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mercredi 6 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 4

Chapitre 4





Je n’avais jamais vu la villa de ma sœur.
Je ne pense pas qu’elle a pu s’acheter une villa aussi grande avec la somme que lui avait donnée les vieux.
Elle en vaut au moins deux fois à trois fois plus, et je ne parle pas des meubles de style et des volets électriques qui ont dû coûter un max vu le nombre de fenêtres.
C’est une casbah à deux étages et au grenier aménagé. En grès avec une tourelle prétentieuse de mini-château fort sur le côté. Avec une véranda jardin d’hiver sur le devant qui surplombe la mer.
Du pur kitch qu’affectionnait le bourgeois nantais au début du siècle précédent.
On trouve les mêmes éparpillées des deux côtés de l’estuaire de la Loire.
Ça en jette. Mais ça ne m’impressionne pas.
Ce qui m’impressionne, en revanche, c’est de découvrir mon beau-frère, le Bellou, en pleine déprime.
– Je ne t’ai pas dit, me susurre la frangine, mais il est en arrêt maladie depuis son retour de Corse.
Il a un peu plus de cinquante ans mais en paraît facilement dix de plus.
Moi qui comptais sur son côté bon vivant pour supporter cette coexistence forcée avec ma frangine, je suis refait.
Je m’assois en face de lui dans un fauteuil Louis XVI qui me semble d’époque à première vue.
C’est comme si je m’étais assis devant une plante. Genre cactus trapu avec sa barbe de plusieurs jours. Sauf que cette plante-là dodeline de la tête et m’adresse un faible sourire. Enfin, c’est ce que je crois. Mais je peux tout aussi bien être en train de faire de l’anthropomorphisme.
La frangine nous rejoint en apportant un plateau d’olives, de cacahuètes salées et de petits fours. Du sommaire.
Je dis « nous », car le croque-mort est toujours là.
C’est d’ailleurs lui qui fait le service et me propose un whisky. Le Bellou, lui, a droit à un doigt de porto. Il semble faire la gueule.
Le croque-mort a également servi un whisky bien tassé à ma frangine.
Ça me surprend, car elle s’enfile une bonne rasade d’un coup.
Ce qui me surprend encore plus, c’est l’aisance du croque-mort et la familiarité, nouvelle pour moi, qui s’établit entre lui et la frangine.
C’est quand même pas son gigolo ?
Non, c’est pas possible. C’est d’ailleurs inconcevable. Elle est trop radine pour payer pour ça.
– Ressers-moi, Henri-Jacques, dit-elle après avoir vidé son verre cul sec.
Il s’exécute et me ressert par la même occasion.
« Henri-Jacques ». Pour moi, c’est pas un prénom de croque-mort. Lucien, Louis, Paul, Gaston, oui.
D’ailleurs, ce mec, il ne sent pas le croque-mort. Il doit y avoir anguille sous roche.
Tout à coup, je me sens mal à l’aise. Le Henri-Jacques me donne l’impression de me jauger. Il échange même un regard de connivence avec la Bernique à la fin de son examen.
Je me mets sur mes gardes. Ma frangine vient de me sourire. Je l’ai toujours connu avec les zygomatiques paralysés, alors, bien sûr, ça me surprend.
Henri-Jacques, m’explique-t-elle, tenait un bar à vin à Paris il y a encore un an.
Il l’a bien vendu et s’est lancé il y a six mois dans la promotion immobilière sur la région.
– Avec la reprise des chantiers navals de Saint-Nazaire, c’est rentable, me précise-t-elle.
Il a ensuite voulu diversifier ses activités et a racheté une entreprise de pompes funèbres il y a deux mois.
– J’ai investi dans ses deux sociétés, conclut-elle avec son petit air supérieur.
Je comprends mieux, mais je ne vois pas pourquoi elle me raconte sa vie. J’ai même envie de ne pas en savoir plus.
– Qu’est-ce qu’on fait de maman pour la nuit ? je demande pour changer de sujet.
Elle est pour l’instant dans son corbillard devant le garage de la villa.
– Elle est bien là, dit ma sœur en haussant les épaules, personne ne va la voler.
Je suis étonné.
