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lundi 19 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 35

Chapitre 35





Il était cinq heures cinq du matin quand Marie-Laure de Loÿ acheva sa confession.
Antoine et Isabelle étaient épuisés, Phil et son ami Dupont-Jaulieu accusaient la fatigue. Seule la générale ne semblait pas marquée par cette nuit blanche.
Le commissaire Antoine fut hébergé par la vieille dame, le professeur ne disposant que de deux chambres qui furent occupées par Philippe-Henri et la jeune femme. Tandis qu’Isabelle Cavalier se contenta du canapé du salon où elle s’écroula d’épuisement.
Ils dormirent jusque vers midi.
Isabelle se sentit reposée, à la différence d’Antoine qui apparut les traits tirés, ayant eu du mal à s’endormir à cause des ronflements de sapeur de la générale.
Marie-Laure de Loÿ fut la dernière à se lever.
Après un copieux déjeuner-lunch, Antoine donna congé à ses deux subordonnés qui avaient également dormi chez la générale, partageant le même lit.
Isabelle parvint à convaincre Philippe-Henri de rentrer chez lui et demanda au professeur Dupont-Jaulieu de continuer à les héberger, elle, Antoine et la jeune femme, jusqu’au lendemain matin, lundi.
Dans l’après-midi, Isabelle et Antoine parvinrent à s’isoler pour décider du sort de Marie-Laure.
Le capitaine Éric Dupert, le meurtrier de Serge Tampion et des frères Monteil, était mort. Ainsi que Gérard Boulic, son complice dans le meurtre de l’éditeur et l’assassin des deux fillettes. Anne-Sophie de Loÿ avait probablement subi le même sort.
Les dossiers avaient été mis sur Internet. La presse du lendemain les reprendrait peut-être.
Le scandale, en tout cas, risquait d’être énorme. Tant au niveau européen avec l’escroquerie aux subventions agricoles que sur le plan intérieur avec le manuscrit des « basses œuvres ».
Pierre-Marie de Laneureuville serait peut-être même obligé de démissionner du gouvernement.
Anne-Sophie de Loÿ ne pesait pas lourd eu égard à tout ça, même si la complicité de meurtre pouvait être retenue contre elle.
Isabelle estimait qu’elle avait été sous l’emprise de sa sœur aînée, en qui elle voyait un personnage pervers et manipulateur.
– De toute façon, soyons logiques, dit-elle à Antoine. Nous avons agi en marge du code de procédure pénale. Alors continuons !
C’était l’évidence.
Isabelle lui proposa de demander à la générale d’héberger la jeune femme quelque temps.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

