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lundi 19 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 35

Chapitre 35





Il était cinq heures cinq du matin quand Marie-Laure de Loÿ acheva sa confession.
Antoine et Isabelle étaient épuisés, Phil et son ami Dupont-Jaulieu accusaient la fatigue. Seule la générale ne semblait pas marquée par cette nuit blanche.
Le commissaire Antoine fut hébergé par la vieille dame, le professeur ne disposant que de deux chambres qui furent occupées par Philippe-Henri et la jeune femme. Tandis qu’Isabelle Cavalier se contenta du canapé du salon où elle s’écroula d’épuisement.
Ils dormirent jusque vers midi.
Isabelle se sentit reposée, à la différence d’Antoine qui apparut les traits tirés, ayant eu du mal à s’endormir à cause des ronflements de sapeur de la générale.
Marie-Laure de Loÿ fut la dernière à se lever.
Après un copieux déjeuner-lunch, Antoine donna congé à ses deux subordonnés qui avaient également dormi chez la générale, partageant le même lit.
Isabelle parvint à convaincre Philippe-Henri de rentrer chez lui et demanda au professeur Dupont-Jaulieu de continuer à les héberger, elle, Antoine et la jeune femme, jusqu’au lendemain matin, lundi.
Dans l’après-midi, Isabelle et Antoine parvinrent à s’isoler pour décider du sort de Marie-Laure.
Le capitaine Éric Dupert, le meurtrier de Serge Tampion et des frères Monteil, était mort. Ainsi que Gérard Boulic, son complice dans le meurtre de l’éditeur et l’assassin des deux fillettes. Anne-Sophie de Loÿ avait probablement subi le même sort.
Les dossiers avaient été mis sur Internet. La presse du lendemain les reprendrait peut-être.
Le scandale, en tout cas, risquait d’être énorme. Tant au niveau européen avec l’escroquerie aux subventions agricoles que sur le plan intérieur avec le manuscrit des « basses œuvres ».
Pierre-Marie de Laneureuville serait peut-être même obligé de démissionner du gouvernement.
Anne-Sophie de Loÿ ne pesait pas lourd eu égard à tout ça, même si la complicité de meurtre pouvait être retenue contre elle.
Isabelle estimait qu’elle avait été sous l’emprise de sa sœur aînée, en qui elle voyait un personnage pervers et manipulateur.
– De toute façon, soyons logiques, dit-elle à Antoine. Nous avons agi en marge du code de procédure pénale. Alors continuons !
C’était l’évidence.
Isabelle lui proposa de demander à la générale d’héberger la jeune femme quelque temps.


© Alain Pecunia, 2010.
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dimanche 11 avril 2010