Encore plus quand j’apprends que le croque-mort loge ici et occupe le second étage.
La Bernique profite de mon étonnement pour me demander si je ne serais pas intéressé à investir dans l’une ou l’autre de leurs sociétés.
Je ne le sens pas. J’ai l’impression d’être pris pour un pigeon.
Pour ça, j’ai une sorte de sixième sens.
Surtout que l’associé de la frangine essaie de me soûler en me servant un troisième whisky encore plus tassé que les deux autres.
J’ai le ventre qui gargouille car j’ai faim. J’ai bouffé que deux tartines beurrées et un sandwich de la journée.
Ma sœur nouvellement attentionnée à mon égard nous propose de passer à table.
Fricassée de saint-jacques et homards à la nage.
Je sens mon sixième sens s’assoupir. J’ai une dalle pas possible et j’aide Henri-Jacques à dresser la table tandis que ma frangine s’agite en cuisine.
Le Bellou, lui, il ne s’agite pas. Il reste prostré dans son fauteuil. Mais je me demande s’il ne joue pas la comédie quand je le vois terminer mon verre de whisky à moitié plein.
Il ne m’a pas vu rentrer dans la pièce sur le côté et il a été vif comme l’éclair.
Il reprend aussitôt sa pose et m’adresse un sourire faiblard.
Le Bellou me fait peine.
Je verse un peu de whisky dans mon verre et lui fais un clin d’œil complice avant de m’éclipser.
Quand nous nous mettons à table, ma frangine semble avoir oublié son mari.
Elle renifle par à-coups et semble ailleurs.
C’est le croque-mort qui va chercher le Bellou.
Nous vidons deux bouteilles de muscadet durant le repas et je me sens cassé au fromage après le premier verre de bordeaux.
Je n’ai jamais supporté les mélanges.
Nous avons parlé – enfin, le croque-mort et la Bernique – placements financiers. Je croyais entendre mon banquier me farcissant la tête de plus-values mirobolantes.
J’avais tellement bu qu’à un moment j’ai failli leur dire, pour rabattre leur caquet, que je connaissais des placements bien plus rentables que les leurs.
Mais j’ai quand même tenu ma langue. Je sais reconnaître les gagne-petit.
La Bernique et le Henri-Jacques, ce sont des caves. S’ils m’ont proposé d’investir dans l’immobilier et le mortuaire, c’est que leurs affaires doivent péricliter et qu’ils ont besoin de les renflouer.
Avec la frangine, je ne peux m’attendre à rien de bon.
À mon avis, ils sont de mèche et ils veulent m’arnaquer.
Mais je ne suis pas né de la veille, que je me dis en m’endormant dans mon lit qui tangue.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 5 janvier 2010

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 3


Chapitre 3





Elle a fini par ouvrir la bouche. Pour ordonner au croque-mort une pause pipi.
On venait juste de passer Le Mans.
J’avais de la chance, la prochaine aire était une station-service. J’allais pouvoir me dégourdir les jambes et boire un café. M’acheter un sandwich aussi, car j’avais un petit creux.
Il était quatorze heures trente.
En me dirigeant vers la station, j’ai jeté un regard en douce par-dessus l’épaule et vu notre chauffeur ouvrir l’arrière de son fourgon et farfouiller dans je ne sais quoi.
Il m’a rejoint au rayon sandwich. Lui aussi avait faim.
Il se taisait mais j’avais l’impression qu’il cherchait à engager la conversation avec moi.
Il avait le type méridional. Mince mais la bedaine gourmande. Légèrement frisé et déjà clairsemé. Propre mais négligé dans sa tenue. Un pantalon de velours marron retenu sous la panse par un ceinturon et un gros chandail à col roulé. À peine le mètre soixante-dix. Et un air que je jugeai définitivement sournois.
Le genre de type avec lequel on n’a que des emmerdes.
Il me rappelait un de nos chauffeurs du temps où nous faisions encore dans l’antiquaille.
Ça avait été une idée incongrue de mon père. Même si ça partait d’un bon sentiment – ce qui est toujours nocif en affaires –, la réinsertion de taulards.
