mercredi 18 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





À treize heures et quart, Isabelle Cavalier termina l’audition du témoin qui prétendait avoir vu un individu suspect près de l’immeuble de l’avenue de Suffren où avait été assassinée la petite Julie Bernard. Un ex-policier reconverti dans une société de télésurveillance. Harry Godino. Quarante-cinq ans.
Son témoignage était précis. C’était celui d’un professionnel.
Il se rendait à un rendez-vous pour négocier un contrat important dans un immeuble voisin. Il avait croisé la route de cet individu au regard « bizarre ». C’étaient ses termes.
Taille moyenne. Un mètre soixante-dix. Calvitie prononcée. Rondouillard. Habillé correctement. Portant beau. Mais, surtout, ce regard, « comme ailleurs ».
C’était quand même peu précis, se dit Isabelle Cavalier.
Le lieutenant Toussaint avait lancé tout le monde sur la piste abandonnée de l’ancien suspect. Mais Derosier avait raison, il ne fallait pas se précipiter. On risquait de commettre la même erreur que par le passé et d’aboutir à un cul-de-sac, tout en continuant de laisser courir le véritable assassin.
Pourtant, le comportement de Phil avait été si étrange et il était si troublant qu’il se soit trouvé à proximité des lieux des crimes à l’heure où ils avaient été respectivement commis…
Et que déduire de l’analyse des deux prélèvements de sperme puisqu’ils provenaient de deux individus différents ?
Pouvait-on avoir affaire à deux assassins agissant de la même façon et complices ?
Chacun choisissant sa victime au hasard dans le quartier ?
Mais l’arme du crime était identique dans les deux crimes et il fallait imaginer deux colliers de perles en bois parfaitement identiques ou un seul que les deux complices utilisaient à tour de rôle…
Deux dingues dont les routes se seraient croisées et qui avaient décidé de semer la terreur de concert…
Et si Phil avait un comparse, une sorte de double ?
Il fallait absolument qu’elle revoie Phil et les deux amies d’Angeline de Saint-Fort. Mais pas maintenant. Elle voulait d’abord revoir ses notes posément et étaler toutes les pièces du puzzle.


© Alain Pecunia, 2009.
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mardi 17 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





Ce même vendredi 2 janvier, le commandant Pierre Cavalier avait été appelé, peu de temps après son arrivée rue des Saussaies, dans le bureau du directeur.
Un visiteur l’y attendait. Énarque poli et élégant mais plein de suffisance.
– Je vous laisse, dit le directeur en s’éclipsant de son propre bureau une fois les présentations faites.
Le visiteur s’assit nonchalamment d’une fesse sur le bureau directorial dans une attitude conquérante.
Cavalier se dit qu’il n’arriverait jamais à se faire à ces « émissaires » de l’Élysée. En un sens, sa démission tomberait bien. Il en serait débarrassé !
Avec eux, on ne savait jamais qui parlait.
La demande ou la décision transmise par l’émissaire provenait-elle réellement du chef de l’État ou était-elle une interprétation plus ou moins fidèle d’un vague souhait supposé ? Était-ce un ordre ou un simple message à l’origine ?
Les questions pouvaient être sans fin et tous les jeux permis. Et, en cas de bavure, comme pour le Rainbow Warrior, personne n’aurait jamais rien dit ni demandé.
Un « service » ne reçoit jamais d’ordre écrit.
Pierre Cavalier contourna l’émissaire et alla s’asseoir le plus naturellement du monde dans le fauteuil du directeur.
Ce qui eut l’avantage de désarçonner le visiteur et de lui rappeler qu’il n’était qu’un « coursier ».
L’émissaire leva sa fesse du bureau et un tic de la bouche fit comprendre à Cavalier que le message était passé.
Son attitude devenue déférente le lui confirma.
Il avait manifestement compris qu’il n’avait pas que le commandant Cavalier de la Direction centrale des Renseignements généraux, affecté à la section des « affaires spéciales », en face de lui, mais le nouveau patron officieux du « Service » – tout aussi officieux puisqu’il ne figurait dans aucun organigramme de l’État.
D’ailleurs, s’il était là, c’est qu’« on » – « en haut lieu », comme disait le directeur – avait besoin du « Service ».
Pierre Cavalier ne rompit pas le silence qui s’était installé.
Manifestement, l’émissaire semblait chercher ses mots. « Tout est dans la formulation du message », se dit Cavalier en souriant à lui-même derrière son masque d’impassibilité.
– Voilà, commença par dire l’émissaire, on (il appuya sur le « on », ce qui était tout à fait inutile) vous demande de neutraliser ce dingue au collier…
Cavalier faillit sursauter et demander pour quelle raison.
Il craignit que son interlocuteur ne décèle sa surprise, mais celui-ci était tout à son laïus.
– Il représente un danger pour l’État…
« Mais c’est quoi ce micmac ? se demandait Cavalier. Phil, un danger pour l’État ! »
L’émissaire avait repris de l’assurance.
– Mais ne le neutralisez que quand il aura été identifié avec certitude. Faites pour le mieux, mais il faut absolument qu’on soit débarrassé de ce dingue. D’accord ?
Le commandant Cavalier opina du chef. Cela ne l’engageait en rien.
Il se sentait plus léger et déchira mentalement sa lettre de démission.
Il avait quelques coups de téléphone à passer.


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lundi 16 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Le commissaire principal Derosier n’arrêtait pas de répéter : « C’est bien ennuyeux. » Sur tous les tons. Au point qu’on aurait pu croire qu’il prenait des cours de diction.
Isabelle Cavalier avait entraîné une demi-heure plus tôt le lieutenant Toussaint avec elle dans le bureau du commissaire.
Dès qu’elle eut nommé Philippe-Henri Dumontar, le commissaire s’était aussitôt lancé dans sa litanie.
Lui aussi devait savoir qu’il se retrouverait dans le collimateur des médias. Fin novembre dernier, il avait échappé de peu à la démission forcée lors de l’arrestation de son fils pour « proxénétisme aggravé »*. Alors, cette fois-ci, avec toute la brigade « mouillée »…
Un silence pesant s’établit à la fin de l’exposé du capitaine Cavalier.
Derosier hocha gravement la tête.
Isabelle Cavalier était livide et avait les traits creusés. S’efforçant de rester pro jusqu’au terme de la procédure.
– Dès que j’aurai entendu le témoin, je procéderai à l’arrestation du suspect, monsieur, dit-elle d’une traite.
– Vous êtes sûre du témoin ? demanda le commissaire. Car nous n’avons que sa description vague d’un suspect pour nous remettre sur cette piste.
Il s’adressait au capitaine Cavalier, mais le lieutenant Toussaint crut bon d’intervenir.
Il rongeait son frein depuis le début de la matinée et n’avait qu’une hâte. Arrêter ce salopard qu’il avait débusqué !
– C’est quelqu’un de sûr, monsieur, c’est un ancien policier, lâcha-t-il d’un ton plein d’assurance.
Isabelle Cavalier ne se souvenait pas d’avoir lu cette précision dans le rapport. « Encore quelque chose qui m’a échappé ! » se dit-elle avec amertume.
Derosier regarda par-dessus ses lunettes ce lieutenant qui lui était antipathique. Trop jeune loup aux dents longues à son goût.
Il avait envie à la fois de lui donner une leçon et de gagner du temps pour réfléchir aux implications de la mise en accusation de Philippe-Henri Dumontar.
– Écoutez, dit-il, entendez ce témoin, mais, moi, je veux plus de preuves. Alors on n’arrête pas Dumontar tout de suite…
– Mais il peut commettre d’autres crimes entre-temps ? protesta le lieutenant.
– Non, lieutenant, car vous allez le filer vingt-quatre heures sur vingt-quatre, lâcha le commissaire sur un ton patelin.
Isabelle Cavalier lança un bref regard de remerciement à son supérieur.
La pendulette du bureau indiquait onze heures trente.

