vendredi 19 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Le commandant Pierre Cavalier arriva ce matin-là en retard rue des Saussaies, le siège de la Direction centrale des Renseignements généraux.
Le directeur lui demanda ce qu’il faisait. Ça faisait plus d’une heure qu’il l’attendait pour l’entretenir d’un « gros souci ».
– Un problème, monsieur le directeur, s’excusa le commandant.
– Rien de grave, j’espère ?
– Non. Juste une broutille d’ordre familial. La petite avait de la fièvre.
Pierre Cavalier n’aimait pas user du mensonge outre mesure. Mais il ne se voyait pas avouer au directeur qu’Isabelle avait exigé qu’il l’aide à ranger la vaisselle de la veille et passât l’aspirateur avant de partir. Avec ce ton si particulier qu’elle usait parfois, lorsqu’elle était fortement contrariée ou sous le coup de mouvements hormonaux, pour faire comprendre qu’il n’y avait pas de dérobade possible.
– Tant mieux ! Mais vous devez déjà être au courant par votre femme, puisqu’elle est chargée de l’enquête, de ces deux horribles crimes de Noël et de la personnalité des victimes. Donc, je ne vous expliquerai pas…
Le commandant Cavalier eut quand même souhaité une plus ample information de la part du directeur.
Les deux crimes, Isa lui en avait parlé. Mais pas du reste. Qui semblait aller avec.
Le commandant prit un air entendu.
Oui, bien sûr, il était au courant. Comment ne pouvait-il pas l’être ?
– Mais je tenais à vous dire qu’en « haut lieu », on souhaiterait que cette affaire soit traitée discrètement, si vous voyez ce que je veux dire… Ça relève donc de votre compétence et c’est tout à fait dans les cordes du « Service ». Ils ont été très précis, « de la discrétion et du doigté ». Vous ne le savez pas encore, mais nos analystes sont formels, ça sent le Mossad…
Le commandant Cavalier s’étonna.
– Mais que viendraient faire les services israéliens dans cette affaire ?
– Mais voyons, mon cher Cavalier, la personnalité des victimes. Leur appartenance à l’ultra-gauche négationniste… Vous n’avez pas tiré la même conclusion que les analystes ? Pourtant, ça semble évident au vu des éléments que votre épouse a réunis hier soir…
Pierre Cavalier se surprit à maudire sa chère et tendre épouse.
– En tout cas, poursuivait le directeur, je n’ai pas à dire ce que le « Service » a à faire, puisque vous en êtes le nouveau patron
*, mais je crois pouvoir vous dire qu’on attend beaucoup de vous en « haut-lieu »…, conclut le directeur en levant les yeux au plafond.
Pierre Cavalier se retint de sourire de la mimique du directeur et fut soulagé que ce dernier lui remette un double du dossier à la fin de l’entretien.
Il allait peut-être pouvoir sortir du brouillard dans lequel il nageait et comprendre de quoi il retournait.

* Voir Corses toujours.



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jeudi 18 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20





Isabelle Cavalier n’était rentrée chez elle qu’à deux heures et demie après avoir fait le point sur les meurtres avec le commissaire principal Derosier.
La vaisselle du repas de Noël avait été faite mais restait empilée sur la table et le plan de travail de la cuisine. En attente de rangement. Les bouteilles vides, elles, étaient sagement alignées sur le côté du réfrigérateur, mais personne n’avait songé à les descendre à la poubelle.
Une odeur de cigare froid persistait dans l’appartement. Signe incontestable que Gilbert Lenoir et son mari avaient profité de son absence pour se livrer à ce qu’elle appelait leur « vice ». Et ils avaient dû en fumer plus d’un au vu de l’odeur de sent-bon à la lavande qu’ils avaient généreusement vaporisé et qui se mêlait de façon infecte à celle du cigare.
Isabelle maugréa et n’eut aucune mauvaise conscience de réveiller son mari lorsqu’elle se coucha en le repoussant de son côté d’un coup de coude.
Elle s’endormit en pensant à son entretien avec Derosier.
Les consignes étaient claires.
Rien ne devait filtrer sur la personnalité des victimes qui permît à la presse de se lancer dans des « élucubrations ».
Des meurtres isolés concernant des individus sans histoire.
Point barre.
Une malheureuse coïncidence dans le modus operandi.
Mais pas plus inquiétant que cette curieuse manie des jeunes de certains quartiers, qui tournait en rituel anodin lors de festivités, de brûler des véhicules par dizaines.
– D’ailleurs, avait ajouté Derosier, il faut leur reconnaître leur prudence et leur délicatesse à ces jeunes. Ils n’ont encore jamais brûlé leurs propriétaires avec.
Isabelle Cavalier ne supportait pas l’humour du commissaire principal Derosier.


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mercredi 17 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Dans son studio de la place de Stalingrad, Mourad se remémorait les événements de cette soirée qu’il trouvait digne des glorieux faits d’armes des frères du GIA en Algérie.
Le frère chargé de surveiller les allées et venues au bas de l’immeuble de Saint-Ouen après la découverte du corps de Jérôme Cassard l’avait appelé dès qu’il avait vu arriver Gérard Collin. Vers vingt heures trente.
Le même frère qui avait passé un coup de fil anonyme à la police pour les prévenir peu après dix-neuf heures qu’un crime venait d’être commis. Et qu’il venait de commettre.
Mourad s’était tourné vers Samir-Oussama.
– Tu avais raison, Oussama, il est là-bas, avait-il jubilé.
Mourad était empli d’admiration pour son émir.
Il avait prévu que Gérard Collin serait entendu par les keufs et qu’ils auraient la voie libre.
Mourad était ensuite parti aussitôt pour le pavillon des Lilas en passant par Montreuil pour prendre deux frères dont c’était la première mission un peu spéciale.
À vingt-deux heures, il avait garé leur véhicule à une cinquantaine de mètres du pavillon des Collin.
Mourad voulait agir au plus vite.
Il envoya un des deux jeunes frères en reconnaissance.
Celui-ci revint un quart d’heure plus tard.
Tout semblait calme mais il n’avait pas pu apercevoir combien de personnes se trouvaient dans le pavillon étant donné que tous les volets étaient clos.
Mourad était contrarié. Il pensa composer le numéro du pavillon et se faire passer pour un ami des deux frères Collin. C’était la meilleure façon de savoir s’ils étaient là.
Mais la chance vint au-devant de lui.
Deux jeunes hommes remontaient la rue et pénétrèrent dans le pavillon des Collin.
– On y va ! dit-il.
Mourad et ses deux acolytes se séparèrent momentanément.
Mourad se présenta seul et c’est Josy qui vint lui ouvrir.
Elle connaissait bien Mourad. Il venait souvent à la maison avec Roger et Momo.
Elle était même soulagée de le voir là.
– Je suis contente que tu sois venu, Mourad ! Rentre.
– Je suis venu avec mes neveux, dit-il en indiquant les deux hommes qui se tenaient à mi-distance du perron et du portail.
– Mais qu’ils viennent, Mourad. C’est Noël !
Mourad appela les deux hommes en arabe.
Josy les fit entrer dans le salon où se trouvaient ses deux fils qui venaient juste d’arriver.
Un film sans son défilait sur l’écran du téléviseur. Un truc sur la guerre des Américains entre eux au XIXe siècle.
– Je regardais le film que mes fils m’ont offert en attendant leur retour, dit-elle en guise d’explication. Mais il y a plus important. Deux de nos amis viennent de mourir dans d’étranges circonstances…
Les mots se bloquèrent dans sa gorge.
Les deux accompagnateurs de Mourad avaient sorti de sous leur imperméable deux fusils à canon et crosse sciés et les pointaient sur ses fils.
– Je ne comprends pas, Mourad, dit Josy d’une voix blanche et les yeux grands ouverts de surprise.
Mourad eut un sourire triste.
– Excuse-nous, Josy, mais c’est pour la Cause.
Il se tourna vers ses deux hommes de main.
– Emmenez-les dans la chambre du bas, ordonna-t-il.
Josy esquissa un pas, mais Mourad lui barra le passage en brandissant un couteau de chasse.
– Tu restes tranquille, tu fais ce que je t’ordonne et ils resteront en vie ! Si tu te défends ou si tu cries, on vous tue tous !
Paniquée, Josy acquiesça.
– Allonge-toi ! lui ordonna-t-il en indiquant le tapis entre le téléviseur et le sofa.
Josy s’exécuta en lui lançant des regards inquiets.
Mourad poussa le son du téléviseur.
Il se mit à genoux à côté d’elle et arracha sa jupe.
Josy frissonna et le supplia du regard.
Mourad se plaça à genoux entre ses cuisses et coupa le slip avec le couteau.
Il s’allongea sur elle et la viola.
Josy pleurait.
Il se releva et lui intima l’ordre de ne pas bouger.
Il se dirigea vers la chambre sans se retourner et ordonna à ses hommes « d’y aller ».
L’un des deux hommes lui remit son fusil.
Quelques gémissements et des cris étouffés parvinrent jusque dans la chambre malgré le son du téléviseur.
Mourad contempla avec mépris les deux fils assis sur le bord du lit côte à côte et qui n’esquissaient pas le moindre mouvement.
Un quart d’heure plus tard, un des deux hommes revint.
– C’est terminé, dit-il en arabe.
Il avait une large griffure d’ongle sur la joue.
– Bien, dit Mourad en français. On descend à la cave ! dit-il en pointant son fusil sur les deux frères Collin. Ne craignez rien, on va juste vous attacher.
L’escalier descendant à la cave et au garage se trouvait à gauche de la chambre d’ami au fond du couloir. Les frères Collin ne pouvaient apercevoir le corps martyrisé de leur mère.
Les deux frères s’affolèrent quand l’un des hommes de main voulut les attacher ensemble.
L’aîné tenta de s’enfuir vers l’escalier.
Une décharge de 12 lui fracassa le dos.
Le cadet avait choisi la porte du garage.
Il s’acharnait sur la fermeture en pleurant.
Mourad marcha lentement jusqu’à sa hauteur et l’assomma d’un coup de crosse.
Puis il se dirigea vers celui qui avait tiré et le gifla violemment.
– Faites ce que vous avez à faire ! ordonna-t-il.
Les deux jeunes à peine sortis de l’adolescence semblaient hésiter.
– Si vous ne le faites pas, c’est moi qui vous le ferai, leur dit-il d’une voix posée.
Les deux jeunes se dirigèrent vers le cadet des Collin et l’étranglèrent avant de lui baisser le pantalon.
Ils pratiquèrent de même avec l’aîné.
Les hommes de main étaient livides et près de vomir.
Mourad monta chercher deux assiettes dans la cuisine.
– Mettez ça dessus, leur dit-il en leur tendant les assiettes quand il fut redescendu.
Il était vingt-trois heures quarante-cinq lorsqu’ils ressortirent avec mille précautions du pavillon. Après que Mourad eut pris le temps de rouvrir les volets du salon.
Samir-Oussama, Momo et lui-même avaient décidé la mort de Josy Collin et des deux fils à l’unanimité.
Josy savait trop de choses sur eux et les deux fils auraient pu les identifier aisément pour les avoir souvent vus se réunir chez eux avec leur père et ses amis du Comité.