À première vue, c’était tout bénef. De la main-d’œuvre déjà formée sur le tas. Tellement formée que nous l’avons surpris, mon père et moi, en train de tenter d’ouvrir le coffiot de notre siège en pleine nuit à peine une semaine après son embauche. Au chalumeau, le con.
Il était tellement absorbé par son taf qu’il ne nous a pas entendus entrer.
Je lui ai fracassé le crâne à la manivelle.
Un seul coup.
Il a été repêché dans la Marne une huitaine de jours plus tard. Les flics, on ne les a même pas vus. Heureusement qu’on l’avait embauché au noir, cet enfoiré.
Mais ça nous avait servi de leçon. Le personnel, il vaut toujours mieux le former soi-même et veiller à sa moralité.
– Hé ! que nous a lancé ma sœur qui venait de finir son pipi.
Le croque-mort et moi, nous avons échangé un bref regard. On se comprenait.
Sans un mot, nous sommes passés devant la Bernique qui ferma la marche.
– Nous ne serons pas à Pornic avant dix-sept heures trente, qu’elle a dit en ajustant sa ceinture de sécurité.
J’ai failli demander ce qu’on allait faire de maman durant la nuit. Mais je préférai me taire. C’était idiot.
J’ai commencé à mordre dans mon sandwich et la Bernique m’a lancé un regard courroucé. Comme si je ne savais pas me tenir.
J’ai haussé les épaules.
Elle a grogné je ne sais quoi. Je n’ai pas entendu. Mais, le croque-mort, il n’a pas osé manger son sandwich.
C’est vrai que c’est maintenant interdit pour les conducteurs. Après « Boire ou conduire », c’est « Manger ou conduire ». N’importe quoi qu’ils sont capables d’inventer les politiciens pour leur « com ». Bientôt, ce sera « Fumer ou conduire ». Il paraît que c’est cause d’accident quand ça vous retombe sur les couilles ou que ça s’éparpille dans l’échancrure d’un corsage.
Tiens, c’est vrai, la Bernique, je ne l’ai jamais vue fumer. Mais c’est marrant comme elle renifle. Ça me fait penser à quelque chose. Le fameux tic nasal de Malraux.
Je me suis replongé dans mes pensées jusqu’à Angers.
J’aime bien Angers et son château du Roi René. Ça m’a toujours fait rêver.
On a refait une pause pipi à la sortie de la ville.
Moi, je suis descendu mais, le croque-mort, il en a profité pour avaler son sandwich. Il avait une sacrée dalle.
Ma sœur est ressortie de la station en reniflant.
– T’es enrhumée, ma Perrine ? que je lui ai demandé rien que pour l’emmerder.
Elle m’a juste lancé un regard en coin. Mauvais. Comme d’hab.
Jusqu’à Nantes, je me suis assoupi sur mon siège.
C’est fou ce que c’est silencieux un corbillard. On n’entendait pas une mouche volée. Juste un reniflement de temps à autre.
Le périphérique de Nantes, je ne l’ai pas reconnu.
Faut dire que ça faisait bien une quinzaine d’années que je n’y avais pas mis les pieds. Depuis la nomination de ma sœur dans cette ville de bourgeoisie négrière.
J’avais quitté le secteur à regret. C’était du juteux. Mais, honnêtement, c’eût été suicidaire que de commercer sous le nez de ma sœur. Elle n’aurait pas supporté la vue d’un de nos camions jaunes aux flancs barrés de grosses lettres noires. « Transports Raymond Poilot Père & Fils ».
Ça lui aurait rappelé ses origines prolétariennes.
Comme si son nouveau blaze d’épouse, Bellou, c’était plus distingué !
Faut reconnaître quand même que Poilot, c’est pas évident.
Mômes, on en a vachement souffert.
Poil au zizi, Poil aux miches, Poil au … Il y en a des tonnes comme ça.
Moi, j’en ai parfois chialé en cachette.
Ma sœur, elle, elle cognait. Déjà.
Avec les filles, c’était le coup de boule. Les garçons, le coup de genou dans les parties.
Une fois, à seize ans, dans le métro à l’heure d’affluence, un grand mec s’est collé contre elle par-derrière – à sa décharge, il faut reconnaître qu’il ne l’avait pas vue de face, la Bernique, sinon il aurait tout de suite débandé.
