lorsque la vie est encore tiède. Avec ces odeurs mêlées d’abattoir à l’ancienne.
Celles du sang. De la chair. Des viscères, surtout.
D’un animal, on supporte. Bien obligé, si on veut en bouffer.
D’un homme, déjà moins. Pas vraiment par compassion ni pitié. Non plus réellement pour cause d’identification – quand on est flic, on vous a appris la « distanciation »… appris seulement, pas communiqué dans les faits. Plutôt parce qu’on appartient à la même espèce du règne animal.
Mais d’un enfant, on ne supporte pas du tout.
Parce qu’un enfant, c’est frais. Ça sent bon. C’est l’image de l’innocence. Que c’est pas fait pour puer la mort.
Tandis que le commandant poursuivait son topo méthodique, le regard d’Isabelle se bloqua sur une des photos.
La petite gisant sur le tapis. La tête de son père reposant sur ses jambes juste sous les genoux, son corps formant un angle de quarante-cinq degrés par rapport à celui de la petite.
Elle était revêtue d’un pyjama à fleurs roses, le pantalon s’arrêtant à mi-mollet. Mais le haut du pantalon était baissé à mi-hauteur sur le frêle bassin. Presque à la naissance du pubis.
Comme s’il s’était baissé lors de la chute…
Ou comme si on ne l’avait pas remonté complètement.
Comme si la petite s’était reculottée vivement au moment d’être frappée – qu’elle était en cours de se reculotter…
Non, le commandant ne lui en voulait pas de reprendre l’enquête. Avec ce sang partout dans la chambre, sur la petite, sur le père, sur la mère qui s’était battue avec son mari, quelque chose avait pu échapper.
D’ailleurs, avait-elle des nouvelles du labo pour savoir de qui provenait le sang qui avait éclaboussé la mère.
Ça, elle pouvait le lui dire. Les analyses étaient arrivées en fin de matinée.
Sur Chantal Plantin et ses vêtements, on avait pu identifier son propre sang, celui de son mari et celui de sa fille.
Normal, puisqu’elle avait été blessée au cours de la lutte avec son mari, que du sang de celui-ci avait giclé sur elle et qu’elle s’était agenouillée auprès de sa fille après avoir appelé Police-Secours. D’ailleurs, on avait identifié des traces de sang de Mme Plantin sur la veste de pyjama de la petite.
S’était-il soucié de l’origine du couteau de chasse ?
Il devait reconnaître que non.
– Tu sais, nous avions ses aveux, alors…
Mais, c’est vrai, il aurait dû s’en soucier.
Que venait faire un couteau de chasse dans cette famille ? Genre dague pour « servir » le gros gibier ? L’arme par excellence. Qui traverse et tranche le cuir le plus dur.
– T’as raison, Cavalier, lui disait le commandant. T’as peut-être un foutu caractère dans le boulot, mais tu sais toujours dénicher le petit détail qui échappe aux autres. Tu te souviens quand tout le service se fourvoyait sur la piste de Philippe-Henri Dumontar lors de l’affaire du « Père Noël tueur » et que tu as su nous montrer que c’était absurde… ? D’accord, on n’a jamais retrouvé le tueur, mais, au moins, on a arrêté de perdre du temps avec cette histoire à la con
*.
Isabelle Cavalier permit à un sourire d’effleurer ses lèvres à cette évocation.
Le suspect s’était mué en substitut de père pour elle et…
La douleur revint. À l’évocation du mot « père ». Qu’elle avait tenu enfoui au plus profond d’elle-même jusqu’à la rencontre avec ce vieux prof original. Qui l’avait réconciliée avec elle-même et permis d’accepter l’amour rencontré avec Pierre Cavalier. Et même l’idée de devenir mère…
– Oh ! papa…, murmura-t-elle après avoir raccroché le téléphone.
Le capitaine Isabelle Cavalier se surprit à pleurer.
Comme lorsqu’elle était petite fille.
À l’âge de la petite victime.
Et bien plus tard aussi.
Jusqu’au jour de sa rencontre avec Philippe-Henri Dumontar. L’été 98. Alors qu’elle avait vingt-huit ans.
* Voir Sous le signe du rosaire.

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jeudi 8 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





– Alors, Cavalier, c’est bientôt bouclé ? lui demanda familièrement le commissaire principal Derosier une heure plus tard. Il est déjà quinze heures… Vous n’allez pas passer toute la journée dessus, hein ? Vous allez me la déférer bientôt…
– Certainement pas, monsieur, je reprends tout.
– Comment ça, vous reprenez tout ! Qu’est-ce qui vous prend ? Nous avons les aveux de la meurtrière… Ah ! je vous vois venir, vous ! D’une histoire simple, vous allez encore me faire tout un pataquès… Le mari poignarde sa fille, la femme le tue au lieu d’être tuée par lui – sauvant par là la vie de sa seconde fille –, c’est clair, non ?
Il n’aimait pas quand un subalterne lui tenait tête. Et, chez le capitaine Cavalier, ça semblait devenir une habitude.
– Non, justement, monsieur, ce n’est pas clair du tout…
– Et le travail de vos collègues et mes propres conclusions, ça compte pour du beurre, peut-être ?
– Je ne me permettrais pas, monsieur, vous me connaissez…
– Justement, je vous connais ! la coupa-t-il rageusement.
– Disons que ça mérite quelques investigations complémentaires et, surtout, que je la réentende…
– Mais elle a signé ses aveux, cette dame !
– Non, monsieur.
– Comment ça, non ? C’est moi qui vous les ai remis avec le dossier…
– Alors ils ont dû s’égarer car je ne les y ai pas trouvés…
– Cavalier, si…
Le capitaine avait déjà tourné les talons pour aller s’accorder une heure de pause et laisser mariner sa cliente.
Pour prendre le temps aussi de dissiper cette sensation têtue de malaise, de mal-être. Cette oppression physique qu’elle ressentait avec cette affaire.
En fait, elle passa quasiment cette heure au téléphone.
Elle appela d’abord le lieutenant qui avait été envoyé deux heures plus tôt compléter l’enquête de voisinage.
Non. Les voisins étaient formels. Le mari n’était ni un violent ni un colérique. Pas effacé, mais calme, posé, maître de soi. Toujours courtois et affable. Jamais de scène de ménage. Parfois les pleurs ou les cris d’une des enfants qui devait faire un caprice. Rien d’anormal. Presque la banalité d’un couple heureux.
Le lieutenant avait raison de dire « presque », pensa le capitaine. Car la banalité d’un couple sans histoire ne conduit pas à un « drame familial ».
C’était trop lisse. Et il est des violences sans cri, sans coup apparent, qui s’exercent dans le silence le plus complet, méthodiques, implacables. Les pires, peut-être. Celles que l’on nomme faussement psychologiques.
Cette famille avait donné l’apparence du bonheur. Mais ce n’était pas un couple heureux.
Il fallait découvrir son histoire.