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mardi 16 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





Gérard Collin resta un long moment à genoux devant le corps de sa femme éventrée qu’il avait découvert allongé entre le sofa et le téléviseur.
Sa jupe avait était arrachée, son corsage déchiré et rabattu sur son visage.
Il y avait des meurtrissures sur ses cuisses et des salissures sur les poils de son sexe.
Gérard Collin vomit une seconde fois en tentant de se traîner à quatre pattes vers le sofa.
Pour prendre le plaid et recouvrir le ventre béant de viscères obscènes et dégueulasses de sa femme.
Il n’y parvint pas.
Il resta prostré et sanglotant contre le sofa.
Quand Gérard Collin émergea, il avait le regard halluciné.
Il eut envie de vomir à nouveau. À cause de l’odeur, cette fois. Une odeur indéfinissable de merde et de mort.
Le film était terminé depuis il ne savait combien de temps.
La pendule de la chambre du bas sonna les deux coups de deux heures.
Gérard Collin pensa aux « petits » et se traîna en titubant vers l’escalier.
Leurs chambres étaient à l’étage.
Il gravit péniblement les marches de l’escalier de chêne.
Une douleur lui enserrait la poitrine comme un étau diabolique quand il parvint à la chambre de l’aîné des « Collinots ».
Rien.
Il poussa la porte de la chambre en vis-à-vis dans le couloir. Celle du cadet.
Rien.
Il explora la salle de bains, les WC, la grande pièce qui lui servait de bureau-bibliothèque et les divers rangements.
Toujours rien.
Il redescendit l’escalier en se tenant à la rampe.
Il sentait ses jambes fléchir sous son poids.
Gérard Collin évita le salon et se dirigea vers les autres pièces du rez-de-chaussée.
– Mes petits, où êtes-vous ? miaulait-il. Pourvu que vous ne soyez pas rentrés, mes enfants…
Cuisine. Rien.
Chambre d’ami. Rien.
Salle de bains et WC du bas. Rien.
Petite salon du bas. Rien.
Gérard Collin se mit à reprendre espoir.
L’étau sur sa poitrine relâcha son étreinte.
Il retourna dans la cuisine et se servit un grand verre d’eau fraîche au robinet.
Il prit l’essuie-mains et l’humecta pour le passer sur son visage. Ce qui lui provoqua une passagère sensation de bien-être.
Le reste ne suivait pas. Gérard Collin se sentait la tête cotonneuse et ne se raccrochait qu’à l’espérance de savoir ses « petits Collinots » en vie. Il était une boule d’instinct de vie meurtrie.
Il avait besoin d’un remontant.
Il prit dans un placard une bouteille de scotch et s’en servit une bonne rasade.
Il en but une gorgée et fit la grimace.
C’était trop chaud. Il avait besoin de fraîcheur.
Gérard Collin ouvrit machinalement le réfrigérateur pour se servir de glaçons dans la réserve.
Ses yeux s’exorbitèrent et sa bouche s’entrebâilla de terreur.
Deux appareils génitaux dégouttant de sang reposaient côte à côte, chacun dans son assiette, sur la clayette du haut.
– Nooooon…, hurla-t-il en portant la main à la poitrine avant de s’effondrer au pied du réfrigérateur.



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lundi 15 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Gérard Collin sortit du bureau du capitaine Cavalier aux environs de minuit et quart.
Le lieutenant envoyé au domicile des Berthon avait téléphoné vers vingt-trois heures cinquante.
Le couple Berthon était chez lui et tout allait bien.
Alain Berthon refusait toute protection pour la nuit.
Isabelle Cavalier demanda au lieutenant de convoquer M. Berthon au Quai des Orfèvre pour la fin de matinée.
Elle n’avait plus rien à tirer de l’imprimeur et elle lui proposa de le faire raccompagner chez lui.
Collin avait accepté. Il passerait chercher sa voiture à Saint-Ouen dans la journée.
Dans la voiture banalisée qui le ramenait chez lui après une nuit blanche et une journée qui s’était terminée en épouvante, il tenta d’appeler chez lui pour rassurer sa femme et demander des nouvelles des « petits ». Mais la ligne du poste fixe était occupée et il était tombé sur le répondeur quand il essaya de joindre Josy sur son portable.
Gérard Collin avait hâte de se retrouver à l’abri du cocon familial et de pouvoir se barricader dans son pavillon en attendant de joindre Alain.
Il fut rassuré quand il arriva devant chez lui.
Tous les volets étaient fermés, excepté ceux du salon qui donnait sur le devant. Mais il était éclairé et l’on voyait les reflets du téléviseur qui fonctionnait.
Josy avait laissé allumés le lampadaire du jardinet et la lanterne au-dessus de la porte d’entrée.
– Je vous accompagne, dit le policier qui était sorti de la voiture en même temps que lui.
– Non, non. Ce n’est pas la peine. Tout va bien, protesta Gérard Collin.
Le policier haussa les épaules.
– Comme vous voudrez. Mais j’attends que vous soyez rentré dans votre pavillon avant de repartir.
Gérard Collin poussa le portail qui était resté entrouvert et se propulsa le ventre en avant à travers le jardinet.
Arrivé en haut des trois marches du perron, il appuya sur la sonnette et tourna aussitôt la poignée de la porte qui n’était pas fermée à clé.
Le son du téléviseur le rassura définitivement.
Josy était en train de regarder Autant en emporte le vent. Il en reconnaissait la musique.
Ils s’étaient acheté un lecteur de DVD pour leur Noël et les « petits » avaient offert à leur mère son film culte.
Gérard Collin entrouvrit la porte et se retourna vers le policier en lui faisant un signe de la main.
Tout allait bien.
Il referma la porte derrière lui et s’avança en souriant vers le salon.
Josy allait être surprise !
Il sentit comme une drôle d’odeur.
Le policier avait redémarré. Le hurlement terrifié de Gérard Collin ne pouvait pas lui parvenir.


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samedi 13 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 16 (suite et fin)

Chapitre 16 (suite et fin)





Il était vingt-trois heures passé.
– Avez-vous une idée de l’identité de la personne qui a pris cette photo, qui semble relativement récente ? Je crains qu’elle ne soit également en danger.
Le capitaine essayait de saisir le regard de Gérard Collin qui se dérobait en se dandinant sur sa chaise inconfortable.
– Serait-ce vous ou une autre personne ?
Gérard Collin persistait dans son silence en semblant hésiter.
– De toute façon, M. Alain Berthon s’en souviendra peut-être…
– C’est moi qui l’ai prise au printemps dernier, dit-il à contrecœur.
– Je vous remercie, monsieur Collin… Quelle est la profession de M. Berthon ?
– Il est sociologue. Chercheur au CNRS.
Isabelle Cavalier fit une moue admirative.
– Votre ami Jean Partot était postier et Dimitri Bertov était libraire…
– Bouquiniste, précisa Gérard Collin spontanément.
– C’est un peu pareil, non ?
Elle comprenait mieux la raison de tous ces empilements de livres chez la victime.
– Et quelle est votre profession, monsieur Collin ?
– Imprimeur.
– Vous imprimez quoi ?
– Oh ! c’est une petite imprimerie de ville. Cartes de visite, faire-part, photocopies, thèses ou scénarios…
– Qui vous permet également d’imprimer des brochures de ce genre, n’est-ce pas ? Et je ne parle pas de ces tracts…, dit Cavalier avec une moue de dégoût qui n’échappa pas à Gérard Collin.
– Nous sommes en démocratie, madame…, objecta-t-il en reprenant un semblant d’assurance.
– Capitaine, s’il vous plaît ! le coupa-t-elle sèchement. Et je sais que nous sommes en démocratie, et que la démocratie permet à chacun de s’exprimer librement, même à ses ennemis. Merci de me le rappeler opportunément. Mais là n’est pas mon propos, monsieur Collin. Je vous l’ai déjà dit. Je voulais seulement suggérer que cette littérature puisse vous attirer des ennemis. J’ai retrouvé les mêmes brochures et les mêmes tracts chez vos trois amis assassinés. J’imagine que M. Berthon et vous-même possédez les mêmes, non ?
Le capitaine Cavalier n’attendait pas de réponse.
– Arrêtez-moi si je me trompe, monsieur Collin. Il me semble que vous êtes un groupe d’amis et que vous partagez les mêmes idées – celles qui sont exprimées là-dedans, dit-elle en tapotant les brochures qu’elle avait réunies en une pile. Et vous les propagez…
– C’est notre droit !
– Bien sûr, la démocratie, etc., mais j’ai la nette impression que ça ne doit pas plaire à tout le monde puisque vous disparaissez les uns après les autres. À mon avis, vous vous êtes fait des ennemis…
Le capitaine Cavalier croisa ses mains sur le bureau. Gérard Collin s’efforçait de rester impassible.
– Mais assassine-t-on pour cela, monsieur Collin ? En tout cas, j’en doute. Peut-être y a-t-il une autre raison. Qu’en pensez-vous ?
Gérard Collin haussa les épaules.
Évidemment, il était impossible que ces meurtres soient d’horribles coïncidences. Un ennemi non identifié leur en voulait au point de les éliminer un par un.
Il était partagé entre le désir de confier ses craintes à ce policier et la hâte de sortir au plus tôt pour contacter Roger Bangros et se mettre sous sa protection.
Sûr ! C’était un coup des sionistes extrémistes français. Des services israéliens, même.
Qui d’autre pouvait avoir intérêt à éliminer les membres directeurs du Comité révolutionnaire contre l’islamophobie ?
Et, en plus, ces enfoirés, en les égorgeant, faisaient porter les soupçons sur les islamistes !
C’était la preuve que sa propagande était bien plus dangereuse que les projets terroristes de Roger « Samir-Oussama ». Les Juifs avaient choisi de s’attaquer au Comité et non pas au groupe de Roger !
Soudain, un doute s’insinua.
Et si un service antiterroriste français cherchait à les éliminer ?
Mais ça ne tenait pas. Le gouvernement français ne souhaitait pas jeter de l’huile sur le feu. Tout au contraire.
À ce point de ses réflexions, Gérard Collin estima qu’il serait préférable qu’il s’entretienne avec Alain avant de prendre contact avec Roger.
Alain l’avait toujours aidé à voir clair. D’ailleurs, il devait l’admettre, c’était toujours Alain qui avait les meilleures idées. Lui était le stratège, mais c’était Alain le penseur. Il n’y avait qu’à voir la qualité de ses brochures, dont il lui abandonnait la paternité pour ne pas se faire repérer au CNRS comme négationniste.
Alain, c’était le véritable ami. Trente ans de complicité.
Oui. Faire d’abord le point avec Alain et voir Roger ensuite.
Cette fliquette arrogante pouvait toujours courir après ses réponses ! Il fermerait sa gueule et Alain en ferait autant.
Ils étaient des révolutionnaires en guerre contre le sionisme et l’impérialisme.



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vendredi 12 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





Isabelle Cavalier avait fait raccompagner l’ex-femme de Cassard chez elle.
Elle n’était pas en état de témoigner et s’inquiétait d’avoir laissé ses deux enfants seuls.
Le capitaine Cavalier demanda à un agent d’introduire M. Collin dans son bureau.
Elle avait hâte de l’entendre en tant qu’ami de la victime.
Quand elle lui avait demandé de les accompagner jusqu’au quai des Orfèvres, il avait commencé par protester.
– Mais je n’ai rien à voir avec tout ça !
Lorsqu’elle était arrivée sur les lieux peu après vingt et une heures, elle l’avait trouvé décomposé et balbutiant. À présent il se montrait véhément. Mais c’était un homme qui avait peur.
– Il faut que je rentre chez moi ! Ma femme va s’inquiéter.
Isabelle Cavalier lui avait permis d’appeler son domicile.
Elle l’entendit dire que Jérôme était mort et qu’on lui demandait de témoigner. Peut-être ne disait-il pas qu’il avait été sauvagement égorgé pour ne pas l’inquiéter inutilement.
Il demanda également des nouvelles des petits. Étaient-ils rentrés ? Non. Cela sembla l’inquiéter.
– Vous avez de jeunes enfants ? lui avait-elle demandé après qu’il eut mis fin à la communication.
Une façon comme une autre d’entamer le dialogue et de le mettre en confiance.
– Oui et non, avait-il répondu.
Isabelle Cavalier s’était étonnée de la réponse. Elle traduisit que ce devaient être de jeunes ados frôlant l’âge d’homme.
Au domicile de Cassard, elle avait trouvé les mêmes brochures et tracts que chez les deux autres victimes.
Elle les avait étalés en éventail sur son bureau avec un exemplaire de chaque tract et avait posé dessus la photo trouvée dans l’appartement de Bertov.
Elle la prit en main tandis qu’elle faisait un signe de tête à Collin pour l’inviter à s’asseoir.
Isabelle Cavalier barra mentalement Jérôme Cassard. Il ne restait que le deuxième en partant de la droite. Le petit brun aux yeux rieurs qui lui faisait penser à Laurel.
Elle avait justement son alter ego, Hardy, devant elle.
« Nilloc », anagramme de Collin, se dit-elle tout en lui souriant malgré elle car l’individu lui avait été immédiatement antipathique.
Il lui rappelait trop son propre père.
Il émanait de lui quelque chose de malsain.
– Monsieur Collin…, commença-t-elle tout en continuant de sourire, cette fois sciemment, …ou monsieur Nilloc, n’est-ce pas ?
Gérard Collin se dandina sur son siège. Il eut un rictus d’acquiescement mais se tut.
– Belle littérature, enchaîna le capitaine Cavalier. Mais, rassurez-vous, ce n’est pas là mon propos.
Elle lui tendit la photo.
– Prenez-la, insista-t-elle devant sa réticence à la prendre, et dites-moi qui est la deuxième personne en partant de la droite.
Il haussa les épaules sans répondre.
Isabelle Cavalier soupira. La journée avait été foutue à cause de sa belle-mère et elle n’était pas d’humeur à perdre son temps à jouer au chat et à la souris.
– Monsieur Collin, j’ai de bonnes raisons pour penser que cette personne est en danger de mort puisque les trois autres qui figurent à ses côtés ont été assassinées. La première le 11 novembre, la deuxième le soir du réveillon et la troisième tout à l’heure. On peut même en déduire qu’il y a une sorte d’accélération dans la cadence des meurtres, vous ne croyez pas ? Et vous-même êtes peut-être sur la liste…
Gérard Collin lui rendit la photo en soupirant.
– Vous vous décidez à me donner son nom ou vous préférezqu’on la retrouve morte ?
Elle vit son double menton tressaillir.
Ce type lui donnait le sentiment de se trouver devant une motte de saindoux.
– C’est Alain Berthon, balbutia-t-il à contrecœur. Un ami…
– Où habite-t-il ?
– Rue Blanche.
Le capitaine Cavalier griffonna l’adresse et appela un de ses collègues.
– Allez au plus vite chez Alain Berthon à cette adresse, une équipe, et faites vite ! ordonna-t-elle en se reprochant d’avoir traîné à interroger Collin.