Bref, le mec, du haut de son mètre quatre-vingt, il devait quasiment labourer les omoplates décollées de ma frangine qui avait déjà atteint son mètre cinquante-deux.
Eh ben, elle s’est retournée et elle l’a mordue ! Là où ça fait mal.
Le type, il s’est mis à hurler comme un goret qu’on égorge.
Le wagon, il était bondé, mais les gens autour ils ont tellement eut peur en découvrant le visage de haine de ma sœur qu’ils se sont tassés encore plus les uns contre les autres.
Autour de ma frangine qui traitait le mec de malade et d’obsédé, il s’est fait un grand vide. Lui, il se tenait les parties à deux mains et la traitait de dingue entre deux couinements.
Moi, qui accompagnais la Bernique ce jour-là, je ne savais plus où me mettre. J’en étais rouge pivoine et j’ai demandé au gus si ma sœur ne lui avait pas fait trop mal. Je lui ai même présenté des excuses dans la confusion où je me trouvais.
La frangine, à mort elle m’en a voulu.
Selon elle, j’aurais dû dérouiller le mec.
La Bernique, c’est une violente, une barbare.
Lors de sa première affectation, aux mœurs, elle a eu trois bavures en un an. Toutes trois en cours d’interrogatoires.
Elle avait une technique imparable pour obtenir les aveux de violeurs ou de pédophiles.
Rester seule avec eux, prendre à pleine main leurs roubignolles à la base et tordre l’ensemble.
Les deux premières bavures, elle s’en est tirée. C’étaient des petits vieux au cœur fragile. La hiérarchie a pu étouffer.
Mais la troisième, qui avait dû être transportée de toute urgence à l’hôpital pour rétablir la circulation sanguine dans les plus brefs délais, c’était un avocat pédophile. Mais sa nièce de onze ans s’est rétractée sous la pression de la famille et lui a voulu se faire indemniser du rouston qu’il avait perdu par ablation dans l’affaire.
À l’époque, ça avait fait du bruit et l’opinion s’était immédiatement placée du côté de l’avocat dès qu’elle avait vu apparaître ma sœur dans les lucarnes.
C’est vrai qu’il n’y avait pas photo. L’une incarnait la brutalité et la laideur, l’autre la grâce et la distinction.
La frangine, elle s’en est tirée grâce au faux témoignage d’une cliente de l’avocat qui l’accusait de viol.
Lui, pas con, il a compris, qu’il ne gagnerait pas à ce jeu-là et a préféré retirer sa plainte.
Moi, je crois plutôt qu’il en avait marre de voir les journalistes évoquer sans cesse son rouston manquant. Il y avait même eu une table ronde avec des médecins et des questions de téléspectateurs. Du genre : « Est-ce qu’il faut mettre de la glace ? – Non, une compresse de Dakin. – Et l’arnica, qu’est-ce que vous en pensez, docteur ? – Tout le monde n’en a pas chez soi. – Faut-il frictionner ? »…
En tout cas, la Bernique avait trouvé peu de temps après une demande de mutation déjà remplie sur son bureau.
Elle a alors demandé la DST, mais même eux n’en ont pas voulu.
Ni les Stups ni la Crim.
Les RG, elle n’a pas tenté. Pour elle, c’est des intellos ramollis.
C’est comme ça qu’elle s’est retrouvée de fil en aiguille dans un commissariat de Nantes. Ce qui l’a encore plus aigrie.
En fait, la seule chose qui aurait pu l’épanouir, ça aurait été CRS dans une banlieue difficile. Avec plein de loubards bouffeurs de flics à se cogner.
Heureusement, tout compte fait, qu’ils n’acceptent pas les nanas sur le terrain. Une comme ma sœur, ça foutrait une cité à feu et à sang plus sûrement qu’une bande de barbus voilés. Quoique la burka afghane, pour ma frangine, ça la mettrait plutôt en valeur.
C’est simple, son mari, le Bellou, ça doit être un pervers sexuel pour se la taper. Je n’arrive pas à imaginer ma sœur à poil en train de forniquer. Même ado, je n’arrivais pas à me branler en pensant à elle. Pourtant, j’avais des copains qui se permettaient d’autres privautés avec leur frangine. Moi, non. C’était inconcevable. Plutôt de l’ordre du cauchemar.