* Voir Pleurez, petites filles...



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dimanche 15 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Isabelle Cavalier put tenir jusqu’à ce que la petite fût couchée. Ensuite elle craqua et chercha le réconfort dans les bras de son mari, le seul des deux hommes de sa vie qui lui restât. Pleurant et reniflant jusqu’à ce que ses larmes se tarissent d’elles-mêmes avant de pouvoir parler.
– Tu comprends, nous n’avons jamais eu d’autre piste que celle de Phil à l’époque. C’était notre seul vrai suspect. Et mon témoignage a même été déterminant dans l’abandon de cette piste. Alors que c’était lui l’assassin ! Tu te rends compte de ma connerie…? Et il faut que ce soit ce lieutenant à peine débarqué chez nous qui établisse un lien entre notre ancien suspect et la description du suspect du crime de la petite Julie Bernard faite par le témoin… J’étais tellement aveuglée par mes sentiments pour Phil que j’ai même pas été capable de faire ce rapprochement évident. Merde ! pourtant ça se voit comme une verrue en plein milieu du visage. C’est Phil notre assassin ! Et il ne s’est même pas défendu quand j’ai été le voir… Il est ailleurs.
– Tu vas l’arrêter toi-même ? demanda Pierre Cavalier.
– Oui, dit nerveusement sa femme, et après je donnerai ma démission de la police.
Pierre ne dit rien.
Philippe-Henri Dumontar, l’honorable agrégé de lettres, était à la fois un assassin – même pas ordinaire, il fallait qu’il ait fait de la « série » – et le parrain et « grand-père » de leur fille baptisée Philippine en son honneur !
Pierre imagina un instant les titres des médias.
« Un couple de policiers protégeait un serial killer ! » « Deux officiers de police complices du Père Noël tueur ! » « La police a-t-elle sciemment soustrait un des assassins les plus recherchés de France à la justice ? » « Un assassin partage l’intimité d’un couple de policiers »…
Même son rôle d’indicateur des Stups finirait par ressortir. Avec les photos des fêtes et « pots de flics » au Relais angevin.
Ils allaient tous deux, Isa et lui, se trouvaient dans l’œil du cyclone médiatique. Et il y aurait des éclaboussures. Le moindre flic ayant croisé le chemin de Philippe-Henri serait mouillé.
Isa avait raison. Elle n’avait d’autre choix que de donner sa démission dès qu’elle aurait déféré Phil à la justice.
Lui-même en ferait de même. Pour son honneur de flic et, surtout, pour sauver son couple.
– Tu te souviens, dit-elle ? Quand, je t’ai présenté Phil, tu as exprimé des réserves à son égard. « Je ne le sens pas », tu disais. Moi, pauvre conne, j’ai pris ça pour de la jalousie entre mecs. Surtout que lui aussi était des plus réservés à ton égard. Et je comprends ses raisons maintenant, à ce vieil enfoiré ! Tandis que toi, c’était l’intuition d’un pro… Mon pauvre chéri, d’en quoi je t’ai embarqué !
– Je serai avec toi, ma chérie, dit-il en déposant de tendres baisers sur ses yeux humides de larmes.


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samedi 14 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Il était presque treize heures trente lorsque Isabelle Cavalier sonna chez Philippe-Henri Dumontar.
Elle dut sonner plusieurs fois avant que Phil ne daigne ouvrir. Elle pensa même qu’il était peut-être absent. Après tout, il avait pu rencontrer l’âme sœur et souhaiter cacher ses amours…
Phil entrouvrit la porte et la fit entrer dans l’appartement comme à contrecœur.
Il avait un regard étrange, bizarre.
– Phil, qu’est-ce qui se passe ?
– Je te l’ai dit. Je me sens patraque en ce moment et j’ai envie d’être seul.
Isabelle avait envie de pleurer. Il lui parlait comme à une étrangère.
– Qu’est-ce que tu as fait de ta journée hier ? lui demanda-t-elle sèchement.
– Ça te regarde ? rétorqua-t-il d’un ton hargneux.
– Oui, ça me regarde ! Je ne sais pas si tu es au courant, mais l’assassin au « collier de perles », le « Père Noël tueur », vient de frapper à nouveau. Deux fois. Hier après-midi et cette nuit…
– Et alors ? la coupa-t-il.
– Et alors ? et alors ? C’est toi qui me demande ça ? s’emporta Isabelle. Mais tu es à nouveau soupçonné comme tu l’avais été à la suite du meurtre de ta cousine…
– Lointaine…, fit-il en haussant les épaules. Je ne savais même pas qu’elle existait ! En tout cas, je n’ai pas tué.
– Un témoin a donné la description d’un suspect après le meurtre de l’avenue de Suffren hier après-midi et le lieutenant de la Crim qui travaille avec moi a tout de suite songé à toi, à cause de la ressemblance…
– C’est absurde !
– Absurde ou pas, tu es dans le collimateur et tu vas être interrogé, cuisiné, peut-être… Et n’oublie pas que c’est grâce à moi que tu n’as plus été suspecté après notre rencontre en 98…
Un sanglot étouffa la voix d’Isabelle.
– Ne te mets pas dans tous ces états, lui dit-il en lui tapotant le bras. Je n’y suis pour rien.
Isabelle Cavalier sursauta de répulsion sous le contact de la main de Phil.
– Je n’y suis pour rien, répétait-il avec une étrange lueur dans le regard.
Ils étaient assis dans la cuisine et se regardaient à présent comme si aucune tendresse n’avait jamais existé entre eux.
– Reprenons, dit Isabelle après avoir ravalé ses armes. Qu’as-tu fait hier après-midi ?
– Si ça peut te faire plaisir…, répondit Philippe-Henri d’une voix morne.
– Ça me fera plaisir. Alors ?
– Je me suis baladé au Village suisse en début d’après-midi puis je suis rentré chez moi.
– Par où ?
– J’ai descendu l’avenue de Suffren et j’ai traversé le Champ de Mars.
– Ensuite ?
– Ensuite, je me suis reposé et j’ai été dîné chez Gérard Langlot au Relais angevin… Tu te souviens ?
Isabelle fit un effort pour ne surtout pas se souvenir.
C’est là qu’ils se donnaient leurs rendez-vous, rue Cler. C’est là qu’ils avaient fêté son mariage et la naissance de Philippine, c’est là que…
« Le salaud, se dit Isabelle, il veut me baiser au sentiment ! »
Elle vrilla son regard dans le sien. Du moins, elle tenta. Car elle ne trouva qu’une absence dans le regard de Philippe-Henri.
– Ensuite ? demanda-t-elle comme rageusement.
Il haussa les épaules.
– Ensuite ? Ensuite, j’ai été assisté au feu d’artifice…
– Où ?
– Sur le Champ de Mars, comme d’habitude ! fit-il en haussant les épaules à nouveau.
– Et tu es rentré à quelle heure ?
– Pas avant deux heures… j’ai un peu traîné sur le Champ, si tu veux tout savoir.
– Et tu étais où quand tu as assisté au feu d’artifice ?
– Ben, vers le milieu, vers la place Jacques-Rueff…
Isabelle Cavalier voyait un des piliers essentiels de son monde affectif s’écrouler.
– Et tu as fait quoi ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
– Qu’est-ce que tu veux que j’aie fait ! s’indigna Philippe-Henri.
Isabelle ne parvenait pas à pleurer.
Quelque chose venait de mourir en elle.
Ils restèrent un long moment face à face. Sans échanger un mot.
Isabelle ne sut jamais, dans l’état de confusion où elle se trouvait quand elle reprit sa voiture, comment elle avait pu conduire jusqu’à son domicile, rue du Commerce.


