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vendredi 29 mai 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Avec l’attroupement sur le trottoir et l’éclat des gyrophares des véhicules de pompiers et de la police, elle n’eut pas à chercher le numéro de l’immeuble.
La victime gisait au pied de l’escalier dans une mare de sang.
Proprement égorgée sur toute la largeur. Comme celle du 11 novembre.
Le lieutenant de la brigade anticriminalité, la BAC, lui tendit la carte d’identité de la victime.
– Il habitait l’immeuble. Il rentrait ou descendait de chez lui. On ne sait pas. Il habitait au premier, précisa-t-il.
Dimitri Bertov, né le 7 mai 1961. Quarante-deux ans.
– Madame dit qu’il vivait seul. Divorcé, reprit le lieutenant en indiquant du regard une femme d’une trentaine d’années qui se tenait en retrait.
Elle était livide et un des policiers lui tenait le bras.
– C’est la gardienne de l’immeuble, ajouta-t-il.
Le capitaine Isabelle Cavalier secoua la tête.
– Qu’est-ce qu’il faisait ? demanda-t-elle sans détacher son regard du cadavre.
– Libraire, dit la gardienne d’une voix sourde.
Isabelle Cavalier se tourna vers la gardienne.
– Je voudrais voir son appartement.
Elle demanda au lieutenant de l’accompagner.
Le corps de la victime barrant le passage de l’escalier, ils prirent l’ascenseur en compagnie de la gardienne.
Un deux-pièces avec des livres partout.
Sur des étagères ou empilés à même le plancher dans l’entrée et dans la pièce principale. Une bibliothèque vitrée dans la chambre.
Quelques revues dans la cuisine et une pile de livres dans les WC.
Une sorte d’annexe de la librairie, en quelque sorte. Mais l’appartement était bien tenu.
– C’est moi qui fais le ménage, précisa fièrement la gardienne.
Isabelle Cavalier termina son inspection par le réfrigérateur.
Un coup d’œil lui suffit pour constater que la victime avait fait des courses pour le réveillon.
– Il ne vous a pas dit s’il avait l’intention de réveillonner avec des amis chez lui ? demanda-t-elle à la gardienne.
La gardienne haussa les épaules. Elle ne savait pas.
Isabelle Cavalier explora plus avant le réfrigérateur.
Saumon fumé venant probablement d’une supérette d’après l’emballage. Des escargots surgelés. Deux bocaux d’œufs de lump. Du foie gras de bonne marque.
Un dîner pour deux à quatre personnes, conclut Isabelle Cavalier pour elle-même.
Le lieutenant l’interrompit dans ses réflexions.
– J’ai trouvé ça dans le salon sur une étagère à côté de la chaîne, dit-il en lui tendant un sachet de papier Kraft contenant quelques barrettes de shit.
Le capitaine Cavalier haussa les épaules.
– Conso personnelle. Ça ne nous donnera rien. Même des ministres en fument, alors !
Le lieutenant sembla déçu et haussa les épaules à son tour en posant le sachet sur un coin du plan de travail.
Isabelle Cavalier avait repris le cours de ses réflexions.
Elle consulta son bracelet-montre. Il était près de vingt heures quinze.
Elle congédia la gardienne pour rester seul à seul avec le lieutenant.
– À mon avis, il attendait du monde ce soir. Qui ? Ça, je ne le sais pas. De plus, vu l’attroupement et la présence policière, ceux ou celles qui devaient venir ne vont peut-être pas se montrer. Mais on peut toujours attendre. Quelqu’un se présentera peut-être. C’est Noël, un miracle est toujours possible.
Puis elle demanda au lieutenant de fouiner dans l’appartement pendant qu’elle redescendait pour voir où en était l’identité judiciaire.
L’équipe technique était en train de terminer les derniers prélèvements.
– Vu le topo, on fait ce qu’on peut, lui précisa le responsable avec une moue dubitative lorsqu’elle sortit de l’ascenseur. Avec tout ce sang, il n’y a pas grand-chose à glaner. Je souhaite bien du courage à ceux qui vont devoir l’emballer, le client !
C’était un grand rouquin entre deux âges que rien ne semblait plus ébranler.
– Bah ! j’ai vu pire, conclut-il en retournant vers le corps.
Isabelle Cavalier enfonça ses mains dans les poches de son blouson et sortit sur le trottoir.
L’attroupement habituel. Avec les visages aux expressions habituelles.
Plus une demi-douzaine de râleurs qui s’impatientaient de plus en plus bruyamment pour rentrer dans l’immeuble dont l’entrée leur était interdite pour le moment. Des habitants et des invités.
Isabelle Cavalier consulta à nouveau sa montre.
Avec ceux qui s’étaient agglutinés dans l’escalier entre le premier et le deuxième étage, les uns pour « voir », les autres pour sortir de l’immeuble, il était temps que le corps soit enlevé avant que ça ne tourne à la manif spontanée.
– Ça va encore durer longtemps ? l’interpella avec véhémence une femme qui lui rappela sa belle-mère.
Le capitaine Cavalier lui tourna le dos sans répondre et rentra dans l’immeuble en se demandant quelles pouvaient être les similitudes entre ces deux crimes.
Elle revit le studio de la victime du 11 novembre. Jean Partot. Rue Damrémont, dans le XVIIIe. Un immeuble cage à lapins des années soixante-dix.
Un féru d’informatique avec du matos pas possible et aux revenus mal définis si l’on comparait la valeur des engins avec sa paie de postier.
Ça sentait la combine ou le trafic. Ce qui revenait au même.
Celui-là, c’était un taciturne, d’après les voisins. Jamais de visites. Aucune relation connue. Un type seul.
Un temps syndiqué à SUD, ensuite à la CNT. Puis à plus rien.
Ses collègues n’avaient été d’aucun secours pour le cerner un peu plus.
Bizarre. Sauvage. Paumé.
Mais est-ce qu’il faisait correctement son boulot ?
– Un méticuleux et un drogué d’informatique, avait répondu son responsable.
À part les revues informatiques, il y avait quelques bouquins et des brochures. Du genre ultra-gauche tendance révisionniste d’après les sujets et les auteurs. Quatre brochures anticapitalistes, anti-impérialistes, antisionistes et propalestiniennes, dont trois signées par un certain Nilloc, qui s’était avéré être un pseudonyme. Plus quelques tracts émanant d’un certain Comité révolutionnaire contre l’islamophobie. Inconnu au bataillon d’après les sections RG et DST concernées. Prônant une sorte d’anarcho-islamisme tiers-mondiste.
Sur les murs, un poster du Che et un drapeau palestinien.
Jean Partot avait été retrouvé égorgé rue Championnet, dans une descente de parking. Vers dix heures du soir.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