Noir Express : "Editeur au sang" (C. C. XV) par Alain Pecunia, Chapitre 29

Chapitre 29





Les trois policiers se rendirent à l’appartement d’Antoine après avoir fait provision de plats cuisinés chez un traiteur asiatique.
Ils tinrent conseil tout en jouant des baguettes.
D’emblée, ils écartèrent la voie judiciaire normale.
Cela leur semblait la plus sûre façon de voir l’affaire Tampion et ses dégâts collatéraux définitivement enterrés. Et, de toute façon, ils étaient en pleine illégalité depuis le début de leur enquête perso.
Le plus urgent était de neutraliser le capitaine Dupert.
– Peut-être en faisant rouvrir le dossier du meurtre des deux gamines ? suggéra Isabelle Cavalier.
– Trop long, trancha Antoine. Ça prendrait trop de temps. Il nous faut agir très, très rapidement.
– Et la presse ? proposa Gilbert Lenoir.
– Tu vois la presse publier ces trucs-là, toi ? lui rétorqua Antoine. C’est une presse d’opinion, pas d’investigation…
– Ouais, concéda Lenoir, mais il y a quand même Internet. Et, si on balance ces dossiers sur la toile, je vous jure que le moindre canard en parlera pour ne pas être à la traîne.
Le commissaire Antoine n’avait que peu d’estime pour les internautes. Il les classait en deux grandes catégories, les voyeuristes, ceux qui recherchaient les sites de cul, et les glandeurs, les amateurs de jeux vidéo.
Ses collègues des Mœurs en étaient devenus des accrocs et ne juraient plus que par la Toile pour repérer leurs clients : pédophiles de tout poil, sado-masos hards, zoophiles acharnés – mais, là, c’était surtout pour protéger les pauvres bêtes qui n’en pouvaient mais et ne réclamaient pas tant d’épanchements…
Pour lui, un ordinateur, ça servait à rédiger les rapports et les procès-verbaux. Cet usage marquait un progrès certain vis-à-vis de la machine à écrire à deux doigts : plus de ratures et ça s’autocorrigeait.
Surtout, c’était idéal pour engranger ses vieilles photos de vacances accumulées au fil des ans.
Antoine interrogea Isabelle Cavalier du regard en faisant une moue dubitative.
– Il n’a pas tort, dit-elle. Mais comment s’y prendre ?
Le lieutenant Lenoir prit la balle au bond.
– On scanne et j’envoie, en fichiers joints, à deux, trois forums de discussion auxquels je participe sous pseudo, plus les agences de presse…
Antoine se résigna à laisser son ordinateur et son scanner aux mains de Lenoir.
D’un commun accord, ils écartèrent le premier dossier, celui concernant les fantaisies sexuelles de l’éminent opposant, peut-être présidentiable. Ça n’intéresserait personne.
Le producteur et la mafia russe fut scanné en une heure et lancé sur-le-champ.
Les pièces essentielles du dossier concernant le trafic aux subventions agricoles européennes furent balancées l’heure suivante.
Une heure plus tard, vers dix-sept heures trente, les forums étaient déjà largement animés par les deux premiers envois, surtout le forum de TF 1.
– Ça roule, dit Lenoir en montrant les questions et commentaires que les deux dossiers suscitaient. On peut envoyer celui de Saddam.
Dans la demi-heure, le nombre de réactions à ce dossier fut surprenant et deux agences de presse le reprirent quasi simultanément.
Restait le manuscrit de quatre cents pages. La bombe.
Mais il était impossible de scanner les quatre cents pages en peu de temps et ils prirent la décision de ne « publier » que des morceaux choisis.
Antoine et Isabelle Cavalier se partagèrent le manuscrit tandis que Lenoir se chargeait de scanner les pages sélectionnées, les plus significatives.
Le nom de Xavier Cavalier, le grand-père du mari d’Isabelle, revenait souvent, ainsi que celui de son père, François Cavalier, le précédent garde des Sceaux qui s’était suicidé le 17 juillet 2003.
Isabelle y découvrait une histoire « familiale » qu’elle ignorait et dont Pierre ne lui avait que peu parlé, soi-disant pour l’en protéger.
Le nom de Pierre-Marie de Laneureuville revenait également souvent depuis le milieu des années 60. Laneureuville, l’actuel garde des Sceaux et ministre de la Justice, celui qui avait succédé au père de Pierre.
L’auteur du manuscrit en parlait comme de l’âme damnée du « Service ». Celui qui ne reculait devant l’emploi d’aucune méthode, quelle qu’elle fût, pour atteindre ses objectifs. En général, éliminer tout obstacle, ami ou ennemi.
Sur le personnage, Isabelle savait à quoi s’en tenir.
Antoine tendit à Isabelle les dernières pages du manuscrit.
Une sorte de conclusion où l’auteur exprimait ses craintes sur la sort qui l’attendait.
En brisant l’omerta de rigueur au sein du « Service », il était conscient que celui-ci le broierait et qu’il s’efforcerait de discréditer sa mémoire. Il prévoyait son assassinat sous forme de « suicide » ou d’« accident ».
« Je suis sain de corps et d’esprit, disait-il dans la dernière page. J’ai voulu révéler ce “secret au sein du secret” et ses manipulations auxquelles j’ai participé et que j’ai parfois dirigées car il met en péril l’âme de la République et la démocratie.
« Les menées de Gladio ont été révélées dans tous les pays européens qui ont été concernés par son action occulte, en particulier l’Italie victime de sa “stratégie de la terreur” dans les années 70. Excepté en France qui participa pourtant, avec un rôle de premier plan, à son comité directeur secret dépendant du Conseil atlantique de l’Alliance atlantique.
« Sa dernière réunion s’est tenue en 1990 et j’y représentais la France.
« Le secret qui entoure la nébuleuse de réseaux Glaive en France s’explique par le fait qu’il regroupa sur notre sol des anticommunistes “viscéraux” provenant de tous les horizons politiques, alors que, ailleurs, et principalement en Italie et en Grèce, sa main-d’œuvre fut essentiellement fasciste. »
– C’est limite nausée, tout ça, fit Isabelle.
– Oui, mais ça va branler dans le manche, dit Antoine qui avait une vision purificatrice du rôle de policier. Surtout que le manuscrit habille sur-mesure le de Laneureuville et que, je ne sais pas si tu l’as remarqué, on retrouve son fidèle de toujours, son actuel conseiller particulier au ministère, sur la liste des heureux bénéficiaires des largesse de Saddam…
– Il avait donc deux raisons de mettre la main sur ces dossiers. Il n’y a pas que le manuscrit qui l’intéressait. Et c’est le ministre lui-même qui a mis fin à la reprise de l’enquête par le petit juge…
– De là à imaginer que le capitaine Dupert agissait pour le compte de Laneureuville…, compléta Antoine, interrompu par Gilbert Lenoir qui avait hâte de balancer les quarante pages choisies et réclamait, impatient, le feu vert.