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vendredi 13 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





– Je vous dépose quelque part ? proposa Isabelle Cavalier au lieutenant Toussaint en se retrouvant sur le trottoir de l’avenue de Suffren.
Le lieutenant déclina son invitation.
– Non, je suis dans le coin. Je vais marcher un peu.
Elle lui donna rendez-vous pour le lendemain matin dix heures. Pour faire le point.
– Convoquez-moi ce témoin qui a soi-disant vu un individu suspect après le crime de la petite Julie, ajouta-t-elle avant de claquer la portière.
Isabelle descendit jusqu’à la Seine puis obliqua vers le boulevard de Grenelle pour rejoindre la rue du Commerce.
Mais, machinalement, arrivée à la hauteur de la station La Motte-Picquet, elle tourna à gauche sous le métro aérien, se dirigeant vers l’École militaire.
Il fallait qu’elle parle avec Phil. Plus précisément, qu’elle vérifie son emploi du temps.
Qu’elle fasse son boulot.


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jeudi 12 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Avenue de Suffren, Isabelle trouva une place sur un bateau juste au bas de l’immeuble des Bernard.
Il était onze heures trente.
Quand ils sortirent de l’ascenseur, ils croisèrent sur le palier un homme d’une cinquantaine d’années, chapeauté et élégant.
Il sortait de l’appartement des Bernard et s’excusa fort civilement en passant devant eux.
Isabelle Cavalier eut un léger pincement au cœur. La silhouette de l’homme lui évoqua furtivement celle de Phil.
M. Bernard était resté sur le seuil de la porte et invita les deux policiers à entrer aussitôt.
« Encore un haut fonctionnaire », se dit Isabelle en pénétrant dans l’appartement.
M. Bernard, quarante-cinq ans, sorti de l’ENA dans la botte, était un brillant sous-directeur du ministère des Finances.
Isabelle Cavalier avait été chapitrée par le grand patron en personne. Du « doigté », particulièrement avec Bernard.
C’était avant l’autre crime. Mais il l’aurait chapitrée de la même façon pour les Saint-Fort. Ou alors il aurait pris directement l’enquête en main.
Julie Bernard avait quatorze ans.
Mme Bernard était encore sous le choc et gardait la chambre.
Le médecin de famille lui avait administré un puissant sédatif.
M. Bernard semblait un père désemparé et ne voyait dans le meurtre de sa fille qu’une malheureuse fatalité.
Une gamine pleine d’avenir, brillante, précoce même pour son âge puisqu’elle était en troisième et figurait dans les premiers de sa classe.
Le même lycée que la seconde victime, Angeline, et ses deux amies. Mais c’était normal puisqu’elles habitaient toutes quatre le même quartier.
– Jolie comme un cœur et précoce, répétait M. Bernard.
Le capitaine Cavalier s’abstint de lui révéler qu’elle avait eu une relation sexuelle peu avant sa mort.
C’était inutile pour l’instant. Cela eût brouillé l’image de la jeune morte dans le travail de deuil des parents.
Elle n’en avait même pas informé le lieutenant Toussaint. Mais la gamine était bougrement précoce. À moins qu’elle n’eût subi cette relation sous la menace d’une arme ou d’un chantage quelconque.
Les salopards n’étaient jamais en manque d’imagination.
– Mais votre fille revenait de chez une amie, d’après votre premier témoignage. Vous devez connaître cette amie ?
– Non, dit M. Bernard comme surpris de la nature de la question. Je ne la connais pas.
– Mais elle n’avait que quatorze ans, insista le capitaine Cavalier. Vous deviez connaître ses relations.
– Pas le moins du monde, dit M. Bernard en hochant la tête. Ma femme et moi faisions entière confiance à notre fille. Nous ne cherchions pas à la fliquer… enfin, à la contrôler abusivement, se reprit le haut fonctionnaire des finances.
« Un peu léger », se dit Isabelle Cavalier en jetant un bref regard au lieutenant. Mais celui-ci semblait se désintéresser de la question.
Elle s’entêta.
– Vous ne connaissez aucune des amies de votre fille. Aucune ne venait donc jamais chez vous ?
– Si. Mais ma femme et moi n’étions pas toujours là. Nous en connaissions certaines de vue. C’est tout.
– Vous pourriez au moins nous les décrire…
M. Bernard sembla réfléchir un instant.
– Écoutez, capitaine, j’estime que ce serait inutile. Ces descriptions seraient trop imprécises et elles vous conduiraient à interroger inutilement des jeunes filles de la meilleure société, pour rien, sinon jeter le trouble ou le discrédit dans leurs familles et leur entourage. Dans notre monde…
Isabelle ne l’écoutait plus.
« Dans notre monde », on ne baise pas, on ne se drogue pas, il n’y a pas d’escrocs mais que des gens de bonne compagnie, on n’assassine pas, on ne viole pas, il n’y a pas d’inceste et toutes ces saloperies pédophiliques… et, surtout, on déteste le scandale. Alors, c’est l’omerta classieuse, se dit-elle amèrement.
Elle comprenait mieux le sens des recommandations du grand patron.
Elle prit congé de M. Bernard la mine renfrognée et sans renouveler ses condoléances.
Les circonstances ne lui permettaient pas de le secouer un peu pour obstruction à la justice, mais, si celle-ci n’était pas encore égale pour tous, Isabelle Cavalier voulait une police égale pour tous.
Alors, elle ferait son boulot jusqu’au bout et sans salamalecs.
Son premier tour d’horizon, elle l’avait fait dans la délicatesse. Le deuxième risquait d’être plus brutal.


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samedi 7 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 5 (suite et fin)

Chapitre 5 (suite et fin)