Malgré tout, son Bellou, que j’ai vu deux ou trois fois, il avait l’air satisfait. Un petit rondouillard à moitié chauve qui m’a toujours fait penser à un moine défroqué et bon vivant.
Peut-être que ma frangine a un truc. Bas résille ou jarretières.
Ou alors, c’est lui.
J’ai éclaté de rire tout seul.
J’ai imaginé mon beau-frère en tenue cuir maso et la Bernique avec un fouet.
Ma sœur s’est vivement retournée et m’a lancé un regard courroucé en fronçant les sourcils. Mais je ne peux pas retenir mon fou rire. J’en reste plié en deux sur mon siège et j’en ai les larmes aux yeux. J’en ai oublié le caisson derrière mon dos où repose le cercueil de maman.
Le croque-mort me regarde dans le rétroviseur d’un air interdit.
– Je t’en prie ! jette ma frangine. Respecte notre mère.
Je me suis retourné vers maman et mon fou rire repart de plus belle.
Je tape sur l’épaule du chauffeur comme si j’en avais une bien bonne à lui raconter.
Il est inquiet. Il interroge ma sœur du regard. Suis-je devenu fou ?
Ça me fait pisser de rire.
– Ça suffit ! hurle ma sœur.
Toujours plié en deux, je retape l’épaule du croque-mort qui fait une légère embardée et manque se payer la voiture sur sa gauche.
J’en ris de plus belle.
– J’ai honte pour toi ! lance la Bernique d’un ton de dépit et en se renfrognant sur son siège.
Les passagers d’un autocar sur notre gauche me dévisagent. Surpris.
Je leur tire la langue en grimaçant.
Ma sœur s’est retournée. Elle est livide et me regarde d’un air bizarre. L’inquiétude du chauffeur sur mon état mental semble l’avoir gagnée.
Elle ne me dit rien et hausse les épaules.
Pour elle, j’ai toujours été irresponsable et un bon à rien. Limite voyou. Limite seulement, car même de ça elle m’en a toujours cru incapable.
La pauvre, si elle savait ! Et dire qu’elle est commissaire principal…
Un père et un frère trafiquants. À qui elle doit son appart de Nantes et sa villa de Pornic, sur la côte de Gourmalon, le coin chicos.
Justement, nous quittons la route Bleue pour rentrer dans Pornic.
Il est dix-sept heures quarante-cinq, pile.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 30 décembre 2009

Noir Express : "Par esprit de famille" (C. C. XIV), par Alain Pecunia, chapitre 2

Chapitre 2





Le lendemain matin, j’attendais ma sœur vers onze heures. Mais elle se manifesta une heure plus tôt par un coup de téléphone.
Elle était à la morgue de l’hôpital et me sommait de l’y rejoindre le plus rapidement possible.
Elle s’était mise en cheville avec un croque-mort pornicais pour le transport de maman et avait fait le voyage avec lui dans son fourgon mortuaire.
Le temps de remplir un sac de voyage et de mettre mon costume sombre dans une housse, j’appelai un taxi et pris la direction de l’hosto.
Malgré les circonstances, les retrouvailles ne furent pas des plus chaleureuses. Même pas une poignée de main.
– Te voilà enfin ! qu’elle m’a lancé du haut de son mètre cinquante et quelques.
Son croque-mort, dès que je l’ai aperçu, m’a fait une drôle impression.
Un type d’une quarantaine d’années qui venait de s’installer dans son commerce deux mois plus tôt. C’était son premier transport hors département. Mais, de croque-mort, il n’en avait que l’apparence.
Malgré son air louche, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il avait dû se faire rouler dans la farine par ma frangine. Elle avait dû lui imposer son prix.
Durant la première partie du trajet, la Bernique resta bouche cousue. Hermétique.
Je la regardais parfois à la dérobée. Elle ne s’était pas arrangée avec le temps. Moi non plus, d’ailleurs. Mais, au moins, j’avais visage humain. J’étais présentable.