© Alain Pecunia, 2010.
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vendredi 24 avril 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





Il s’enfonça dans son fauteuil crapaud de cuir fauve, allongea ses jambes devant lui et aspira lentement la première bouffée de fumée de son barreau de chaise.
Il l’avait choisi précautionneusement dans son humidificateur marqueté de superbe facture qu’il s’était offert l’année précédente pour fêter la conclusion heureuse d’un dossier difficile.
Quand les choses allaient de travers, comme en ce moment, c’était sa parade. Évoquer une affaire à l’heureux dénouement – et il avait le choix !
Il en oubliait les pressions, les coups tordus et autres chausse-trappes qui lui avaient permis d’atteindre son objectif quand le poids de sa renommée n’y suffisait pas.
Il y avait bien longtemps qu’il n’avait plus à mettre la main à la pâte pour ce type de basses œuvres. Le « Service » y pourvoyait.
Ensuite, généralement, le « grand » Me Caillard n’avait plus qu’à conclure. Pour les formalités.
Sauf cette fois-là, dans cette affaire de fausses factures des HLM de L’Avenir-Devant-Soi où il avait fallu que l’association de locataires se constitue partie civile et se fasse représenter par le seul avocat du barreau de Paris qui se prît pour Saint-Just.
L’avocat borné par excellence. Inaccessible à toute pression – même amicale – ou menace – feutrée, évidemment, entre gens de bonne compagnie.
Et il voulait la peau des « mis en examen ». Faire témoigner trois ministres successifs. Rien que ça !
Osant le menacer, lui, Me Caillard, de révélations délicates !
Le petit con. L’inconscient.
Le type qui se trompait d’époque.
Comment s’appelait-il, déjà ?… Ah oui ! Jérôme Mollar… Avec un nom pareil, il avait de quoi être complexé. Ça expliquait le personnage.
À trente-cinq ans, il était resté un obscur de la profession et il avait cru trouver là son heure de gloire.
Alexandre Caillard ne l’avait croisé que deux fois.
La dernière fois, en sortant du bureau du juge d’instruction.
Tout à coup, il se souvint que cet imbécile lui avait lâché :
– Toi aussi tu tomberas sous le métro.
Merde, mais c’est vrai ! Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ?
À l’époque, il avait demandé à François Cavalier de faire « jouer » le « Service » car le type était totalement incontrôlable et nuisible. Mais il n’avait pas établi alors de rapport avec Jean Lestrade. Cette si vieille histoire.
Et, depuis ces maudits coups de fil surgis du passé, pas plus, car le type était mort. Proprement. Pas même un bouton de culotte à mettre dans une boîte.
Juste le week-end suivant.
Le « Service » avait fait fissa.
Faut dire que ça urgeait, car le dossier de Mollar était solide.
Mais chacun a son point faible. Ou pratique un hobby dangereux.
Lui, Mollar, c’était la voile, son point faible.
Quelle que soit l’époque de l’année, il filait le week-end à Trouville pour bichonner son petit voilier de croisière et lui faire faire des ronds dans l’eau quand le temps le permettait.
C’était sa résidence secondaire.
Le Vertueux qu’il l’avait appelé son voilier, ce con !
Alors, quand le rafiot avait explosé dans la nuit de samedi à dimanche à la veille de Noël, la cause en parut évidente aux enquêteurs.
Explosion de gaz à bord.
Exit le gêneur.
Le dossier compromettant avait été récupéré la même nuit dans son cabinet. Sans laisser la moindre trace d’effraction.
Mais personne n’avait songé à enquêter plus avant sur son passé et ses relations.
Quand la solution d’un problème est évidente, c’est fou ce qu’on peut être négligent.
C’est vrai que François Cavalier avait tendance à pécher par excès d’assurance depuis quelque temps.
C’est d’ailleurs ce qui avait causé sa perte, pensait Alexandre Caillard.
Il se leva pour prendre un annuaire de Paris dans l’intention d’y chercher un éventuel Mollar.
À quoi bon ? se dit-il. Il était divorcé depuis plusieurs années avant de s’évanouir en particules et sa disparition n’avait pas fait de vagues – si l’on peut dire.
Faut jamais mourir une veille de fête.