samedi 17 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 34

Chapitre 34





– Vous avez des nouvelles de ma sœur ? demanda Marie-Laure de Loÿ d’une voix emplie d’angoisse.
Isabelle Cavalier fit non de la tête. Sans lui faire part de ses craintes sur le sort de sa sœur.
La cadette refoula ses larmes.
Elle avait perdu toute assurance. Son regard triste inspirait une certaine compassion à Isabelle, qui n’en oubliait pas pour autant qu’elle était complice de meurtres.
– Je me suis toujours doutée que ça se finirait mal…
Trop tard, pour le regretter, pensa Isabelle, en se tournant vers Antoine qui était en train de demander à ses adjoints de se poster dans le hall de l’hôtel pour la nuit aussitôt qu’ils auraient fini leur tasse de café.
– Je vous en apporterai tout à l’heure et je vais vous préparer des sandwiches, intervint la générale, montrant par là qu’elle n’avait pas l’intention d’aller se coucher.
D’ailleurs, ni Phil ni son ami Dupont-Jaulieu ne semblaient montrer la moindre intention de se retirer pour laisser les policiers en tête à tête avec leur témoin.
– Vous pouvez aller vous coucher, leur dit Antoine.
– Pas question ! lui répondit la voix de la générale qui se trouvait derrière lui et à laquelle il ne s’était pas adressé sciemment. Vous pouvez encore avoir besoin de nous.
Le ton était sans réplique.
Antoine consulta Isabelle Cavalier du regard.
Fataliste, Isabelle haussa les épaules. Le lieu le plus sûr était encore ici.
D’ailleurs, il était exclu de se rendre au 36, quai des Orfèvres étant donné que leur enquête n’avait aucun cadre légal et restait strictement perso. De toute façon, le danger se situait à l’extérieur. En restant dans cet appartement, ils limitaient les risques et pouvaient aisément protéger leur témoin.
– Bon, on fera avec, dit Antoine résigné, en se demandant s’il travaillait bien aux Stups ou s’il participait au tournage d’un épisode d’Hercule Poirot lorsqu’il vit les deux professeurs et la vieille dame s’installer confortablement pour ne rien rater du finale.
Antoine regarda sa montre, il était deux heures dix, et fit signe à Isabelle Cavalier qu’il lui laissait l’initiative vu que c’était initialement son enquête.
– Vous avez compris, je pense, que la seule chance de vous en sortir est de nous dire toute la vérité sur cette histoire ? commença Isabelle en s’asseyant au côté de Marie-Laure sur le canapé.
La jeune femme fit oui de la tête.
– Mais ce n’est pas facile, dit-elle. J’ai peur…
Isabelle la sentait bloquée.
– Quand vous aurez parlé, ils ne pourront plus rien contre vous, insista doucement Isabelle tout en pensant qu’il n’y avait rien de moins sûr.
Isabelle faillit lui dire que c’était la seule façon d’éviter à son tour le sort probable de sa sœur.
Elle préféra lui révéler celui de Dupert.
À sa surprise, la jeune femme ne sembla pas regretter la fin tragique du policier.
– C’était votre amant…, dit Isabelle, pensant la faire réagir.
– C’était aussi un pourri, lâcha-t-elle en baissant la tête.
Marie-Laure de Loÿ semblait avoir plongé en elle-même.
Isabelle sentait instinctivement qu’elle hésitait encore à parler.
Elle fit comprendre d’un bref regard à Antoine qu’il leur fallait patienter un peu et respecter son silence.
– Allez-y, ma petite, ça vous soulagera, intervint la générale à la stupeur des deux policiers qui l’aurait volontiers étranglée.
« Elle va tout foutre en l’air, la vieille ! » pensa Antoine en tentant de se contenir.
Isabelle ferma les yeux pour conjurer intérieurement le mauvais sort.
– Vous avez raison, madame, fit la jeune femme en s’adressant à la générale.
– Commencez par le commencement, ma petite, ça sera plus facile, l’encouragea celle-ci. Je crois que vous pouvez faire confiance à ces personnes (elle désignait Isabelle et Antoine), elles vont vous sortir de là. N’est-ce pas ?
La question s’adressait à eux.
Voyant Antoine bouillir intérieurement et près d’exploser, Isabelle s’empressa d’acquiescer pour limiter la casse.
– Nous avons fait la connaissance d’Éric, le capitaine Dupert, l’été dernier, commença Marie-Laure de Loÿ. Après le 14 juillet. Au café en face de l’impasse, Chez Pierrot. C’était un midi et nous y déjeunions avec ma sœur quand il s’est invité à notre table parce qu’il n’y avait pas d’autres places de libre. Nous lui avons trouvé tout de suite beaucoup de charme…
La jeune femme sembla hésiter. Isabelle croyait deviner.
– Allez-y, ma petite ! l’encouragea la générale. Ne soyez pas gênée. J’ai vécu, vous savez. Ah ! l’Afrique et ses nuits… Si vous croyez que j’attendais mon mari comme Pénélope son Ulysse !
Les femmes furent seules à sourire.