jeudi 5 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 14 (suite et fin)

Chapitre 14 (suite et fin)





Huit minutes plus tard, ils atteignaient la porte de l’appartement. Il était presque treize heures dix.
En prêtant l’oreille, ils entendirent des gémissements étouffés sur fond de musique techno.
Une grand-mère qui revenait de courses leur demanda même s’ils venaient pour la musique « trop forte ».
Évidemment, avec plusieurs appartements par étage et à l’heure du déjeuner, ça ne pouvait passer totalement inaperçu. Surtout lorsqu’ils décidèrent de fracasser la porte d’entrée après que leurs coups de sonnette et leurs « Ouvrez, police ! » furent restés sans réponse. Une de ces portes que l’on fait de plus en plus solides même dans les immeubles dits « sociaux ».
Gilbert et Pierre tentaient donc d’« ouvrir », tandis que le capitaine Cavalier répétait : « Police ! Ne restez pas là, intervention ! », arme de service au poing dans une main et plaque de police dans une autre, au fur et à mesure que les voisins faisaient leur apparition seuls, en couple ou en famille dans le couloir. Et que la petite grand-mère ne cessait de répéter dans la plus parfaite indifférence que c’était peut-être beaucoup de remue-ménage pour « juste de la musique trop forte ».
Il y eut même un « ami » de la police qui cria : « J’appelle la police ! » Et qui le fit.
C’est vrai, ce n’était pas tout à fait évident qu’elle fût déjà là. Dans leur précipitation, les trois policiers avaient oublié de passer leur brassard réglementaire. De toute façon, ils l’avaient oublié en ce qui concerne Isabelle et Gilbert. Pierre Cavalier, lui, ça faisait longtemps qu’il ne s’en encombrait plus.
Lorsque la porte fut finalement « ouverte » sous leurs coups de boutoir, Pierre Cavalier découvrit le spectacle de trois garçons en train de finir de se rhabiller à la va-vite et d’une gamine terrorisée, recroquevillée sur le divan du salon. Avec ses pleurs pour seule parure.
L’adolescent qui semblait l’aîné, le « Jeff », regardait les deux policiers – Isabelle s’efforçait toujours de « contrôler » le couloir – avec arrogance. Mais les deux plus jeunes les agressèrent avec rage avec tout ce qui pouvait leur tomber sous la main et que l’on peut trouver dans un salon : chaise, vase, bibelots divers, téléphone, coupe-papier…
Ils furent maîtrisés avec difficulté et le couloir ne fut réellement « contrôlé » qu’à l’arrivée de quatre flics du quartier de la BAC de jour.
Une fois l’extérieur sous contrôle des « collègues » qui faisaient la gueule parce qu’ « on aimerait bien, quand même, être prévenus de ce genre de rodéo sur notre secteur », et les deux récalcitrants maîtrisés, le capitaine Isabelle Cavalier pénétra dans l’appartement et pu tenter de reprendre les choses en main.
Elle constata d’abord avec plaisir – malsain, reconnut-elle plus tard devant Pierre, mais plaisir quand même – que son mari et Lenoir étaient tout essoufflés et n’avaient pas su parer tous les coups qui leur avaient été portés par les deux ados.
– Coups et blessures sur agents de la force publique, rébellion à autorité, dit-elle aux jeunes, plus viol en réunion, ça va vous coûter un max, mes cocos !
Ce qui n’eut pas l’air de les inquiéter outre mesure.
Surtout le plus âgé qui la toisait et semblait la narguer.
– Tu vas moins rire tout à l’heure ! lui lâcha-t-elle férocement tout en aidant la gamine toujours en pleurs à s’emmitoufler dans une couverture.
– Je m’en fous. Je suis fils de flic ! lui rétorqua-t-il.
Les trois policiers en restèrent bouche bée.
Le commandant Pierre Cavalier fut le premier à se ressaisir.
– C’est quoi le nom de ton père ?
– Derosier ! jeta avec arrogance l’ado.
Les policiers se regardèrent avec stupeur sous le regard narquois des trois jeunes.
– Derosier… comme le commi…, balbutia Lenoir.
– Comme le commissaire principal Derosier, oui ! lâcha Jeff Derosier.
– Oh ! la merde… Quel coup tordu ! dit Pierre.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mercredi 4 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Le samedi matin, Isabelle téléphona à Phil, qui n’avait pas de cours le samedi, pour qu’il vienne s’occuper de Philippine en fin de matinée.
Puis elle téléphona au lieutenant Lenoir pour lui demander de se trouver à hauteur du métro Dupleix à partir de onze heures trente et de l’y attendre.
Pierre Cavalier avait proposé son aide à sa femme. Ce qu’elle avait accepté de bon cœur, tout en prenant la peine de lui rappeler qu’il s’agissait de son affaire à elle. Elle lui avait demandé de traîner autour du jardin Nicole-de-Hauteclocque – que tout le monde appelait « le square » – à partir de onze heures et de rester en liaison avec elle et Lenoir.
Philippine était tout énervée à l’idée de passer sa journée avec son « Papy » et expliquait pour l’énième fois à son poisson rouge qu’elle allait lui présenter son grand-père.
Isabelle, elle, commença seulement de s’énerver quand elle constata que Philippe-Henri était en retard.
– Excuse-moi, Isa, dit-il en arrivant à onze heures vingt avec Euh-Euh, mais je suis passé prendre Patrice chez lui.
– OK, dit-elle. Ne faites pas de bêtises et n’oublie pas de faire réchauffer le repas de midi. Moi, je file !
Elle renonça à prendre sa voiture et retrouva Gilbert Lenoir une quinzaine de minutes plus tard au métro Dupleix.