Elle ne se fit pas prier pour raconter leur début de soirée dans une brasserie de la place de l’École-Militaire.
Oui. Elles n’étaient que toutes les trois.
– Nous étions inséparables.
Elles s’étaient ensuite rendues sur le Champ de Mars pour le feu d’artifice. À la hauteur de la place Jacques-Rueff. Puis Angeline les avait quittées. Elle avait envie de « faire pipi ».
– Je vous retrouve, avait-elle dit.
Mais elles ne s’étaient pas retrouvées et ses deux amies avaient pensé qu’Angeline avait dû rentrer directement chez elle.
– Elle était un peu fantasque, vous savez, dit Sabrina Claron.
Non. Isabelle Cavalier ne le savait pas.
– Et puis, on avait un peu bu et fumé un joint, vous savez.
Isabelle fronça les sourcils.
– Mais, je vous en supplie, ne le dites pas à mes parents, l’implora-t-elle.
Cette fausse nunuche commençait à lui taper sur le système.
– Tenez-vous à notre disposition comme témoin, jeta sèchement Isabelle Cavalier en prenant congé.
La jeune fille se figea.
– Vous êtes la dernière personne à avoir vu Angeline de Saint-Fort vivante.
– Mais, je ne suis pas la seule ! protesta Sabrina Claron.
– Je sais. Je vais d’ailleurs rendre visite immédiatement à votre amie Corinne Cangros.
Le capitaine Cavalier et le lieutenant Toussaint remontèrent la rue Amélie jusqu’à la rue de Grenelle.
Il était près de neuf heures quinze lorsqu’il sonnèrent à l’interphone de l’immeuble de la rue Duvivier où habitaient les Cangros.
Appartement cossu comme les deux précédents. Mais la décoration de celui-ci était minimaliste.
Les parents Cangros, tous deux hauts fonctionnaires. Madame au ministère de l’Éducation nationale, monsieur à l’Unesco.
Elle, quarante-sept ans, lui quarante-huit.
S’étaient connus à l’ENA.
Accueillants et paraissant sincèrement attristés.
Leur fille, Corinne, dix-sept ans, pleurait à chaudes larmes.
Elle était en terminale littéraire également. Même lycée et même classe que Sabrina Claron.
Mais Corinne parut à Isabelle Cavalier nettement plus sympathique que sa condisciple.
Son récit de la soirée recoupait celui de Sabrina Claron.
À quelques détails près. Comme le « joint ».
Les parents assistant à l’entretien, ça pouvait se comprendre.
Mme Cangros proposa une collation aux deux policiers.
Le capitaine Cavalier accepta avec gratitude.
Mme Cangros les traita avec une courtoisie désuète fleurant la vieille noblesse de province.
Isabelle remarqua, intriguée, une ressemblance de traits entre elle et Mme de Saint-Fort.
La conversation de Mme Cangros lui confirma son intuition.
– Nous sommes d’autant plus peinés que Mme de Saint-Fort est ma cousine. Mais elle est née de Pouldieu du Fouët et moi de Pouldieu du Guen.
Tandis qu’elle conversait avec la maîtresse de maison, Isabelle Cavalier nota que le lieutenant Toussaint semblait avoir conquis la sympathie de M. Cangros.
Ce dernier s’adressait à lui avec une certaine familiarité.
Les deux policiers remercièrent vivement les Cangros pour leur accueil et Isabelle tenta de trouver, en vain, des paroles réconfortantes pour la petite Corinne.
En débouchant dans la rue de Grenelle, Isabelle Cavalier fit part de son sentiment à Matthieu Toussaint.
– C’est curieux. Les deux gamines ont fait exactement le même récit…
– Vous vous faites des idées, capitaine.
– Vous croyez ?
– Elles ont simplement dit la vérité sans se jeter dans des digressions.
– Peut-être…, fit Cavalier pas pleinement convaincue.
Ils revinrent sur leurs pas pour reprendre la voiture d’Isabelle. Chacun dans ses pensées.
Cavalier la mine sombre. Toussaint l’air satisfait d’on ne sait quoi. Peut-être tout simplement de lui-même.
La visite qu’ils allaient rendre aux parents de la première victime ne l’enchantait guère. Elle se sentait épuisée.



© Alain Pecunia, 2009.
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Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





Isabelle Cavalier se rendit en voiture chez les parents de la dernière victime, rue Saint-Dominique, après avoir appelé le lieutenant Toussaint pour qu’il la rejoigne en bas de leur immeuble.
Après avoir dépassé l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, elle dirigea instinctivement son regard vers les fenêtres de l’appartement de Philippe-Henri. Sur sa gauche.
Elle trouva une place pour se garer vers le restaurant Chez Thoumieux et fit à pied la cinquantaine de mètres qui lui restait à parcourir.
Elle s’étonna de trouver le lieutenant Matthieu Toussaint au bas de l’immeuble.
– Vous êtes déjà là ?
– J’habite le quartier, dit-il en guise d’explication.
Il esquissa un léger sourire qu’il voulait charmeur.
« T’es mal tombé, mon coco », se dit le capitaine Cavalier.
Les parents d’Angeline de Saint-Fort reçurent les deux policiers dans un salon rococo aux tentures violine. Du plus mauvais goût quoique l’ameublement fût de prix.
L’ambiance évoqua irrésistiblement au capitaine Cavalier l’antichambre d’une cocotte des années vingt du siècle dernier.
Mme de Saint-Fort, née Louise-Marie de Pouldieu du Fouët, se tenait les épaules voûtées dans un profond fauteuil.
Elle devait avoir la quarantaine mais le chagrin brouillait son âge. Elle était anéantie.
M. de Saint-Fort, Hervé-Pierre, la cinquantaine – cinquante et un ans précisément, devait apprendre plus tard Isabelle Cavalier –, s’efforçait de faire front au malheur.
Il les reçut debout. Raide comme un piquet. Mais il était court sur pattes et légèrement enveloppé, et son port altier rendait un effet comique involontaire.
M. de Saint-Fort appartenait au corps consulaire et il était détaché depuis deux ans à l’administration centrale du Quai d’Orsay.
Il avait tendance à s’adresser au lieutenant Toussaint et à ignorer le capitaine Cavalier.
« Un macho de la haute », pensa instantanément Isabelle Cavalier.
D’ailleurs, il avait l’air de se soucier comme d’une guigne du chagrin de sa femme.
– Dans notre monde, nous ne sommes pas habitués à ce genre de drame…, disait-il.
Isabelle traduisit par « ça fait tache dans le décor ».
Elle ignora délibérément M. de Saint-Fort et s’adressa délicatement à sa femme pour lui demander des précisions sur les relations de sa fille. Plus précisément sur ses deux amies avec lesquelles elle avait réveillonné.
Isabelle Cavalier n’en tira pas grand-chose.
Mme de Saint-Fort avait éclaté en sanglots et répétait sans cesse :
– Je veux voir ma petite fille. Quand me laissera-t-on aller la voir…?
Angeline était une ado apparemment sans problème. À seize ans, elle était en première et sa scolarité était normale.
Le capitaine Cavalier renouvela ses condoléances au couple avant de prendre congé.
Les deux policiers remontèrent à pied la rue Saint-Dominique vers la rue Amélie.
Il était presque huit heures du matin.
Sabrina Claron, dix-huit ans, élève de terminale littéraire, était une des deux amies de la victime.
Le père, inspecteur d’académie. La mère prof de français.
Mme Claron, fin de quarantaine, attristée, sans plus.
– Quand je pense que ça aurait pu arriver à ma fille…
M. Claron, cinquante ans et quelconque mais se jugeant important, les recevant comme des inopportuns, limite égoutiers venant réclamer leurs étrennes.
– Ma fille n’a rien à voir avec tout ça et je ne vois pas en quoi…, commença-t-il en s’adressant à Matthieu Toussaint.
– C’est à moi d’en juger, le coupa sèchement le capitaine Cavalier. Votre fille est majeure et je l’interroge ici ou je la convoque à la Brigade criminelle.
– Mais…
– Et sans votre présence, s’il vous plaît.
Elle échangea un bref regard avec le lieutenant qui fit sortir les parents du salon en les accompagnant.
Sabrina était brune, élancée, jolie et genre étudiante modèle. Un peu trop sainte-nitouche aux yeux d’Isabelle Cavalier.
Elle semblait peinée pour son amie Angeline, mais le capitaine Cavalier eut la curieuse impression qu’elle en faisait trop.