jeudi 11 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 15

Chapitre 15





Francine ignorait les causes de la mort.
Ils arrivèrent sur place peu après vingt-heures trente et ils furent vite fixés.
Pas besoin de laïus.
Large entaille d’une oreille à l’autre.
Du spectaculaire, car Jérôme Cassard avait un petit coup replet et avait dû le tasser instinctivement.
Ce qui ne lui avait servi à rien, mais ça lui avait quand même pris un bon bout de menton, entre autres. L’assassin ayant dû s’y reprendre à plusieurs reprises.
Un lifting sauvage, quoi ! sans reprise possible.
Gérard Collin crut se trouver mal.
Il tituba et se raccrocha à une fliquette compréhensive qui l’aida à s’asseoir sur les marches de l’escalier.
Tandis que Francine virait folle hystéro dans un ululement strident de terreur.
Gérard Collin en frissonna de trouille.
Pas tant à cause du trémolo strident de Francine que de ce qu’il venait de réaliser.
Il savait à présent comment Dimitri Bertov était mort la llveille.
La main droite de Gérard Collin se porta instinctivement sur son double menton.
Ils n’étaient plus que deux, lui et Alain.


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mercredi 10 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 14

Chapitre 14





Gérard Collin s’était assoupi sur le sofa après le départ des Berthon.
Vers dix-neuf heures trente, le bruit de l’aspirateur que sa femme venait de brancher dans le salon le fit sursauter.
Il s’étira, bâilla longuement tout en se grattant l’entrejambe et consulta sa montre.
– Déjà ! fit-il.
Gérard Collin se leva péniblement en maudissant ces saloperies de varices qu’il n’osait pas faire opérer. Il ne supportait pas la moindre piqûre. Alors ça, une « o-pé-ra-tion »…
Il alla pisser dans le lavabo rien que pour le plaisir. Un plaisir d’homme à jamais incompréhensible pour une femme.
Mais, avec ses deux garçons, Josy avait dû s’y faire même si elle trouvait ça « dégueulasse ».
« Et les règles ? » se dit Gérard Collin en remballant sa fierté.
Il revint dans le salon en tiraillant sa fermeture Éclair qui refusait obstinément de dépasser la mi-hauteur.
Il avait bien essayé les braguettes à boutons, mais c’était encore pire. Il n’arrivait jamais à fermer les deux derniers et Josy gueulait.
Elle n’était d’ailleurs pas la seule. Même la proviseure l’avait réprimandé à plusieurs reprises.
– Vous croyez que c’est une tenue descente pour un professeur de mon établissement ? avait-elle couiné.
Gérard Collin haussa les épaules et sourit pour lui-même.
Il l’avait quand même bien fait chier en prenant systématiquement la défense des « voilées » au nom de la tolérance.
Il revint dans le salon et regarda sa femme s’escrimer avec l’enrouleur de l’aspi.
– Je m’inquiète, dit-il, les petits ne sont pas rentrés.
Josy haussa les épaules. À vingt-six et vingt-neuf ans, les « petits », elle aurait bien aimé les voir décamper. Elle en avait ras-le-bol d’être la bonniche de ces trois loches.
Le téléphone sonna.
– Ah ! ça doit être eux ! dit Gérard en affichant un sourire béat de papa-poule.
– Ben décroche !
Le sourire de son mari se figea après qu’il eut dit « Allô ! ».
Quelque chose serait-il arrivé aux petits ? s’inquiéta Josy.
– Ah ! fit Gérard et elle le vit devenir blanc comme un linge.
Elle vint se planter devant lui et le questionna d’un regard empli d’anxiété.
– J’arrive, dit-il.
Il raccrocha le combiné et porta la main à sa poitrine.
Il avait du mal à respirer. Son asthme le reprenait.
Il sortit sa Ventoline de la poche gauche de son pantalon et l’aspira profondément.
Sa femme le secouait par le bras, morte d’angoisse.
– Alors ? s’impatientait-elle se sentant proche de défaillir.
Gérard Collin secoua la tête.
– C’est pas les petits, dit-il.
Sa femme poussa un immense soupir de soulagement.
– Qu’est-ce que j’ai eu peur !
Elle s’essuya machinalement les larmes qui auraient pu couler. Simple réflexe.
Josy avait à présent hâte que les petits « Collinots » regagnent leur nid.
– Mais c’était qui, alors ? finit-elle par demander quand un peu de couleur fut revenu sur les joues de son mari.
Gérard Collin inspira et expira longuement.
– L’ex de Jérôme. Francine.
– Elle a un problème ?
– Pas elle. Mais les flics de Saint-Ouen viennent de l’appeler. Jérôme a été retrouvé mort sur son palier.
– Oh !
– Il arrivait juste chez lui, semble-t-il, après avoir ramené les mômes chez Francine. Elle veut que je l’accompagne.
– Je vais venir avec toi, dit-elle avec empressement.
– Non. Occupe-toi des petits. Essaie de les joindre par téléphone. Moi, je passe la prendre en voiture.


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mardi 9 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 13

Chapitre 13





Agacée par sa belle-mère qui ne cessait de minauder avec Phil et énervée par les « euh-euh… » sonores de Patrice qui avait exigé de boire du vin alors qu’il ne buvait jamais d’alcool, Isabelle Cavalier se retira dans la cuisine pour échapper au brouhaha de fin de repas un peu trop arrosé à son goût.
Elle regarda pour l’énième fois de la journée la photo trouvée chez la dernière victime.
Lequel des quatre pouvait être ce fameux « Jérôme » ?
Elle se reprit. Des deux, puisque Bertov et Partot étaient décédés de mort violente.
Donc, « Jérôme » ne pouvait être que celui qui ressemblait à Laurel, le petit brun aux yeux rieurs, le troisième en partant de la gauche, ou celui à la calvitie prononcée, le premier à gauche.
Ou celui qui avait pris la photo, songea-t-elle.
Et qui était « Nilloc » ?
Sont-ils tous menacés ou le tueur est-il l’un d’eux ?
Et cette histoire de « Comité révolutionnaire contre l’islamophobie » ? Qu’est-ce que ça pouvait bien venir faire là-dedans ? Y avait-il un rapport ?
– Chérie, Gilbert souhaite tous nous prendre en photo. On n’attend plus que toi. Tu viens ?
Isabelle Cavalier ne parvint pas à sourire « au petit oiseau qui va sortir ».



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samedi 6 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 12

Chapitre 12





À la même heure, à peu de chose près, dans son deux-pièces de la porte de Bagnolet, près de la place Édith-Piaf, Samir-Oussama achevait de déjeuner d’un copieux cassoulet en compagnie de ses lieutenants Mohammed et Mourad.
Sa femme était originaire du Sud-Ouest et son cassoulet était succulent. De toute façon, elle n’avait jamais réussi à se mettre au couscous et son Roger en mangeait suffisamment comme ça chez ses « frères ».
– Dites, les saucisses, c’était bien du mouton ? demanda Momo, suspicieux, mais il l’était toujours, après avoir saucé son assiette.
– Mais bien sûr, Momo ! le rassura-t-elle tout en pensant qu’ils étaient bien chichiteux avec leur porc puisqu’ils n’étaient pas capables de faire la différence entre du mouton et du porc avec sa façon de le cuisiner.
Comme si on pouvait mettre des saucisses de mouton ou d’agneau dans le cassoulet !
Une hérésie !
Janine Bangros débarrassa la table et apporta le thé à la menthe.
Elle laissa les hommes entre eux et retourna dans sa cuisine pour faire la vaisselle.
– Alors, qu’est-ce que vous en pensez de mon idée, maintenant qu’on a commencé à la mettre en œuvre ?
– Génial, Oussama ! déclara Mourad, enthousiaste. Tu œuvres pour la gloire d’Allah et de Mahomet qui est son prophète !
Samir-Oussama se rengorgea.
Mais le silence persistant de Mohammed le contrariait.
– Et toi, Momo, qu’en penses-tu ? finit-il par lui demander.
– Oussama, tu es notre émir dans ce glorieux combat, et tu sais combien je te respecte. Mais je pense que ça ne fait pas assez de bruit. Avec une bonne bombe ou une voiture piégée, on parle de nous. Là, non !
Samir-Oussama mit des formes dans sa réponse. Mohammed était influent parmi les frères. Et lui seul osait parfois contester ses décisions.
– Je te comprends, Momo. Mais, aux bombes, on finit par s’y habituer. Le malheur collectif ne terrorise pas nos adversaires tant que ça. Regarde l’exemple des Twin Towers et de nos frères kamikazes palestiniens…
Mohammed n’était pas convaincu. Il dodelina de la tête en affichant une moue sceptique.
– Tandis que là, poursuivit Samir-Oussama, avec cette méthode on distille une peur individuelle, qu’on ne peut exorciser d’aucune façon. Et des petites peurs individuelles feront de grandes terreurs qui engendreront à leur tour de grands ralliements.
– Mais on ne parle pas de nous, contesta à nouveau Mohammed. Alors ça ne peut pas faire peur à nos ennemis…
– Mais c’est normal, le coupa Samir-Oussama. On n’en a sacrifié que deux à la gloire d’Allah. Crois-moi, quand on en aura égorgé un certain nombre, ça fera du bruit ! Et ça fera peur !
Mourad vint le soutenir.
– Momo, notre émir Oussama a raison. Et c’est génial, j’insiste. Quand on tue des Juifs en France ou en Europe, on se fait mal voir. C’est pas politique. Mais, là, sacrifier des athées et des mécréants à la gloire d’Allah, qui pourra nous le reprocher ? Nous avons le Coran pour nous ! Et même la Bible ! C’est le juste combat des croyants contre la Bête et l’Antéchrist, notre Infidèle, celui qui est l’ennemi de toutes les religions du Livre, les suppôts de cette maudite laïcité qui nous empêche de vivre notre religion au grand jour…
– Alors, faisons un communiqué pour revendiquer notre action, insista Mohammed.
– Non, Momo, ne revenons pas sur ce point. Sans communiqué de revendication, ça fera encore plus peur. Et demain, ils seront obligés d’en parler…



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Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 11

