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mercredi 4 février 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Le samedi matin, Isabelle téléphona à Phil, qui n’avait pas de cours le samedi, pour qu’il vienne s’occuper de Philippine en fin de matinée.
Puis elle téléphona au lieutenant Lenoir pour lui demander de se trouver à hauteur du métro Dupleix à partir de onze heures trente et de l’y attendre.
Pierre Cavalier avait proposé son aide à sa femme. Ce qu’elle avait accepté de bon cœur, tout en prenant la peine de lui rappeler qu’il s’agissait de son affaire à elle. Elle lui avait demandé de traîner autour du jardin Nicole-de-Hauteclocque – que tout le monde appelait « le square » – à partir de onze heures et de rester en liaison avec elle et Lenoir.
Philippine était tout énervée à l’idée de passer sa journée avec son « Papy » et expliquait pour l’énième fois à son poisson rouge qu’elle allait lui présenter son grand-père.
Isabelle, elle, commença seulement de s’énerver quand elle constata que Philippe-Henri était en retard.
– Excuse-moi, Isa, dit-il en arrivant à onze heures vingt avec Euh-Euh, mais je suis passé prendre Patrice chez lui.
– OK, dit-elle. Ne faites pas de bêtises et n’oublie pas de faire réchauffer le repas de midi. Moi, je file !
Elle renonça à prendre sa voiture et retrouva Gilbert Lenoir une quinzaine de minutes plus tard au métro Dupleix.
Alors qu’elle terminait son bref topo, elle aperçut Malika, la beurette de Quimper, qui débouchait de la rue Daniel-Stern et la cherchait du regard.
Il était midi quinze.
Isabelle Cavalier et Gilbert Lenoir traversèrent alors le boulevard pour aller à sa rencontre.
Après un bref conciliabule, Malika alla se poster sous le métro à côté du feu tricolore à la sortie de la station.
Le lieutenant Lenoir se plongea dans la lecture des affichettes de l’agence immobilière qui faisait le coin du boulevard et de la rue Daniel-Stern et le capitaine se posta juste en face devant l’entrée de l’agence bancaire.
Il était midi vingt-cinq et, avec, un peu de chance, la petite Myriam ne tarderait plus.
Dix minutes plus tard, une gamine attendait que le feu tricolore passe au vert.
Malika traversa le boulevard à ses côtés quand le feu passa au rouge.
C’était le « signe » convenu.
Les deux policiers la laissèrent s’engager dans la rue Daniel-Stern.
Malika les ignora et descendit le boulevard.
La gamine, une petite brunette de quinze ans en jean et veste fourrée, avec un petit sac à dos, avançait tête baissée et l’air renfrogné.
Isabelle Cavalier eut un pincement de cœur et sentit la rage la prendre. Celle de punir les salauds qui la martyrisaient.
Quand la gamine eut parcouru dix mètres, Isabelle ordonna d’un léger mouvement de tête à Lenoir d’y aller.
Il devait dépasser Myriam et aller se poster à la hauteur de l’entrée de l’immeuble de la gamine.
Isabelle attendit qu’il ait parcouru une dizaine de mètres avant d’avancer en parallèle sur l’autre trottoir, à une trentaine de mètres de l’ado.
Un garçon de dix-sept ans environ, qui se tenait en face de l’immeuble de Myriam, traversa la rue et vint à la rencontre de la jeune fille quand elle ne fut plus qu’à une vingtaine de mètres de l’entrée.
Lenoir ne s’en rendit pas compte. Il dépassa la librairie-papeterie Une histoire et poursuivit son chemin jusqu’à l’entrée.