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vendredi 6 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Isabelle Cavalier fut réveillée par la sonnerie de son portable à quatre heures du matin. Elle n’avait dormi que trois heures et demie.
Le corps d’une jeune fille de seize ans avait été retrouvé une heure plus tôt dans les fourrés du Champ de Mars, près du manège, côté avenue de La Bourdonnais.
Étranglée et violée, d’après les premières constatations. Probablement après sa mort puisqu’elle ne semblait pas s’être défendue.
– J’arrive, dit Isabelle d’une voix blanche.
Elle arriva quarante minutes plus tard sur les lieux.
L’équipe technique était déjà au travail à la recherche du moindre indice.
– Nous avons contacté la famille, dit le gradé de la BAC de nuit du VIIe. Il semble qu’elle soit venue assister au feu d’artifice avec deux amies. Nous avons leurs noms et adresses.
Il tendit son calepin au capitaine Cavalier.
La victime habitait chez ses parents rue Saint-Dominique.
L’une de ses amies, dix-huit ans, également chez ses parents, rue Amélie. La seconde, dix-sept ans, rue Duvivier. Le même secteur.
Isabelle Cavalier frissonna de froid et de fatigue.
Le gradé proposa au capitaine un peu de café.
Isabelle accepta la proposition avec reconnaissance.
Il demanda à l’un des ses hommes d’aller chercher la Thermos dans leur véhicule.
– Qu’est-ce que vous en pensez ? C’est encore notre tueur de cet après-midi, non ?
– Je le crains, je le crains, répondit tristement Isabelle.
– En tout cas, c’est un malin. Il a réussi à déjouer le dispositif de surveillance.
Le capitaine Cavalier hocha la tête et se dirigea vers le médecin légiste, le rouquin qu’elle avait déjà croisé à Noël.
Il avait achevé ses premières constatations.
– À ce rythme-là, on risque pas de pointer au chômage ! lui lança-t-il d’un ton revenu de tout.
Isabelle grimaça. Elle ne trouvait pas ça drôle.
Le médecin haussa les épaules.
– Si vous croyez que ça m’amuse ! Vous, vous allez faire jouer vos petites cellules grises, mais moi je vais aller fouailler dans tout ça, dit-il en indiquant d’un mouvement de tête le corps de la jeune fille assassinée. Les mômes, c’est pas mon trip, capitaine…
Isabelle eut un faible sourire et lui tapota le bras.
– Et la mort ? demanda-t-elle.
– Oh ! c’est encore le dingue au collier et la petite a probablement été violée après sa mort… Tiens, ça me fait penser que la gamine de cet après-midi, eh bien, j’ai retrouvé du sperme dans son vagin. Mais elle n’a pas été violée. Elle semble avoir eu une relation consentante une heure ou deux avant sa mort.
Isabelle Cavalier arqua ses sourcils d’étonnement.
– Je n’ai pas encore établi mon rapport, vous ne pouviez donc pas le savoir, capitaine. Mais, à ce rythme-là, autant que vous me donniez votre numéro de portable pour que je vous communique l’info en temps réel.
Le capitaine hocha la tête. Non, il ne s’agissait pas de cela. Elle n’avait rien à lui reprocher.
Elle venait simplement de réaliser que dans les dix meurtres attribués au tueur au « collier de perles », aucune de ses victimes n’avait été violée. Même pas une tentative.
– Ce n’est peut-être pas le même tueur, dit-elle.
– Ah ! ça, je vous le dirai quand j’aurai comparé les prélèvements de sperme de cet après-midi et de cette nuit…
– Non, le coupa le capitaine Cavalier. Ce n’est peut-être pas notre tueur d’avant.
Le médecin afficha une moue dubitative.
– Ça ne veut rien dire. Votre tueur, il n’a peut-être pas voulu mourir puceau !
Isabelle Cavalier pinça les lèvres et jeta un regard noir au toubib.
– Qu’est-ce que vous pouvez être coincée, vous ! lâcha-t-il en retournant auprès du corps.


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jeudi 5 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 3

Chapitre 3





Isabelle Cavalier était rentrée chez elle, rue du Commerce, vers vingt et une heures.
Pour une fois, elle aurait aimé que son mari l’emmène réveillonner dans un restaurant de fruits de mer du quartier, vers le Village suisse ou l’École militaire. Mais, dès qu’on parlait restaurant, Philippine, du haut de ses trois ans et demi, répondait Mac Do, « pour les cadeaux et qu’ils aiment les enfants ».
Isabelle n’avait pas du tout envie de dîner au Mac Do du coin et son mari lui avait fait la surprise de ramener des petits plats de chez un traiteur.
Mais Isabelle n’avait pas faim. Elle était très malheureuse et avait surtout envie de pleurer.
Elle craignait que Phil ne sorte de sa vie, d’une façon ou d’une autre.
Pourtant, le soupçonner à nouveau, c’était une sacrée foutaise. Cela n’avait strictement aucun sens. Il avait été blanchi de tout soupçon.
Isabelle éprouva l’envie de se retrouver dans les bras de son mari et de faire l’amour. Après, ça irait mieux.


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mercredi 4 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 2 (suite et fin)

Chapitre 2 (suite et fin)





Isabelle Cavalier retourna dans son bureau et demanda à un lieutenant récemment débarqué à la Crim, Matthieu Toussaint, trente et un ans, de jeter un regard neuf sur les anciens dossiers concernant le tueur au « collier de perles ».
– C’est curieux, dit le lieutenant deux heures plus tard, mais le signalement de l’assassin donné par le témoin fait penser à ce vieux prof qui avait été soupçonné après l’assassinat de la petite Dumontar au bois de Boulogne le 14 juillet 96…
Isabelle Cavalier eut l’impression d’avoir reçu un violent coup au plexus. Elle manqua d’air et se retint des deux mains au rebord du bureau pour ne pas vaciller.
Le lieutenant la regardait avec étonnement.
– Quelque chose qui ne va pas, capitaine ? demanda-t-il avec une légère pointe d’inquiétude.
Isabelle Cavalier s’efforçait de se ressaisir. Il fallait absolument qu’elle dise quelque chose.
– Ce n’est rien, lieutenant. C’est la fatigue.
– Ah !
– Quant à ce professeur qui fut soupçonné, M. Philippe Dumontar, il a été mis totalement hors de cause par la suite. C’était une fausse piste et c’est mon approche du sujet qui nous a permis à l’époque de l’écarter comme principal suspect…
Pourquoi avait-elle dit « principal suspect » au lieu de « suspect » tout court ? C’était stupide. Cela pouvait laisser croire qu’il pouvait toujours faire un éventuel suspect.
– D’ailleurs, s’empressa-t-elle de poursuivre, c’est parce que nous avons passé trop de temps derrière ce professeur à vouloir le coincer que nous avons loupé l’assassin en négligeant les autres pistes…
– Lesquelles ? demanda le lieutenant zélé.
Isabelle Cavalier resta un instant interdite. C’était une bonne question. Car il n’y avait jamais eu d’« autres » pistes.
– Celles que l’on aurait pu éventuellement trouver, lieutenant, dit-elle d’un ton qu’elle voulut dégagé.
– Pourtant, insista le lieutenant, il n’y avait pas d’autre piste que celle-là…
Une boule d’angoisse et de doute se mit à yoyoter dans le gosier du capitaine Cavalier.
Quand elle avait téléphoné à Phil en fin de matinée pour l’inviter à réveillonner, elle lui avait trouvé une voix bizarre.
Il avait décliné l’invitation en disant qu’il se sentait patraque.
– Tu devrais voir un médecin, lui avait-elle dit.
– Non, non, ça ira. Je ferai un petit tour dans le quartier cet après-midi pour prendre l’air et je me coucherai de bonheur ce soir.
– Mais promets-moi de venir demain midi si tu te sens mieux ?
– Je ne te promets rien, Isa.
Jamais Phil ne lui avait parlé ainsi. Quelque chose devait le contrarier ou alors il était réellement mal-en-point.
– Écoute, avait-elle ajouté anxieuse, je ferai un saut chez toi…
– Non, l’avait-il coupée, j’ai envie d’être seul, Isa.
Isabelle Cavalier avait failli en pleurer de déception.
Jamais Phil, le père qu’elle avait adopté et qui était devenu, par voie de conséquence, le parrain et le « grand-père » de sa petite Philippine, l’homme qu’elle chérissait le plus après son mari, ne l’avait traitée aussi cavalièrement.
Elle avait eu l’impression de l’avoir importuné, dérangé même.
Le lieutenant toussota. Il semblait attendre une réponse de sa part.
– La piste a définitivement été écartée, lieutenant. Cet homme est devenu un de mes proches et l’ami de la plupart de mes amis policiers. Nous le tenons tous en grande estime. Alors, oubliez-le…
Isabelle Cavalier était surprise d’avoir mis si peu de conviction dans son ton. Elle d’habitude si prompte à reprendre la moindre critique à l’égard de Philippe Dumontar.