– Avec ma sœur, poursuivit la jeune femme, nous avons toujours partagé nos amants, et Éric était un amant exceptionnel. Nous sommes même partis une quinzaine de jours en août ensemble, au Cap-d’Agde. C’était super et nous sommes devenus tous trois inséparables. Puis, début septembre, un soir, chez nous, Éric nous a dit que c’était pas vraiment par hasard qu’il avait fait notre connaissance. Qu’il avait été mis sur la piste d’un truc qui valait de l’or, que c’était comme ça qu’il avait voulu nous connaître car il avait besoin d’aide, et que nous pouvions en profiter ensemble et vivre la belle vie. Au début, il nous a avoué qu’il voulait juste se servir de nous, nous utiliser, mais qu’il était tombé amoureux fou de nous deux. Pour preuve, il nous a révélé comment il était tombé sur ce qu’il appelait sa « mine d’or ». Début juillet…
Le capitaine Dupert enquêtait sur le meurtre de deux fillettes qui avaient été retrouvées assassinées et violées dans le XIXe , au parc des Buttes-Chaumont, vers la mi-juin.
Il avait arrêté début juillet le meurtrier, un certain Gérard Boulic, postier de son état, qui habitait le même immeuble que les petites victimes et qui s’étaient laissé aborder par lui en toute confiance. C’est alors que Boulic, en échange de sa liberté, a révélé au capitaine Dupert l’existence de dossiers qui valaient de l’or. Qu’il était bien placé pour le savoir, car, grâce à ces dossiers, Serge Tampion, l’éditeur, faisaient chanter certaines personnes et que c’était lui, Boulic, qui allait chercher l’argent. Il cita l’homme politique et le producteur. Mais il y avait d’autres dossiers que Tampion gardait en réserve dans le coffre de son bureau au deuxième. L’éditeur, un jour, lui avait révélé, avec des airs mystérieux, qu’il en détenait un qui pourrait faire trembler la République. Boulic avait également avoué qu’il était l’amant de l’éditeur.
Pour Isabelle et Antoine, les choses commençaient à se mettre en place.
Les « spectateurs », eux, retenaient leur souffle.
Marie-Laure poursuivait son récit.
– Ma sœur a toujours été ambitieuse. Elle n’a jamais reculé devant rien pour atteindre ses objectifs. Aussi, quand Éric lui a demandé de coucher avec Tampion pour lui soutirer le code de son coffre que n’avait pu obtenir Boulic, elle a accepté. Elle ignorait que c’était un pervers sado-maso. Alors, quand Éric, voyant qu’elle n’obtenait rien et subissait ce porc de Tampion pour rien, a décidé de passer à des méthodes « plus efficaces », elle l’a presque encouragé. Moi, aussi d’ailleurs, avoua-t-elle. Mais nous avions mis la main dans un engrenage cauchemardesque. Surtout qu’Éric n’était plus le même après le meurtre de Tampion. Il a fait du chantage sur son complice, le postier, pour qu’il joue le rôle de la victime momentanée, lui promettant de le sortir de là rapidement. À ma sœur, tout ça lui semblait un mauvais scénario. Elle craignait que Boulic craque en prison. Alors, elle a pris contact avec un type qu’elle avait rencontré dans un cocktail littéraire et avec qui elle avait couché occasionnellement. Un type au bras long et qui peut aider à résoudre n’importe quel problème. Elle lui a dit qu’elle avait des ennuis et lui a parlé des dossiers Tampion. Alors, ce type lui a promis que, si elle mettait la main dessus et les lui remettait, non seulement elle n’aurait plus de problème, mais elle y gagnerait une fortune.
Isabelle et Antoine échangèrent un long regard.
– Ce type, c’est Pierre-Marie, n’est-ce pas ? demanda Isabelle pour la forme.
– Comment le savez-vous ? s’étonna Marie-Laure.
– Nous savons, dit Isabelle, mais ce n’est pas la peine d’en dire plus sur lui, ajouta-t-elle en craignant que son nom complet ne soit prononcé devant les « spectateurs » que le récit de la jeune femme tenait en haleine.
– Ensuite…, reprit la jeune femme.
– Ce n’est pas nécessaire. La suite, nous la connaissons.
La jeune femme parut surprise. Les trois « spectateurs », eux, donnaient l’impression d’être déçus. Mais Isabelle et Antoine savaient que c’était préférable.
Ils n’avaient pas besoin de savoir que l’aînée des Loÿ avait ensuite manipulé Dupert pour le compte de Pierre-Marie de Laneureuville. Que la reprise de l’enquête sur l’assassinat de Serge Tampion avait jeté un vent de panique et que tout s’était accéléré. Que de Laneureuville avait fait exécuter le postier en prison la veille de son audition par le juge car de Laneureuville savait pertinemment qu’il risquait de craquer devant le juge et de lui révéler l’existence des dossiers Tampion, de la même façon qu’il l’avait révélé à Dupert. Qu’ensuite…
– Vous croyez que ma sœur…, dit Marie-Laure en se mettant à pleurer.
Ce n’était pas vraiment une question et Isabelle savait qu’il était inutile de mentir.
La jeune femme « savait ».