Alors qu’elle terminait son bref topo, elle aperçut Malika, la beurette de Quimper, qui débouchait de la rue Daniel-Stern et la cherchait du regard.
Il était midi quinze.
Isabelle Cavalier et Gilbert Lenoir traversèrent alors le boulevard pour aller à sa rencontre.
Après un bref conciliabule, Malika alla se poster sous le métro à côté du feu tricolore à la sortie de la station.
Le lieutenant Lenoir se plongea dans la lecture des affichettes de l’agence immobilière qui faisait le coin du boulevard et de la rue Daniel-Stern et le capitaine se posta juste en face devant l’entrée de l’agence bancaire.
Il était midi vingt-cinq et, avec, un peu de chance, la petite Myriam ne tarderait plus.
Dix minutes plus tard, une gamine attendait que le feu tricolore passe au vert.
Malika traversa le boulevard à ses côtés quand le feu passa au rouge.
C’était le « signe » convenu.
Les deux policiers la laissèrent s’engager dans la rue Daniel-Stern.
Malika les ignora et descendit le boulevard.
La gamine, une petite brunette de quinze ans en jean et veste fourrée, avec un petit sac à dos, avançait tête baissée et l’air renfrogné.
Isabelle Cavalier eut un pincement de cœur et sentit la rage la prendre. Celle de punir les salauds qui la martyrisaient.
Quand la gamine eut parcouru dix mètres, Isabelle ordonna d’un léger mouvement de tête à Lenoir d’y aller.
Il devait dépasser Myriam et aller se poster à la hauteur de l’entrée de l’immeuble de la gamine.
Isabelle attendit qu’il ait parcouru une dizaine de mètres avant d’avancer en parallèle sur l’autre trottoir, à une trentaine de mètres de l’ado.
Un garçon de dix-sept ans environ, qui se tenait en face de l’immeuble de Myriam, traversa la rue et vint à la rencontre de la jeune fille quand elle ne fut plus qu’à une vingtaine de mètres de l’entrée.
Lenoir ne s’en rendit pas compte. Il dépassa la librairie-papeterie Une histoire et poursuivit son chemin jusqu’à l’entrée.
C’est alors qu’il entendit dans son oreillette Isabelle Cavalier lui demander de revenir un peu sur ses pas pour essayer de capter des bribes de conversation entre les deux jeunes gens.
Au même moment, Isabelle aperçut son mari qui se tenait dans le prolongement de la rue au niveau du square. Il se tenait immobile et lui fit signe d’attendre quand il eut capté son attention.
Elle était surprise qu’il n’utilise pas son micro. Peut-être était-il défectueux. Mais elle vit deux jeunes qui se tenaient non loin de lui et elle comprit qu’il avait dû craindre de se faire remarquer en l’utilisant.
Puis elle vit Myriam et l’ado au blouson de cuir se diriger côte à côte vers l’entrée de l’immeuble. L’ado semblait lui parler mais la gamine restait tête baissée, donnant un sentiment de résignation.
Isabelle traversa la rue et se posta devant la librairie-papeterie.
Pierre parla alors dans son micro et demanda à Isabelle et à Lenoir de laisser passer les jeunes sans les suivre.
– Il y a plus, dit-il sibyllin.
Isabelle Cavalier chercha des yeux son mari et remarqua qu’il avait tourné le dos aux jeunes et s’était déplacé de quelques mètres.
Le lieutenant et le capitaine se mirent donc à contempler chacun de leur côté les titres des journaux dans les présentoirs à l’extérieur et les cartes postales sur leurs tourniquets.
Cinq minutes plus tard, Lenoir et Isabelle, qui commençait de s’impatienter, entendirent le bref message de Pierre Cavalier :
– Ils arrivent. Laissez passer. Rejoignez-moi.
Isabelle se mit alors en mouvement. Suivi par Gilbert avec un temps de retard.
En marchant, vers le square, ils croisèrent les deux garçons d’une quinzaine d’années qui se dirigeaient vers l’immeuble et riaient entre eux.
Ils ne leur prêtèrent pas la moindre attention. Ils donnaient l’impression d’être sur un bon coup.
Lorsqu’ils eurent rejoint le commandant Pierre Cavalier sur la petite esplanade devant le square et qu’il leur dit : « Ça va être bon ! », Isabelle eut un petit pincement.
Elle avait juste accepté un coup de main de son mari – qui était d’ailleurs le bienvenu – et voilà qu’il semblait prendre la direction des opérations alors qu’il s’agissait de sa propre enquête à elle !
Mais elle n’eut pas le temps de reprendre les choses en main.
– On leur laisse dix minutes d’avance, était en train de dire son mari, et nous avons un super flag !
– Explique ! dit-elle sèchement.
– En traînant autour du square, j’ai repéré deux jeunes qui semblaient attendre. Ils m’ont intrigué et j’ai réussi à saisir des bribes de conversation. Qu’ils attendaient l’appel d’un certain Jeff avant d’ « y aller ». Et puis, quand ils ont aperçu au loin la gamine dans la rue, ils ont dit : « C’est elle ! » Ils m’ont semblé tout excités. L’un d’eux a dit : « Faut attendre que Jeff appelle. » Cinq minutes plus tard, le portable de l’un d’eux a sonné et ils sont partis. À mon avis, ce sont nos « clients ».
– T’as intérêt ! lâcha d’un ton rogue Isabelle Cavalier.
Son mari sourit légèrement et regarda sa montre.
– On peut y aller ! ordonna-t-il.
– Mais on ne sait pas dans quel appart ça se passe ! objecta Gilbert Lenoir.
– T’es con, parfois, Gilbert ! se défoula Isabelle Cavalier. Si le gus attendait la gosse dans la rue, c’est qu’il n’est pas de l’immeuble et les deux autres non plus. Donc ça se passe dans l’appart de la petite. Et Djamila nous a donné l’escalier, l’étage et le numéro.