C’est alors qu’il entendit dans son oreillette Isabelle Cavalier lui demander de revenir un peu sur ses pas pour essayer de capter des bribes de conversation entre les deux jeunes gens.
Au même moment, Isabelle aperçut son mari qui se tenait dans le prolongement de la rue au niveau du square. Il se tenait immobile et lui fit signe d’attendre quand il eut capté son attention.
Elle était surprise qu’il n’utilise pas son micro. Peut-être était-il défectueux. Mais elle vit deux jeunes qui se tenaient non loin de lui et elle comprit qu’il avait dû craindre de se faire remarquer en l’utilisant.
Puis elle vit Myriam et l’ado au blouson de cuir se diriger côte à côte vers l’entrée de l’immeuble. L’ado semblait lui parler mais la gamine restait tête baissée, donnant un sentiment de résignation.
Isabelle traversa la rue et se posta devant la librairie-papeterie.
Pierre parla alors dans son micro et demanda à Isabelle et à Lenoir de laisser passer les jeunes sans les suivre.
– Il y a plus, dit-il sibyllin.
Isabelle Cavalier chercha des yeux son mari et remarqua qu’il avait tourné le dos aux jeunes et s’était déplacé de quelques mètres.
Le lieutenant et le capitaine se mirent donc à contempler chacun de leur côté les titres des journaux dans les présentoirs à l’extérieur et les cartes postales sur leurs tourniquets.
Cinq minutes plus tard, Lenoir et Isabelle, qui commençait de s’impatienter, entendirent le bref message de Pierre Cavalier :
– Ils arrivent. Laissez passer. Rejoignez-moi.
Isabelle se mit alors en mouvement. Suivi par Gilbert avec un temps de retard.
En marchant, vers le square, ils croisèrent les deux garçons d’une quinzaine d’années qui se dirigeaient vers l’immeuble et riaient entre eux.
Ils ne leur prêtèrent pas la moindre attention. Ils donnaient l’impression d’être sur un bon coup.
Lorsqu’ils eurent rejoint le commandant Pierre Cavalier sur la petite esplanade devant le square et qu’il leur dit : « Ça va être bon ! », Isabelle eut un petit pincement.
Elle avait juste accepté un coup de main de son mari – qui était d’ailleurs le bienvenu – et voilà qu’il semblait prendre la direction des opérations alors qu’il s’agissait de sa propre enquête à elle !
Mais elle n’eut pas le temps de reprendre les choses en main.
– On leur laisse dix minutes d’avance, était en train de dire son mari, et nous avons un super flag !
– Explique ! dit-elle sèchement.
– En traînant autour du square, j’ai repéré deux jeunes qui semblaient attendre. Ils m’ont intrigué et j’ai réussi à saisir des bribes de conversation. Qu’ils attendaient l’appel d’un certain Jeff avant d’ « y aller ». Et puis, quand ils ont aperçu au loin la gamine dans la rue, ils ont dit : « C’est elle ! » Ils m’ont semblé tout excités. L’un d’eux a dit : « Faut attendre que Jeff appelle. » Cinq minutes plus tard, le portable de l’un d’eux a sonné et ils sont partis. À mon avis, ce sont nos « clients ».
– T’as intérêt ! lâcha d’un ton rogue Isabelle Cavalier.
Son mari sourit légèrement et regarda sa montre.
– On peut y aller ! ordonna-t-il.
– Mais on ne sait pas dans quel appart ça se passe ! objecta Gilbert Lenoir.
– T’es con, parfois, Gilbert ! se défoula Isabelle Cavalier. Si le gus attendait la gosse dans la rue, c’est qu’il n’est pas de l’immeuble et les deux autres non plus. Donc ça se passe dans l’appart de la petite. Et Djamila nous a donné l’escalier, l’étage et le numéro.



© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

samedi 31 janvier 2009

Chapitre 11





– Mais qu’est-ce que je vais pouvoir raconter à ce con de Derosier ! dit Cavalier en atteignant le rez-de-chaussée. Je ne vais quand même pas lui parler de poisson qui parle présentement en panne… Leur indic, il est totalement fêlé, oui, il est même bon pour l’HP !
– Écoute, lui dit Lenoir, vérifions la rumeur. Ce sera toujours ça. Il n’y a pas de fumée sans feu.
– Tu veux aller frapper à chaque porte ?
– Au moins le concierge…
– Remarque, ce n’est pas stupide ce que tu dis… Et si on commençait plutôt par ce toubib, là… On est juste devant sa porte…
Ils attendirent patiemment leur tour dans la salle d’attente. Il n’y avait que deux patients avant eux.
Ils furent reçus trois quarts d’heure plus tard par le médecin. Une jeune femme de type méditerranéen d’une trentaine d’années. Le Dr Djamila Kamil.
Au sourire avenant mais qui se referma dès qu’ils se furent présentés.
Le secret médical.
– Mais nous enquêtons sur un viol collectif, docteur, insista Isabelle Cavalier. En tant que femme, vous ne pouvez rester indifférente…
– Je ne suis pas indifférente, rétorqua le médecin. J’anime d’ailleurs le comité de quartier de « Ni putes ni soumises ». C’est vous dire… Si une de mes patientes me confiait avoir été violée ou si je m’en apercevais, je la conseillerais et essaierais de la convaincre de porter plainte, mais je ne téléphonerais pas à la police…
– Vous pouvez au moins nous dire si vous avez entendu parlé d’une rumeur ? demanda Lenoir.
– Non…
Isabelle Cavalier perçut que ce n’était pas un nom définitif. Que le médecin semblait réfléchir.
– Oui…, reprit-elle, il y a effectivement une rumeur qui court… Mais laissez-moi le temps d’en vérifier le fondement…
Le portable du capitaine sonna à ce moment précis.
– Excusez-moi, dit-elle en appuyant sur la touche OK, j’attends des nouvelles de ma petite Philippine…
Pierre rassura brièvement Isabelle et celle-ci présenta à nouveau ses excuses au médecin après avoir éteint son portable.
– Philippine, c’est le nom de votre fille ? demanda le Dr Kamil.
Isabelle Cavalier acquiesça.
– Comme c’est curieux ! J’ai deux filles de cinq et trois ans et l’aînée s’appelle Philippine…
– Pas possible !
– Si ! Et on l’a appelée ainsi parce que mon mari se prénomme Philippe.
– C’est incroyable ! Moi aussi… enfin, c’est son grand-père qui se prénomme Philippe-Henri.
– Oh !
Le lieutenant Gilbert Lenoir fut ahuri de voir les deux jeunes femmes se lancer dans un dialogue « maternel » et féminin à bâtons rompus dans lequel elles se tutoyèrent d’emblée.
Il éprouva la désagréable sensation d’avoir été « oublié » sur sa chaise. De ne pas être là…
Le lieutenant ne pouvait se rendre compte qu’il assistait à la naissance d’une amitié féminine indestructible.
Les deux femmes le savaient, elles.
Mais tous trois ignoraient encore que l’enquête était en train de démarrer à ce moment précis. Grâce à ce pacte féminin.
Après que les deux femmes eurent échangé leur numéro de téléphone et se furent fait la bise, Isabelle Cavalier demanda, juste au moment de partir :
– Que penses-tu de ton voisin du dessus, le Jean Fernandi ?
Le front de Djamila Kamil se plissa.
– Il me met toujours mal à l’aise quand je le croise… Il me rappelle quelqu’un, je ne sais pas qui… ou, plutôt, si, mais c’est quelqu’un qui avait un autre nom, et ça remonte loin…
*.
– Moi aussi, il me met mal à l’aise.
* Voir National, toujours !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