Chapitre 11





À peu près à la même heure ce 25 décembre, aux Lilas, les couples Berthon et Collin, abrutis par leur nuit blanche et sonnés par la nouvelle de la mort violente de Dimitri Bertov, étaient affalés sur leurs sièges autour de la table du salon.
Ils terminaient les restes du repas de la veille auquel ils n’avaient guère touché. Sans échanger une parole.
Ce n’était pas nécessaire. Tout ce qui pouvait être dit avait été dit durant la nuit. Sans aboutir à quoi que ce soit puisqu’on ne savait pas « comment » Dimitri avait été tué.
Jérôme Cassard avait soutenu qu’on voulait les éliminer un à un.
– Encore un coup tordu des sionistes ! avait-il prétendu. Pour faire porter le chapeau aux Arabes et salir la cause palestinienne…
Alain s’était montré dubitatif, mais Gégé avait estimé que ce n’était pas si con que ça en avait l’air.
– Ils ont bien fait sauter les Twin Towers et poussé les Yankees à intervenir en Irak, alors !
Les deux femmes tentaient de se rassurer en soutenant qu’il s’agissait sûrement de coïncidences malheureuses.
– Si c’est les sionistes, avait poursuivi Cassard, il faut leur faire payer ça au centuple. Faut qu’on se paie une synagogue ou une de leurs écoles. Mais pour de vrai, pour leur donner une bonne leçon !
Jamais il n’avait tant était excité.
– Y’en a marre de les intimider. Faut en tuer !
Gégé avait soupiré et tranché.
– Arrête de déconner ! Tu sais que ce n’est pas politique. C’est ce qu’a fait Hitler et ça les a rendus intouchables. Et ils le seront tant qu’Israël existera, on le sait tous. C’est pourquoi le soutien à la cause palestinienne et le harcèlement d’Israël jusqu’à sa destruction est nécessaire. C’est même la condition sine qua non avant toute action sérieuse en Europe. Après, mais seulement après, on pourra se les faire. Avec les Arabes qui feront le boulot pour nous. Mais pas maintenant, c’est trop tôt. C’est aussi pourquoi Samir a tort de vouloir se lancer dans sa campagne terroriste en France. C’est un converti et il a l’impatience des néophytes. Il faut laisser le prolétariat des pays arabes en finir avec l’existence arrogante d’Israël.
– T’as peut-être raison, avait concédé mollement Jérôme.
– Souviens-toi de ce que disait Jean. Il faut en finir avec cette injustice de quatre millions de Juifs qui oppriment quatre cents millions d’Arabes et les empêchent de se développer.
– Mais qu’est-ce qu’on va faire en attendant ?
– Continuer à défendre le droit légitime au port du voile, continuer à soutenir les revendications des musulmans à des lieux ou des horaires distincts pour les activités physiques des hommes et des femmes, créer des jours fériés pour marquer les grands moments de la vie religieuse musulmane.
– Mais sur les cinq millions qui proviennent de pays de culture musulmane, il y en a à peine cinq cent mille qui pratiquent, avait objecté Alain.
– On s’en fout ! Le gouvernement et les médias parlent toujours de cinq millions et les cathos soutiennent les brèches que créent les islamistes dans la laïcité pour s’y engouffrer à leur tour. C’est l’ironie de l’histoire, les religions vont foutre en l’air cette société pourrie, tout comme le pape a foutu en l’air le communisme.
– J’ai quand même l’impression que la société française résiste à l’islamisme, objecta Alain à nouveau.
– Pour un temps, crois-moi. Il faut marteler notre équation magique : refuser sa place à l’islam en France, c’est être islamophobe, donc anti-arabe, donc raciste. Les derniers arrivés n’ont pas à se laisser dicter leur mode de vie par les plus anciens ni à subir des lois à l’élaboration desquelles ils n’ont pas participé. Nos ennemis baisseront les bras, crois-moi ! On va les bouffer !
– Ça c’est sûr, surenchérit Jérôme Cassard, et c’est les masses musulmanes qui vont faire notre révolution anti-impérialiste et anticapitaliste. On va revenir à la solidarité du communisme primitif qui protégeait l’homme et respectait la nature grâce à l’islam ! Ah ! vivement la fin du yankee-sionisme !
Sur ces bonnes paroles, qui en faisaient, sinon les héritiers de Bakounine te de Kropotkine, du moins les dignes émules d’autres « révolutionnaires », les nazis et les fascistes qui luttèrent contre le judéo-bolchevisme et l’impérialisme ploutocratique anglo-saxon avec le succès et les méthodes que l’on sait, Jérôme Cassard avait pris congé des deux couples.
Il devait se rendre au déjeuner traditionnel de Noël chez sa vieille mère et il craignait d’être en retard, car il devait d’abord passer chez son ex, avenue Simon-Bolivar, dans le XIXe, pour récupérer ses deux pré-ados.


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jeudi 4 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 10

Chapitre 10





Isabelle Cavalier était crevée.
Couchée à deux heures du matin, Philippine était venue les réveiller à sept heures, tout excitée, pour leur dire que le « papa Noël » était venu déposer ses cadeaux au pied du sapin.
Mais il y eut vite des pleurs car le « papa Noël » n’avait rien prévu pour Titi, le chat.
– Méchant, papa Noël.
Pierre Cavalier eut droit à un regard courroucé de sa femme.
– Tu aurais pu y penser, non ? T’avais que ça à faire ! siffla-t-elle entre ses dents.
Pour Isabelle, le boulot était une chose, la famille une autre.
Pierre fit profil bas. Il savait qu’il n’aurait pas le dernier mot chez lui et que ses nouvelles responsabilités semi-clandestines ou officieuses*
à la tête du « Service » pesaient guère eu égard au chagrin de la petite et du cadeau de Noël du chat.
Il tenta de se rattraper en dressant la table mais dut demander de l’aide pour placer le septième couvert. Le regrettant immédiatement car sa femme le rejeta dans les cordes en lui rappelant que le septième couvert étant celui de sa mère à lui, ce n’était nullement son problème.
– Débrouille-toi. Sois grand garçon, pour une fois ! lui jeta-t-elle goguenarde.
Il lui dit que, quand même, elle était de mauvaise foi.
– Écoute, lui rétorqua-t-elle sèchement. J’ai deux meurtres merdiques sur les bras, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, ta mère s’est invitée au dernier moment et, en plus, je vais avoir mes règles – alors, tu te tiens à carreau. OK ?
Pierre Cavalier battit sagement en retraite dans le salon-salle à manger et, comme par miracle, il trouva immédiatement la solution pour son septième couvert.
Lorsque la sonnette retentit, Isabelle était au comble de l’énervement.
Pierre alla ouvrir au lieutenant Gilbert Lenoir des Stups et à sa fiancée.
Il était douze heures quarante-cinq.
Quelques minutes plus tard, ce furent Philippe Dumontar et Patrice Dutour, dit « Euh-Euh ». Les deux pièces rapportées de la famille, en quelque sorte.
« Phil » Dumontar, agrégé de lettres et prof en fin de carrière dans une institution privée prestigieuse, ex-serial killer – mais c’était son petit secret – et éminent spécialiste de Racine et Corneille, occasionnellement « auxiliaire » de police, était le père de substitution d’Isabelle et, par voie de conséquence, le « grand-père » adoré de Philippine
**.
Quant à Patrice Dutour, vingt-trois ans, dit « Euh-Euh » car c’était là son seul vocabulaire qu’il déclinait néanmoins savamment, ex-meurtrier par amour et sens de la justice immanente – mais c’était également son petit secret, partagé avec un connaisseur, Philippe Dumontar –, son statut « familial » oscillait entre celui de neveu pour le couple Cavalier et celui de tonton pour Philippine
***.
En tous les cas, quoique pièces rapportées, Isabelle et Pierre Cavalier les considéraient comme membres à part entière de cette famille singulière qu’ils formaient et dans laquelle Nicole Puytrac, la mère de Pierre, faisait, elle, figure d’intruse.
Elle arriva la dernière, à une heure quinze, alors qu’Isabelle se débattait avec trois bouquets de fleurs pour deux vases.
– Ça tombe bien, ma chérie, dit d’emblée sa belle-mère d’un ton acidulé en la voyant se débattre. Heureusement que je n’ai pas apporté de fleurs !
Une brusque impulsion meurtrière saisit Isabelle quand Nicole Puytrac se précipita sur sa petite-fille en lui tendant un sachet de chocolats pralinés.
– Et toi, ma chérie, heureusement que ta mammie a pensé aux chocolats, sinon personne n’y aurait pensé !
Évidemment, les autres avaient pensé à des jeux pour enfant de trois-quatre ans et à des peluches.
* Voir Corses toujours.
** Voir Sous le signe du rosaire.
*** Voir Euh-Euh !

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mercredi 3 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 9

Chapitre 9





Isabelle Cavalier quitta l’appartement la dernière avec le lieutenant.
L’agent en tenue envoyé par le commissariat pour monter la faction devant l’appartement venait d’arriver et elle lui donna les consignes d’usage.
Dans le hall, ils découvrirent les autres policiers de la BAC qui les avaient précédés en grande conversation avec deux jeunes femmes.
– C’est pas le moment de draguer ! leur jeta le lieutenant.
La conversation prit fin immédiatement.
Les deux jeunes femmes baissèrent les yeux comme prises en faute.
– C’est pas ce que tu crois, dit un de ses hommes à voix basse. Ce sont des témoins.
Le capitaine Cavalier n’en croyait pas ses oreilles. La chance venait-elle au-devant d’elle ?
– Elles ont vu quelque chose ?
– Non, répondit le même policier avec une moue de déception, mais elles devaient dîner avec la victime et un de ses amis.
Le capitaine Cavalier hocha la tête. C’était toujours ça.
– Elles sont là depuis longtemps ? demanda-t-elle au policier tout en détaillant les deux jeunes femmes qui lui parurent un peu nunuches.
– Elles sont arrivées un peu avant vingt heures et elles sont restées là à attendre sans se décider si elles devaient témoigner ou non. Elles sont parties prendre une boisson au café sur la place et elles sont revenues il y a un peu plus d’une demi-heure. On les a trouvées devant la porte et on leur a demandé ce qu’elles voulaient.
Les deux jeunes femmes hochèrent la tête de concert comme pour acquiescer au bref récit du policier.
– Vous connaissiez la victime depuis longtemps ?
– Non, depuis ce matin seulement, répondit la moins timide. Mais nous sommes du quartier et nous avions déjà croisé M. Bertov. Nous savions que c’était quelqu’un de très bien. Libraire, vous pensez !
Non, Isabelle Cavalier ne pensait rien du tout et les gens « très bien » ne lui avaient jamais guère inspiré confiance.
– Et son ami qui devait dîner avec vous, vous le connaissez ?
– Ah non, pas du tout !
– M. Bertov ne vous a pas dit son nom… ou son prénom ?
Les deux jeunes femmes eurent une mimique d’ignorance et échangèrent un regard interrogateur.
– Tu te souviens, toi ? dit l’une à l’autre.
Isabelle Cavalier était contrariée.
– Essayez de faire un effort, c’est important…
Les deux jeunes femmes se consultèrent à nouveau du regard.
– Peut-être Jérôme, se lança la plus timide des deux, mais je ne suis pas sûre.
– Si, c’est ça ! J’en suis sûre maintenant que tu l’as dit. Jérôme, madame, c’est Jérôme, j’en suis sûre et certaine ! dit l’autre fièrement.