Des souvenirs d’enfance me revenaient. Je la revoyais à six ans pleurant et reniflant quand elle rentrait de la petite école. Son air buté quand les parents la questionnaient sur la cause de ces gros chagrins. Son mutisme dégénérant en agressivité gratuite sur le chat.
Pourtant, ils devaient bien se rendre compte qu’ils l’avaient loupée quelque part et que la récré ce devait être un calvaire avec ses petites copines. Mais je n’en suis pas sûr.
En tout cas, mes copains à moi, ils s’en apercevaient tout de suite. Elle leur foutait les jetons. Au début, ils croyaient même qu’elle était anormale. J’avais toutes les peines du monde à les convaincre du contraire.
Alors elle s’est réfugiée dans ses devoirs et ses leçons. Elle a bougrement compensé. Toujours agressivement. Les meilleures notes partout. Sauf en gym, ce qui se comprend avec son genre culbuto. Et en dessin. C’était toujours de guingois ou de traviole. Que ce soit un paysage ou une nature morte, et je ne parle pas d’un portrait ou d’une représentation humaine. Même pas du cubisme. Du pur destructuralisme.
Mais, là aussi, elle semblait anormale à mes copains. Elle était trop intelligente.
C’est à peu près à cette époque, vers ses neuf, dix ans, qu’elle a commencé à prendre ses airs hautains et à considérer les autres de haut, enfin de bas en haut.
Les autres étaient des nuls et elle a vite trouvé sa voie. Les faire chier. Par vocation.
Ado, j’ai eu un mal fou à amener des copines à la maison. Surtout à les faire revenir. À elles aussi, elle leur donnait les jetons. Après, je ne pouvais même plus les frôler.
Les filles, c’est vachement sensibles aux caractères héréditaires. C’est comme instinctif, chez elles.
J’en ai pris mon parti et je me suis abstenu de les faire venir. La première copine que j’ai pu sauter, vers mes quinze ans, c’était chez elle et elle n’avait jamais entraperçu ma sœur. Elle n’était pas du quartier.
Mais, moi, comme un con, il a fallu que je lui montre quelques semaines plus tard une photo de ma frangine après qu’elle m’eut confié que son petit frère était dans une institution spécialisée la semaine.
Elle était tellement crispée et tendue pendant cet aveu qui semblait lui coûter, et craignait tant que je ne veuille plus la sauter après, que, quand je l’ai vue au bord des larmes, je lui ai sorti la Bernique pour la consoler.
– T’inquiète, que je lui ai dit en lui mettant la photo sous le nez, moi j’ai la même chose chez moi mais à temps complet.
Elle s’est tout de suite mise à flipper et m’a repoussé aussi sec. Elle a trouvé que ça faisait trop de tares conjuguées.
J’ai essayé de la raisonner parce que j’étais vraiment mordu d’elle et que c’était un super coup. En lui expliquant que ma sœur n’était pas vraiment tarée, juste une disgrâce de la nature, et que, de toute façon, elle ne risquait rien avec mes capotes.
En vain.
Alors j’ai fini par trouver la parade. Avec les autres, pas avec elle parce que c’était définitivement râpé.
– T’as des frères et sœurs ?
– Ouais, une frangine. Mais c’est pas vraiment ma sœur.
– Ah ?
– Oui, ma mère ne pouvait plus avoir de mômes après ma naissance, alors mes vieux ils ont décidé d’adopter une petite fille pour que j’aie une petite sœur. Mais ils n’ont pas eu de pot. Ils se sont fait refiler une incasable qui traînait depuis deux ans à l’Assistance.
J’ai touché le gros lot. Mon histoire, ça les apitoyait vachement. J’avais des parents généreux, et qu’est-ce que j’étais courageux d’accepter avec un tel stoïcisme de partager mon existence avec une erreur de la nature.
Elles se foutaient d’elles-mêmes à poil comme pour m’offrir une sorte de compensation ou de récompense.
J’en ai profité à satiété puis j’ai commencé à faire du tri, car même les boudins se disaient qu’elles allaient tenir la comparaison sans problème.
Mais je ne suis pas si con que ça. Je n’ai rien du Bon Samaritain. D’ailleurs, dans le commerce, ma partie, on ne peut pas se le permettre.