© Alain Pecunia, 2009.
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jeudi 25 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 26

Chapitre 26





Il était près de dix-neuf heures trente quand il sortit du bar du Ritz. Alors que le pianiste entamait un Temps des cerises à la fois nostalgique et porteur d’espérance.
Le commissaire Antoine l’attendait dans sa voiture.
Ils filèrent rue Cler et firent des photocopies du texte signé et daté par Laneureuville. Une pour chacun des protagonistes.
Le résumé du dossier « Dutour » avait été envoyé le matin même à la juge. Antoine lui porterait demain matin son exemplaire des « aveux ». Elle aussi aurait besoin de sa « garantie sur la vie ».
Pierre Cavalier récupéra auprès du patron du Relais angevin l’enveloppe qu’il lui avait confiée peu de temps auparavant.
– Tu vois, je suis toujours là ! lui dit-il.
Elle contenait les documents subtilisés en début d’après-midi au divisionnaire Leprot.
L’intégralité du dossier « Dutour » classé « Top Secret ».
Ça, c’était pour son usage personnel. Et peut-être aussi pour Isabelle. Si elle se montrait très gentille. Très très gentille.
Et repentante.
Repentante ?
Non. Ça il ne fallait pas y compter.
Isabelle Cavalier ne reconnaissait jamais ses torts, puisqu’elle avait toujours désespérément raison…




« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.





© Alain Pecunia, 2008.
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mardi 23 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 25