vendredi 23 janvier 2009

Noir Express : "Pleurez, petites filles..." (C. C. IX) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Le capitaine Cavalier et le lieutenant Lenoir rejoignirent à pied le boulevard de Grenelle et le descendirent jusqu’au métro Dupleix pour s’engager ensuite dans la rue Daniel-Stern.
Au numéro indiqué de la rue George-Bernard-Shaw, ils se trouvèrent face à un digicode. Dont ils n’avaient pas le code.
Ils attendirent patiemment que des enfants rentrent dans l’immeuble et leur emboîtèrent le pas. Ils n’avaient pas eu envie de sortir leur carte de police pour tenter de se faire discrets.
Mais Cavalier ne trouva pas de « Ferniti » dans la liste de noms des locataires.
– C’est quoi, ce binz ? demanda-t-elle en se tournant vers le lieutenant.
– Oh ! excuse-moi. J’ai oublié de te dire qu’ils lui ont donné une nouvelle identité. « Jean Fernandi ». Tiens, il est juste là. Premier étage gauche.
Quand Jean Fernandi leur ouvrit, ils découvrirent un homme grisonnant, de taille moyenne, au teint pâle, qui paraissait plus vieux que son âge et s’exprimait à voix basse.
– Je vous en prie, dit-il. « On » m’a prévenu que j’aurais de la visite, mais je ne vous attendais pas si tôt… Je vous en prie, entrez.
Quand le capitaine et le lieutenant pénétrèrent dans le studio, ils eurent la surprise – la stupeur pour Isabelle Cavalier – de découvrir Philippe-Henri Dumontar, « Phil » pour les intimes, et Patrice Dutour, Euh-Euh pour ceux qui le connaissaient, assis tranquillement autour de la table et en train de déguster quelques galettes et de boire une menthe à l’eau pour l’un et du jus d’orange pour l’autre.
Aucun des deux ne semblant surpris de voir débarquer Isabelle et Gilbert chez Jean Fernandi.
– Mais qu’est-ce que vous faites là ? s’exclama Isabelle qui ne s’était pas remise de sa stupeur.
Lenoir, lui, donnait l’impression de trouver ça plutôt amusant.
« Oh ! la la ! Dans quel plan on est barrés… », se dit Isabelle.
Ce n’étaient pas les « euh-euh… » effusionnels de Patrice qui pouvaient l’éclairer.
– Mais fais pas cette tête-là, Isa ! intervint Philippe-Henri. Nous sommes entre amis.
Isabelle croyait halluciner.
– Amis…
– Ben oui, fit Fernandi de sa voix si basse qu’elle était quasiment inaudible.
– Euh-euh… euh-euh…, approuva Patrice avec d’énergiques hochements de menton, sa face lunaire illuminé de son éternel sourire.
Et cet idiot de Gilbert qui regardait Isabelle en répétant : « Ben oui », au cas où elle n’aurait pas compris et qu’il s’agissait d’une évidence comme une autre.
– Nous nous sommes rencontrés aux Invalides il y a quinze jours, reprit Philippe-Henri, alors que nous visitions avec Patrice – l’agrégé de lettres n’appelait jamais Patrice par son sobriquet – le tombeau de l’Empereur. Nous avons tout de suite sympathisé et sommes devenus immédiatement amis. Un coup de foudre de l’amitié, en quelque sorte…
« Avec cet assassin-là, ce salopard ! » se dit Isabelle en frissonnant d’appréhension.
– Et nous avons tous trois adhéré le même jour au Souvenir napoléonien pour sceller notre amitié, poursuivit le professeur tout sourire.
Isabelle Cavalier avait cru rêver, mais elle ne rêvait pas. « L’Empire, maintenant ! » s’exclama-t-elle muettement.
Ils s’étaient tous assis autour de la table. Même Lenoir. Qui accepta un verre de jus d’orange que lui proposait Euh-Euh.
Seule Isabelle restait debout. Éberluée. Comme se sentant de trop.
Elle lança un regard de rappel à l’ordre au lieutenant. Qui l’ignora superbement. Isabelle sentait la situation lui échapper et elle détestait ça.
– Eh bien, assieds-toi, ma chérie, dit Philippe-Henri en lui désignant la dernière chaise libre. Une chaise pliante en plastique de couleur verte comme les quatre autres.
Isabelle Cavalier avait beau considérer Philippe-Henri comme son père et le grand-père de Philippine, elle détestait qu’il lui dise « ma chérie » en public. « Ma fille », oui, mais pas « ma chérie » !


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

mardi 6 janvier 2009

Noir Express : Retour sur "Euh-Euh !" (C. C. VIII) par Alain Pecunia

Retour sur Euh-Euh !
En cette nouvelle année, je remercie tous mes lecteurs qui ont la patience de me lire et je vous souhaite, à toutes et à tous, une Bonne Année qui nous réservera, comme d’habitude, sont lot de surprises (agréables et désagréables) et de plaisirs, mais mon seul objectif est de vous distraire.
Néanmoins, cela laisse parfois un goût amer, comme pour Euh-Euh ! qui a été écrit en juillet 2004.
Dans la succession de meurtres perpétrés au couteau dans le périmètre de la ZAC Dupleix (Paris 15e) qui ponctuent ce récit, l’un d’eux est commis à la hauteur de la supérette de la rue George-Bernard-Shaw.
Hors, le 12 décembre dernier, un jeune du quartier, Demba Touré, a été poignardé à quelques pas de cette scène de crime imaginaire.
La réalité a rejoint la fiction, et le modeste créateur que je suis en éprouve un sentiment de responsabilité, même si la vie réelle n’a pas tenu compte de mon scénario, mais, tout en étant cartésien, je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’y est pas étranger car il y a un lien étroit entre l’imagination et la prémonition.
J’aurais donc souhaité ne pas avoir écrit Euh-Euh !, mais ce qui est écrit est écrit…
L’épisode suivant, Pleurez, petites filles…, a encore pour cadre principal la ZAC Dupleix.
Il va donc suivre, mais, rassurez-vous, je change de décor dans le suivant. Je vous emmènerai en Corse…
Devrai-je alors regretter d’avoir des lecteurs corses ?