En ce moment, je fais dans la cigarette.
Non, je ne tiens pas de bureau de tabac. Quoique ça serait bien pratique, tout compte fait.
Moi, c’est plutôt le commerce en gros. Pour ceux qui ne veulent pas se faire voler par l’État. Mais tout le monde y gagne au bout du compte si l’on y pense bien.
L’État rend prohibitif le prix du paquet de cigarettes par ses hausses vertigineuses. Ce qui entraîne évidemment le développement de la contrebande de cigarettes à une échelle inconnue jusqu’alors. L’État perd des usagers officiels, ce qui permet de faire baisser les statistiques du nombre de fumeurs, et, dans le même temps, booste l’économie parallèle des cités et quartiers difficiles.
Au final, on peut se demander si tout cela ne résulte pas d’un calcul vachement subtil : l’achat de la paix sociale par le développement du petit commerce de détail.
Mais, moi, avec les cinq camions de ma boîte de transport, je ne fais pas ça à la tonne. Je ne dépasse jamais les cent kilos à la fois. Ça se dissimule plus facilement dans la cargaison.
Malgré tout, ce n’aura qu’un temps.
Moi, si je dure comme ça depuis vingt-cinq ans, c’est que je sais toujours me reconvertir à temps.
J’ai d’abord fait dans l’antiquaille, puis le shit, ensuite les pièces détachées de bagnoles pour les nouveaux Européens de l’Est, maintenant la cigarette.
Mais le corbillard, ça me donnait des idées. C’est même génial comme truc. Bien mieux qu’une ambulance.
Avec une société de pompes funèbres spécialisée dans le transport des corps, ce serait même d’une grande simplicité.
Un corbillard, ça impose le respect. Même aux douanes qui n’en ont pas pour grand-chose.
Tiens, si ma frangine n’avait pas été là, je l’aurais testé, ce mec qui n’avait pas desserré les dents depuis le départ.
Je trouvais la situation cocasse. Mme le commissaire principal, la Bernique, avait toujours tout ignoré de mes activités et ne pouvait percer mes pensées. D’ailleurs, elle en avait toujours été incapable. J’étais un dissimulateur-né.
Je tiens ça de papa. Le trafic d’antiquaille, c’est lui qui en avait eu l’idée quand son entreprise de transport avec ses trois camions avait commencé à battre de l’aile à la fin des années soixante. Déjà la concurrence. Enfin, c’est ce qu’il a prétendu quand j’ai découvert le pot aux roses. Mais il était malin, le paternel. S’il ne m’avait pas confié son camion perso, un petit bijou qu’il ne laissait conduire par personne d’autre, j’aurais encore pu attendre longtemps.
C’était en 75 et il était cloué au lit par un méchant lumbago. Alors il avait pas eu vraiment le choix.
Moi, ça faisait à peine un an que je bossais avec lui. Il ne me laissait que les petites distances.
– Faut que tu te formes, qu’il me disait.
Il revenait de Vintimille où il avait chargé un client régulier. La destination finale était Anvers. Mais il s’est retrouvé bloqué par son lumbago après Dijon et il est remonté en serrant les dents jusqu’à notre dépôt de Montreuil.
C’est là qu’il m’a confié le relais.
J’avais quand même ma petite idée avant et je n’ai pas eu trop de mal à trouver son double fond sous sa banquette de repos à l’arrière de la cabine quand j’ai fait ma pause peu avant Lille.
C’était un rusé. Il ne faisait pas dans le secrétaire ou la commode. Non. Le pur objet d’art, le moins volumineux. Des bijoux et bibelots anciens, surtout, et des petits-maîtres de la Renaissance à l’occasion.
Au retour, il a bien été obligé de m’affranchir. Sous la promesse de ne jamais rien dire à ma mère. « Ça la tuerait ! » qu’il disait. Mais, à mon avis, maman elle devait s’en douter. Elle fermait les yeux. C’était pas le Saint-Esprit qui avait renfloué la boîte in extremis et c’est elle qui tenait la comptabilité à l’époque.
Petit à petit, il m’a passé la main. Ses « clients » s’étaient habitués à moi et me faisaient autant confiance qu’à mon père.