Chapitre 25





À seize heures trente, Pierre Cavalier s’était décidé à appeler Laneureuville sur sa ligne spéciale.
– Ah ! Pierre, le problème est résolu, n’est-ce pas ? C’est vrai, je suis plus expéditif que vous… Mais votre coup était pas mal. Alors ?
– Je souhaite vous rencontrer, monsieur.
– Moi aussi, mon petit Pierre… Dix-huit heures trente comme d’habitude ?
– Bien, monsieur.
Ton neutre pour Cavalier. Enjoué aristo pour Laneureuville qui, descendant d’un simple baron d’Empire, en rajoutait toujours un peu dans l’affectation.
Pierre appela aussitôt sa femme. Qui semblait toujours sous le coup de l’émotion – il préféra ne pas savoir ce qu’avait pu lui raconter Gilbert qui devait être arrivé à la ferme.
– Ce n’est pas un suicide. À ce soir, ma chérie.
Il raccrocha aussitôt et vérifia son arme de service.
Mais il ne se voyait pas abattre un ministre en exercice en plein Ritz. C’eût été suicidaire.
Non, l’arme, c’était pour avoir une petite chance de survie si Pierre-Marie de Laneureuville avait lâché ses fauves après lui.
À dix-sept heures trente, Pierre arriva au Relais angevin, rue Cler.
Il attira le patron, Gérard Langlot, vers le fond de la salle et lui remit une enveloppe Kraft.
– Tu remets ça au destinataire s’il m’arrive quelque chose d’ici cette nuit. Sinon, je repasse la prendre.
Gérard Langlot lui jeta un regard inquiet.
– T’inquiète, c’est pas grave ! dit Pierre en lui tapotant l’épaule.
Il était rassuré. Langlot était plus sûr qu’un coffre en banque.
Il trouva un taxi avenue de La Motte-Picquet et arriva au bar « Vendôme » avec un quart d’heure de retard.
Ce qui exaspérerait Laneureuville. Du moins il l’espérait.
Quand il pénétra dans le bar et l’aperçut, Pierre le connaissait suffisamment pour lire dans son regard une pointe d’inquiétude.
– Champagne ? lui proposa-t-il.
– Champagne.
Après que le serveur les eut servis, le ministre le regarda patelin.
– Alors ?
Pierre lui retourna son sourire mielleux. Ce qui eut pour effet de déstabiliser « Monsieur ». Surtout quand il vit Cavalier sortir de son porte-documents une feuille de papier imprimée. Avec un court texte.
– Je vous demanderai juste une signature et de dater, monsieur, dit-il en lui tendant la feuille.
Laneureuville se rejeta en arrière comme s’il allait être piqué par la feuille.
– C’est quoi ? lâcha-t-il d’un ton rogue.
– Un sauf-conduit, monsieur.
Pierre-Marie de Laneureuville daigna saisir la feuille mais la rejeta vivement sur la table après en avoir lu les premières lignes.
– Je ne peux pas signer ça ! Etes-vous devenu fou ?
– Non. Sage, monsieur.
– Mais c’est du chantage ?
– Le plus abject, monsieur, j’en conviens. Mais j’ai été à bonne école, avec vous…
Le ministre ne se contenait plus. Non seulement il avait été ferré, mais il se retrouvait en pleine nasse.
Pierre Cavalier lui tendit à nouveau la feuille.
Laneureuville la lut à contrecœur.
Il n’avait pas le choix. Il le savait s’il voulait continuer de survivre politiquement.
Il relut le texte :
« Moi, Pierre-Marie de Laneureuville, reconnaît avoir organisé l’assassinat de Pierre Tombre la nuit du 23 juillet 1965 et celui de mon frère Jean-Louis de Laneureuville le 19 juin 1966
*. »
Il se décomposait.
– Mais quel rapport avec l’affaire qui nous occupe… ? balbutia-t-il. Je ne vois pas…
– En ce qui concerne l’affaire en cours, monsieur, il y a suffisamment de monde au courant et en possession du scénario de votre machination. Mais cela n’offre pas suffisamment de garantie. Tandis que, là, c’est en béton, si je peux me permettre cette expression…
– Et en plus vous vous foutez de ma gueule…
– Non, monsieur, j’essaie simplement d’établir de nouvelles bases de coexistence entre nous et de rester en vie.
Laneureuville s’était repris.
– Et si je ne signe pas ?
Ce n’était toutefois pas un défi mais une simple question.
– Le Président aura un double de cette lettre et du dossier en cours… Ah ! et surtout n’essayez pas d’envoyer Leprot sur ce coup. Je lui ai subtilisé les empreintes soi-disant retrouvées sur les deux derniers couteaux et attribuées au jeune Patrice Dutour…
Laneureuville le dévisagea longuement, le visage impassible.
Pierre Cavalier remarqua une lueur au fond de son regard. Une lueur sauvage.
Il ignorait que Pierre-Marie de Laneureuville était précisément en train de regretter de ne pas avoir fait tuer « ce type incontrôlable ».
* Voir Un vague arrière-goût.