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mercredi 7 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 1 (suite et fin)

Chapitre 1 (suite et fin)





Le capitaine reprit la déposition.
« Mme Brochon, Chantal, épouse Plantin, née le 7 septembre 1961 à Yvetot (Seine-Maritime)… »
Isabelle Cavalier pensa à la connerie des formulaires – « épouse » alors qu’elle est veuve à sa façon.
– Votre mari, commença-t-elle, aurait fait des menaces à votre fille, mais vous n’avez pas précisé la nature de ces menaces, madame…
– Oh ! c’était tout bête. Il l’avait surprise plusieurs fois avec des petits hauts qui dénudent le nombril et parfois un peu le bas du ventre et du dos, comme c’est la mode depuis quelque temps, vous voyez ?
Le capitaine l’encouragea d’un hochement de tête.
– Mon mari ne le supportait pas. Plusieurs fois, il lui avait ordonné de se vêtir correctement. Il disait même qu’il préférerait voir sa propre fille morte plutôt que d’avoir une fille perdue… Il l’a même giflée. La petite pleurait… Elle pleurait même souvent ces derniers temps…
Le débit de Chantal Plantin était lent et son ton ne montrait pas d’émotion.
– Vous avez donc, poursuivit Isabelle Cavalier, entendu des bruits de discussion dans la chambre de votre fille aînée, hier soir, un peu avant vingt-deux heures. C’est bien ça ?
– Oui. Et je suis allée voir ce qui se passait… C’est juste la chambre à côté de la nôtre, dans le couloir…
– Et vous étiez couchée ?
– Oui, j’étais en train de lire au lit.
– Et votre mari ?
– Il était resté regarder la télé.
– Et votre seconde fille, Mélissa ?
– Oh ! elle, c’est une couche-tôt. Et puis elle aime bien s’isoler dans sa chambre… Je crois qu’elle s’y est rendue juste après avoir dîné, vers huit heures et demie…
Le capitaine Cavalier comprenait peu à peu l’origine de son malaise. Il y avait trop de cohérence dans la déposition de Mme Plantin. C’était trop construit et elle donnait le sentiment de réciter une leçon apprise.
– Donc, reprit Isabelle Cavalier, vous êtes allée voir ce qui se passait, et… ?
Chantal Plantin baissa la tête et le capitaine ne put saisir son regard pendant qu’elle parla.
– Je suis juste arrivée au moment où il frappait notre fille… J’ai d’abord cru qu’il lui avait donné un coup de poing… avant de voir tout ce sang couler… et puis il s’est alors retourné vers moi avec des yeux fous – un vrai dément ! –, hagards, m’empêchant de me précipiter vers ma fille qui agonisait sur le sol… Il tenait son couteau à la main, me menaçant… Alors, je me suis précipitée instinctivement sur lui pour le bousculer et aller porter secours à ma petite… C’est alors qu’on s’est battus et – je ne sais comment – que j’ai réussi à le désarmer, et que je l’ai frappé… Mais je ne me souviens pas vraiment… Voyez, j’ai même été blessée là au bras et je ne me rappelle même pas…
Elle désigna un bandage autour de son avant-bras droit.
– Vous vouliez sûrement protéger votre fille ?
– Oui ! c’est ça. J’ai voulu protéger ma fille…
Le capitaine estima qu’elle avait été un peu rapide dans sa réponse.
– Donc, après, vous vous êtes immédiatement précipitée vers le corps ensanglanté de votre fille ?
– Euh… non.
Première hésitation de Mme Plantin.
– Qu’avez-vous fait ?
– J’ai appelé Police-Secours…
Elle était devenue hésitante, semblant réfléchir à l’enchaînement de ses réponses.
– Êtes-vous allée voir Mélissa dans sa chambre ?
– Euh… non. Pourquoi ?
Elle avait raison. C’était une question piège. Mais elle aurait quand même pu se soucier du sort de sa cadette.
– Vous avez alors appelé Police-Secours, reprit le capitaine d’un ton neutre, mais pourquoi n’avez-vous pas tenté d’abord d’arrêter l’hémorragie de votre fille… avec n’importe quoi, une serviette, le premier linge vous tombant sous la main ?
Isabelle Cavalier sentit sa « cliente » déstabilisée. Elle réfléchit trop avant de lancer :
– J’ai sûrement paniqué…
Non, se dit Isabelle, c’est maintenant que tu commences à paniquer...


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