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mardi 2 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 8

Chapitre 8





Il leur fallut attendre que la vodka eût fait son effet avant d’obtenir une explication à peu près cohérente de la part de Jérôme Cassard.
Il devait effectivement passer la soirée avec Dimitri et deux copines.
– C’était qui ? demanda Gégé circonspect.
– Des frangines.
– Je ne te demande pas si ce sont des bonnes sœurs ou des jumelles. Je te demande d’où elles sortent, ces copines, s’énerva Gégé.
– T’énerve pas comme ça. Tu me stresses, protesta Jérôme qui n’était pas habitué aux alcools forts. C’est juste deux thons dans la trentaine que Dimitri avait levés au café du coin dans la matinée. Mais moi je les connais pas.
– Il aura encore dragué n’importe quoi n’importe où ! jeta Gégé méchamment. Ce con, il a jamais été capable de respecter les règles élémentaires de la clandestinité en ramenant n’importe quelle pouffe chez lui…
– Hé ! tu te calmes…, le coupa sa femme. D’ailleurs c’est pas le problème et tu as toujours été jaloux de son charme, à Dimitri. Laisse Jérôme s’expliquer !
Jérôme avait rendez-vous avec Dimitri à dix-neuf heures trente et les « copines » devaient arriver une heure plus tard.
Dimitri leur avait promis qu’elles auraient juste à se mettre les pieds sous la table.
– Vous me connaissez, je suis toujours à l’heure… Quand je suis arrivé dans sa rue, il y avait tout un attroupement au bas de son immeuble avec les flics et les pompiers. J’ai demandé à une petite vieille ce qui se passait – c’est toujours les mieux informées, les petites vieilles. Par chance, c’était la concierge de l’immeuble d’à côté et elle savait qui avait été tué. « C’est le libraire du premier », qu’elle m’a dit. Moi, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de Dimitri. Alors j’ai pas traîné. Je suis tout de suite venu vous prévenir. Mais il m’a fallu presque une heure et demie pour venir du fin fond du XVe…
– Mais il a été tué comment ? l’interrogea Alain.
– Ah ! ça je ne sais pas…
– Comment ça, tu ne sais pas ? demanda Gégé à son tour d’une voix agressive. Tu nous as dit tout à l’heure qu’il avait été tué comme Jean…
– Ben non, je vous ai dit qu’il était mort comme ce pauvre Jean, mais comment, ça je ne sais pas…
– Tu aurais pu te renseigner avant de filer ! le réprimanda Gégé.
– J’allais quand même pas demander ça aux flics ! opposa Jérôme en haussant les épaules.
– C’est vrai, ça, dit Claudine en s’asseyant à la droite de Jérôme.
Calé entre les deux femmes qui lui tapotaient chacune une mimine, Jérôme Cassard semblait reprendre des couleurs.
– Il n’y aura qu’à lire les journaux, conclut Alain Berthon.


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lundi 1 juin 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 7

Chapitre 7





– Qui ça peut être ? dit Gérard quand la sonnette de son pavillon des Lilas résonna vers vingt et une heures.
Une pointe d’inquiétude dans la voix.
Josy, sa femme, haussa les épaules.
Mais elle aussi était inquiète.
Le meurtre non élucidé de leur ami et copain Jean Partot les avait tous très choqués. Tous, excepté Gégé qui était surtout préoccupé par le carnet d’adresses de Jean. Est-ce que la police les convoquerait un à un pour les interroger ?
Pourtant, aucun d’entre eux n’avait rien à y voir de près ou de loin. Sûrement qu’il s’agissait juste d’un crime de camé en manque qui avait perdu la boule. Comme avait dit la presse.
– Peut-être un quêteur ou le pauvre de Noël, lança jovialement Alain, manière de détendre l’atmosphère, tandis que Gérard Collin se levait pour aller ouvrir.
Alain Berthon et sa femme Claudine – la deuxième Mme Berthon, copie conforme de la première avec dix ans de moins – étaient venus réveillonner chez le couple Collin.
Leurs deux plus jeunes enfants, surnommés les « Collinots » par les intimes, qui vivaient encore chez papa-maman en temps ordinaire, avaient ripé leurs baskets sur coussin d’air pour échapper à la cette soirée de « vieux ». – Deux garçons. Vingt-neuf et vingt-six ans.
Des parasites ou des débrouillards, au choix. Mais sympathiques au demeurant.
Gégé ouvrit la porte avec mille précautions.
Une brève bousculade et des exclamations se firent entendre dans le corridor.
Jérôme Cassard, le Gégé sur les talons, déboula dans la pièce et se laissa tomber hors d’haleine sur le sofa.
Jérôme était livide, le visage perlant d’une sueur malsaine.
Les épouses firent « Oh ! » et se levèrent dans le même mouvement. Puis restèrent figées sur place.
– Qu’est-ce qui se passe ? dit Alain en tournant sa chaise vers le sofa.
Gégé haussa les épaules avec une moue d’incompréhension.
Puis il poussa son appendice ventral en avant et celui-ci sembla se gonfler. Méthode poisson-lune pour conjurer son angoisse et peser de tout le poids de son autorité sur la situation qui lui échappait.
Claudine apporta un verre d’eau à Jérôme et dut l’aider à boire.
La tête rejetée en arrière, les yeux affolés dans leurs orbites, de l’eau lui dégoulinant sur le menton, Jérôme Cassard s’efforçait de faire comprendre par mimiques et soupirs interposés qu’il y avait un problème.
Ce qui semblait évident aux quatre observateurs.
– Tu t’expliques ou il te faut le Samu ? lança Alain pour tenter de débloquer la situation.
Josy et Claudine lui lancèrent un regard mauvais.
– T’es inhumain, ou quoi ?
Josy ne l’avait pas loupé.
Façon, de lui faire comprendre qu’elle n’appréciait guère sa nouvelle femme, plus jeune qu’elle.
Alain haussa les épaules et se leva pour se porter à la hauteur de Gégé qui avait la ride soucieuse et avait atteint la limite maximale de poussée en avant de sa panse. La chemise entrebâillée sur quelques rares poils au-dessus de la ceinture du pantalon, qui, supportant le haut et soutenant le bas, marquait cette limite indépassable.
– Dmi… dmi…, marmonnait Jérôme.
Claudine s’était assise à son côté et lui tapotait la main pour l’encourager.
– Dmi… reil Jean…
Jérôme s’énervait de ne pas parvenir à se faire comprendre.
– Dimitri est mort ? demanda Alain qui s’était souvenu que Jérôme et Dimitri avaient vaguement parlé de passer la soirée de Noël entre eux avec des copines.
Jérôme ferma les yeux et hocha la tête en signe d’acquiescement. Il semblait soulagé de bénéficier enfin d’un début de compréhension.
– Apporte la bouteille de vodka, ordonna Gégé à Josy. Il faut le déchoquer !


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dimanche 31 mai 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 6

Chapitre 6





Deux heures plus tard, les policiers contemplaient leur tri sur la table du salon.
Le capitaine Isabelle Cavalier jubilait.
Il y avait les mêmes bouquins que ceux trouvés dans le studio de Jean Partot, le postier. Mais chacun en plusieurs exemplaires.
Et les quatre mêmes brochures, dont les trois signées du pseudo « Nilloc ». Également en plusieurs exemplaires. Une bonne cinquantaine chacune.
Et même les tracts émanant du « Comité révolutionnaire contre l’islamophobie ». Trois paquets de mille glissés sous le lit.
– On est tombés sur un drôle de truc, capitaine, vous ne croyez pas ?
– Un drôle de truc, en effet, lieutenant.
Isabelle Cavalier consulta son bracelet-montre.
Il était vingt-trois heures trente.



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samedi 30 mai 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 5

Chapitre 5





Le lieutenant de la BAC tendit à Isabelle Cavalier une photo.
– J’ai trouvé ça dans la bibliothèque de la chambre.
Quatre hommes se tenant par les épaules et souriant à l’objectif. Entre trente et soixante ans.
Le lieutenant lui désigna le deuxième en partant de la gauche.
– Celui-là, c’est notre client ! dit-il fièrement.
Sur la photo, il était le plus grand.
À sa droite, le premier à gauche sur la photo, un type d’une quarantaine d’années à la calvitie prononcée. À sa gauche, un petit brun, assez mince et aux yeux rieurs. La quarantaine. Le dernier, un barbu de taille moyenne et sans âge bien défini aux cheveux bouclés. Un anneau dans le lobe de l’oreille gauche.
Le capitaine Cavalier contemplait la photo et éprouvait une sensation de malaise.
Quelque chose lui échappait. Mais quoi ?
– Ça vous dit quelque chose ? demanda le lieutenant.
Isabelle Cavalier secoua la tête.
– Je ne sais pas. Le barbu avec son anneau… La victime du 11 novembre avait elle aussi un anneau dans l’oreille…
– Il s’est peut-être rasé la barbe…, commença le lieutenant.
– Et le crâne ! dit Cavalier. Et le crâne ! C’est ça. Bingo ! lieutenant. C’est Jean Partot. Mon client précédent.
– Vous avez votre point commun, capitaine. Deux des victimes sont sur la photo, il ne vous reste qu’à identifier les deux autres.
– Plus celui qui a pris la photo, lieutenant.
Isabelle Cavalier se sentit devenir toute fébrile.
– Vous avez fouillé dans ses livres ? Vous avez regardé les titres ?
Le lieutenant haussa les épaules.
– J’ai fouillé, mais je n’ai pas regardé les titres. Et puis, il y en a tellement.
– Alors on s’y met ! lui lança le capitaine. Et on cherche aussi des brochures…
Le lieutenant soupira.
– On en a pour le réveillon !
– Allez voir si vos hommes n’ont plus rien à faire en bas. Vous en laissez un de faction dans le hall et vous ramenez les deux autres. À quatre on devrait s’en sortir rapidement…


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vendredi 29 mai 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 4