© Alain Pecunia, 2008.
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lundi 22 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 24

Chapitre 24





Il était treize heures trente quand Gilbert Lenoir déposa Pierre Cavalier au métro « La Motte-Picquet ».
Il souhaitait marcher un peu.
Cavalier regarda la voiture remonter le boulevard de Grenelle et chercha un taxi dès qu’elle eut disparu de sa vue.
Il demanda à être conduit rue des Saussaies.
Le divisionnaire Leprot était absent du service ou n’était pas encore rentré d’un de ses longs déjeuners où il tentait de tisser des fils mystérieux.
Ses collègues présents ne lui prêtèrent pas attention et la secrétaire du divisionnaire se fit un plaisir de lui sortir le dossier « Dutour », que « notre cher M. de Laneureuville, cet homme si exquis », souhaitait examiner l’après-midi même.
Après avoir pris le métro, Pierre Cavalier rentra chez lui rue du Commerce.
Il était quinze heures trente.
Dix minutes plus tard, tout en se changeant, il alluma son poste de télé et se mit sur LCI.
Jetant, par habitude, un œil sur le bandeau défilant des dernières nouvelles, dans le bas.
Il sursauta.
« Suicide : mort tragique du député Lorrinval »…
Il brancha également sa radio sur RFI.
Le député Lorrinval, grand espoir de la politique nationale et européenne, s’était défenestré vers quinze heures quinze.
Pierre Cavalier accusa le choc et s’assit sur le bord du premier siège venu.
« C’est trop con, se dit-il. Il y avait quand même l’autre option. »
Pourtant, il ne voyait pas ce type en suicidaire.
Et puis, cette façon d’annoncer ça à la télé et sur les ondes sans avoir eu le temps de prévenir sa famille…
Son portable sonna.
C’était sa femme.
– Qu’avez-vous fait ? lâcha-t-elle la voix étouffée et limite agressive.
Il ne l’écoutait que d’une oreille car il sentait qu’il fallait réfléchir rapidement.
– Tu m’écoutes, ou quoi ?
– Oui. Je sais. Ne t’inquiète pas. Mais il y a de l’urgence. Gilbert sera là bientôt. Grande prudence ce soir.
– Mais…
Pierre avait déjà coupé la communication.
« Ce con, il a été suicidé », se répétait-il.
Il en était sûr. Lorrinval n’avait pas pu s’empêcher d’appeler Laneureuville peu après leur départ.
Que s’étaient-ils dit ? Pierre Cavalier n’en savait strictement rien – même s’il pouvait aisément l’imaginer.
En tout cas, Pierre-Marie de Laneureuville, grand maître des basses œuvres, avait envoyé ses « nettoyeurs ». Il avait choisi de faire disparaître le principal témoin. Le premier d’une longue liste, peut-être.
Au nom de SA « raison d’Etat ».


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dimanche 21 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 23

Chapitre 23





Le commandant et le lieutenant n’échangèrent pas un seul regard jusqu’à leur voiture.
Le lieutenant était mal à l’aise devant cette mise à mort méthodique d’un homme politique à laquelle il aurait préféré n’avoir jamais assisté. « Je suis pas flic pour ça ! » se disait-il.
Il en voulait au commandant Cavalier.
– Vous y êtes allé un peu fort ! lui dit-il tout en bouclant sa ceinture de sécurité.
Cavalier se tourna vers lui et ne rencontra que son profil.
– Dis, petit, c’est pas moi qui ai kidnappé Euh-Euh… Moi, je ne fais que réparer tes conneries et celles d’Isa – surtout celles d’Isa, d’ailleurs ! Vous vouliez sauver Euh-Euh, eh bien, on le sauve, mais il y a de la casse… C’est pas tout à fait comme au cinéma… Après, ce sera à chacun de voir si ça en valait la peine.
Il lui tapota l’épaule. Le lieutenant voulut parler.
– Ne parle pas, le stoppa Cavalier, et ne t’excuse pas. Tu vas encore me dire des conneries… Tiens, tu me déposes chez moi rue du Commerce et tu files rejoindre nos « sept mercenaires » à Caorches… – tu feras le huitième !