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mardi 3 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (C. C. XIII) par Alain Pecunia, Chapitre 2


Chapitre 2





Le capitaine Isabelle Cavalier se trouvait dans son bureau du 36, quai des Orfèvres lorsque la nouvelle de ce nouveau meurtre parvint à la Brigade criminelle.
– Ça va pas recommencer ! dit le patron en pensant plus à la pression de la hiérarchie qu’aux éventuels meurtres.
Cela avait été un véritable cauchemar. La Crim avait été prise entre le marteau de la direction du ministère et l’enclume des médias. Et ce n’avait pris fin qu’avec la cessation des crimes.
Pour quelle raison, d’ailleurs ? Un serial killer, ça ne se lasse pas.
Alors on avait estimé que l’assassin était mort. De mort naturelle ou accidentelle.
Il avait encore pu quitter la région parisienne ou la France. Mais aucun crime semblable n’avait été répertorié où que ce soit.
Bien sûr, chaque région et chaque pays avaient continué d’avoir leur quota d’étranglés et d’étrangleurs. Mais ça restait dans le répertoire classique. Aucune trace d’un tueur utilisant un collier de perles.
– De toute façon, observa Isabelle Cavalier, nous avons la réponse. Il est bien vivant.
Et, pour une fois, la brigade anticriminalité du VIIe avait un témoin.
Qui avait aperçu non loin du lieu du crime un individu dont le comportement lui était apparu suspect. L’individu était de type européen, de taille moyenne et rondouillard, à la calvitie prononcée, ayant entre cinquante-cinq et soixante ans. Et il avait un étrange regard.
Personne n’osa évoquer la possibilité d’un tueur « imitateur ». Parfois, ça peut arriver. Le nouveau venu dans l’univers des serial killers obtient ainsi quelques meurtres d’avance si le meurtrier qu’il imite n’a jamais été identifié.
Ça fait grimper la cote. Ça lui permet de jouer d’emblée dans la cour des grands du crime en brûlant les étapes intermédiaires.
Mais, en l’occurrence, les traces de strangulation étaient trop parfaites pour qu’il y eût doute. Et concordaient précisément avec celles des crimes précédents.
L’arme était donc identique. Un collier de perles en bois. De grosses perles.
Et la victime présentait une des caractéristiques essentielles des victimes précédentes. Elle était de taille inférieure à un mètre soixante-dix et de type menu.
L’âge semblait peut importer pour le tueur, mais la victime avait quatorze ans. Ce qui en faisait sa plus jeune proie.
L’assassin avait commis son crime peu avant seize heures. Alors que les gens vaquaient à leurs courses en ce 31 décembre.
Au pied de l’ascenseur dans le hall d’entrée d’un immeuble de l’avenue de Suffren.
La victime y habitait chez ses parents. Le père haut fonctionnaire.
D’après celui-ci – la mère n’était pas en état de témoigner –, la petite revenait de chez une amie. Donc, l’assassin l’avait surprise dans le hall.
Le commissaire principal Derosier convoqua tout son petit monde pour faire le point. Enfin, ceux qui étaient présents un 31 décembre.
Le capitaine Isabelle Cavalier fut immédiatement désignée pour prendre la direction des investigations.
– Vous êtes la plus à même de mener cette enquête puisque vous avez travaillé sur les crimes précédents, déclara d’emblée le commissaire au soulagement des collègues du capitaine qui ne se voyaient pas privés, eux, de réveillon.
Isabelle Cavalier se sentit flattée. À l’époque des derniers crimes, elle n’était que lieutenant. Et elle avait à cœur, en tant que femme, de reprendre ce dossier et de mettre enfin la main sur cet assassin de femmes.
– Mais, monsieur, objecta-t-elle, je suis déjà en charge de l’enquête sur les crimes de Noël, l’affaire de l’égorgeur et celle du pavillon des Lilas…
– Ça peut attendre. Nous n’avons pas de pistes sérieuses pour ces crimes, tandis que, là, nous avons un témoin.
Les quelques membres de la brigade présents marquèrent leur étonnement. Il était exceptionnel qu’on leur retire un os à ronger. C’était pas le genre de la maison. Et ils ignoraient que cette affaire avait été définitivement réglée à leur insu*.
Le commissaire principal haussa les épaules.
– C’est comme ça et ça vient d’en haut.
* Voir Sous le faux étendard du Prophète.


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lundi 2 novembre 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire (Le retour)" (Chroniques croisées XIII), par Alain Pecunia, Chapitre 1

Ce treizième épisode des « Chroniques croisées » s’intitule curieusement Sous le signe du rosaire (Le Retour) – curieusement car il s’agit également du mien après vous avoir lâchés en juillet. Mais quoi de plus naturel que je revienne aujourd’hui parmi vous en ce 2 novembre, jour des morts, puisque nous traitons de « romans noirs » !
Pourtant j’aurai préféré une autre histoire car Sous le signe du rosaire (le sixième épisode) ne vous avait pas emballés plus que cela alors qu’il est mon préféré dans une large mesure.
Il m’est cependant impossible de ne pas suivre l’ordre chronologique des aventures du couple Cavalier pour le meilleur et le pire. Alors tant pis pour moi !



Après plusieurs années d’« inactivité », le tueur au rosaire signe de nouveaux meurtres.
Les soupçons se portent sur Philippe-Henri Dumontar, ex
-serial killer
devenu le sympathique « papy » de la famille Cavalier.
Le capitaine Isabelle Cavalier de la Crim se trouve plongée dans une sordide affaire de mœurs dont les protagonistes appartiennent au « beau monde » parisien.
Mais pourquoi demande-t-on au commandant Pierre Cavalier, le nouveau responsable du « Service » et commandant aux RG, d’éliminer le tueur ?