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

mardi 13 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 30

Chapitre 30





– Voilà, c’est envoyé ! fit Gilbert Lenoir en poussant un soupir de soulagement. J’ai faim, ajouta-t-il aussitôt. On pourrait peut-être boire un coup et grignoter en attendant les réactions, non ?
Il était près de vingt-deux heures.
Antoine accompagna Isabelle dans la cuisine et alluma le poste télé au passage. Branché sur LCI.
Le tout-venant des infos d’un samedi soir. Puis…
« Comme nous vous l’avons indiqué en début de soirée, un désespéré a mis fin à ses jours en se précipitant dans le vide de la fenêtre d’un appartement situé au douzième étage d’une tour du Front de Seine du quartier Beaugrenelle à Paris vers dix-huit heures ce soir.
« L’homme, Éric Dupert, âgé de quarante-quatre ans, capitaine de police, appartenait aux effectifs de la prestigieuse Brigade criminelle, le 36, quai des Orfèvres.
« D’après le communiqué émis peu avant vingt heures par les services du ministre de l’Intérieur, ce policier était très bien noté de ses supérieurs et ne semblait pas rencontré de problèmes particuliers ni dans sa vie professionnelle ni personnelle.
« Au moment du drame, il se trouvait seul dans l’appartement… »
Les trois policiers restèrent figés de stupeur.
– Il a peut-être compris qu’il était fini…, commença Gilbert Lenoir.
– Mais non ! le coupa Antoine sèchement. Il se serait servi de son arme de service, et puis, c’est juste à l’heure où il avait rendez-vous avec Anne-Sophie, l’aînée des Loÿ…
Isabelle Cavalier imagina froidement la scène.
On sonne. Dupert va ouvrir en pensant qu’il s’agit d’Anne-Sophie qui lui a dit qu’elle avait peut-être une solution.
– Mais ce n’est pas la Loÿ toute seule, pensa Isabelle à haute voix, ni même avec l’aide de sa sœur, qui a pu le balancer par la fenêtre…
– Mais alors, qui ? demanda Lenoir.
– Ceux qui étaient, avec elle ou sans elle, derrière la porte, dit Isabelle.
– Les méchants, si tu préfères. T’es débile, ou quoi ! s’emporta Antoine qui se reprochait ne pas avoir fait surveiller la tour.
Tout en sachant que cela n’eut rien changé au scénario de la mort programmée de Dupert.
– En tout cas, maintenant, seules les sœurs Loÿ peuvent nous apprendre quelque chose, au moins l’identité de celui que l’aînée a appelé après avoir eu Dupert au téléphone ce matin, reprit Antoine.
– Peut-être pas pour longtemps, le reprit Isabelle avec un brin d’amertume dans la voix. Ceux qui sont derrière tout ça ne sont pas à un meurtre près.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