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vendredi 19 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 22 (suite et fin)

Chapitre 22 (suite et fin)





La voix sourde du député Lorrinval le sortit de sa rêverie.
– Qu’attendez-vous de moi, messieurs ? Que je fasse une déclaration annonçant que je renoncerai à me présenter…
– Non, non ! Vous n’y êtes pas du tout, le coupa Pierre Cavalier.
Le député marqua son étonnement.
– Je ne comprends pas…
– Si, monsieur. Vous allez annoncer, tout simplement, votre retrait définitif de la vie politique.
Le député sembla se réveiller.
– Mais vous êtes fou ! Vous n’y songez pas ! commença à hurler le présidentiable. Vous voulez me tuer…
– Politiquement, oui, monsieur, le coupa froidement le commandant. Je ne crois pas que vous ayez le choix, d’ailleurs.
Le député était un homme rondouillard, quoique ayant à peine dépassé la quarantaine. Son surplus pondéral se mit à tressaillir quand il se leva violemment de son fauteuil Louis XVI.
– Je ne saurais tolérer de pareils propos chez moi, messieurs ! Je vous ordonne de sortir d’ici ! cria-t-il d’une voix de fausset en se dirigeant vers le téléphone.
Du regard, Pierre Cavalier avait intimé l’ordre au lieutenant Lenoir de ne pas bouger. Ce qui était de toute façon inutile car Gilbert était figé de stupéfaction. Il se sentait dépassé par la situation et avait un mauvais pressentiment.
– Si c’est pour appeler Laneureuville, l’interpella d’une voix calme Cavalier, je me permets de vous signaler que c’est totalement inutile, monsieur. Je suis là avec son accord.
Le député se retourna légèrement, l’air hagard, et s’affaissa sur la chaise d’époque devant la console supportant le poste téléphonique.
– Mais… ce n’était pas prévu… comme ça…, finit-il par balbutier.
– Oh ! vous savez, lança d’un ton fataliste le commandant, les hommes qui détiennent le pouvoir peuvent être versatiles. Ils peuvent se laisser aller à l’humeur du moment… C’est d’ailleurs le principal agrément qu’offre le pouvoir.
Le député revint s’asseoir dans le fauteuil Louis XVI. Face au commandant et au lieutenant qui n’avaient pas bougé, comme attendant son retour inéluctable.
Il avait accusé le coup mais n’était pas anéanti. Il avait du ressort. À présent, il semblait réfléchir rapidement et chercher une ultime issue. Tout en sachant que le commandant avait été clair. Que rien n’était négociable.
Il fit néanmoins une dernière tentative. Celle du désespoir.
– Et si je ne faisais pas ce que vous exigez de moi…
Pierre fit une moue dubitative et écarta les mains devant lui.
– C’est au choix, monsieur le député. Mais si vous ne faites pas cette déclaration, le dossier sur votre fils « caché » sera remis à la presse.
Le député ne sembla pas démonté par cette option.
– Je sais, monsieur le député, notre presse aime taire les enfants adultérins de nos grands hommes d’Etat. Alors, si, en plus, par le plus pur des hasards, celui-ci était le fruit d’une relation incestueuse… Dans ces cas-là, elle a une « grande conscience » de sa mission journalistique… qui peut parfois lui faire défaut par ailleurs. Mais elle ne pourra pas se taire si la presse anglo-saxonne s’en empare et…
– J’ai compris, le coupa le député.
En se levant, comme pour mettre fin à l’entretien, il demanda :
– Quand ?
– Ce soir, monsieur. Ce serait le mieux.
Pierre avait donné le signal du départ à Gilbert Lenoir et ne regarda même pas le député Lorrinval en quittant le salon.
Celui-ci s’était affalé dans son fauteuil et s’était mis à sangloter le visage dans les mains.
– Pardon, disait-il, pardon…



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jeudi 18 décembre 2008

Noir Express : Euh-Euh ! (C. C. VIII) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