Chapitre 1





Le Président s’apprêtait à adresser aux Français les traditionnels vœux du 31 décembre.
Cette allocution constituait, avec le défilé militaire du 14-Juillet et le Salon de l’agriculture, un des trois temps forts de son année politique. Du moins pour lui.
Ce soir, ses vœux prendraient un relief tout particulier. Il en ronronnait d’avance de plaisir tel un chat de gouttière lové sur un coussin soyeux au coin du feu.
Tout allait pour le mieux. Les Américains s’enlisaient en Irak, l’hécatombe de la canicule n’était plus qu’un lointain souvenir et la lutte contre l’insécurité enregistrait de francs succès.
Même les Corses restaient tranquilles, c’est dire !
Et Jospin pouvait toujours tenter de préparer sa résurrection politique pour les futures présidentielles. Il n’était pas encore assez âgé pour faire un outsider crédible.
Le Président zappait tranquillement sur les diverses chaînes en attendant la fin des préparatifs pour son intervention.
Il venait juste de se caler sur un dessin animé de Disney Channel lorsque la sonnerie du téléphone posé près de lui retentit.
Il maugréa. Reposa sa canette de bière sur le guéridon. On ne pouvait vraiment pas lui foutre la paix cinq minutes. Surtout ce jour-là !
– Monsieur le Président, la Une, il y a un flash info ! dit la voix inquiète d’un de ses assistants.
– Qu’est-ce qu’il y a encore ? pesta le Président.
– Vite, regardez !
Tout en se positionnant sur la Une, il se dit qu’il faudrait qu’il rappelle au petit D…, ce petit trou-du-cul, d’être un peu moins familier. Ce n’était pas parce qu’il faisait, à défaut d’autre chose, un excellent partenaire de causette le dimanche après-midi qu’il pouvait se croire permis d’user d’un tel ton à son égard. D’ailleurs…
La progression neuronale de la pensée du Président fut soudainement stoppée net. Un court-jus comme il arrive parfois aux personnes d’un certain âge sous le coup d’une forte émotion. En général, une mauvaise nouvelle.
Frappé de stupeur, il resta scotché au fond de son fauteuil, la bouche ouverte limite décrochement de mâchoire.
« Un nouveau crime vient d’endeuiller cette malheureuse fin d’année, déjà marquée par cinq meurtres sur Paris et sa proche banlieue les 24 et 25 décembre, ainsi que par l’explosion d’un immeuble à Montreuil qui aurait pu avoir de tragiques conséquences.
« En effet, nous venons d’apprendre par une dépêche de l’Agence France Presse que le tueur fou “ au collier de perles ”, surnommait également le “ Père Noël tueur ”, qui n’avait plus fait parler de lui depuis fin 97, aurait à nouveau frappé.
« Rappelons que ce sinistre individu, à qui l’on attribue une dizaine de crimes commis entre 1992 et 1997, n’a jamais été retrouvé et que certaines informations laissaient à penser qu’il s’était peut-être enfui à l’étranger ou était même décédé*.
« Hélas ! tout indique, d’après les premières constatations, que le “ Père Noël tueur ” serait de retour parmi nous cinq ans plus tard… »
– Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir me pourrir la vie ! marmonna le Président avant d’exploser de fureur. L’Intérieur ! Qu’on m’appelle l’Intérieur ! hurla-t-il.
Il vit arriver le petit D…, faux cul comme pas un et qui devait attendre sa réaction derrière la porte.
Sa façon de marcher en serrant les fesses et en se dandinant comme un canard l’insupportait de plus en plus.
– Oui, monsieur le Président…, minauda le jeune assistant.
– Appelez-moi l’Intérieur ! aboya le chef de l’État en se levant. Et dites à la télé que je retarde mon allocution !
– Mais c’est impossible, monsieur le Président ! C’est programmé…
– Mais qu’est-ce que vous voulez que je leur dise après ça ? « Tout va très bien madame la marquise »…
– Faites comme si de rien n’était, monsieur le Président, si je puis me permettre cette suggestion, répondit le jeune assistant sans se démonter. Vous pourrez toujours dire ensuite que vous ne saviez rien, que vous n’étiez pas au courant.
Le Président sembla réfléchir.
– Mais c’est pas con ça ! C’est même pas con du tout…, lâcha-t-il après avoir sommairement pesé le pour et le contre.

* Voir Sous le signe du rosaire.

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samedi 4 juillet 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 36

Chapitre 36





Le sociologue Alain Berthon s’est converti au bouddhisme. Sa femme, elle, a préféré prendre un amant.
Quant à Janine Bangros, elle est retournée dans le Sud-Ouest et a trouvé une place d’aide-soignante dans une maison de retraite. Elle espère pouvoir devenir infirmière et refaire sa vie.




« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.



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Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 35

Chapitre 35





À la sous-direction dite des « coups tordus » de la DST, on poussa également un immense soupir de soulagement.
Depuis quelques mois, l’agent Roger Bangros avait échappé à tout contrôle.



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Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 34

Chapitre 34





Chacun poussa en « haut lieu » un soupir de soulagement.
On avait frôlé de près la catastrophe médiatique.
Le directeur sermonna le commandant Pierre Cavalier.
– Mon vieux, vous auriez pu me tenir au courant de vos intentions plus précisément. Bien sûr, vous aviez carte blanche, mais quand même, vous vous êtes peut-être un peu précipité, non ? Après tout, ils n’étaient peut-être pas si dangereux que ça.
Cavalier préféra ne pas répondre et tourna les talons.


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vendredi 3 juillet 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII) par Alain Pecunia, Chapitre 33

Chapitre 33





La première réaction de la police et des pompiers montreuillois fut d’attribuer cette explosion au gaz.
C’était l’évidence, à première vue, étant donné sa violence.
Une fuite qui forme une poche, et houp la boum !
Quand les corps furent découverts de dessous les gravats, plus ou moins par bouts et morceaux qu’il était difficile d’approprier précisément à son propriétaire – à qui le cervelet ou le morceau de moue ? –, on se mit à douter de l’explosion de gaz.
« On », c’est-à-dire les sapeurs-pompiers, car, curieusement, l’Intérieur semblait se désintéresser de l’affaire et trouvait satisfaisante la thèse du gaz.
Mais les pompiers s’entêtèrent et prouvèrent que les restes de sacoches avaient contenu de l’explosif. Que, curieusement, si l’on tentait de les reconstituer, ça ressemblait à l’attirail de base de tout kamikaze. Et que venaient faire ces Coran, trois pistolets automatiques et deux pistolets mitrailleurs de marque israélienne ? Et ces grenades retrouvées intactes dans une sacoche ?
L’Intérieur mit le holà et demanda aux pompiers de s’occuper de ce qui les regardait au lieu de se mettre à affoler les populations avec leurs élucubrations gratuites.
D’ailleurs, un communiqué du ministère, qui tombait à point nommé, coupa court à toute rumeur dans l’après-midi du 30 décembre.
« L’identité des cinq individus qui ont péri dans l’explosion qui s’est produite à Montreuil dans la nuit du 27 au 28 décembre n’a pu être déterminée, mais des analyses ADN sont en cours en vue de les identifier avec certitude.
« Toutefois, il est établi que ces cinq individus, inconnus des services de police, étaient liés au grand banditisme et qu’ils avaient entreposé une quantité importante d’explosifs qu’ils avaient probablement l’intention d’utiliser lors d’attaques de fourgons blindés ou de débits de tabac.
« En tout état de cause, ils auraient déclenché accidentellement l’explosion dans laquelle ils ont péri en manipulant lesdits explosifs. »



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jeudi 2 juillet 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 32