Chapitre 4





Avec l’attroupement sur le trottoir et l’éclat des gyrophares des véhicules de pompiers et de la police, elle n’eut pas à chercher le numéro de l’immeuble.
La victime gisait au pied de l’escalier dans une mare de sang.
Proprement égorgée sur toute la largeur. Comme celle du 11 novembre.
Le lieutenant de la brigade anticriminalité, la BAC, lui tendit la carte d’identité de la victime.
– Il habitait l’immeuble. Il rentrait ou descendait de chez lui. On ne sait pas. Il habitait au premier, précisa-t-il.
Dimitri Bertov, né le 7 mai 1961. Quarante-deux ans.
– Madame dit qu’il vivait seul. Divorcé, reprit le lieutenant en indiquant du regard une femme d’une trentaine d’années qui se tenait en retrait.
Elle était livide et un des policiers lui tenait le bras.
– C’est la gardienne de l’immeuble, ajouta-t-il.
Le capitaine Isabelle Cavalier secoua la tête.
– Qu’est-ce qu’il faisait ? demanda-t-elle sans détacher son regard du cadavre.
– Libraire, dit la gardienne d’une voix sourde.
Isabelle Cavalier se tourna vers la gardienne.
– Je voudrais voir son appartement.
Elle demanda au lieutenant de l’accompagner.
Le corps de la victime barrant le passage de l’escalier, ils prirent l’ascenseur en compagnie de la gardienne.
Un deux-pièces avec des livres partout.
Sur des étagères ou empilés à même le plancher dans l’entrée et dans la pièce principale. Une bibliothèque vitrée dans la chambre.
Quelques revues dans la cuisine et une pile de livres dans les WC.
Une sorte d’annexe de la librairie, en quelque sorte. Mais l’appartement était bien tenu.
– C’est moi qui fais le ménage, précisa fièrement la gardienne.
Isabelle Cavalier termina son inspection par le réfrigérateur.
Un coup d’œil lui suffit pour constater que la victime avait fait des courses pour le réveillon.
– Il ne vous a pas dit s’il avait l’intention de réveillonner avec des amis chez lui ? demanda-t-elle à la gardienne.
La gardienne haussa les épaules. Elle ne savait pas.
Isabelle Cavalier explora plus avant le réfrigérateur.
Saumon fumé venant probablement d’une supérette d’après l’emballage. Des escargots surgelés. Deux bocaux d’œufs de lump. Du foie gras de bonne marque.
Un dîner pour deux à quatre personnes, conclut Isabelle Cavalier pour elle-même.
Le lieutenant l’interrompit dans ses réflexions.
– J’ai trouvé ça dans le salon sur une étagère à côté de la chaîne, dit-il en lui tendant un sachet de papier Kraft contenant quelques barrettes de shit.
Le capitaine Cavalier haussa les épaules.
– Conso personnelle. Ça ne nous donnera rien. Même des ministres en fument, alors !
Le lieutenant sembla déçu et haussa les épaules à son tour en posant le sachet sur un coin du plan de travail.
Isabelle Cavalier avait repris le cours de ses réflexions.
Elle consulta son bracelet-montre. Il était près de vingt heures quinze.
Elle congédia la gardienne pour rester seul à seul avec le lieutenant.
– À mon avis, il attendait du monde ce soir. Qui ? Ça, je ne le sais pas. De plus, vu l’attroupement et la présence policière, ceux ou celles qui devaient venir ne vont peut-être pas se montrer. Mais on peut toujours attendre. Quelqu’un se présentera peut-être. C’est Noël, un miracle est toujours possible.
Puis elle demanda au lieutenant de fouiner dans l’appartement pendant qu’elle redescendait pour voir où en était l’identité judiciaire.
L’équipe technique était en train de terminer les derniers prélèvements.
– Vu le topo, on fait ce qu’on peut, lui précisa le responsable avec une moue dubitative lorsqu’elle sortit de l’ascenseur. Avec tout ce sang, il n’y a pas grand-chose à glaner. Je souhaite bien du courage à ceux qui vont devoir l’emballer, le client !
C’était un grand rouquin entre deux âges que rien ne semblait plus ébranler.
– Bah ! j’ai vu pire, conclut-il en retournant vers le corps.
Isabelle Cavalier enfonça ses mains dans les poches de son blouson et sortit sur le trottoir.
L’attroupement habituel. Avec les visages aux expressions habituelles.
Plus une demi-douzaine de râleurs qui s’impatientaient de plus en plus bruyamment pour rentrer dans l’immeuble dont l’entrée leur était interdite pour le moment. Des habitants et des invités.
Isabelle Cavalier consulta à nouveau sa montre.
Avec ceux qui s’étaient agglutinés dans l’escalier entre le premier et le deuxième étage, les uns pour « voir », les autres pour sortir de l’immeuble, il était temps que le corps soit enlevé avant que ça ne tourne à la manif spontanée.
– Ça va encore durer longtemps ? l’interpella avec véhémence une femme qui lui rappela sa belle-mère.
Le capitaine Cavalier lui tourna le dos sans répondre et rentra dans l’immeuble en se demandant quelles pouvaient être les similitudes entre ces deux crimes.
Elle revit le studio de la victime du 11 novembre. Jean Partot. Rue Damrémont, dans le XVIIIe. Un immeuble cage à lapins des années soixante-dix.
Un féru d’informatique avec du matos pas possible et aux revenus mal définis si l’on comparait la valeur des engins avec sa paie de postier.
Ça sentait la combine ou le trafic. Ce qui revenait au même.
Celui-là, c’était un taciturne, d’après les voisins. Jamais de visites. Aucune relation connue. Un type seul.
Un temps syndiqué à SUD, ensuite à la CNT. Puis à plus rien.
Ses collègues n’avaient été d’aucun secours pour le cerner un peu plus.
Bizarre. Sauvage. Paumé.
Mais est-ce qu’il faisait correctement son boulot ?
– Un méticuleux et un drogué d’informatique, avait répondu son responsable.
À part les revues informatiques, il y avait quelques bouquins et des brochures. Du genre ultra-gauche tendance révisionniste d’après les sujets et les auteurs. Quatre brochures anticapitalistes, anti-impérialistes, antisionistes et propalestiniennes, dont trois signées par un certain Nilloc, qui s’était avéré être un pseudonyme. Plus quelques tracts émanant d’un certain Comité révolutionnaire contre l’islamophobie. Inconnu au bataillon d’après les sections RG et DST concernées. Prônant une sorte d’anarcho-islamisme tiers-mondiste.
Sur les murs, un poster du Che et un drapeau palestinien.
Jean Partot avait été retrouvé égorgé rue Championnet, dans une descente de parking. Vers dix heures du soir.



© Alain Pecunia, 2009.
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jeudi 28 mai 2009

Noir Express : "Sans se salir les mains" (Chroniques croisées VII) par Alain Pecunia, Chapitre 3

Chapitre 3





Isabelle Cavalier entendit sa fille Philippine gronder son chat.
Elle sortit de la cuisine pour jeter un coup d’œil dans le salon-salle à manger où trônait un majestueux sapin de Noël près de la fenêtre.
Elle vit Philippine accroupie au pied de l’arbre et en train de remettre la boule que Titi, le chat, s’était amusé à décrocher. Pour l’énième fois de la journée.
Elle sourit puis son regard tomba sur son mari vautré sur le canapé et en train de lire une revue.
– Tu pourrais peut-être venir me donner un coup de main en cuisine, non ?
– Je les surveille, dit-il sans lever les yeux de sa revue.
Elle haussa les épaules et se dirigea vers la cuisine.
En ce soir de Noël, elle refusait de se contrarier et voulait profiter de ce réveillon à trois.
Ce qu’elle appréhendait, en revanche, c’était le déjeuner du lendemain avec la mère de Pierre qui s’était invitée d’office.
– Vous me laissez déjà seule ce soir, lui avait-elle reproché à nouveau au téléphone dans l’après-midi.
Son plan de table en était bouleversé. Ils seraient sept adultes au lieu de six avec Phil, « Euh-Euh », Gilbert et sa petite amie.
Dans son empressement, elle s’entailla légèrement le pouce de la main gauche avec le couteau à pain, au moment où la sonnerie du poste fixe du salon retentit.
Elle pesta et suça son pouce.
Puis cria à Pierre de décrocher.
– C’est pour toi ! hurla-t-il dans le plus parfait silence de l’appartement.
Isabelle revint vers le salon tout en continuant de suçoter son pouce et s’empara du combiné.
– Je suis désolé.
En reconnaissant la voix du commissaire principal Derosier, son supérieur, Isabelle avait immédiatement identifié la cata.
Elle devinait déjà le couplet. « Je n’ai que vous sous la main, etc. »
Les autres collègues qui n’étaient pas de service avaient sûrement étaient moins cons. Ils ne décrochaient pas leur téléphone, eux.
« Merde », jura-t-elle entre les dents en attendant la suite.
Le commissaire Derosier enjoliva son couplet.
– Il n’y a que vous qui pouvez vous en occuper, dit-il. D’après les premières constatations, ça a peut-être un rapport avec le meurtre du 11 novembre sur lequel vous travaillez déjà. Modus operandi identique. En plus, c’est pas loin de chez vous. Le square Georges-Brassens. On vous y attend.
Isabelle se dit que la victime aurait pu attendre aussi. Mais ce n’était pas une pensée très professionnelle pour un flic.
Elle n’eut pas d’explication à donner à son mari. Pierre avait compris.
– Essaie de ne rien faire cramer et occupe-toi de la petite. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai, dit-elle en enfilant son blouson fourré.
Il était dix-huit heures quinze.



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Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 2

Chapitre 2





Samir-Oussama ne décolérait pas.
– Putain de leur race, disait-il à ses deux interlocuteurs en moulinant l’air de ses grands bras, vous avez vu comment il s’est dégonflé, ce pédé ?
Samir-Oussama était tout excité.
Il ne supportait pas le jeûne du ramadan. Surtout les premiers jours. Les plus durs pour lui.
Ce n’est pas qu’il manquât de volonté. Il n’y arrivait pas, c’est tout.
C’était son quatrième ramadan, mais, dès le deuxième, Roger Bangros « Samir-Oussama » avait pensé que les nouveaux convertis auraient dû en être dispensés. Tout au moins, ne pas en subir toute la rigueur. Une sorte d’aménagement pour les nouveaux musulmans européens. Une façon de les encourager.
La première fois, ça avait été sympa même si ça avait été duraille. Cela avait au moins l’attrait de la nouveauté.
Mais comment penser correctement, lorsqu’on exerce des responsabilités politiques comme lui, avec le ventre vide et sans pouvoir cloper ni boire une blonde. Surtout quand on se défonce pour des clopinettes comme taxi dix heures par jour.
– Normal, lui répondit Mohammed dit « Momo », ce sont tous des mécréants, des athées.
Il avait prononcé les mots « mécréants » et « athées » sur le ton du plus profond mépris.
Le troisième, Mourad, cracha par terre avec une moue de dégoût.
– Hé ! crache pas sur mon tapis de prière ! le reprit Roger Samir-Oussama.
Mourad s’excusa sincèrement.
– Pardonne, mon frère !
Samir-Oussama continuait de marcher de long en large.
– Il faut peut-être leur donner une leçon, proposa Momo.
Samir-Oussama s’arrêta de marcher et lui sourit.
Momo était le moins con et de loin le plus utile. Il allait toujours au-devant de ses vœux. Même s’il se permettait parfois de le contredire.
– Justement, j’y ai pensé, dit-il d’un air mystérieux. Ils vont quand même nous être utiles…


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samedi 23 mai 2009

Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (C. C. XII), par Alain Pecunia, Chapitre 1

Chapitre 1





– Alors ?
Quatre paires d’yeux impatients observaient le maître des lieux qui venait de déposer sur le plateau de verre de la table basse un assortiment de kémia et de pistaches, une bouteille de vodka, une autre de whisky, quatre canettes de bière et des verres.
– Alors ? redemanda Alain qui était assis d’une fesse sur l’accoudoir d’un des fauteuils du salon.
Jean était enfoncé dans l’autre fauteuil de cuir. Dimitri et Jérôme étaient assis chacun à une des extrémités du canapé.
Gérard fit un geste d’impatience et tendit un verre de vodka à Alain.
Puis il se servit un copieux whisky sur un lit de trois glaçons et se laissa tomber sur le canapé entre Dimitri et Jérôme.
Eux, ils étaient bière.
– Servez-vous, leur dit-il en indiquant du menton la table basse.
Jean, lui, ne buvait pas.
Le centre du canapé s’était affaissé sous le poids de Gérard qui allongea les jambes devant lui.
Gérard, dit « Gégé », était, à cinquante-cinq ans, la caricature de Bakounine, le révolutionnaire anarchiste russe rival de Marx dans la Première Internationale. La barbe en moins.
Il jouait de son volume ventral pour en imposer et ses longs silences que chacun supposait réflexifs lui donnaient encore plus de poids. Enfin le croyait-il.
Dimitri et Jérôme, la quarantaine, attendaient patiemment en silence.
Alain, quarante-neuf ans, l’ami de trente ans de Gégé, son alter ego et, physiquement, son Laurel, connaissait par cœur ses mises en scène et s’impatientait.
Il reformula sa question.
– Alors. Tu leur as parlé, oui ou non ?
– Bien sûr. Mais ça n’a pas été si simple.
À voir sa tête, Alain pouvait deviner que c’était là un euphémisme.
– Je crois qu’on s’est gourés, dit Gégé après avoir avalé une gorgée de whisky. Ils vont trop loin et nous ne sommes plus sur la même longueur d’onde.
Il soupira. Pour lui, c’était un échec personnel et l’aveu lui coûtait.
– On ne peut plus continuer de les aider. Sinon, on va avoir des emmerdes.
Il soupira à nouveau et ôta ses lunettes en inspectant machinalement leur netteté.
Il les recala sur son nez en grimaçant.
– En tout cas, je leur ai dit que le Comité révolutionnaire contre l’islamophobie ne pouvait pas les suivre sur cette voie.
Alain connaissait son Gégé. Il avait dû exprimer une position plus nuancée. Gérard aimait l’ambiguïté.
– Bon, positivons, dit Alain qui reçut immédiatement l’acquiescement de Dimitri et Jérôme, qui commençaient de trouver l’atmosphère pesante. De toute façon, pour des anars bouffeurs de curé, on avait un peu l’air con de défendre les islamistes, la visibilité de l’islam et le voile à l’école...
Gégé regarda Alain en se renfrognant.
– Tu ne comprends rien à la stratégie, lui lâcha-t-il d’un ton condescendant. Notre analyse était la bonne. La seule force au monde qui s’oppose à l’impérialisme américain sont les musulmans. C’est le nouveau prolétariat. Eux seuls peuvent le contrecarrer et représentent une force suffisante pour renverser ce système pourri. T’as qu’à voir la lutte exemplaire que mène depuis des années le prolétariat palestinien contre les colons juifs. Ils vont finir par la gagner cette nouvelle guerre d’Algérie et ces pieds-noirs sionistes devront prendre la mer et retourner d’où ils viennent. C’est pas chez eux, là-bas, s’emporta-t-il. Chacun chez soi !
Alain ferma les yeux un instant. Dimitri et Jérôme haussèrent les épaules. Jean regardait le plafond.
Ils savaient qu’il était inutile d’essayer d’endiguer la logorrhée de Gégé. De toute façon, il allait vite avoir soif et cesserait de lui-même pour avaler son whisky.
Il suffisait d’attendre un peu.
– Ils vont en finir avec l’État fasciste israélien et ce nazi de Sharon, et alors je ne donne pas cher de l’impérialisme américain. Stratégiquement, conclut-il en haussant le ton, nous avons raison.
Gégé avait soif.
– Alors, pourquoi on continue pas de les soutenir ? demanda Dimitri.
Gégé haussa les épaules.
– Depuis que Samir veut qu’on l’appelle Oussama, il est devenu con.
Dangereux, surtout, pensa Alain.
– Le soutien moral et politique que nous leur apportons ne leur suffit pas, poursuivait Gégé. Ils veulent qu’on les soutienne logistiquement et qu’on mette la main à la pâte...
– Ben, c’est normal, le coupa Jérôme en haussant les épaules pour en souligner l’évidence et en se tournant vers Gégé. Si on se dit révolutionnaires et anti-impérialistes et qu’ils font la révolution, ils veulent nous voir à l’œuvre à leurs côtés. Ils veulent qu’on partage les mêmes risques...
Le regard de Gégé s’assombrit soudainement.
Jérôme venait de prononcer le mot « tabou » de l’extrême gauche révolutionnaire depuis des décennies. « Risque ».
La contamination des avant-gardes révolutionnaires par le syndrome « zéro mort » avait précédé d’une guerre, celle du Vietnam, la contamination des armées occidentales par le même syndrome.
Les minorités agissantes avaient pris l’habitude de faire la révolution par « champions » interposés, collectifs, comme pour le Vietnam, ou individuels, tel le « Che ». Si possible le plus loin de chez soi.
Avec parfois une tentative locale – la bande à Baader, les Brigades rouges ou Action directe. Mais ça avait tendance à virer au cauchemar manipulateur et sanguinolent du terrorisme d’État ou à la dérive artisanale de la bande à Bonnot, qui faisait encore plus peur parce qu’elle était bien de chez nous.
Mais ces conflits finissaient par avoir une fin.
Plus de collage, plus de manif, plus de discussions-engueulades sans fin.
Quand même, à force de lutter contre les « stals », on avait réussi à les avoir.
C’était un sacré succès.
D’accord, à partager avec le pape et les States qui s’étaient appropriés le beau rôle – et les peuples concernés, accessoirement. Mais ils n’auraient jamais pu y arriver sans les avant-gardes révolutionnaires.
De toute façon, grâce au conflit palestinien – heureusement, sans fin, lui – et à la révolte des peuples musulmans, nouveau prolétariat messianique, les avant-gardes ne tarderaient à faire mordre la poussière à l’impérialisme judéo-américain.
Gégé se tourna vers Jérôme.
– T’as envie de finir en taule comme terroriste, toi ? lui jeta-t-il rageur.
L’autre baissa le regard.
– Gégé a raison, intervint Alain, on ne peut quand même pas les aider à préparer des attentats et y participer nous-mêmes...
La suite à mercredi...