© Alain Pecunia, 2009.
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mardi 3 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





Le lendemain en milieu d’après-midi, le capitaine Cavalier reçut le coup de fil qu’elle attendait avec impatience.
Djamila Kamil lui donnait rendez-vous à son appartement à vingt et une heures trente et lui demandait de venir seule.
– Mais je ne t’ai rien promis. C’est le collectif qui décidera, comme convenu, OK ?
Isabelle Cavalier était confiante mais elle éprouva une légère appréhension lorsqu’elle sonna à la porte de l’appartement, situé au quatrième étage dans le même immeuble que le cabinet médical.
Elle avait déjà eu la chance de ne pas tomber par hasard sur l’indic du premier. Dont elle avait fait lever la surveillance confiée à Lenoir vers dix-neuf heures.
Les deux petites filles de Djamila étaient déjà couchées et son mari était de service ce soir-là aux urgences de l’hôpital Pompidou. Donc elles n’étaient qu’entre femmes.
Cinq de seize à quarante-cinq ans.
Deux d’« origine maghrébine », l’une née à Marseille et l’autre à Quimper. Une Black de Tourcoing. Une Aveyronnaise. Une Parisienne « pur jus » et Djamila, « banlieusarde », comme elle se définissait elle-même.
Chacune observa Isabelle Cavalier avec une curiosité attentive à son arrivée.
Après un bref instant qui parut à Isabelle une éternité, Djamila Kamil balaya du regard le cercle plus ou moins parfait que formaient ses cinq copines, en les interrogeant muettement une à une.
– Bon, fit-elle, on est donc toutes d’accord ! fit-elle en se tournant vers Isabelle et en lui proposant de s’asseoir où elle le souhaitait.
Chacune des cinq femmes souhaita alors la bienvenue au capitaine.
– Voilà ce qu’on a décidé, commença Djamila une fois que Cavalier se fut assise sur une chaise près de la télé. Nous avons fait une rapide enquête et nous avons eu confirmation pour cette histoire de viol. Nous connaissons même le nom de la gamine concernée. C’est une gamine que je suis en tant que médecin de la famille. Mais je ne peux pas appeler comme ça chez elle. Donc, la fille cadette de Louison (elle désigna celle qui était l’aînée du groupe, la Black de Tourcoing), qui est dans la même classe que la petite, qui s’appelle Myriam, va trouver un prétexte quelconque pour la faire venir à mon cabinet samedi après-midi ou en tout début de semaine… En tout cas, le plus tôt possible. Si elle le veut bien. Puis j’essaierai de la convaincre de vous rencontrer… Voilà, c’est tout ce qu’on peut faire, conclut Djamila Kamil en haussant les épaules.
– Je vous remercie, dit Isabelle, pour moi c’est déjà beaucoup. Mais, d’ici à ce que vous la rencontriez et que je puisse la rencontrer à mon tour ensuite, il peut se passer beaucoup de choses, surtout pour la gamine. Aussi, avec mon collègue, nous pourrions essayer de la surveiller en attendant.
Elle les vit tiquer.
– Nous ferons ça de notre propre chef, sans en référer à notre hiérarchie, s’empressa-t-elle d’ajouter. Je vous promets de tout faire pour mettre fin à son calvaire avec le moins de casse possible et dans la plus grande discrétion… mais il faut absolument y mettre fin.
Les femmes du groupe acquiescèrent en silence.
– En général, enchaîna Isabelle Cavalier, ça se passe dans une cave, mais ça peut aussi se passer dans un box de parking, un local technique en sous-sol, ou même dans un appartement. Vous avez une idée ?
– Ça ne semble pas se passer dans les caves. Plutôt dans un appartement. Mais ce peut être aussi bien ici ou ailleurs.
– Ce que je propose, c’est que l’une d’entre vous puisse me la décrire quand elle rentrera de cours demain midi. Et, dès ce moment-là, nous la surveillerons.
Elle se mit d’accord sur les détails avec Djamila et l’une des femmes lui prêta un double des clés pour lui permettre d’accéder dans le groupe d’immeubles sans problème.
Il était minuit passé quand Isabelle Cavalier rentra chez elle ce soir-là.