jeudi 8 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 27

Chapitre 27





À cinq heures cinquante-cinq du matin, Isabelle Cavalier, Antoine et Lenoir rejoignirent le sous-marin rue Amelot, après être passés faire un brin de toilette et prendre un peu de repos chez le commissaire Antoine, rue Mouffetard.
À six heures et demie, ils virent le capitaine Dupert quitter l’immeuble des sœurs Loÿ et ils s’assoupirent en attendant la suite des événements.
À sept heures vingt-cinq, il entendirent un bruit de chasse d’eau et les miaulements du chat très proches du micro.
– Arrête de gratter sous la chaise ! gronda une voix encore ensommeillée. (L’une des deux sœurs.)
– Allez, viens, je vais te donner à manger. (Ils identifièrent la voix de la cadette.)
Re-miaulements du chat et grattements très proches du micro.
– Bordel ! jura Lenoir, il va finir par me le décrocher… Sois gentil, le minet, va bouffer…
– En tout cas, c’est lui le moins con, commenta Antoine en haussant les épaules, fataliste.
Miaulements insistants sans grattement.
– Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette chaise, hein ? Elle n’a rien de particulier, tu sais. (La même voix.)
Miaulements et grattements à nouveau.
– Tu veux que je regarde en dessous pour te faire plaisir ?
Un silence angoissé s’installa dans le sous-marin.
La sonnerie d’un téléphone fixe fit sursauter les trois policiers.
– Oui ?
– …
– Tu veux parler à Anne ?
– …
– Tu préfères ? Bon, je vais la chercher.
Silence puis grattements sous la chaise sans miaulements.
– Mais fait chier, ce matou ! s’exclama Antoine énervé.
Puis la voix d’Anne-Sophie Loÿ, devenant rapidement tendue.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– …
– Quoi ? C’est pas possible ! Mais qui a pu faire ça ?
– …
– Les Stups et Cavalier ! Mais, pour quelle raison ?
– …
– Non ! (Ton déterminé et résolu.) Tu ne changes rien à ta journée et tu rentres ensuite chez toi. J’ai peut-être une solution. Je viendrai chez toi ce soir vers dix-huit heures…
Silence.
L’atmosphère devait être pesante dans le salon. Même le chat devait être attentif puisqu’il avait cessé de miauler et de grattouiller le dessous de la chaise.
– Le con ! (L’aînée.) Se faire piquer les dossiers ! L’endroit le plus sûr au monde, son bureau dans les locaux de la Brigade criminelle…
– J’ai peur… Qu’est-ce qu’on va devenir ? (La cadette sur un ton plaintif.)
– Oh ! toi, tais-toi ! Pas de jérémiades, s’il te plaît, et laisse-moi faire !
Silence.
– T’appelle qui ? (La cadette.)
Pas de réponse.
– Allô ! Oui, c’est moi. (L’aînée au téléphone.)
– …
– Notre ami s’est fait voler son bien à son nez et à sa barbe.
– …
– Oui. (Ton respectueux.)
– …
– Je lui ai donné rendez-vous chez lui ce soir à dix-huit heures.
– …
– D’accord.
– …
Fin de la communication.
– Je donnerais cher pour savoir à qui elle téléphonait, commenta Isabelle.
– Moi aussi ! fit Antoine.
– Chut ! les coupa Gilbert Lenoir.
La conversation reprenait entre les deux sœurs.
– Ne t’inquiète pas, tout va s’arranger. (L’aînée, d’un ton apaisant.)
– Tu es sûre ? (La cadette, toujours inquiète.)
– Oui, Pier…
Inaudible. Suite de grésillements et de crachotements.
Puis bref reprise.
– Mais avec quoi il joue ? (La cadette, ton de surprise.)
– Écoute, laisse le chat jouer avec son bouchon… T’es quand même pas croyable, on a un problème gros comme ça, je t’explique, et toi tu te préoccupes du chat. T’es encore une môme, ou quoi ?
– …
Suite à nouveau inaudible. Grésillements et crachotements. Puis craquements et silence absolu.
– L’enfoiré, il me l’a bouffé ! s’insurgea le lieutenant Lenoir.


© Alain Pecunia, 2010.
Tous droits réservés.