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Noir Express : "Sous le faux étendard du Prophète" (Chroniques croisées XII), par Alain Pecunia

Les « affaires » reprennent… Je pense que ce nouveau texte – à vous de me le dire – retiendra l’attention de plus nombreux lecteurs de par sa nature polémique, mais, comme souvent avec le roman noir, il faudra attendre la dernière ligne avant de pouvoir porter un jugement définitif.
C’est un texte « coup de gueule » écrit fin 2004 (de mémoire toujours faillible) où je souhaitais tourner en dérision les individus de l’ultra-gauche flirtant avec l’islamisme pur et dur, tout en en restant prudemment, fort heureusement, au stade de la théorie, mais ce discours m’énervait car il relevait de la vieille errance des « révolutionnaires » français à faire depuis plus de cinquante ans la révolution par « champions interposés » en soutenant de-ci de-là à travers le monde (mais si possible loin de notre hexagone) des mouvements insurrectionnels les plus divers allant de Cuba à la Palestine en passant par le Vietnam et les Khmers rouges, les Brigades rouges et tutti quanti.
Par certains aspects, il est dur et cruel, mais il suffira de se souvenir des crimes du GIA algérien pour le « recadrer ». Mais je vous propose avant tout une dérision « distrayante »…




Un vrai casse-tête pour la police que cette hécatombe qui frappe le « Comité révolutionnaire contre l’islamophobie » en pleine trêve des confiseurs.
Le capitaine Isabelle Cavalier, de la Crim, patauge dans l’hémoglobine. Son mari, le commandant Pierre Cavalier des RG, depuis peu à la tête du redoutable « Service », prend l’affaire en main de son côté malgré la DST qui veut jouer sa partition.
Pierre Cavalier n’ira pas par quatre chemins et son action permettra d’éviter un carnage. Mais il ne le saura jamais.


jeudi 7 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 22

Chapitre 22





Le drame de D… fit la une de tous les journaux et relégua dans les médias celui de Vilnius.
Le premier adjoint au maire et la secrétaire témoignèrent du comportement bizarre de Me Alexandre Caillard peu avant le massacre dont il était l’auteur au vu des relevés de l’identité judiciaire et que son suicide incongru à la station Saint-Michel semblait confirmer.
Le tout fut mis sur le compte du stress et du surmenage par les uns, d’une dépression latente pour les autres.
Seuls quelques journaux et hebdos, en général de gauche, firent état des rumeurs tenaces qui n’avaient cessé d’accompagner tant la vie professionnelle que publique de Me Caillard. Le présentant comme un homme de réseaux et proches de certains services.
On rappela son rôle de défenseur attitré des gauchistes à la dérive dans les années soixante-dix, son glissement vers le social-libéralisme sous Mitterrand, pour aboutir à la droite sous la cohabitation Jospin-Chirac.
Ceux de droite se limitèrent à rappeler son amitié avec l’ancien garde des Sceaux, François Cavalier.
La Chancellerie annonça dans un communiqué que Nathalie Caillard, substitut du procureur, particulièrement choquée, avait dû être placée en maison de repos.
Le commandant Pierre Cavalier intervint discrètement pour que l’enquête « oublie » son éventuel rôle après son arrivée au presbytère vers dix-neuf heures trente et son départ en compagnie de son père peu après vingt heures trente.
Il estimait qu’elle n’avait pas à payer les pots cassés du « Service ».





« Le sanglot de Satan dans l’ombre continue. »
Hugo, Victor.




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mercredi 6 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 21

Chapitre 21





Alexandre Caillard n’eut aucune peine à reconnaître Bernard Lestrade. Et il se trouvait là où il pensait le trouver.
À l’endroit même du quai où il s’était trouvé tant d’années plus tôt en compagnie de son frère jumeau.
Lestrade se tenait sur le bord et regardait les rails.
Il se tourna à peine vers lui quand Caillard vint se placer à sa hauteur.
Une rame arrivait.
Elle redémarra sans qu’ils eussent esquissé le moindre mouvement.
– Je suis là, Bernard, finit par dire d’une voix étrangement claire Alexandre Caillard.
Lestrade le considéra un bref instant. Puis il se concentra à nouveau sur les rails.
– Je ne suis pas Bernard, dit-il sans le regarder.
Alexandre Caillard haussa les épaules.
– Je m’en suis douté après avoir écouté ta fille.
– C’est un beau gâchis, non ?
– Oui, répondit Caillard d’un ton neutre en se concentrant à son tour sur les rails.
Il y eut un long silence et une nouvelle rame eu le temps de s’y insérer.
– Tu sais qu’on jouait souvent à se remplacer Bernard et moi. Nous étions de parfaits jumeaux, reprit Lestrade.
– Oui, fit Caillard.
– Bernard a tenu à me remplacer ce soir-là. Pour me protéger. Je lui avais dit que je te soupçonnais de nous avoir donnés et il craignait une réaction violente de ma part.
Il se tut.
Caillard lui demanda pourquoi il n’avait pas songé à venger sa mort plus tôt.
Lestrade haussa les épaules tristement.
– Tu sais, la prison ne donne pas spécialement le goût de la vengeance et de la justice expéditive…, poursuivit-il.
Ni l’un ni l’autre n’avait quitté les rails des yeux.
Une nouvelle rame déboucha du tunnel.
Deux jeunes qui en descendaient les bousculèrent en les traitant de vieux cons.
Ils haussèrent les épaules de concert et reprirent leur position initiale au bord du quai.
– Faut pas s’éterniser, dit Jean Lestrade après le départ de la rame.
– Oui, fit Caillard.
Lestrade se disait qu’une mort n’en rachète pas une autre. Qu’il lui restait sa fille. Qu’Alexandre Caillard, lui, n’avait plus rien et n’était plus rien.
Il allait le prendre par le bras et lui dire qu’il fallait remonter quand une nouvelle rame se fit annoncer au débouché du tunnel.
– Je regrette pour ton fils, prends soin de Nathalie, dit Alexandre Caillard au moment même où il se laissait tomber sous la voiture de tête.
Mais Jean Lestrade n’avait rien entendu de ses dernières paroles.
Seul le bruit mat du corps heurté par la cabine résonna longtemps dans son esprit. Tel un écho sans cesse relancé par on ne sait quelle malédiction originelle.


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Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 20

Chapitre 20





Ils arrivèrent à vingt-deux heures dix à hauteur de la fontaine Saint-Michel.
Ils n’avaient pas échangé un mot de tout le trajet.
– Laisse-moi là, dit-il.
Elle le vit se diriger vers la station et s’y engouffrer.
Elle ferma les yeux un bref instant et redémarra.



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mardi 5 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 19

Chapitre 19





Quand sa fille arriva à dix-neuf heures trente, elle le trouva affalé et en état d’hébétude absolue dans un des fauteuils du salon.
Elle poussa un cri strident en découvrant les corps de sa mère et de son frère.
L’un et l’autre étaient sans vie.
– Qu’as-tu fait ? dit-elle d’une voix blanche en se tournant vers son père qui restait sans réaction. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Alexandre Caillard avait le regard vide.
Elle se dirigea vers lui et le secoua violemment par l’épaule.
– Tu vas répondre, espèce de salaud !
Puis elle éclata en sanglots et se laissa choir aux pieds de son père.
– Ils sont morts pour rien, dit-elle au bout d’un long moment. Ils n’avaient rien à voir dans tout ça. C’est moi qui ai tout organisé.
Alexandre Caillard eut un léger froncement de sourcils. Mais sa fille ne le regardait pas.
– J’aimais Jérôme Mollar. Nous projetions même de nous marier. Il se sentait menacé dans cette affaire des HLM où tu défendais – comme presque toujours, d’ailleurs – les pourris. Je ne l’ai pas cru, mais je lui ai rapporté l’histoire que maman m’avait racontée. Comment tu avais participé à l’assassinat de Jean Lestrade. Ton ami de jeunesse.
Nathalie s’essuya les yeux.
– Je pensais que ce serait son assurance, que ça le protégerait de toi… Je ne savais pas que ça le condamnerait à mort… Jérôme était l’homme le plus doux qui soit, mon nounours pour la vie. Le seul homme que j’aie jamais aimé, après toi… enfin, tant que je croyais que tu étais mon père. Parce que maman m’a tout avoué quand elle m’a vu si malheureuse après la mort de Jérôme.
Elle eut un rire triste.
– La mort de Jérôme, son assassinat plutôt. Mais je ne l’ai compris que lorsque ton ami Cavalier, le garde des Sceaux, m’a convoqué dans son bureau pour me confier qu’il avait découvert que j’étais la petite amie de Jérôme Mollar, qu’il savait que tu l’ignorais et l’ignorerais toujours si j’oubliais cette affaire et savais me taire. Sinon… J’ai alors compris que vous étiez des tueurs, et c’est lorsqu’il s’est suicidé que j’ai décidé qu’il fallait que tu paies à ton tour…
Alexandre Caillard avait fermé les yeux et son front s’était plissé de rides.
– Maman m’a donné l’adresse du frère de Jean Lestrade et j’ai été le voir… C’est la première fois que je voyais mon vrai père…
Le visage d’Alexandre Caillard était devenu un masque douloureux.
– Maman, elle, n’avait cessé de le voir régulièrement et toi, mon pauvre « papa », tu ne t’es jamais douté que tu élevais une nichée de petits Lestrade.
Elle partit dans un fou rire métallique et grinçant.
Le masque de Caillard était de plus en plus douloureux.
La demie de vingt heures sonna.
Nathalie consulta sa montre.
C’était l’heure juste.
Avec un peu de chance, ils seraient à l’heure.
De toute façon, ce n’était plus à cinq minutes près.
Si elle était venue à D…, c’était sur la demande pressante du frère Lestrade, son vrai père, qui l’avait appelée à dix-sept heures quarante-cinq pour lui dire qu’il craignait qu’un drame ne soit survenu au presbytère.
Si c’était le cas, elle devait annoncer à Alexandre Caillard que Bernard Lestrade lui donnait rendez-vous pour vingt-deux heures.
Elle se releva.
Son père la regardait fixement. Sans exprimer le moindre sentiment.
Alexandre Caillard était sorti de sa prostration.
– Papa (elle se surprit à l’appeler ainsi), Bernard t’attend à vingt-deux heures à la station Saint-Michel. Je t’accompagne. C’est moi qui conduirai.
Il opina du chef silencieusement et se leva du fauteuil.
Il suivit sa fille et quitta la pièce sans avoir jeté le moindre regard aux deux corps inertes.