Chapitre 32





Pierre Cavalier partit de chez lui vers dix-huit heures trente, juste au moment où Isabelle arrivait après être passée prendre la petite chez la baby-sitter du premier.
Après avoir embrassé tendrement sa femme et sa fille. En y mettant encore plus de tendresse que d’habitude.
– On m’a appelé. Il y a peut-être une piste, dit-il simplement en guise d’explication et pour soulager sa mauvaise conscience à l’égard d’Isa.
À vingt heures dix, il pénétra discrètement dans le sous-marin.
Il rejoignait l’équipe de nuit.
L’équipe de jour avait transmis deux nouveaux va-et-vient d’un jeune. Qui était revenu à chaque fois avec deux grands sacs de ce qui semblait être des provisions.
– Ou d’autre chose, commenta machinalement Pierre Cavalier sans penser à rien de précis.
Dans le fourgon aménagé en sous-marin et bourré de matériel divers d’écoute et de transmissions, régnait une odeur de sueur, de tabac et de cochonnaille.
Les transmissions pouvaient servir, mais pas l’écoute.
Cavalier avait renoncé à sonoriser la ruine servant de planque. Aucun de ses hommes engagés dans l’action ne comprenant un traître mot d’arabe.
L’équipe de trois hommes lui avait fait un peu de place. Mais c’était malgré tout étroit pour quatre.
Mais ils étaient contents que le commandant soit avec eux.
Pour Cavalier, c’était une question de point d’honneur.
Il voulait partager leur sale boulot et leur montrer qu’il en assumait toute la responsabilité.
À vingt et une heures, il accepta un sandwich au saucisson à l’ail et une bière blonde.
L’équipe s’installait pour la surveillance de nuit.
À présent, peut-être qu’avec un peu de chance et grâce à l’agitation de la DST, quelque chose allait bouger.
– Tiens ! en voilà un, dit le guetteur.
Pierre Cavalier regarda à travers la vitre sans tain.
C’était un des jeunes qui sortait de la boutique murée. Il venait de derrière le petit immeuble.
Ils le virent repasser une heure plus tard. Avec deux grands sacs de voyage, cette fois.
Merde ! une patrouille de police en voiture s’était mise à rouler au ralenti à sa hauteur.
– Pourvu qu’ils ne l’interpellent pas, ces cons ! dit le guetteur.
Le jeune la jouait naturel et eut le culot d’adresser un léger sourire aux occupants de la voiture de police.
Celle-ci accéléra et se désintéressa du jeune au moment même où il atteignait le petit immeuble condamné.
Il y eut un soupir de soulagement général dans le sous-marin.
Nouvelle alerte vers vingt-deux heures quarante-cinq.
Un nouvel arrivant. Qui fut identifié comme étant « Momo » selon la description fournie par la femme de Roger Bangros.
La pression monta d’un cran dans le sous-marin.
À minuit cinq, ce fut l’arrivée de Mourad.
Deux crans d’un coup, cette fois.
Pour bouger, ça bougeait.
Les trois hommes de l’équipe étaient devenus fébriles.
Le commandant Cavalier était satisfait de ne s’être pas trompé. Mais il ne partageait pas leur excitation.
L’attente fut ensuite longue.
Roger Bangros n’arriva pas avant deux heures et demie.
– Bingo ! dit le guetteur d’une voix étouffée.
Les trois hommes s’étaient tournés vers le commandant.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » demandaient leurs regards.
Cavalier déglutit sa salive.
– On y va ! dit-il d’une voix qu’il aurait souhaitée plus assurée.
Il regarda une dernière fois à travers la vitre sans tain et se tourna vers l’artificier qui sortait d’un étui une télécommande.
– Passe-la-moi, lui dit-il en lui tendant la main.
L’homme marqua une légère hésitation et la lui tendit sous le regard étonné de ses deux camarades.
– Avant, on se déplace un peu. Ça vaut mieux.
L’un des hommes se mit au volant et dégagea le fourgon pour aller se garer une cinquantaine de mètres plus bas. En double file.
Par la vitre arrière, Cavalier constata que rien n’avait bougé.
Il se tourna vers ses hommes et arma la télécommande.
– Il y a juste ce qu’il faut ? demanda-t-il par acquis de conscience à l’artificier.
Celui-ci hocha la tête affirmativement.
– Comme vous me l’avez demandé, commandant.
Pierre Cavalier déclencha l’explosion.
Qui ne fut pas « juste ce qu’il faut ».
Même le fourgon fut fortement ébranlé par la violence de l’explosion.
Il ne restait rien de l’immeuble désaffecté sinon un tas de gravats.
Pas grand-chose, non plus, des voitures garées sur une trentaine de mètres de part et d’autre de la chaussée.
Sur la gauche de l’immeuble effondré, la supérette n’avait plus de vitrine et son toit s’écroula sur les linéaires. Sur sa droite, un autre immeuble condamné et voué également à la démolition, séparé par une impasse, s’effondra à demi sur toute sa largeur, verticalement.
Le fourgon de Cavalier dégagea au plus vite. L’artificier ne cessant de répéter :
– Je ne comprends pas, il y avait juste ce qu’il faut…
Au milieu d’un silence lugubre.
Puis Pierre Cavalier, d’abord « sonné », finit par comprendre que les jeunes avaient dû transporter des explosifs dans la boutique au cours de leurs va-et-vient. Ce qui n’avait pas été envisagé et dont on ignorerait à jamais l’usage éventuel.


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mercredi 1 juillet 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII) par Alain Pecunia, Chapitre 31

Chapitre 31





Roger Bangros avait assisté à l’arrivée de la police au bas de son immeuble.
Il était cinquante mètres plus bas dans la rue Belgrand en train de garer son taxi.
Il les avait vus embarquer Janine.
C’était mauvais signe. Surtout qu’il n’était pas parvenu à localiser Alain Berthon de toute la journée. Berthon se planquait ou était allé demander aide et protection à la police.
Son plan avait foiré. Il était fondé sur l’assassinat de tous, sans exception, les membres du Comité révolutionnaire contre l’islamophobie de Collin.
Il ne fallait pas qu’il reste un seul témoin en vie susceptible de deviner et de dévoiler sa machination.
En fait, son groupe avait tué pour rien. Sauf, peut-être, s’ils faisaient un communiqué de revendication comme Momo l’avait suggéré.
Mais en avaient-ils encore le temps ?
Non, ils devaient mourir en martyrs de la vraie Foi.
Pour l’instant, planqué chez une vielle copine de fac d’avant sa conversion à l’islam et qui l’ignorait, il imaginait l’apothéose de leur action.
La nuit du 31 décembre. À minuit. Parmi la foule des Champs-Élysées.
– Nous sauterons en même temps que les bouchons de champagne ! dit-il à haute voix le regard émerveillé. Nous serons les « bulles » d’Allah !
C’était son plaisir, sa grande jouissance. Imaginer le carnage qu’ils feraient à eux cinq en se faisant exploser avec leur charge d’explosifs en plein milieu de la foule.
Il avait prévu l’endroit où chacun devrait se trouver. Suffisamment éloignés les uns des autres pour obtenir le maximum d’effets.
Des centaines de morts ! jubilait-il. Pas autant que le grand Ben Laden, mais bien plus que nos frères palestiniens ! Nous aurons osé frapper en plein cœur Paris et nous serons des martyrs de l’islam et les héros du monde arabe. Nous aurons œuvré pour la plus grande gloire d’Allah…
En attendant ce grand moment, ils se retrouveraient, comme prévu, dès cette nuit, à leur planque de Montreuil.
Ils prieraient et se réjouiraient ensemble d’être bientôt accueillis en martyrs au paradis d’Allah.



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