Le lundi matin, à neuf heures douze, alors que Pierre Cavalier et Gilbert Lenoir se trouvaient à la hauteur du triangle de Rocquencourt sur l’A 13, la sonnerie du portable de Pierre se fit entendre.
C’était Isabelle qui avait cherché à joindre le député Vert européen depuis leur départ de la ferme et qui annonçait qu’elle leur avait obtenu un rendez-vous avec lui pour onze heures trente. À son domicile. Avenue Bosquet. Paris 7e.
Par chance, il avait passé le week-end à Paris et se trouvait chez lui.
À dix heures et quart, Gilbert Lenoir gara la voiture d’Isabelle avenue Bouvard.
Ils déambulèrent dans les allées du Champ de Mars jusqu’à onze heures dix, puis se rendirent à pied au domicile du député.
Aucun élu du peuple n’aime accorder un rendez-vous à la police pour une « affaire vous concernant ».
C’était sibyllin, mais le député Lorrinval avait tout de suite compris que c’était en rapport avec la disparition de son « fils » la veille.
Coup de fil affolé de sa sœur aînée, « cette maudite garce ! » s’était-il dit. Puis – pas affolé mais plein de sous-entendus menaçants – celui de Laneureuville. « Le diable en personne. »
Alors que tous les sondages le donnaient régulièrement en meilleure position en cas d’affrontement avec le Président actuel…
C’est donc un homme soucieux et qui semblait avoir mal dormi que découvrirent Pierre Cavalier et Gilbert Lenoir quand il vint leur ouvrir en personne.
Il leur dit, en les invitant à s’asseoir une fois dans le salon, que sa femme et ses deux enfants étaient partis en Bretagne pour les vacances scolaires et qu’il était seul.
– Tant mieux, n’est-ce pas ? ajouta-t-il le regard triste.
Gilbert Lenoir resta figé sur le canapé où il s’était assis. Pierre Cavalier opina silencieusement.
– Vous venez pour Patrice.
Ce n’était même pas une interrogation.
Le commandant Cavalier prit son courage à deux mains.
– Ne vous inquiétez pas pour lui. Il est en lieu sûr à présent.
Pierre se trouva idiot. Il n’était pas sûr du tout que le député soit inquiet du sort de son fils. Trop « bête politique » pour éprouver un tel sentiment, se prit-il à penser. Autant abréger.
– Voilà, monsieur Lorrinval, nous sommes au courant des pressions – ou chantage, comme il vous plaira – dont vous êtes l’objet, attaqua-t-il. Pressions fondées sur l’existence de ce « fils caché »… Nous savons donc que, pour sauvegarder votre carrière politique au sein de votre parti – mais vous avez le droit d’en changer par la suite, ajouta Pierre Cavalier perfidement –, vous annoncerez, le moment opportun, alors que les choses seront déjà bien avancées, que vous retirez votre candidature à la présidence de la République. Ce qui fait que le candidat de la droite – peut-être même le Président actuel puisque les Français aiment les vieux, c’est le « syndrome Pétain-de Gaulle », si je puis me permettre – se retrouvera devant un second couteau de gauche ou pas de candidat du tout… sauf Arlette Laguiller, bien sûr, j’allais oublier, monsieur le député… Dans tous les cas de figure, ce sera donc une victoire de la droite, d’accord ?
Le député ne répondit pas.
Gilbert Lenoir trouvait que le commandant y allait un peu fort.
– Mes amis et moi, monsieur Lorrinval, nous aimons que les règles de la démocratie soient respectées – oh ! sans grande illusion ! Mais, si l’occasion se présente de casser une « tricherie », nous aimons ça… Par ailleurs, Euh… – excusez-moi –, Patrice, votre fils, est en danger et nous voulons le sortir de ce bourbier.
Puis Pierre se tut et balaya lentement la pièce du regard.
Gilbert Lenoir en fit de même.
Leurs regards se croisèrent.
Pensaient-ils la même chose ? se demanda le commandant.
En tout cas, il ne regrettait pas sa férocité. Ce n’est pas un candidat « d’en bas » que la gauche allait perdre. Les « petits » ne s’en porteraient ni mieux ni plus mal.


© Alain Pecunia, 2008.
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