Lui, il s’est consacré à la gestion au siège. À près de cinquante-cinq ans, dont plus d’un quart de siècle au volant, il l’avait bien mérité. Mais, parfois, il m’accompagnait. Pour se rappeler le « bon temps » de sa liberté par monts et par vaux.
C’est vrai qu’il avait à présent maman sur le râble à temps complet et qu’il avait parfois besoin de prendre le large.
Au début des années quatre-vingt, je l’ai convaincu de délaisser l’œuvre d’art. Mais ça n’a pas été facile. Il s’est senti dépossédé, en quelque sorte.
J’ai quand même pu lui faire entendre raison. Le marché devenait de plus en plus étroit et les flics de plus en plus chiants, sans parler des douanes de plus en plus volantes. Il y avait eu également quelques arrestations. Moi je sentais qu’il fallait changer de filière au plus vite. Avoir une longueur d’avance sur les centres d’intérêt des poulets et les émois de l’opinion publique.
Le shit, c’était le créneau parfait. Il y avait une super-demande.
Dans le commerce, savoir se repositionner à temps, c’est l’essentiel. Comme lorsque, après la chute du mur de Berlin et l’ouverture de nouveaux marchés à l’Est, on s’est mis dans les pièces détachées de bagnole.
D’accord, c’était moins rentable que le shit, mais, en même temps, il y avait moins de risque et papa et moi on s’était déjà fait une belle pelote.
À la limite, on aurait pu devenir carrément honnêtes. Mais moi, je suis comme papa, j’aime mettre du piment dans la vie. Et les pièces détachées, elles provenaient quand même pour les deux tiers de bagnoles volées.
On a malgré tout bien fait de placer le fruit de notre business dans trois garages et des casses de voitures, de renouveler nos trois vieux camions qui n’en pouvaient plus et d’investir dans deux semi-remorques, plutôt que de jouer les gogos en Bourse.
Mais papa, il n’a pas eu le plaisir de voir la chute de la Bourse. Il est décédé en 95. À soixante-douze ans tout rond.
Le truc con. Il a voulu montrer à un nouveau chauffeur, un jeune, comment on changeait une roue de son temps.
Le premier écrou, il l’a eu. Au deuxième, ça était la rupture d’anévrisme. Pas le cerveau – tant mieux en un sens car maman elle a jamais supporté la vue d’un handicapé quelconque –, mais l’aorte.
C’est à son enterrement que j’ai quasiment vu pour la dernière fois ma frangine, la Bernique.
Elle s’est mal tenue. Chez le notaire, elle a braillé comme un veau lorsqu’elle a découvert que j’avais racheté deux ans auparavant les parts de mon père dans la société.
Elle n’avait droit à rien.
– Bernique, frangine ! que je n’ai pu m’empêcher de lui lancer vu la gueule qu’elle faisait.
Verte de rage qu’elle en était. Ça la rendait encore plus laide. C’est peu dire.
Les parents lui avaient quand même payé un appartement à Nantes et sa villa de Pornic. Elle n’avait pas à se plaindre pour une fonctionnaire grassement payée sur nos impôts de productifs.
Et puis, papa, il n’a jamais été tellement fier de la réussite de sa fille. Les flics, il n’a jamais pu les blairer.
– Mon fils, qu’il me disait, cette société nous l’avons bâtie transport après transport à la sueur de notre front – c’est une image, car de sueur on n’en avait vraiment qu’à la vue d’un barrage routier – et malgré toute cette flicaille qui est contre le libre commerce. Alors, tu m’entends, hein ! rien pour ta flicarde de sœur !
Normal, non ?
Surtout qu’elle n’avait jamais voulu faire sauter la moindre contravention de ce pauvre vieux quand il faisait un excès avec sa Maserati. Pourtant, ce n’était plus qu’un de ses rares plaisirs que de piquer une petite pointe pour aller déjeuner à Deauville, à Lille ou à Dijon, selon son humeur.
Une chienne, ma sœur. Jamais aucun sentiment. Aucune générosité. Une totale infirme du cœur. Une bernique accrochée à son morceau de rocher, quoi !



© Alain Pecunia, 2009.
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