© Alain Pecunia, 2009.
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lundi 26 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8 (suite 2 et fin)

8 (suite 2 et fin)





On ne voyait que lui et elle ne l’avait pas vu jusqu’à présent.
Isabelle Cavalier mit ça sur le compte de sa sale journée d’hier. Qui l’avait ébranlée bien plus qu’elle ne l’aurait cru et qu’elle ne saurait l’admettre, fière et orgueilleuse comme elle était.
– C’est quoi, ce truc-là ? dit-elle en pointant du menton le bocal et en affichant un air dégoûté.
Elle n’avait jamais aimé les poissons rouges. Elle les trouvait idiots à tourner en rond et leur bouche s’ouvrant et se fermant sans cesse comme prononçant des mots muets. Et encore plus débile de les foutre dans un bocal et de leur parler en tapotant sur la paroi de verre. Même si c’était plus pratique qu’un chien ou un chat ou n’importe quelle autre bestiole dite domestique.
Ils la regardèrent tous quatre avec consternation et échangèrent des regards inquiets entre eux.
– C’est un poisson rouge, ma chérie…, dit Philippe-Henri d’une voix très douce.
– Dans son bocal, Isabelle, rajouta cet idiot de Lenoir.
– Euh-eu…
Patrice était affolé par la tournure des événements. Il ne reconnaissait plus sa « gentille dame de la police » qui avait été si bonne avec lui.
– C’est Titi…, marmonna timidement l’indic.
– Je vois bien que c’est un poisson rouge dans son bocal ! dit le capitaine en haussant les épaules. Mais qu’est-ce qu’il fait là en plein milieu de la table ? C’est pas hygiénique… Après tout, peut-être que vous étiez en grande conversation avec lui et qu’on vous dérange ! lança-t-elle narquoise.
Heureuse d’avoir atteint son but en en constatant l’effet sur Phil, l’indic et Euh-Euh.
Ils avaient l’air estomaqués. Abasourdis. Le plus ahuri des trois étant Philippe-Henri.
– Euh-euh… ?
Ça semblait une question mais elle n’en trouva pas la traduction. Celle-ci vint par la médiation de Phil.
– Comment as-tu deviné ?… dit-il bouche bée.
Isabelle affichait un air hautain. Elle jouissait de voir enfin sa prééminence rétablie dans cette assemblée de « mâles » et avait perdu le fil de la conversation.
– Quoi ? fit-elle sans daigner les regarder et encore moins le bocal.
– Ben, justement, dit Philippe-Henri l’air gêné, qu’on était en train de lui parler…
Quatre paires d’yeux admiratives et craintives à la fois étaient suspendues à la réponse qu’elle allait laisser tomber de ses lèvres d’un instant à l’autre, dans cette seconde même qui leur semblait une éternité.
Mais, si les lèvres d’Isabelle Cavalier remuèrent, aucun son n’en sortit. C’était juste un tremblement nerveux.
Isabelle Cavalier venait de réaliser qu’elle n’était pas folle et qu’elle vivait la pire des situations cauchemardesques qu’elle eût pu imaginer. – Excepté avec son père.
Ils la virent simplement s’affaisser de deux, trois centimètres sur sa chaise et rester désespérément muette.
Ce qui accrut leur respect pour son don de divination.
– Isa, ma fille, a toujours été très intuitive, crut bon de commenter Philippe-Henri. Elle tient ça de moi…
– Elle a de sacrées intuitions dans le boulot ! compléta, admiratif, le lieutenant Lenoir.



© Alain Pecunia, 2009.
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Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8 (suite 2 et fin)

8 (suite 2 et fin)





On ne voyait que lui et elle ne l’avait pas vu jusqu’à présent.
Isabelle Cavalier mit ça sur le compte de sa sale journée d’hier. Qui l’avait ébranlée bien plus qu’elle ne l’aurait cru et qu’elle ne saurait l’admettre, fière et orgueilleuse comme elle était.
– C’est quoi, ce truc-là ? dit-elle en pointant du menton le bocal et en affichant un air dégoûté.
Elle n’avait jamais aimé les poissons rouges. Elle les trouvait idiots à tourner en rond et leur bouche s’ouvrant et se fermant sans cesse comme prononçant des mots muets. Et encore plus débile de les foutre dans un bocal et de leur parler en tapotant sur la paroi de verre. Même si c’était plus pratique qu’un chien ou un chat ou n’importe quelle autre bestiole dite domestique.
Ils la regardèrent tous quatre avec consternation et échangèrent des regards inquiets entre eux.
– C’est un poisson rouge, ma chérie…, dit Philippe-Henri d’une voix très douce.
– Dans son bocal, Isabelle, rajouta cet idiot de Lenoir.
– Euh-eu…
Patrice était affolé par la tournure des événements. Il ne reconnaissait plus sa « gentille dame de la police » qui avait été si bonne avec lui.
– C’est Titi…, marmonna timidement l’indic.
– Je vois bien que c’est un poisson rouge dans son bocal ! dit le capitaine en haussant les épaules. Mais qu’est-ce qu’il fait là en plein milieu de la table ? C’est pas hygiénique… Après tout, peut-être que vous étiez en grande conversation avec lui et qu’on vous dérange ! lança-t-elle narquoise.
Heureuse d’avoir atteint son but en en constatant l’effet sur Phil, l’indic et Euh-Euh.
Ils avaient l’air estomaqués. Abasourdis. Le plus ahuri des trois étant Philippe-Henri.
– Euh-euh… ?
Ça semblait une question mais elle n’en trouva pas la traduction. Celle-ci vint par la médiation de Phil.
– Comment as-tu deviné ?… dit-il bouche bée.
Isabelle affichait un air hautain. Elle jouissait de voir enfin sa prééminence rétablie dans cette assemblée de « mâles » et avait perdu le fil de la conversation.
– Quoi ? fit-elle sans daigner les regarder et encore moins le bocal.
– Ben, justement, dit Philippe-Henri l’air gêné, qu’on était en train de lui parler…
Quatre paires d’yeux admiratives et craintives à la fois étaient suspendues à la réponse qu’elle allait laisser tomber de ses lèvres d’un instant à l’autre, dans cette seconde même qui leur semblait une éternité.
Mais, si les lèvres d’Isabelle Cavalier remuèrent, aucun son n’en sortit. C’était juste un tremblement nerveux.
Isabelle Cavalier venait de réaliser qu’elle n’était pas folle et qu’elle vivait la pire des situations cauchemardesques qu’elle eût pu imaginer. – Excepté avec son père.
Ils la virent simplement s’affaisser de deux, trois centimètres sur sa chaise et rester désespérément muette.
Ce qui accrut leur respect pour son don de divination.
– Isa, ma fille, a toujours été très intuitive, crut bon de commenter Philippe-Henri. Elle tient ça de moi…
– Elle a de sacrées intuitions dans le boulot ! compléta, admiratif, le lieutenant Lenoir.