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lundi 4 mai 2009

Noir Express : "Sous le signe du rosaire" (C. C. VI) par Alain Pecunia, Chapitre 18

Chapitre 18





– J’ai toujours su que tu avais tué Jean, commença-t-elle. Ce soir-là, je suis descendue chez tes parents peu après ton départ. Ta mère m’a dit que tu avais rendez-vous avec Jean près de la fontaine Saint-Michel. J’ai prétexté que je me sentais souffrante et que je désirais remonter dans notre chambre. Ta mère n’a pas insisté pour me retenir.
Elle s’interrompit en faisant une grimace de douleur.
– J’ai mal, gémit-elle en portant sa main droite à son ventre.
– Plus tard. Continue ! ordonna-t-il.
Elle grimaça de nouveau.
– Je voulais apercevoir Jean. Alors, je me suis rendue à votre lieu de rendez-vous en prenant soin de me tenir à bonne distance et de m’enfoncer sur les yeux la capuche de mon duffle-coat. Je vous ai suivis de loin. Jusque dans le métro où je me suis dissimulée sur le côté de la guérite du milieu de quai.
Elle se mit à sangloter.
– J’ai tout vu, hoqueta-t-elle en levant son regard vers le sien.
– Mais tu étais à la maison quand je suis rentré ? dit-il incrédule.
– Je venais juste de d’arriver. Je suis rentrée dix minutes avant toi…
Alexandre Caillard était abasourdi.
Elle en jouit mais ce lui parut dérisoire.
Dany avait porté la main sur la poitrine de son fils qui ne râlait plus.
– Il est mort, dit-elle laconiquement en levant vers son mari un regard aveugle.
Alexandre Caillard se baissa et secoua le corps de son fils qui émit un faible râle.
– Mais non ! dit-il. Il est juste sonné. Continue !
– Tu crois ? fit-elle en se raccrochant à cet espoir et en blottissant la tête de son fils entre ses cuisses.
– Bien sûr. Continue !
Dany s’efforça de ravaler ses larmes et renifla.
– Après, je n’ai plus pensé qu’à te pourrir la vie… Tu n’avais pas le droit de le tuer…
– C’est donc ça, murmura Caillard pour lui-même.
Le corps de Jean Caillard sembla tressaillir et eut un dernier soubresaut.
Sa mère ne s’en aperçut pas.
– J’ai mal, gémit-elle avant de perdre connaissance.
Alexandre Caillard les secoua l’un et l’autre.
Dany émit une plainte.
Le corps de son fils resta muet.
La demie de dix-sept heures sonna à l’horloge comtoise du corridor.
Alexandre Caillard s’affola.
Il pensa appeler sa fille et chercha son portable dans la pièce.
La sonnerie du poste fixe résonna au moment même où il finissait par dénicher son portable qui était tombé par terre.
Il décrocha machinalement le combiné.
Il reconnut immédiatement la voix de Bernard Lestrade.
Il le coupa.
– À cause de toi, je viens de tuer mon fils et peut-être ma femme. T’es content ? dit-il d’une voix neutre.
Il y eut un silence suivi d’un hurlement de bête blessée.
– Quoi ! Tu as tué mon fils ?
Alexandre Caillard laissa retomber le combiné et se sentit chanceler.
Il avait l’impression de perdre la raison.


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dimanche 3 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 17 (suite et fin)

Chapitre 17 (suite et fin)





– Assassin ! hurla sa femme en tentant de prendre appui sur ses coudes pour se relever.
Il attendit qu’elle parvienne à se mettre à quatre pattes pour lui assener un coup de pied dans le flanc qui la fit retomber.
– Couchée, la chienne aussi !
Dany se tenait le ventre de douleur.
– Pitié ! gémit-elle. Au moins pour lui… Appelle un médecin, des secours… ne le laisse pas comme ça, par pitié…
Le souffle court, Alexandre Caillard sembla réfléchir.
– D’accord, finit-il par lâcher, un mauvais rictus déformant son visage, tandis que sa femme tentait de nouveau de se relever.
Il la laissa se diriger à quatre pattes vers le corps de son fils qui gémissait par râles brefs.
À mi-distance, il s’interposa entre eux.
– D’accord, si tu me dis tout.
– Pitié ! l’implora-t-elle. Appelle de l’aide…
– Après ! dit-il en faisant claquer le ceinturon sur le dos de sa femme qui se laissa rouler sur le flanc pour tenter de se protéger.
Dany ne pouvait qu’admettre sa défaite et se soumettre. Pour tenter de sauver son fils.
– Bien, murmura-t-elle faiblement. Mais aide-moi à m’asseoir.
Alexandre Caillard posa son ceinturon sur la table, traîna sa femme par les épaules sur deux mètres et la fit s’asseoir à même le sol, dos au mur.
Puis il tira le corps de son fils, qui poussa une longue plainte, jusqu’à la hauteur de Dany et posa sa tête sur les cuisses de sa mère.
– Voilà ! dit-il avec une certaine fierté. Tu vois, je ne suis pas si mauvais… Bon, je t’écoute !
– Il est mal-en-point, dit Dany en larmes en entourant de ses bras la tête de son fils. Appelle des secours, je t’en prie. Le laisse pas crever…
– Ta gueule ! dit-il d’un ton lourd de menaces en s’emparant à nouveau du ceinturon. Tu me racontes tout ou vous allez crever tous les deux. Bernard… je t’écoute !
Il vit une lueur étrange briller dans le regard de sa femme. Comme si elle ne s’avouait pas totalement vaincue.


© Alain Pecunia, 2009.
Tous droits réservés.

samedi 2 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 17

Chapitre 17





Il sortit de son bureau et descendit le perron de la mairie dans un état second. Sans aucune conscience de sa furieuse excitation.
Il traversa la place à grandes enjambées, contourna l’église et pénétra dans la courette du presbytère.
– Dany ! hurla-t-il après s’être engouffré dans le corridor de la vieille demeure et en se dirigeant vers la première pièce sur la gauche, le salon.
Elle était en train d’agencer un bouquet de fleurs séchées sur le guéridon près de la fenêtre et se tenait de trois quarts.
– Dany ! cria-t-il en s’arrêtant sur le seuil.
Elle se tourna lentement vers lui. Comme dans l’un de ces vieux films familiaux que l’on se plaisait à passer au ralenti avant la télé.
– Oui, mon Minou, minauda-t-elle d’une voix pâteuse.
Elle s’est encore mise à picoler son whisky à peine arrivée, se dit-il.
Il était bien décidé à la dessoûler.
– Un problème, mon Minou ? demanda-t-elle d’une voix incertaine en retournant à son bouquet.
Il s’était avancé vers elle, la mâchoire crispée de rage.
– C’est joli, non ? fit-elle en ayant la mauvaise idée de tourner son visage vers lui.
La gifle la frappa violemment et elle trébucha contre le guéridon, heurtant le vase de Sèvres de son coude.
Elle ne réagit pas immédiatement. Sa vision se troublait de larmes.
Elle se tourna craintivement vers lui tout en protégeant son visage de son bras gauche.
– T’es devenu fou ? dit-elle hébétée.
– Putain de salope ! hurla-t-il en la saisissant par le bras et en tentant de la gifler de nouveau.
– T’es fou ! cria-t-elle.
– Je suis prêt à te massacrer si tu ne me dis pas toute la vérité, salope ! dit-il en crochetant sa jambe pour la déséquilibrer et la faire tomber.
Puis il commença de labourer son flanc de coups de pied. Redoublant de fureur en ne rencontrant que des bourrelets de graisse.
– C’est toi qui informes Bernard Lestrade de tous mes faits et gestes, hein ! salope…
Elle se mit à crier et à appeler au secours.
– Qu’est-ce que tu manigances avec ce salaud, derrière mon dos, hein ? Tu vas le dire ou tu vas crever ! hurla-t-il en portant un coup plus fort que les autres qui la fit se retourner de douleur.
Alexandre Caillard haletait et cessa momentanément de frapper pour reprendre son souffle et essuyer la sueur qui perlait de son front.
Elle profita de ce bref instant de répit pour lui jeter dans un ricanement :
– Plutôt crever, ordure ! Je n’ai rien à te dire.
Il défit alors son ceinturon et entreprit de la fouetter méthodiquement.
– Tu parleras, putain ! Tu parleras !
Il alternait les coups de boucle de ceinturon et les coups de pied.
– À l’aide ! gémissait-elle.
– Personne ne peut t’entendre, ma pauvre conne ! ricana-t-il méchamment.
Alexandre Caillard, dans sa fureur, en avait oublié la présence de son fils dans la demeure.
Jean Caillard avait mis un certain temps avant de réaliser que les bruits qui lui parvenaient deux étages plus haut dans les combles aménagés en chambres n’étaient pas ceux de la télé.
Son père ne l’avait pas entendu dégringoler le vieil escalier de chêne.
Il lui tomba dessus en hurlant, hystérique :
– Ne touche pas à ma mère, fumier !
Alexandre Caillard se tourna, les yeux injectés de sang, vers son fils.
– Toi, le bâtard, tu restes tranquille !
Deux fureurs se provoquèrent un instant du regard.
Puis le fils tenta de s’emparer du ceinturon. En se jetant sur son père qui le cueillit d’un coup de genou dans le bas-ventre.
Tandis que le gamin se tordait de douleur à ses pieds, il lui assena un violent coup de pied dans la tempe.
– Couché le chien-chien ! ordonna Alexandre Caillard d’une voix démente alors que le fils se mettait à râler faiblement.
Alexandre Caillard avait les yeux exorbités par la haine.


© Alain Pecunia, 2009.
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vendredi 1 mai 2009

Noir Express : "Sur le quai" (C. C. XI) par Alain Pecunia, Chapitre 16

Chapitre 16





C’était bien la voix de Jean Lestrade. Il n’était pas fou !
Celle de son frère jumeau. Bernard !
Il éclata d’un rire de collégien et se mit à sautiller sur place telle une pom-pom girl.
Putain, qu’il était fort !
Oui, lui, Me Caillard, était le meilleur.
Pas pour rien qu’il en était arrivé là où il était.
Oui, bien sûr, Bernard Lestrade pouvait le soupçonner. L’avoir deviné.
Intuitivement. Tout comme cette connasse de Dany.
Mais pourquoi se manifestait-il tant d’années plus tard ? Pour quelles raisons ?
Ça tenait pas. C’était tout à fait illogique. Irrationnel.
Et puis, on en revenait à la même question.
Qui pouvait le tenir informé de ses allées et venues ? De ses faits et gestes ? De son sommeil, même ?
Putain, mais c’est cette salope de Dany. Sûr !
Alexandre Caillard serra les poings et crispa les mâchoires, se jurant de lui faire cracher tout ce qu’elle savait.



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