vendredi 2 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 23


Chapitre 23





– Elles traînent…, dit Iabelle en consultant de nouveau sa montre.
Il était dix-neuf heures trente et les sœurs Loÿ n’étaient pas encore rentrées.
– Elles font peut-être quelques courses, fit Antoine en haussant les épaules.
De temps à autre, on entendait un miaulement. Parfois faible, parfois éloigné.
– Ça, c’est leur matou, avait dit Gilbert la première fois. Ça prouve au moins que ça marche.
Isabelle Cavalier avait déjà planqué dans des sous-marins, mais celui-ci lui avait semblé particulièrement bien aménagé.
L’intérieur lui faisait penser à un camping-car avec plein de petites astuces de rangement pour pouvoir s’y tenir à deux ou trois à l’aise.
– Normal, c’est mon sous-marin perso, avait dit Antoine en lui avouant aimer ces longues veilles car elles lui rappelaient les moments passés dans son enfance avec son grand-père dans sa hutte de chasse aux canards.
– Les voilà ! dit soudainement Isabelle en désignant les deux jeunes femmes qui s’avançaient dans la rue. Tu avais raison, elles ont fait quelques courses…
Antoine fit signe à Gilbert Lenoir de se mettre à l’écoute.
Les minutes parurent interminables à Isabelle puis on entendit le chat fêter par des miaulements successifs l’arrivée de ses maîtresses.
Des paroles anodines. Des va-et-vient. Des petits bruits. Le chat.
Il était dix-neuf heures cinquante.
– Elles s’installent et prennent leurs aises, commenta Antoine en faisant signe à Isabelle de patienter.
Plus rien pendant vingt minutes.
– Dommage que je n’aie pas pu mettre d’émetteur dans la cuisine ! regretta Lenoir.
Coup de sonnette.
Des voix lointaines. Puis des pas dans la salle à manger.
– Comment ça ? (« C’est la sœur aînée », commenta Isabelle.)
– Oui, comme je vous le dis, le monsieur du câble. (« Merde ! la vieille ! » fit Lenoir.)
– Mais nous n’avons pas le câble ! (Toujours l’aînée.)
– Ah bon, vous n’avez pas le câble ? Remarquez, moi non plus, mais parfois, vous savez, Mme Jean me dit – vous savez, la dame du troisième qui boîte un peu…
– Comment était ce monsieur ? la coupa l’aînée avec impatience.
– Mais très bien, très correct.
– Vous l’avez vu toucher à quelque chose ? (L’aînée.)
– Oh ! je ne l’ai pas quitté des yeux, vous pouvez me croire ! Il a juste touché la prise là près de votre téléviseur. Celle d’où vient le câble quand on a le câble, qu’il m’a dit. Parce que, vous savez, c’est collectif leur machin…
– Et il n’a rien touché d’autre ? la recoupa l’aînée d’une voix encore plus impatiente.
– Non, je vous assure… Le monsieur a posé son blouson sur la table, sa mallette sur la chaise, il a vérifié la prise, puis il est parti… Je me souviens même qu’il a relacé sa chaussure. Heureusement que je lui avais signalé que son lacet était défait, parce que, le pauvre, il aurait pu marcher dessus…
La petite vieille se fit ensuite repousser vers la porte.
Silence.
Des pas dans la salle. Le raclement d’une chaise. Un miaulement.
– Il n’y a rien sous la table. (L’aînée.)
– C’est peut-être rien. (La cadette.)
– Qu’est-ce que tu peux être conne, parfois !
Gilbert se tourna vers Antoine. Les trois policiers hochèrent la tête en même temps.
– Ça devient intéressant, dit Antoine. Tu as peut-être vu juste, Isa.
La voix de la cadette, Marie-Laure :
– Qu’est-ce que tu fais ? (Voix craintive.)
– Je l’appelle.
– Tu crois…
Il était vingt-heures trente-cinq.
Un silence de catacombe s’installa dans le sous-marin. On eût dit que les trois policiers retenaient leur respiration.
Voix de l’aînée. Avec une pointe d’inquiétude.
– Oui, c’est moi… Écoute, il y a eu un truc bizarre cet après-midi… Un type de la télé par câble qui venait soi-disant vérifier l’installation…
– …
– Qu’est-ce que tu dis ?… Non, je ne peux pas te le décrire…
Voix plus basse. S’adressant à sa sœur.
– Allume la télé et mets de la musique…
– Pourquoi ? (Avec étonnement.)
– Fais ce que je te dis ! (Énervée.)
– Bon, bon, j’y vais… (Rechignant.)
(Commentaires d’un journaliste. Un temps. Musique style tub de boîte de nuit.)
– Plus fort !
Gilbert Lenoir avait pris la précaution d’ôter ses écouteurs et de baisser le volume de l’ampli.
Seul un filet de musique pénétrait l’intérieur du sous-marin.
Le lieutenant Gilbert interrogea son supérieur du regard.
– À mon avis, dit Antoine en retrouvant sa voix de stentor, le type qu’elle a appelé et qui lui a conseillé de faire du bruit pour couvrir une éventuelle écoute va rappliquer pour vérifier de lui-même.