© Alain Pecunia, 2009.
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samedi 24 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8 (suite 1)

Chapitre 8 (suite 1)





– Bon, ça suffit ! dit-elle après s’être ressaisie et en usant d’un ton professionnel un rien autoritaire qui sembla n’impressionner personne à première vue et les surprit seulement tant il semblait en décalage avec cette réunion amicale. Ça suffit ! reprit-elle à la limite de craquer. Nous sommes là pour une affaire…
– Eh bien, discutons calmement, ma chérie, la coupa Philippe-Henri.
Le capitaine en resta bouche bée. Elle avait affaire à des débiles, ou quoi ? Passe encore pour Euh-Euh qui ne semblait pas toujours tout comprendre – mais elle le soupçonnait de ne « vouloir » comprendre que ce qui l’intéressait –, mais ce salopard d’indic, Phil et Gilbert… ?
Son regard décocha des flèches aux uns et aux autres qui semblaient attendre patiemment qu’elle se fût calmée.
– Il y a quelque chose qui ne va pas, ma chérie ?
Le capitaine avait envie de pleurer.
« Je ne vais quand même pas me mettre à chialer devant eux. Ressaisis-toi, bordel de merde ! » se dit-elle pour s’encourager.
– Tout va très bien ! reprit-elle d’une voix qu’elle voulut sans réplique mais qui manquait de fermeté. Nous sommes simplement là pour nous entretenir avec M. Jean Fernandi…
L’ex-Jean Ferniti haussa les épaules et Philippe-Henri dit :
– Et alors ?
– Et alors, hurla d’une voix stridente le capitaine, le lieutenant et moi nous voulons être seuls avec lui car il s’agit d’une affaire importante et…
– Chut ! la coupa l’indic de sa voix inaudible. Tout s’entend ici.
– Mais nous n’avons pas de secret avec Jean, ma chérie, intervint Phil.
– Nous, si ! répliqua-t-elle sèchement.
– Mais nous savons tout de son passé, ma chérie. Il a d’ailleurs payé sa dette à la société, renchérit celui qu’elle considérait comme son père.
– Euh-euh… (Là c’était Patrice qui semblait approuver.)
– Il ne s’agit pas du passé mais du présent ! Alors vous dégagez, toi et Euh-Euh…
Elle avait dû être plus brutale qu’elle ne l’avait souhaité car elle lut la consternation sur le visage de l’indic et du lieutenant, une grande tristesse sur celui de Phil – mais il savait être comédien et s’en méfia – et de la peur, oui de la peur, sur celui de Euh-Euh –, ce qui la consterna et la laissa sans voix.
– Ce n’est pas un problème pour moi, intervint alors Jean Fernandi. Ils savent tout de moi et nous n’avons pas de secret entre nous. Moi-même, je sais tout sur eux. Et puis, d’ailleurs, je leur ai expliqué pour la tournante…
Elle n’aurait pas cru cet individu capable d’un aussi long discours et, bien qu’inaudible, elle eut le sentiment d’avoir bien entendu. Il n’y avait pas d’erreur. Son premier sentiment avec cette affaire avait été le bon dès qu’elle avait eu Derosier au téléphone.
Ce ne pouvait que tourner à la cata.
Elle alla s’asseoir sur la chaise que lui avait proposée Philippe-Henri. Plutôt, elle se laissa choir. Avec un sentiment de totale inutilité. Comme si tout lui avait irrémédiablement échappé. À la limite de se demander ce qu’elle foutait dans la police. « La Crim, tu parles ! » se dit-elle en jetant un regard de quasi-noyé à Gilbert Lenoir qui lui sourit bêtement.
C’est à ce moment-là qu’elle aperçut le bocal et le poisson rouge au milieu de la table.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 23 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Le capitaine Cavalier et le lieutenant Lenoir rejoignirent à pied le boulevard de Grenelle et le descendirent jusqu’au métro Dupleix pour s’engager ensuite dans la rue Daniel-Stern.
Au numéro indiqué de la rue George-Bernard-Shaw, ils se trouvèrent face à un digicode. Dont ils n’avaient pas le code.
Ils attendirent patiemment que des enfants rentrent dans l’immeuble et leur emboîtèrent le pas. Ils n’avaient pas eu envie de sortir leur carte de police pour tenter de se faire discrets.
Mais Cavalier ne trouva pas de « Ferniti » dans la liste de noms des locataires.
– C’est quoi, ce binz ? demanda-t-elle en se tournant vers le lieutenant.
– Oh ! excuse-moi. J’ai oublié de te dire qu’ils lui ont donné une nouvelle identité. « Jean Fernandi ». Tiens, il est juste là. Premier étage gauche.
Quand Jean Fernandi leur ouvrit, ils découvrirent un homme grisonnant, de taille moyenne, au teint pâle, qui paraissait plus vieux que son âge et s’exprimait à voix basse.
– Je vous en prie, dit-il. « On » m’a prévenu que j’aurais de la visite, mais je ne vous attendais pas si tôt… Je vous en prie, entrez.
Quand le capitaine et le lieutenant pénétrèrent dans le studio, ils eurent la surprise – la stupeur pour Isabelle Cavalier – de découvrir Philippe-Henri Dumontar, « Phil » pour les intimes, et Patrice Dutour, Euh-Euh pour ceux qui le connaissaient, assis tranquillement autour de la table et en train de déguster quelques galettes et de boire une menthe à l’eau pour l’un et du jus d’orange pour l’autre.
Aucun des deux ne semblant surpris de voir débarquer Isabelle et Gilbert chez Jean Fernandi.
– Mais qu’est-ce que vous faites là ? s’exclama Isabelle qui ne s’était pas remise de sa stupeur.
Lenoir, lui, donnait l’impression de trouver ça plutôt amusant.
« Oh ! la la ! Dans quel plan on est barrés… », se dit Isabelle.
Ce n’étaient pas les « euh-euh… » effusionnels de Patrice qui pouvaient l’éclairer.
– Mais fais pas cette tête-là, Isa ! intervint Philippe-Henri. Nous sommes entre amis.
Isabelle croyait halluciner.
– Amis…
– Ben oui, fit Fernandi de sa voix si basse qu’elle était quasiment inaudible.
– Euh-euh… euh-euh…, approuva Patrice avec d’énergiques hochements de menton, sa face lunaire illuminé de son éternel sourire.
Et cet idiot de Gilbert qui regardait Isabelle en répétant : « Ben oui », au cas où elle n’aurait pas compris et qu’il s’agissait d’une évidence comme une autre.
– Nous nous sommes rencontrés aux Invalides il y a quinze jours, reprit Philippe-Henri, alors que nous visitions avec Patrice – l’agrégé de lettres n’appelait jamais Patrice par son sobriquet – le tombeau de l’Empereur. Nous avons tout de suite sympathisé et sommes devenus immédiatement amis. Un coup de foudre de l’amitié, en quelque sorte…
« Avec cet assassin-là, ce salopard ! » se dit Isabelle en frissonnant d’appréhension.
– Et nous avons tous trois adhéré le même jour au Souvenir napoléonien pour sceller notre amitié, poursuivit le professeur tout sourire.
Isabelle Cavalier avait cru rêver, mais elle ne rêvait pas. « L’Empire, maintenant ! » s’exclama-t-elle muettement.
Ils s’étaient tous assis autour de la table. Même Lenoir. Qui accepta un verre de jus d’orange que lui proposait Euh-Euh.
Seule Isabelle restait debout. Éberluée. Comme se sentant de trop.
Elle lança un regard de rappel à l’ordre au lieutenant. Qui l’ignora superbement. Isabelle sentait la situation lui échapper et elle détestait ça.
– Eh bien, assieds-toi, ma chérie, dit Philippe-Henri en lui désignant la dernière chaise libre. Une chaise pliante en plastique de couleur verte comme les quatre autres.
Isabelle Cavalier avait beau considérer Philippe-Henri comme son père et le grand-père de Philippine, elle détestait qu’il lui dise « ma chérie » en public. « Ma fille », oui, mais pas « ma chérie » !