– Il risque de trouver mon micro sous la chaise…
– C’est un risque à courir, dit Antoine fataliste. Mais, à présent, on sait qu’elles ont quelque chose sur la conscience même si nous devenons « sourds ».
– Moi, intervint Isabelle, je suis curieuse de découvrir la tête de leur visiteur.
Gilbert Lenoir se proposa pour aller se poster dans l’immeuble.
Antoine haussa les épaules.
– Avec le gardien et la vieille qui connaissent ta tronche !
Isabelle Cavalier fit non de la tête.
– Je sais, dit Antoine. Je pense comme toi. Notre client est peut-être un flic et nous avons une chance de l’identifier.
Il regarda sa montre. Il était vingt-heures cinquante.
– À partir de maintenant, on scope toutes les entrées de mecs. On fera le tri après.
– Je commence, dit Isabelle en prenant le caméscope posé prêt à l’emploi sur la tablette.
Au bout de vingt minutes d’attente, où elle n’avait noté aucune entrée significative, Isabelle pouffa de rire et attira l’attention de ses deux collègues des Stups.
Un trio de jeunes s’était arrêté devant le hall d’entrée de la résidence et deux d’entre eux entamèrent leur petit échange en toute tranquillité.
Le premier reçut un billet du second, puis, jetant à peine un regard alentour, se dirigea nonchalamment vers l’un des bacs à fleurs sur le côté du hall. Posa son pied sur le rebord et fit semblant de relacer ses Nike. S’emparant dans le même mouvement d’un petit sachet de plastique à peine enterré là.
– Les enfoirés ! dit Antoine. Sous mon nez…
Isabelle pouffait toujours de rire.
– Tu les a filmés, au moins ? lui demanda-t-il mi-figue, mi-raisin.
Isabelle fit non de la tête en tentant de refréner une nouvelle envie de rire.
– Excuse-moi, dit-elle en dirigeant l’objectif sur les jeunes dealers qui s’éloignaient.
Elle les suivit un instant avec le caméscope et se figea subitement.
Elle n’avait plus envie de rire.
Elle venait de prendre le capitaine Dupert dans son objectif.
– Je l’ai ! cria-t-elle, immédiatement rejointe par Antoine et Lenoir. C’est Dupert ! C’est lui !
Isabelle Cavalier se sentait tout excitée.
– Oh ! bordel, commenta le commissaire Antoine. Filme ! Ne le lâche pas jusqu’au bout !
Le capitaine Dupert passa devant la camionnette de location sans même y jeter un regard.
– Il a sa tête des mauvais jours, commenta Isabelle.
Ils le regardèrent s’engouffrer dans le hall mais il disparut de l’objectif et de leur angle de vision quand il se dirigea vers les ascenseurs.
Isabelle baissa le caméscope.
L’excitation fit place à une extrême tension.
Antoine prit la place de son subordonné à l’écoute.
Les minutes qui s’écoulaient leur semblaient une éternité.
On entendait toujours le filet de musique. Antoine augmenta légèrement le volume du son.
Au bout d’une quinzaine de minutes, il n’y eut plus de son.
– Il a trouvé mon micro…, se lamenta Lenoir.
– Ta gueule ! lui dit Antoine, tendu, en poussant le volume.
On entendit alors le son du téléviseur.
– Tu vois ! fit Antoine.
Le son du téléviseur disparut.
– Merde ! cria Antoine, il l’a trouvé, le salaud !
La tension montait dans le sous-marin. Puis ils entendirent à nouveau des voix.
– Il n’y a rien. (Isabelle reconnut celle de Dupert.)
– Tant mieux ! Je suis soulagée. (Anne-Sophie, l’aînée des sœurs Loÿ.)
– Moi aussi… (La cadette.)
– Valait quand même mieux vérifier. (À nouveau Dupert.) De toute façon, il est resté trop peu de temps pour placer quelque chose. En tout cas, il n’y a rien du côté de la prise, ni sous la table…
Isabelle et ses deux collègues retenaient leur souffle.
Antoine lui tapota amicalement l’épaule.
– T’es une bonne, toi ! T’as un sacré flair. Je te prends aux Stups quand tu veux.
Puis il se tourna vers le jeune lieutenant.
– Ben, tu vois, il a été assez con pour ne pas avoir pensé à la chaise…
Un miaulement de chat. Des bruits de vaisselle que l’on devait installer sur la table. Des voix lointaines. Puis des bruits de verre. Encore le chat, dont personne ne devait s’occuper.
– Bon, trinquons à notre succès ! (La voix de l’aînée.)
– Oui, nous pouvons. (La voix de Dupert.) Enfin, presque. Mais ça a été plus facile que prévu.
– Comment t’as fait ? (La voix de l’aînée, admirative.)
– Simplement. Je me suis présenté à vingt et une heures chez eux en disant que je venais de la part du capitaine Cavalier que je secondais dans son enquête.
– Ils ne se sont pas méfiés ? (Toujours l’aînée, avec une pointe d’excitation.)