© Alain Pecunia, 2009.
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jeudi 22 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





Le lendemain, mercredi 19 novembre, Isabelle Cavalier passa la matinée en compagnie de sa fille, l’aidant à habiller et déshabiller ses poupons.
Elle se souvenait avoir longuement parlé à Pierre de son « secret ». Mais il y avait comme un blanc sur ce qu’elle avait pu lui dire concrètement et comment elle le lui avait dit.
À présent elle se sentait apaisée. Laissant son corps frissonner à l’évocation de cette étreinte toute de tendresse que lui avait offerte Pierre quand il était venu la chercher au petit matin.
Alors qu’elle s’apprêtait à préparer le déjeuner pour elles deux, la sonnerie de son portable vint crever sa petite bulle de douceur.
C’était le divisionnaire qui tenait à la féliciter et qui lui passa ensuite Derosier. Pour une sombre affaire de « tournante » dans un des groupes d’immeubles de la ZAC Dupleix.
« C’est pas vrai ! pensa-t-elle. Si même les flics se mettent à parler de tournante au lieu de viol collectif… »
Elle ne voyait pas en quoi cela concernait la Crim. Mais le commissaire principal Derosier y voyait l’occasion de relancer l’enquête sur les cinq crimes non élucidés des deux derniers mois car quatre des victimes avaient habité ce groupe
*. Et comme c’était elle qui avait été en charge de l’enquête sur le terrain…
– Mais nous n’avons jamais eu la moindre piste et aucun élément nouveau n’a été porté à notre connaissance…, opposa le capitaine Isabelle Cavalier.
– Justement, Cavalier ! C’est l’occasion de reprendre. Si on identifie ces petits violeurs et si on les secoue un peu, il y en a peut-être un qui parlera. C’est partout la loi du silence parmi les bandes de jeunes… Mais ce n’est par urgent, commencez demain. Je vous ferai porté le dossier dans l’après-midi par le lieutenant Lenoir qui a travaillé avec vous sur cette affaire et que le commissaire Antoine remet à notre disposition… Et puis, Cavalier, après cette sale affaire d’hier, ça vous fera comme des vacances, hein ? ajouta le commissaire en mettant fin à la conversation.
« Tu parles de vacances ! se dit le capitaine en mettant la table. Passer de l’inceste au viol… »
Elle aurait préféré une affaire de meurtre toute simple, genre rixe ou crime entre voisins. Même un petit règlement de comptes. Ça, c’étaient des vacances.
De son point de vue. Car un flic, c’est un peu comme un croque-mort, ça n’a pas la même perception des choses de la vie que tout un chacun.
Au moins elle aurait plaisir à faire équipe avec Gilbert Lenoir. Qui devait éprouver le même plaisir car il débarqua à quatorze heures trente. Pour la plus grande joie de Philippine qui passa un quart d’heure sur ses genoux avant d’accepter d’aller faire sa sieste.
– Je ne le sens pas, ce coup-là, et toi ? demanda Isabelle au lieutenant Lenoir.
– Moi non plus. Surtout qu’il n’y a pas grand-chose comme point de départ. Juste une rumeur et l’info d’un indic qui habite le groupe d’immeubles en question.
– Il est fiable ?
– Un type qui a fait de la taule
**. Une dizaine d’années. Quatorze ans et quelques mois. Il est sorti en avril 2002.
– Pour quelles raisons ?
– Meurtre et tentative de viol.
– Tentative seulement ?
– Pour le viol, oui, mais il a quand même cinq meurtres à son actif…
– Et c’est ça notre indic ! lâcha Isabelle Cavalier en levant les yeux au ciel. Mais pourquoi l’ont-ils remis si tôt dans le circuit ?
– Pour bonne conduite. Très bonne même, puisque qu’il a fait le mouton dans la section des activistes à la centrale de Moulins. Il paraît que c’est un bon indic, un peu bizarre comme bonhomme d’après ce qu’on m’a dit, mais un bon.
– C’est surtout un sacré salopard !
Le capitaine Cavalier enregistra l’information et sembla la ruminer quelques instants.
– Mais pourquoi on nous le sort maintenant, cet indic ? On en aurait eu besoin dès le début de l’enquête sur ces meurtres au couteau à désosser, en septembre…
– La DST se le gardait au chaud. D’après ce que j’ai compris, il a été prêté à la Crim pour relancer l’enquête. Il semblerait que la DST n’ait pas digéré la mort de son indic, celui qui s’est fait tuer quasiment à leur porte, le 11 septembre. Ahmed Larbi, tu te souviens ?
– Oui, celui dont Euh-Euh a été le témoin du meurtre. Bien sûr si je me souviens… Mais la DST, surtout avec son siège dans le quartier, a les moyens d’enquêter toute seule comme une grande sur cette affaire sans nous dévoiler un de ses agents et en se passant de nous ?
– Il y a peut-être un deal passé avec le patron de la Crim. Va savoir ! fit le lieutenant en haussant les épaules et en prenant un air désabusé. En plus, la DST a insisté pour qu’Antoine ne soit pas dans le coup cette fois. Ils ont une dent contre lui depuis la mort de leur indic !
Le capitaine se dit que Gilbert Lenoir devait être dans le vrai. En tout état de cause, ce ne serait pas une affaire simple.
– Et il s’appelle comment, notre « auxiliaire » ? demanda Isabelle Cavalier d’un ton maussade.
– Jean Ferniti.
– Et il a quel âge ?
– La soixantaine. Il est né en 42.
Isabelle se leva du canapé où elle était assise depuis le début de leur discussion et fit quelques pas dans le salon-salle à manger.
– Écoute, dit-elle, la baby-sitter de Philippine doit arriver d’une minute à l’autre. Dès qu’elle sera là, on file voir de quoi il a l’air, ce Jean Ferniti. D’accord ?
* Voir Euh-Euh !
* Voir National, toujours !


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mardi 6 janvier 2009

Noir Express : Retour sur "Euh-Euh !" (C. C. VIII) par Alain Pecunia

Retour sur Euh-Euh !
En cette nouvelle année, je remercie tous mes lecteurs qui ont la patience de me lire et je vous souhaite, à toutes et à tous, une Bonne Année qui nous réservera, comme d’habitude, sont lot de surprises (agréables et désagréables) et de plaisirs, mais mon seul objectif est de vous distraire.
Néanmoins, cela laisse parfois un goût amer, comme pour Euh-Euh ! qui a été écrit en juillet 2004.
Dans la succession de meurtres perpétrés au couteau dans le périmètre de la ZAC Dupleix (Paris 15e) qui ponctuent ce récit, l’un d’eux est commis à la hauteur de la supérette de la rue George-Bernard-Shaw.
Hors, le 12 décembre dernier, un jeune du quartier, Demba Touré, a été poignardé à quelques pas de cette scène de crime imaginaire.
La réalité a rejoint la fiction, et le modeste créateur que je suis en éprouve un sentiment de responsabilité, même si la vie réelle n’a pas tenu compte de mon scénario, mais, tout en étant cartésien, je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’y est pas étranger car il y a un lien étroit entre l’imagination et la prémonition.
J’aurais donc souhaité ne pas avoir écrit Euh-Euh !, mais ce qui est écrit est écrit…
L’épisode suivant, Pleurez, petites filles…, a encore pour cadre principal la ZAC Dupleix.
Il va donc suivre, mais, rassurez-vous, je change de décor dans le suivant. Je vous emmènerai en Corse…
Devrai-je alors regretter d’avoir des lecteurs corses ?