– Tu parles ! Ils avaient été ensorcelés par la Cavalier et ses airs angéliques.
– Et alors ? (L’aînée.)
– J’y suis allé au bluff. Je leur ai demandé de me confier, à la demande du capitaine Cavalier qui était empêchée de se déplacer elle-même, les documents en leur possession.
– Et ils te les ont donnés comme ça ? (Toujours l’aînée.)
– Oh ! il y a eu un petit flottement, mais je leur ai dit qu’ils pouvaient téléphoner au capitaine Cavalier pour vérifier. Ça les a mis en confiance et ils m’ont sorti les cinq dossiers magiques d’un placard.
– Ils savaient ce qu’ils contenaient ? (L’aînée.)
– Pas le moins du monde. Je leur ai demandé s’ils en avaient pris connaissance, et le blondinet m’a répondu : « Oh non ! monsieur. Quand Marie-Claude nous les a confiés, elle nous a fait jurer de ne pas les ouvrir. » De toute façon, la Dubize, elle avait pris la précaution de les sceller. Et ils m’ont appris que la Dubize les leur avait remis juste après la mort de Tampion.
– Tu les a mis où, les dossiers ? (L’aînée.)
– Ne t’inquiète pas, ma chérie. L’endroit le plus sûr au monde, la Brigade criminelle ! Dans mon bureau. Personne ne songerait à les trouver là.
– Pourquoi les avoir tués alors qu’ils avaient remis les documents ? (La cadette intervenait d’une voix mal à l’aise.) Ce n’était pas nécessaire…
– Écoute, ma chérie, ces dossiers ils valent de l’or, ils vont faire notre fortune, mais c’est de la dynamite. On ne peut pas se permettre de laisser des témoins derrière nous. C’est le prix à payer pour notre tranquillité. Mais ils n’ont pas souffert, si ça peut te rassurer. Ils sont morts sans se rendre compte de rien.
– Comment ? (La cadette, d’une voix timide.)
– Tu veux vraiment savoir ?
– Oui. Je veux être sûre qu’ils sont morts sans souffrir.
– Qu’est-ce que tu peux être sensible ! (L’aînée, d’une voix tranchante.)
– Laisse, laisse. Elle a le droit de savoir. Écoute, je leur ai demandé un verre d’eau. Ils m’ont proposé un alcool. Je leur ai dit OK à condition qu’ils m’accompagnent. On a bu le coup ensemble et on a discuté une petite demi-heure qui m’a permis de me les mettre dans la poche. Puis, je leur ai demandé s’ils n’avaient pas un joint. Ça les a d’abord surpris, ensuite ils se sont marrés. Ils trouvaient ça drôle de fumer avec un flic cool. Après, je leur ai proposé de goûter à une gélule d’un nouveau truc encore meilleur que leur saloperie d’ectasy. Alors là, ils ont sauté dessus. On était copains comme cochons. Un quart d’heure après, ils étaient raides morts, sans s’en rendre compte, je t’assure. En prenant leur pied. Ensuite, j’ai fait ma petite mise en scène.
– Mais, s’ils faisaient une autopsie ? (L’aînée, qui semblait la tête pensante du trio.)
– Il n’y en aura pas. Mon rapport est nickel et la justice ne s’emmerde pas pour la mort de deux camés.
– Je suis contente que ça soit fini et que nous ayons enfin les dossiers. (L’aînée.)
– Ah, ça, ils nous auront fait courir ! (Le capitaine Dupert.) Mais, tu vois, quand j’ai commencé à lui taillader les veines dans la baignoire (Il parlait de Serge Tampion.), je savais qu’il parlerait.
– L’ordure ! (L’aînée.) Quand je pense que, lorsqu’il m’a donné le code de son coffre, il savait qu’il était vide… Et tout ce que j’ai dû subir de ce porc avant de l’obtenir !
– Allez, c’est fini, mes chéries. À nous le bon temps !
– Tu crois qu’il n’y aura pas de problème ? (La cadette, inquiète.)
– Mais non. Nous avons fait un parcours sans faute. Nous savions qu’il les avait confiés à son ex, la Dubize, et qu’il fallait attendre que ça se calme. Le seul hic, ça a été la reprise de l’enquête par ce petit con de juge et qu’on l’ait confiée à Cavalier. Mais, en même temps, ça nous a obligés à accélérer le mouvement. Puis ça a eu le mérite de nous mettre sur la bonne voie. Sans le suicide de la Dubize, qui ne se serait jamais suicidée si elle avait conservé les dossiers chez elle, on n’aurait jamais pensé à ses deux petits protégés.
– Quand je pense à tout cet enchaînement de circonstances depuis l’été dernier ! (La voix de l’aînée.)
– Eh oui, si je n’étais pas tombé sur Boulic dans cette histoire de meurtre des deux gamines, je n’aurais pas eu connaissance de l’existence de ces dossiers et nous ne nous serions pas rencontrés.
– Tu restes avec nous cette nuit ? (L’aînée, d’une voix langoureuse.)
– Bien sûr, il faut fêter ça ! Mais il faut que je sois à sept heures demain matin à la Crim…


© Alain Pecunia, 2010.
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